M 0 N S 1 E II U ET MADAME F E R N E L
qu'ici nous sommes obligées de faire nous-mêmes. Ainsi, je suis sûre que tu n'entends rien à une lessive.
— Oh! non.
— Eh bien ! ma chère, une lessive occupe trois jours et préoccupe une semaine , tous les trois mois. On a ensuite les ouvrières qui repassent, les confitures, les provisions d'hiver, sans compter les enfants, qui sont une occasion perpétuelle, indéfinie, de raccommodages : voilà de quoi refouler ces aspirations de jeunesse. Quant au cœur, il a, pour se satisfaire, l'affection d'un mari , l'amitié de quelques personnes et les œuvres charitables. Je suis inspectrice des salles d'asile, j'ai ma part de petits vêtements à faire pour les orphelins et pour les enfants pauvres ; ah ! les journées sont toujours trop courtes, et si l'on n'avait pas quelquefois les nuits!
— Mais ce n'est pas une existence de femme riche et intelligente que tu me décris là ! s'écria madame de Soligny, que l'idée de la lessive avait épouvantée.
— Au contraire; si j'étais une femme pauvre, je n'aurais pas le droit de songer aux autres, et si j'étais. tout à fait sotte, j'aurais sans doute des heures d'ennui, tandis que, si j'ai des regrets, c'est de ne pouvoir suffire à tout le bien que j'ambitionne.
— Ainsi, les arts, les livres, les choses de l'esprit, les émotions idéales, tu les a reniées, oubliées?
— Mais non, continua madame Fernel, j'aime la musique. 11 est vrai que je n'ai plus le temps d'apprendre des sonates et de supplicier mes voisins; je joue un peu pour moi, de temps en temps, pour distraire mes doigts qui se fatiguent de, coudre, et quand
Martha est méchante. Ce pauvre piano ! il m'a bien servi pendant la dentition de mes enfants. Nous avons aussi les concerts de la société philharmonique : il nous vient un ou deux artistes de Paris. Quant aux livres, j'en lis... quelques-uns. Je ne suis pas au courant ; mais avoue qu'il est impossible de s'y mettre.
Laure avait une façon si charmante et si naïve d'énumérer ses joies intellectuelles , que madame de Soligny était partagée entre une pitié dédaigneuse et une sorte d'admiration.
— C'est peut-être suffisant , se disait tout bas la parisienne. La lessive, les enfants et les concerts de province ! On peut donc se contenter de cela !
Et jetant les yeux autour d'elle, elle semblait demander à cette chambre où la clarté du ciel entrait et se jouait librement, comme la paix et l'innocence dans une conscience sans tache, si son amie n'oubliait rien, n'omettait rien, ne cachait rien dans l'inventaire de ses joies domestiques.
Le hasard fournit un aliment à son scepticisme. Elle aperçut , parmi les papiers posés sur la table , un numéro du journal troyen, celui-là même qu'elle avait reçu et qu'elle avait lu. Du journal au journaliste, la transition était facile : madame de Soligny se rappela la façon respectueuse dont M. Regnault lui avait parlé de madame Fernel ; elle voulut savoir de quelle façon madame Fernel parlait de M. Regnault. Mais Adèle s'efforça d'être adroite et de ne pas faire de question qui eût donné l'éveil.
Se tournant donc de façon à bien voir dans une glace placée entre les deux fenêtres le visage de son amie, sans regarder celle-ci, madame de Soligny re-
prit négligemment et avec une componction sournoise, comme si elle était jalouse du bonheur de madame
Fernel :
Ah ! pourquoi la vie parisienne nous donne-telle, à nous autres, des idées moins faciles à dompter,, à soumettre? Oui, tu es heureuse! tu n'as besoin que de la paix; à nous autres, ma chère belle, il nous faut aussi l'amour.
Madame Fernel tressaillit ; mais comme elle ne dissimula pas la rougeur subite qui couvrit son visage , madame de Soligny ne put savoir si cette émotion élait un aveu involontaire ou simplement une protestation pudique contre ce gros mot d'amour si brusquement introduit dans la conversation.
— je te scandalise? dit Adèle à son amie.
— Un peu ; on ne parle pas d'amour en province.
— Mais se prive-t-on seulement du mot?
— Je n'en sais rien.
— Bien vrai ?
— Que veux-tu dire ?
— Je veux dire que tu es trop belle pour qu'il ne se soit pas trouvé dans le nombre de tes amis un admirateur plus tendre.
— Adèle, tu oublies que je suis une vieille iemmc.
— Merci! ma chère; tu as mon âge.
— Oh ! non; je suis ton aînée de beaucoup. Les années de maternité, comme les campagnes, comptent double.
— Ma chère Laure, tu es coquette.
— Moi? demanda si naïvement madame Fernel, qu'on eût dit que sa conscience lui faisait un reproche et qu'elle voulait s'éclairer elle-même. Il est vrai que
tu t'y connais mieux que moi, ajouta-t-elle avec douceur et après une pause.
— Allons ! se dit intérieurement madame de Soligny, s'il y a un secret, il sera difficile à faire sortir : ces femmes de province ôtent les clefs à toutes les armoires. Je t'adressais cette question , reprit Adèle à haute voix, parce que j'ai lu ce matin dans le journal de votre ville un article sur les femmes de province et les Parisiennes qui m'a mise en défiance.
— Quoi! tu as lu déjà les journaux de la ville? demanda Laure avec surprise.
— J'ai fait mieux, j'ai fait connaissance avec les journalistes, avec l'auteur même de l'article en question.
— M. Regnault ? dit Laure avec une froideur un peu trop calculée.
— Avec lui-même. Nous avons voyagé ensemnle depuis Montereau. Il m'a beaucoup parlé de toi.
— Cela ne m'étonne pas, répondit simplement madame Fernel; il est notre ami; il vient ici souvent. C'est le partenaire assidu de mon mari et le meilleur camarade de ma petite fille.
— C'est un homme d'esprit, un peu présomptueux, mais de jolie figure.
— C'est un honnête jeune homme, continua gravement madame Fernel ; il vit avec sa mère dont il a soin, et ici tout le monde l'estime.
— 11 paraît qu'il ne tient guère à l'estime des Troyens, car je crois que son plus grand désir est de retourner à Paris.
— Il a raison, dit Laure, M. Regnault ne peut se confiner toujours en province; son talent ne s'y déve-
loppe pas à l'aise; tous ses amis lui conseillent de chercher un autre théâtre... Et tu devrais bien, quand tu seras de retour à Paris, tâcher de lui trouver des protecteurs.
— Ou des protectrices, interrompit en riant madame de Soligny, qui s'impatientait de ne pas avancer dans sa découverte.
— Tu suffiras bien , reprit madame Fernel en plaçant sa main sur la main de son amie , comme si elle eût tenu à lui prouver qu'elle n'avait pas de fièvre.
je verrai, dit madame de Soligny, et si rien ne le
retient... ici.
— Rien, ajouta Laure avec tranquillité.
Mais nous sommes folles de nous occuper de ce
monsieur, reprit Adèle qui , s'étant trop avancée , faisait retraite sans avoir remporté d'avantages. Nous avons tant de choses à nous dire!
— C'est vrai, ajouta madame Fernel; à ton tour maintenant : tu me dois un récit. Qu'es -tu devenue depuis la pension?
— Je me suis mariée, six mois après avoir quitté mon tablier de pensionnaire, dit madame de Soligny. Mon mariage fut une union parisienne , c'est-à-dire que je donnai sans amour ma main, qu'on ne trouvait pas trop vilaine, à un monsieur fort bien mis et d'une éducation convenable, qui m'épousait pour ma dot,
et qui me sut gré de n'être pas aussi laide que ma fortune pouvait m'autoriser à l'être.
— Mais , interrompit naïvement madame Ferne] , ton mari ne s'appelait-il pas Huard ? Quel est donc le nom que tu portes ?
— Voilà bien une réflexion de provinciale ! Tu sauras qu'il est aussi indiscret d'interroger une femme de Paris sur son nom que sur son âge. Je puis bien t'avouer pourtant que ce nom de Huard n'était pas harmonieux aux oreilles. Je n'ai pas de vanité aristocratique; je sais très-bien que mon mari n'était pas un Montmorency, et je n'ai jamais prétendu au blason : mais, s'appeler Huard et Huard tout court, c'est une infirmité notoire : nous avons pris le nom d'une terre, et il s'est trouvé heureusement que ce nom n'était pas trop disgracieux. Voilà pourquoi je m'appelle madame de Soligny. Est-ce qu'en province on n'a pas de ces luxes-là ?
— Oh ! nous marchons sur les traces de Paris.
— Mon mari était référendaire à la cour des comptes; c'était, dans toute l'acception du mot, un homme comme il faut. Je n'ai jamais eu à me plaindre d'un mauvais procédé, d'un manque d'égards; j'avais ma loge aux Italiens. Bien loin de diminuer ma fortune, M. Huard ou M. de Soligny, comme tu le voudras, songeait à l'augmenter, en demandant toutes les places qu'il pût occuper à la fois. Nous vivions en bon accord, je l'ai pleuré et je ne suis pas certaine parfois de ne pas le regretter.
— C'est ainsi que tu parles de ton mari ! dit d'un ton de reproche affectueux madame Fernel.
— Aimerais-tu mieux que j'en parlasse avec aigreur,
C'était un compagnon aimable, poli. Il a gagné un refroidissement aux courses de Chantilly ; le médecin m'assurait que ce n'était rien. Un soir, en rentrant d'une petite réunion à laquelle j'avais pu me rendre seule, je trouvai la famille de mon mari dans mon salon, appelée en toute hâte ; le mal avait empiré, et dans la nuit même M. de Soligny mourut. Ah ! c'est horrible, la mort d'un homme jeune et dans toute sa force !
