‹ Monsieur DupontChapitre 6 sur 32 · LA JEUNE FILLE ET SA BONNE · texte numérisé non relu

LA JEUNE FILLE ET SA BONNE

Depuis longtemps M. et madame Moutonnet se sont retiré* dans leur appartement. Ils sont couchés et dorment sans doute ; car à Vkge de nos deux époux les époques remarquables, telles que les fêtes ou anniversaires de mariage, ne causent pas de longues insomnies : il est un temps pour tout, dit le sage; hélas! ne vaudrait-il pas mieux que nos plaisirs fussent de tous les temps ?

En rentrant, Eugénie, après avoir souhaité le bonsoir à ses parents, est montée dans sa chambre ; mais en passant devant la cuisine, près de laquelle couche Jeanneton, Eugénie a entr'ouvert la porte et a dit à demi-voix à sa bonne : - Quand tout le monde dormira, je descendrai tout doucement, et nous causerons... Oh ! j'ai bien des choses à te conter.

— C'est bon, mamzelle, a wpondu Jeanneton; je vous attendrai.

Lorsque le silence qui règne dans toute la maison fait présumer à la jeune fille que ses parents sont endormis, elle sort doucement de sa chambre, ne posant qu'avec beaucoup de précaution son pied sur chaque marche de l'escalier • au moindre bruit, elle tressaille et s'arrête... et pourtant elle ne va i)as faire de mai ; ce n'est pas un crime d'aller causer avec cette bonne Jeanneton qui aime tant Eugénie 1... Mais si madame Moutonnet savait que sa lille ose ainsi, la nuit, sortir de sa chamlMc. quels reproches, quelles remontrances ! combien Eugénie serait grondée! et Jeanneton serait à coup sur renvoyée. Ce n'est donc pas sans raison que la pauvre petite a si peur.

Combien elle est jolie dans ce moment où, n'ayant pour tout vêtement qu'un léger jupon et une camisole do nuit et pour coiffure qu'un petit lich,, à carreaux qui retient sa belle

chevelure, elle quitte avec mystère sa couche solitaire pour se glisser dans la chambre de sa bonne ! L'émotion, la crainte qui l'agitent font plus fréquemment soulever son sein ; sa main tremble, sa respiration est entrecoupée, tout en e\U charme, séduit, entraine; c'est la beauté, l'iLaocence craignant de se livrer aux nouvelles sensations qui font palpiteï son cœur.

Elle arrive en tâtonnant à la porte de la cuisine, car elle n'a pas emporté de iumière, de crainte d'être aperçue. Jeanneton a soin aussi de placer sa chandelle dans le fond de la cheminée, afin qu'on ne puisse la voir de chez madame Moutonnet, à qui cela donnerait l'éveil, et qui viendrait s'informer pourquoi sa domestique a de la lumière pour dormir. Que de précautions à prendre pour causer un moment enliberté !... mais aussi ce plaisir en aura bien plus de charmes. Nous savons que, pour doubler le prix des choses, il suffit de les défendre, surtout pour tenter ce sexe qui a un penchant si prononcé pour le fruit défendu, malgré les exemples des suites funestes qu'entraîne après elle cette tendance à la désobéissance; mais en vain, denuis notre mère Eve, on leur raconte l'histoire de Pandore, <ie Psyché, de la femme de Loth, et même de l'épouse de Barbe- Bleue ; ces dames frémissent d'épouvante... mais sont toates prêtes à en faire autant : c'est sans doute une influence secrète qui le veut ainsi.

- Me voilà, ma bonne, dit Eugénie en entrant dans la chambre de Jeanneton, dont elle referme la porte sans bruit : tout le monde dort... nous pouvons causer un moment... — Mais, mamzelle, il m'semble cependant que Bidois n'est pas encore rentré... et s'il venait chercher ici de la lumière... — II est rentré et couché, tedis-je. — Bah! sans chandelle !... — Apparemment, mais je l'ai bien entendu, sa chambre n'estelle pas au-dessus de la mienne ? Il rontle si fort qu'on l'entendrait de la rue. — Ah ben I en ce cas, nous n'avons pus rien à craindre... C'est que c'est un vieux bavard et un sournois qui fait le câlin auprès de vot'mère, pour s'en faire ben venir!.., Jt il faut se métier de lui; mais puisqu'il ronfle, vous pouvez parler. Contez-moi donc un peu les événements; d'après qiieuques mots que j'ai entendu prononcer à madame, U me paraît qu'il y a eu ben des aventures!.,.

— Oh I oui, ma bonne !... — La journée n'a pas bien fini? — Ab! jene me suis jamais tant amusée 1... — Bah!... alors j'ai donc compris de travers: i m'semblait qu'on s'était querellé, disputé, battu même avec des paysans...-^ Oui, ohl c'est très-vrai... — Et vous vous êtes amusée?... — Je t'en réponds!... — Mais madame Moutoonet s'est fâchée avec madame Bernard, car je lui ai entendu dire en entrant qa'ell ne la reverrait jamais ; et dam ! elle paraissait encore ben e colère!... — Oui, c'est vrai aussi; elle était d'une colère ter rible !... — Et ça ne vous a pas fait peur à tous ? — Je l'ai peine remarqué!... — Mon Dieu, que c'est drôle! Mais enfin vous ne direz pas que vous avez eu beau temps pour rêve nir... car il a fait un orage !... — Ah! ma bonne, j'en étais en chantée!.., — Eh ben! je n'y comprends pus rien. — Mais songe donc qu'en voiture j'étais tout près de lui!,.. — Qu'estce que c'est que lui? — C'est Adolphe, Jeanneton : c'est M. Adolphe!... — Adolphe!... M. Adolphe... Ah! je commence à comprendre pounjuoi vous vous êtes tant amusée !.., c'est parce que M. Adolphe était là. — ( ui, Jeanneton, c'est pour cela!... Ah! si tu savais combien il est aimable. — Il vous a donc parlé souvent?... — Presque tous le jour il était à côté de moi... — Bah 1 et votre maman ne disait rien?

