‹ Monsieur DupontChapitre 8 sur 32 · LA JOURNÉE DES FIANÇAILLES · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE DES FIANÇAILLES

Deux mois se sont écoulés depuis la fangeuse Saint-Eustac. Ils ont passé bien rapidement pour nos deux amants, i se voient tous les jours et ne se iassent poini, de se noiguer leur amour. Adolphe cependant voudrait bien )uver quelque moyen pour parler à Eugénie aulromeDf. que ns la rue et en courant : mais comment faire? Le jeuûe mme s'est adressé à Jeanneton, qu'il sait être dans la conence de ses amours; il la suppUe de le laisser entrer le soir seul instant dans sa chambre, où, pendant le sommeil des rents, il pourrait causer une minute avec celle qu'il adore, cela en présence do Jeanneton : mais la bonne ne cousent » à cela/ elle sent que si une fois Adolphe s'introduit dans maison, Eugénie courra de grands dangers. Jeanneton anait la faiblesse de son sexe, et devine tout ce que peut treprendre un homme qui sait qu'il est aimé. Jeanneton rme donc de courage pour refu«er Adolphe; il lui en faut aucoup, car les prières d'un joli garçon ont bien du pouir sur le cœur de la bonne fille.

Mais le moment est venu qui doit amener de grands évén^ ments dans la maison de M. Moutouuet, et Bidois, qui a toi observé, tout vu, tout entendu, attend avec impatience grand jour.

Un matin, madame Moutonnet monte de bonne heure dar la chambre de sa tille: elle la prévient que M. Dupont i Tenir déjeuner avec eux, l'engage à s'habiller, à descend] dans la salle de l'arrière-boutique, et lui annonce qu'elle ] dispense de tout travail pour le reste de la journée.

Madame Moutonnet s'est éloignée, et Eugénie, surprise d ce que sa mère vient de lui dire, cherche à deviner pour qu motif on la dispense de se rendre à la boutique, parce qi M. Dupont vient déjeuner. Loin de regarder cela comme uni faveur, Eugénie soupire, elle songe qu'elle ne pourra aperce voir Adolphe de toute lajournée. Cette idée etle ton singulie avec lequel sa mère lui a parlé font battre son cœur et rem plissent son âme de tristesse.

Elle s'habille lentement; pour la première fois, mille souvt nirs s'offrent à son imagination, et les fréquentes visites dl l'épicier lui inspirent des craintes. Elle tremble, elle frémà de voir se réaliser ses soupçons; elle reste pensive dans s| chambre, et Jeanneton, occupée en bas, ne peut partager sf alarmes.

Neuf heures sonnent; il faut descendre. Eugénie quitte s chambre et se rend dans la salle où sa famille et M. Dupor sont déjà réunis; il ne manque que Bidois, mais le vieu commis est obligé de garder la boutique, ce dont il enrag€ parce qu'il se doule bien qu'il va se passer quelque chos d'important dans la salle à manger, où cependant il trouv moyen de se rendre souvent en prétextant toujours quelqu affaire, mais dans le fond pour tâcher de saisir quelque mots de la conversation.

« Avancez, ma tille, dit madame Moutonnet en apercevat Eugénie tremblante àla porte de la salle, avancez... monsieu Dupont, allez donc lui dormer la main. — C'est just*, c'eî juste, dit Dupont en s'élançant vers Eugénie; c'est ce qu j'allais faiic quand j'ai Hp«'rçu mademoiselle. »

Et l'épicier conduit Eugénie vers une chaise ; ell^, s'y assi» •ans prononcer une parole, mais le goutlement fréquent à

a sem annonce qu'elle attend avec anxiété le résultat de tte réunion, tandis que le papa Moutonnet, qui parait avoir ivie de dire quelque chose, et u'ose point se permettre d'enmer la conversation avant sa femme, se contente de tousir dans ditférents tons, et de prendre plusieurs prises de Ibac.

jOn sert le dêjenner; on le prend en parlant d'abord de la liiie, du beau temps et du cours des épiceries, fond de conrsation dans lequel brille l'ami Dupont, qui trouve toujours oyen de revenir à la cassonade et au poivre, et d'en mêler .ns tous ses discours.

i Enfin madame Moutonnet a fait un signe à son mari pour

jiUgager au silence, et elle s'adresse à Eugénie : « Ma fille,

jus avez dix-huit ans, votre éducation est achevée, vous

(vez ce que c'est qu'un comptoir, et grâce à mon exemple,

vous crois en état de tenir une maison. — Oui, certaine-

ent, dit M. Moutonnet, elle est en état de tenir... — Chut!

