‹ Monsieur DupontChapitre 21 sur 32 · VISITE DO MARIÉ A SA BELLE-MÈRE · texte numérisé non relu

VISITE DO MARIÉ A SA BELLE-MÈRE

Le lendemain de son mariage, Dupont rit en s'éveillant de se voir seul dans son lit. «Je gage, dit- il, que tout le monde croit que j'ai couché avec mon épouse... Ces gens-là seraient bien attrapés s'ils savaient qu'il n'en est rien. Le fait est que c'est assez drôle de coucher seul la première nuit de ses noces, et je n'y comptais pas du tout; mais enfin cela se voit quelquefois... Ma pauvre femme qui a justement ses attaques de nerfs... C'est dommage, cependant, que cela lui ai pris si vite; cette voiture m'avait monté la tête... Je me sentais très-amoureux, et j'étais furieusement entreprenant... Peste!... j'étais comme un petit lion!... enfin ce n'est que partie remise. Allons nous informer de la santé de mon épouse.»

Dupont se lève et se rend à Tappartement d'Eugénie; mais au moment d'y entrer, il rencontre Jeanneton.

«Eh bien! comment se porte mon épouse? demanda le marié à la bonne. — Comme ça, monsieur; elle repose maintenant... mais la nuit a été terrible... — Terrible! ah! mon Dieu!... pauvre petite!... Et crois-tu que cela sera tout à fait passé cette nuit. — C'te nuit, monsieur! Mais vous n'y penseï pas... Après une crise aussi violente... la v'ià malade au moins pour huit jours, comme je vous le disais hier, et peut-être plus, si elle a des rechutes... — Tu me fais trembler Jeanneton... Voilà qui serait extrêmement contrariant... Car enfin, quand on se mairie, ce n'est pas pour coucher Tun sur le poi» vre et l'autre sur le miel .. Tu m'entends? — Eh' mon Dieu! monsioui, est-ce que vous n'avez pas tout le temps?,.. La vie est longue... vous êtes jeune encore... — Oui, sans doute, je •uis jeune .. et c'est justement pour cela que je veux com

M. DUPOiNT 209

mimiquer avec ma femme. Parbleu ! si j'étais vieux, je n'y tiendrais pas tanti — Dam', monsieur, on ne peut pas empêcher une femme d'être malade, d'abord... -- T4on, mais on peut tâcher 4e la guérir; je vais aller chercher le médecin, Jeanneton. — Ehl monsieur, à quoi bon!... les médecins n'entendent rien aux attaques de nerfs... C'est une si drôle de maladie... çà vous prend tout d'un coup... puis ça vous quitte quand on n'y pense pas... L'meilleur moyen pour que vot'femme n'en ait pomt, c'est de ne jamais la contrarier... Oh î d'abord, dès qu'on contrarie une femme nerveuse... cracî y'ià ses attaques qui lui prennent... Ça ne peut pas manquer.

— Oh! alors, sois tranquille, je ne la contrarierai point... Diable! je m'en garderais bien!... mais cependant un médecin pourrait me dire si... — Eh! monsieur, avec de la fleur d'oranger, de Téther et des gouttes d'Hoffmann, je suis tout aussi habile qu'un médecin... La preuve, c'est que quand madame en avait chez sa mère, on n'appelait jamais de docteur.

— Et tu dis que cela se gagne, Jeanneton? — Oui, monsieur, cela se gagne en couchant ensemble... — Alors, j'attendrai qu'elle soit parfaitement guérie. — Et vous ferez ben, monsieur. — Mais je vais aller voir belle-maman, et je me plaindrai de ce qu'elle m'a caché la maladie de sa fille. — Eh ben! monsieur, savez-vousce que madame Moutonnet vousi répondra? — Non... je le saurai tout à l'heure... — Oh! c'est que je la connais, madame Moutonnet... Elle vous répondra que vous ne savez ce que vous dites. — Comment, je né sais ce que je dis? — Oui, monsieur, elle vous dira cela, et elle vous soutiendra que sa fille se porte comme vous et moi. — Ce serait in peu fort, par exemple! — Est-ce que vous croyez qu'uD.e maman convient de ces choses-là?... Non, monsieur; elle est môme capable de vous dire que sa fille n'a jamais eï d'attaques de nerfs... Ah! pour se trouver mal, c'est différent! Mais, quant à cela, vous en avez été témoin plus d'une fois^ et vous étiez encore libre alors do ne pas épouser mamzelle,* mais je me rappelle ben que vous avez dit, au contraire, qu€ ça vous plaisait. — Oui... oui... une fois par hasard... je ne dis pas... Et puis, cela ne durait pas huit jours... Écoute donc, que ma femme se trouve mal dans la journée, encoret passe, mais je veux au moins qu'elle se porte bien la nuit. »

ÎIO M. DUPONT

Dupont sort d'assez mauvaise humeor, et se rend chez madame Moutomiet qu'il trouve déjeunant avec son mari etBidois,

« Aliî ah! vous voilà, mon gendre, dit le papa Moutonnet d'un air malin. Eh bien! comment vous trouvez-vous ce matin? — Très-bien, beau-père ; oh! moi, je me porte à merveille! — Regarde donc, mon cœnr... comme il a l'air fier 1... comme il parait satisfait!... il a, ma foi, encore le teint fleuri... Et après une première nuit... C'est une bien jolie chose qu'une première nuit... vous en souvenez, mon cœur? — Oui, monsieur, oui, je m'ensouviens quelquefois... —Hein! Dupont... comme la mariée a les yeux baissés le matin... et l'air pensif... embarrassé... Madame Moutonnée, vous étiez bien intéressante dans ce moment- là. — On le croit sans peine, dit Bidois en saluant la passementière qui baisse les yeux avec pudeur.

— Taisez- vous donc, monsieur Moutonnet, vous me feriez rougir... — Et pourquoi donc, mignonne? C'est bien naturel de penser à cela un lendemain de noce... C'est gentil, n'est-ce pas, Dupont?