Madame Fernel avait pâli ; elle avait pensé à la douleur épouvantable qu'un pareil malheur jetterait dans sa vie, et serrant les mains d'Adèle avec transport :
— Pauvre amie ! tu as dû bien souffrir !
Madame de Soligny regarda madame Fernel avec une surprise candide.
— Je serai franche, reprit-elle. La douleur que je ressentis n'était pas ce désespoir inspiré par la désunion éternelle de deux êtres qui se sont aimés; c'était un regret confus mêlé à une impression de terreur physique. La mort ne se voit pas à Paris : on a une façon rapide et discrète de nous l'escamoter, et c'est à peine si les gens qui suivent un corbillard sont persuadés qu'il y a quelque chose sous les élégantes tentures drapées par les tapissiers funèbres. Ce fut donc pour moi un spectacle brutal que l'agonie de M. de Soligny; plus tard, quand cette impression s'effaça, je regrettai ce compagnon courtois qui me donnait la liberté, au lieu de la diminuer, et je regrettai aussi de ne l'avoir pas aimé davantage. Je ne veux pas faire de subtilités; mais je ressentais presque un désappointement de ne pas souffrir plus. Je suis donc veuve depuis plusieurs années, veuve sans en-
fants, c'est-à-dire pouvant recommencer tous les rêves de jeune fille, mais libre de mes actions et de mon choix. Aussi, je suis bien décidée, si je me remarie, à n'épouser qu'un homme qui aura tout mon amour. Il est bien temps enfin que mon cœur ait sa part. J'ai l'expérience du monde; je ne me laisserai pas prendre à des dehors et à des faux semblants : je veux être aimée!
— Bien ! dit avec une sympathie encourageante madame Fernel dont les grands yeux bleus eurent un éclair.
Madame de Soligny parut surprise; un soupçon lui revint ; elle continua :
— Je veux être aimée, car je m'ennuie, et l'amour, comme je le comprends, doit être une agitation, un tumulte, une distraction perpétuelle.
Ce fut au tour de madame Fernel d'être stupéfaite; elle regarda son amie avec un air effaré.
— Tu veux aimer et être aimée pour te distraire ? lui demanda-t-elle.
— Mon Dieu! je veux aimer parce que je connais tout, excepté l'amour.* Les hommages que j'ai reçus pendant mon mariage ne m'ont jamais tentée.
— Je l'espère bien, s'écria madame Fernel avec un petit air effarouché.
— Oh! si la passion sérieuse et véritable était née, ce n'est pas M. Huard qui aurait été un obstacle.
— Adèle ! Adèle ! murmura Laure avec consternation.
— Ne te scandalise pas ; je n'ai pas été tentée et je ne suis coupable que par réflexion. Cependant, depuis quelque temps, il s'est présenté un parti, un soupi-
MONSIEUR ET MADAME FERNEL. 5j
rant qui m'alarme. C'est un beau gentilhomme qui ne remonte pas aux croisades, mais je n'ai pas d'ambition héraldique ; il est d'une belie prestance, il a de l'esprit; je sais que pour être mon mari il rompt tout un paquet de chaînes ; il me paraît docile et sérieusement résolu. J'ai peur de l'aimer.
— Épouse-le bien vite alors, dit madame Fernel.
— C'est qu'un second mariage , quand il est une faute, devient une faute sans excuse. Je l'épouserai probablement, mais j'éprouve jusqu'à présent pour lui un attrait mêlé d'intermittence qui m'alarme. Si je l'écoutais, et surtout si je le croyais, je serais déjà sa femme ; mais comme je devais lui donner une réponse aujourd'hui même, j'ai pris le chemin de fer pour aller à Lyon consulter une tante de mon mari qui est d'excellent conseil. Un accident m'a arrêtée à Montcreau; j'ai pris la route de Troyes, M. Regnault m'a parlé beaucoup de toi, je suis venue t'embrasser : voilà, ma bonne amie, tout ce que j'avais à te raconter. •
— Eh bien! moi, maintenant, je ne te laisse repartir que pour te marier î
— Aimable femme de notaire, tu travailles donc aussi pour la société de Saint-Régis? demanda madame de Soligny avec un sourire de douce moquerie. Va, ne prends pas tant de peine; je resterai quelques jours avec toi, et je repartirai libre, comme je suis venue. Si mon soupirant m'a été fidèle pendant huit jours!... alors je verrai.
— Folle et coquette! tu ris de ce qu'il y a de plus grand, de plus terrible en ce monde, l'échange de deux âmes et un serment !
— De quel ton tu me dis cela ! reprit madame de Soligny en regardant madame Fernel en face; tu parles avec l'autorité d'un juge qui n'a jamais faussé sa parole.
Laure eut un sourire de compassion et de modestie.
— Ne parlons pas de moi, dit-elle, ma tâche est douce, et je te souhaite un mari confiant et bon comme le mien, des enfants...
— Prends garde de faire trop de souhaits à mon intention, interrompit madame de Soligny, restons-en au mari ; je n'ai pas le goût des enfants.
Pour le coup madame Fernel perdit patience, et toute sa miséricorde ne put tenir contre cette réponse.
— Tu n'aimes pas les enfants! ah! je te plains. Que faites-vous donc de votre cœur à Paris ?
— Tu parles à peu près comme M. Regnault dans son article.
— Je n'ai pas besoin de consulter le journal pour me faire une opinion sur ces matières, repartit un peu froidement madame Fernel, qui se sentait instinctivement offensée et menacée par ces propos.
— Alors, c'est le journaliste qui te consulte, riposta madame de Soligny.
Laure se leva vivement, et on eût dit qu'elle jetait un regard d'effroi vers le grand tableau suspendu au fond de l'alcôve, vers ce confident, ce maître de sa conscience; mais, quand elle fut debout, elle se repentit de ce mouvement d'impatience, et, tendant la main à son amie avec un geste caressant et cordial :
— Voilà assez de questions pour aujourd'hui. Ta chambre doit être prête; j'ai entendu que l'on montait les effets. Veux-tu que j'aille t'installer?
— Je le gêne déjà, répondit madame de Soligny.
— Oui, tu me gênes, répliqua en riant madame Fernel : tu m'empêches de donner des ordres pour te recevoir dignement. Si M. Fernel, qui est allé faire son tour de la ville par les mails, rentrait, il ne me pardonnerait pas de n'avoir pas préparé en ton honneur, pour le dîner, quelque friandise qu'il adore.
— Allons! va mettre tes belles mains à la pâte; nous reprendrons cette conversation à l'endroit où nous l'avons laissée.
Et madame de Soligny passa son bras sous celui de madame Fernel, qui la conduisit à sa chambre à coucher. Celle-ci était située du côté du jardin, tendue de bleu, riante et fraîche. Elle plut à la Parisienne.
— Il me semble que je retrouve ma chambre de jeune fille chez ma mère, dit-elle avec un petit soupir.
— Tant mieux! tu feras des rêves d'innocence, lui répondit Laure en allant au sucrier placé sur la commode, pour s'assurer qu'il avait sa provision.
— Méchante! veux-tu dire que je n'en fais plus et que je suis un être perverti? demanda madame de Soligny en sortant un petit peigne de la poche de sa robe et en relevant ses bandeaux un peu aplatis.
— Oh non! répondit Laure; tu boudes seulement avec le chemin du paradis, et tu fais la coquette avec l'enfer.
— Toi, tu n'habites pas pour rien la rue du Cloître* Ah çà! mes belles saintes de province, vous en voulez donc bien aux Parisiennes et à Paris?
— D'abord, je ne suis pas une sainte, répliqua madame Fernel en riant; je te défends de m'appeler ainsi, surtout devant mon mari qui me trouve déjà
trop dévote. Quant aux Parisiennes, si elles sont jolies, bonnes et franches comme toi, on les adore : mais Paris, j'avoue qu'il me fait peur. C'est le Minotaure; il nous prend tout, à nous autres provinciaux, excepté nos défauts. Quand je pense que mes fils iront un jour là-bas faire leur droit!...
— Oh ! d'ici là, Paris sera converti.
— Comment y traite-t-on son âme, dans cette grande ville? dit avec une nuance de mélancolie madame Fernel. Si j'osais, je te ferais une question.
— Va! j'aime tes hardiesses.
— Eh bien! je suis sûre, ma bonne Adèle, que tu n'a pas été à confesse depuis notre sortie de pension.
Madame de Soligny avait les bras levés autour de ses cheveux qu'elle arrangeait ; elle les écarta sans les abaisser et partit d'un éclat de rire vibrant, perlé, qui rendit la pauvre Laure toute confuse.
— Tu te moques de moi, murmura madame Fernel en rougissant. Je suis bien provinciale, n'est-ce pas?
— Non ; tu es sublime de candeur et je t'envie. Eh bien! tu as deviné, ma chère nonnette, je ne vais pas à confesse.
— Je suis sûre que si tu restais seulement pendant six mois dans notre ville, tu y retournerais.
— Oh! cela est probable, dit madame de Soligny en riant. Au bout de six mois, je serais capable de
tout.
— Je veux essayer de te convertir, ma chère Adèle.
— Et moi, de te pervertir, ma bonne Laure.
— Je ne veux pas te défier, répliqua madame Fernel, car je serais bien capable par charité chrétienne de m' aventurer un peu pour te chercher sur ta route.
— Le gouffre a des séductions, prends-y garde.
— Oh ! nous n'en sommes pas encore à regarder dedans.
— Dame! je suis exposée, et tu as l'imprudence d'exposer tes amis. Ne me recommandais-tu pas, il y a une demi-heure, d'attirer à Paris votre journaliste, ce M. Regnault?
