‹ Monsieur le curé d'OrezonChapitre 9 sur 14 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Poli se maria au début de janvier, son fils ayant élé baptisé par M. le curé d'Ozeron aussitôt que possible. La noce, tardive, du pendeur de coqs, ne fut marquée par rien d'autre qu'une boustiiaiile qu'apprêta l'épousée elle-mêine, A'euve du suisse de Toulouse. Zéphyrin et l'cpicier, qui chaussait les lunettes d'or du générai Faidherbe, furent témoins et convives. Pour <]ue l'enfant ignorât le peu d'empressement que ses père et mère avaient mis à se sanctifier, on le confia, pour la journée, à la postière d'Ozeron. La bénédiction nuptiale et le repas furent donnés au villag^e où la conjointe exerçait le métier de revendeuse, renforcé d'un petit commerce de savon de Marseille et de sardines en bariL Poli se crut désormais autorisé à élire domicile chez sa femme. El voilà un foyer fondé, tant il est vrai que le Seigneur ne se montre pas difficile,

MONSIEUn LE GUUE D OZERON

n'en déplaise aux piiarisiennes, telles que Marthe et autres commères, qui médisaient de cette union. Il n'est point nécessaire, pour qu'une conversion trouve créance au Ciel, qu'elle s'attache à quelque nom célèbre de poète ou de savant. Monsieur le curé d'Ozeron, qui donnait largement de son pécule, afin que les perles de la duchesse ne fissent point tous les frais, dota, pour la circonstance, le moutard, désormais légitime, d'un livret de caisse d'épargne s'élevant à cent francs trente-cinq centimes.

Ce ne fut qu'en avril, dans la semaine qui suivit Pâques, que Monsieur le curé d'Ozeron songea enfin à prendre quelque liberté en accomplissant ce double voyage à Abrecave, puis au château natal de celui qui en fut le saint Pasteur, voyage depuis longtemps projeté, retardé. Sa nature charitable devait encore s'employer durant ce déplacement rapide. Ayant frappé eu vain à plusieurs portes, afin d'obtenir au fils du maire une situation à l'étranger, il avait heureusement songé à s'adresser à ce généreux meunier d'Abrecave qui, après avoir fait fortune en Argentine avec quelques perles du collier de la duchesse, les avaient rendues à

gros intérêts, aux fins de nouveaux bienfaits.

Il descendit à Abrecave chez son confrère, puis, après une station à l'église, se rendit tout droit au cimetière pour y prier sur les tombes de son ami et de la petite enfant dont il conservait, à Ozeron, la couronne de roses blanches. Il était près de quatre heures. Le doux frisson du renou- >^eau passait sur l'âpre montagne. Monsieur le curé d^Ozeron, agenouillé, apercevait, dans laÉ hauteur, la lumière verte des parcs à moutons, çà et là effacés par la brume, et le sentier sur lequel, voici trente ans, son vieux maître et lui méditaient. Une tendresse apitoyée l'envahissait devant ces deux tombes. Tune si exiguë !

Seigneur, priait Monsieur le curé d'Ozeron, que votre promesse est ineffable, que votre cœur est un doux refuge! Soyez loué pour cette joie que vous nous donnez d'évoquer votre Paradis sur des cendres aimées. Je sais que, par un souffle d'avril qui ne finira plus, viendra la résurrection des corps. Les humbles restes de votre desservant qui gît là, les ossements de sa petite Marie presque aussi frêles que ceux d'un bouvreuil, entreront dans la gloire où, déjà, leurs âmes vivent. Merci, mon Dieu, pour cette grâce qui

MONSIÏUR LÉ CUi\i d'ozERON iSq

répand en nous un effluve de votre béatitude, en nous rapprochant des élus.

Le clocher du village natal sonna, le timbre en était toujours le même. Le front appuyé maintenant contre ses mains jointes, sur la grille funéraire, Monsieur le curé d'Ozeron pleurait.