— Oh ! maman n'a rien vu... et puis, nous avons trouvé des occasions pour causer... en dansant, en courant, en jouant à cache-cache I... — Ah! vous avez joué à cache-cache!... — Oui^ Jeanneton, et c'était toujours M. Dupont qui l'était. —

— Ah 1 pardine! j'crois ben qu'il le sera souvent... Ah beni et madame Moutonnet qui voit tout et qui ne voyait pas çal comment a-t-elle pu vous laisser jouer à cache - cache ?... — Mais, Jeanneton, est-ce qu'il y a du mal à cela? — Ah! tenez, mamzelle, si j'avais une tille, i'm'semble que j'aime- 'ais mieux la mener queWjuefois à la comédie que de la laisler jouer n cache-cache dans un bois. Mais les gens qui prennent tan/ de précautions font queuquefois plus d'bêtises que d'autres... C'est pas pour vot'mère que je dis ça, au moins?

— Ah ! je le pense bien, ma bonne, — Mais enfin que vous a-t-il dit de si joli, ce M. Adolphe, pour que vous vous soyei tant amusée malgré les disputes et les batailles?... — - Jean neton...si ta savais!... mais je n'oserai jamais te le dire q\ioi-

que fenmeuie d'envie. — Allons, parlez toujours..,, je ne suis pas vot' mère, moi. — Eh bien ! ma bonne, il m'a dit qu'il m'aimait, qu'il m'adorait... il m'a promis, juré de m'aimer toute sa vie!... Ah I Jeanneton, je suis bien sûre qu'il ne mentira pas et qu'il ne veut pas me tromper!... — Oh! mamzelle, i' n' faut pas comme ça croire aux disi>t>urs des jeunes g«ns : ils en disent autant à toutes les femmes gentil^ les ; ça n'ieux coûte rien à eux de jurer!... ils vous font un Serment d'amour comme je vous retourne une omelette!... mais faut pas s'y fier!... — Jeanneton, je suis bien certaine qu'Adolphe n'est pas comme tous les jeunes gens. Si tu savais combien sa voix est douce... et puis ses yeux !,.. il semblait si heureux en me regardant! et il me regardait toujours!...

— Vous le regardiez donc aussi, mamzelle? — Ohinon.... mais je le voyais... sans faire semblant!... et quand sa main tenait la mienne, comme il la pressait !... je tremblais, mais j'éprouvais un plaisir!... ah! Jeanneton, je ne puis pas te dire combien j'étais heureuse!...'^

— Mon Dieu! mon Dieu! mamzelle, comme c't'amour tous k donc fait faire du chemin en peu de temps!... Mais vraiment, c'est que je ne vous reconnais plus! — Ah! ma bonne... si je n'avais pas pu te dire tout cela, je crois que j'aurais parlé toute seule dans ma chambre... tant j'avais besoin de prononcer sou nom!.., — Pauvre petite! comme ça vous a pris tout d'un coup !... — Il m'a apf»elée Eugénie I... sa chère Eugénie! — Diable ! mais c'est une déclaration ! — -Oh ! oui ma bonne, c'est une déclaration, et il m'en a fait tout plein.

— Et que lui avez-vous répondu? — Ah! Jeanneton!... D'abord je ne pouvais pas répondre, car je n'en avais pas la force... j'étais si troublée, si énme!... — Dam', c'est ben fait pour ça! — Mais enlin, il ma tant suppliée de lui dire quelgue chose... je n'ai pas pu résister, et je lui ai dit que je l'aimais!... — Que vous l'aimiez! quoi! mamzelle! est-ce qu'on dit ça le premier jour! — Mais il me sembla que je îai toujours connu, toujours aimé .. Il me semblait aussi qu'il devait savoir que je Taimais.... Je sais bien que» )'ai en tort f'.e lui avouer... mais je n'ai pas pu faire autrement!..,

— Pauvre Eugénie! et qu'es[>érez vous à c'te heure? Je

a'en sais rien, mais si Adolpha m'aime toujours, ne serai-jo

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donc pas heureuse !... Adolphe! ah! ma bonne, le joli nom!... ^ue j'aime à le répéter... à l'entendre... Ah! je t'en prie, iis-le-moi quelquefois... — Mais mamzelle, c'est un nom 3ommb un autre ! — Comme un autre!... Peux-tu dire cela!... Est-ce qu'Adolphe ressemble à... Dupont... par exemple?... Dupont 1 ah! voilà un nom affreux et que je ne peux pas souffrir. — J' gage ben, moi, que madame Moutonnet l'aime mieux que l'autre ! — Ma bonne, il m'a promis de passeï tous les jours devant la boutique... de regarder au comptoir; il me saluera, et quand maman n'y sera pas, il pourrra me dire bonjour. — Oui, et Bidois qui verra ça, le dira à vof maman. — Oh ! non, il ne verra rien, et d'ailleurs, ai uous ne pouvons pas nous parler, nous nous regarderons, et ce sera toujours un grand plaisir.

— Ali! mamzelle !... v'ià un amour qui vous causera peutêtre ben du chagrin ? dit Jeanneton en secouant la tête, et ce se baissant pour moucher la chandelle placée au fond de l'âtre, tandis qu'Eugénie, qui a été contre îa fenêtre examinei si tout est tranquille, revient d'un air plus rassuré se rasseoij près de sa bonne.

— Jeanneton, pourquoi donc penses-lu que l'amour que jt ressens pour Adolphe me causera du chagrin? Je me trouve, moi, bien plus heureuse aujourd'hui qu'nier! — Oui, sam doute, c'est toujours comme cela dans les commencements... mais ensuite! car, mamzelle, quelle sera la tin de tout ceci'

— Je t'ai déjà dit que je n'en sais rien. — Avant peu, peut être, vos parents... c'est-à-dire vof mère, voudra vous ma rier... — Me marier ! eh bien ! ma bonne, si c'était avec ]ui?...|

