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CHAPITRE XVIIl

LE POlTRINAIRiS

Adolphe ai'C!i,oit de la lumière à travers une des fenêtres de l'appartement qu'occupe M. Dalmont. Il frappe, et bientôt la voix de son père se fait entendre. « Ouvrez, lui dit Adolphe, ouvrez, mon père, c'est votre fils... — Mon filsl... » dit d'une voix faible M. Dalmont. Il descend aussi vite que ses forces le lui permettent, ot il est bientôt dans les bras de son Iils.

Adolphe presse son père dans ses bras; mais quel sentiment pénible vint troubler sa joiel II remarque le changement eiïrayant qui s'est Dpéré dans toute la personne de l'autour de ses jours. M. Dalmont n'u que quarante- deux ans, cl déjà il pariit faible et languissant : ses yeux sont caves quoique brillants, son teint p.\le se charge quelquefois de petite.^ couleurs qui n'annoncent point la fraîcheur de la santé, mais un mal intérieur que Tart des médecins parvient rarement à guérir; enfin une toux continuelle fatigue celui qui en est attaqué, et ceux qui, forcés de l'entendre, en prévoient les tristes suites.

Cependant Adolphe cache à «on père les craintes qu'il

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éprouTe. « Vous êtes malade, lui dit-il, et je m'empresse de Tenir être votre gardien. — Ce n'est rien, ce n'est rien, dit M. Dalmont; un rhume un peu opiniâtre qui me fatigue... Ta présench hâtera ma guérison. »

Adolphe ^'établit près de son père, qui, faute de moyens, n'a personne avec lui pour le soigner. « Je ne vous quitterai plus, lui dit-il, que vous ne soyez entièrement rétabli. » Et, dès le lendemain, le jeune homme se charge de veiller à tous les détails de leur petit ménage.

Adolphe voit avec plaisir que la maladie n'a point ajouté à la mélancolie habituelle de son père; au contraire, M. Dalmon parait plus gcii; il fait de charmants projets pour l'avenir. {< Mon ami, dit-il à Adolphe, je crois que le sort se lasse enfin de m'être contraire; je me suis lié ici avec un homme estimable, qui vient d'obtenir à Paris une place importante dans le ministère. Loin de m'oublier dans sa prospérité, i) s'est déjà occupé de moi et de toi, mon cher Adolphe; dans sa dernière lettre il me promet une place avantageuse auprès de lui. Je serai près de mon l^îs, nous vivrons ensemble, et, sur la fin de ma carrière, je pourrai enfin être heureux. »

Cet espoir charme aussi Adolphe, et, sans trop se flatter que cet ami de Paris réahsera ses promesses, il entretient son père dans cette douce idée, qui embellit pour lui l'avenir.

Chaque matin lorsque le temps est beau, Adolphe sort arec son père dont il soutient la faiblesse ; il le guide, il lui donne le bras pour aller respirer l'air pur d'une belle matinée d'hiver, et cet emploi lui semble bien doux. Soigner son père a pour lui mille charmes ; si le souvenir d'Eugénie vient occuper aussi ses pensées, et lui arrache parfois un soupir, jamais l'idée de quitter son père ne s'est mêlée aux regrets qu'il éprouve d'être éloigné de son amante. Ne recevant point de nouvelles de Jeanneton, il pense qu'il n'y a rien de nouveau, qu'Eugénie est parvenue à gagner du temps et que l'époque du mariage n'est pas encore arrêtée.

Malg»ô rfes tendres soins de son fils, M. Dalmont ne va pas mieux. Bientôt il n'est plus en état de sortir de sa chambre: il faut qu'il passe sa journée assis près do sa cheminée. Son fils lui tient fidèle compagnie, et M. Dalmont, se flattant toujours de l'espoir d'obtenir une place à Paris,

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lui fait part de ses projets pour ravenir. Adolphe l'écoute et approuve tous ses plans; mais en examinant les traits do son père, considérant ses yeux caves, ses joues treuses, en , entendant surtout cette voix dont le son n'est plus le même^qu'autrefois, Adolphe détourne la tête pour cather unç \arme qui coule de ses yeux.

