‹ Monsieur DupontChapitre 23 sur 32 · LE MARI KT LE COMMISSAIRE · texte numérisé non relu

LE MARI KT LE COMMISSAIRE

Le nouvel expédient mis en usage par Eugénie pour empêcher son mari d'entrer dans sa chambre, a fait sortir Dupont de son caractère ; il est décidé à employer les voies de droit pour triompher de la rigueur de sa femme. L'épicier a la tète exaspérée ; il se promet de montrer de la fermeté ; sa belle-mère ne lui donne jamais raison ; ce n'est donc plus à elle qu'il veut se plaindre, c'est chez le commissaire de son quartier qu'il se rend le lendemain matin.

L'antichambrb de M. 4e commissaire est encombrée par une foule de gens qui ont des plaintes à porter. On se plaint si souvent!... Les hommes sont rarement contents de leur sort; celui qui obtient tout ce qu'il désire se plaint encor; celui qui

n'oLlieot pas se plaint bien davantage. Se plaindre est le ï*efx-ain continuel des marchands, des commerçants, des négociants, des libraires surtout... La moitié du monde rit d« l'autre, dit-on, mais les trois quarts du genre humain se plaignent des circonstances ; chez bien des gens c'est une habitude; et comme, non contents de se plaindre, on cherche 1^ passer son humeur sur quelqu'un, de là naissent les disputes, les querelles et les visites à M. le commissaire. Si l'on en établissait qui fussent chargés seulement de recevoir les déclarations de gens contents, satisfaite et disant du bien de leurs voisins, ceux-là seraient fort tranquilles et pourraient se passer d'adjoint.

Dupont, malgré son impatience, est donc forcé de s'asseoir dans un coin de la salle, et d'enteudre les plaintes des autres avant de porter la sienne. Ce n'est pas une petite affaire que d'entendre des gens qui veulent tous avoir raison.

ce Monsieur le commissaire, dit une vieille femme assez mal vêtue, je viens me plaindre d'une voisine qui a un chien qu'elle laisse toujours entrer dans mon appartement, où il fait ses ordures comme chez lui, monsieur le commissaire. — Il faut le battre quand vous l'y trouverez, madame. — Mais il mord, monsieur le commissaire; il est très-méchant; d'ailleurs, j'ai peur des chiens, moi ; surtout des barbets. — Fer-, mez votre porte^ madame, les chiens n'entreront pas chez vous. — Que je ferme ma porte I... c'est bien aisé à dire... j'aime à voir passer le monde, moi I »

Et la vieille femme s'en va en jurant qu'elle fera donnei congé à sa voisine.

« Monsieur le commissaire, dit un grand gaillard tenant un fouet à la main, je viens me plaindre de moHsieur que v'ià, qui ne veut me donner que vingt-un sous pour ma course de cabriolet. »

Le monsieur dont se plaint le cocher est un homme d'une cinquantaine d'années, bien frisé, bien cravaté, mais dont l'habit et la culotte sont un peu râpés, et qui, toutes les fois qu'il parle, sourit pour montrer ses dents. « Monsieur, dit-il au commissaire, ce drôle-là... — Point d'injures, monsieur. — Je voulais dire ce drôle de cocher que voilà ne vous explique pas bien l'aflaire... Je l'ai pris à la barrière du Trône pour

tf. DUPONT "in

aller jusqu'au carré Saint-Martiû... — Oui, et je dis qu*elle est bonne, la course, et vous aviez avec vous une petite mère qui pesait deux cents au moins ; mon cheval ne pouvait plus tirer. — Si votre cheval est une rosse, ce n'est pas ma faute... — Une rosse f... Cocotte, une rosse!... Ah! all'ira plus loin que vous... — Allons, monsieur, au fait... — Le fait, monsieur le commissaire, c'est que je croyais que la course de cabriolet n'était que de vingt sous ; donc, en lui en donnant vingt-un, c'était encore un sou pour boire, ce qui est bien honnête... — Oui, c'est du gentil! faites-vous donc rouler depuis la barrière du Trône pour ça; il est généreux, lo paroissien!... — Enfin, IVL le commissaire, je veux le payer il me jette mon argent au nez. — C'est-à-dire que je veux ma course qui est de vingt-cinq sous au tarif, et qu'on paye trente quand on a de l'inducation. — Or, ce drôle... ce misérable... — C'est bien plutôt vous qu'êtes un misérable I...