— Si nous continuons, dit madame Fernel en se retournant pour arranger les rideaux des fenêtres, je ne serai jamais prête à l'heure du dîner. Je te laisse un instant seule. Installe-toi, médite; je vais à mes pâtisseries et à mes crèmes. Si tu veux admirer la tour de notre cathédrale que nous irons visiter demain, tiens! la voilà ; on l'aperçoit de la fenêtre. On peut voir aussi trois clochers d'église de mon jardin et deux clochetons des couvents du voisinage. Si tu échappes à ces influences-là, ma bonne, tu seras bien maligne. Et sur ces mots jetés avec gaieté, madame Fernel ouvrit la Dorte et sortit.
Au lieu de descendre à la cuisine, elle entra dans sa chambre, où elle s'enferma au verrou, et là, tombant sur une chaise :
— Pourquoi Adèle m'a-t-elle parlé si souvent de M. Regnault? se dit-elle. Est-ce une plaisanterie? Estce un piège? M. Regnault se serait-il permis?... Non, non... C'est impossible.
Et après un moment de silence, de recueillement :
— Ah! mauvaise conscience! murmura madame Fernel en appuyant ses deux mains sur son cœur et en levant au ciel ses beaux yeux où toute la pureté de son âme se reflétait; c'est moi seule qui me fais injure, car c'est moi seule qui connais le trouble dont
je suis agitée. Je ne veux plus tressaillir intérieurement à ce nom-là.
Elle s'avança vers l'alcôve et s'agenouilla au prie-Dieu.
— Seigneur, dit-elle, vous qui lisez mieux que moi au plus profond de ma pensée, ne permettez pas que votre servante soit pusillanime et redoute les vains propos et les plaisanteries dangereuses. Vous savez si j'aime mon mari, mes enfants, mon devoir; rendezles-moi plus précieux encore et dissipez ce nuage impur qui pèse sur mon cœur depuis quelque temps. L'arrivée d'Adèle est un avertissement; je vous remercie de me l'avoir envoyée.
Courbant la tête sur ses deux mains jointes, l'honnête femme récita dévotement quelques prières. Quand elle se releva, une confiance superbe, une joie sainte illuminait ses yeux ; elle vint à la fenêtre pour ranger l'ouvrage auquel elle travaillait, avant l'arrivée de madame de Soligny; et comme elle touchait aux morceaux de drap, elle prit une des manches inachevées de l'uniforme de son fils aîné, la regarda comme si elle avait regardé ses fils et y appliqua ses lèvres avec passion.
— Oh ! mes enfants ! charme et récompense de ma vie, je serai toujours digne de vous. Votre souvenir me défendra contre les autres et contre moi-même. Allons ! ne faisons pas trop rire de moi, et cachons ce travail qui répugnerait à une Parisienne.
Ayant tout mis en ordre dans sa chambre, madame Fernel, rassérénée, jeta un dernier coup d'œil sur le crucifix de l'alcôve, comme une coquette eût regardé son miroir, et sortit pour aller s'occuper de ses devoirs hospitaliers.
Madame de Soligny, de son côté, réfléchissait.
— Laure est décidément bien changée, se disaitelle; la province l'a rendue dévote et prude. Pauvre femme! je l'ai scandalisée; elle n'aime pas que je lui parle du journaliste. Je lui en reparlerai encore, ou plutôt je le verrai ici, ce monsieur, et s'il y a quelque chose, je l'aurai bientôt découvert.
Sa femme de chambre entra pour défaire les paquets.
— Rangez mes robes dans ces armoires, lui dit madame de Soligny, nous resterons ici quelques jours.
Madame Fernel eut une conférence sérieuse et tint un véritable conseil de guerre avec Brigitte, sa vieille cuisinière. Brigitte avait vu le feu pour la première fois, trente ans auparavant; et, bien que née dans les environs de Troyes, elle n'eût jamais dépassé le département, elle s'était acquis une expérience qui ne craignait aucune comparaison. M. Jules Regnault la citait volontiers , à table , comme un des rares et solides arguments en faveur de la décentralisation ; Brigitte était célèbre. Il était bien constant que ses entrevues mystérieuses avec le cuisinier de la préfecture n'avaient pour motifs que les leçons données par elle lors des fameux dîners du Conseil général. J'aurais peur de la poétiser, en affirmant qu'elle était pour quelque chose dans le bonheur parfait de la maison
Fernel; mais je puis dire que c'était la fée des bonnes réunions ; elle avait des gâteries pour tous les âges, pour tous les sexes ; et, si la conscience de sa valeur et de son affection pour la famille Fernel la rendait quelquefois rebelle aux remontrances, on ne se fâchait jamais de ses fâcheries, car on savait qu'elle avait repoussé à diverses reprises les séductions venues de la Recette générale, où les dîners de la rue du Cloître excitaient une perpétuelle envie.
11 s'agissait, dans le cas présent, moins de prouesses héroïques que d'un système de raffinements quotidiens. Il fallait montrer à la Parisienne toutes les ressources du génie provincial et remporter une victoire éclatante, au nom de l'art familier, contre les souvenirs de l'art délicat et magistral des Véfours parisiens. Certaines ménagères, en province, croient volontiers que tout le monde, à Paris, vit de la cuisine de Véfour. Ce nom est pour elles un symbole , et Véfour leur paraît l'héritier direct des recettes culinaires de Sardanapale.
Brigitte elle-même, bien qu'elle se vantât, Dieu merci ! de n'avoir jamais su lire dans un livre de cuisine , n'était pas sans avoir une vague idée de ce modèle ; mais les Champenoises sont entêtées et elles inspirent la peur plutôt qu'elles ne la conçoivent. Brigitte avait le courage à la hauteur de l'ambition. Elle écouta les exhortations de sa maîtresse , comme un grognard écoute la littérature d'un ordre du jour avant la bataille. Elle regardait ses armes et polissait de l'œil le cuivre des casseroles destinées aux grands exploits. Quand madame Fernel eut fini, Brigitte prit la parole et énuméra toutes ses ressources ; elle eût effrayé un statisticien. Elle savait le marchand qui gardait les
plus beaux fruits, les meilleurs légumes. Ce n'est pas elle qui eût jamais couru le risque d'attendre la marée. Elle connaissait tous les arrivages et il ne se vendait dans la ville un poisson rare , un gibier curieux , une primeur, un objet de luxe enfin, que quand mademoiselle Brigitte l'avait refusé.
— Madame, dit-elle, .nous lui ferons goûter du brocbet à la broche à cette belle dame de Paris.
Le brochet cuit à la broche était un des triomphes de Brigitte. Elle était convaincue que le nom du poisson venait de la façon de le cuire, et elle méprisait quiconque ne traitait pas le brochet avec les égards qui lui étaient dus. De même que des gentilshommes condamnés à mort réclamaient fièrement le privilège d'avoir la tète tranchée et de n'être pas pendus, de même Brigitte réclamait toujours pour le brochet l'honneur de la broche et non pas la honte du court-bouillon .
Laure sourit.
— Oh! c'est encore trop tôt, Brigitte, mon amie n'apprécierait pas ton savoir, il faut la prévenir.
Brigitte se résigna à modérer son ambition. In menu simple, mais succulent, fut arrêté, et pendant que madame Fernel, qui se réservait pour elle-même la confection de certaines pâtes délicates et de meringues fondantes, dont le secret avait été une des gloires du couvent de la Visitation, prenait une jatte de porcelaine pour battre des blancs d'œufs et relevait les manches de sa robe sur son poignet, la vieille cuisinière, avec la solennité d'une prêtresse qui se dispose pour les grands mystères, nouait et serrait autour d'elle un tablier d'une blancheur éclatante. Comme je m'abstiendrai de faire plus amplement le portrait de
Brigitte, je puis bien avouer qu'elle était belle dans l'exercice de ses hautes fonctions.
Laure ne songeait non plus , en apparence , qu'aux friandises qu'elle voulait faire goûter à son amie ; mais dès que Brigitte eut pris un énorme panier, bien connu des marchandes, pour aller faire ses emplettes, madame Fernel, restée seule , dans la cuisine, eut un second accès de mélancolie. Elle rêvait, debout, soutenant d'une main son vase de porcelaine , tandis que de l'autre elle battait négligemment la mousse légère qui s'amoncelait et débordait.
Je ne sais pas si Werther, qui aima Charlotte pour de simples tartines, eût adoré madame Fernel, s'il , l'eût surprise dans l'étrange attitude que lui donnait sa méditation; mais je sais bien que M. Fernel, qui venait d'entrer dans la cour en ouvrant lui-même la grosse porte à l'aide d'un passe-partout, aperçut sa femme et s'avança jusqu'au seuil de la cuisine, la regardant et l'admirant avec un sourire.
— Eh bien ! Laure, à quoi penses-tu? lui demandat-il brusquement.
Madame Fernel tressaillit; la main qui battait les œufs sortit du rhythme et s'arrêta.
— Tu m'as fait peur, dit-elle à son mari, je ne t'ai pas entendu rentrer.
— Voilà ce que c'est que d'oublier famille, enfants, mari, pour ne songer qu'à réussir un plat.
Et M. Fernel, riant d'un beau rire, plein de franchise et de bonne humeur, vint déposer un baiser sur le front de sa femme.
M. Fernel avait une de ces physionomies heureuses qui inspirent la confiance, la sécurité, sans exciter
trop vivement aux expansions. Grand, fort, le teint rose, les yeux brillants, les favoris soigneusement étalés de chaque côté de ses joues, ayant un embonpoint qui n'allait pas encore à l'obésité, et qui s'arrêtait aux frontières de la forme, il était l'épanouissement de la santé et de la bonne conscience. Les chefs-d'œuvre de Brigitte et les bonnes œuvres de madame Fernel devaient également lui plaire.
