‹ Monsieur le curé d'OrezonChapitre 10 sur 14 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Sur la tombe de Cécile était un magnolier mélancolique. En cet après-midi d'avril, sous son énorme bouquet de fleurs éclatantes, dépourvues de feuilles, la duchesse et Monsieur le curé d'Ozeron s'assirent après avoir long-uement prié.

La petite muette, toujours docile, cueillait à quelque distance des violettes et des cardamines, semblait s'intéresser aux pauvres pierres grises ornées de couronnes de perles défraîchies.

La duchesse avait vu le jour, en l'an de grâce 1864, sur ce miroir d'azur qui rend joyeuses les créatures, entre Bombirilz et Ortègue, à Chanteluze. Là, au bord d'un gave capricieux comme une chèvre d'argent, au pied d'une montagne bleue comme la corolle de la gentiane ou de l'aconit, en face d'une autre montagne aussi bleue, se dresse l'antique château de sa famille dont je m'applique en vain à taire le nom.

Le bel été qui la vil naître, et revenir de la capitale durant les grandes vacances, jusqu'après son inariag"e, initia l'enfant à la splendeur de la vie. Son âme épousa, si je peux dire, la vallée, devint amie des chants solitaires, de Tombre, du pêcheur de truites isolé au o^rand soleil sur l'éperon caillouteux qui divise l'eau vacillante. Le paysage la pénétrait comme le soleil cette eau. Et c'était comme un cri de joie, dès le lever à neuf heures, lorsque la porte du salon s'ouvrait sur la terrasseincendiéedecapucines, où le grandpère aclievait de déjeuner dans un bol colorié. Il la prenait contre lui, posait sa joue sur sa joue et, lui montrant toute cette caresse lumineuse dont la main du Créateur modelait la ligne perdue dans la hauteur, il s'écriait : Bénigne! Regarde! Regarde ce qu'a fait le bon Dieu. Envoielui un baiser! Et Bénigne, d'un geste de son bras rond, envoyait un baiser, comme une fleur sonore, au ciel nu.

Il y avait, à quelque cinquante ans de distance, une étrange similitude entre cette éducation religieuse et sentimentale de Bénigne, et celle * qu'avait reçue, de son aïeul, le saint prêtre et poète qui fut le guide de Monsieur le curé d'O-

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zeroii : avec cette différence que Bénigne enfant ne se trouva point plong-ée dans l'atmosphère de tristesse qu'entretenaient malgré eux le père et le grand-père du pasteur d'Abrecave. Autour de la claire figure de Bénigne, il n'y avait que des blés et du soleil, tandis que les moissons entrevues par le petit garçon qui aima Cécile, si belles qu'elles fussent, étaient entourées de nuit.

A l'âge de dix ans. Bénigne goûta plus pleinement encore cette lumière qui débordait en chantant de la coupe de la vallée. Elle descendait jusqu'au torrent, suivie d'un chien et d'un agneau. Elle y rejoignait son père très jeune encore, que la récente guerre de 1870 avait privé de l'usage d'un pied. Il lisait sur la berge, où les fleurs fourmillaient, quelque ouvrage de piété ou quelque poème qu'il refermait le plus souvent lorsqu'il voyait venir à lui son enfant pareille à une pèche de vigne. Ils jouaient ensemble. Puis la mère de Bénigne les venait retrouver, apportant le goûter. Et, dans l'eau qu'on lui versait dans sa timbale, la petite fille croyait boire l'écume fine de ce gave qui continuait de rouler sa clarté dans la paix.

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Assez souvent la maman de Bénig-ne arrivait sur la pelouse, tenant sur son bras deux larges livres qui intriguaient l'enfant, parce qu'ils étaient entièrement écrits à la main, en grosses lettres, sur une substance plus dure que celle du papier, et dont on lui avait dit que c'était du parchemin. Elle les tendait en souriant à son mari qui ouvrait l'un ou Tautre. Et Bénigne entendait alors s'envoler des lèvres de son père des paroles qui étaient comme la musique du vent et des ruisseaux. Elle demeurait silencieuse, émue, intrig-uëe, se demandant comment cet espèce de souffle pouvait s'exhaler de ces larges lignes inégales, tirées comme des sillons, et où le soleil tombait par endroits comme des baisers d'or à travers l'abri des chênes.