— Allons, allons point de personnalités.

— Au lieu de me dire que sa course est de vingt-cinq sous, il me dit des injures, il invective la darne qui était avec moi , alors, monsieur le commissaire, je prends le parti de ne point le payer du tout, ce que j'aurais fait sur-le-champ s'il avait été honnête. — Tout ça n'est pas vrai , monsieur le commissaire ; il n'a jamais voulu me donner plus de vingtun sous, et, encore, pour les faire, il a emprunté dix sous à la particulière qui l'accompagnait; i' n'pouvait pas me payer ma course, il a trouvé pus court de ne me rien donner. Mais on ne prend pas une voiture quand on n'a que onze sous dans sa poche, — Taisez-vous, drôle!... impertinent. »

Le commissaire met lin aux débats en engageant le monsieur à payer les vingt-cinq sous au cocher, et en ordonnant à celui-ci d'être plus poli à l'avenir. Le monsieur, après avoir fouillé dans toutes ses poches, finit par emprunter quatre sous au commissaire, et se retire accompagné des ris moqueurs de l'assemblée.

« Monsieur Je commissaire, dit une jeune fille, on ne veut pas que je mette des pots sur ma fenêtre ; ce n'est qu'un petit myrte si gentil, que mon petit cousin m'a donné 1... un myrte, ça ne peut tuer personne, monsieur le commissaire... — Monsieur le commissaire, j'ai des voisins qui dansent tou-

Jours, dît une grande femme jaune et sèche, ils font un train d'enfer... à onze heures et dômie, ils ne sont pas encore couchés... C'est un bruit, un tapage, et ils ont des enfants si insupportables, qu'ils jouent ou chantent continuellement dans Tescalief, ou ils marchent à chaque instant sur les patte» de mon Azor. — Plaignez-vous au propriétaire, madame. — Eh 1 monsieur le commissaire, mon propriétaire est un homme fort ridicule!... il aime les enfants!...

— Monsieur le commissaire, mon mari m'a battue, dit en pleurant une jeune femme en tablier et coiffée en mouchoir.

Avait-il quelque motif de colère?... — Bah! des motifs I

laissez donc!... il dit ça 1... parce que son souper n'était pas prêt... parce que je ne savais pas l'heure, parce que j'étais entrée chez not' voisin le doreur... parce qui' me montrait son cadran solaire... et v'ià tout, monsieur le commissaire...

Est-ce que votre mari vous avait défendu d'aller voir le

cadran solaire du voisin?... — Je crois que oui, monsieur le commissaire... mais il fallait ben que j'y allasse... pour me régler, monsieur le commissaire, celui de mon mari ne va plus; v'ià pus de quinze jours que sa grande aiguille ne veut pas bouger... si ban qu'i m'a cassé les jambes avec un manche à balai... et qu'i m'a dit qu'i me ferait encore aut'chose... hil hi! hi!... et je vous prie delà faire prendre, monsieur le commissaire.

— Monsieur le commissaire, dit d'une voix plaintive un homme déguenillé, s'appuyant sur une béquille, et ayant un emplâtre sur un œil, on vient de m'écraser... Sans les secours des passants, je restais sur la place I... — Il me semble que c'est la troisième fois depuis un mois!... — C'est vrai, monsieur le commissaire; je suis bien malheureux depuis quelque temps, toutes les voitures bourgeoises me passent sur le corps.

— Monsieur le commissaire, dit nn jeune homme, j'ai reçu quelque chose... en passant hier au soir dans cette rue ci. Je donnais le bras à une dame; mon habit et son chapeau ont été arrosés... cela venait du troisième, de chez madame. — MonRi.eur, répond la dame accusée, vous criez pour peu de efiose, ce n'était que de l'eau. — De l'eau 1 madame, et mon che abit est tout taché. — Si votre habit est mauTais teint,