— Oui. oh! c'est fort gentil, répond l'épicier d'un air boudeur. — Il fait une drôle de mine! dis tout bas le vieux commis regardant d'un air goguenard le marié qui ne sait comment s'expliquer.

— Eh bien! mon gendre, vous ne nous dites rien... Est-ce que le plaisir vous a ôté la parole? — Non, beau-père... non, il ne m'a rien ôté assurément... — Mais, vous faites une singulière figure, mon gendre, dit à son tour madame Moutonnet, il me semble qu'à votre place j'aurais l'air plus gai, plus joyeux.

— Belle-maman, je serais très-joyeux si... enfin... Mais, après tout, je n'ai pas suj ît d'être fort satisfait... Vous entendez bien que quand on sail ce que je sais...

— Qu'est-ce à dire?... Et que savez-vous, s'il vous plaît? — Je sais que ma femme... votre fille... mon épouse enfin... est sujette... à certaine chose... Tenez, belle-maman, vous auriex dû me dire cela plus tôt... Que diable ! j'aurais fait mes réflexions... Quand j'acbète du calé, je veux savoir si c'est dn moka ou martinique... et quand je vends des amandes amères, je ne les donne pas pour des douces,

— Mon gendre, expliquez-vous un peu plus clairement, ja

VOUS prie. Que signifient ces certaines choses?... Quel rapport entre ma fille et vos amandes?

— Vous m'entendez bien, belle-maman, et vous (/yncevex qu*'- est désagréable de ne point pouvoir... communiquer avec sa temme, quand on compte là-dessus. — Y comprenez* vous quelque chose, Bidois? — Rien absolument, madame.— Moi, je c'y vois que du feu, dit M. Moutonnet.— Eh bien 1 c'est comme moi, beau-père, je n'y ai encore vu que du feu, et on se marie pour voir autre chose.

— M. Dupont, savez-vous que ceci commence à m'impatienter, dit madame Moutonnet,. — Parbleu! belle-maman, si cela continue, cela ne m'amuserapas non plus. — Qui vous empêche de... communiquer avec votre femme, s'il vous plaît? — Son état, c'est tout simple. — Son état? — Sa maladie, si vous aimez mieux — Ma fille est malade?... — Parbleu ! je crois bien; elle a eu une crise terrible et qui durera peut-être huitjours...— Une crise... de quoi? — De quoi? de quoi?... vous le savez bien, de quoi. Mais quand une jeune personne a une maladie chronique, je vous le réi>ète madame, qu'on doit en prévenir le monde. — Une maladie chronique!. . ma fille!... Avez-vous perdu la tète, monsieur Dupont?... Ma fii'le se porte bien, monsieur... elle s'est toujours bien portée, entendez-vous ; je vous ai donné une femme charmante, et je vous trouve bien impertinent de venir me dire à présent que ma fille a certaine.... chronique...

— Ah I on m'avait bien dit que vous ne voudriez pas en convenir... — Monsieur Dupont , ne me rompez plus la tête avec vos sottises, je vous en prie... — Suffit, belle-maman, je me tairai ; j'espère d'ailleurs que cela ne durera pas toujours... Encore, si ça ne se gagnait pas... — Qu'est-ce qui se gagne, mon gendre ? — La maladie de mon épouse, ses attaques nerveuses. — Vous êtes fou, encore une fois ; si ma fille est indisposée aujourd'hui, soyez bien sur que cela ne sera tien... — Ainsi soit-il, beile-maman, je retourne près de mon épouse. »

Dupont quitte ses nouveaux parents, qu'il laisse af^ez mécontents de lui et fort surpris de ce qu'il leur a dit. Bidois seul devine qu'il y a là-dessons auelque ruse inventée par i« jeune mariée.

L'épicier rentre chez lui. Après avoir vaqué quelque temps aux soins de sa boutique, il monte à l'appartement de sa jeune femme, et frappe doucement à sa porte. Ergénie elle-même vient lui ouvrir. Dupont est agréablement surpris en voyant sa femme levée ; il ne la supposait pas en état de quitter le lit; il la considère quelques moments en silence; et le résultat de son examen est qu'il serait bien dommage qu'une femme aussi jolie fût souvent malade. Eugénie est dans un déshabillé bien simple, bien modeste; nulle prétention dans sa toilette, dans sa coiffure : ses cheveux, relevés simplement avec un peigne d'écaillé, retombent en boucles sur son front; une guimpe lui monte jusqu'au menton et couvre bien hermétiquement des formes ravissantes. Sur tous les traits de la jeune femme se peignent la tristesse, la mélancolie, et malgré cela Eugénie est charmante... Elle plaît sans le vouloir... lorsque tant d'autres mettent à contribution tous les secour3 de l'art sans pouvoir atteindre ce but.

Eugénie fait à son maii une révérence bien respectueuse et va reprendre sa place. Dupont est embarrassé, il est malgré lui sur le ton de la cérémonie avec sa femme; enfin il prend une chaise et va s'asseoir près d'elle. « Comment vous trouvez-vous ce matin, ma chère épouse ? — Je vous remercie, monsieur... je suis un peu mieux. — Jeanneton m'a dit que cette nuit vous aviez eu une crise... conséquente... — Oui, monsieur... Cette bonne lille a pour moi des soins.,. Ahl je vous remercie beaucoup de l'avoir attachée à mon service. — Comment donc, mon épouse... mais je serai toujours charmé de... et puis elle fait très-nien la cuisine, je crois que c'est un bon sujet. — Je vous réponds de sa fidélité. — J'ai été bien pénétré de l'accident qui est cause... Vous entendea bien que je ne comptais pas être si loin de vous cette nuit... mais... au reste, cela ne durera pas toujours. »

Eugénie baisse les yeux et garde le silence.

tt Puisque vous vous sentez un peu mieux, ma chère épouse, vous plairait-il de descendre un moment au comptoir? — Pourquoi cela, monsieur? — Pour vous mettre au fait des prix... Une jolie femme, voyez-vous, ça attire,., on boit des petits verre», et... ^ Je n'y descendrai pas, mon

«ienr. — Comment dites-vous, mon épouse t — Je dis naonsieur, que je n'y descendrai point. —Ah! .j'entends, «'ous vous sentez encore trop faible, trop souffrante I — Ce n'est pas pour ce motif, monsieur, mais je ne me sens^aucungoût pour votre commerce. La solitude est désormais le seul bien que j'ambitionne, je resterai dans mon appartement. — Comment, madame, vous ne voulez pas veuir au comptoir?...