Au sortir du cimetière, il alla voir quelques c »usins et les parents de Marthe, puis se rendit au mo\din que Ton avait construit tout contre l'autre. Si frustes que certains hommes soient, ils ont parfois de touchantes inspirations. C'est ainsi que l'industriel, enrichi en Amérique, avait 1 lissé subsister, en édifiant la minoterie, la pauvre exploitation paternelle rachetée autrefois avec des perles qui brillaient encore dans la mousse arrosée des vieilles roues. Ce presque millionnaire, lorsque Monsieur le curé d'Ozeron entra dans la cour encombrée de sacs de farine, balayait le devant de sa porte, et sa femme, vêtue de rouge et de vert comme une machine agricole, récurait un chaudron. Le digue prêtre reconnut vite ce revenant d'Argentine, dont la figure s'illumina davantage à la bonne surprise que lui causait la visite d'un compagnon d'enfance qu'il remit aussitôt. Ils s'embrassèrent, puis entrè-

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rent dans la salle à manger reluisante. Au-dessus de la cheminée, un paquebot, tous pavillons déployés dans son cadre d'or, fendait les flots couleur de beau temps et d'espérance. Le navire, qui n'en finissait plus d'être long, voguait sans doute, suivi par ses panaches de fumée, vers ces contrées nouvelles où de vastes cultures permettent le déploiement des caraleries de labour. Monsieur le curéd'Ozeron remerciait de tout son cœur, ce qu'il désirait faire depuis longtemps de vive voix, l'homme généreux qui, Tan dernier, lui avait fait remettre quarante-quatre mille francs en remboursement des vingt mille qui avaient été employés, en i885, au rachat de Timmcuble du père et à l'établissement que j'ai dit, en Argentine. Mais, tandis qu'il tutoyait son ancien camarade, celui-ci, par respect pour l'habit sacerdotal, lui disait « vous », marquait la distance.

— On achetait, à vingt piastres l'hectare, des terres dont le même hectare valait dix fois plus quatre ans plus tard. J'ai acquis, vendu, acquis encore, avec, pour seul capital initial, la petite somme fournie par feu le curé d'Abrecave. Il j avait beaucoup d'affaires à traiter, plus qu'on ne pouvait, plus qu'on ne voulait. J ai eu do ia

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chance. Dieu m'a protégé. Voyez-vous, Monsieur le curé, ce n'est pas pour rien qu'un prêtre tel que le défunt prie pour vous. Alors, il n'y a rien d'extraordinaire dans ce que j'ai fait. La fortune m'est venue. Il faut qu'à leur tour d'autres en profilent. Monsieur le curé d'Ozeron, vous rappelez-vous qu'ensemble nous poursuivions les perdrix blanches, que nous cueillions des myrtilles ? Et cette peur, un jour que, du côté des granges de Balantère, l'ours s'était dressé devant nous ! Vous avez fait votre première communion avant moi, puis vous êtes entré au Séminaire. Est-ce que la maman Véronique va bien ? On vous continue l'estime qu'on portait au curé qui est enterré ici. Le nouveau est un brave homme, ce n'est plus l'autre quand même. Le défunt était grand. On disait qu'il était de noble famille, malgré sa soutane usée. Des gens qui avaient l'air de princes venaient le voir dans ce pauvre coin. On dit qu'il était veuf et que, dans la petite tombe, à côté de la sienne, est enterrée une enfant qu'il avait eue? J'ai pensé : Monsieur le curé d'Ozeron est le digne fils de cette âme. Il était le plus sage au catéchisme. Vous souvenez-vous des chœurs des garçons et

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des fil!es ? Tout cela m'est resté. Je fais mes Pàtjues. Monsieur le curé d'Ozeron, je suis votre serviteur. Employez l'argent que je vous ai fait rem are par Marthe comme vous l'entendrez. Il Y a des misères de toutes sortes.

— IVéci^ément, je venais te parler de cela, dit Munsieur le curé d'Ozeron.

Et il conta à l'Américain et à sa femme, en demandanL leur discrétion, la malheureuse aventure du 6ls du maire. Sa chaude voix prèchuit laréhabilitalion du jeune homme, faisait ressortir la faiblesse des meilleurs, exposait le ioui^ et hunorable passé de l'ancien notaire d'Ozeron, sa rallie.

— A votre santé, Monsieur le curé ! Si cet enfant veut marcher droit, je l'enverrai dans la province de Rio-Grande, je le recommanderai à Maleo,sa fortune bcra faite. Vous médites avoir déjà comblé, pour lui. un déficit de dix miile francs? Prélevez dix autres mille francs sur la somme dont vous disposez, pour qu'il s'installe. Ah! je suis heureux d'être pour quelque chose dans cette affaire. Il n'y a pas de temps à perdre. Il faut que, d'ici trois mois, il soit rendu. Mateo m'est autant qu'un frère. Mateo l'accueillera.