Quelquefois M. Dalniont pense à sou frère Georges. « Peutêtre n'est-il pas mort, dit-il à Adolphe; peut-être le reverrons-nous un jour!... ce pauvre Georges! que j'aurais de plaisir à l'embrasser!... Que sait-on? il a peut-être fait fortune!... Et, si cela est, je suis bien sûr qu'il la partagera avec nous. » :

Heureux le malade qui ne voit pas son état, et que l'espérance berce jusqu'au tombeau! Pour lui, la mort n'est qu'un sommeil profond, et il s'endort sans prévoir qu'il ne se réveillera plus!... Mais pour ceux qui l'entourent, que de tristes moments!... Voir s'éteindre un père, un frère, un ami. = . le voir, jeune encore, succomber sous le mal qui le tue, et savoir que rien ne peut nous le conserver, que bientôt nous en serons séparés pour jamais!... Cette idée a quelque chose d'affreux, de désolant, et chaque fois que l'on entend celui que l'on va perdre former des projets pour l'avenir, on sent augmenter encore sa douleur.

Six semaines se sont écoulées depuis qu'Adolphe a quitté Paris, et toujours point de nouvelles d'Eugénie; le pauvre amant ne sait que penser de ce silence; mais sûr de l'amour de celle qu'il aime, et comptant sur le serment qu'elle lui a fait de lui rester fidèle, Adolphe se persuade que les choses sont encore au point oii il les a laissées en s'éloignant; et, quand même il en serait autrement, pourrait-il maintenant quitter son père!

Les forces de U. Dalmont diminuent chaque jour davantajçe; il ne se lève plus qu'avec difliculté, ses jambes ont peine à le porter; son tils le soutient, en cherchan* toujours quelque motif naturel à ce redoublement de faiblesse. Il tremble que «on oère no s'aperçoive de son état ; loi conserver l'illusion, c'est adoucir la lin de sa carrière.

Cependant M. Dalmont soupire quelquefois de la longueur de sa maladie. « Que je te cause de peines l dit-il à son Ûlf

Que de soins tu prends de moi! Que de tourments tu te donnes pour me procurer tout ce qui peut m'être nécessaire!... Cher Adolphe, toîst cela est peut-être inutile... — Ahl mon père, vous ne le pensez pas, j'espère. -- Ah! je crains que ma maladie ne dure encore longtemps... Mes forces ne reviennent pas... nous sommes en hiver, il est vrai... — Oui, mon père, et ce n'est sans doute qu'au printemps que vous recouvrerez la santé... Il faut prendre pationce. — Oui, en effet; je voudrais déjà être au printemps pour sortir avec toi, pour voir la verdure embellir les champs, pour me promener dans la campagne, sous de belles allées d'acacias... je sens que tout cela me fera du bien... Au printemps je serai guéri... Cependant mes forces diminuent chaque jour, mes mains tremblent, je puis à peine les conduire. — Cela vient des nerfs et non de faiblesse. — Ah! mon ami, quelle triste situation que celle d'un malade dans l'infortune! Tu te prives de tout pour moi... — Que dites-vous, mon père?... On vous paye toujours les appointements de votre place, et moi, j'avais amassé quelque chose à Paris... ne vous inquiétez donc de rien, ne songez qu'à vous guérir, et bientôt nous serons heureux. »

C'est ainsi qu'Adolphe cherchait à cacher à son père son état et sa situation. Mais cet état ne fait qu'empirer : bientôt l'infortuné Dalmont n'a plus la force de faire usage de ses bras pour se nourrir des légers aliments que sa maladie lui permet encore de prendre. Il essaie de porter sa main jusqu'à ses lèvres, et cette main tremblante retombe sur ses genoux et lui refuse son secours. Les yeux du malade se remplissent de larmes ; pour la première fois peut-être il devine sa position Adolphe a vu les pleurs de son père, et jamais sentiment plus pénible n'a déchiré son cœur. Il court, il vole près du malade. « Ce n'est rien ; ce n'est rien, lui dit-il... Vous tremblez, vos nerfs sont plus agités... Ahl permettez-moi... »