— Ne resj)érez nas, mamzelle ; ce jeune homme n'a rien. vot mamdn ny consentira jamais... — /\ii 1 Jeanneton, in me désoles!... — J'ai bien dans l'idée même que madame Moutonnet a déjà fait un choix pour vous, et si elle le veut, vous savez que le diable ne l'en fera pas démordre... L'épous qu'elle vous donnera ne sera peut-être pas aussi gentil que k. Adolphe, mais enfin il sera riche : c'est l'essentiel à [trésent ; vous serez bien établie, et par la suite vous serez heureuse. Tenez, mamzelle, croyez-moi, ne laissez pas ce nouvel amour s'emparer de votre cœur... ça vous causenit trop de peine par la suite... croyez-en Jeanneton, qui 'bus aime,

qui vous chérit... Ah! iiiamzelle, quoique je n'sois qu'une lille de campagne, j'ai aimé aussi, et je m' souviens de c' que c'est ! Jérôme, mon amant, était ben gentil, \\o\is assure; i'm'jurait aussi le plus tendre amour, pas si gentiment peut-être que M. Adolphe; mais pour moi ça m'faisait autant de plaisir'... — Eh bien i ma bonne, pourquoi ne l'as-tu pas épousé? — Ah! vous croyez toujours que ça va tout seul!... mais les parents de Jérôme avaient queuque chose, et moi je n'avais rien!... Ils lui défendirent de m' voir, sous peine de le chasser du village. Quand il vit que c'était pour tout de bon, savez-vous c' qui' fit, mamzelle? — Non, ma bonne. — Eh bien! un beau matin^ il partit, il quitta la maison de son père et le village en jurant qu'il ne reviendrait jamais... En effet... d'puis ce temps-là on n'a plus entendu parler de lui... il se sera engagé... il sera parti sur queuque vaisseau!... mais il est mort sans doui*»,. Pauvre Jérôme !.,, et c'est moi qui suis cause de ça!...

Jeanneton s'interrompit pour jTorier son tablier à ses yeux que le souvenir de son amant remplissait encore de larmes. « Tu vois bien, Jeanneton, que tu l'aimes toujours, dit Eugénie attendrie par la douleur de sa bonne, que son cœur comprenait alors. — Oui, mamzelle !...quoiqu'ily ait dix ans de cela... Je ne puis pas penser à Jérôme sans que ça me bouleverse, et quoique je n'aie que vingt-sept ans, et que je ne sois pas trop déchirée, ah! je n'aurai jamais d'amoureux ; je ne veux plus aimer!... On a beau me faire encore les doux yeux, et vouloir m'enjôler par-ci par-là... ça n'prend plus; c'est fini; après Jérôme je n'écoute personne. — C'est que tu l'aimais bien! — Mais ça ne m'empôcho pas de vous dire que ces amours, malgré les parents, ne tournent jamais ben; non, mamzelle, ne vous laissez pas aller à vot' passion pour M. Adolphe, et pendant que c'est encore tout neuf, oubliezle au contraire. — Que je l'oublie, dis-tu 1... que jo l'oublie ! et c'est toi, Jeanneton, qui me donnes un semblable conseil!... Oublier quelqu'un à qui j'ai promis amour pour la ▼ie, quelqu'un qui me jure de ne penser qu'à moi, de ne respirer que po.'.r moi! Ah ! il faudrait qtie j'eusse un cœur bien froid, bien inscnnhle, bien méchant même, pour oublier ce pauvre Arîolphe; il en mourrait, je gage... — Non, mamzelle.

les hommes ne meurent jamais d'amour, et c'est même trèô rare chez les femmes... — Moi, je vous dis qu'il en mourait mademoiselle, je le connais mieux que vous; d'ailleurs votre Jérôme est bien mort pour vous; pourquoi dop'î voulez-vous qu'Adolphe ne m'aime pas autant? — Si Jérôme e?t mort à rarm4e ou sur mer, ça n'est pas la même chose. — C'est toujours par suite de son attachement pour vous.. Mais vous ne sentez pas cela, vous, Jeanneton; vous raisonnez comme si vous aviez soixante ans... Vous êtes étonnée que j'aime, que l'on m'aime; vous voulez que j'oublie Adolphe!... Ah! c'est affreux, mademoiselle Jeanueton, de me dire des choses pareilles... C'est iini; je ne vous contierai plus rien... Je voi3 bien que vous ne m'aimez pas.

— Eh beul en v'ià ben d'une autre à présent! dit Jeanneton en courant retenir Eugénie qui s'éloigne le cœur gros. Je ne vous suis pas attachée peut-être?... Ah! mamzelle, c'est bien mal de me dire cela!.,. Je vous ai dit ce que je devais vous dire : vous voulez aimer M. Adolphe, aimez-le I... Je ne vous contrarierai plus; je ^erai tout ce que vous voudrez; au contraire, mon seul désir -"^st-il pas de vous voir heureuse?... Ah! je me jetterais dans le feu pour vous... Sans TOUS, n'aurais-je pas cent fois quitté c'te maison?... car madame Moutonnet, quoique ce soit vot' mère, est si difficile à contenter 1... Mais j'ai tout supporté par attachement pour vous, et vous me dites que je ne vous aime pas. Ah 1 mamzelle... je n'ai pas mérité ce reproche-là, car il me fait ben de la peine. >

Eugénie court se jeter dans les bras de sa bonne ; elle lui demande pardon, elle la console, elle l'embrasse. « Ma chère Jeanneton, lui dit-elle, ne pense plus à cela, je t'en piie... Ah! je connais ton bon cœur!... Mais aussi tu ne me défends plus d'aimer Adolphe?... — Oh! non, mamzellei, au contraire. — Tu me laisseras te parler de lui?... — Oh! tant que vous Toudrezi.,. — ,Tu m'en parleras aussi quelquefois?... -^ Oui, mamîelxB ; j'vous le promets... — Ah! ma chère Jeanneton, que je serai donc heureuse! .. Ah! je tàcher;\i tous les soirs do venir, ne fut-ce qu'un moment, pour c/î'»aer avec toi,.. Nous parlerons de lui, et puis qoelquef^ia tu me parleras aussi do Jérôme... — Oh! non, mamzelle... je n'.^n parlerai

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plus ; vot' amour yous rend heureuse, mais le mien me fait pleurer. — Ma pauvre Jeaanoionl... »

Eugénie va s^*, replacer près de sa bonne; il est tard, mais la jeune iille n'a pas la moindre envie de dorriiir, sa jeune tête travaille déjà, et son cœur... ah! son cœur n'est plus à elle.

