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CHAPITRE XXI

OOI FAIT VOIR qu'il ne FAOT PAS ÉPOUSER UNE FILLB MALGRÉ ELLE

Lorsque son mari est éloigné, Eugénie reprend ses sens. Les femmes nerveuses ont un bonheur singulier qui fait qu'elles ne recouvrent leurs facultés que lorsque la circonstance est favorable. « Est-il parti? » demande la jeuue femme n'osant encore ouvrir les yeux qu'à demi.

— Oui, oui...mamzelle...mada... ma chère Eugénie. — Jeanneton, appelle-moi toujours ainsi... jamais de madame Dupont, surtout., je t'en prie! — C'ost entendu... oh! n'ayez pas peur que je prononce ce nom-là... — Tu dis donc qu'il est éloigné?...— Oui, oui, il est allô se couclicr... D'ailleurs, pour plus de sûreté, j'vas fermer cette porte à double tour... — Mets aussi les verrous, Jeanneton. — Faudrait pour ça qu'il y en eût. Soyez tranquille; il ne viendra pas; je lui ai dit que vous seriez malade au moins huit jours... — Ah! Jeanneton... que ne te dois-jepas! Tu m'a sauvée... mais dans huit jours. ..—Ah!

dam! alors il sera difficile de... C'est vot' mari... et il a lo

droit... — Ahl jamais, jamais Jeanneton; non, je le juit *J'ai- ,merais mieux mourir! On a voulu que je l'épouse, on m'y a forcée... que peut-on exiger de plus?... —Ahl pardi, il ea^

M. DUPONÏ Îê05

ben 8Ûr que vos parents n'ont pus rien à tous dire; mais estce que vous croyez qu'on épouse une jolie et jeune femme pour... Enfin, c'est qu'ça n'est pas l'usage, voyez-vouA —Je suis sa femme!... je ne puis plus être à Adolphe!.,, ne

suis-je pas assez malheureuse! Ah! Jeanneton, si tu

savais,.... ce vilain homme tout à l'heure eu revenant dans

cette voilure,. .. il a voulu, il a osé chercher à m'embras-

«er — Pardil il cherchera ben autre chose — Je me

suis défendue je l'ai repoussé... mais, hélas! mes forces

m'abandonnaient : il se faisait un jeu de mes prières et de mes larmes... Ah! je me sentais mourir!... Heureusement qu'alors Jh voiture s'est arrêtée. Ah! Jeanneton; je ne pourrais plus supporter une scène pareille!... Mais te voilà... tu es près de moi... oh! je ne crains plus rien maintenant, chère Jeanneton tu ne me quitteras plus... n'est-ce pas?... — Vous savez ben que je ne demande pas mieux... Ne donnerai-je pas ma vie fOur vous savoir heureuse!... — Heureuse !... hélas ! Jeanneton cela est impossible maintenant .. il n'y faut plus penser... Ces rêves si doux, ces projets si charmants que je faisais la nuit, dans ta chambre... en parlant de lui... il faut oubier tout cela... je suis la femme d'n^ autre!... Conçois-tu bien mon malheur?... Et AdolpUe... peut-être un jour oubliera-t-il aussi ses serments... son Eugénie... Je n'aurai pas le droit de l'accuser... mais il en aimera une autre que moi... Ah! Jeanneton, cette idée m'est ineupportable?

— Allons... no pleurez donc pas ainsi, mamzelle. Ehl mon Dieu... les hommes...

Jeanneton s'arrête, elle sent qu'elle va en dire trop, pourquoi déchirer le cœur dEugéuie en lui apprenant qu'Adolphe a déjà été infidèle? N'est-elle pas assez malheureuse? Il faut au moins lui laisser le souvenir d'Adolphe tendre et constant. Jeanneton sent tout cela et se tait. Les attentions les plus délicates en amour sont senties par une simple servante comme par l'amie la plus fidèle : il ne faut qu'un cœur sensil^le pour deviner ces choses-là.

« Mais par quel hasard, par quel bonheur te trouvai-je ici, près de moi... dans cette maison? » demande Eugénie à Jeanneton; et celle-ci lui conte ce qu'elle a l'ait, et la manière dont elle s'est présentée chez M. Dupont.

« J'ai bien pensé que cela ne vous fâcherait pas de me trouver installée ici, dit la bonne fille, et voilà pourquoi j'ai fait tout c^^ sans vous en demander la permission. «^ Ma Rlière Jeaunfewn, ta présence m'aidera à supporter la vie... sans toi, je serais morte de douleur ici!... avec toi, du moins, je n'ai pas tout perdu!... Je pourrai encore quelquefois te Darler de... mais à présent que je suis mariée, puis-je encore t'en parler?... C'est peut-être uucrimel... — Ah! dam!...jen9 peux pas trop vous dire... tant que vous ne ferez qu'en parler, m'est avis que ce n'est pas un grand crime, et il y a ben des maris qui voudraient être siirs que leurs femmes ne sont coupables Qu'en paroles... Mais écoutez : pour arranger tout au mieux, vous ne m'en parlerez pas, vous, mais moi j'vous en parlerai... — C'est cela, Jeanneton. Oh! tu m'en parleras souvent, n'est-ce pas? — Pardine! allez, tant^ue j'verrai que ça vous fra plaisir... — Ah! tu m'en parleras toujours, alors... Pauvre garçon! s'il sait... Crois tu, Jeanneton, qu'il sache que je suis mariée?... — Oh! non, mamzelle... madame...