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Votre protégé s'il écoute les bons conseils, peut s'enricLir plus que je n'ai fait. Monsieur le curé.^ à votre santé !

I^'Argentin et Monsieur le curé d'Ozeron choquèrent de nouveau leurs verres emplis de vin blanc par la femme flattée d'une telle visite. La cause était entendue. Quelques semaines plus tard, l'enfant prodigue devait s'embarquer pour Buenos-Ayres.

Le soir du mêmejour^ Monsieur le curé d'Oze« ron dînait avec son confrère. Celui-ci, bien qu'excellent prêtre, était loin de rappeler son prédécesseur. Si ferme que fût sa foi, elle ne se traduisait par rien de surnaturel dans sa conversilion qui roulad'abord sur une lunette d'a[îproclie dont il venait de faire l'acquisition. Puis il se pla'gnit de ce qu'une personne, qui lui avait promis un tapis pour son église, étant morte intestat, les héritiers n'eussent point exécuté le voea de leur parente. Il esquissa une théorie sur le d lel, qu'il réprouvait, mais qu'il aurait voulu remplacer par un séjour des adversaires dans ub hospice de contagieux où ils eussent rivalisé de dévouement jusqu'à ce que la mort de l'un d'eux s'en suivît. Monsieur le curé d'Ozeron essayait

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l)ien de réfuter l'absurdité d'une pareille thèse, mais l'autre n'écoutait ^ère que lui-même. Entre une truite et un gigot d'agneau, il aborda un auîre sujet, qui aurait pu blesser Monsieur le curé d'Ozeron, si celui-ci ne se fût dès longtemps entraîné à nne sorte de patiente philosophie à l'égard de collègues de cette sorte que l'absence de cette vie intérieure, que préconise V Imitation, induit en vains bavardages.

— Mon prédécesseur, dit-il à Monsieur le curé d'Ozeron, était un saint prêtre, c'est indiscutable, mais bien original ! Je ne l'ai point connu.

— Ce fut un père bien aimé par moi.

— Indiscutablement un saint prêtre. Mais n'ai-je pas découvert, dans le grenier du presbytère, un herbier qu'il y avait abandonné, dont chaque fleur était accompagnée d'une réflexion? Je me suis laissé dire qu'il avait été poète. Veuf, je le savais. Veuf irréprochable, et inconsolable de la mort de cette petite qui est enterrée auprès de lui. Dieu est miséricordieux. Mais enfin, permettez-moi de trouver singulières ces visites que des étrangers viennent rendre de temps en •temps à sa tombe : il n'y a pas huit jours, deux

messieurs, ang-lais, du moins je le suppose, car j'ai trouvé dans le tronc de l'église une somme de cent francs que je compte utiliser en achats de costumes pour une Société que je fonde, un patronage qui développera les muscles de mes jeunes g-ens. Rien n'amortit leurs passions comme un violent exercice. Ne leur faites-vous pas faire de sport, à Ozeron ? Enfin, c'est à votre défunt ami que je dois cette aubaine, il faut le croire. Mais tous les visiteurs n'ont point la générosité de ces Anglais. Les dames surtout sont avares. Il y a six m.ois j'ai vu Tune d'elles à côté d'une enfant, elle pleurait comme une Madeleine. Toutes deux se tenaient à genoux devant les deux pierres tombales qui se touchent : celle de Monsieur le curé d'Abrecave et celle où Ton a gravé : Marie i838. Je me suis approché de ces personnes. Je n'ai pu m'empêcher d'interroger la fillette. Que faites-vous-là, ma petite ? Elle m'a regardé sans rien me répondre. Elle avait l'air muet.

Cette phrase rappela soudain à M. le curé d'Ozeron la dame en deuil qui, accompagnée de sa fille, était venue, au soir de la dernière Toussaint, sous une pluie battante, lui demander asile. Nettement lui revinrent à l'esprit l'émo-

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lion de cette inconnue, les quelques mots prononcés par elle, dans le bureau du presbytère, devant le portrait du saint Pasteur d'Abrecave. Mais il ne fit aucune réflexion à son hôte qui, déjà, suivait une autre piste :

— Tout ce que Ion voudra, mais aucun plainchant ne vaut la messe en musique de Frélinet.