ence, s'il vous plaît, monsieur Moutonnet... Je vous ai de

us inculqué de bonne heure des principes de vertu et de

gesse qui... — Madame, dit Bidois en s'avançant à l'entrée

> la salle, je ne trouve pas exact le compte de M. Dupuis. — •

est bon, c'est bon, Bidois, nous sommes en affaires, je ver.

i cela plus tard. — Ah! c'est différent. »

Bidois s'éloigne à regret, mais il a eu le temps d'examiner

figure de chaque personnage, et c'est déjà quelque chose;

va tirer ses conjectures là-dessus. « Enfin ma ûl)e, reprend

adame Moutonnet, grâce à mes soins, je me flatte que vous

lilà en état d'être mariée, et que vous serez digne de votre

ère... — Oui, m'amour, elle en sera digne, dit M. Mouton-

ît; c'est moi qui te le... — Mais silence donc, M. Mouton-

)t; me laisserez-vous parler?... Je ne vous ai jamais vu si

ivard... Cependant, ma tille, nous n'aurions peut-être pas

icore songé à vous marier, et, vu votre jeunesse, n»us au-

ons sans loute attendu encore quelques années, si un parti

aillant et solide ne s'était présenté pour vous. »

Dupont, qui voit ^e l'on va parler de lui, se dandine,

agite sur sa chaise, tourne les yeux eu faisant l'agréable, et,

[our se donner une tenue, joue de chaque mam avec ses deux

(lalnes à breloques. « Oui, ma fille, un parti brillant se pré-

sente pour vous: la personne qui vous recherche a droit votre affection sous tous les rapports... » Ici, Dupont se le' et saine madame Moutonnet.

« C'est un homme qui joint à des dehors fort agréables. (Dupont se lève et salue) leg qualités essentielles qui rendei une femme heureuse... (Dupont se lève et salue de nouveau C'est un homme d'un âge... comme il faut pour se marier, c homme qui veut faire votre bonheur, qui vous aime tendn ment, qui est riche, fort riche, et de plus, économe, et s'en tend parfaitement au commerce. »

Pendant tout ce discours, Dupont n'a pas fait autre chof que se lever et se rasseoir.

« C'est un homme, enfin, auquel je ne connais aucun défau et... » ici, Dupont, en voulant se rasseoir trop précipitammen roule avec sa chaise au milieu de la salle à manger, et Bidoi qui a entendu le tapage, accourt en feignant de croire qu*o l'a appelé. Il aide l'épicier à se relever et regagne la bouti que, tandis que le futur, afin d'éviter de nouveaux malheur; se décide à entendre debout la tin du discours de madarra Moutonnet.

« Enfin, ma fille, reprend madame Moutonnet lorsque calme est rétabli, au portrait que je viens de faire, je ne doui pas que vous n'ayez reconnu M. Dupont, notre sincère amS Eh bien! vous ne vous êtes pas trompé : c'est lui qi nous demande votre main, et c'est à lui que nous vou^ marions. » ^|

Eugénie ne répond rien : elle est atterrée, elle n'a pas lij force de parler, et d'ailleurs que dirait-elle? La pauvre fille sa;| que lorsque sa mère a prononcé, il n'y a plus qu'à obéir. mais obéir, lorsqu'on lui ordonne d'épouser Dupont, à Taimer, et par conséquent d'oublier Adolphe!... Ah! cela b lui semble pas possible, et Eugénie qui, en une minute, envis*<gé toute l'étendue de son malheur, sans apercevoir ua lueur d'espérance, sent tout son sang se glacer' nn poid énorme s'est placé sur sa poitrine, il l'oppresse, la suffoque e]le ne peut pleurer... et lorsque M. Duponl s'avance pou lui adresser son compliment, il la voit successivement rougii pâlir, puis perdre connaissance avant qu'il ait trouvé le com mencement de sa phrase.

« Aïil mon Dieul s'écrie Tépicier en soutenant Eugénie, .i6 «•OIS qu'elle se trouve mal... — Elle se trouve mal! dit le papd Moutonnet en courant vers sa fille, à laquelle il frappe ddns ia main; ma femme, vois donc, elle se meurt... Que faut-il donc faire? , Bidois! Jeanneton!...»

Madame Moutonnet, que rien n'émeut, s'appr#che de saiiVio en repoussant brusquement son époux. « Ce n'est rien... c* n'est rien! dit-elle; les jeunes lilles... quand on leur pane de se marier... vous sentez bien que l'émotion...

— Oui, oui... c'est la joie sans doute, dit Dupont; la pauvre petite a été saisie ; nous aurions dû la préparer à cela. —

I Oh! soyez tranquilles... cela ne sera rien!..