Une sorte de frisson sacré passait dans ces cahiers, et Bénigne le sentait courir en elle, noa point qu'elle comprît le sens des grands vers qui le provoquaient, mais elle voyait parfois ses père et mère verser des larm.es. Quand ces volumes étaient refermés. Bénigne pouvait lire sur l'un, en gros caractères : « Céciic-iS3o », et sur l'autre : « Marie-ïS'âH ». C'étaient les deux poèmes d'amour et de douleur qu'à son entrée

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au Séminaire, en i844, Monsieur le curé d'Abrecave, qui en était l'auteur, avait remis à l'aïeul paternel de Bénigne. Celui-ci, mort assez récemment, les avait confiés à son fils qui savait, aussi bien que sa femme, admirer ces chefs-d'œuvre uniques, destinés à ne jamais affronter le public cl à passer par le feu à la mort du prêtrfr-poète. Ainsi, au bord des eaux estivales. Bénigne avait été bercée plus d'une fois, dès son enfance, par la grande âme religieuse du chantre endormi dans la solitude d' Abrecave. Et, les lectures ayant continué, adolescente elle avait fini par connaître par cœur plus d'un passage de ces amours ineffables dont, tour à tour, avaient été l'objet Cécile la frêle épouse, et Marie la petite infirme enterrée contre son père. Bénigne venait d'avoir seize ans: elle revenait, pour la douzième ou treizième fois, dans ce pajs qui était pour elle l'image d'une Terre promise. Jamais jeune fille plus éclatante de pureté ne s'enfonça dans les bois de Chanteluze. Dans sa robe bleu pâle, quand la chaleur d'une longue course faisait perler une rosée sur la rose de son visage, elle apparaissait comme la grâce ignorante de sa fraîcheur, pleine de sève et de confiance et de

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joie et de rire et d'amour. Elle était une de ces merveilles, si chastes et si limpides qu'elles jettent parfois le trouble autour d'elles. Ce n'était pas, encore du moins, son cas. Si jamais son cœur d'églantine n'avait soupçonné la plus légère brise, jamais la transparence de sa grâce n'avait donné prise à un grand regard indiscret. L'enfant voilait encore l'adolescente, comme l'azur se fond avec la première grappe du filas. Cependant une harmonie circulait dans les veines de Bénigne: celle des poèmes du curé d'Abrecave, qu elle avait entendus et qu'elle s'était assimilés. L'accent religieux, austère même, de ces vers sans précédent, avait permis que l'on en fît souvent lecture devant elle. Ses père et mère ne tenaient en réserve ces beaux chants que dans la crainte que l'incompréhension du plus grand nombre ne les déflorât. Mais, devant leur Bénigne qu'ils formaient soigneusement, qu'ils instruisaient dans la doctrine qu'ils suivaient eux-mêmes, ou devant d'autres chrétiens capables d'entrer dans les vues élevées de ces deux œuvres, et d'en goûter l'art pur, ils n'hésitaient point à les produire. Jamais une plus noble mélodie n'avait étendu ses ailes sur l'amour et

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la douleur. Et celle mélodie résonnait dans ce cœur de seize ans, tantôt comme Tcclio des cuivres au matin d'une Fête-Dieu, tantôt comme un o-las dans la paroisse épaisse et douce.

L'amour qui s'élevait de l'un des poèmes, comme le parfum du tilleul sur la route crépusculaire, ravissait Bénigne. Elle l'entendait, assise au bord d'une grotle pavoisée de digitales, dans le choc sourd de l'eau rebondissante, puis pulvérisée. Elle voyait les époux entre les lignes de ces strophes dont chaque syllabe était comme un oiseau dans une double haie. La limpidité de lair dans la fontaine et de la fontaine dans l'air lui représentaient deux existences unies dans la Loi. La nappe d'arc-en-ciel qui, après avoir touché la roche, s'érigeait en une gerbe de perles, c'était le bouquet de fiançailles transfiguré dans la lumière éternelle.