Monsieur le curé d'Ozeron contemplait, à travers ses lunettes rondes, ce prêtre si sûr de lui, et, avec un sourire intérieur, se disait qu'il est bien heureux que le Seigneur et les fidèles sachent faire parfois abstraction du goût.

Il repartit le lendemain matin, heureux d'avoir prié là, revu quelques parents et amis, et bien engagé l'avenir du fils du maire. Son temps était compté. Il lui fallait, pour arriver dans l'aprèsmidi au village natal de l'ancien curé d'Abrecave, reprendre en sens inverse le train qui l'avait amené, descendre à une petite station où une vieille diligence foraine assurait le service de cantons perdus. Ce qu'il fit. Il monta sur le siège auprès du conducteur, l'intérieur de la guimbarde étant encombré par des paysannes qui, ayant écoulé toutes leurs denrées dans la matinée,

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regagnaient leurs pénates. Il était deux heures. Le soleil tapait dur, le ciel était cru, les reliefs de l'âpre pays plaquaient des ombres violentes, mais il y avait des fleurs dans les potagers des fermes et sur les talus.

C'était bien la même route qu'avaient forcément suivie, pour quitter ou regagner leur demeure, les aïeux et les père et mère de l'ancien curé d'Abrecave, et Cécile la langoureuse. C'était par cette voie que ce saint, en deuil de tout et de tous, définitivement ancré dans sa paroisse montagneuse, avait, dans un dernier voyage, transféré auprès de lui sa petite fille. N'avait-il pas éprouvé quelque scrupule de l'enlever à celte terre où elle dormait auprès de sa maman? Je ne sais quelle pudeur de prêtre lui avait fait laisser loin de lui l'épouse terrestre et charmante. Les cendres d'une infirme, qui était l'image de sa douleur profonde, et une couronne de roses blanches, avaient suffi, dans Abrecave, à sa méditation douloureuse. C'était entre ces peupliers qu'il avait porté, dans son manteau de voyage, un sublime poème d'amour, et, plus tard, un non moins grand poème de douleur, tous deux, aujourd'hui, brijlés par ordre testamentaire.

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C'était par là qu'il s'était acheminé vers le Séminaire, quand tout avait été consommé.

Telles étaient, en cet instant, les pensées de Monsieur le curé d'Ozeron, tandis que la dilig-ence poudreuse laissait entendre sur la côte les grelots ralentis. Ses jeux se mouillèrent, et, <:omme il sortait son mouchoir pour essuyer sedj lunettes : ~

• - Est-ce que Monsieur le curé va loin ? demanda le conducteur qui l'observait.

— Jusqu'au village du Château de...

— C'est juste à mi-chemin de l'endroit où je relaye. Est-ce qu'il y a un enterrement?

— Non. Je ne sais. Pourquoi?

— 11 me semblait que Monsieur le curé avait du chagrin, et, comme hier j'ai laissé à l'auberge une dame et sa petite fille, toutes deux en noir, j'ai pensé...

— Non, je ne sache pas qu'il y ait un enterrement. Et cette dame et cette enfant sont encore là ?

— Sans doute, puisque je ne les ai pas ramenées ce matin. Elles ont, paraît-il, passé la nuit chez Gazalis. Monsieur le curé s'arrête au presbvtère ?

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~ Je n'irai que dans la soirée. Vous m'arrêterez à l'auberge.

— A la même où sont descendues les dames?

— Y en a-t-il une autre ?

— Loustau, qui tient le Cheval-Blanc,

— Vous me descendrez chez Loustau. Il faut faire trarailier tout le monde. Quand arriveronsnous ?

— A quatre heures.

La conversation cessa, ne reprit que rarement durant le trajet seulement interrompu par quelques haltes aux hôtelleries de la route où le cocher buvait un coup, tandis que Monsieur le curé d'Ozeron continuait de lire son bréviaire.