— Non, monsieur. -— Ah ! ça, je me flatte que c'est une plaisanterie... — Je a'ai nulle envie de plaisanter, monsieur,

— Que diable, moa épouse, il fallait donc me dire cela avant de m'épouser !... — Me l'avez-vous demandé, monsieur?

— Non, c'est vrai, je ne vous l'ai point demandé, mais je pensais qu'une fille soumise... — Ah! monsieur, j'ai bien montré que je l'étais I... — Je me suis marié pour mettre une femme dans mon comptoir, mademoiselle... — Et moi, monsieur, pour obéir à mes parents... — On obéit aussi à son époux, madame. — Je me ferai toujours un devoir de vous obéir, monsieur, lorsque je m'en sentirai la faculté. -^ Et vous n'avez pas la faculté de descendre à mon comptoir'?

— Non, monsieur, car je sens que j'y mourrai d'ennui et d» Chagrin... — Eh bien ! ça ne raisse pas d'être gentil... mais

nous verrons, madame, nous verrons... Allons trouver bellemaman, se dit Dupont en sortant avec humeur de l'appartement de sa femme; tout ceci prend une tournure excessivement désagréable. » L'épicier prend son chapeau et se rend en toute hâte chez madame Moutuimet, qui allait se mettre à table avec son mari et Bidois.

« Ahl ah! c'est mon gendre, dit le papa Moutonnet, je gage que maintenant il vient nous remercier du trésor que nous lui avons donné... — J'étais bien sûre qu'il mettrait de l'eciu dans son vin, dit madame Moutonnet. — Je ne sais pas s'il y a mis de l'eau, dit tout bas Bidois, mais il est rouge comme un coq, et on dirait que c'est do colère.

— Asseyez-vous, mon gendre, dit madame Moutonnet à "Dupont qui prend une chaise en étouffant ses soupirs, et dites-D JUS ce qui vous amène ce soir.

— Ce qui m'amène, belle-maman, n'est pas du tout agréable, et vous voyez un homme extrêmement vexé. — Comment vexé? Qu'est-ce à dire vexé, monsieur Dupont? Corn-

2l4 M. DUPONT

prenez-vous cela, monsieur Moutonnet? — Mon cœur, Je comprends qu'il est vexé... et voilà tout. — Je vais me faire comprendre, belle-maman : il faut que vous sachiez que mon épouse se conduit déjà d'une façon...— Qu'entends-je mon gendre? c'est encore pour vous plaindre de votre icmme que vous revenez?... Ce matin, c'était sa santé; ce soir c'est sa conduite; vous n'êtes marié que depuis hier, et déjà vous accusez votre femme... Ahl monsieur Dupont, je ne m'attendais pas à cela de votre part!... — Belle-maman, je dis ce qui est; apprenez que mon épouse refuse de descendre au comptoir. — Elle refuse d'y descendre !... — Oui madame et très-positivement; c'est avec un air fort doux, j'en conviens, qu'elle m'a appris cela; mais enfin je veux que ma femme vienne tenir ma boutique!... — Vous voulez!... vous voulez!... je voiJB trouve bien plaisant, monsieur mon gendre; est-ce que vous voudriez faire le tyran chez vous?... — Comment le tyran ! belle-maman?... — Je veux que ma fille m'imite, je veux qu'elle soit maitreste chez elle, c'est tout simple ; vous me l'avez demandée, je vous l'ai donnée : vous voilà marié, le reste ne nous regarde plus. Tant qu'Eugénie a été sous ma dépendance elle a dû m'obéir; la voilà mariée, elle doit commander chez elle et c'est tout naturel; et quand une jeune personne a reçu l'éducation que ma fille a reçue, quand elle" a puisé des principes et des exemples de sagesse et de vertu, elle ne peut pas se conduire mal, souvenez-vous de cela, monsieur Dupont. — Mais cependant, belle-maman... — Non, mon gendre, non, un mari ne doit jamais se plaindre de sa femme : si Eugénie ne veut pas descendre à votre comptoir, elle a sans doute de bonnes raisons pour cela... — Elle ne peut pas en avoir, belle-maman. — Vous n'en savez rien, mon gendre ; les femmes ne doivent pas rendre compte de tout à leur mari. C'est à ceux-ci à s'en rapporter à la perspicacité de leurs femmes. — Cependant, belle-maman... — En voilà assez, monsieur Dupont, je vous dis que vous avei tort; que ceci vous serve de leçons à l'avenir, et rappelervous que je vous ai donné un trésor.

— Bien obligé, belle-maman, dit le marié en prenant «on chai.eau. Il salue son beau-père et Bidois, et rentre chet Iw en se disant : puisqu'elle ne veut pas venir au comptoir, il

fandra bien s'en passer... et puisque bolîe-maman assure quf C'est un trésor, je finirai sans doute par être très-heureux. D'abord, ce dont je suis certain, c'est qu'elle m'aime... ei c'est quelque chose. » Dupont, en faisant cas réflexions, tâche de prendre son parti; il est toujours persuadé qu'Fugénie l'adore, et que le ton cérémonieux qu'elle a conservé avec lui tient à l'éducation qu'elle a reçue.