Cette beauté mâle et gaie, cette virilité fleurie eût sans doute paru quelque peu matérielle dans un entresol de Paris ; mais , à Troyes , dans sa belle maison, dans l'air provincial dont il emplissait ses larges poumons, M. Fernel avait sa grâce particulière et sa finesse spéciale. S'il n'y avait pas de langueur et de mélancolie dans ses yeux, on y voyait une intelligence saine et droite qui ne perçait aucun voile, mais qui lisait tout ce qu'il fallait lire à ciel ouvert; le courage tranquille, la loyauté sans alliage, la bonté naïve et l'esprit indulgent, se révélaient aussi clairement en lui que si on eût étiqueté les différentes portions de sa tête. M. Fernel n'était pas un homme du premier mouvement, mais il avait toujours un fonds d'enthousiasme, maintenu, si j'ose ainsi dire, à l'état tiède, qui s'échauffait facilement et qui ne se refroidissait jamais. Généreux sans exagération, mais sans intermittence, hospitalier avec bonheur, il aimait l'aumône et I js repas copieux. « Donner du pain aux pauvres et des truffes à ses amis, voilà l'idéal, » disait-il souvent.
Laure souriait et ne se fâchait pas de ce que les truffes prétendaient récompenser le pain donné. Elle savait bien l'importance de la vie matérielle en province et se sentait plus certaine de garder son mari
par des plats fins que par des sermons. Ne s'abusanf. pas sur l'esprit de M. Fernel, ni pour l'exagérer, ni pour le diminuer, elle le savait capable de comprendre ce qu'elle était capable de deviner ; mais on eût dit que, par un accord tacite et pour ne jamais compromettre cette quiétude absolue de leurs deux âmes, les deux époux s'abstenaient des exercices intellectuels, moins par dédain que par crainte des inactions , des vertiges et des langueurs de la pensée.
A quoi bon creuser, analyser, quintessencier la vie? Ils marchaient, côte-à-côte, heureux, confiants, recevant et rendant réciproquement l'estime, se maintenant au niveau de leur entourage, ne cherchant pas de but au delà de leur horizon, et ne craignant pas de sensualiser un peu une existence qu'un fonds de sagesse inaltérable garantissait des grossièretés.
— Que veulent dire ces préparatifs ? demanda M. Fernel. J'ai aperçu Brigitte qui courait au marché, et je te trouve absorbée dans la confection d'une neige qui n'est pas faite pour moi seul.
— Tu vas le savoir, répondit madame Fernel, qui s'était remise à battre ses œufs avec un redoublement d'activité ; mais il faut m'aider. Donne-moi cette bouteille d'eau de fleur d'oranger.
— Voilà ! dit M. Fernel, qui obéit sans réflexion.
— Passe-moi cette farine.
M. Fernel s'exécuta avec une grâce parfaite.
— Maintenant que j'ai travaillé, puis-je savoir?
— 11 nous est arrivé une Parisienne ! Devine !
— Une Parisienne ! dit M. Fernel, qui s'éloigna instinctivement afin d'échapper au voisinage de la farine que sa femme commençait à agiter pour faire une
pâte. Une Parisienne ! mais nous ne connaissons personne assez intimement...
— Chut ! ne dis pas cela et ne parais pas étonné. Comment ? tu ne te rappelles pas ma bonne amie de pension, Adèle, que nous sommes allés voir dans la première année de notre mariage?
— Madame Huard ?
— Oui; madame Huard de Soligny. Appelle-la seulement de ce dernier nom.
— Mais, autant que je m'en souviens, c'était une élégante, une lionne, s'écria M. Fernel ; notre maison va lui paraître bien triste.
— Tu te trompes, repartit Laure en souriant ; ma chambre lui plaît fort et sa chambre ne lui déplaît pas. Adèle a trop d'esprit pour ne pas tenir compte de notre simplicité; toutefois, je veux lui donner une bonne opinion de mes talents, et je travaille pour elle.
— J'espère bien que Brigitte va se signaler, dit M. Fernel en se frottant les mains avec une satisfaction qui n'était pas dénuée d'égoïsme.
— Brigitte a mes ordres, et maintenant que j'ai préparé mes entremets, viens avec moi, je te présente.
— Je voudrais faire un peu de toilette, murmura M. Fernel.
— Je te le défends! dit Lanre en le menaçant du doigt. Elle tient à te connaître comme tu es.
Tout en parlant ainsi avec enjouement, madame Fernel, qui avait mis sur un des fourneaux allumés les friandises préparées par elle, poussa doucement son mari par l'épaule pour le forcer à se retourner,
et lui montrant sa petite fille Martha qu'une bonne d'enfants ramenait de la promenade :
— Si tu veux te faire beau, ajouta-t-elle, prends ce bouquet de roses qui arrive et montons vite... Martha ! viens embrasser ton père !
L'enfant accourut, fut enlevée dans les bras de M. Fernel qu'elle serra de ses deux petites mains, tandis que Laure dénouait le chapeau de sa fille , remettait les cheveux dans leur ordre ou plutôt dans leur désordre calculé et inspectait la toilette.
— Je te ferai des robes de grosse toile, disait en grondant la mère de famille qui découvrait des taches; ah ! mon Dieu, qu'est-ce que c'est que cela ? des mains toutes noires ! à quoi as-tu touché, malheureuse enfant?
— Maman, ce n'est pas ma faute! dit la petite fille avec un petit geste suppliant.
— Madame, dit la bonne, qui jugea le moment opportun pour intervenir, mademoiselle Martha a voulu, malgré ma défense, embrasser un petit ramoneur qui nous demandait la charité, et auquel elle n'avait plus de sou à donner ; c'est pour cela qu'elle a noirci ses mains.
Laure enveloppa sa fille d'un regard brûlant ; M. Fernel faillit l'étouffer de ses baisers; on lava les mains à la hâte dans la cuisine; on n'osa pas gronder, et le trio traversa la cour pour aller visiter la belle dame.
— J'ai bien envie d'aller inviter quelques personnes pour le dîner, dit M. Fernel en montant l'escalier.
Il éprouvait une certaine impatience de montrer la Parisienne à ses amis et de faire les honneurs de ceuxci à la Parisienne.
j — Y songes-tu? répondit Laure; vilain provincial! On dirait que nous n'avons pas d'intimité possible. Adèle ne se soucie pas sans doute d'être offerte si brusquement à la curiosité de nos connaissances. Si elle prolonge son séjour, nous organiserons quelque chose. Pour aujourd'hui, soyons jaloux et avares de sa présence». C'est le meilleur compliment que nous puissions lui faire.
— Tu as raison, répliqua M. Fernel, j'aurais pourtant voulu avoir Regnault, qui doit être arrivé.
— 11 viendra sans doute ce soir, répondit Laure, qui songeait à cette visite depuis le matin.
— Si j'allais seulement chercher les enfants au collège, dit M. Fernel, cela leur ferait tant de plaisir!
— Et à toi aussi, n'est-ce pas? grand enfant! C'est demain jour de sortie. Adèle fera connaissance avec eux, sans que leurs études puissent souffrir et sans que nous fassions tort à la discipline.
— C'est dommage.
— Tu te défies trop de toi, mon ami. Adèle sera contente de causer librement avec nous; réservons nos ressources pour le jour où elle commencera à bâiller. «
— Tu as toujours raison, conclut le mari, qui, voulant remercier sa femme, embrassa joyeusement sa fille.
— Prends donc garde de la chiffonner, dit Laure en souriant.
Elle prit Martha par la main, ne voulant pas en laisser le fardeau à M. Fernel, pour entrer dans L'appartement de madame de Soligny.
Adèle achevait sa toilette ; elle s'était préparée pour
le dîner. Sans songer à éblouir, elle voulait montrer quelques rayons. La coquetterie habile que madame Fernel avait déployée dans ses petits pièges gastronomiques, madame de Soligny la déployait à son tour dans ses moyens les plus ordinaires de séduction. Une robe de couleur claire, dont les manches ouvertes laissaient voir ses bras et dont le corsage ne montait pas jusqu'au cou, dessinait sa taille flexible. Un lambeau de dentelle en point d'Angleterre était entortillé dans ses cheveux, des bracelets brillaient à ses poignets. M. et madame Fernel, en entrant, échangèrent un regard et un sourire :
— Tu vois bien qu'elle s'attendait à une réunion un peu nombreuse! voulaient dire le regard et le sourire du mari.
— Tu vois bien qu'il s'agit de lui donner une bonne opinion de la province, et qu'elle nous traite avec trop de cérémonie, répliquaient de leur côté le sourire et le coup d'œil de madame Fernel.
Madame de Soligny s'avança avec grâce au-devant de ses amis. Elle était chez elle et les recevait comme si sa chambre eût eu ses fenêtres sur la rue de la Victoire.
■ — 11 ne manque que mes deux collégiens pour que tu connaisses toute la famille, dit Laure d'un ton maternel, en présentant son mari et en poussant devant elle la petite Martha, qui prit sa robe à deux mains pour faire la révérence.
Adèle tendit la main à M. Fernel et embrassa la petite fille avec la condescendance d'une femme du monde qui comprend toutes les illusions, sans les partager. L'entretien fut affectueux, c'est-à-dire,
banal. La présence de l'ancien notaire empêchait entre les deux amies le retour des confidences ou plutôt des petites provocations du matin.