I — Voilà une joie qui lui fait un bien triste effet,» dit Bidois qui se tient à l'entrée de la salle, pendant que Jeanneton, qui

I est accourue secourir sa chère enfant, soutient Eugénie et lui

I fait respirer des sels.

a II me semble, ma femme, que vous ne vous êtes pas trouvée mal quand je me suis présenté pour vous épouser, dit M. Moutonnet d'un air timide. — Oh! mais moi, monsieur, c'est bien différent I... j'ai toujours eu un caractère, une force d'âme... Eugénie est aussi molle que vous!... Les demoiselles

I à présent ont des attaques de nerfs, et, de mon temps, on ne connaissait pas cela.

— Moi, j'aime beaucoup les femmes nerveuses, dit Dupont, cela annonce un épanchement de sensibilité qui... Au reste,

; j'ai reçu de la fleur d'oranger surfine de Grasse, je lui en ferai prendre tous les jours. Mais la voilà qui revient à elle, je crois... oui... son teint reparait... Voyonssur qui tomberason 1 premier regard.»

Le premier regard d'Eugénie fut pour Jeanneton, qui com- I prittout ce qu'il signifiait; la jeune fille rebaissa ensuite les ' feux, craignant également les regards de sa mère et ceux de son prétendu.

! « Allons, ma fille, dit madame Moutonnet, je vois que vous I êtes très-émue; je conçois que l'annonce de votre mariage...que l'idéô de quitter vos parents, peut produire cet effet ; remontez dans votre chambre jusqu'à l'heure du diner; prenez un peu de repos, et cela se calmera... Je vous l'ai dit, je vous oispense de vous rendre à la boutique aujourd'hui. Allez, ma

fille; vous connaissez maintenant nos intentions; plus tard nous vous reparlerons des dispositions qu'il convient de prcDb dre. Monsieur Dupont, donnez la maiu à votre fiancée...»

Dupont va prendre la main d'Eugénie, qui la lui abandonne sans prononcer un mot; le papa Moutonnet va enibrasser sa filJe; il ne voit pas les larmes qui obscurcissent ses beaux yeux, d'ailleurs sa femme dit que cela est naturel, et d'après cela M. Moutonnet est persuadé que sa tille est enchantée de ge marier. «Je te le disais bien, l'autre jour, que tu étais bonne à mettre en ménage, dit-il en souriant d'un air malin. Ah! c'est que, vois-tu, je sais bien, moi, qu'une iille... lorsqu'elle a dix- huit ans... peut tort bien...»

Un regard de madame Moutonnet a coupé court à la phrase du passementier, et l'éiùcier conduit Eugénie jusque chez elle; la pauvre entant se laisse mener sans lever les yeux sur son conducteur. Arrivés à la porte de sa chambre, elle va quitter M. Dupont; celui-ci, qai pense que le moment est favorable pour dire quelque chose de tendre à sa future, la retient par la main, et, après l'avoir saluée profondément, commence son compliment :

« Mademoiselle... il m'est doux de penser que... en sachant que je serai votre époux... vos beaux yeux... votre émotion Certainement... je suis bien sensible à ce témoignage nonéquivoiiue de la réciprocité qui... Si vous voulez bjen me lej permettre, je vous apporterai, ce soir, une demi-bouteille de brou de noix, c'est excellent pour l'estomac!... J'ai aussi desî pastilles de chocolat de santé à la v&nille, très-agréables au goût et...

— Je vous remeiôie, monsieur, dit Eugénie en saluant froidement l'épicier, mais je n'en prends jamais. » Elle ferme aussitôt sa porte aunpi de Dupont, qui reste quelque minutes sur le carré, en admiration devant la porte de la chambre d'Eugénie. « Parbleu, dit-il eutin, il faut avouer que j'aurai une femme parfaitement ^levée... Dieu laquelle éducation! .. quelle tenue!... et de l'amour! oh! pour de l'amour... il faut que je lui en inspire considérabloment, puisqu'elle s'est trouvée mal... c'e * excessivement flatteur.»

L'ami Dupont redosceml dans la boutique, où il trouve ïe papa et la m9iu;*ti .tuI, d'aj)rùs l'air joyeux de leur liitur

beau-fils, pensent que leur fille lui a dit quelque chose d'agréable ; tandis que Bidois, en le regardant en dessous, rit aussi de son côté.

« Eh bien, mon gendre, dit M. Moutonnet, vous avez l'air content; il paraît qu'Eugénie ne vous a pa^ mal reçu. .. — Oui, beau-père... oui, je suis content; votre fille ne m'a rien dit, mais c'est égal je l'ai parfaitement comprise... elle est adorable... c'est un trésor que vous me donnez-là... — Vraiment! dit madame Moutonnet; j'aurais bien voulu voir que ma fille résistât à mes volontés!... Lorsque je lui dis ; Voilà votre époux... elle doit obéir et se taire; c'est comme ça, monsieur que j'ai été élevée. Quand on m'a présenté pour mari M. Moutonnet, je ne l'aimais pas du tout... je dirais même plus, je le trouvais vilain... — Comment! mon cœur, vous me trouviez... — Oui, monsieur; vous portiez dans ce temps-là un habit cannelle; cela vous allait horriblement. Mais cela ne m'a pas arrêtée; je me suis dit, une fois mon époux, il portera tout ce que je voudrai. Enfin, monsieur, je vous ai épousé, et, Dieu merci ! je crois que vous n'avez pas lieu de vous en

repentir. — Non, certes, m'amour, je m'en garderais bien.