Huit jours s'écoulent, pendant lesquels le nouveau marié ne voit sa femme que quelques moments dans la journée et aux heures des repas. Il s'informe exactement chaque jour de la santé d'Eugénie. Jeanneton tâche de lui faire accroire que sa femme est encore fort malade ; mais Eugénie sait moins dissimuler, et, quoique toujours triste, toujours plongée dans la douleur et les regrets, elle a recouvré une partie de ses forces, et son teint est moins pâle que le jour de ses noces. « Tu as beau dire, reprend Dupont à sa servante, ma femme se porte fort bien maintenant... je vois qu'elle est guérie... — Ne vous y fiez pas, monsieur... c'est un mal qui couve, voyez-vous... — Qui couve ! tant que tu voudras 1... il peut couver comme cela une année entière... D'ailleurs je connais le meilleur remède aux souffrances d'une jolie femme... Je le connais, Jeanneton, et je l'appliquerai... — Le mal de madame ne ressemble pas à celui des autres, monsieur, et votre remède n'est pas celui qui lui convient. » M. Dupont n'écoute plus sa servante ; et il se rend auprès de sa femme, afin de lui faire entendre au'il ne compte pas vivre toujours ainsi avec elle.

Eugénie passe presque tout son temps à travailler à l'aiguille dans sa chambre, quelquefois elle se place à la fenêtre qui donne sur la rue ; mais alors elle y reste bien peu de temps, car il lui semble que toutes les personnes qui passent la regardent. Il lui semble aussi que parmi ce monde il a quelqu'un qui la cherche, qui brûle de l'apercevoir... elle craint de le voir... et pourtant ses yeux se portcnL*avec avidité S'ir des personnes étrangères, puis elle quitte tristement la /enèlre en se disant : « Je ne dois plus le voir. » En vain Jeanneton représente à sa maîtresse qu'elle ne saurait vivre continuellement renfermée dans sa chambre, et qu'elle finira par tomber réellement malade. « Ehl qu'ici-

7io M. DUPONT

|«j2tel (lit Eugénie, la vie est donc un bonheur pouf irtoi i... »

Dupont trouve sa femme livrée à sa profonde mélancolie. Mais à la vue de son mari, Eugénie se lève, le salue profondément, et lui présente un siège.

« Elle est exlrèmement polie, se dit en lui-même l'épicier; suite de la bonne éducation; et si elle voulait seulement descendre au comptoir... Mais enlin ce n'est pas de cela qu^ je veux lui parler maintenant.

«'Votre santé me parait infiniment meilleure, ma tendre épouse, dit Dupont en prenant un ton sentimental qu'il juge être celui qui doit plaire à Eugénie.

— Oui, monsieur, je me sens en effet beaucoup mieux. — J'en suis ravi... je dirai plus, j'en suis fort satisfait... J'attendais votre rétablissement avec impatience, comme vous devez croire... — Eh! pourquoi cela, monsieur?... — Comment, pourquoi ?... mais pour... Ma tendre épouse, il y a huit jours aujourd'hui que nous sommes mariés... — Oh ! je je ne l'ai pas oublié, monsieur, ce jour-là ne s'effacera jamais de ma mémoire 1... — Ah ! vraiment, vous êtes trop bonne... et je suis pénétré de vos sentiments... Mais cela ne me sufiit pas... et mon amour... vous sentez que mon «imour ne peut pas s'aocommciier de Téloignement dans le-

. ael lious vivons... je me flatte que cette nuit ne ressemblera pas aux autres... Vous me comprenez, madame Dupont... — !Hon, monsieur. — 2e m'expliquerai mieux ce soir... et j'espère que rheure du berger, où... l'étoile de Vénus... enfin, que je ne coucherai pas dans ma chambre.

— Comment! monsieur, prétendriez-vous changer quelque chose à noire manière de vivre ensemble? — Mais, ma tendre épouse notre manière de vivre ensemble no ressemble à aucune de celles que l'en a pratiquées jusqu'à ce jour et je tiens à suivre les anciens usages. Est-ce que votre cœur ne rae comprend pas ?... — Mon cœur oh? non, monsieur^ :'\ ne ?ous a jamais compris... — Ah! j'entends: siiilt^ de votre éducation et de votre extrèma innocence !... mais je saurai ie faire parler, ce petit cœur... — Monsieur, je me ferai touiours un devoir de faire toutes vos volontés, maif- je vouj prévicus que je ne changerai rien à la manière dont je m

M. ÛUPONT ÎÎT

«natûtcîianl arec vous. Continuons d'habiter chacun de notre >5Ôlé, voyons-nous dans la journée, lorsque cela vous serra Agréable, et j'aurai toujours pour vous, monsieur, le respect fet les égard* que l'on doit k un époux ; mais si vous pensez ivoiï a^ec moi aes rapports plus intimes, oh! je vous assure ^ue vous vous abusez. — Par exemple, voilà qui serait plaisant... J'espère, madame , que vous ne savez pas ce que TOUS dites... Est-ce qu'on se marie seulement pour déjeuner 'ot dîner ensemble?... On y couche aussi, madame... Entendez-vous? c'est une des premières conditions de l'hymen... D'ailleurs, ma tendre épouse, quand on s'aime comme nou.^ nous aimons, il ne faut pas que l'innocence soit farouche jusqu'à ce point-là. . Que diable ! c'est très-bien d'élever le» demoiselles sévèrement, mais ça ne doit pas aller jusqu'à. les empocher de communiquer avec leurs maris... Madame Moutonnet pousse les principes trop avant!... — Oui, monsieur; je crois en effet que, quand on s'aime, on n'a rien à ;e refuser; mais je n'ai jamais eu d'amour pour vous, monsieur, vous le savez bien; je vous ai épousé malgré moi et par pure obéissance ; vous ne devez donc pas me demander ■ies sentiments que je ne vous ai jamais témoignés.