« Jeauneton, dit-elle en approchant encore sa chaise de celle de sa bonne, si sa mère se laissait attendrir... si elle consentait à m'uuir à Adolphe I que je serais heureuse!... Je te prendrais avec moi dans mon ménage; tu le voudrais bien, n'est-ce pas? — Ohî oui, mamzelle. — Là, l'ennui ne pénétrerait jamais; il me serait si doux de travailler près de lui! car je voudrais qu'il ne me quittât pas de la journée... cela serait possible, j'espère? — J'crois que oui, mamzelle.— Je travaillerais donc près de lui... nous ne sortirions jamais l'un sans l'autre!... Toujours mêmes pensées, mêmes désirs, même volonté... Ah! je serais si contente de faire tout ce qu'il voudrait?... Cela doit être si doux d'obéir à quelqu'un que l'on chérit... c'est un plaisir! n'est-ce pas, Jeanm^ton? — Oui, sans doute, mamzelle. — Les jours de fête nous irions nous promener... Tu viendrais avec nous, Jeanneton, car tu ne nous empêcherais pas de parler d'amour. — Non, mamzelle. — Si mon mari avait besoin de voyager, oh! d'abord je partirais avec lui; je le suivrais partout, c'est bien décidé. D'ailleurs Adolphe ne voudrait pas non plus se séparer de moi; et une femme peut bien sans inconvénient, voyager avec son mari; n'est-ce pas, ma bonne? — Oui, mamzelle, oh I ce n*est pas défendu. — Mais il n'est pas encore dit que nous voyagerons. Si nous somme» ûien riches, nous aurons une petite campagne. De quel côté, ma bonne? — Dam, mamzelle, du côté qui vous fera plaisir. — Ah! du côté de Romainville; oui, c'est cela; nous aurons une petite maison à Romainville, tout près du bois; nous pourrons alors nous y promener tant que nous voudrons, sans crainte d'être grondés... Quel bonheuri Notre maison ««era simple, mais commode. Nous aurons unjaijdin que nous cultiverons nous-mêmes; nous verrons croître les fleurs quc cous aurons plantées; ce doit être bien agréable; j'ai toujours désiré un jardin. Et puis, à la campagne, on se lèye au point du jour, et pendant que tu prépares le déjea-

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ner, nous allons faire une promenade dans les environs ; nous revenons bien fatigués et mourant de faim... nous trouverons tout délicieux. Après le déjeuner on travaille, on a soin de son ménage; Adolphe écrit ou lit. Après le dîner, nous allons au jardin, nous y restons jusqu'à la nuit; nous examinons les progrès de nos plantations, puis nous rentrons entin, toujours gais, contents l... Ah! ma bonne, quelle houreuse existence!... — Oui... oui., mamzelle... répond Jeanneton en étendant les bras et en se retournant sur sa chaise pour tâcher de surmonter le sommeil qui la gagne ; oh! ça sera ben gentil. — Ce n'est pas tout, Joanneton : nous aurons sans doute des enfants, car c'est l'ordinaire en ménage. Ah! combien je les aimerai!... combien je les chérirai!... Je neveux pas qu'ils me craignent, je veux être leur amie autant que leur mère! Ce doit être si doux d'avoir leur confiance. Si j'ai un garçon, je l'appellerai Adolphe, et ma fille se nommera Adolphine. Je les nourrirai moi même; je suis sûre que mon mari le voudra bien, car on doit les aimer encoredavantage !... Quel plaisir lorsque mon fils commencera à parler!... comme nous écouterons ses premiers mots... et quand il marchera... Ah! je ne le perdrai pas de vue un seul instant!... Quand je serai lasse de le porter, Adolphe le prendra dans ses bras, le bercera, le fera jouer... Ah! quelquefois aussi je te le confierai, ma bonne ; mais tu en auras bien soin!... car si tu allais io laisser tomber!... — Non, non... mamzelle... répond Jeanneton a moitié endormie, oh! j* vous promets qu'i' n' tombera as!...

— Nous ferons nous-mêmes son éducation, ou nous la rveillerons en lui donnant des maîtres chez nous, mais je e veux pas qu'il aille en pension. Ou y devient quelquefois rès-mauvais sujet! comme ce petit Bernard !... Et puis, on oublie ses parents. Ah ! je préfère qu'il soit moins savant et qu'il m'aime davantage. El }>uis, je lui laisserai le choix d'un état, car il me semble qu'il ne faut jamais forcer les inclinations... N'est-ce pus, Jeanneton?...

Jeanneton ue répond plus, parce qu'elle est endormie;

mais Eugénie ne s'en aperçoit pas, et elle continue : Si par

hasard mon fils voulait être militaire... Grand Dieu... que de

is cela me causerait !... C'est bien joli d'avoir un

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QDiforme, une épée et quelquefois une croix d'honneur!... Ah ! je conçois bien que cela séduise un jeu^e homme ; mais que de danger<» il faut courir! Il faut aLer à l'armée... il faut se Lattre!.-, se battre!... Ah! quand je saurai que mon fils va se battre, je n'aurai plus un moment de repos!... Je le verrai sur le champ de bataille, entouré d'ennemis!... e* les balles, les boulets qui se croisent sur sa tête !... Il peu^ être blessé, il peut être tué!... Ah ! Jeanneton, si mon fils était tué!... Que dirait Adolphe?... et moi!... Non, non, je ne veux plus qu'il soit militaire. Ah ! ma bonne, n'est-ce pas que j'ai raison? Eh quoi? tu ne réponds pas?,..

Eugénie examine Jeanneton, et s'aperçoit seulemeîit îilors et avec surprise que sa bonne dort profondément. Cette vue dissipe tous les châteaux en Espagne, tous les rêves délicieux qui occupaient l'aimable fille ; elle n'a plus de fils, d'époux, de campagne ; elle se revoit chez ses parents, assise dans la chambre de sa bonne; elle soupire!... son bonheur n'était qu'un songe, il vient de s'évanouir.

On rêve souvent tout éveillé; ces rêves-là sont toujours agréables, parce qu'on les arrange à sa fantaisie. Combien de jeunes filles, ainsi qu'Eugénie, ont passé et passeront encore des heures d'insomnie à se créer un bonheur qu'elles ne goûteront jamais en réalité 1 Quand on aime, on s'abandonne avec délices au doux avenir que nous compose notre imagination. Le jeune amant se voit près de sa maîtresse : elle lui est fidèle, elle l'adore ; si quelques nuages s'élèvent entre eux, ils sont bientôt dissipés, et la plus douce ivresse préside toujours à leurs raccomodements.