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n'est pa» ma faute - Monsieur le commissaire, ,i tou, vouliez flairer -On Uairerait pendant deux heures; je vous dis qne c'est de l'eau virginale dont je me sers tous les soirs f.^ T""" ''.'"""'"'''a'™, dit d'une voix- aigre une petite femme d une soixantaine d'années, je viens vous demander jusUce et vengeance... - Ahl mon Dieu, madame! ~ Je suis outragée. Je suis injuriée., je suis attaquée dans ce que j'ai déplus cher... Hier au soir, monsieur le commissaire, ua grossier personnage... un manant, un rustre, comme je pas-

ais dans la rue Saint-Martin... et fort vite, je vous assure; car je sais que les femmes ne sont pas en sûreté dans les rues de Paris eh bien! monsieur le commissaire, un audacieux qui marchait derrière moi, s'est avancé... et m'a pincée... vous devinez où, monsieur le commisaire !... Ah' Dieui i'a'i manqué me trouver mal, je me suis approchée d'nneboutique fort éclairée... Alors le traître s'est avancé encore, m'a regardée et s'est sauvé, monsieur le commissaire, mais je la reconnaîtrais entre mille : je viens vous donner son signalement, et je vous prie de faire faire des perquisitions pour qu'il soit aiTété. ^

- Monsieur le commissaire, on m'a cassé ma marchandise ! cne 1 un. - On m'a volé un mouchoir, dit l'autre. ~ Ou m'a brisé ma lanterne! On a cassé mes vitres. - Monsieur m'a appelé voleur! - C'te gueuse-là m'a appelée coquine!. . On m a vendu une poudre pour les dents qui me les fait tomber. On m'a volé mon chien! - On veut me faire pav»r une chose que je ne dois point. - Mon portier m'a laissé

C0UCU3 en viJIe.

Do tous côtés on crie, on parle, on veut être écouté; ce n est pas sans peine que le commissaire tâche de calmer le» «ns et de consoler les autres.

Enfin le tour do Dupont est arrivé; il s'avance d'un air jnysténeux <ers lo commissaire et demanda à lui parler en secret. La figure, le ton singulier, la voii altérée d€ Vépicier font présumer au commissaire qu'il s'agit de quelque affaire très-grave, et il s'empresse dépasser avec lui dans une autre pièce, eo donnant l'ordre qu'on ne vienne pas les d4riog«r» "^

«cDe quoi s'agit-il, monsieur? dit enfin le co:jmissaire à l'épicier. Celui-ci elle rche de quelle manière il pourra expliquer décemment son affaire à la justice, et le dialogue suivant s'établit entre eux.

Ddpont : Je viens, monsieur le commissaire, pour un ca^ fort grave... pour un fait qui intéresse le repos des époux... — Le commissaire: Voyons, monsieur, veuillez vous expliquer, j«î TOUS prête la plus grande attention. — Dcpont : Je suis marié, monsieur le commissaire. — Le commissaire : Je vous en félicite, monsieur. — Dupont : Vous êtes bien honnête!... il n'y a guère que six semaines, monsieur le commissaire; et vous sentez que je suis près de ma femme... —Le commissaire : Cum ardore et impetu. Je comprends, monsieur... — Dopont: împetu... Oui, monsieur le commissaire... Enfin... j'ai pris une femme... ce n'est pas pour rester garçon, monsieur le commissaire... — Le commissaire : Au fait, monsieur, s'il vous plaît. — Dupont : Le fait, monsieur le commissaire, c'est que, depuis que je suis marié... c'est cependant comme si je ne lélais pas, c'est absolument la même chose; c'est cassonade ou sucre bis! — Le commissaire : Je ne vous entends pas, monsieur. — Ddpont : Monsieur /e commissaire, ma femme ne veut pas. — Le C( émissaire : Quoi, monsieur?— Dlpomt: Quoi?... vous savez bien!... — Le commissaire: Allons, monsieur, au but... — Ddpont : Oui, au but, justement, je ne peux pas y arriver depuis six semaines!... — Li commissaire : Vous moquez-vous de moi, monsieur? — Dupont : Non, monsieur ie conmiissaire, c'est ma femme qui se moque de moi. — Le commissaire : Aurez-vous bientôt fini, monsieur; parlez plus clairement ou retirez-voos. — Dupont : Il me semble pourtant que c'est assez clair!... Je suis marié depuis six semaines, monsieur le commissaire... et je n'ai pas encore passé la nuit près de ma femme... —Le commi saire : Et voilà l'affaire grave pour laquelle vous venez me trouver?... -» Dupont : Ça me parait assez conséquent, à moil ^ Le commissaire : Eh! morbleu, monsieur, couchez avec v'>tre femme tant qu'il vous plaira, et ne venez plus me déranger pour cela. — Dupont : Que j'y couche tant qu'il me plaira!... ça vous est facile à dire, monsieur le commissaire; mais puisque mon épouse ne le veut pas...— Le comuissaiue : Elle ne veut