Bénigne élevait davantage les yeux à mesure que montait plus haut la poésie du saint d'Abrecave. Ce grand amour, dans le deuxième cantique, n'était plus qu'un sanglot solitaire perdu dans l'altitude inaccessible, la plainte d'une clarine là où le dernier brin de buis se perd dans l'abîme. Elle s'unissait de cœur à l'agonie de la

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p-'lite infirme, comme elle s'était mêlée à la naissance de Tamour de Cécile dans la nuit tremblante. Elle s'arrêtait devant chaque tombe d'enfant qui lui rappelait celte Marie du poème, morte en i838, et son oraison montait vers la Mère de douleur et elle lui demandait la paix pour l'humble desservant et ^rrand poète qu'elle savait s"être réfua^ié dans la montueuse Abrecave.

Que faisait-il, dans cette retraite ? Elle avait interrogé, on lui avait répondu qu'il était, maintenant, septuas;-énaire. Et elle s'attendrissait en songeant à ce vieillard qui s'était dépouillé de tout. Ses père et mère l'avaient été visiter l'an dernier. Ils avaient rapporté d'Abrecave un mince bulletin paroissial rédigé à la main par Tobscur apôtre. On y lisait les morts et les naissances, le commentaire d'un Evangile, et de petits détails sur les soins à donner aux troupeaux.

Bénigne grandissait ainsi, ne connaissant rien de l'amour et de la mort que ces deux poèmes; ne désirant rien savoir en deliors d'eux. Ils l'avaient bercée, dans son plus jeune âge, surla pelouse en pente où son père les lisait à sa mère

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€i elle les avait, si Ton peut dire, reçus peu à peu dans son cœur aussi naturellement que le souffle de cette lumière qui inondait la terrasse où son aïeul prenait son café au lait dans un bol à fleurs. Paris, où elle passait pourtant les trois quarts de l'année, la retenait à peine. Et, dans les jardins élégants et lég-ers, où les branches de lilas s'inclinent sur les cols des cygnes, parmi des compagnes choisies, toujours le domaine de Ghanteluze lui apparaissait avec ses aconits, avec sa lecture ombragée, avec la truite que levait le grand-père dans le calme de la soirée, avec l'angélus dans l'agonie sereine du soleil quand l'eau prend une teinte bleue et plombée. Sur cette nature d'élite rien n'avait de prise à la capitale, où. pourtant, se faisait son éducation. Rien, sinon quelqu'un : Notre-Seigneur Jésus-Christ. Elle avait étudié son catéchisme sous la direction d'un de ces curés éminents qui sont Thonneur de la France; fait sa première communion parmi déjeunes lys aux noms anciens dans une Paroisse patricienne. Des livres aux cuirs rares, des Imitations encore incomprises, des images d'une piété compassée, avaient été échangés dans la mélancolie du luxe. Mais la gravure vivante

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imprimée dans l'àme de Bénig-ne, c'était la pauvre sainte table de Chanleluze, les enfants de chœur aux robes trop courtes, pareils à des coquelicots fanés. Non pas qu'elle n'eût, à Paris, mangé le Pain vivant avec une foi et une onction rares, et une charité qui s'étendait à ses proches, à ses compagnes, à son directeur ; mais, Paris, ce n'était point l'ardent et pur reposoir où, à côté de la vie eucharistique, une autre vie qui en était le reflet s'écoulait. Paris, ce n'était point Chanteiuze. Les salons, et leurs sociétés séduisantes, ne lui apportaient point la promesse de cette haute vie sentimentale où devaient l'engager, à mesure qu'elle les comprendrait davantage, les poèmes du curé d'Abrecave.