La jeune fille entend celui qu'elle préfère lui adresser lo plus tendre aveu, lui jurer amour pour la vie, puis demandant sa main à ses parents; elle se voit marche!' à l'autel avec son doux ami, parée du charmant costume virginal, et plus belle encore de ses attraits, dont le bonheur, l'amour et 1p pudeur ont doublé l'éclat.

Rêves délicieux, vous valez bien ceux du conquérant, de l'ambitieux et du courtisan, vous ne laissez dans notre âme qu'une douce langueur, et tandis que les autres passions agitent nos sens et fatiguent notre esprit, les rêves d'amour, au contraire, nous reposent agréablement des peines de U vie.

Ils sont bien moins heureux qu'Eugénie, ceux dont les désirs s'étendent au-delà du cercle domestique.

Héros qui avait rêvé la couquête du monde, souverains qui voyez votre nom fameux dans ITiistoire, ministres qui rêvez la touliî puissance, courtisans qui rêvez les honneurs, rotre réveil est bien plus pénible que celui de la grisette qu': rcve au rendez-vous avec sou amant.

Mais l'horioge de Saint-Nicolas vient de sonner deux heures, et Eugénie, étonnée qu'il soit si tard, ne comprend pas que le^temps a passé plus vite pour elle qui parlait que poar Jeanneton qui l'écoutait.

— Deux heures du matin ! dit-elle en q-jittant à regret sa chaise, je n'ai jamais veillé si tard 1... Je croyais qu'il n'était pas minuit. Ahl si maman le savait!... Je ne m'étonne plus que Jeanneton se soit endonnie!... Il est bien temps de se coucher! Ah! c'est dommage cependant ; j'aurais volontiers passé la nuit à causer. Couche-toi, ma bonne, dit Eugénie en secouant le bras de Jeanneton ; couche-toi vite, il est bien tard. — Oui, mamzelle, répond Jeanneton sans ouvrir les yeux; et la grosse fille Sb déshabille machinalement et se couche sans s'être entièrement réveillée.

Eugénie quitte la chambre de sa bonne, traverse doucement la cuisine et se dispose à monter l'escalier pour regagner sa chambre. Comme elle va mettre le pied sur les marches, se tenant à la rampe et tremblant un peu, parce qu'une jeune fille tremble assez ordinairement lorsqu'elle est sans lumière, soit de crainte, soit de plaisir, un bruit assez fort, semblable à celui de quelqu'un qui se laisse tomber en route plusieurs marches, retentit au-dessus de sa tête, Eugénie frémit et n'ose bouger. Elle regarde en l'air et n'aperçoit aucune lu« mière. Qui peut avoir fait ce bruit? Serait-ce son père, sa •rière, ou M. Bidois 1 Mais ordinairement ils ne marchent [ioinl sans chandelle. Serait-ce un voleur!... Dans tous les cas, la pauvre petite n'est point rassurée, et comment éviter la personne qui descend? Elle a refermé sur elle la porte de la cuisina et ne voit pas où elle pourrait se réfugiei

Mois comme elle est encore indécise et tremblante, une voii m fait entendre, et cette voix la rassure un peu.

Il est écrit que je suis dans mon jour de malheur 1,„

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marmotte Bidois, car c'était Ini qui, à la suite de tous les désagréments et fatigues de la tournée, se sentant incommodé au milieu de la nuit, s'était levé et descendait à tâtons pour sfl rendrp dans la petite cour située derrière la boutique et -^u bas de l'escalier.

— Moi ;jui ne tombe jamais... rouler quatre marchas» Maudit escalier!... Je me suis écorché toute l'épine du dos"* pourvu que les autres ne m'aient pas entendu !... 4bl aye '"* quelle douleur! Est-ce que la charcuterie était empoisonnée ^Z Ma foi, je le croirais presque, à moins que ce ne soit le veau ? Mademoiselle Jeanneton aura mal récuré sa casserole- ou c'est cette peste d'anisette de l'épicier!... elle ne valait rien du

Tn" '1^, T\^^ '^^^'''^^ ^" ^"'«ûe... je suis sûr que M. Dupont la fait lui-même... Avec son cadeau... jolie dro-ue je voudrais qu'il l'eût tout entière dans le ventre ! Aye^! '

^Ettout en marronnant ainsi, Bidois descend l'escalier -'m nest plus très-éloigné d'Eugénie, qui cherche comment elfe évitera la rencontre du vieux commis, et qui ne voit pas d autre moyen que de se blottir contre le mur; de cette mamère, et en retenant sa respiration, elle pense que Bidois qui à coup sûr doit tenir la rampe, passera près d'elle sans la toucher, 1 escalier étant assez large pour cela, et il ne l'apereevra point, parce qu'en effet la nuit est assez noire pour qu on ne distingue pas près de soi.

Eugénie quitte donc la rampe, et s'adossant au mur e» tenani le moins de place possible, elle garde le plus profond silence, attendant avec anxiété que le vieux commis ait passé pour remonter dans sa chambre, d'où elle voudrait bien main tenant n'être pas sortie

Le moment fatal arrive; Bidois, traînant les jambes et tenant 1 escalier à deux mains, de crainte de tomber encore, et nialgré cela ne posant le pied qu'avec la plus grande précau- ^on, Bidois passe tout contre Eugénie, qu'il n'aperçoit point Encore quelques minutes, et elle n'aura plus rien à craindre . lorsquun malheureux éternuement, çue la jeune tille n'a pas eu le temps de comprimer, part subitement, et, en répandant 1 alarme, vient changer toute la scène.

« Ahl... il y a du monde... Au voîeurl... crie aussitô» Bidois, se cramponnant après la rampr et ne sachant plu.^ ,'r}

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doit descen.ire ou monter. Eugénie, voyant que tout ya. découvrir si elle reste là, s'élance, et en moins d'une minut regagne sa chambre et son lit.