Et Adolphe fait manger son père, et il s'efforce de De point paraître alarmé, afin de le rassurer et de le tromper encore sur ?a situation... Pauvre Adolphe! tous tes soins ne sauveront pas ton père, mais du moins ils adouciront ses derniers moments, et le souvenir de ce que tu fais maintenant mêlera

un jour un peu de charme à. ta douleur. Il est si pénible d'avoir quelque chose à se reprocher dans la conduite que l'on a tenue envers celui que la mort nous a ravi ! îl n'y a plus moyen de réparer sa faute, et les regrets sontéterneUi

Chaque jour les facultés du malade diminuent; à peine s'il peut encore prendre les potions que spn fils lui présente. Déjà il n'est plus que l'ombre de lui-même, sa voix est éteinte, ses traits portent déjà l'empreinte lugubre du trépas ; pour les étrangers, ce n'est plus qu'un squelette effrayant; pour Adolphe, c'est toujours son père. M. Dalmont n'a plus la force de parler, mais il sourit encore à son fils, et sa main chancelante s'etTorce de presser la main de ce fils chéri.

Adolphe ne prend plus de repos; il veille continuellement près du lit du malade. Lorsque le sommeil a, pour quelques instants, fermé les yeux de M. Dalmont, Adolphe contemple ses traits, et. en examinant les ravages de la maladie, il prévoit que bientôt ses yeux chercheront en vain son père.

Après cette nuit pénible, Adolphe succombe malgré lui au sommeil; il s'endort, la tète appuyée sur le chevet du lit de son père. Adolphe ne s'est point couché depuis quatre jours; la fatigue engourdit ses sens; il ne s'éveille que tard dans la journée. Quelle est sa surprise de sentir la main de son père dans la sienne, mais cette main est glacée... Adolphe regarde M. Dalmont; ses yeux sont fermés, et il n'entend plus son fils qui l'appelle à grands cris.

Depuis longtemps Adolphe devait prévoir cet événement; mais perd-on jamais cntiôrcment respérancel... Des voisins officieux accourent aux cris d'Adolphe, et veulent rcntraincr loin de ce triste spectacle. « Non, non, dit Adolphe, je suis homme je saurai supporter ma douleur, et, jusqu'au dernier moment, je garderai mon père.... Et pourquoi donc fuir avec a'.tant de précipitation les restes de ceux que l'on a aimés?... F iurquoi cette terreur secrète que tant de gens éjjrouvent j rès d'un être qui n'est plus!... Peut-on jamais craindre ce- 'ni qui nous chérissait?... Et croit-on rendre hommage à ceux (ue l'on • perdus en les fuyant avec elfroil. . Non, jusqu'au jernier moment, je resterai près do mou pèro. m

Les voisins s'étonnent de celte résolution; il leur parait fingulier que l'on puisse supporter un spectacle qui doit en-

tretcnir notre douleur. Adolphe ne sent pas de môme; éloigné de son père, sa douleur n'en serait pas moins vive; et, d'ailleurs, loin de chercher à Ja distraire, il trouve de la douceur à s'y livrer. M. Dalmont était pauvre : son fils seul accompagna son convoi. Mais un bon tils vaut à lui seul un cortège nombreux formé par l'éliquette ou la vanité, et parmi lequel •ouvent le défunt n'aurait pas trouvé un ami.

CHAPITREXIX

JEAiNNETON CHANGE DE CONDITION

Revenons à Paris, et voyons ce qui passe chez M. Moutonnet. Après la nuit où Jacques le porteur d'eau s'est introduit dans la maison, madame Moutonnct redouble de surveillance et fait en sorte de hâter le jour où sa fille doit devenir madame Dupont.

Eugénie est enfermée dans sa chambre; elle n'a plus la permission de descendre qu'aux heures des repas, et elle n'aperçoit plus Jeanneton qu'en présence de sa mère. Jeanneton parait fort triste aussi; M. Moutonnet ne dit rien et se contente de regarder sa femme. Bidois paraît très-affairé : il y a souvent des conférences secrètes entre lui et madame Moutonnet, et le vieux commis, enchanté de posséder la confiance de sa maîtresse, prend un petit air d'importance, même avec M. Moutonnet.