Qu'a donc à redouter de l'existence une vierge qui ne la voit qu'à travers la Messe du village, la douceur d'un père, d'une mère et d'un aïeul, et des vers purs comme le feu ? Elle n'a rien à craindre, de là qu'elle trempe son âme dans le sang divin. La conception, par Bénigne, du bonheur humain, qu'elle ne séparait point de la piété, fut liée à la lecture des poèmes qui n'étaient que l'idée même qu'avait eue de ce bonheur, avant son veuvage, un vieux serviteur de Dieu

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qui achevait d'user sa soutane sur les marches du pauvre autel d'Abrecave. D'ailleurs, elle avait retenu ces mots prononcés à Gbanteluze par l'un de leurs amis : celui qui a éprouvé un tel amour et une telle douleur, s'il vient à perdre leurs objets ici-bas, n"a plus que Dieu pour combler son vide.

Lorsque celte belle eut vin^t ans, le prince s'avança dans la forêt dormante. Non pas un prince, mais un duc. On le lui présenta dans Clianleluze. Il était bien, si d'être intellis^ent, de tfarder la race au physique, de tenir la religion pour l'apanage de cette race, peut suffire, îî s'appelait Jean, et, tout de suite, Béni:cne l'aima. Le cœur de celle-ci était pressé comme ua nid parle feuillag-e, pressé déchanter sa chanson au nid voisin. Elle parla de son rêve à ce jeune homme qui lui répondit en souriant : ainsi l'eau sous le charme d'un rayon. Ils parcoururent ensemble les gorges roucoulantes de la montagne ; ils firent halte dans les oratoires sauvages où la splendeur des clioses extérieures se meut autour de l'Hostie. Là, Bénigne élevait son âme à côté de son fiancé. Elle obtint facilement, de ses père et mère, qu'elle lui tîi.

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lecture des chants d'amour et de douleur composés par le curéd'Âbrecave. Il parut s'exalter avec elle. N'avait-elle point la voix d'une fauvette ? N'était-elle point charmante, une rosée de soleil perlant à son front, avec cette robe de percale couleur defîeur de sainfoin? Elle lui parla du vieux poète retiré dans la montagne . Il fut convenu qu'ils Tiraient voir durant leur voyage de noces. Depuis si longtemps, elle priait pour lui ! Elle oserait aller lui demander qu'il se souvînt d'eux dans ses prières. On lui avait dit qu'il était pauvre ; que son amertume ^tàit de ne pouvoir soulager assez les misères de la vallée. Et Bénigne disait candidement: Puisque nous sommes riches, il faudra faire quelque aumône pour ses protégés, une aumône qui implique un sacrifice, une folie que vous ne me reprocherez pas (elle pensait au collier de famille à elle légué par une aïeule). Et lui, amoureux de tant de claire jeunesse, acquiesçait.

Néanmoins, cet émoi d'une grande poésie n'était chez lui que superficiel. Il n'avait point gardé comme Bénigne, jusque-là, son âme et sa chair. La neige de feu n'était plus en lui. Il ne possédait plus l'inénarrable splendeur de ce

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qui est vierge. Et, s'il lui était possible encore d'être attiré par cette fleur des sommets ; si, en changeant de vie, il lui était loisible de vivre avec elle selon la Loi sanctifiante : cependant, il ne pouvait retrouver, au fond de lui-même, l'indicible amour inviolé. Il avait touché aux fruits d'autres arbres. 11 connaissait le changement.

Elle Taima comme seule une femme chrétienne est capable d'aimer. Elle ne retint rien, elle se donna toute dans ce Sacrement dont un poète religieux lui avait montré l'origine céleste. Elle ne s'étonna point. Elle ne minauda point. Elle aima, dis-je ;et, dès le lendemain de ses" noces, elle ne tut pas sa joie à son mari.

Tous deux résolurent de passer les premiers jours de leurunion,qui avait été célébrée àChanteluze, dans un site voisin de Pau. Ils décidèrent bientôt d'aller surprendre le vieil apôtre dans son presb^'tère. Lenomde naissance de la jeune duchesse devait être, auprès de lui, la plus efficace des recommandations. Mais ïh ne le rencontrèrent point à Abrecave ; c'était la veille même du jour que le futur curé d'Ozeron célébrait sa première Messe dang une ville voisine. Les jeunes gens étaient libres, il faisait beau, et

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sur les renseignements qu'on leur donna, ils se rendirent en voiture à cette église oùils savaiert devoir trouver le curé d'Abrecave qui assistait son fils spirituel.