— Eh bien! voilà du nouveau à présent... Vous ne m'aiaez pas, madame?.,. — Non, monsieur... — Vous n'êtes pas amoureuse de moi?... — Oh! non monsieur... — Il ne falait donc pas en avoir l'air, madame. — Je ne Tai jamais eu monsieur!.. — Je vous dis, moi, que vous m'avez fait des yeux... les regards I... Et me dire cela après huit jours de mariage. - Ahl monsieur, j'aurais bien voulu vous le dire avantl... iiiais on ne m'en a pas laissé la liberté. — Tout ceci est fort «gréable pour moi ; mais enfin, madame, nou3 sommes mariés, et une femme doit toujours aimer son époux; que ce soit avant ou après, cela n'y fait rien ; or, vous devez m'ai- ^lor et coucher avec moi. — J'en suis bien fâchée, monsieur, mais cela Q^ sera pas... — C'est ce que nous verrons, ma éame.

*- Allons trouver belle-maman, se dit Dupont, car voilà nne petit*» **"\)me qui, tout en me faisant la révérence, est eonsidérabito^ent entêtée; je ne conçois pas pourquoi eilfi r? ns Mm» point, et il faut absolument nue belle-maman m ex-

ÎJ8 K, DUPONT

pOique cela. » DupoDi sort fort en colère, et Jeanneton, qui a entendu la discussion qui vient d'avoir lieu entre les époux, gronde sa lUaitresse de ce qu'elle a parlé trop franchement. « Il fallait feindre un peu, madame; en vous disant malade nous aurions toujours trouvé le moyen de l'éloigner. —Mais, Jeanneton, il aurait toujours fallu qu'il découvrit la vérité.. et puis, tu le sais, je ne puis pas mentir; j'ai mieux aimé lui dÀre sur-le-champ ce que je pease... au moins, à présent, il ne me tourmentera plus. — Vous croyez ça?... jTai bien peur au contraire, qu'il n'en devienne que plus obstiné ; et nous aarons ben de la peine à vous tirer de là. »

Cependant Dupont arrive chez son beau-père, où on ne l'a pas vu depuis quelques jours, et Bidois se dit, en examinant la figure de l'épicier : a Nous allons encore apprendre du nouveau.

— Àh I je suis charmé de vous trouver, belle-maman ! » dit Dupont en s'asseyant près du comptoir où est assise madame Moutounet ainsi que soii mari. « Eh bien ! mon gendre, je suis bien sûre que vou& /eites un ménage de tourtereaux. — Je le gagerais aussi, moL coeur, dit le papa Moutonnet ; et je vois à l'air de Dupont qu'il est enchanté de sa petite femme.

— Eh bienl beau-père, vous n'y êtes pas du tout. — Comment... je ne suis pas î... — - Nous ressemblons plutôt à un chien et à un chat, je viens encore vous parler au sujet de mon épouse... nous sommes jusqu'à présent comme le sel et le poivre.

— Il me paraît, mon gendre, que vous êtes difficile a con- .^enterl... — Oui, diflicile... c'est ça... 11 faudrait être d'une pâte bien singulière pour s'accommoder d'une femme aussi laroucbe que la mienne... Écoutez donc belle-maman, vous luriei dû parler à votre tille le jour de ses noces; il me semble que ça se fait ordinairement, et alors une demoiselle soumise sait... ce qu'elle sait, et ça va tout seul, ./iais, moi, au contraire, c'est que ça ne va pas du tout, et voilà ce dont je me plains.

— En vérité, mon gendre, vous vous plaignez toujours ; mais entin expliquez-vous mieux, car jo ne vous comprend» pai.

M. DUPONÎ 219

— ÏQ vous dis, belle-maman, que ma femme est un tigre... — Un tigre I... ma fille, un tigre!... Monsieur Moutonnet, vous ^n êtes-vous jamais aperçu ? — Non, mon ange. — Et vouft^ Bidois ? — C'était un agneau, madame. — Et monsieur ose rappeler un tigre I... — Mais, belle-maman, entendonsnous... je veux dire un tigre pour la sagesse... ^- Eh bien I monsieur, c'est de cela que vous vous plaignez ! voilà qui est nouveau I... Ce qui fait le bonheur, le repos des époux 1... une femme sage!... monsieur s'en plaint! — Ah ça, bellemaman, si vous ne voulez pas nvécouter !... Que ma femme soit sage, j'en suis charmé certainement; mais, avec moi, il me semble qu'elle ne doit pas être inabordable, et qu'elle doit souffrir tout ce que...

— Ahl taisez-vous, monsieur Dupont, taisez-vous, je vous en prie... vous allez nous dire des choses !... où la décence dans vos propos !... — Enfin, belle maman, ça ne peut pas durer comme ça ; je veux une femme pour tout de bon, et non pas seulement pour qu'elle me fasse la révérence, et qu'elle me présente une chaise quand j'entre chez ellel... D'ailleurs, madame, elle m'a dit qu'elle ne m'aimait pas, et qu'elle ne m'avait jamais aimé !... et vous me laissez croire qu'elle m'adore, c'est fort désagréable !

— Ehl monsieur, est-ce que vous avez besoin d'être adoré de votre femme? Qu'est-ce que c'est que cette idée qui vous passe par la tête? Les meilleurs ménages ne sont pas ceux où Ton s'adore, mon gendre. — Mais, au moins, belle-maman, on en a l'air, et on ne se dit pas ces choses-là en face!... — Je erois vraiment que vous perdez l'esprit, mon cher Dupont je vous ai donné une fille sage, honnête, qui a reçu une excellente éducation... — Ohl pour l'éducation, çà, je ne dis pas... »— Eh bien! monsieur, de quoi vous plaignez-vous^ Rendez votre femme heureuse, et ne nous rompez plus la tète *vec vos histoire?. 1...

