CHAPITRE V
.OrrB ET PIN DB LA FÊTE DE U. M0t3T0NN«
. Ah cà 1 est-ce qu'on ne parviendra pas à découper cette , -Vu. dt Bernard -Ce serait bien malheureux, dit tout Ta^B is, car o"::?e la ferait remporter à Paris, et nous ne mangerTons que cela toute la semaine. - J'aurais cependant Tu^u coûter du croupion, dit madame Bernard, qui a passâ| L rnisse de la dinde an petit Estève, qu'elle bourre comme, un canon - Ohl dit le tabletier, mafemmeèsl terrible pour, Tescrôûpons... Elle se ferait fesser pour en tenir un. -Jel me charge d lui en ofirir. dit le parfumeur ; passez-moi cett, temble volaille, vous alle^ voir comme je découpe <=ela.- OM Tabord mon mari fait tout avec grâce, dit madame Gé rard - Oui, d.t tout bas Bidois, le dindon sentira la pom
" M^Gérard prend la volaiils. et ce n'est pas »»■" /«a^". de peine qu'il parvient i. la découper, quoique madame Mou tZ7ré% l chaque instant : .< Je suis bien cor ame l ejt tendre, je l'ai achetée n,o.-meme - Maigre ça, dit 1 P^rfnmeu;, je vous assure quelle est bien formée. . ^pV.f«nné 'n'osa dire que le dindon -'f \Z .ZT.^ mai, on n'y revieut pas. On se jette sur le pMé et les aut^
dée; l'anisette a son tour La ,. . ''' ''''"'^* ""
petite pointe à ces 1^ eu.t e '"n^f "f "^^ """"«^ "»«
le son du tarnhonrine de la .'!''"'"" *'=^' '^^"'«'i
, oreinesde ,a soei... t^ ::.t:r,r dre/a™* '-
-/e:rre;tT::i''d-.r"'''-^-'-Su. Paris.
Bernard; i, faut ^^^ i^ZCZ^'lJ: Zl^^ .^T gestion. — Vous dansere, ,„J 1 ^'"' '^^'™ '» «^i-
vous ferons sauter Th,' '"^^'''""•'^ ^ '«"« danserez; nous s'il fanait co,„pter s7r voL ' "n '"*" '" ''"' '^°"™-' Bernard, est-ce'que ë ne u ;" Tlà"," "'"," ' ''''' "^''^«'^ que je ne passe'pas'un siA:i„7jXn îsT" T' '^*-" un SIX, vous ! Ah i t^^.2^ , ^ ~ ^^"^ passez
m'en suis Jamai; apt/u TZ:;Z'::r ''"''''' ^' ^ majan.. , sera.s curieuseTr ce"aT"""" '" '""'
conversations h,en sh,gu1i^,eT| "*"^™f' '^ '""J-^sdes pond mademoiselle Céc^ 'n J ~ "\ ''"'''' P^'' déplus mauvais ton!., cea n.e fa. "?'"" "' '^™^' <='«=; "i" «t tout bas Bidoi ■ voLiJ ' ""' ""''■''••• - ^'^°°^
sa se gâtera bientôt' '""""" 1"' chuchotent déjà..."
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«t madame Moutonnet à ElnL'i'""'"""'.'; "" '"'"«• •vait tout à fait oublié ses foû'tt! M !"'^ d'Adolphe, ille?- Oui, maman „ '^ ''• « «"'«"dez-vous, ma
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«e, et me de IV.r^e Lnt •""" '°'""^ ^"o '« --a^- » coeur est d'acco rTl c ses'na'r l f'T' """^ ^- "brasse sa lille • c'estle t ^ ^ '-" ^"° «""'oMet
Vraiment, dit Dupont nS ., '^' ''"««"«Irissement.
« q"i étourdissen'T ' "'•''""'"^«"<' ^ ""« -oix... de ces Adolphe ne dit r.en; mais i, regarde Eugénie, et pour PI-
mabîe fille cela vaut bien le complimeat de Dupont. « Maintenant, dit Bernard, qui n'est pas porté pour le sentiment li faut chanter du gai, du jovial... - Ali! oui, dit sa femme, de petites drôleries; j'aime bien cela, moi. - Madame, songez auenousavon. des demoiselles ici, dit madame Moutonnet en prenant un ton sévère. - Il me semble que je le sais aussi bien que vous, madame, répond madame Bernard d'une voix uy peu enrouée. Est-ce que je n'ai pas un enfant ? - Oui, sans doute, un enfant de quinze ans passés... C'est pour cela, madame, qu'il faut prendre garde à ce que l'on chante... - Madame, ma llUe n'y entend pas malice; tant pis pour cel es qui on mettent dans tout... - Si on voulait en mettre, les occasions ne manqueraient pas avec certaines personnes.
- Allons, allons, mesdames ; est-ce qu'il faut se fâcher
pour une chanson? dit l'épicier en présentant son sac de
quatre mendiants : prenez une ligue, madame Bernard...
Tenez, madame Moutonn<-t, voici du raisin sans pépins... --
L'ami Dupont a raison, dit M. Bernard; d'ailleurs je sais
choisir une arielte pour les circonstances... - Chantez-nous
quelque chanson à boire, dit le papa Moutonnet, il faut finir la
bouteille d'anisette. - Va pour un air à boire, « dit Bernard;
etle tabletier entonne un refrain bachique. Ces messieurs font
chorus, et l'anisette tire à sa tin, mais aussi les convives chan-
tent à tue-tète ; la liqueur les met en train. « Ah! mon Dieu.
quel train! dit madame Bernard en se bouchant les oreilles:
vos chansons à boire ne m'amusent pas du tout... J'aime biei
mieux : Un jour Guillot trouva Lisette y ou la Béquille du péri
Barnaha... — Fi donc! madame, s'écrie madame Moutonnet,
la Béquille du père Barnaba !... Eh ! pourquoi pas le pot
pourri de la Vestale, pendant que vous y êtes... — Madame
on le chante partout au dessert... - Oui, entre hommes, c'es
possible ; mais des mères de famille 1 ... - En vérité, cela dt
vient d'un ridicule... est-ce qu'on n'est pas à la campagB
pour rire?... ^ Parce que madame veut rire, il faudra peu
être que ma UUe écoute des choses que moi je rougis d'enter
dre 1 ... - Vrai[neQt,ce serait rougir pour bien peu de chose 1.
et les gens qui sont si rigides en paroles ne sont pas toajott
les plus sévèrei en acUons... - Qu'est-ce i dire, madan
Oeruard? >
M. DUPONT a
Madame Moutonne! s'est relevée à demien pronotiçant ces mots, ses regards semblent délior la tabletière; et celle-ci, charmée de l'avoir piquée au vif, se contente de sourire malignement en regardant M. Gérard ; tandis que Bidoi?', qui voit que cela s'écliaulFe, rit en dessous et proiiti de la circonstance pour jeter à la volée, dans le bois, un piîon de la dinde, qui serait retourné dans le panier.