On sait l'entrevue à la sacristie ; l'autographe demandé par la duciiesse, et apposé sur son livre ; et cette chanté royale, ce don par une jeune mariée, au prêtre poète, de l'objet qui lui était le plus précieux, de ce collier par quoi elle faisait un sacrifice moral et matériel aux malheureux, entre les mains de celui qui lui avait révélé, par ses écrits, tout ce que la vie renferme de plus sublime.

Deux ans s'écoulèrent, d'un bonheur sans mélange pour Bénigne, partagés entre Paris et Chanteluze, que les parents laissaient maintenant à la disposition du nouveau ménage.

iMais un jour, par un après-midi orageux d'août — elle revoit encore le soleil qui dardait à celte heure-là sur une caisse d'oranger — Bénigne fut frappée au cœur.

Dans une grange oi: eile pénétra par extraordinaire, le \ieux drame sinistre se jouait encore une foib;, ayant pour acteurs son niari et

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une femme de chambre qu'ils avaient ramenée de la ville. Jamais le moindre soupçon n'avait effleuré Tàme si pure de Bénigne. Jamais, non, jamais, elle n'aurait cru cela. Pas un cri, pas un reproche, rien. Elle alla se coucher. Le délire la tint, durant six jours, en face de cet homme qui n'appela même pas un médecin de crainte que relui-ci ne devinât la vérité. Il demandait pardon. Eiie n'enteadaitpas. Eilebuvaitmécaniquenient les bols de tisane qu'il lui tendait. Et, la nuit, dans sa fiévreuse exaltation, elle récitait les grands vers du poème de douleur écrit par le vieux prêtre d'Abrecave.

Quel homme, qui a vécu selon le monde, a jamais soupçonné l'horreurdu déchirement d'une épouse chrétienne qui s'est toute donnée, passionnément donnée, vierge de corps et d'âme, et qui est trahie? Aucun n'a même entrevu ce martyre. Notre-Seigneur seul a bu ce fiel, dans son calice, quand il pleura sur l'adultère dang le jardin de l'agonie.

Bénigne fît comme ses sœurs dans le Christ. Elle pardonna, mais demeura brisée. Et, toujours elle entendait, au fond d'elle-même, comme un choc sourd. Et elle avait celte impression que

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son àme éiuit devcaue iiiueUe. Muctle 1 Et, comme si ce silence devait s'étendre à sa chair même, ou à la chair de sa chair, voici que, cinq ans après, lui nai.ssuit sou unique et première enfant, ^ilaric ou Mimi, celle-là même dont la langue était liée et qui, dans le soir pluvieux de la Toussaint de 1897, s'était réfugiée avec elle au presbytère d'Ozeron. Il fallut à Bcni^^ne dt^ soins incessants pour allaiter, conserver sa petite- Seule, un^ mère sait inventer des stratagèmes qui, dans un état de santé aussi précaire, déjouent la mort. Ce fut-il qu'elle pria ardemment le curé dV\brecave, endormi dans la paix du Seigneur, un an avant celte naissance, lui demandant d'intercéder auprès de la Mère Douloureuse pour qu'elle lui épargnât la lie du breuvage que lui-même avait bue ? Ce miracle se produisit : Marie survécut. Mais, vers la deuxième année, peu après qu'elle eut commencé de s'exprimer assez couramment, on s'aperçut que cette gène delà langue, qui avait rendu l'alimentation difficile, se traduisait, en un retour offensif, par cette alïieuse infirmité : le mutisme.