Ma fille fera comme moi, mon cher Dupont, et vous m'en direz des nouvelles. »

Pendant que les parents et le futur font entre eux toutes les dispositions nécessaires au prochain mariage, Eugénie, restée seule dans sa chambre, se livre à toute l'amertume de ses pensées. En quittant M. Dupont, elle s'est jetée sur une chaise; les larmes se sont enfin fait un passage; Eugénie sanglote : la vue decette jeune fille se livrant à sa douleur a quelle chose de si touchant, de si triste, que peut-être, si maiame Moutonnet la voyait maintenant, elle se sentirait atten- Irie... Mais Eugénie n'ose pas même pleurer devant sa mère.

Elle est depuis deux heures dans sa chambre, toujours mmobibe, laissant couler ses larmes sans songer à les Jssuyer, s'abandonnant à cette douleur morne, cent fois plus ruelle que les éclats du désespoir; car les chagrins muets innonçeut que l'âme est profondément afi'ectée,* et sont plus lifficiles à guérir que les crises violentes.

Eugénie passerait la journée dans cette situation; pour elle • temps ne marche plus : défendre à une jeune ÏÏiw (•'aimer,

fS; M. DUPONT

cVst lui ôter tout le charme de l'existence. On ne lui défend pas cela absolument ; mais il faudrait donc aimer M. Dupont, et, en conscience, pour Eugénie cela n'est pas possible; il n'y a aucun rapport entre elle et l'épicier, et l'amour peut-il donc naître où il n'existe aucune sympathie!

Un petit coup frappé légèrement à sa porte a fait tressailhr la pauvre enfant; elle sort d'un rêve, elle écoute : on frappe 4e nouveau. « Qui est là? demande Eugénie en tremblant. — Testmoi, mamzellej» répond une voix que la jeune fille reçonnait aussitôt. Elle court ouvrir sa porte, Jeanneton entre, et Eugénie se jette dans ses bras.

«Ah! ma bonne! » s'écrie-t-elle ; elle n'a pas la force d'en dire davantage; ses larmes l'étouiTent encore... « Eh ben| eh ben! dit Jeanneton. est-ce qu'il faut se désoler comme ça, se désespérer ainsi, se rendre malade?,.. Allons, allons, ne pleurez pas, mamzelle, ne pleurez pas. » Tout en disant ces mots, Jeanneton mêle ses larmes à celles d'Eugénie, dont elle voudrait pouvoir calmer les chagrins !

« On veut me marier, Jeanneton... — Eh pardi I il y a longtemps que je m'en doute. — Et tu ne me le disais pas? — A quoi bon vous faire de la peine d'avance? — On veut que j'épouse M. Dupont. — Joli bijou qui a Tair aussi embarrassé que la queue de ma poêle! — Je ne l'aimerai jamais! — Je le crois bien; pour vous il est trop laid, trop bête, trop vieux... Est-ce que c'est le mari qui vous convient? — Oh ! non, ma bonne, il ne me convient pas du tout!... Et puis il faudrait donc oublier Adolphe?... Ah tu sais bien que cela m'est impossible... Adolphe que j'aime tant, qui m'adore! — Ah, dame! celui-là est gentil... ce serait ben mieux vot' fait, s'il avait des écus. — Ah! Jeanneton pourquoi s'épouse-t-on pour de l'argent? — Pourquoi... pourquoi... Parce que l'on mange toute sa vie, et que l'on ne fait l'amour que dans sa jeunesse. — Ali', j'aimerai Adolphe toute ma vie, je mourrai s'il faut en épouser un autre. — Mourir!... Ah! je voudrais ben '*oir cela!... pourquoi se désespérer si vite? Ce mariage n'esl pas encore fait; ce n'est pas demain que tous épousez ce Dupont. Peut-être votre mère... — Elle veut ce mariage; tu sais bien qu'elle ne changera pas de résolution. — Ehl que Mni-MU? en iui parlant, en ^pleurant devant elle... Eh 1 moê