M. Bernard a l'esprit conciliateur, c'est toujours lui qui apaise les querelles; d'ailleurs, les autres hommes ne sont point en état d'y prendre part. Adolphe ne l'a pas écouté, Dupont ne sait ce qu'il doit dire, Gérard ne se soucie point de s'en mêler, et M. Moutonnet, déjà étourdi par l'anisette, perd tout à fait la tête en voyant sa femme en colère.
C'est donc Bernard qui interrompt la dispute, en engageant les jeunes filles et les jeunes gens à aller danser pendant que les papas chanteront.
Cet avis est approuvé généraiemeuT, rfiadame Moutonnet elle-même engage sa fille à aller danser. « Cela vaudra beaucoup mieux, dit elle, que d'écouter les chansons de ces messieurs. — Allez, enfants, dit madame Bernard, nous irons bientôt vous rejoindre; je compte bien danser aussi. »
Eugénie est enchantée de la permission, elle se lève ainsi que la grande Mimi; Adolphe, Estève et le petit Gérard suivent ces demoiselles; et mademoiselle Cécile, qui se met probablement au nombre des enfants, va rejoindre la jeunesse qui se rend à la danse.
Dupont hésite : il ne sait s'il doit'suivre Eugénie ou rester près de madame Moutonnet; pendant qu'il se consulte, les \eunes gens se sont éloignés. Comme il n'est pas très-grand danseur, il les laisse aller, se réservant pour les dernières contredanses.
Adolphe, un peu plus hardi, a pris le bras ''/ILugénie; Estève olfre le sien à mademoiselle Mimi; le petit Gérard, court devant, et mademoiselle Cécile est forcée de marcher seule, ce qu'elle fait en médisant des jeunes gens qui sont maintenant si mal élevés! Comme si une douce sympathie ne devait pas entraîner la jeunesse vers la jeunesse, et un cœur aimant vers la beauté! Les préférences sont donc toutes naturelles! Mais on ne se rend jamais justice; on veut à quarante ans en
fî M. DUPONT
pai-altre vingt, cm veut plaire avec une figure maussade, on veut attirer avec des manières revèches, se faire écouter lorsqu'on ennuie, fit au lieu de faire un juste retour sur soimême et de ne rien exiger, on trouve plus commode de médire du sièôi%, des hommes, des mœurs, et on se venge ainsi des ravages du temps.
Mais glissons grommeler mademoiselle Cécile, suivons Â-dolphe et Eugénie ; tout en se rendant à la danse, ils trouvent de temps à autre le moyen de passer derrière un épais buissson qui les dérobe aux regards curieux de la vieille fille ; alors Adolphe saisit Eugénie dans ses bras, il la presse fortement contre son cœur en prenant un baiser, puis un second, puis un autre encore, sur son cou, sur ses joues!... sur sa bouche même et Eugénie le laisse faire ou se défend si mal 1... Que voulez-vous ! l'anisette a fait aussi son effet sur les jeunes tètes ; Adolphe est plus entreprenant, Eugénie plus tendre!... et si on ne les suivait pas de près! Je crois vraiment qu'il est très-heureux que ce soit dimanche et qu'il y ait beaucoup de monde dans le bois.
Mais en marchant, en se serrant, en s'embrassant, oq échange quelques phrases brûlantes, des demi-mots qui achèvent de porter l'ivresse dans le cœur d'Adolphe, et un trouble, un charme inexprimable dans celui d'Eugénie. « Je vous aimerai toujours, dit Adolphe, je ne vivrai désormais que pour vous adorer!... — Et moi... Ah! je vous promets aussi... » Elle n'ose achever; mais ses yeux terminent ce qu'elle a commencé, et un doux serrement de main confirme ce naïf aveu.
0 Que je suis donc heureux aujourd'hui! — Ah! je n'ai jamais eu tant de plaisir, répond Eugénie; pourquoi faut-il que la journée finisse? qu'elle m'a j)aru courte !... — Et à moi... surtout depuis que je sais... depuis que je vous ai dit tout ce que je sens... Quand vous verrai-je maintenant? — Hélas! je ne sais... peut-être dans huit jours... — Oh! je veux vous voir *ouf '^es jours, chère Eugénie; est-ce qa» }% pourrais exister sau* celai... — Ah! je le voudrais bien aussi... mai» comment faire?... Vous savez que je suis toujours au comptoir... — Oui, mais je j>asserai souvent devant votre boutique... et Quand votre maman n'y sera pas, vous pourrez bies
VOUS ten?'* un instant sur le pas de votre porte... — Ahl je tâchera^ ,. — Et alors je pourrai vous dire un mot... — Ahl cela sf /i bien rare... bien dil'ticile. »
Et AOâ deux amants soupirent... Mais le son du crin-crin leur rappelle où ils sont, et on oublie bien vite les chagrins à venir pour jouir du bien pTésent. La danse est animée, le bal de Romainville est dans tout son éclat. Adolphe et Eugénie se mêlent aux villageois ; ils dansent sans prétention et sans remarquer la danse de leurs voisins. Au milieu du bal ils sont encore seuls; ils ne voient point le monde qui les entoure, un seul sentiment les anime, une seule pensée les occupe ; ils s'aiment et ils sont ensemble.
Le jeune Estève fait danser la grande Mimi, qui ne veui se mettre que dans un quadrille bourgeois, ne voulant pas figurer avec les paysans, parce qu'aux yeux de la jeune fille un garçon tailleur est bien au-dessus d'un laboureur. Il est certain qu ^n laboureur ne sent ni le savon parfumé, ni l'eau de miel.
Mademoiselle Cécile est allée s'asseoir sur un des bancs qui entourent la place où l'on danse; elle fait galerie, elle ne fera probablement que cela. Si encore le petit Gérard voulait danser avec elle; mais le petit drôle aime beaucoup mieux courir et sauter dans le bois Dans les moments de repos, Adolphe voudrait bien emmener Eugénie dans le bois ; mais si madame Moutonnet revenait et ne trouvait point sa fille à la danse 1... Oh! il n'y a pas moyen de s'éloigner. Adolphe le sent et soupire, mais il ne veut pas exposer Eugénie aux reproches de sa mère, il faut d'ailleurs éviter de laisser naître le moindre soupçon dans l'esprit de la maman, qui alors séparerait bien vite les jeunes gens.