Le chemin de croix que suivait Bénigne était loin d'être parcouru. Un an après, durant leur

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séjour à Paris, rinconduite de son mari devint notoire. Le duc donna ouvertement le spectacle d'un second ménage installé dans un hôtel particulier où il entretenait cette même fille qui, six ans auparavant, avait paralysé le bonheur d'une chrétienne aussipureque belle. Il nes'était d'ailleurs jamais complètement dépris de cette personne fardée, aux yeux pleins de mensonges : il faut aux hommes qui ont mordu aux fruits de science une singulière intervention de la Grâce et une ferme volonté pour qu'ils en dés ipprennent le goût. Je ne dis point que la transformation soit impossible, mais qu'elle est, au contraire, d'autant plus merveilleuse. Hélas î le duc s'était endurci jusqu'à ne plus celer sa conduite à la malheureuse demeurée seule, avec, pour toute consolation, sa petite infirme. Et, persévérant en même temps en d'anciennes habitudes de joueur, qui le faisaient séjourner à Biarritz ou à Monaco avec sa maîtresse, il ruinaitsa femme et ses beaux-parents, ces derniers ayant payé de fortes sommes, l'honneur de leur fille se trouvant menacé.

Bénigne était loin decepoème d'amour qu'elle avait entendu lire sur la tiède pelouse, par son

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papa et sa maman, dans les beaux jours de l'été. r>Iais ce ne fut pas elle qui, se faisant violence, acceptant chrétiennement cet affront, quitta le duc. C'est lui qui !a quitta. L'ancienne femme de chambre l'avait ainsi exigé. Dès lors, la dignité de Bénigne se fit ombrag-cuse. L'épouse n'accepta même qu'avec assez m.auvaise humeur les consolations de ses père et mère, si affectueuses. Il ne faut point lui en tenir rigueur. Si pieuse que soit une femme trompée, il semble qu'elle pardonne moins à tout le monde qu'à son mari. Sa pudeur souffre d'être consolée. Non point que Bénigne méconnût le sacrifice de ses proches, sacrifice tellement positif qu'ils s'en trouvèrent à jamais à l'étroit. Mais ce sentiment dominait en elle, avec quelque injustice, que son malheur ne concernait qu'elle, lui appartenait en propre, comme son mari eût dû lui appartenir.

Elle se mit à vivre, souffrir, prier seule, à côté de sa petite infirme. Prier surtout. Car, la Grâce aidant, elle avait puisé une grande force, un secours de tous les instants dans le souvenir du poème religieux du curé d'Ahrecave. Et, si toute son adolescence fut enchantée par l'amour, tel

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qu'elle l'avait conçu par l'apôtre, voici que sa jeunesse au déclin découvrait davantage la substance de sa propre douleur dans cette oeuvre où un père, veuf, s'était penché vers rinfjrmité de sa fille.

Bcnii^ne, ce fut là son seul tort, mais qui lui jettera la pierre ? se détourna quelque peu des auteurs de ses jours pour n'embrasser que la croix. Elle prit même en aversion le domainede Chanteluze où elle avait vécu ses fiançailles et quelques autres années de belle confiance. ITne journée orageuse, une grange, une mauvaise servante, eurent raison en apparence contre une conception sublime et réelle de la vie. Bénigne s'éloigna de ces lieux, de ses père et mère. Il ne lui resta rien que Dieu et sa malade.

Elledevint alors la damiC quelconque, pieuse, gênée dans ses dépenses, que Ton rencontre dans les trains qui vont à Lourdes. Il était loin, ce temps où elle détachait, avec une insouciance magnifique, de son cou gracieux, les quarante perles dont, tout d'abord, la moitié avait servi au rachat du moulin poétique, et à l'envoi d'un enfant en Argentine ! Ce collier ne lui eût-il pas été bien utile, à cette heure ? Elle ne se le de-

mandait même point, g'énëreuse comme sa race. Eh ! qu'importait ? puisque Dieu mène à leur fin les choses quand elles ne lui résistent pas l Leur 'fin, la fin des perles ? Ah ! qui donc ne vit pas dans l'apparence ? Et la femme qui, à ce moment, exposait de salon en salon, sursapoitrine, ces larmes de l'océan, pouvait-elle soupçonner leur sens réel, voulu de Dieu, cette relation mystérieuse avec desmeuniers proches de la faillite et avec lijumble honneur de deux vieillards ? Que non ! mais ces filles nacrées, roulant de vague en vague ou de sillon en sillon, à Tinsu même de celle qui paraissait en faire ses esclaves en les rivant à son cou, travaillaient au dessein de Dieu.