Dieu! qui est-ce qui pourrait vous résister?... — Ahl J«anneton, je n'oserai jamais lui dire que j'aime Adolphe. — Vous ne lui direz pas que vous aimez Adolphe ; mais vous lui direz que vous détestez Dupont. — Elle ne m'écoutera pas. «*• Si vous parliftz à votre père? — Tu sais bien que c'est inutile. — Oh! ça, c'est vrai... il vous promettra déparier pour vous, et il ne dira rien. — Tu vois bien, Jeanneton, que je n'ai plus qu'à mourir. — Eh! non, non,mamzelle, je ne vois pas çà!... Mourir, c'est toujours une sottise; vaudrait encore mieux épouser l'épicier... Du courage! nous verrons... on ne sait pas ce qui peut arriver... Mais il faut que je retourne bien vite ï ma cuisine ; je suis venue à la dérobée, parce que je me doutais bien que vous pleuriez ; mais nous nous verrons ce soir, et nous causerons plus à notre aise. — Oh! oui, ma bonne; mais lui!... lui!... je ne le verrai pas aujourd'hui; que va-t-il penser? — Vous le verrez demain, et si par hasard je le rencontre, je lui apprendrai ce qui se passe. — Ah! ma chère Jeanneton, que tu seras bonne!... ah! je t'en prie, tâche de le voir. — Oui, oui. »

Jeanneton s'éloigne, et Eugénie se sent presque calmée, il faut si peu de chose pour faire renaitre l'espérance dans un cœur de dix-huit ans! A trente on ne se console pas si vite, on a déjà perdu bien des illusions, et quand l'expérience arrire, le bonheur s'en va.

Mais Jeanneton ne peut pas ce jour-là rencontrer Adolphe ; elle est très-occupée, parce qu'on a du monde à diuer chez madame Moutonnet. La famille Gérard et le futur gendre sont invités : c'est le repas des fiançailles. La grosse tille n'a pas dit cela à Eugénie, de crainte de lui faire du chagrin ; elle retourne à sa cuisine, où tout est en l'air pour ce diner qu'elle prépare à contre-cœur, car elle sait que sa chère enfant n'y touchera pas.

On dine tard chez la plupart des marchands, parce qu'ils sont plus tranquilles quand l'heure de la vente o't passée. M. et madame Gérard, leur sœur Cécile et leur I: is*Fanfan arrivent à cinq heures et demie; ils sont en toil^ ie; ils ont cet air de satisfaction, de contentement que Ton ^ roit devoir prendre quand on va assister aux noces ou aux fiançailles de quelqu'un. Ce n'est pas que Ton s'intéresse au bonheur dos

futurs, mais on va s'amuser à une noce comme on irait s'amuser au spectacle; bien heureux encore les époux qui échappent à la critique de ceux qu'ils ont invités è partager leur bonheur!

On n'a pas encore dit aux Géraré la grande nouvelle, mais quelques mots jetôs par-ci par-là, l'assiduité de Dupont dans la maison du passementier, et enlin ce repas qui n'a pas lieu un jour de fête, tout cela fait soupçonner à la famille du parfumeur que ce dîner ne sa donne pas sans dessin.

Pendant que l'on échange les premiers compliments, et que Bidois prend du tabac, parce que la présence de M. Gérard lui fait mal à la tête, Dupont arrive, les poches pleines d'olives, de mendiants, de conlitures, et tenant sous chaque bras une bouteille de vin lin. Gela confirme les soupçons des Gérard, qui se regardent en souriant d'un air qui signitie : nous avons de viné la vérité. « Oui, oui. dit tout bas mademoiselle Cécile à sa sœur, on va marier la petite à Dupont... C'est singulier I d'après ce que j'ai remarqué le jour de la Saint-Eustache, j'aurais cru que... Mais nous verrons. »

La vieille fille n'en dit pas davantage, mais elle se promet bien d'éclaircir ses soupçons. Malgré son prétendu éloignement pour les hommes, mademoiselle Cécile avait lancé quelques œillades à M. Dupont, qui était un excellent parti; mais l'épicier n'avait pas répondu aux regards de la vieille demoiselle; et quoique celle-ci ne conserve aucun espoir sur M. Dupont, elle ne serait pas fâchée cependant de faire manquer son union avec Eugénie : ce serait toujours une petite vengeance.

« Mais où est donc cette aimable Eugénie, cette chère enfant? demande toute la société. — Je vois la chercher, dit madame Montonnet, elle est dans sa chambre, elle a éprouvé ce matin des émotions un peu vives... Mais je vais vous l'amener.— Oui, dit tout bas Bidois, je gage bien qu'elle aura les

yeux rouges nomme un lapin Ils diront sans doute encone

que c'est de ]oie. »

Madame Montonnet monte chez sa fille, qu'elle trouve assise tristement près d une croisée, d'où malheureusemeut on ne ▼oit que dans la cour. « Que faites-vous donc là, mademoiselle? dit madame Moutonnet d'un air sA^ère, en remarquant d'à.*

coup d'oeil Tair triste de sa fille, ses yeux rouges de pleurs, et l'abattement qui règne dans toute, sa personne. — Je ne fais rien, maman. — Ne deviez-vous pas penser qu'il était rheure de aescendre dinert — Je n'ai pas faim, maman. — Faim ou non, on dîne toujours... Mais on dirait, mademoiselle, que vous avez pleuré ?