pas coîiabiter avec vous?... — Dupont : Pardon, monsieur le lommissaire, comment appelez- vous cela? — Le commissaire: Cohabite», monsieur, — Dupont: Ah! on appelle cela cohabiter, je ne savais pas... Eh bien! c'est cela même, voilà moQ cas, monsieur le commissaire ; ma femme ne veut pas, à ce qu'il paraît que je cohabite avec elle, et c'est pour cela que je suis venu vous trouver, car ayant pris une épouse pour... cohabiter. — Le commissairi : Ma foi, monsieur, c'est la première fois qu'on vient me consulter pour une circonstance semblable!... et je ne vois pas trop ce que je puis faire pour vous. -— Dupont : Comment, monsieur, est-ce qu'il n'y a pas de loi?... Est-ce qu'une femme n'est point forcée de... — Le COMMISSAIRE : Nous avous dans le titre V du Code civil, traitant du mariage, le chapitre VI : Des droits et des devoirs reS' pectifs des époux, article 212, où il est dit : Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance; article 213, le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. — Dupont : Obéissïlnce!... Ah! monsieur le commissaire, ma femme aura oublié cet article-là !... — Le commissaire : Enfin l'article 214, où il est dit formellement ' La femme est obligée d'habiter avec le mari et de le suivre pui'tout où il juge à propos de résider.,. — Dupo^T: Pour habiter, nous habitons bien le même logement... mais pour me suivre, elle n'en fait rien, monsieur le commissaire, car je sors très- souvent, et elle ne veutpas quitter sa chambre. — Le commissaire : Le mari est obligé de la )'ecevoir et de lui fournir tout ce q^ti est néces-^ flaire pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état. — Dupont : Tout cela veut-il dire qu'elle doit cohabiter avec moi? — Le commissaire : Eh! sans doute, monsieur, n'entendez-vous pas ! La femme est obligée d'habiter avec son mari. — Dupont : Bon, bon, j'entends... Alors, monsieur le commissaire, que me conseillez-vous? — Le commissaire : Lisez le Code civil à votre femme, article 214. — D[!Pont : Cela suffit, monsieur le commissaire... je lui lirai dès aujourd'hui. Mais cependaî*. si cela n'y fait rien... — Le commissaire : Alors monsieur, je ne sais trop comment... Mais ce n'est sans doute qu'un caprice de madame votre épouse... elle peut avoir des motifs... C'est fort singulier, monsieur!... est-ce une veuve que vous avez épousée? • - Dupont : Non,

monsienr îe commissaire, c'est une demoiselle... — Le commssAiBE : Et elle n'a point de difformités? — Dupont : Elle est jolie comme vous et moi, monsieur le commissaire. — Le COMMISSAIRE : IJ ne faut pas se lier aux apparences, monsieur; quelquefois les i)eautés les pins séduisantes cachent des disgrâces de la nature! — Ddpont : Ah! mon Dieu, monsieur le commissaire, est-ce que ma femme aurait une disgrâce?.., — Le commissaire : Je ne dis pas, monsieur... mftis..i Latet anguis in herba. — Dupont : Je ne sais pas si elle a la tête anguis, monsieur le commissaire, mais elle est furieusement entêtée. EnOn je vais lui lire le Code civil... et si elle ne me cache pas quelque... disgrâce, comme vous disiez fort biea tout à l'heure, je me flatte que... D'ailleurs, vous pourrez lui envoyer une citation; n'est-ce pas, monsieur le commissaire? — Le commissaire : Oui, monsieur; mais il faut espérer que nous n'en viendrons pas là. Tôt ou tard une femme se rend à la douceur, à la patience et aux jons procédés... ~ Dupont : Et aux articles 213 et 214, que je vais apprendre par cœur. J'ai l'honneur de vous saluer, monsieur le commissaire. »

Dupont sort du cabinet de l'homme de loi, et avant de rentrer chez lui, s'empresse d'aller acheter le Code civil.

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