Ce fut durant cette pénible période, le soir de la Toussaint 1897, elle comptait alors trentetrois ans, et Mimi en avait cinq, que Bénigne vint demander asile au presbytère d'Ozeron. Elle s'en revenait alors d'un château du Béarn où elle avait rendu visite à quelques amis en deuil. Evir tant avec soin les parages du domaine de Chanteluze, d'ailleurs mis en vente, elle se dirigeait vers Abrecave, afin d'y prier sur les cendres du mort dont lespoèmes l'avaient exaltée dans l'a-

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mour et soutenue dans la douleur. D'Abrecave, elle s'était rendue à Lourdes. On sait le reste. Et, maintenant, par une suite de circonstances qui ne ressortissent pointa une voie extraordinaire en apparence, elle se retrouvait devant le château natal du saint apôtre, en compagnie du di^ne Monsieur le curé d'Ozeron.

Au cours de son récit, la ducîiessene fut pas sans montrer la soufTrance où la plong-eait l'infirmité de son enfant, et elledemanda des prières à Monsieur le curé, aux fins d'une guérison qu'elle n'avait pu obtenir malgré de nombreux pèlerinages. Elle rappela ses suppliques aux Dames de la Garde, de la Dorade, de Bélliarram,de Sarrance, de Liesse et de Lourdes. Et, parlant de cette dernière ville où elle s'était installée avec Marie, elle fit part à celui qui l'écoulait, mais comme d'un incident auquel, après réflexion, elle n'attachait qu'une importance relative, de l'intervention à la Grotte de ce mendiant qui lui avait dit :

« La croix guérira la croix. Non pas ici, ailleurs, dans le doux mois de mai. »

A ces mots. Monsieur le curéd'Ozeron sesouvint du vieil errant qui, après l'enterrement de

vuxsîrun lk cure d ozeron içjg

I î femme du maire, lui avait adressé quelques phrases, dont Bénigne venait de citer la dernière, qui l'avaient surpris par leur sens relis^ieux. Cependant, l'impression peu à peu s'était elTacée. Les routiers âges sont des êtres souvent originaux qui tiennent en réserve, dans leur bissac, des paroles glanées Ç3 et là qu'ils adaptent parfois au caractère de ceux dont ils espèrent uneanmônc. On ignore trop avec quelle scier ce ces batteurs (\^ grands chemins, dont quelques-uns ont uv.e distinction déconcertante, tiennent tour à tour le langage du troupier à un colonel, d'unlettrc à un poète, d'un mystique à un portier de monastère. Monsieur le curé d'Ozeron ne fit point part à Bénigne de cet te coïncidence singulière qui lui faisait reconnaître le pauvre qu'elle avait entendu à Lourdes dans celui qui lui avait parle dans sa paroisse. Mais, après avoir réfléchi quelques instants, il lui dit :

— II est prudent, en effet, de n'attacher que sous bénéfice d'inventaire un prix réel à de telles paroles. Cependant, si notre intention est droite, rien ne s'oppose à ce que nous recherchions leur sens et nous abandonnions, pour ce, à la Providence. Voici que le beau mois de Marie approche.

MONSfEUa LE Cî:r\R D OZERON

Puisque vous demeurez àLourdcs encore quelque temps, voulez-vous, avant votre départ pour Paris,, que nous nous rencontrions sur la tombe du curcd'Abrecave ?

— J'avais la même pensée, repartit Bénigne. J'accepte de tout cœur. Votre date serala nôtre. Nous irons là, Mimi et moi.

Après ce lons" entretien, et une visite au château de leur protecteur, Monsieur le curé d'Ozeron et Bénig^nese quittèrent sur un prochain rendez-vous.

Sans doute, la duchesse, mieux que je ne l'ai fait, dit-elle à Monsieur le curé d'Ozeron ce que je viens de vous conter. Mais, s'il y a d'intimes aveux que seuls les confesseurs doivent entendre, il est des descriptions de nature qui appartiennent aux poètes.

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