Il faut donc se contenter de danser ensemble, en se disant mille jolies choses, en se faisant de tendres serments, en se prouvant l'amour que l'on ressent, par ses regards, par ses soupirs... C'est déjà beaucoup... Adolphe trouve que ce n'est pas assez; mais les amants ne sont jamais contents. L'amour est ambitifcux : plus il obtient, plus il veut avoir mais l'ambition n'est jamais satisfaite, et l'amour l'est trop tôt.
On en est à la quatrième contredanse, et pour nos amants c'est encore la première; tandis que mademoiselle Mimi,
&4 M. DUPOM
déjà fatiguée, et trouvant peut-être que le petit Esti've n'est pas aussi aimable que M. Gérard, est ailée se reposer auprès de mademoiselle Cécile.
Toutk coup, un bourdoiiuement snnrd, un mélange confus de cris, de ris et de chants anuonceut l'arrivée de toute la société; M. Bernard marche en avatit avec madame Gérard, faisant plus de train à lui seul que tout l'orchestre villageois. 11 pénètre dans l'enceinte , et se promène avec sa dame, malgré les remontrances des danseurs qu'il dérange, passant à travers les chaînes anglaises et les poules, sans écouter madame Gérard qui lui crie de s'arrêter Mais Bernard a 'a tête montée, il a mis son chapeau de travers, rien ne l'arrête; il semble vouloir délier tout le bal.
M. Gérard donne le bras à madame Bernard, qui ne marche plus qu'en sautillant depuis qu'elle approche du bal, cherchant à se rappeler le pas de la trénis qu'elle a oublié, et sur lequel le parfumeur n'a que des notions très -imparfaites parce que, depuis vingt ans qu'il danse, il ne fait que le pas de zéphire dans toutes les ligures.
Dupont conduit madame Moutonnet, écoutant patiemment ses plaintes au sujet de la tabletière, qu'elle se promet de ne plus inviter à aucune de ses fêtes, trouvant sa conduite et ses propos plus libres qu'à l'ordinaire. Les chansons que ces messieurs ont chantées après le départ des jeunes demoiselles ont encore jiugmenté la mauvaise humeur de madame Moutonnet, et ce n'est pas sans peine que l'on a évité une nouvelle dispute entre les deux anùes. A tout ce que dit la passementière, l'épicier répond :^ C'est très-ju9te; vous avez parfaitement raison ; je suis de votre avis. »
M. Moutonnet suit de loin la compagnie ; le pauvre homme »e sent étourdi et n'est pas solide sur ses jambes, ne marche que derrière sa femme, cuantonnaut un petit refrain guilleret, et roulant des yeux elfarés, en regardant les petites paysannes qui passent près de lui.
C'est Bidois qui ferme encore la marche. Il tient les deax paniers renfermant les débris du diner, et, grâce à toutes ses petites rises, une grande partie de la volaille est restée dans le bois de Homainville ; les paniers sont donc assez légers. Didois les trouve encore trop lourds. Il est surtout fort en co-
1ère d'être obligé de rapporter à Paris les deux bouteilles vides dans lesquelles étaient le muscat et l'anisette, présent lîe l'ami Dupont.
Le premier soin de madame Moutonnet est de chercher sa fille. « J'espère, dit-elle à Dupont, que vous allez maintenant la faire danser; les jeunes filles aiment la danse; c'est un plaisir innocent qu'il faut bien leur permettre, surtout quand cela n'arrive que trois ou quatre fois par an. — Vous avez raison, je suis de votre avis... d'ailleurs je danse aussi avec assez de goût... j'ai eu un maître de danse deux ans, à vingt-quatre sous le cachet. — Diable 1 vous devez être bien léger. »
Adolphe reconduit Eugénie près de sa mère ; les pauvres amants ont soupiré en la voyant paraître : il n'y a plus moyen de se parler bas 1
Dupont s'empresse d'inviter Eugénie pour la première contredanse; la pauvre petite regarde sa mère et voit qu'il faut accepter; mais elle jette aussi à la dérobée un regard sur Adolphe pour lui témoigner son chagrin de danser avec un autre que lui. Adolphe la comprend et lui répond; mais il faut se soumettre. Le jeune homme invite madame Moutonnet, celle-ci le refuse en le remerciant de sa politesse... depuis longtemps elle ne danse plus; elle croit que cela compromettrait sa dignité. Adolphe n'insiste pas, comme on le pense bien; il court s'emparer d'une grosse paysanne et se place en face d'Eugénie. De cette manière, c'est encore avec elle qu'il dansera. « J'espère que nous allons la pincery dit M. Bernard qui depuis qu'il a bu de l'anisette, veut sauter plus haut que tout le monde. « Tenez-vous bien, madame Gérard, j'en danse six sans quitter la place. »
La tabletière n'est pas moins en train que son mari, et c'est Gérard qui est son cavalier, k Ah ! dit tout bas M. Moutonnet, si ma femme n'était pas là, je danserais bien aussi une contredanse, mais il faut que j'aille lui tenir compagnie. — Allez toujours, dit Bidois en le poussant, elle est près de mademoiselle décile, elle ne vous verra pas... — Tu crois, Bidois?,.. Voilà une petite brunette que je ferais bien sauter; elle est gentille, hein? — Bah! elle h la peau noire comme ta pruneau! — C'est égal, à la brune ça ne parait pas. —
Allez donc l'inviter. — Oh! non... Si ma femme me voyait danser avec une jeune fille... C'est dommage, je me sens en train ce soir.