Eugénie ne répond rien, mais elle tourne vers sa mère de* yeux suppliants, et qui sont encore pleins de larmes, » Eb bien ! mademoiselle que veut dire tout ceci? Pourquoi cet air pleurard?... Que signitie cette tragédie?... Est-ce parce que je vous marie que vous vous désolez?... Cela serait un peu fort!... Quand je vous donne un parti excellent, un homme qu'on peut mènera la baguette, vous devriez me remercier et être d'une joie... C'est vraiment bien la peine que je m'occupe de votre bonheur.

Eugénie fait un effort et prononce d'une voix faible : « Maman... c'est que je n'aime pas M. Dupont... — Vous êtes une sotte. Est-ce qu'on a besoin d'aimer son prétendu!,., — Mais, maman... — Mais, mais!... mademoiselle, qu'est-ce à dire encore?.., — Je ne \ oindrais pas... l'épouser... — Vous ne voudriez pas!... Est-ce bien ma fille qui parle?... Et quand j'ai résolu quelque chose, depuis quand vous permettez-vous des observations?... Je crois que vous voudriez raisonner comme votre père; que je n'entende plus de semblables discours. Dupont est riche, il n'a que quarante ans, c'est le meilleur parti que vous puissez trouver. Aujourd'hui yos fiançailles, dans un mois la noce, voilà qui est décidé, et que je ne vous voie plus cette mine rechignée qui me déplaît. Allons, mademoiselle, suivez-moi ; nous avons du monde à dîner, songez à avoir l'air décent et satisfait d'une jeune personne qui sait qu'on va l'établir. »

Eugénie renfonce ses pleurs et suit sa mère en silence. Elle aent bien que c'est en vain qu'elle essayerait de fléchir madame Montonnet; mais Janneton lui a promis de parler à Adolphe, et certainement Adolphe ne la laissera pas devenir la femme d'un autre •

C'est par ces réflexions qu'Eugénie tâche do calmer son chagrin et de retenir ses larmes; mais, malgré tous ses efforts, elle ne peut parvenu" à se donner un air gai, et lorsqu'eila

paraît dans la salle, où tout le monde est rénni, mademoi* selle Cécile voit se confirmer ses soupçons.

a Mesdames et messieurs, dit madame Montonncî; en prenant sa fille par la main et la lui serrant d'une manière significative, je vous présente ma filbet son futur époux, M. Jonas Dupont, y*

Pendant qu'Eugénie fait, par ordre de sa mère, une profonde révérence à la société, qui lui adresse les compliments d'usage, que Dupont reçoit d'un air enchanté, mademoiselle Cécilj tâche de déguiser, sous un sourire la grimace qui a contracté sa physionomie à l'annonce du mariage de l'épicier.

a C'est une union délicieuse, dit M. Gérard, qui, dans cette circonstance, ne voit que le plaisir d'aller à la noce; c'est Flore qui épouse Mars, c'est Ilébè qui s'unit à Ganymède... — Comment, dit Dupont, est-ce que Ganymède est le patron des épicier?— Non, pas tout à fait... Ganymède est un Dieu qui donne à boire... — Eh ben! mais en ce cas, il n'y a pas tant de différence : moi, je vends à boire et a manger. — C'est une figure que faisait Gérard, dit mademoiselle Eugénie. — Elle est jolie sa fifîure! » dit tout bas Bidois, qui a enfin quitté lo comptoir et vient diner avec la compagnie.

On se met à table. Eugénie est placée à côté de son futur époui; fii:iJ.iriie iMontonnet est en face de sa fille, sur laquelle eiÎ2 porte souvent les yeux, voulant par ses regards lui indiquer la figure qu'elle doit faire; lui faisant à chaque instant des signes, soit pour sourire, soit pour prendre un air gracieux, soit pour répondre quelque chose; mais madame Moutonnet se donue une peine inutile; sa fille baisse coustaminent les yeux et ne regarde pas sa mère; celle-ci. pour la forcer à lui prêter l'attention, imagine un autre moyen : la table est longue, mais n'est point très-large, et les personnes placées au milieu peuvent facilement atteindre les pieds de leur vis-à-vis : d'après cela, madame Moutonnet se décide à agir par-dessous lu table et a faire parler ses jambes, puisque PC8 yeux n'ont point de pouvci'*.

