QUI PROMET QUELQUE CHOSE
1,6 calme succède à l'orage, ou bien (comme aurait dit Técuyer de Don Quichotte) les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Le lendemain de la fête M. Moutonnet, on a repris le train de vie ordinaire, les occupations journalières. Dès sept heures du matin, M. Moutoimet est devant son grand livre, Bidoi? fait des additJDns, Eugénie coud au comptoir, Jeannetor balaye, et madame Moutonnet va, vient et donne •es ordres du haut en bas ue la maison.
Avant d'en venir là ce[)eadant, il a fallu entendre une petite mercuriale piu.<4 forte que de coutume; mais chacun »^
attendait. M. Monlonnet est taticé verlemenc pour s'être permis, la velle, mille libertés et propos lestes au bois de Ro mainville, et surtout pour s'être éloigné de sa femme pendant la scène du bal ; Bidois est grondé au sujet de plusieurs gaucheries qu'il a faites ; mais c'est surtout pour la peur qu'il a causée pendant la nuit que le vieux commis essuie de sévères réprimandes. Les coupables écoutent dans le plus profond silence : c'est le meilleur correctif contre la colère. M. Moutonnet et son commis connaissent le procédé de Socrate, on plutôt ils en font usage par un instinct naturel qui, sans que Ton nous l'ait enseigné, nous fait sentir la manière dont il faut nous conduire dans les circonstances épineuses. Ce sentiment secret est le bon sens, et il faut avouer qu'il guide souvent mieux les sots que les gens d'esprit.
Cependant, tout en taillant sa plume (ce qua, par parenthèse, Bidois fait plus de dix fois dans la journée), le vieux commis est intimement persuadé que pendant la nuit dernière il s'est introduit quelqu'un dans la maison ; mais comme on n'a trouvé personne, et qu'il ne veut plus se faire gronder par madame Moutonnet, il garde pour lui ses réflexions, se disant: « Si ce n'était pas un voleur, c'était toujours quelqu'un; mais tôt ou tard je saurai qui. »
Eugénie seule n'a pas été comprise dans les réprimandes que sa mère vient de distribuer ; et cependant, depuis la veille, Eugénie est la plus coupable, et le calme n'est pas rétabli dans son cœur. Pauvre petite 1 il est bien à craindre [u'il ne s'y rétablisse plus! Quand l'amour s'empare d'une jeune lille, il ne la quitte pas facilement; ce dieu s'attache plus fortement aux femmes qu'aux hommes : sans doute ces dames le traitent moins légèrement que nous.
Adolphe saisit toutes les occasions qui se présentent ponr sortir du magasin, ne fût-ce que pour cinq minutes; car dans ces cinq minutes il trouve le temps de passer devant Eugénie, de la regarder bien tendrement, de lui adresser quelques mots passionnés, qu'elle no peut entendre, il est vrai, parce qu'il ne les dit qu'à defiii-voix, mais dont cependant il lit ia réponse ààh^ les yeux d'Eugénie, parce qu'une jeune tilie devine facilement tout ce que son amant peut loi dire, surtout auand cet amant n'a encore obtenu que de légères faveurs.
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Lorsque par hasard, madame Moutonnet est sortie, Eugéfiie vient alors se placer sur le seuil de la boutique, comme pour prendre l'air un moment, et Adolphe qui, de son magasin est toujours aux aguets, trouve aussitôt un prè'iext^ pour sortir, et il passe tout contre Eugénie, et en passant il lui presse la main; on échange quelques mots, et Ton e&t heureux... Pour des amants, une minute de bonheur laisse de doux souvenirs pour toute la journée.
Ces regards, ces petits mots, ces serrements de mains attisent le feu qui brûle dans ces jeunes cœurs; l'amour qu'il» éprouvent prend chaque jour de nouvelles forces; il les occupe entièrement; il est devenu pour euî une seconde existence. Adolphe ne respire que pour Eugénie, et celle-ci n'a plus une pensée qui ne se rapporte à Adolphe. « Il passera tout à l'heure, se dit-elle à chaque instant; je vais le voir, il me regardera... et peut-être ce soir ou demain maman sortira, et je pourrai lui parler un moment. »
Jeanneton est toujours la confidente d'Eugénie; chaque soir la grosse servante apprend ce que l'on a fait le matin. Elle sait combien de fois Adolphe a passé devant la boutique, ce qu'il a dit, ce qu'il fait ; elle sait même comment il était mis ; car en parlant de celui qu'elle aime, une jeune fille s'appesantit sur les moindres circonstances; tous ces détails ne sont intéressants que pour les amoureux; mais Jeanneton songe encore quelquefois à Jérôme; et elle a toujours l'air d'écouter avec beaucoup d'attention, quand on lui dit qu'Adolphe avait une cravate noire et un habit bleu.