— Ils sont tous gris, murmure tout bas Bidois en allant s'asseoit avec ses paniers près de mademoiselle Cécile ; ils ont bu comme des trous... aussi les yeux leur sortent de la tète... Ce vieux Moutonnet qui veut encore danserl... Je suis bien fâché qu'il n'ait pas invité cette paysanne, nous aurions eu une drôle de scène!... Sa femme lui aurait arraché les. yeux!... Hum! les maudites bouteilles! elles seront bien heureuses si elles. reviennent à Paris sans être fêlées! »
Le vieux commis en disant ces paroles, secoue les paniers de manière à faire en effet danser les bouteilles ; puis s'apercevant que madame Moutonnet n'est qu'à quelques pas de lui, et qu'elle peut le voir, il prend un air satisfait, et s'avançant la tête basse vers la passementière, il lui demande avec humilité si elle n'a pas besoin de son bras pour se promener autour de la danse. « Où est M. Moutonnet ?... Qu'en avezvous fait, Bidois? — Madame, il se promène par là-bas; il regarde danser sa fille, sans doute. — Allons le rejoindre. Mettez ces paniers près de mademoiselle Cécile, et donnezmoi votre bras. — Avec infiniment de plaisir, madame. »
Bidois se débarrasse de ses paniers en priant le ciel que quelqu'un veuille bien s'en emparer; puis, d'un air fier, il vient présenter son bras à madame, qui lui fait l'honneur de Taccepter; et pour se rendre digne de cette faveur insigne, Bidois mesure ses pas sur ceux de sa maîtresse, avec autant d'attention qu'un conscrit qui marche à côté de son caporal
L'orchestre a donné le signal ; les danseurs sont en mouvement. Bernard s'est élancé avant tous les autres, et en passant son premier entrechat, donne un croc-eo-jambe à un beau-fils de l'endroit, auquel les pas et les gambades du tabletier ne paraissaient pas plaire, et qui le regarde de travers en s'a percevant qu'il a sali son pantalon de nankin ; mail Bernard va toujours son train, sans faire attention aux propos du paysan; il veut électriser sa danseuse, tandi* que de 8on côté, madame Bernard se trémousse tant qu'elle peut avec M. Gérard.
Un peu plus loin, Dupontdanse avec Eugénie; l'épicier, vou-
lact plaire à la jeune personne, fait tout ce qu'il peut pour se rappeler les leçons de son maîîre à vinçt-quatre sous ic cachet. U s'élance, saute, se remue comme un pos«Mé; ses deuj diaînes do montre qui se balancent sur sa culotte et les pièces de cent sous qui remplissent ses goussets font, quand il danse, un accompagnement qui resseinble au tambour de basque.
Eugénie fait tout son possible pour ne pas rire; cependant elle ne peut toujours retenir un sourire, surtout lorsque ses yeux rencontrent ceux d'Adolphe, qui admire aussi la danse de l'épicier. Dupont est charmé de la i^^aieté de la d'^.'îioiselle ; il est persuadé qu'il a fait sa conquête, et il en danse avec plus d'ardeur, malgré les gouttes de sueur qui découlent de 8on front, et qui se mêlant avec la poudre qui tombe de sa coiffure, forment de petits^ ruisseaux blanchâtres et tranchent agréablement avec sa ligure devenue pourpre.
Madame Moutonnet et Bidois aperçoivent facilement l'habit bleu de ciel se dessinant dans les airs. Ils approchent du quadrille. « Comme il danse bien ! dit madame Moutonnet en contemplant Dupont; quelle grâce! quelle facilité! — C'est vrai, dit Bidois il n'a pas l'air d'y penser; et s'il ne suait pas tant... — Il sue, il sue... est-ce que tout le monde ne sue pas en dansant? Est-ce que M. Moutonnet ne sue pas en dansant le menuet?... Et vous qui parlez, Bidois, vous aviez ce matin l'air d'un caniche sortant de l'eau. — C'est juste, madame, tout le monde sue... Je voulais dire, au contrare, que ce n'est pas la danse qui le fait suer, mais que c'est dommage que la chaleur d'aujourd'hui... Car il a fait terriblement chaud au jourd'hui... — Exphquez vous donc alors; vous tournez deux heures votre langue avant de pouvoir arranger vos phrases.. Ah! quelles pirouettes? avez-vous vu? — Oui, madame... c'est comme à l'Opéra! — Est-ce que vous avez été à l'Opéra, Bidois? — Oui, madame, j'y suis allé une fois, il y a trente ans environ; mais j'en ai gardé de précieuses traditions : j'y ai vu Psyché et V Avocat Patelin!... ce sont de fair'eux opéras... — C'est dommage que ses breloques fassent tîiQt de bruit... — Ah! madame, ce bruit-là n'a rien de désagréable, cela annonce toujours un homme à son aise — Oui, au fait, vous avez raison, cela annonce des montres. — Mademoiselle
volrc fille a une bien jolie danse. — Une danse décente, Bidois, en un mot, la danse que je lui ai enseignée. — Elle tiendra de sa mère; ce sera une hien jolie femme!... elle vous ressemble comme deux et deux font quatre. »
Madame Moutonnet ne répond pas à ce compliment-, elle se contente de sourire en regardant sa fille ; et dans ce moment elle est lière de sa beauté. Jamais, en effet, Eugénie n'avait été plus jolie ; ses traits animés par la danse, la présence d'Adolphe, ce qu'il lui avait dit, le nouveau sentiment qu'elle éprounait, tout répandait sur sa physionomie une expression charmante que Dupont interprétait en sa faveur, tandis que Ja maman n attribuait cette agitation qu'au plaisir de la danse. Une seule personne savait le secret de la jeune fille, et devinait pourquoi un trouble charmant se peignait sur son visage.
La contredanse allait finir, et madame Moutonnet, tout occupée de sa fille, avait pour un moment oublié son mari, lorsqu'un grand bruit se fait entendre. On crie, on se dispute, on se menace ; tout le monde se porte vers le lieu de la querelle. Bidois penche pour ne pas se mettre dans la foule; mais madame Moutonnet n'a peur de rien et tient à savoir ce que c'est, parce qu'elle a reconnu la voix de M. Bernard : elle force donc le vieux commis à avancer, ce qu'il ne fait qu'à regret. Bientôt les villageois, qui se pressent derrière eux^ les portent vers l'endroit d'où partent les cris. Un grand homme en veste tient M. Bernard par les cheveux, et celui-ci, de son côté, a saisi son adversaire à la gorge. Le villageois, las de recevoir .à chaque instant dans les jambes ou sur lea pieds le résultat des gambades du tabletier, avait fini par le pousser si rudement, que Bernard était allé tomber au milieu de son quadrille ; mais en se relevant il avait appelé le villageois manant : à ce mot, celui-ci avait sauté sur M. Bernard ; et les adversaires en étaient aux mains lorsque les cris de madame Bernard et de madame Gérard avaient interrompu la contredanse. « Ahl mon Dieu! s'écn* madame Moutonnet c'est M. Eernardqui a une disj/ute ;7'ïtais bien sûre que cela finirait mal. — C'est qu'il a tro;;. nu d'aniselte, murmure • Bidois.