— Il est certain, dit M. Moutonnet, que je ne comprends pas trop de quoi il se plaint... — La chose est au moins fort extraordinaire, dit Bidois d'un air groguenard. — La chose est fort claire, beau-père; mou épouse me conteste mes droits de mari. — Et c'est pour cela, monsieur, que vous venez nous chercher! dit madame Moutonnet... Est-ce que ces chc>

220 a. DUPONT

ses-là nous regardent... — Coiainent, mon gendre, à votre âge!... DoDîîindez à madame Moutonnetsi j'ai été cliercîiGr le YOïsin pout ça!... — Voilà la première fois, dit-Bidois, que j'entends un mari ss pltilridre pour un cas semblable. — Aîiez, allez, mon gendre, ii est de certaines choses qai doivent rester dans ie sein du ménage : Entre Tarbre et Técorce on ne doit jamais mettre le doigt... — Mais, belle-maman, il n'est pas question d'y mettre le doigt... — Croyez-moi, ne venez plus nous conter de pareilles folies, car on se moquerait de vous. — Mais, belle-maman... — Oui, mon gendre : oui on sa Bloquerait de vous.

— Ahl l'on se moquerait de moi, dit Dupont en sortant furieux de ciiez sa belle-mère. Eh bienl je ferai voir que j'ai de la tête et du caracLeie... éi puisque belle-maman ne veut pas parier à sa lille sur ce sujet, je saurai bien me conduire en conséquence ; et dès ce soir je fais voir à ma femme... que je suis son mari. >»

CilAPITRE XXIII

LA SÉRÉ.NADE

Il est minuit. A onze heures du soir on ferme la maison de commerce de Dupont, et les garçons soupent et se couchent dans une petite salle qui touche à la boutique. L'épicier, qui a son projet, attend dans sa chambre que tout le monde soit livré au repos pour se rendre dans l'appartement de sa femme qu'il espère trouver livrée au sommeil. Il a fait Bn froid piquant toute la journée, et les étoiles qui brillent annoncent une belle nuit d'hiver. Dupont, qui n'a conservé qu'un caleçon et une robe de chambre pour aller rendre visite à son épouse, attend devant son feu le moment favorable, et prend quelques petits verres de cassis pour se prémunir contre le froid et ioriitier sa résolution. Tout en buvant s^on cassis, M. Dupont se coiffe de nuit; il couvre sa tête d'un énorme bo met de coton dont la pointe menace le cie), et, V'our adou dr un peu la sévérité de cette coiffure, il î'tUr voure d'un large ruba%bleu de ciel, sa couleur favorite, ot, ^jiaçaut la rosette au-dessus de l'œil droit, s'étudie devant rob

miroir à lai donner une forme élégante et gracieuse. L'épicier est content de lui. « Je suis bien, dit-il en se regardant avec complaisance dans sa glace, je suis vraiment bien., et il n'est pas possible que ma femme no me trouve pas à «on goût... J'ai eu tort, ce matin, de faire attention à ce qu'elle m'a dit!... C'est une enfant que mon épouse!... Ça ne connaît pas encore la conséquence du mariage... Elle a reçu des principes fort sévères, et, comme dit belle-maman, c'est le fondement de ma tranquillité future. Encore un petit verre, et allons trouver mon épouse. » Dupont s'enveliîppe dans- sa robe de chambre prend un bougeoir, et se dirige à pas de loup vers l'appartement de sa femme. Eugénie dort, après avoir, suivant son habitude, causé longtemps avec Jcanntîton; la jeune femme a renvoyé sa bonne pour se livrer au sommeil, qui, pour la première fois depuis son laariage, vient faire trêve à ses ennuis. Un aimable songe la reporto au bois de Romainviile, au jour de la fête de son père, jour charmant où Adolphe lui a dit qu'il l'aimait, où tout entiers à leur amour et ne prévoyant pas les peines qu'il leur causerait, le préseut était pour eux le bonheur, et l'avenir une source de plaisirs et d'espérances. Ce jour délicieux a fui bien vite, ce temps si doux ne doit plus revenir!... mais eu songe il renaît encore... Dors, pauvre Eugénie!

Dupont est arrivé devant la porte de la chambre de sa femme, il veut l'ouvrir... elle est fermée en dedans. L'épicier ne s'attendait pas à cet obstacle. « Diable ! se dit-il, elle s'est enfermée, .elle esLpeureuse sans doute...Sije frappais. ..Non, cela la réveillerait et je ne la suprendrais plus... parbleu 1 faisons le tour, passons par la cuisine, par la chambre de Jeanne* ton, puis par le petit couloir qui mène chez mon épouse; c'est cela même!... Oh ! je ne suis pas bote, moi ! » Dupoaî ee dirige donc vers la cuisine, dont la porte ne ferme que par un bouton ; il marche sur ses pointes, cachant sa lumière avec sa main ; il entre dans la chambre de Jeannvtou, où un ronflement prolongé lui annonce que la servante ne peut ni le voir ni l'entendre. En effet, Jeanneton a imité sa maîtresse; elle s'est laissé aller au sommeil, oubliant qu'elle est placée en sentinelle avancée, et que rennej;ni peut pénétrer par U cuisine qui est le côté faible do la place. Mais on no pensa

pas à tout; le sommeil a surpris plus d*un soldat entouré d'ennemis : Jeanneton est donc excusable d'y avoir succombé.

K Tout va le mieux du monde, dit Dupont après aToir traversé la chambre de la bonne; j'étais bien certain d'y arri- Ter... Bon! me voilà dans la chambre de mon épouse... elle dort... tant mieux, c'est ce que je voulais... Une femme n'* jamais de volonté quand elle dort; et ma foi 1 quand elle s'éveillera !... Elle est vraiment jolie, mon épouse. Belle-maman a raison, c'est un trésor... Mais cachons ma chandelle. » Dupont va placer sa lumière dans la cheminée et revient près du lit d'Eugénie ; déjà il a ôté sa robe de chambre, il se dispose à se débarrasser de son caleçon, riant en lui-même de la surprise qu'il va causer à sa femme.