Mais, en taillant sa plume et en faisant ses additions, Bidois voit tout ce qui se passe ; il s'aperçoit que depuis quelque temps Eugénie a sans cesse les regards tournés vers le magasin de nouveautés; il l'enteud soupirer quand sa maman no sort point; il remarque qu'elle court à la porte dès que madame Moutonnnet est partie; entin il s'aperçoit que le mémo jeune homme passe et repasse sans cesse devant la boutique; il reconnaît Adolphe, et sans avoir l'air d'être occupé d'autre chose que'de sa besogne, Bidois épie les jeunes gens, et le résultat est qu'à la fin de la journée, le vieux commis sait, tout aussi exactement que Jeanneton, combien de fois dans le jour Adolphe a quitté son magasin; ce qu'il a dit à Eugénie
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passant; ce que celle-cilui arépondu, et quelle était la couleur de sa cravate et de son habit. Les vieux garçons valent pres- ^que les vieilles tilles pour épier tout ce qu'on fait. *•
Bidois rit en secret de madame Moutonnet, qui, malgré sa sévérité et son extrême surveillance, ne s'aperçoit pas de l'amour des jeunes gens. « Parbleu! se dit-il, cela nous promet de fameuses scènes! Je commence à croire maintenant que ce n'était pas un voleur qui s'était introduit la nuit dans la maison!... Ah! ces jeunes tilles! ces jeunes filles!... Qui croirait que... Mais chut! ne disons rien, ayons l'air de ne rien voir et iîontinuons à tout observer.»
Depuis la Saint- Eustache, la famille Bernard ne revient pluchez madame Moutonnet, mais on voit toujours les Gérard et surtout l'ami Dupont. Celui-ci ne vient pas seulement le dimanche; il quitte souvent son magasin dans la semaine pour 8e rendre chez le passementier. On l'invite souvent à dîner, faveur que madame Moutonnet n'accorde qu'à ses intimes amis. Ces jours-là, Eugénie est dispensée de travailler le soir; elle a la permission de rester avex. xd société, et elle joue au loto ou au nain jaune avec M. Dupont, qui ne manque pas de lui adresser des compliments en tirant les boules ou en faisant la bête^ ce qu'il fait de la meilleure grâce du monde, au grand contentement de M. Moutonnet qui gagne l'épicier et se croit très-fort au nain jaune.
Quand l'épicier vient, Eugénie ne peut, dans la soirée, ni apercevoir Adolphe, ni lui parler; aussi elle déteste Dupont, et frémit quand elle le voit arriver, de crainte qu'on ne l'in- Tite à dîner. Bidois fait aussi ses conjectures sur les visites fréquentes de l'épicier ; et, d'après l'accueil que lui fait madame Moutonnet, le vieux commis devine aisément quels sont las projets de la maman, et il se dit en regardant l'ami Dupont : « En voilà encore un qui pourra bien... Au reste, il a me figure à ça.»
Cependant de jour en jour les visites de l'ami Dupont de- Tiennent plus rapj»rochées; il est mieux reçu que jamais chez le bon passementier : Bidois remarque qu'il y a souvent des conférences, des pourpaleri» entre les parents et l'ép' Àer. Madame Moutonnet est moins sévère avec sa tille ; ello ne trouve plai mauvais qu'Eugénie donne du soin à ea toilette, et, de-
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puis qu'Eugénie est amoureuse, elle s'en occupe passablement L'amour donne toujours le désir de plaire; cette coquetterielà est bien naturelle ; on veut paraître jolie aux yeux de l'objet adoré, et quoi que l'on puisse dire, un peu d'art ne nuit jamais; il ajoute aux attraits que l'on a déjà, il cat^lie les légères imperfections de la nature. Enlin pour pla^)e loi ^temps, il ne faut jamais négliger entièrement les soins que l'on se donnait pour être aimé. Oh! messieurs les maris !.. si vous ne portiez pas autant de bonnets de coton... ce qui vous va fort mal ; et vous, mesdames, si dans votre intérieur vous conserviez toujours cette tenue aimable, gracieuse, qui vous fait distinguer dans la société, peut-être verrait-on plus de bons ménages... L'amour tient à si peu de chose... J'ai connu une dame qui ne pouvait plus envisager son mari depuis qu'elle l'avait vu sans perruque.
Mais, en général, c'est lorsque soi-même on n'a plus d'amour que l'on ne se donne plus la peine de soigner sa personne. Jeunes gens, méfiez-vous de votre maîtresse lorsque TOUS la verrez venir en papillotes au rendez-vous que vous lui aurez donné.