— Ce sont ces paysans... ces rustres, ces malotrus,
madame Bernard, qui veulent-enipêcher mon mari de danser, comme si la place n'était pas libre! Ces mots, loin de calmer la querelle, irritent les villageois, qui prennent tous le parti de leur camarade. — Ce grand imbécile qui donne des coups de pied à tout le monde I... A-t-il l'air bête! disent les paysannes; et c'te femme, qui nous appelle malotrus!... regarde donc, n'a-t-elle pas l'air de grand'chose... — Tiens, Fanchon, je gage que ce sont des laquais de Paris qui viennent ici se donner des airs pour singer leurs maîtres... — Et c't' autre louchon qui sent si bon qu'on ne peut pas y tenir... — Il a voulu faire le Grand Turc... — Et ça voudrait nous faire la loi ici... — Faut les faire danser sans musique. »
Pendant ce dialogue, qui jette l'épouvante dans l'âme de Bidois, M. Bernard continue à se débattre avec son adversaire, qui, plus fort que lui, va le terrasser, lorsque heureusement le garde parvient à les séparer. M. Gérard tire depuis longtemps le bras de sa femme ; il veut s'éloigner de la foule et quitter bien vite le bal. Le garde conseille à M. Bernard d'en faire autant; mais notre tabletier est un héros quand il a bien dîné : il revient vers le villageois, qu'il traite de canaille. Le paysan se retourne pour lui donner un coup de poing ; mais dans ce moment le pauvre Bidois, qui se trouve malgré lui au milieu du tumulte, s'avance, d'après l'ordre de madame Moutonnet, pour tirer M. Bernard par son habit, et c'eat sur son nez que tombe le coup destiné au tabletier.
« Je suis mort! » s'écrie Bidois; et dans sa douleur il lâche le bras de madame Moutonnet. Les villageois rient de plus belle; et madame Bernard veut absolument que son mari rosse les drôles qui osent se moquer d'elle. Mais, à force de faire le méchant, Bernard se fait bousculer par tous les paysans, qui le poussent hors de l'enceinte de la danse, de manière à lui ôter l'envie de s'y représenter.
Madame Moutonnet court après son mari ; elle le trouve enfin, assis à l'écart, loin de la dispute, à côté d'une petite brune à laquelle il allait offrir des macarons. « Que faitesvous là, monsieur? lui dit sa femme en lui saisissant le bras. Quoi! pendant que r<'n se bat, que l'on se dispute, vous... — Ma femme, je viens de tirer; à tout coup l'on gagne... J'allais vous porter ces macarons, ma mignonne... — Il s'agit bien
de macarons!... entendez-vous ce tapage!... Allons chercher ma fille, et hâtons-nous de quitter ce bois. Madame Bernard, avec sf.3 sottises, a ameuté tous ces paysans contre nous. — Ah! mon Dieu!... — Venez, venez, monsieur... vous m'expliquerez plus tard votre conduite. »
M. Moutonnet ne se fait pas répéter cet ordre; iî suit sa femme, qui retourne vers la danse dans l'espoir d'y trouver sa iiile : mais elle n'y trouve que Dupont, qui ne sait pas ce qu'est devenue sa danseuse.
« Où est ma fille, monsieur Dupont?... Qu'en avez-vous fait?... — Mais je la cherche, comme vous voyez... Cette cohue nous a séparés... — Ah! mon Dieu! serait-elle égarée!. ., — Non, non, je crois que M. Adolphe est avec elle... Ils ne peuvent être loin. »
Les amants ont profité de la querelle, car les amants profitent de tout, pour se rejoindre, se parler, et être encore quelques minutes ensemble. Il faut qu'ils se répètent, avant de se quitter, qu'ils s'aiment, qu ils s'adoreront toujours, qu'une seule personne va désormais occuper toutes leurs pensées, qu'ils n'auront qu'un but, qu'un espoir, cejui de vivre à jamais l'un pour l'autre. Ils se sont déj^ dit cela cent fois ; mais en amour on aime à s'entendre répéter ce que l'on sait déjà, on veut l'entendre encore, on ne l'entend jamais assez ! C'est une bien jolie chose d aimer et d'èire aimé!
Cependant, comme il faut que tout ait une fin, que c'est Tordre de la nature, et qu'il n'appartient pas à nous autres, pauvres mortels, de goûter éternellement les plaisirs réservés aux bienheureux; entin, Cdrnrne nous ne sommes pas bien heureux sur la terre, atin sans doute de l'être davantage dans le ciel, nos plaisirs y sont très-courts, et voilà pourquoi lo doux entretien d'Eugénie et d'Adolphe ne dura pas plus de dix minutes, malgré tout le charme qu'y trouvaient nos deux amoureux.
La voix de madame Moutonnet. qui appelait sa fille, vint détruL'e leur bonheur; on se sauva bien vite par an autre cftté, jiuiâ on arriva dans renceinle du bal, où le uésordre régnait encore, et où l'on eut l'air de chercher ses parents. Eugénie peint tout l'clfroi qu'elle a éprouvé, et madame iMoutonnet remercie Adolphe d'avoir veillé sur sa fille. Bidois
M. DUPONT Kl
paraît, tenant son mouchoir sur son nez meurtri. On cherche les paniers... on n'en trouve ou 'un, et c'est celui dans lequel ne fotit point les bouteilles.
— Les paysans auront volé l'autre, dit Bidois, croyant trouver des bouteilles pleines. — C'est bien probable, dit M. Moutonnet. — C'est bien malheureux, dit sa femme; deux bouteilles de Sèvres î je les regrette. — C'est vrai, dit le vieux commis, elles étaient superbes!... » Et il se retourne pour cacher un sourire malin qui pourrait le trahir. «Allons, allons... partons... quittons ce maudit bois; en voilà pour quelque temps de Romainville. — Où sont donc les autres, ma femme? — Ma foi, cela ne m'inquiète guère. Ces Bernard !... Ah! quand il m'arrivera de faire une partie avec eux ou de les inviter à une fête !... Monsieur Dupont, donnez le bras à ma fille. Allons, monsieur Moutonnet, pressez un peu le pas ; ne voyez-vous pas que tous ces paysans nous regardent de travers? — Oui, vraiment, dit Bidois, ils ont de mauvais desseins. »
Enfin la famille Moutonnet gagne la grande route, sur J^qf^elle elle ne tarde pas à rencontrer toute la société. BaT'éérard avait beaucoup de peine à calmer madame Bernard, qui, furieuse de quitter le bal après une contredanse, se répandait en invectives contre les habitants de Romainville; son mari faisait chorus, et la famille du parfumeur, craignant une nouvelle scène avec les villageois, était sur le point de quitter le tabletier et sa femme, lorsque le héros de la fête les rejoignit avec sa femme et le reste de la compagnie.