M. Fernel se tira à son honneur de cette première entrevue. Sa rondeur polie et presque élégante, qui n'allait pas sans de brusques accès de timidité, plut à la Parisienne. Les natures simples reposent et quelquefois même inspirent les natures compliquées. Adèle avait conçu de l'ancien notaire une idée inférieure à l'impression qu'elle en recevait directement; la préface du journaliste était pour quelque chose dans cette surprise. M. Regnault n'avait pas traité le mari avec la même estime que la femme,
— Sans doute, ce n'est pas un aigle, se disait tout bas madame de Soligny ; mais je ne m'attendais pas à trouver un aigle en Champagne. Ce n'est pas non plus un mouton, comme il aurait bien le droit do l'être.
Après une heure de conversation, un petit silence avertit la compagnie qu'elle était à bout de compliments. Heureusement, Martha jouait au milieu du cercle. Les enfants sont des transitions merveilleuses et des prétextes utiles pour varier les discours qui s'alanguissent. Adèle loua la sagesse de l'enfant et demanda pour sa récompense que l'on descendit avec elle dans le jardin.
La journée d'ailleurs était magnifique. On était dans les beaux jours de l'automne; les arbres avaient encore de l'ombrage, mais ils le perdaient à chaque souille; les peupliers qui bordaient le jardin le long de la Seine irisaient trembler leur feuillage, comme des papillons d'or ; les parfums s'étaient envolés, et
l'on voyait fleurir dans les massifs, un peu dégarnis, le cortège des chrysanthèmes, ces pleureuses qui conduisent en souriant le deuil de la nature. Un lierre sombre, épais, montait de chaque côté le long des maisons voisines. Une sorte de petite chaumière était construite sur le bord de l'eau.
— C'est là sans doute que tu viens rêver? dit madame de Soligny en montrant le pavillon rustique.
Madame Fernel ne put s'empêcher de rire.
— Ah! ma pauvre amie, si tu as tant d'imagination, nous sommes des gens perdus, et rien ne trouvera grâce devant toi. Ce charmant pavillon, ce kiosque élégant est un lavoir où l'on bat la lessive dans la rivière. Attends quinze jours, et tu verras!
— Je ne m'en dédis point, le pavillon est joli. Vous êtes bien plutôt les gens d'imagination, vous autres qui poétisez ainsi au regard les objets d'utilité pratique. Ce jardin achève la maison, comme la maison reflète le bonheur de ses habitants.
Laure fut doucement émue de ce compliment, qui rachetait quelques malices de la matinée. Quant à M. Fernel, il ne songeait pas à protester, mais il dit tant de mal de son jardinier qu'il semblait s'excuser modestement d'être heureux à si peu de frais.
On se promena jusqu'au dîner. Madame de Soligny ne dissimula pas qu'elle avait un appétit féroce ; le grand air, le voyage, la préparaient à faire honneur aux surprises combinées de Brigitte et de madame Fernel.
Le dîner fut un hymne dans ce petit concert du bonheur conjugal chanté par la maison. Brigitte avait eu d'heureuses inspirations. 11 n'y a pas de génie spé-
cial ; et l'on dirait que, pour dresser un menu, il faut joindre aux qualités indispensables la stratégie, la diplomatie, l'harmonie, la couleur : or, la vieille Brigitte avait tout prévu, tout combiné, mais dans la mesure discrète du programme. Pas une fausse note! pas une discordance de tons! Les gâteaux et les meringues de madame Fernel furent appréciés et applaudis, comme des sonnets détachés du poëme.
Madame de Soligny admira dans tous ses détails cette prodigieuse industrie de la vie domestique en province. Elle trouvait aux dîners de madame Fernel un charme analogue à celui qu'elle avait constaté dans sa chambre à coucher. Ce n'étaient pas des prodiges ni des prodigalités : c'était la grâce mystérieuse , intime, que la volonté répand sur tout. Adèle avait vu des tables plus somptueuses, mais elle n'en a va il jamais vu une seule où les convives fussent plus visiblement installés au banquet de la vie réelle, je veux dire de la vie à la fois idéale et matérielle. A Paris, on achète, on commande son luxe et ses félicités: en province, on les crée, on les amasse goutte à goutte; à chaque fleur qu'on respire, on murmure en soi : Je l'ai plantée, je l'ai vue naître! La joie se double d'un sentiment artistique; chaque meuble, chaque détail a en lui un rayon de votre âme, un reflet de vous qu'il vous renvoie. A Paris, on vit chez son tapissier et l'on mange les dîners de son restaurateur officiel; en province, on vit bien chez soi et de soi-même 1
Madame de Soligny, avide d'émotions, ayant toujours en elle ce fonds d'ennui qui est l'état normal, la crise endémique des Parisiennes, Comprenait tous ces raffinements de la vie intérieure qui lui était révélée
pour la première fois, et sentait entrer dans son cœur un peu de jalousie, avec la perception de ces plaisirs doux, de ces effusions tempérées.
— Eh quoi ! se disait-elle avec malice, l'art d'engraisser serait-il donc le secret pour être heureux? Ils ont rogné les ailes à leur esprit et ils se sont fait des plumes un charmant oreiller. Ah! je ne savais pas qu'il y eût tant de poésie dans la vie plate.
Et tout en mêlant une épigramme et du dépit à son hommage, la Parisienne mordait aux sucreries apprêtées pour elle, s'extasiait tout haut sur chaque plat qu'on lui faisait expérimenter et trouvait que M. et madame Fernel étaient vraiment un fort beau couple, installé dans une maison très-confortable et vivant d'une vie qui ne lui répugnait pas.
— 11 ne me reste plus qu'à connaître leurs amis, ajoutait madame de Soligny; je suis pour eux un extra. Il se mettent en frais pour me plaire ; mais leur ordinaire intellectuel, quel est-il?
Malgré ces objections, Adèle, qui ne s'était peut-être jamais demandé sérieusement si elle était heureuse, se sentait en présence du bonheur incontestable et l'examinait avec un mouvement d'envie. Le bonheur qui fait des envieux court des risques. Nous verrons si M. et madame Fernel n'en couraient aucun.
On monta dans la belle chambre après le dîner. Un peu avant neuf heures, ce qui n'est pas trop tôt en
province, M. Jules Regnault se présentait rue du Cloître; madame de Soligny lé reçut comme une vieille connaissance et lui tendit la main. Le journaliste, qui avait salué avec respect madame Fernel, prit cette main fine et blanche et se permit de la serrer doucement.
— Vous vous connaissez? demanda M. Fernel stupéfait.
— C'est-à-dire que nous avons fait ensemble le voyage depuis Montereau jusqu'ici, répondit Adèle, et que nous avons beaucoup parlé cfe vous.
— Allons ! je suis dispensé de la présentation, reprit en riant M. Fernel, moi qui la préparais .comme une surprise !
— Une surprise ! dit madame de Soligny.
— Notre ami Regnault sert à nous taire envier l'esprit parisien dont il a rapporté une ample provision, et en même temps à faire croire au dehors que la province a de l'esprit.
— Prenez garde, interrompit Jules Regnault, vous allez me faire juger trop sévèrement.
— Oh ! mon opinion est toute formée, dit madame de Soligny.
— Tant pis I car alors je suis condamné.
— Vous n'en savez rien et vous doutez de l'impartialité de mon amie, dit à son tour madame Fernel.
Le journaliste allait continuer ce badinage; mais Adèle, qui ne jugeait pas à propos sans doute de le poursuivre plus longtemps, se pencha sans affectation vers madame Fernel, comme si elle reprenait à demivoix une conversation interrompue par l'arrivée de M. Regnault.
Les habitués de la rue du Cloître furent tour à tour présentés à madame de Soligny, dont nous connaîtrons bientôt les impressions sur chacun d'eux. La soirée prit de la solennité de la présence d'une étrangère. On se mit très-tard à une table de whist pour affecter de n'avoir pas l'empressement de gens qui se couchent très-tôt. Je crois qu'on doubla les enjeux par respect humain. M. Fernel, fier de l'impression produite par madame de Soligny, demandait tout bas l'avis de chaque nouveau venu.
— C'est une grande amie de ma femme, disait-il avec une forfanterie naïve, une femme des plus élégantes. Elle est fort riche et son salon est célèbre à Paris.
Les excellentes intentions de M. Fernel le trompaient un peu, et il ne croyait pas mentir, ni exagérer. Le journaliste, qui se sentait observé, étudié par la Parisienne, et qui avait le pressentiment d'une partie décisive à jouer pour son avenir, se montra d'une diplomatie vraiment supérieure; il fut galant, sans empressement, envers madame de Soligny, respectueux, sans émotion indiscrète, envers madame Fernel. Interrogé, comme il l'était toujours, sur les variations de la température politique, il montra qu'il savait donner des nouvelles, car la science de bien dire se trahit jusque dans les faits divers. Il se garda bien def poser en homme important, mais il sut sans affectation faire apprécier son jugement et son expérience.;
M. Jules Regnault, nous l'avons dit, était au physique un assez joli garçon ; il y avait dans sa physio-, nomie régulière un mélange de gravité et d'esprit qui trahissait de la volonté et de l'ambition. Toujours mis avec une élégance puritaine, ne portant pas de bijoux,
et observant la mode comme un homme de tact qui suit le courant, sans se laisser emporter par lui, il avait dans sa prestance une dignité voulue et réussie qui plaisait au premier abord , qui faisait réfléchir au second. i — Vous ressemblez à un auditeur au conseil d'État, lui disait souvent le préfet du département de l'Aube, qui se promettait de le recommander vivement au ministre, quand lui-môme serait changé de préfecture; car il faisait trop de cas du journaliste pour se priver des services que celui-ci pouvait lui rendre. Pourtant, il se croyait de bonne foi son protecteur, et Regnault, qui ne se faisait pas d'illusion, l'honorait publiquement de ce titre. Hélas ! combien de protecteurs qui ne sont que des obligés vaniteux !