Eugénie, qui est tout amour, n'oublie rien de ce qui peut l'embellir encore. Tous ces soins sont pour Adolphe, et madame Moutonnet est persuadée que c'est pour M Dupont que sa fille soigne sa toilette. Elle le fait remarquer à l'épicier, qui ne doute pas que la jeune personne ne le trouve fort à ion gré, quoiqu'elle ne lui dise jamais rien qui puisse le lui prouver, et qu'elle ne fasse pas semblant d'entendre les compliments qu'il lui adresse; mais il attribue cela à sa timidité et à sa bonne éducation.
Tout annonce qu'un grand événement se prépare dans la maison du passementier. M. Moutonnet a l'air plus guilleret, plus à son aise près de sa femme. Il va souvent avec Dupont prendre une demi-tasse et faire une partie de dommos; en sortant il embrasse sa fille d'un air moitié mystérieux, moitié plaisant; il lui pren le menton, sourit en la regardant; puis, en lançi^jt un coup ' '.fil à M. Dupont, qui se tient près du papa le chapeau soi*h • bras : « Elle est gentille au moins, ait le bon passementier; bile est bien élevée, elle est sage, et fa connaît déjà Tordre et la tenue d'une maisan ; elle vaudra
sa mère I.. Hein! dans un beau comptoir!., quelle tournure l quels yeux!., c'est toutmon portrait, n'est-ce pas, Dupont?— Oui, certes, mademoiselle a tout votre nez... — C'est vrai, c'est al)solumentmon nez, il y a vingt-cinq ans, av;^t que je prisse du tabac... Ne trouvez-vous pas aussi que ce sont mes yeux? — Oui, oui... si ce n'est que les vôtres sont gris, et que ceux de mademoiselle sont noirs ; du reste, c'est bien la même chose. — Quand au front, par exemple, c'est celui de sa mère... un fiunt de génie, un front de caractère..» — Oh! ça n'est pas du tout votre front; généralement, mademoiselle tient de vous deux... on reconnaît tout de suite... c'est comme le chocolat et le cacao. ~ Oui, il a raison, Dupont... il faut marier celte petite fiile-là, hein!.. Qu'en pensez-vous, Dupont? — Je pense... ma foi... je pense que cela est aussi facile que de moudre du café...
— Ce gros balourd ne sort pas de ses épiceries, dit tout bas Bidois, qui écoute la conversrtion de M. Mouton net et de son ami, tandis qu'Eugénie n'y donne qu'une faible attention, parce qu'elle a vu passer devant la boutique le jeune homme en habit bleu et en cravate noire.
Pendant que l'on traite une grande affaire dans l'arrièreboutique, l'amour va son train sur le devant : Adolphe passe et repasse plus que jamais, ce qui lui attire de fréquentes réprimandes à son magasin; mais Adolphe est amoureux, il brave tout pourvoir celle qu'il amie, et cependant il n'a pour Tivre que sa place, dont les appointements sont bien modiques; que deviendrait-il s'il la perdait?... Mais fait-on toutes ces réflexions à vingt ans, lorsqu'on est amoureux?
Adolphe est venu deux ou trois fois depuis la fête rendre visite à madame Moutonuet, Le jeune homme a fait tout ce qiill * pu pour se faim bienvenirde lamaman ; mais quoiqu'on l'ait assez bien reçu, on ne l'a pas engagé à venir davantage. Madame Moutonuet a pensé qu'il était inutile de recevoir plus fréquemment les visites du jeune commis marchand. Ahl pourquoi n'a-t-cllc pas pris plus tôt cette mesure? Pourquoi 1 a-t-elle ngagé à être de la fête qui a eu lieu au bois de Romainville? 11 n'aurait pas adressé à Eugénie ces tendres aveux qui ont fait tant d'impression sur le cœur do la pauvre petite : la jeune fille, n'ayant remarqué Adolphe que
immo on remarque un joli garçon, ne se serait pas livrée à ut rameur qu'il! ui inspirait. Comprimant au fond de son ne ses premiers sentiments, Eugénie n'aurait jamais aimé sut-être, et, sans se trouver iiiallieureuse, elle serait devenue ipouse de M. Dupont. Pourquoi donc avcir engagé Adolphe cette fête?... pourquoi? vous le savez déjà : pour ne pas pe treize, nombre fdtal qui attire toujours quelque nîalheur, ce que nous assurent les bonnes femmes, les nécromanciens
les tireurs de cartes, gens très-respectables que je vous en- .ge à consulter, parce qu'ils lisent dans l'avenir en regardant L marc de café, du plomb fondu ou le creux de votre main ;
qui ne les empêche pas assez ordinairement de loger dans s chenils et de finir sur la paille. Mais ce sont de ces mystères t'il ne nous appartient pas de pénétrer; et dans tout ce qui rpasse notre faible entendement, il faut croire et ncas huilier.