Mais le vieux commis a entendu monter les marches avec précipitation; il ne doute point que des voleurs ne se soient introduits dans la maison, et i! continue à crier de toutes ses forces, frappant des pieds et des poings sur le mur et sur l'escalier, afin que le bruit réveille tout le monde.

Au carillon que fait Bidois, M. et madame Moutonnet ne tardent pas à s'éveiller. « Ah, mon Dieu ! dit madame Moutonnet en poussant vigoureusement son cher époux, qui, fatigué des suites de la fête et du petit anniversaire conjugal, goûtait avec délices les douceurs du sommeil ; entendez-vous, monsieur MouLonnet?... entendez-vous?... mais pour Dieu, réveiilez-vous donc! — Qu'y a-t-il, mon cœur? dit le passementier en passant du côté gauche sur le droit. — Ce qu'il y a?.., ahl quels cris! quel tapage!... — C'est dans la rue, sans doute, mon ange. — Non, nor, moiiàieur; je reconnais la voix de Bidois... — De Bibi... de Bidois?... — Eh! oui ... il appelle au secours... 0 ciel! le feu serait-il àlamaison?...— Le feu?... » Ce mot électrique produit son effet ordinaire : M. Moutonnet se jette à bas de son lit et suit madame Moutonnet, qui ouvre une fenêtre donnant sur la cour, et demande ce qu'il y a

« Des voleurs!... des voleurs!... répond Bidois d'une voix que l'épouvante rend encore plus lamentable : ils sont dans la maison... sur l'escalier... ils ont remonté.,, mais ils vont redescendre... Venez à mon secours... ou je suis perdu!... — Des voleurs!... s'écrie madame Moutonnet... — Des voleurs! répèle son mari en retournant au fond de sa chambre. — Mousie*r Bidois, réveillez Jeanneton : nous allons appeler par la me... Eugénie, ma fille, enfermez vous bien... Au secours ! au secours! »

Et madame Moutonnet court ouvrir une fenêtre de sa chambre donnaut sur la rue, et se met, de concert avec Bidois, à crier au voleur, pendant que son mari court éperdu lans la chambre, cbercliant un vieux fusil qui lui servit jadis lorsqu'il accompagnait la procession, et qu'il ne retrouve dans aucune armoire, parce que la i^eur, qui lui trouble l'esprit

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ne lui i)ermet pas de se rappeler qu'il l'a serré dans le ba» d'un chiffonnier.

Jeanneton, éveillée par le tintamarre que l'on fait dans la n^aison, croit qu'il est arrivé quelque malheur; Eugénie seule connaît la cause de tout ce tapage ; mais elle se gardera bien de la dire : elle sait que le danger que l'on redoute est imaginaire, et elle ne peut s'empêcher de rire, dans sa chambre, de la terreur qu'elle a causée à Bidois.

Les cris de M. et de madame Moutounet ont été entendus d'un boulanger, leur voisin, chez lequel on est occupé à pétrir ia première fournée, qui doit être enlevée dès le matin par les bonnes, les ouvrières et les vieux garçons. « Oh! ohl dit le boulanger à ses garçons, il y a une aventure dans le quartier ; allons un peu voir s'il n'y aurait point tentative d'infraction manifeste. Le four n'est pas encore chaud : en ayant, garçons ! »

Les garçons quittent la pâte et suivent leur bourgeois, qui marche vers la maison d'où partent les cris. « Ah ! voilà des libérateurs, s'écrie madame Moutounet en apercevant les trois hommes qni se dirigent vers sa demeure. — Vraiment oui, dit M. Moutounet en coujaiat à la fenêtre avec son fusil qu'il vient enfin de trouver, je crois que ce sont des Suisses. — Eh 1 non, monsieur, ce sont des mitrons, c'est notre voisin, M. Pétrin... C'est du monde enfin... Par ici... messieurs! par ici... — On va vous ouvrir; on descend. Jeanneton? Jeanneton? allez ouvrir la porte de la boutique... Monsieur Pétrin, notre maison est pleine de voleurs! — Eh bien! nous allons les pincer, madame Moutounet. »

Pendant que Jeanneton introduit dans la boutique M. Pèifin et ses deux garçons, M. et madame Moutonnet se consultent r„oî3r savoir s'ils sortiront de leur chambre. M. Moutonnet est d'avis d'y rester pendant que l'on fera la visite de la maison, mais madame Moutoanet pense que cela ira mieux SI 9li© dirige les opérations; son avis étant toujours ''adopté 4 1 unanimité, M. Moutounet passe une robe de chamLre, et, le fusil en main, se dispose à suivre sa femme, qui vient de m vêtir de sa blouse du matin.

Hs trouvent sur l'escalier Bidois qui s'est armé da grand oooteau da cuisine de Jeanneton, et qui le tient d'une maln«

tandis que de l'autre il retient sa culotte à moitié défaite, cl qui, k chaque pas qu'il fait, rel-ombe sur ses talons. Us descendent tous trois dans la boutique où sont ressemblés les boulangers dans le simple costume avec lequel on procède à ]a confection du pa'j, taudis que Jeanneton, éveillée en sursaut, n'a eu que le temps de passer un petit jupon.

Mais la décence a toujours cédé à la peur, et madame Moutonnet, qui est ordinairement fort sévère sur l'article de la mise, et qui n'a jamais voulu voir l'exposition des statues, ni pu regarder en face d'Apollon ou l'Antinous, est prête à sauter au cou du boulanger et de ses garçons, parce que leur présence, dans ce moment, peut la préserver des dangers qu'elle redoute.

« Eh bien ! que se passe-t-il donc chez vous, madame Moutonnet? « demande le boulanger avec le ton mielleux qui lui est habituel et qui le rend la coqueluche de toutes les cuisinières du quartier, qui le citent comme un beau parleur.

« Vous poussiez des cris étouffés et perçants; j'ai dit aux enfants : Il faut lâcher la pâte et nous informer de la circonstance survenue aux voisins. — Ah! monsieur Pétrin!... c'est le ciel qui vous envoie! Sans vous, nous serions perdus... De grâce, ne nous abondonnez pas dans ce moment périlleux... — Madame, soyez calme! je me suis toujours piqué d'orgaru pour être utile au beau sexe... Mais qu'est-ce encore? — Des Toleurs, monsieur Pétrin, des voleurs... — Où sont-ils, par où sont-ils entrés? — Bidois va tout nous dire... c'est lui qui les a découverts... — Parlez donc, Bidois...»