Eugénie ne sait que penser de tout ce qu'elle voit : auraiton appris son entrevue avec Adolphe?... Cependant sa mère ne lui dit rien. Mais Jeanneton qui ne lui parle plus!... et Adolphe qui ne cherche plus à la voir!... « Tout le monde m'abandonne! » dit-elle; et la pauvre petite se désole, et ses jolis yeux sont rouges de pleurs et les choses n'en vont pas mieux.

Jeanneton a reçu le billet d'Adolphe, mais Jeanneton est toujours courroucée contre le jeune homme qui couche avec une danseuse, pendant que son Eugénie ne rêve, ne parle et ne pense qu'à lui. Jeanneton a peu d'indulgence pour Ips erreurs d'un jeune homme, mais Jeanneton n'est qu'une simpU

bonne, une grosse servante, il faut l'excuser; une femme de chambre connaît mieux le monde : elle aurait fermé les yeux sur la neccadille d'Adolphe.

D'ailiaurs, Jeanneton ne saurait empêcher les choses d'aller leur tram; tout ce qu'elle pourrait faire serait de consoler Eugénie, mais pour cela il faudrait pouvoir lui parler... et que lui dire... que son amant l'aime toujours, qu'il lui sera fidèle... Elle ne se sent plus de courage de dire cela... elle craint aussi d'apprendre à Eugénie ce qu'elle sait, ce qu'elle a vu. Une seule espérance console Jeanneton; si Eugénie épouse Dupont, il lui faudra une domestique, et la grosse fille se dit : « C'est moi qu'elle prendra, et de cette manière je ne la quitterai pas. »

Tout est prêt, tout est terminé, le. jour est arrêté, le mariage va se conclure; Dupont à déj» fait ses emplettes; il a acheté la corbeille de noce, dans laquelle il veut à toute force fourrer quelques rouleaux de chocolat de Rayonne et de pâte de guimauve. Depuis huit jours il a commandé un habillement complet pour l'époque de son mariage; il engage son perruquier à inventer quel(îue chose de nouveau pour sa coitfure; il achète de nouvelles breloques qui, avec les anciennes, font tant de bruit qu'on l'entend marcher à cent pas et qu'on se retourne pour se garer, croyant que c'est un cheval avec des grelots. Dupont est enchanté d'être remanjué, et il sourit à tout le monde, et tout le monde rit en le regardant.

Il occupe un ap|>artement au-dessus de sa boutique; mais cet appartement n'est plus assez vaste pour un homme qui va tenir un ménage, Dupont loue tout le premier étage, et s'occupe de la distribution de son nouvel appartement.

Mais Dupont s'entend peu à tout cela; il fait monter ses deux garçons pour leur demander leur avis, et les garçons, qui ont autant d*es[>rit <jue leur bourgeois, ne voient dans chaque pièce qu'un bol emplacement pour une cuisine ou des lieux à l'anglaise. Dupont tient beaucoup à ces deux endroits-là; mais son a{»partement ne peut pas consister en cuisines et en lieuv k l'anglaise; et il se décide à aller consulter madame Moutonnct; en attendant, il tait frotter et coller des papiers partout.

Au moment où l'épicier va sortir pour se rendre chex sa

future belle-mère, Jeanneton paraît devant lui. Le sursis qu'elle a obtenu de madame Moutonnet vient d'expirer, la servante sait que le mariaj?e doit se faire dans quelques jours, et elle se décide à se rendre sur-le-champ chez 1© futur époTix d'Eugénie.

tt Comment I c'est toi, Jeannetonî dit Dupont en apercevant la grosse bonne. — Oui, monsieur, me v'ià... — Ehï que viens-tu faire ici'?... viendrais-tu chercher quelque chose?.., va à la boutique, ma chère amie, et choisis tout ce que tu voudras... — Non, monsieur; ohl ce n'est pas pour ça que je viens... Vous allez épouser m-amzeile Eugénie, n'est-ce pas^ monsieur? — Oui, Jeannetou, dans trois jours... jeudi prochain. — Eh ben, monsieur, je viens m'instajler à mon poste.