Si Jules avait une grande ambition, il avait aussi de la conscience. Il était encore à l'âge où l'on essaie de bonne foi l'accord de l'égoïsme et de la vertu. II n'était pas plein d'illusions sur les moyens de parvenir, mais il avait la fierté de trouver un secret qui le dispensât de s'abaisser et de ramper, pour gravir au sommet. Avait-il du cœur ? Dans le sens de Corneille, peut-être; dans le sens de Racine, je ne sais pas. Il chérissait tant sa mère, pour laquelle il se résignait à végéter en province, que toute sa tendresse restait au logis. Je ne veux pas dire qu'il gardait comme une vestale le feu de sa jeunesse; mais il avait eu des amours sans aimer. Pouvait-il aimer? Je n'en doute pas. Voulait-il aimer? je l'ignore, et lui-même l'ignorait. La nécessité de son avenir, le besoin de son intelligence, passaient avant le besoin de son âme; il n'était pas cuirassé contre l'éclair des beaux yeux; mais il était embarrassé entre leur charme et l'appât
d'une destinée glorieuse. Enfant de ce siècle positif, il ne voulait sacrifier aucune chance positive à aucune espérance idéale. L'équilibre l'eût satisfait; mais le sentant impossible, il hésitait à choisir et il redoutait l'amour qui'eût été une Capoue, comme il redoutait l'âpre désert de l'ambition.
Voilà pourquoi Regnault était attiré par ce besoin de respect, d'adoration, vers madame Fernel ; et voilà pourquoi il éprouvait le désir de produire une impression favorable sur madame de Soligny, belle, riche, aimable et sans doute ambitieuse. Je me hâte d'ajouter que Regnault n'avait aucune fatuité mesquine : il se savait beau garçon ; mais il ne comptait pas sur la grâce de son visage , s'estimant trop pour vouloir vaincre par l'apparence, et aspirant avec trop de violence à l'estime sérieuse, pour y prétendre par la séduction de la vue.
Jules Regnault eût été un avocat distingué ; il était un écrivain de talent. Le journalisme le tenta : la politique lui semblait la seule spéculation et la seule action digne d'un homme intelligent. Quant à ses opinions, qui n'ont rien à voir dans ce récit, elles participaient du trouble dans lequel il vivait. Enclin par nature à l'opposition , il servit par hasard le gouvernement ; mais il le servit sans dévouement, avec une résignation loyale. Mécontent des autres et du hasard qui avait contrarié ses instincts, blessé des résistances du sort, il était souvent sarcastique et railleur; mais la bonté était le fond de sa nature, et il se fût jeté au feu pour sauver les gens qu'il condamnait à un auto-da-fé.
En somme, au moral comme au physique, Jules
Regnault plaisait, sans avoir parmi les jeunes gens de son âge d'amitié bien solide. Je dois dire, au surplus, que la jeunesse manquait à Troyes. Les fds de familles ordinaires se préparaient à Paris au choix d'une carrière, et ceux qui, étant fort riches, n'avaient pas d'état, se faisaient de leur inutilité une aristocratie qui leur défendait de fréquenter les esprits laborieux. Voilà pourquoi le journaliste cherchait sa société parmi les personnes graves, et pourquoi il se sentait isolé, quand il sortait des deux ou trois salons où il était accueilli.
La soirée se prolongea assez tard. Laure n'osait donner le signal de la retraite, et chacun se croyait obligé de prouver à la Parisienne qu'on savait aussi en province retrancher la moitié des nuits du sommeil pour en faire honneur à la causerie. Ce fut madame do Soligny qui, prétextant la fatigue du voyage, se retira enfin, par pitié pour les yeux qu'elle voyait clignoter autour d'elle.
Quand M. et madame Fernel furent seuls :
— Eh bien ! comment la trouves-tu ? demanda Laure à son mari.
— Jolie, spirituelle , mais terriblement coquette. Si., j'étais à la place de Regnault...
— J'y avais pensé déjà, dit la vaillante mère de lamille.
— A propos, ajouta M. Fernel en regardant sa femme avec un petit sourire , prends donc modèle sur sa façon de s'habiller. Tu avais l'air d'une abbesse à côté d'elle. Je ne sais vraiment pas où vous choisissez vos modes, vous autres. Ne pourrais-tu pas avoir des manches un peu plus ouvertes, car tu as de jolis bras,
et au lieu de ce vilain nœud de ruban qui t'étrangle, laisser paraître ton cou qui n'est pas à cacher?
— Paul , y songes-tu ? dit madame Fernel ; vouloir que je m'habille de cette façon !
— Pourquoi pas ? est-ce que ta modestie en souffrirait ?
— Adèle est une mondaine, et moi, je suis une mère de famille, une ménagère !
— Ta ! ta ! ta ! si tu le voulais, tu serais plus belle qu'elle.
— Oui; mais je ne le veux pas, repartit d'un ton demi-sérieux madame Fernel. Pourvu que tu m'aimes, je me trouve assez coquette.
— Ah voilà ! c'est votre défaut à vous autres, vertus de province : vous êtes tellement sûres de vous et de nous que vous ne songez plus à plaire à vos maris.
— Te déplairais-je ainsi , mon ami ?
— Tu sais bien , Laure , que tu es pour moi la plus séduisante comme la meilleure des femmes, répondit l'ancien notaire en l'embrassant.
— Eh bien ! alors, je n'ai pas à changer de mode, repartit madame Fernel. Quand tu voudras voir de jolis bras et de jolies épaules, je décollèterai ta fille, mais à la condition de ne pas l'enrhumer. Maintenant, bonsoir, vilain tentateur, va rêver à la belle Parisienne.
Et tout en parlant, madame Fernel conduisait doucement son mari vers la porte. Celui-ci regarda sa femme, voulut répliquer ; mais Laure ne consentit pas à en entendre davantage; elle lui mit en riant la main sur la bouche :
— Laisse-moi, il est tard; j'ai toutes mes prières à dire, et demain malin je dois présider au nettoyage
de la maison avant le réveil de madame de Soligny.
M. Fernel haussa les épaules, avec une admiration un peu dédaigneuse, et se retira, n'osant pas rester.
Laure ne put s'empêcher de penser aux dernières paroles de son mari :
— Paul est fou de vouloir que je m'habille comme Adèle. Que diraient ces dames, si elles me voyaient les épaules nues et les bras découverts ?
Tout en parlant, madame Fernel était sortie de sa robe qui venait de tomber à ses pieds. Elle se tenait devant la glace, elle eut la tentation de s'y regarder.
— Il a raison, murmura-t-elle avec un faible sourire ; je pourrais, sans honte, affronter la comparaison.
Elle étendit son bras blanc, vit le reflet satiné qu'une lampe placée derrière elle projettait sur le sommet de ses épaules. Mais cette contemplation fut un éclair; une pensée traversa l'esprit, la conscience de madame Fernel. Le souvenir de Jules Regnault lui vint. La crainte, la peur d'être coquette pour lui, quand elle semblerait ne l'être que pour son mari, la lit tressaillir.
— C'est moi qui suis folle , dit-elle en s'éloignant de la glace. Mon Dieu! que la paix du cœur est donc fragile!
Elle pria dévotement, elle alla embrasser sa fille qui couchait dans un cabinet voisin, sous la garde d'une bonne d'enfants, et, quelques minutes après, elle s'endormait, les mains jointes, les yeux fixés sur le grand crucifix d'ivoire qu'elle distinguait vaguement dans la nuit de l'alcôve et sur son fond de velours, comme une lueur, comme une sorte de voie lactée.
Madame de Soligny fut ravie de sa première journée.
Le calme de cette maison, le petit mystère qu'elle s'était donné la tâche de pénétrer, le sourire engageant de ses hôtes } tout l'invitait à rester. Ce ne fut pas cependant sans penser beaucoup à M. de Preize qu'elle se décida à prendre le parti de prolonger son séjour, au moins pendant une semaine ou deux. Mais le sophisme qui avait servi à Adèle pour justifier sa lettre lui vint encore en aide.
— S'il se résigne à mon absence, dit-elle, c'est qu'il n'est pas digne que je retourne à Paris.
Les femmes en général , les Parisiennes en particulier, ont une logique flexible qui se plie aux circonstances ; ce sont des casuistes imperturbables qui ne sont jamais au dépourvu ; et ménageant les intérêts sérieux de son cœur, avec le plaisir que son esprit trouvait à se retremper , à se délasser dans ce milieu paisible , madame de Soligny transigea de cette façon :
— Je resterai ; mais je lui écrirai tous les jours ! Tous les jours! c'était beaucoup, d'autant plus que
les premières fois la lettre fut longue. Il devait peutêtre arriver de la résolution d'écrire ce qui était advenu du ferme propos d'aller à Lyon. Madame de Soligny devait encore dérailler en route ; mais il sembla dès le début que la ville de Troyes n'aurait jamais assez de papier et assez d'encre pour suffire au besoin d'expansion de la Parisienne.
Le lendemain donc de son arrivée , après une première promenade à travers la ville , après une visite obligée aux monuments , c'est-à-dire aux églises , madame de Soligny profita du moment où son hôtesse retournait à ses surprises culinaires, pour s'enfermer
MO NS I E U R E r M A D A M E ¥ E R N E L.
dans sa chambre et pour écrire la seconde épitre que voici au Parisien de la rue de Londres :
<( Mon ami ,
« Si vous m'épousez , jurez-moi de consentir à habiter la province pendant quelques mois de l'année. Comprenez bien ce que je vous demande, ce n'est pas la campagne avec ses verdures et ses béatitudes hygiéniques : c'est la vraie province, dans une belle et vaste maison , dans un coin de rue silencieux , dans la rue du Cloître, par exemple, et dans la ville de Troyes, en un mot.