M. Géiard fait raitnalile et lo galaut, suivant sop ordinaire, ïl est placé à la gauche d'Eugénie, qui est entra lui et Dupont; mais comme Dupont n'adresse à sa future que des compliments mêlés de cannelle et de ca^jsonada, aux^ueU Etigêni«

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ne répond rien, le parfumeur tâche d'être plus heureux ; et Eugénie, qui ne voit pas en lui un homme qu'elle déteste, lui répond de préférence à l'épicier.

M. Mo»tonnet voudrait bien risquer quelques plaisanteries, quelque gaudriole sur les plai^irs qui attendeni îos futurs époux; mais sa femme lui a d<^tendu, oi toutes les fois qu'il commence une phrase, madame Montonnet lui jette un coup d'œil, qui fait expirer son discours sur son assiette. Madame Gérard parle de la toilette de la mariée; le petit Fanfan de la jarretière qu'il enlèvera comme le plus jeune garçon de noce. Bidois ne se permet pas de rien dire : il boit, mange et écoute en silence, se contentant de verser à boire quand madame le lui dit, et de s'otirir pour retourner la salade, après toutefois qu'on l'aura assaisonnée, chose pour laquelle il juge prudent de ne jamais se proposer. Mademoiselle Cécile parle peu, mais elle n'ôte pas les yeux de sur EngAnie, et un sourire moqueur vient errer sur ses lèvres lorsque par hasard elle regarde Dupont.

« Mais la mariée est bien siiencioi sc, ail madame Gérard. — Ma lille sait ce qu'elle se doit; une jf nue personne que Ton marie ne doit point, à cause de cela, rire et chanter comme une petite folle!... — Oh! il s- en faut bien que mademoiselle ait Tair de vouloir rire et chanter, dit madenioisel le f lécile en se pinçant les lèvres. — Cependant, reprend madiime Montonnet, je lui permets, maintenant qu'elle va être dame, de prendre part à la conversation. »

En même temps, madame Moutonne! fait aller ses yeux et ses pieds; mais Eugénie tient ses regaids baissés et ses jambes tout contre sa chaise, ce qui enii)èr,bo (ju'elle ne reçoive les coups de pied qu'on cherche à lui faire sentir. « Ohl se dit tout bas mademoiselle Cécile, je trouverai bien tout à l'heure le moyen del a forcer à nous prêter attention. »

Bidois, tout on rongeant un morceau de carcasse, seule partie qui lui revienne jamais lorsqu'on mange de la volaille, et qu'il a toujour l'air de recevoir comme une faveur, tout en maronnant de ce qu'on ne lui donne que des os; Bidois, qu voit tout et fait attention à tout, se dit en lui-même, en regardant Eugénie : « Si elle fait une ligure comme celle-là le jour de la noce^ ça ne laissera pas d'être ffail »

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On arrive ainsi au dessert. Eaj^t^aie est toujours silencieuse et garde la même ctmipiiance ; cependant madame Moutonnet fait souveut aller ses pit-as, el l'.royant rencontrer ceux de sa fille, elle a pressé fortefiient ceux de M. Gérard et de Dupont.

Le parfumeur, bien convaincu de son mérite ne se doute pas de la méprise; il croit que c'est Eiis^énie qui, n'osan* répondre devant tout le motide à ses K'alanteries, lui fait sous la table une tendre déclaration. Il soupire alors et lui lance des regards passionnés, en risquant quelques petits mots, à demi-voix sur le plaisir qu'il éprouve. Mais Eugénie ne voit pas les mines de M. Gérard et n'entend point ses soupirs étouliés; son cœur et son esprit sont bien loin de là.

Dupont ne sait d'abord ce que cela veut dire: en se sentant marcher sur le pied, il fait une t^rimace affreuse et va crier parce qu'on a touché à un cor dont il soutfre beaucoup.., meiis l'idée que c'est une marque d'amour de sa prétendue aiTête le cri qui allait lui échapper; il se contient, tâche au contraire de paraître enchanté, et remercie tout bas Eugénie en l'assurant qu'il est sensible à cette j.reuve de son amour.

Eugénie le regarde d'un air étonné et ne répond rien; mais Dupont paraît ravi, ce qui fait présumer à madame Moutonnet que ses pieds ont fait leur effet, et que sa tille a dit quelque chose d'agréable à son futur. D'après cela elle continue à jouer des jambes, et l'épicier et le parfumeur à faire des mines et à pousser des soupirs.