— Comment! t'instailer?... — Sans doute, ne faut-il pas une domestique à vot' femme! Eh ben, c'est moi que mamzelle a choisie. — Ah! c'est toi, Jeannetou; eh bien! j'en suis charmé... Au fait, tu me conviens beaucoup : tu sais faire la cuisine?... — Oh! oui, monsieur, et joliment. — Tu feras notre affaire... Et puis tu es jeune, alerte, tu as une mine ronde et fraîche... et j'aime beaucoup les mines fraîches... — Vous êtes ben honnête, monsieur. — Ah! çà, tu quittes donc madame Moutonnet? — Oui, monsieur, oh ! pour suivre mamzelle, je quitterais tout le monde... — C'est très-bien, cela prouve de l'attachement et... de l'attachement. — Je m'suis fait renvoyer exprès... c'était convenu avec mamzelle... — Eh beni cela n'est pas bête, au moins. Parbleu! Jeannetou, puisque te voilà, tu vas m'aider dans la distribution de mon logement...

— Comment! monsieur, il n'est pas prêt? — Si, si, il n'y a plus que les meubles à disposer... Tu connais les goûts d'Eugénie? — Oh! oui, monsieur, je les connais. — Tu vas me guider, Jeanneton. »

Et l'épicier fait entrer la bonne dans son nouvel appartement, QÙ presque tous les papiers sont couleur chocolat.., • C'est bien triste ça, monsieur, dit Jeanneton. — Comment triste? ma chère... Écoute donc, j'aime les papiers analogues à mon commerce. On dit : voilà un homme qui sait ce qu'il fait... D'ailleurs, mon alcôve est en pistache et ma salle k manger en olive.,. Je suis enchanté de mon choix. ^ Mai§, monsieur, je ne vois qu'une chambre à coucner. — Combien

donc en veux-tu? — Dara' une pour vous, une pour vot' femme. — Est-ce que je ne coucherai pas avec ma femme?... — Oh! monsieur, si vous voulez plaire à mamzelle, il faut lui donnei sa chambre à elle seule... Voyez-vous, les jeunes femmes, à présent, aiment beaucoup à avoir leur «chambre... C'est beu pus commode... Vous pouvez aller, v«nir, sans déranger madame; d'abord, vous vous lefvez matin, et mamzelle se lèvera très-tard quand elle sera mariée... — Ah! elle se lèvera tard... Tu es sûre de cela? — Oui, monsieur, c'est mamzelle elle-même qui me l'a dit... — Madame Moutonnet mfi disait qu'elle était fort matiuale. — Oui. monsieur à présent; mais une fois mariée, vous entendez ben que mamzelle compte faire ses volontés. — Oh! elle les fera, Jeanneton, je ne prétends pas la contrarier... — Et vous ferez ben, monsieur, et je gage que vous serez aussi heureux que M. Moutonnet. — Tu crois?... — Et puis, monsieur, ça n'est pas le tout : mamzelle est souvent malade... Elle a des attaques de nerfs... et si vous couchiez avec elle... dam' je vous préviens que ça se gagne... — Conmient, ça se gagne?... — Oui, monsieur ... — Diable! Mais... madame Moutonnet ne m'avait pas dit cela... Et dis donc, cela se gagne-t-il quand elle ne les a pas? — Oh! non; monsieur... — Ah! c'est bien heureux. — Allons, Jeanneton, je vois que tu as raison; il vaut mieux que nous ayons chacun notre chambre, cela n'empêche pas de... quand on veut... n'est-ce pas, Jeanneton? — Pardi, monsieur, est-ce que vous n'êtes pas toujours le mari? — C'est juste, au fait, je suis toujours le mari. Et puis, deux chambres... cela donne un air de noblesse... de grandeur... de... Je suis enchanté que tu m'aies donné cette idée-là. — Mais, surtout, monsieur ne parlez pas de tout ça à madame Moutonnet, elle le dirait à sa iille... et vous lui ôteriez le plaisir de la surprise. — Sois tranquille, je ne dirai rien... Ah! dis donc, je fais une réflexion : la [iremière nuit, ma femme viendra-t-elle dans ma chauiLre, ou irai-je dans la sienne? — Dame, monsieur... il me semble que c'est au mari à aller trouver sa femme... — C'est juste, c'est très-juste; à présent, me voilà sûr de mon fait : j'irai trouver ma femme. Jeanneton, faii tout cirraiiger, tout disposer, je m en rapporte à toi. » Jeanneton cU isit pour Eugénie la chambre qui est la ploi

éloignée de celle de M. Dupont. Cette chambre a deux portes^ dont l'une donne dans un salon et l'autre dans un passage qui conduit à une pièce qui touche à la cuisine, et qui sera occupée par 4eanneton; de cette manière, la bonne fille sera toujours p}îè& de sa maltresse, à portée de la servir, de la consoler à toute heure du jour, et Jeanneton est bien sûre que cette distribution conviendra à Eugénie.