Bidois s'avance pâle et tremblant, et commence son récit, ne s'interromjiant que pour rattraper sa culotte, que, dans le feu de son discours, il oublie partois de retenir, a J'étais couché dans ma chambre, je dormais assez mal... ou, ^our mieux dire, je ne dormais pas du tout... Je me sens des douleurs... comme de colique... provenant sans doute d, quelçue chose du dîner qui... — Passez vos coliques, Bidois, dit madame Moutonnet avec impatience, et venez au fait. — J7 arrive, madame. Je me sens forcé de descendre dans la cont pMir aller. . — Nous savons bien où vous alliez, Bidois. Ka- •oite? — Je quitte donc ma chambre, et n'ayant point d» !•-

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midre, je me décide à descendre à tâtons. Je descends doue et fort doucement pour ne réveiller personne. J'éiais déjà au second ét^3e, en face des magasins... lorsque le pied me glisse.. = je perds l'équilibre, et je roule quatre ou cinq marches sur le dos... — Que la peste vous étouiie avec vos roulades I Aurez-vous bientôt fini ? — M'y voici, madame, m'y voici. Je me relève, et cette fois je me cramponne à la rampe, de manière à ne plus tomber. Je descends... me voilà devant la cuisine. Je vais être en bas... quand un bruit subit part à deux pas de moi, presque à mon oreille... Je veux voir le coquin... Bah! ils sont plus d'un. Je les ai entendu grimper l'escalier quatre à quatre, et ils se sont probablement réfugiés dans le grenier. — Ah I mon Dieu 1 dit madame Moutonnet en saisissant le bras de M. Pétrin. — Ah ciel ! dit son époux en s'appuyant sur son fusil, au bout duquel est encore un bouquet dont on ne distingue plus les fleurs, parce qu'il est depuis quelques années dans le chiffonnier. — G'est-il ben possible! dit à son tour Jeanneton, qui n'a pas Fair aussi effrayée que les autres, parce qu'elle devine à peu près ce qui a causé tant de frayeur à Bidois.

— Il faut comtnencer la visite domiciliaire, dit le boulanger. En avant, garçons! Monsieur Moutonnet, donnez-moi Yotre fusil. — Bien volontiers, monsieur Pétrin. — Il est chargé? — Non, non, il ne l'est pas; je crois même qu'il ne l'a jamais été. — Eh! que diable alors voulez-vous que j'en fasse? — Vous êtes incorrigible, monsieur, dit madame Moutonnet à son mari, votre fusil n'est jamais en état. — • Mais, mon cœur, vous savez bien que je n'ai pas l'habitude de m'en servir. — Allons, calmez-vous, nos garçons suffiront, je l'espère, dit le boulanger; s'ils font résistance, nous les as- •ommerons, — Oui, mais s'ils tirent sur vous? dit Bidols. — Bahl les voleurs n'ont jamais d'armes effectives; marchons. — Mais il faut d'abord mettre les dames en lieu de sûreté, dit M. Moutonnet. — C'est juste. - Allons chez ma fille, dit madame Moutonnet, nous nous y enfermerons. »

On quitte la boutique ; le boulanger et ses garçons marfhent en avant; puis Bidois, auquel son couteau donnerait Tair «l'un conspirateur, si sa calotte, tombant à moitié de set jambes, ne rappelait le eotif de m sottise ; vient ensuite

madarae Moutonnet, puis son époux, qui s'obstine à teniî son fasil en joue, quoiqu'il sache bien qu'il ne peut tuer personne; mais il pense sans doute que la vue suffira pour pétrifier les voleurs ; entin Jeanneton tient deux flambeaux avec lesquel* ^le ér.laire la marche des mitrons, passant tantôt devant,lantôt derrière, suivant que le permettent les localités.

On a commencé par visiter la cour, où Ton ne trouve personne, ce qui n'étonne point, puisque, d'après le récit de Bidois, c'est vers le haut de la maison que les voleurs se sont dirigés ; on arrive devant la chambre d'Eugénie : la jeune filic avait eu tout le temps de se mettre au lit. On frappe à sapvjrte, !d maman lui ordonne d'ouvrir. Eugénie, qui n'est pas endormie, passe bien vite une robe et ouvre.

A la vue de la jeune fille, dont l'air calme et presque riant n'annonce aucune terreur, M. Pétrin commence un joli compliment, dans lequel il s'embrouille et que madame Moutonnet interrompt, fort heureusement, pour demander à sa fille comment il se fait qu'elle ait l'air aussi tranquille lorsqu'il y a des voleurs dans la maison. « Des voleurs!... dit Eugénie en jetant un regard sur Jeanneton; mais, maman, je n'ai rien entendu... — Vous êtes bien heureuse, mademoiselle, de dormir comme un canon ; mais nous allons nous enfermer chez vous, pendant que ces messieurs vont combattre pour nous 1... Ah 1... que nous sommes heureux d'avoir des libérateurs I »

Eugénie lève les yeux, mais elle les rabaisse l>ieu vite, parce que le costume des libérateurs lui parait tro[) à la romaine; madame, Moutonnet ])Ousse sa lilie et Jeanneton, et, remettant un des tlamboaux à Bidois : « Marchez, dit-elle, mais surtout soyez prudents !...«

Et elle referme la porte àdoubletour, au grand mécontentement de son époux et de Bidois, qui espéraient tous deux se glisser dais la chambre avec les dames. < C'est ici qu'il faut deld tête et du sang -froid, dit M. Pétrin, nous allons relancer l'ennemi dans *on gîte .. Marchez devant, mon vieux, tous connaissez les ^vres, vous conduirez.

— Bien obligé, di. "dois, mais «i je tiens la iuniière, je ne poufi-ai pas faire usage tie mon am»?... 11 vaut donc miaux qu'un de ces messieurs s'en 'harpe... Je tous guiderai aussi

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bien en marchant derrière ; d'aiJleurs c'est à M. Moutonnet, qui est chez lui, à faire les honneurs.