— Oh! je t'en prie enlre nous, appelle moi toujours, mademoiselle... — Eh ben! va pour mamzelle; aussi ben, vous l'êtes à peu près encore. — Tu crois donc qu'il ne sait pas?...

— Ohl non, non; j'en sommes sûre niême... — Comment, tu as donc eu de ses nouvelles?... Où est il? que fait-il maintenant? — Prenez garde, mamzelle, je crois que c'est vous qui en parlez à c't'heure... — Mais aussi pourquoi ne t'expliqiiestu pas mieux? — Monsieur Adolphe n'est pas à Paris pour le le moment... — Il n'est pas à Paris!... — Il est allé auprès de son père qui est très-malade... — Pauvre jeune hommel el quand il reviendra... ah! Jeanneton, il en mourra... — Et non, mamzelle... j'vous assure qu'il n'en mourra pas... puisque vous n'en êtes pas morte, vous... — Il va m'accuser, me maudire peut-être!... — Est-il vot'mère? est-il vot'père?... Tenez, après tout, s'il avait eu tant de crainte de vous perdre, il ne serait-pas parti justement dans le moment où l'on devait vous marier. — Mais ce mariage ne devait se faire que dans nn mois; on en a avancé l'époqiie, sans doute pour mieux tromper Adolphe : d'ailleurs, pouvait-il ne as aller soigner son pèrcl... Et tu l'accuses, Jeann«Hon... : • l'accuses d'être bon ûlsl... — Non, mamzelle.,. non... Ohl ^e ne l'accuse pas

do ça... je dis seulement que les hommes, voyez^vous... Eh beni ça n'est pus comme les femmes... ça aime ben, et malgré ça... entin, v'ià ce qui fait qu'ils sont plus heur^m quL nous.

— Et moi, qui le cherchais des yeux sur mon chemin 1... et je croyais t% voir partout... Hélas I je ne le verrai plus; n'est-ce pas, Jeanneton?... — Dam', à moins que vous ne le rencontriez cependant. — Oui, mais où pourrais -je le rencon trerl je neveux plus sortir... je resterai ici... toujours seule avec toi... Écoute, Jeanneton, voilà le plan que je me suis tracé: M. Dupont est mon mari; à ce titre je lui dois des égards, du respect, et je le remercierai de ce qu'il a fait pour moi en me rendant ma bonne Jeanneton; je lui en témoignerai toute ma reconnaissance... mais pour de l'amour, quand on épouse une Ûile malgré elle, quand on la conduit en pleurs à l'auteî, a-t-on le droit de lui en demander? Non, n'est-ce pasl Eh bien! puisqu'il ne peut exiger de moi de l'amour, il ne peut non plus exiger... il ne peut vouloir que... — Ohl ne vous y fiez pas... vous savez ben qu'il voulait déjà vous em. brasser malgré vous... — Comment I Jeanneton, il faut sans avoir d'amour pour les gens soulfrirces choses-là!,., ahl par exemple, c'est à quoi je ne consentirais jamais!... — Mais, mamzelle, un mari est le maître!.. Le inaitre I . . dis dojiic, Jeanneton , est-ce que mon père est le maître à la maison? — Oui, mamzelle; à la vérité madame Moutonnel est la maîtresse... et c'est queuquefois la maîtresse qui fait le maître. —Ah! je ne veux être ni l'un ni l'autre; j^e prétends pas commander ici... et pourtant j'en ai le droit, n est-ce pas, Jeanneton? — Certainement, mamzelle. — Mais je n'en ferai pas usage... Je serai donc soumise, excepté pour co que tu sais bien; quant à cela, ma résolution est bien prise : j'ai donné ma main; mais je n'ai pas donné mon cœur... Ce cœur est à Adolphe. ..hélas!... il n'aura jamais que cela; je serai tidèle à l'honneur au nœud qui m'engage; mais je serai lidèle aussi à celui que mou cœur avait choisi. — Mais, mamzelle, encore une fois, j*vous dis quft ça ne se peut pas, que ça n'arrangerait pas vot'mari, et qu'il exigera que... — Ah! Jeanneton, c'est ce qu'il faut empêcher; c'est en cela surtout que je compte sur ton zèle, •ur ton amitié; tu trouveras bien les moyens de me sauver...

— Vraiment, ça ne sera pas si aisé que tous le croyez! — Ta l'as déjà fait anjourd'hui. — Ah! pardi, pour une fois, passe, mais toujours, ça sera ben difficile!... enfin nou? ayons quelque temps devant nous; en attendant, dormez tranquille cette nuit... et après... dam', nous verrons! •

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