Pendant que Jeanneton s'installe chez l'épicier, madame Moutonnet va trouver sa fille; elle lui annonce que dans trois jours elle sera madame Dupont, et lui ordonne de cesser defe plaintes et des jérémiades qui ne changeront rien à sa volonté.

{< Eh bien! puisqu'il faut que cela soit, se dit Eugénie, qu'on m'y force... j'épouserai M. Dupont; mais je mourrai, et de cette manière je serai fidèle à Adolphe. « Pauvre petite! elle se persuade que l'on meurt parce qu'on n'épouse pas celui qu'on aime... il y a bien encore quelques jeunes filles qui croient cela, mais le nombre en diminue tous les jours.

Eugénie appelle Adolphe, mais Adolphe ne l'entend pas, elle appelle Jeanneton, et Jeaîiiieion ne peut lui répondre. Une nouvelle servante, vieille, revêche, maussade, l'a déjà remplacée. A son aspect, Eugénie sent qu'il n'y a plus d'espoir. « On a renvoyé ma bonne Jeanneton, se dit-elle, je n'ai plus personne pour me consoler... pour me plaindre... personne à qui je puisse parler de iuil... Je vois bien qu'on veut que je meure!.,. »

On apporte à Eugénie la corbeille de mariage, de laquelle madame Moutonnet a ôté les rouleaux de chocolat et la pâte de guimauve. On étale devant elle la riche parure en topazes, les châles, les étoffes, les garnitures. « Ah! que c'est beau! dit Bidois qui a monté la corbeille dans la chambre d'Eugénie. Que c'est riche!... Que c'est brillant!... — C'est superbe!... dit la vieille servante en mettant ses lunettes. Ce M. Dupont fait bien les choses!... i>

Eugénie leur fait la grimace, et jette toutes les parures sur une commode sans les regarder. Une jeune fille ne point examiner de semblables présents!... Pauvre Eugénie I il faut cu'elle aime bien Adolphe.

*r^lgénie espère encore qu'il naîtra quelque accident qui ra-

tardera son mariage; elle ne peut se persuader qu'elle épousera l'épicier. La nuit, elle ne dort poiut; au moindre bruit, elle se lève pour écouter à sa fenêtre, à sa porte, si elle n'eatend pas la voix d'Adoljihe; elle attend qu'il vienne à son secours... elle implore lAmour, la Providence!... Mais l'Amour rit des pleurs qu'il fait verser, et la Providence se mêle rarement de ces choses-là.

Le jour qui précède celui de son mariage est près de finir, et rien n'est changé dans la situation d'Eugénie. « C'en est fait! se dit-elle en essuyant ses larmes, il me faut épouser un homme que je dél.c^ste!... on me sachtiel... Je l'épouserai, puisqu'il faut obéir; mais, j'en fais de nouveau le serment, je serai tidéle à Adolphe. »

La jeunp tille se met à genoux dans ia chambre; et prend le ciel à témoin du serment qu'elle vient de prononcer, en le priant aussi de la faire mourir de sa douleur. Mais le ciel ne l'exauça pas; et il lit bien; une jolie femme ne devrait mourir que de plaisir.