« Eh bien I monsieur Moutonnet, dit Bernard dès qu'il l'aperçoit, j'espère que voilà une fameuse scène! — Oui, dit la tabletière, il est gentil, votre bal de Romainville... je m'en souviendrai longtemps. — Il faut convenir aussi, madame, répond la passementière, que votre mari n'était pas raisonnable, et qu'> ?ous-mêmo, au lieu d'apaiser ces villageois, vous n*avez fait que les irriter encore davantage en leur disant des injures... — Des injures, madame!... des injures! — Oui, madame, j'en appelle à toute la société... -— Ah! ceci est un peu trop fort, madame Moutonnet ; je vous conseille de prendre le parti de gens qui nous ont maltraités, hués, chassés de la danse; qui ont jeté par terre M. Bernard et rossé votre commis!... Regardez son nez!... dans quel état il est! '- Ce
n'est pas à lui que le coup de poing était destine... Pourquo» va-t-il s'avancer dans ce moment-là? — Je sais bien, madamej que TOUS auriez préféré que mon époux l'eût reçu!... — Au moins, dit tout bas Bidois, il aurait été à son adresse. — Oui, dit Bernard... ce sont des drôles... et si j'avais eu là un piquet de gendarmerie à mes ordres, je leur aurais fait voir de quel bois je me chauffe. — Tout cola ne m'empêchera pas de dire, monsieur Bernard, que c'est vous qui avez commencé... — J'ai commencé, madame !... j'ai dansé, voilà tout!.., — Oui, mais on danse de manière à... — En voilà bien d'une autre! ne faudrait-il pas restreindre ses pas pour ces manants?... Quand vous dansiez, vous, madame, il vous fallait aussi de la place; je m'en souviens, quoiqu'il y ait longtemps... — Madame, point de personnalités, je vous en prie. — C'est vous qui m'injuriez, madame. — Il faudrait pour cela que j'eusse votre langue, madame. — Oh! la vôtre est bien suffisante pour faire enrager votre mari, votre fille et tout ceux qui vous entourent! ... — Ah 1 c'en est trop ! monsieur Moutonnet, on insulte votre épouse!... »
M. Moutonnet regarde sa femme pour savoir s'il doit répondre, et enfonce son chapeau sur sa tète pour se donner de la fermeté. Pendant ce temps, la famille Gérard, qui voit qu'une nouvelle dispute va s'engager, s'empresse de doubler le pas pour ne pas être obligée de prendre parti pour quelqu'un.
« Oui, oui, s'écrie madame Bernard, qui donne un libre tssor à sa colère, vous voulez partout faire la maîtresse, madame Moutonnet ; vous croyez que chacun doit trembler défaut vous; vous prétendez enlin mener tout le monde comme votre mari; mais cela ne sera pas, madame : je suis bien aise de vous dire votre fait en passant; d'ailleurs il y avait longtemps que cela m'éloulfait!.. Gardez vos fêtes et vos dîners, je garderai les miens qui les valent bien, je m'en flatte, et pour donner de la liqueur et du dessert je n'attendrai pas i]ue mon éj)icier m'en fasse cadeau ! — Quelle langue enve»- Aiméel... mais il faut pardonner cela à madame: on sait qu'après son dîner elle n'a plus la tête à elle. — Ah? quelle horreur! on dit que votre éj)ouse est grise, monsieur Bernard entendez-vous cette méchante femme?... — On dit celar! répond Bern.iiil; ahl parbleu I î.i mudamr Moutonnet était un
homme... je sens que... Partons, madame Bernard éloignons-nous... car ceia se e-âfprflitî n • ''^"^^^••- ejoi-
trouver mal sur la grande route. ^
« Ils ont bien fait de s'en allpr rlit m tit^ *
Adolphe et Eugénie sont les seuls qui ne disent ri,^n I, iTLriLtL-Tee^-^
encore dans ce bois de Ho.airv1~l,f„^ ^U rctf mant, e dont ils s'éloignent avec tant de re^-ret
ISe'-urt!; *rJ""''l«" °^S''- ■>« veut pas rester en
trempé, traversé. Madame Moutonnet tâche de faire courir son mari qui a mis son mouchoir en marmotte, tandis que Bidois,^ pour garantir son chapeau qui n'a que deuï ans do service, ioarre les restes du diner dans ses poches, et après avoir défait l'anse du panier, le met par-dessus son chapeau, ce qui lui donne un faux air de Robinsou.
Dupont veut aussi faire courir Eugénie ; msis celle-ci fa un faux pas, elle s'arrête, elle boite... elle ne peut presqu plus marcher. Adolphe court lui offrir un bras, afin que, soutenue de chaque côlé, elle puisse continuer sa route. Eugénie accepte: c'est en effet sur le bras d'Adolphe qu'elle s'appuie de préférence, en se félicitant de sa petite ruse : et c'est presqu'une Agnès qui vient de trouver ce moyen pour se rapprocher de son amant. Comme l'amour donne vite de l'imagination aux demoiselles .