« J'ai retrouvé ici une de mes bonnes amies de pension; je suis installée chez elle. Madame Fernel est riche; son mari est un ancien notaire; on me gâte de toutes le^ laçons ; je vous écris dans une belle chambre gaie et riante ; j'entends sous mes fenêtres les entants qui jouent, deux collégiens roses et timides comme des jeunes filles et un petit lutin en jupons qui a cinq ans. Mon ami, je vous le jure, avec nos simagrées mondaines, nos besoins d'esprit, de lecture, de théâtre, nous sommes insensés, j'allais dire brutalement, nous sommes bêtes. Ah! que l'on vit mieux ici! on a de l'esprit quand on peut ; on lit quand on veut, mais on veut rarement ; on ne va pas au théâtre, parce que c'est un péché; mais on fait des dîners superbes: <»:i dort dans des lits garantis des cauchemars; on respire un air spécial pour calmer le sang et pour détendre les nerfs; on devient bon. Je fais ce que je peux pour trouver des malices, pour taquiner madame Kernel, mais l'indulgence me pénètre.
u 11 n'est pas jusqu'à ma toilette qui ne subisse l'in-
84 MONSIUER ET MADAME FERXEL
fluence de la province. Ce malin, je suis sortie, coiffée à la mode de Paris, c'est-à-dire avec un délicieux chapeau qui pose sur la pointe de la tête, et qui ne cache ni le front ni les cheveux. Je voyais bien que ce chefd'œuvre de la rue de la Paix faisait l'envie des belles dames que nous rencontrions; mais quand j'ai vu venir ma bonne amie , madame Fernel , avec un bon gros chapeau sans prétention, qui la coiffait tout à fait et qui répandait sur sa figure angélique une ombre caressante, une lumière tamisée, j'ai été tentée d'arracher la fiction qui me laissait la tête nue et de demander aussi un de ces chapeaux respectables qui donnent au visage la mélancolie d'une chapelle au fond d'un porche de cathédrale. Croiriez-vous que M. Fernel a eu le mauvais goût de me trouver charmante, et de reprocher à demi-voix à sa femii]£ d'avoir des chapeaux impossibles ?
a À propos, ne soyez pas jaloux. M. Fernel, malgré ce que je viens de dire, est un mari en extase. .Mais l'extase n'amaigrit pas, et les faquirs provinciaux se portent comme des chanoines. Je veux rester ici huit jours, quinze jours ; je prends des leçons de bonheur domestique; je crois même que je m'entendrais tout comme une autre à fabriquer des plats sucrés qui sont le triomphe de madame Fernel. Ne m'enviez pas ces joies pures, candides ; laissez-moi les savourer tout à mon aise, et je vous promets, en revanche, de décider certaine tête folle à accepter le joli petit joug sentimental que vous mettez votre point d'honneur à lui imposer.
u Je ne savais pas en vérité qu'il fût si facile de vivre loin de Paris, et, au premier aspect, la ville de ïhi-
MONSIEUR ET MADAME FERNEL. Sî>
bault le chansonnier m'avait paru refrognée comme une porte de prison. Mais c'est une des coquetteries de la province de cacher ses mérites. Sonnez à une de ces grandes portes qui ne rient jamais, et dès que vous serez entré, la ville mesquine, aux rues mal alignées, mal pavées , mal lavées , disparaîtra : vous vous trouverez dans le monde cosmopolite, dans celui qui connaît les pièces nouvelles et qui lit les livres à la mode. Mais l'esprit ne se subtilise pas à Troyes comme à Paris. Il y a une enveloppe solide à toutes les intelligences, et vous aimeriez les tables copieusement servies, les façons adorables avec lesquelles ces trappistes d'un nouveau genre se répètent à chaque rencontre : Frère ! il faut vivre!
« On vit ; oui, c'est là la merveille ; on vit fort bien, je crois même qu'on vit mieux et plus réellement à Troyes qu'à Paris. Pour ma part, j'ai perdu ces abominables souffrances d'estomac auxquelles vous ne vouliez jamais croire, mauvais cœur, estomac impitoyable! La maison de M. et madame Fernel est la maison de santé des âmes. C'est mon bon génie qui m'a conduite et qui a fait dérailler le convoi de Lyon. Ne croyez donc pas qu'on ne fasse que manger, bâiller et médire en province : c'est à Paris que la bouche s'occupe à dire du mal, à vivre de poison et à se tordre d'ennui.
« Madame Fernel est une femme intelligente, qui a la pudeur de son esprit et qui cherche à apprendre lr latin, en cachette, pour aider ses fils dans leurs versions. Elle est un peu trop dévote ; mais si les femmes de province n'avaient pas ce défaut-là, il faudrait le leur donner, tant elles sont charmantes dans leurs pe-
MONSIEUR ET MADAME FERîsEL.
tites façons de faire la révérence en entrant à l'église, de s'occuper des choses de la confrérie, de broder des devants d'autel pour la paroisse ou des tapis de foyer pour leur curé.
« M. Femel est un brave cœur; il n'a pas été assez longtemps notaire pour n'avoir pas conservé de la jeunesse et de la gaieté ; il vous plairait , comme il m'a plu, par un air de franchise, de loyauté, de courage.
a J'ai fait le whist avec les principaux habitués de la maison : un avocat , un propriétaire du voisinage , un médecin et un journaliste. J'ai été très-étonnée de ne pas entendre annoncer M. le curé ou M. le vicaire de la paroisse ; mais mon amie m'a expliqué comment, en raison même de ses habitudes religieuses , elle trouvait de bon goût de ne pas attirer, plus qu'il ne convenait à ses amis , les ecclésiastiques avec lesquels elle était en relation.
— Mon mari respecte ma conscience, m'a-t-elle dit: je respecte ses habitudes. Nous avons deux ou trois fois dans l'année des dîners d'apparat pour lesquels j'invite M. le curé, et quelquefois mieux encore; j'ai reçu monseigneur l'évêque ; mais on fait ici de trop bons dîners, ajouta-t-elle, pour que j'expose ces messieurs à des tentations fréquentes.
a La société? vous la voyez d'ici. L'avocat a une cravate blanche ; il aime à pérorer ; il ressemble à tous les avocats. Son nom m'a fait rire comme symbole : il se nomme Babel; et quand on pense qu'il fait de la confusion des langues, des textes et des raisonnements, sa principale étude, on est frappé, comme d'un phénomène providentiel. M. Babel est une illustration et un grand conquérant ; il sauve les têtes, il perd les
cœurs. Il veut se ranger, m'a-t-on dit ; et sa présence dans la maison Fernel est une première politesse faite à la morale. Ce n'est pas encore aussi décisif que d'aller à confesse; mais c'est déjà quelque chose.
« Le propriétaire, M. Cavalier, est un ancien négociant. Je ne sais pas encore ce qu'il a vendu; c'est peut-être de l'esprit, car il est complètement retiré des affaires. Le journaliste de la localité, dont je vous parlerai plus loin, m'assurait que M. Cavalier était mal nommé et qu'il représentait bien plutôt la monture que l'écuyer. Il est à Troyes l'effigie du cheval de bois , oublié par des Grecs de Champagne : c'est un gros bonhomme qui vise à la politique. Actionnaire principal du journal ministériel, il est de ceux qui appellent encore le résumé de la Bourse « le thermomètre de la confiance publique. » Il est très-riche, et son ambition serait d'être député ; mais il n'ose pas l'avouer, sa femme le lui défend. Il vient jouer au whist, dans l'espoir de rencontrer quelque prêtre et de s'insinuer, en vue de l'élection future, dans les bonnes grâces du clergé, assez puissant à Troyes : or, je vous ai dit que les prêtres ne viennent pas souvent le soir chez madame Fernel, et M. Cavalier, qui a sa petite pointe voltairienne, n'ose pas faire encore un pas en avant. Il reste à la rue du Cloître; il y restera longtemps.
<( Le médecin m'a ravie. Croiriez-vous qu'il n'a pas de canne à pomme d'ivoire, de perruque, de culotte courte? Comment écrit-on les romans? Non, mon ami, c'est un monsieur convenablement mis , d'une bonne grosse taille et d'un âge raisonnable, laid comme Danton le conventionnel, mais d'une laideur illuminée par
la bonté et par le devoir ; ce Champenois est tout simplement un héros. Il parle comme un diable, il jure même à l'occasion, devant madame Fernel, il se moque des femmes douillettes, il malmène les malades; mais il soigne les pauvres pour rien, mais il complote avec mon amie des bonnes œuvres, et il pleure, le malheureux, les malades qu'il perd. Le docteur Bourgoin est toujours eh route, à cheval, en voiture : c'est l'activité en personne, c'est le travail, c'est la santé. 11 n'a pas une clientèle, il a toute la ville et les environs. Bien qu'il soit plus souvent sur pied que dans son lit, le brave homme trouve encore le temps de ne manquer aucun spectacle, aucun concert, aucune réunion intéressante ; il est régulier le soir au whist de madame Fernel , comme il est exact le jour à ses visites de l'Hôtel-Dieu.
u Je n'ai pas osé lui tendre la main, à ce médecin si charmant et si laid, qui semble apporter la bonne santé dans ses poches, comme les joujoux qu'on distribue aux enfants ; mais je me suis fait tâter le pouls par lui. Ah ! quel grand médecin ! 11 m'a dit que j'étais malade de Paris, et il m'a ordonné quinze jours de province. Le docteur Bourgoin a d'assez mauvaises opinions; c'est pour cela qu'il n'est pas décoré; mais on assure que, s'il voulait ne pas se signaler par son opposition, on lui tiendrait compte du bien qu'il fait, des aumônes qu'il répand. L'entêté met son point d'honneur à garder sa boutonnière vide : ce médecin-là ne ferait pas fortune à Paris.