Mais cette pantomime ne contente pas mademoiselle Cécile, qui veut frapper le grand coup, et s'assurer si certains soupçons sont fondés. Elle amène la conversation sur l'hymen, ce qui ne lui est pas difficile, parle de plusieurs personnes de sa connaissance qui viennent de se marier : puis, feignant de se rappeler une chose assez indifférente : « Enfin, dit-elle, en regardant attentivement Eugénie, ce jeune homme qui était avec nous â votre fête, monsieur Moutonnet... vous savez... au bois de Romainville?... — Oui, oui, M Adolphe, notre <oisin, répond le passementier, tandis qu'Eugénie, en entendant prononcer le nom d'Adolphe, sent tout son sang refluer vers son cœur, et, sortant de sa rêverie, lève aussitôt les yeux sur ma* demoiselle Cécile.

-» Eh bien, M. Adolphe va aussi se marier... — Se marier 1... s'écrie Eugénie d'une voix émue, dont les accents décèlent ce qui se passe dans son âme, tandis que madame Moutonnet, fort étonnée de la conduite de sa fille, fait aller ses pieds avec plus de force encore, et tombant cette fois sur ceux de Dupont, force l'épicier à pousser un cri que lui arrache la douleur.

— Comment... mademoiselle... êtes-vousbien sûre?... balbutié? Eugénie, qui ne voit plus sa mère et n'a plus qu'une pensée.

— Oui, sans doute, je le sais de bonne part, répond avec malice mademoiselle Cécile. Je connais la mère de la demoiselle qu'il va épouser. »

La pauvre Eugénie n'en entend pas davantage, Adolphe inconstant, Adolphe se mariant à une autre I C'est trop de maux à la fois, elle ne peut les supporter ; elle se sent mourir et tombe près de Gérard, qui heureusement la reçoit dans ses bras.

Tout le monde se lève ; on entoure Eugénie. « Voilà le se cond évanouissement de la journée, dit Bidois en mettant dans sa poche le morceau de fromage qu'il n'a pas eu le temps de finir, cela promet pour l'avenir. — Eh mais! c'est bien singulier! » dit mademoiselle Cécile charmée en secret du succès de sa ruse, car on se doute bien qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ce qu'elle vient de dire ^u sujet d'Adolphe ; c'est le moyen par lequel la vieille fille a voulu s'assurer de l'intelligence qui existe entre les jeunes gens : intelligence qu'elle a fort bien remarquée au bois de Homainville, parce que rien n'échappe à une vieille fille qui cherche un mari. « Mais d'où peut donc venir cet évanouissement? Il me semble que je n'ci rien dit qui ait pu... Je parlais, je crois, de M. Adolphe... de son mariage... — Eh! mademoiselle, il est bien question de M. Adolphe, » dit avec emportement madame Moût mnet voulant faire trêve aux remarques malignes de mademoiselle Cécile, remarques qui lui font concevoir d'étranges soupçons qu'elle se garde bien de faire paraître maintenant, et qui pourraient alarmer M. Dupont, s'il était capable de les comprendre.

« C'est la chaleur... dit l'épicier, quoiqu'on soit au milieu de décembre et qu'on ne fasse jamais trop de feu chez M. Moutonnet. — Ce serait plutôt le froid, dit tout bas Bidois. — '

lOO M, DUPONT

C'est sa digestion, dit M. Moutonnet. — Mais elle n'a presque point mangé, répond mademoiselle Cécile. — C'est l'émotion naturelle d'une jeune fille qui apprend qu'on va la marier, dit madame Moutonnet. — Mais ne le sait-elle pas depuis ce matin? dit madame Gérard. — Eh! madame!... quand elle le saurait depuis huit jours 1... Je me suis évanouie sept fois le jour de me? noces... — Vous, mon cœur! dit M. Moutonnet, qui ne se rappelle pas cette circonstance; » mais un regard de sa femme le fait taire aussitôt.

<( Je vous répète que cela ne sera rien, » dit M. Gérard persuadé qu'Eugénie ne s'est évanouie que pour avoir le plaisir de tomber dans ses bras tandis que Dupont court dans la chambre, jette des verres d'eau sur les bras de sa future, lui fait respirer du vin pour du vinaigre, et lui frotte les tempes avec de la crème de moka. Mais tous ses secours ne font pas revenir l'intéressante malade, et madame Moutonnet juge plus sage de faire porter Eugénie dans sa chambre et d'envoyer M. Bidois chercher le médecin

Cet événement a chassé les plaisirs, et la société pense qu'il faut s'éloigner; car on ne va chez ses amis que lorsqu'on espère s'y divertir, et on les quitte bien vite lorsqu'ils sont dans le chagrin.

La famille Gérard fait donc ses adieux, en témoignant tout l'intérêt que lui inspire Eugénie. Dupont lui-même se retire, demandant la permission de revenir le lendemain de bonne heure savoir des nouvelles de sa prétendue, et M. Didois va avertir le docteur. Ainsi se termine la journée des fiançailles.

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