On est à Belleville, mais de là à la rue Saint-Martin, il y a encore loin et l'orage ne cesse point. « Il faut tâcher de trouver un fiacre, dit M. Moutonnet ; car, malgré ma bonne volonté, je ne pourrais pas courir jusqu'à Paris ; n'est-ce pas ma femme? — Vous avez si peu dejarret!... Oui, sans doute, il nous faut un fiacre; mais où en trouver?... — Je vais courir de tous côtés, mesdames, dit Adolphe, pendant que TOUS m'attendrez dans ce café. — Vous êtes trop bon, monsieur, en vérité. »
Adolphe va à la découverte, et la société entre au café Vert, seulement pour se mettre à l'abri, parce que madame Moutonnet dôclare que ce serait une folie de prendre quelque chose, et Dupont n'insiste pas. Mais le temps s'écoule, la pluie frappe avec violence contre les carreaux, et Adolphe ne revient pas. « Pauvre jeune homme! dit en elle-même Eugénie, il va recevoir tout l'orage!... Mais je suis sûre qu'il ne songe pas à la pluie?... Avec lui je braverais tous les temps!... Ahl je voudrais être encore au bois do Romainville!... »
Mais quand on n'est pas amoureux, on ne se soucie point de recevoir une averse. Madame Moutonnet, voyant qu'Adolphe ne reTiontpas, et ne voulant point rester si tard hors de chez elle, ordonne à Hidois d aller à la découverte. « Voyez à VUed'Aoïour, lui dit-elle, il doit toujours y avoir des voiture» ^ enfin remuez-vous; nous ne pouvoDS pas coucher ici. »
Bidois, forcé de q^iitter le café, replace le panier sur sr tête, et se dirige du côté de l'Ile-d'Amour, en donnant au diable la Saint-Eustache et les parties de campagne. A peine est-il parti qu'Adolphe revient avec un fiacre. — Eh 1 vite, mesdames, dit-il en arrivant ; ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à décider ce cocher à venir vous chercher ici... Mais ne perdons pas de temps, car il s'en irait. — Oui, oui, dit madame Moutonnet, montons vite. Ah! monsieur, que d'obligation! — Et ce pauvre Bidois? dit M. Moutonnet en montant dans le fiacre. — Ah! ma foi, c'est sa faute, il devait rencontrer monsieur ; au reste, appelez-le. — Bidois I Bidois. .. crie M. Moutonnet en mettant sa tête à la portière. Mais on ne reçoit point de réponse, et déjà le cocher jure et s'impatiente. — Allons, allons, partons, dit madame Moutonnet, Bidois en sera quitte pour revenir à pied, cela lui apprendra à mieux faire les commissions.
Le cocher fouette ses chevaux. Comme la route va en descendant, la voiture roule avec rapidité jusqu'au boulevard, et s'arrête bientôt dans la rue Saint-Martin, devant la boutique du passementier, où rentre la famille Moutonnet en remerciant Adolphe et en renouvelant à l'ami Dupont l'assu- ' auce de son amitié. /
Chacun se retire chez soi, emportant de la Saint-Eustache des souvenirs différents. Bidois seul n'est point encore rentré. En allant à l'Ile-d'Amour, il n'a pas rencontré la voiture, parce qu'elle venait du côté de la barrière. Arrivé chez le traiteur, où sa coiffure singulière fait rire tous les marmitons, il cherche en vain Adolphe et un fiacre; il parcourt encore une partie du village, et se décide à revenir au café Vert.
Ileatre et cherche la société. «Où sont-ils donc, dit-il en remettant le panier sous son bras. — Ils sont partis en voiture, répond d'un air goguenard le maître du café. — Partis en foiture... sans moi 1... — Ils vous ont appelé. Ne vous nommez-vous pas Belloie?... — Bidois, s'il vous plaît, — Bidois, Belloie, c'est à peu près la même chose. — Non monsieur; c'est fort diffèrent, au contraire. — Enfin, monsieur Sidois, Ss sont partis sans vous, voyant que vous ne reveniez pas. — Partis sans moi!... me laisser revenir à pied par le temps au'ii fait !... quand je me suis éreinté toute la j(?urnée k pot"
ter le dîner 1... Ah ! madame Bernard avait bien raison d'adpeler madame Moutonnât un tyran !... — Mais iJs ne peuvent pas encore être bien loin; courez un peu, je gage que vous les rattraperez avant la barrière ; c'est un fiacre jaune — Vous croyez !... Allons, en ce cas, je vais reprendre ma course.
Et Bidois sort du café et se met à courir malgré l'orage, espérant atteindre la bienheureuse voiture; ce qui eût été difficile, car la famille Moutonnct était rue Saint-Denis, que le pauvre commis n'était encore que devant le grand salon de Desnoyers : mais le limonadier avait pté bien aise de fairp courir M. Bidois.
Enfin, après avoir passé la barrière, notre coureur aperçoit une voiture : — Je les vois enfin ! dit-il ; je vais donc me reposer... Un peu de courage. La vue du fiacre a doublé ses forces ; il s'élance, marchant au hasard dans les ruisseaux et les mares ; mais il a fait le sacrifice de ses bas. Il atteint le fiacre qui est jaune, et c'est justement un fiacre jaune qu'on lui a désigné au café. Aussitôt, et sans s'assurer s'il contient en QÏîei les personnes qu'il cherche, Bidois court à côté du Cocher : — Arrêtez!... arrêtez 1 lui crie-t-il d'une voix altérée par la fiitigue.
Le cocher, croyant qu'il se trompe, ne l'écoute pas. - A.rrêtcz donc! crie de nouveau Bidois ; je vous dis que les personnes que vous menez m'attendent, et que vous aurez pour boire ! — Ah ! c'est difi*érent, si ce sont de vos connaissances, dit alors le cocher en arrêtant ses chevaux ; en ce cas, montez, mon bourgeois.
Bidois ne se fait pas répéter cette invitation ; dès que le liacre est arrêté, il court ouvrir la portière... Un cri part aussitôt du fond de la voiture : — Ah I mon Dieu I c'est mon mari! dit une voix de femme que Bidois ne connaît pas. — Son mari! répond un homme que Bidois n'avait pas aperçu, parce que la dam* le masquait presque entièrement. — Eh ! vite, eu retraite!...
Vus-ilôt un mouvement s'opère dans la voiture; ci tuvre
t [)ortière opposée à celle par laquelle Bidois s'est présenté;
le monsieur s'enfuit en laissant son chapeau, la dame s«
sauve en oubliant son châle, ses gants et son mouchoir, e
Bidois reste ébahi sur le marchepied. — Ah çà... quoi que
tout ça veut dire, mon vieux ? dit le cocher étonné de voir se ? sauver par une autre portière les personnes qu'il menait. — Flh! parbleu I répond Bidois en descendant du marchepied, cela veut dire que le guignonme poursuit, que je me suis trompé, et que ce ue s.int pas les personnes que je cherche qui étaient dans votre voiture. — Ah I oui-dà? eh ben ! vous êtes encore joliment Colas de m'avoir joné une farce comme ça! — Comment, Colas I croyez-vous que c'est pour mon plaisir que je l'ai fait?... — Ah ben ouil mon homme... mais vous entendez ben que ça ne peut pas se passer comme ça : vous avez effarouché le couple que je menais, si ben qu'ils ont pris la clef des champs ; mais moi je ne peux pas en être pour ma course!... Un instant, Fifi! j'avais pris mes particuliers chez Pelletan, au Pavillon Français, et comme c'est hors la barrière, ils m'avaient promis un petit écu ; or donc, c'est un écu que vous allez me donner. — Je vais vous donner un écu, moi? — Oui, mon homme, si ça vous est agréable... — Vous plaisantez, sans doute... J'irais payer la course de gens que je ne connais pas!... — Une s'agit pas de raisons : vous avez fait fuir mon monde, et vous allez me payer, ou nous allons voir.