Mais quel bruit vient soudain troubler le silence de la nuit ?t réveiller les laborieux habitants de la rue aux Ours 1 Les riolons, la clarinette, le fifre, le cor de chasse, la grosse caisse même, se font entendre ; c'est un tintamarre, un tapage à briser les vitres, et qui doit arriver jusqu'au boulevard Saint- Martin; les échos en ont retenti, les voleurs en ont frémi, les voisins en sont assourdis, les amants en ont pâli, les époux eu ont ri, les passants en sont surpris, Dupont reste ébahi. C'est l'air : Gai, gai, mariez-vous; puis. Il faut des époux assortis... Ah\ Je triomphe, je suis vainqueur,.. Oui, c'eji est fait, je me marie, et autres morceaux de circonstance, que l'on joue dans la rue avec variations, agréments et accompagnement de grosse caisse et de fifre, ce qui joint aux cris, aux éclats de voix des musiciens et aux applaudissements des voisins, produit un petit concert charmant.

« Ah! mon Dieu! qu'est-ce que c'est que cela? dit Dupont indécis s'il ôtera ou non son caleçon. Quelle terrible musique! Serait-ce une surprise ? Au reste je ne vois pas que ce concert puisse m'empècher de coucher avec ma femme... »

Mais le bruit a réveillé Eugénie et Jeanneton. « Madame... madame... entendez-vous? crie la servante à sa maîtresse; je parie que c'est une sérénade qu'on vous donne. »

Eugénie ouvre les yeux ; elle aperçoit un homme en chemise près de son lit ; elle pousse des cris perçants... En vain Dupont lui répète « C'est moi. mou épouse, c'est moi; n'ayez

M. DUPOf^T 223

pas peur... » Eugénie crie encore plus fort, et Jeanneton accourt tenant à la main une marmite qu'elle a saisie à tout hasard, et avec laquelle elle vient défendre sa maîtresse.

c( Un moment donc ! s'écrie l'épicier qui voit déjà la marmite menacer sa tête. C'est moi, Jeannetonl... Prends donc garde à ce que tu fais.

— Eh! oui vraiment... c'est monsieur... dit la bonne... — Et que faisiez-vous ici, dit Eugénie, et dans cet état?... Que signifie?... — Remettez donc vot' caleçon, dit Jeanneton. — Répondez, monsieur, que cherchiez -vous dans ma chambre?...

— Eh! morbleu, madame, je venais, je cherchais... je...

— Not' bourgeois ! not' bourgeois ! crient d'en bas les garçons de boutique, c'est une sérénade en votre honneur, à l'occasion de votre mariage... Ils frappent à la boutique, faut-il leur ouvrir ?

— Que le diable emporte la sérénade et les musiciens? dit Dupont ; ils ne pouvaient venir plus mal à propos I... N'ouvrez pas, Joseph, ils n'ont qu'à rester dans la rue...

— Ahl monsieur, dit Jeanneton, vous ne pourrez pas refuser de les recevoir... C'est une politesse qu'on vous fait,,, une musique superbe!... et je reconnais la voix de M. Gérard.

— Oui, dit Eugénie, je la reconnais aussi... Ce sont des amis... des parents peut-être. Ah! monsieur, il faut les faire entrer un moment dans votre boutique ; c'est l'usage... — Allons, ma chère épouse, puisque c'est l'usage, je vais les recevoir... Mais je me serais bien passé de cette musique-là. » Dupont a remis sa robe de chambre, et il descend en mar- Tonnant à sa boutique. « Ah ! Jeanneton, dit alors Eugénie à sa bonne, sans cette sérénade... M. Dupont osait... — C'est ce qui me parait; nous étions endormies... et un peu plus tard, dam* !... Faut avouer que vl'à un concert Qui est venu ben à temps I... et que vous avez ben des obligaiions à M. Gérard.» C'est en effet le parfumeur qui à eu Tidée de cette aimable surprise. M. Gérard avait voulu donner la sérénade la nuit même du mariage, ce qui eût été plus convenable ; /nais il n'avait pu ce jour-là rassembler les artistes amateurs. Les violons étaient de bal, la clarinette avail une fête, le cor un

baptême et le fifre un enterrement. H avait donc fallu remettre la partie à huitaine ; on s'était donné rendez-vous chez le parfumeur qui avait emprunté une grosse caisse à un bureau de loterie voisin, où l'on avait toujours une musique prête en l'honneur des gros iuts qui ne sortaient pas.

C'est donc le parfumeur qui a réuni les amateurs de sa connaissance et les conduit rue aux Ours, où il veut donner à la nouvelle mariée un échantillon de sa galanterie. On doit se rappeler que Gérard est persuadé qu'Eugénie a une secrète passion pour lui, depuis certains coups de pied qu'il a reçus sous la table, au repas des fiançailles, et M. le parfumeur est Lien aise de cultiver la connaissance de madame Dupont; c'est ce qui lui a fait naître l'idée de la sérénade, et ce qui lui donne une telle ardeur à battre la mesure sur la grosse caisse, qu'on a peine, au milieu de ce bourdonnement continuel, à reconnaître les airs joués par les amateurs.

Les garçons de boutique s'empressent d'ouvrir aux masiciens, et Dupont arrive, en serrant sa robe de chambre autour de son corps, recevoir les compliments et les félicitations de ces messieurs. « Le voilà... le voilà! cet heureux mortel, crie Gérard en apercevant l'épicier, cet homme fortuné qui a épousé une des plus jolies femmes de la rue Saint-Martin!... il n'y a que huit jours, messieurs; c'est encore le premier feu de l'hymen... Vite, messieurs, l'air de Zémire et Azor : Veillons, mes sœurSf c'est la devise des nouveaux mariés. »

Les amateurs s'empressent d'exécuter le morceau demandé, et, pour être plus commodément, les violons montent sur le comptoir ; le cor s'assied sur des pains de sucre, la clarinette sur un baquet de colle, et le fifre grimpe sur un tonneau de mélasse. Gérard, seul, intrépide et infatigable, se promène dans la boutique avec sa grosso caisse attachée devant lui ; et comme il trouve que les baguettes qu'on lui a données ne font pas assez de bruit, il s'empare d'un gros rouleau de réglisse noire, et d'un petit balai de deux sous, avec lequel il [)réleiid faire valoir l'air de Zémire et Azor.