« Tous ces renseignements qui vous importent peu, sans doute, mais que je vous envoie par scrupule, par conscience , et pour mettre un gâteau de miel entre
les dents de votre jalousie , m'ont été transmis par le visiteur assidu de la maison Fernel, par un journaliste de beaucoup d'esprit, à l'avenir duquel je veux vous intéresser, M. Jules Regnault. Celui-là est véritablement l'ami de la maison, l'ami de M. Fernel qui lui serre les mains à lui briser les doigts, l'ami de madame Fernel, l'ami des enfants, mon ami aussi. Ce M. Regnault a peut-être l'étoffe d'un homme politique. Je ne savais pas que, pour rédiger ces petites feuilles locales qui servent en province à faire des sacs pour les raisins, on eût besoin de gens d'esprit; mais c'est là encore une des surprises qui m'ont le plus étonnée.
(( Je ne vous parlerai pas de la ville : elle est en train de s'embellir, c'est-à-dire qu'on détruit le plus qu'on peut les vieilles masures historiques et qu'on bâtit à la place des masures prétentieuses, mais alignées. Vous comprenez qu'on ne m'a pas fait grâce d'un pilier d'église, d'un vitrail, d'une statuette: j'ai trouvé tout cela fort beau, et je crois en effet que cela doit être admirable. Les promenades sont délicieuses, mais elles ont de vilains noms. J'ai vu un petit chemin ombragé, égayé de ruisseaux, de jardins; on m'a dit sérieusement que ce paradis s'appelait le Pied de Cochon. On m'a aussi parlé de la Vacherie. Voilà la poésie troyenne.
« Mais cet idéal nourrissant me plaît ; les gens sont bons. Je n'ai pas encore vu les belles dames de la ville, et j'ai demandé à en voir le moins possible. En rcvanche, j<i crois qu'il a suffi d'une demi-journée de promenades et de courses pour que je fusse signalée, vue, critiquée par tout le monde.
— J'aurai des visites, m'a dit madame Fernel, quand je lui ai parlé de ces regards curieux.
« En effet, on va venir contempler à domicile la Parisienne ; mais j'ai juré de ne pas me montrer.
« Voilà, mon ami, le détail complet de ma première journée. Comme les voyages développent les goûts littéraires! je n'ai jamais tant écrit. Vous recevrez, si vous êtes bien sage, une lettre pareille tous les jours. Je vous vois sourire en effilant votre belle moustache noire. — Elle s'ennuie et ne veut pas l'avouer, murmurez-vous dans votre pitié superbe. — Eh bien ! non, je ne m'ennuie pas, et si je vous écris, c'est pour vous faire apprécier le dévouement et la constance d'une amie qui ne vous oublie pas au milieu de ses petits bonheurs. Hier, quand, à table, M. Fernel a porté galamment ma santé et a bu à mes espérences, j'ai pensé à vous et j'ai vidé mon verre tout entier à vos succès , j'allais dire à notre bonheur.
« Je n'efface pas ce dernier mot ; mais, si vous voulez qu'il devienne une réalité, méritez de devenir mon maître en commençant par m'obéir, et n'oubliez pas qu'il me faut une place dans un des journaux de Paris pour transplanter la petite pousse d'homme politique que je viens de découvrir. J'oubliais de vous faire part d'une grande découverte qui vous prédestine à devenir Troyen malgré vous; il y a ici un faubourg, un bien vilain faubourg, par parenthèse, qui porte votre nom. Seriez-vous suzerain du faubourg de Preize sans me l'avoir déclaré? Vous n'échapperez pas à la pro- "»nce. Vous y viendrez, mon ami, vous y viendrez.
« Adèle. »
Nous n'avons pas l'intention d'épier, de scruter tous les épanchements épistolaircs de madame de Soligny. Cette lettre qui complète , au point de vue d'un de nos personnages essentiels, le tableau que nous avons essayé de tracer de la vie de province et de la physionomie champenoise , nous suffira pour le moment. Adèle écrivit régulièrement pendant huit jours; elle tenait un journal quotidien de ses impressions; puis, peu à peu, sa verve s'alanguit, le style s'écourta, le papier fut trouvé trop grand ; on diminua le format. Un jour Adèle se sentit prise d'une migraine au moment où elle allait prendre la plume, elle remit sa lettre au lendemain. Mais le lendemain est un préjugé; il n'existe pas, il est le prétexte, le subterfuge décent de l'oubli.
Qu'il nous soit permis, avant de poursuivre notre récit, de publier la réponse de M. de Preizc à la lettre de madame de Soligny :
« Madame ,
« Je ne suis pas jaloux de la province , ni de votre hôte, ni même du journaliste que vous me recommandez; mais je souffre de votre absence, et, quand je ne pourrai plus attendre, j'irai avec des pistolets à la ceinture , un sabre au côté , vous enlever aux enchantements de la ville de Troyes. Vous êtes cruelle et charmante ; je vous en veux de cette fuite, mais je vous remercie de vos lettres : vous me désespérez en allant loin de moi ; vous me ravissez en condamnant vos jolis petits doigts à m'écrire tous les jours une longue épître, un premicr-Troyes, comme dirait votre journaliste.
<( Les portraits que vous m'envoyez doivent être ressemblants. Il manque un original parmi ces types, c'est la figure d'un homme d'honneur qui ne sait pas plaider sa cause comme votre avocat, qui se flatte d'être un cavalier supérieur à votre marchand enrichi, qui n'a pas les ressourcesde dialectique du rédacteur en chef de la feuille locale, qui ne se flatte pas d'être aussi laid que le médecin bourru et bienfaisant , mais qui met humblement sa vie à vos pieds et qui veut imiter votre hôte, ce bon M. Fernel, sur ce point qu'il adorerait perpétuellement sa femme. Dites un mot, et ce personnage va sonner à la porte de votre amie.
« Je ne sais si vous avez raison d'aimer la province ; mais je me sens bien près de haïr Paris, Paris où vous n'êtes plus.N Je me creuse la tête pour trouver quelque moyen de vous attirer ici , sans invoquer l'intérêt égoïste de mon attachement ; mais j'ai peur de vous éloigner par les arguments destinés à vous rappeler. Si je vous disais que je meurs de chagrin , vous ririez; si je vous disais que je vous rends votre liberté, vons en profiteriez. J'aime mieux laisser parler seule la voix de votre conscience, de votre justice, puisque je n'ai pas la ressource d'éveiller celle de votre amour. Restez, revenez, consentez ou ne consentez pas à devenir ma femme, vos caprices, vos férocités peuvent me faire souffrir ou me faire mourir, sans rien changer à l'inaltérable attachement que je vous ai voué et à l'humble soumission de votre serviteur,
« Charles de Preize. »
— Des galanteries et pas de sentiment vrai ! murmura madame de Soligny après sa lecture.
La coquette se félicita de nouveau d'avoir quitté Paris et elle résolut d'autant plus de prolonger son séjour, sans cesser toutefois d'écrire. Mais nous avons déjà dit comment ses intentions épistolaires , après avoir été fort actives dans les premiers temps, se refroidirent peu à peu et se trouvèrent enfin paralysées.
11 faut avouer d'ailleurs que la vie provinciale, si douce qu'elle parût à la Parisienne blasée sur les joies excitantes du monde et de l'esprit, est monotone dans son harmonie et expose à des redites continuelles. Sans anticiper sur notre récit, nous pouvons dire encore qu'il vint un moment où les confidences de madame de Soligny à M. de Preize furent interrompues moins par l'hisuHïsance et la stérilité des émotions que par l'embarras où se serait trouvée la jeune veuve de laisser voir ou de laisser deviner les sentiments nouveaux qui l'agitaient.
Paris appartient à tout le monde, c'est la patrie universelle ; mais, en revanche, les Parisiens sont partout chez eux. Il semble notamment que les Parisiennes voyagent avec leur atmosphère, et que si elles respirent partout en liberté, c'est qu'elles ont apporté avec elles le seul air qu'elles puissent respirer. Au bout de deux ou trois jours on eût dit que madame Fernel était la femme de charge H madame de Soligny la véritable et seule maîtresse de la belle maison de la
rue du Cloître. Cette usurpation se fit sans effort, sans scandale, sans que personne la pressentît, la soupçonnât. ; en rangeant ou en dérangeant quelques objets dans sa chambre, en laissant sur les meubles quelques bijoux, en ouvrant un nécessaire de toilette, en mettant sur la cheminée dans un vase une fleur cueillie par elle ; avec un parfum envolé d'un sachet, avec rien, Adèle changea l'air, la lumière, la vie de son appartement ; elle fut chez elle, et pour ne pas troubler madame Fernel dans ses soins domestiques, pour ne pas paraître indiscrète en introduisant un peu de bruit dans le salon silencieux, ce fut aussi chez elle qu'elle reçut les visites.
Les commensaux de la rue du Cloître, Jules Regnault en tête, encouragés, accueillis avec cette grâce familière de la Parisienne oisive pour qui tout interlocuteur est bon, et avec cette habileté de la femme du monde qui tire une étincelle du moindre caillou, contractèrent l'habitude de venir à certaines heures de la journée former un cercle, sans préjudice des réunions du soir, qui appartenaient à madame Fernel.
L'avocat Babel ne demandait pas mieux que de renoncer à ses résolutions vertueuses et pacifiques; encore cette grande conquête, et il s'en tenait aux lauriers de la cour d'assises. Cette charmante femme était une ambition à plusieurs fins : on pouvait par elle arriver à une préfecture ; en tout cas, à l'amour élégant et à un mariage. Maître Babel rayonnant de ses trente-cinq ans, de ses cheveux blond-hardi qui frisaient avec grâce, était donc fort assidu ; il s'échappait tous les jours de l'audience et venait plaider en