Le cocher, craignant que BidoIs ne se sauve, saute en bas de son siège ; mais le vieux commis n'a plus la force de s'échapper, il se laisse saisir par le bras.
— Allons, payez et que ça finisse. — Je ne payerai pas, répond Bidois d'un air décidé, parce que je ne vous dois rien. — Eh ben! en ce cas, retournons vers le corps de garde de la barrière, et l'on va vous faire entendre raison, mon petit homme. En disant ces mots, le cocher fait rétrograder sa voiture, et mène Bidois au bureau de l'octroi, où il explique l'aventure au commis et au commandant de poste. — Mais vous avez de quoi vous payer, dit Bidois, on a laissé des effets dans votre voiture. — Est-ce que vous me prenez pour un filou!... J\as déposer tout ça à la Préfecture. — Je gage bien qu'on n'ira pas les réclamer ! — Ça ne me regarde pas. Qu'aviez- vous affaire do déranger comme ça le monde!... Et avec c'te coiffure en panier l... Je ne m'étonne pas que vous leur ayez fait peur... Ils vous auront pris pour un diabU!
Tout le monde rit de la mine piteuse que fait alors M. Bidoi^ qui s'entend condamner à payer le petit écu au cocher. Ea fouillant dans sa poche pour chercher sa bourse, il lai>?e tomber les reste? de la volaille qu'il avait retirés da panier afin de pouvoir le mettre sur sa tête. Cet incident redouble ja gaieté de toutes les personnes qui l'entourent. — Il paraît que monsieur ne laisse rien perdre quand il va dîner chez le traiteur? dit en riant le commis de la barrière. — Monsieur, ce sont mes affaires, répond Bidois en remettant avec humeur la volaille dans sa poche ; n'allez-vous pas me faire payer une entrée pour cette cuisse de dindon? — Non, monsieur, les dindons ne payent pas. — C'est bienheureux. Allons, cocher, puisque je paye, j'espère au moins que vous allez me conduire. — Ah : c'est trop juste. — Où meniez-vous ce monsieur et cette dame ? — Ils m'avaient dit de les déposer sur le boulevard du Temple. — Eh bien ! moi, vous me déposerez à la porte Saint-Martin. — Cela suftit ; suivez-moi.
On quitte la barrière pour aller retrouver le fiacre ; il pleut toujours, et Bidois se dit tout bas : — Du moins, si j'ai payé un peu cher, je pourrai m'étaler à mon aise et dormir même jusqu'à la porte Saint-Martin.
Pauvre Bidois 1 il était sans doute écrit dans le grand llvfC des destins que tu ne reviendrais pas en voiture à Paris.
Près d atteindre le tiacre, notre commis est devancé par quatre militaires qui, plus lestes que lui, ouvrent vivement la portière et se jettent dans la voiture en s'écriant : — Enfin nous en avons donc trouvé un!... Ce n'est pas malheureux!... — Qu'est ce à dire? s'écrie à son tour Bidois en s'avançant vers la portière, ils en ont trouvé un L.. Ah bien ! cela serait charmant... mais un instant l... Messieurs, messieurs... voilà une heure que je suis là, dit-il en remontant sur le marchepied. — Je n'ai pas de monnaie, mon vieux, dit un des militaires, prenant Bidois pour un commissionnaire, ce qui étaU excusable, vu l'état déplorable dans lequel l'orage avait mis ta toilett'* , ce sera pour une autre fois.
Et on le repousse brusipipnient en refermant la portière. — Un instant, messieurs I pour qui me prenez-vous? s'écrie de nouveau Bidois en tâchant de s'accrocher à la portière ; je tais nu bourgeois de Paris, j'ai retenu ce fiacre, je l'ai même
payé d'avance, il est donc à moi... Vous ne pouvez pas le prendre... •— Vous voyez bien que si, puisque nous sommes dedans... — Il faut en sortir, messieurs... Cocher, expliquez donc mocTaffaire à ces messieurs.
Le cocher, enchanté de gagner une nouvelle course, 8© contente de monter sur son siège sans répondre aux interpellations de Bidois, qui court de la portière au cocher et revient du cocher à la portière, - Ce vieux fou aura-t-il bientôt fini de nous étourdir les oreilles? dit un des militaires. — Messieurs, il faut sortir de mon iiacre, répète Bidois. -- Sortir de la voiture pour la céder à monsieur!... Ah! mon drôle, si j'en sors, ce ne sera que pour te couper les oreilles!... Allons, cocher; en avant, nous sommes pressés, et n'écoute pas ce vieil ivrogne. — Ça suffit, mon officier.
Et le cocher fouette ses chevaux, et la voiture disparaît aux regards de Bidois, atterré par ce nouvel événement.
Il va s'asseoir contre une borne, regardant d'un air consterné s'éloigner le fiacre qui emporte son petit écu et qui le laisse là après avoir reçu son argent. Mais Bidois se rappelle que le commandant et les soldats même ont eu l'air de se moquer de lui; et il ne veut pas ieur servir encore de risée. — Allons, se dit-il, il faut prendre son parti ; retournons chez nous à pied, ne- courons plus après les fiacres!... Cette journée m'a été bien funeste; les maudites Saint-Eustache me portent toujours malheur!... L'année prochaine je ferai le malade huit jours d'avance, pour ne pas en être... Bien obligé d'une partie de plaisir comme celle-cil... Porter des paniers assommants! faire les commissions! n'avoir point le temps de se reposer!... recevoir des coups de pomgl puis un orage, courir après un fiacre, le payer double, ne pas monter dedans et recevoir des sottises! voilà ma journée d aujourd'hui... A ce prix-là un dîner sur l'herbe coûte trop cher ; j'aime encore mieux m'en tenir au pot-au-feu de tous les
jours. - . ,
Tout en faisant ces réfiexions, Bidois arrive enfin devant la boutique du passementier; il rentre par l'allée et monte à sa chambre sans chandelle, plutôt que d'entrer dans la cuisme pour y prendre de la lumière; car il craint, en rencontrant madame Moutonnet cu'elle ne lui donne encore quelque
course à faire; et, pour éviter tout accident nouveau, il n liàte d'aîier se couclier.