Pendant qu'Eugénie prie, pleure et se désole, on est rassemblé en bas, dans l'arrière-boutique, et là on se réjouit du prochain mariage. « C'est pour demain, dit madame Moutonnet d'un air triomphant. — L est pour demain, répond son mari en prenant sa prise de tabac. — Oui, c'est demain, dit Bidois en se frottant les mains, comme quelqu'un qui a contribué à la réussite de l'allaire. Ce n'est pas sans peine, dit madame Moutonnet; cette petite osait, pour la première fois, montrer une volonté... Elle s'avise, je crois, d'avoir des préférences; mais, grâce au ciel, j'ai du caractère, et je n'ai point écouté ses soupirs, parce que c'est pour son bonheur, et je suis certaine que, dans six mois, elle me remerciera de l'avoir mariée k Diijiont. — Oui, certes, madame dit Bidois, elle sentira cp qu'elle vous doit. — Oui, m'amour... elle le sentira assurément... — Ah! pourtant, monsieur, 8*il n'y avait eu qu(- vous pour termiiipr ce mariage, je suis bien sûre qu'il aurait été manqué. — Aussi, mon cœur, vous voyez que je ne m'en *uij pas mêlé. — Et vous avez bien faii. — Grâce à ma vigiUiice, dit Bidois, ceux qui voulaient faire les mutins n'ont point osé se [)résentor. — Oui, Bidois, je suis trèssatisfaite de votre conduite; vous serez de la noce, mon ami.

— Ahl madame, dit le vieux commis en s'inclinant jusqu'à terre. — Entends-tu, Bidois? dit M. Moutonnet, tu seras de la noce. « Ma femme t'invite... tu seras le premier garçon.

— Le premier garçon I y pensez-vous, monsieur Moutonnet? dit la pass^mentière; est-ce que Bidois est d'âge à être pre- Diier garçon d'une noce?... — C'est juste, mon cœur, je voulais dire... qu'il sera toujours un des garçons, puisqu'il n'est pas marié... Ah çà, il y a donc une noce, ma belle! — Oui, monsieur; c'est l'usage; d'ailleurs Dupont est bien aise qu'il y en ait une, et c'est lui qui en fait les frais. — Et un bal, mon cœur? — Cela va sans dire!... — Un bail... c'est charmant!... nous danserons, Bidois, et on ne viendra pas nous insulter comme à Romainvilie; nous pourrons nous en donner tout à notre aise... — Oui; oh! vous faites de fameux danseurs, vous et Bidois!... Heureusement que Ton ne manquera pas de jeunes gens. M. Dupont connaît infiniment de jeunes commerçants... et il a d'ailleurs dans sa boutique deux garçons qui dansent, dit-on, comme des Hercules. — Comme Eugénie va s'en donner! dit i\l. M«»utonnet; cette chère enfant qui aime tant la danse!... - Taisez-vous, monsieur Moutonnet, vous ne dites que des b<^t,ist's.

— - Peut-on savoir où se fera la noce, madame, demande Bidois d'un air timide et gracieux — A la barrière des Martyrs, chez un traiteur de premier ordre, qui a un salon de cent couverts, dans lequel on peut faire deux contredanses très à l'aise. Dupont avait d'abord pensé au Cadran-Bleu, mais je lui ai fait sentir que nous serions écorchés; c'eût été une véritable folie... Il a eosuite songé à ce traiteur, qui est de ses amis, et qu'il fournit depuis longtemps... — iN 'est-ce pas à la Belle -en-Cuisses, ma femme? — N«>n, monsieur, il n'est pas question de belles cuisses; d'ailleurs, quand vous y serez, vous le verrez. — Oh! je sais, dit Bidois, qui n'y avait jamais été; je vois ce que c'est... je le connais! c'est un excellent traiteur... le Véry de ce quartier-là... - Précisément, Bidois.

— Died>le!... «tiers, ma femme, il faudra demander dp potage aax croûtons... il y a quinze ans que vous m'en promettez...

— C'est bon; vous ne songez qu'à manger... — M amour, quelles sont nos connaissances qui vont à la noce? — Nfl vv^s mêlez pas de cela; j'ai fait mes invitations; songez plutôt à

votre toilette de demain; j'espère, monsieur, qu'elle jera digne de la circonstance. — Oui, ma belle. — Et tous, Bidois? — Madame, mon habit noir a six ans, à la vérité, mais comme je ne le "aets qu'au jour de l'an et aux fêtes extraordinaires, il est encore tout neut. — C'est très-bien. Que l'on e'*< prêt de bonne heure. Demain, par extraordinaire, la boutique sert feip/néc. »

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