— Allons toujours, dit le passementier, je m'en rapporte entièrement au zèle de ces messieurs »,

Le boulanger voit qu'il n'y a pas moyen de faire passer devant M. Moutonnet ou son commis; il se décide à commander les manœuvres. Parvenu au second, on visite exactement les magasins ; de là, on passe au troisième ; M. Bidois avait laissé sa porte entr'ouverte ; on visite sa chambre, on cherche sous le lit, dans les armoires, dans la cheminée; Bidois regarde même dans sa table de nuit, probablementsans penser à ce qu'il fait; on ne trouve rien.

« Décidément, ils sont dans le grenier, dit M. Moutonnet. — Oui, oui, dit Bidois, c'est là que j'ai toujours pensé qu'ils étaient. — Marchons vers le grenier, dit le boulanger, car il faut bien qu'ils soient quelque part... à moins que M. Bidois n'ait rêvé et ne s'amuse à nous faire faire une petite patrouille de santé. — Non, messieurs, non, je n'ai point rêvé... j'ai des oreilles, je ne suis pas encore en enfance... vous en aurez bientôt des preuves. »

On se dirige en silence vers les greniers. Arrivé devant la porte, qui n'est fermée qu'au loquet, on entend un bruit assez violent auquel succède un profond silence.

« Pour cette fois, nous les tenons, dit le boulanger. — Que... que... vous avais-je dit? marmotte Bidois, qui tremble de tous ses membres, tandis que M. Moutonnet est obligé de s'appuyer sur son fusil pour se soutenir. — Si Bidois allait chercher la garde? dit-il d'une voix presque éteinte. — Oui, monsieur, vous avez raison, » répond Bidois enchanté de trouver une occasion pour ne pas entrer dans les greniers.

Et le vieux commis se dispose à descendre , lorsque le boulanger le retient brusquement par le bras. « Nous n'avons pas besoin d'aide, dit-il, moi et mes garçons nous sommes solides au poste, et il est inutile d'aller chercher le ▼oisiii. »

Eu achevant ces paroles. M. Pétrin, le gourdin en l'air, se précipite dans le grenier, dont il ouvre la porte brusquement «Rendez-vous, coquins! » crie-t-il d'ime voix de stentor, tan dis que ses deux garçons brandissent leurs redoutables bâ-

tons et que M. Moutotmet et Bidois, qui ont fait semblant d'entrer, se tiennent enlaces sur la première marche de l'escalier, prêts à redescendre si l'on fait résistance.

Mais comme les voleurs n'ont jamais existé que dans l'imagination de Bidois; on ne répond pas à l'appel du boulanger, qui s'avance bravement, suivi de ses garçons, et va jusqu'au fond des greniers sans rien découvrir. Arrivé là, on voit remuer une longue planche jetée avec de vieilles boiseries dans un coin de la mansarde. M. Pétrin fait un signe à ses garçons : tous trois s'avancent, lèvent leurs gourdins et frappent en même temps. Mais au lieu du gémissement d'un voleur, qu'ils comptaient entendre, c'est un miaulement épouvantable qui retentit dans le grenier ; un des garçons lève la planche et découvre un malheureux chat auquel ils ont brisé les reins.

A cette vue, le boulanger part d'un éclat de rire, ses garçons en font autant.

« Il parait que nous sommes vainqueurs, dit M. Moutonnet à Bidois; les entends-tu?... Ils chantent victoire; nous pouvons nous joindre à eux. » Et ces messieurs entrent dans le grenier, en demandant si l'on a bien bàtonné les voleurs.

« Nous n'en avons trouvé qu'un, dit M. Pétrin, mais je TOUS assure qu'il ne vous fera plus peur, et en disant ces mots, le boulanger jette aux pieds de Bidois le chat qu'ils* ont assommé. — Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria M. Moutonnet tandis que Bidois regarde d'un air etîaré le pauvre ehat étendu devant lui. — Cela veut dire, mon voisin, qu'ils n'y a pas plus de voleurs chez vous que dans mon four, où Totre vieux commis mériterait d'aller se faire durcir, pour lui apprendre à mettre un quartier en l'air parce qu'il a la colique. Allons, les enfants, c'est assez manœuvrer pour un chat, retourncms à la pâte. »

En disant cela M. P«''trin descend l'escalier et s'éloigne avec ses garçons, riant de la frayeur de Bid<>U. qui fera le lendemain la nouvelle du (|iiariior.

M. Moutonnet est resté avec son commis, qu'il regarde d'un air moitié craintif, moitié goguenard, w Qu'en dis-tu? lai demande-* il après un loni: silcnto. — Je dis, je dis qu'ils ont mal cherché, répond Bidois d'un air courroucé. — An

surplus, quelque chose qui arrive maintenant; c'est fini, je ne m'en mêle plus; je suis dans mon jour de malheur; j'aurais bien dû deviner que cela tournerait encore contre moi. Et Bidois reutre dans sa chambre, où il s'enferme à double tour, persuadé, malgré la visite du boulanger, qu'il y a quelqu'un de* caché dans la maison. Les dames ont entendu M. Pétrin s'éloigner avec se. âjarçons; elles ouvrent donc avec empressement à M. Mcutonntî, qui vient leur apprendre le résultat de sa visite. « Ça n'éldï^ rien, dit M. Moutonnet «n s'essuyant le liont; nous n'avor ^ trouvé qu'un chat que nous avons tué. — Qu'est-ce à di-e? s'écrie madame Moutonnet; c'est pour nn. chat que B dois met toute la maison en l'air, qu'il répand 'alarme dans tout le quartier, qu'il me donne presque des attaques de nerfs I... Ah çà ! mais ce drôle-là a donc résolu de ne faire aujourd'hui que des sottises!... Ah! il me le payera demain. Allons, couchez-vous, ma fille; rentrez, Jeanneton, et vous, monsieur, suivezmoi. »

M. Moutonnet suit sa chère épouse et va remettre au fond du chiffonnier le vieux fusil qui n'aurait pas dû en sortir. Mais, CD passant contre sa bonne, Eugénie a trouvé le moment dv. lui dire tout bas : « C'était moi ! » Et Jeanneton se promet de rire à son aise quand elle sera dans sa chambre.

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