Dupont n'ose pas se boucher les oreille?, quo/ qu'on fasse un bruit épouvantable, et les deux garçons de boutique, qui trouvent que Veillons, mes sœurs est une fort jolie valse, se mettent à danser une sauteuse dans l'arrière-boutique.

H Heinl... est-ce exécuté? dit Gérard après le morceau, Ali ! c'est que nous jouons cela d'une lière force... Vous ne vous attendiez pas à cette petite surprise, mon ami Dupont!

— Non, messieurs, non... je conviens que je ne m'y attendais pas. — C'est moi qui ai eu cette idée-là ; voilà huit jours que nous devions venir. Je me suis dit; : la quinzaine ne se passera pas sans une petite sérénade !... — Vous êtes bien honnêtes... — Il faut qu'un aussi joli ménage soit fêté en musique, à grand orchestre. — Messieurs, je suis bien sensible... — Nous vous avons peut-être dérangé, fripon ! vous étiez auprès de votre épouse... — Messieurs, il est sûr que si vous n'étiez pas venus, j'aurais peut-être... •— Allons, allons, vous la retrouverez. Est-ce que nous ne verrons pas madame?...— Non, je ne crois pas... elle est couchée ; mais elle m'a dit de vous dire bien des choses... elle est fort sensible à... elle a reconnu votre voix, monsieur Gérardr — Ahl elle a reconnu ma voix ! dit Gérard en laissant échapper un sourire malin. Messieurs, je vais vous chanter Enfant chéri des dames ; c'est toujours joli et je le chante assez bien. » Le parfumeur chante, en s*efforçant de donner de l'étendue à sa voix, persuadé que la jeune femme l'écoute avec intérêt. Les amateurs l'accompagnent en rejouant Veillons, mes sœurs, parce qu'ils ne savent pas Enfant chéii des dames. Dupont qui a pris son parti, trouve que cela fait un effet charmant, et ses deux garçons dansent l'allemande. « Messieurs, dit l'épicier, après Tair dont il est très-satisfait, parce qu'il s'est reconnu dans V Enfant chéri des dames; messieurs, vous accepterez bien un petit verre?... — Comment donc! mais très-volontiers; plutôt deux qu'un. » Dupont verse les petits verres de cognac, que les amateurs trouvent excellent. Après le cognac l'épicier qui est en train, veut faire les clioses en grand ; il propose du doux, et verse du ratatla.

« Va pour le rataiia, dit la chirinette. — Messieurs, dil le parfumeur, nous passons du grave au doux, du plaisant au sévère; c'est l'utile dulci de Vidtaire.

— Non, messieurs, dit Dupont, ce n'est pas de Vutile duîoi de Voltaire, c'est du rataiia de Louvrcs, première qualité.

— Le marié est un peu étranger aux beaux-arts, dit tout

bas le pai fumeur à la clarinette ; mais le ratafia est délicieux. »

Dupont, charmé de» éloges que l'on donne à ses liqueurs^ passe du ratafia au parfait-amour, et du parfait-amour au rhum, et, après chaque libation, les amateurs exécutent un air de circonstance, et plus Ton boit de petits verres, plus le! artistes se sentent en train, et c'est à qui jouera le plus fort pour surpasser son voisin, et Gérard a fini par prendre un pilon avec lequel il frappe sur sa grosse caisse. Les chants se mêlent aux instruments; Dupont animé par les petits verres, fait chorus avec les musiciens; tout le monde chante ou joue: on ne s'entend plus; mais on est d'une gaieté folle, qui ne paraît pas devoir se calmer de longtemps... lorsque tout d'un coup le joueur de fifre disparaît dans un tonneau de mélasse, et la clarineUe s'enfonce dans le baquet à colle.

Ces messieurs, dans l'ardeur qui les animait, n'ont pas refléchi qu'ils étaient montés sur des tonneaux : à force de prendre des petits verres, l'un battait la mesure d'une telle façon avec son pied, et l'autre avec tout son corps, qu'ils devaient nécessairement finir par défoncer leur plancher. Les cris succèdent aux chants : on court d'abord au fifre qui, étant debout sur le tonneau, a disparu presque entièrement, et se trouve dans la mélasse jusqu'au cou. Ce n'est pas sans efforts que l'on parvient à l'en retirer. Le pauvre amateur a peine à marcher ; il a pour quatre ou cinq livres d'écume de sucre sur le corps ; et ne peut faire un pas sans s'attacher à ses voisins.

Le joueur de clarinette est un peu moins maltraité : étant assis sur le tonneau, il ne s'est enfoncé qu'à demi; sa tète et ses jambes n'ont rien, il en est quitte pour quelques livres de colle qui tiennent à sa culotte. Cet accident met fin aux chants et aux concerts, et les amateurs, saluant M. Dupont, prennent chacun le chemin de leur demeure : le parfument enchaaté d'avoir donné des preuves de sa galanterie, car il espère obtenir plus tard la récompense; le fifre ne marchant qu'avec peine, parce que ses souliers, enduits de mélasse, s'attachent à chaque pavé ; et le joueur de clarinette sautillant, an contraire, tout le long du chemin, afin de faire tomber l«i paquets de colle qui couvrent sa culotte.

ii est plus de deux heures du matin, et Dupont, fatigué d© sa nuit, ne juge pas convenable de retourner près de st femme. « Ce sera pour une autre fois, se dit-il en rentrant dans sa iliambre ; je connais le cheniin à présent, et il ni m'arriTera oas toutes les nuits une sérénade. »

Page 1