Ivre est le cœur du marin, lorsque, après des mois et des mois, il voit s'élancer du fond de la plaine le clocher du hameau natal. Les survivants viendront-ils à sa rencontre? Verra-t-il onduler, comme une guirlande printanière soulevée par le vent, ses sœurs se tenant par la main ? Quand, du bout de son fouet, le conducteur eut désigné un village encore lointain en prononçant : Le Château ! Monsieur le Curé d'Ozeron pria, dans un grand élan, les morts dont la poussière Tattendait.Mais ce n'était point quelques années

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seulement^ comme le navi^ateiir, qu'il était demeuré absent de ce pays. Entre cette bourgade 3 et lui s'étendait l'abîme, puisqu'il ne Favait | jamais vue ju-que-là. Mais il en savait assez, et par ce que l'apôtre d'Abrecave lui en avait dit, et par ce que la rumeur publique lui en avait révélé, sur ce domaine qui surg-issait entre les branches. Une tendre émotion soulevait son âme. Son oraison montait comme une nappe de beau temps. Et, dans ce ciel, il projetait les nobles et saintes fio^ures qu'il allait invoquer dans leur jardin fleuri et dallé que la diligence longea bientôt. Quelques arbres de Judée, qui allaient bientôt ressembler à de roses madrépores, symbolisaient de fragiles jeunesses endormies là, celle, par exemple, de Cécile. Et les yeuses persistantes ombrageaient les tombes des père et mère et de l'aïeul, telles que ces nuées solides que celui-ci montrait à son petit-fils dans les belles gravures de la Bible.

Comme l'avait prévu le conducteur, il n'était guère plus de quatre heures lorsque Monsieur le ] curé d'Ozeron descendit de la patache devant l'aubergt^ Lcustau. La servante parut étonnée autant que fîère de ce qu'un prêtre aussi bien \

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leiiu lui tendît son sac de voyage. Après quelques mots échangés entre la maîtresse de céans elle voyageur, on le conduisit dans une chambre spacieuse et propre. Il remit un peu d'ordre à sa toilette, puis récita le deuxième chapelet de son rosaire, à genoux devant une Vierge posée sur là cheminée entre deux globes qui recouvraient des Louronnes de mariées. 11 regarda ensuite par la fenêtre qui donnait sur la place et dont une vingtaine d'ormes, plus que centenaires, faisaient rornement. Un coin du château a')paraissait. Il disiiiîguait, tout en haut d'une tourelle, une fenêtre. Il pensait qu'elle éclairait, peut-être, cette bibliothèque dont lui avait jadis parlé son saint ami, où les feuilles de l'Ancien Testament s'étaient ouvertes comme une avenue sur les récoltes et les caravanes de la Terre Promise. Il sortit de Tauberge, et, tout d'abord, se rendit au presbytère pour y saluer son collègue. Il fut tiès bien reçu par celui-ci, jeuîie encore, qui n'était point sans avoir entendu vanter les qualités du pasteur d'Ozeron, lesquelles, s'il n'eût marqué sa préférence de demeurer où il était, l'auraient fait nommer, par se-n Evêque, à un poste des plus importants, li dit le

motif de sa venue : cette vénération qu'il portait à la mémoire de son père spirituel, son désir de connaître enfin des lieux tout imprégnés de cette mémoire. Il souhaitait aussi de célébrer le Saint-Sacrifice dans l'église où son maître avait reçu le baptême, fait sa première communion, accompagné les cercueils des bien-airaés. Le jeune prêtre mit la plus grande discrétion à laisser une entière liberté de son temps à Monsieur le curé d'OzeroB, qu'il obligea toutefois à accepter son hospitalité, tant sa bonne grâce à la lui offrir fut pressante. On envoya donc quérir au Cheval- Blanc le sac de Monsieur le curé d'Ozeron. Puis les deux hommes de Dieu sortirent ensemble, l'un se dirigeant vers son église, l'autre vers le château.

La nuit tombait douce comme une prière, la nuit qui n'était pas encore la nuit, mais le baiser du jour. L'angélus propagea ses calmes ondes. Monsieur le curé d'Ozeron comparait, en regardant les tuiles roussies par d'anciens soleils, la constance des choses à l'instabilité des êtres. Là-bas, au bout de l'avenue, ce lierre qui noircissait jusqu'à laterrasse où, dans le frileux clair de lune, deux enfants s'étaient fiancés, avait

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résisté aussi bien que le toit. La plupart de ces chênes continuaient de recevoir, dans leurs cœurs, la sève du sol et de l'air, mais, dans le cimetière, ces colonnes d'ars^ile que sont les hommes, bien qu'elles eussent été viviHées par Tamour, étaient redevenues poussière jusqu'à la résurrection. Cependant la grâce de la créature ne sera point perdue pour la gloire. Et ce geste de Cécile offrant à l'orphelin la croix d'or dont la chaîne entourait la pureté de son cou est immortel.

Plutôt que de demander, en ce moment, la permission aux nouveaux propriétaires de pénétrer dans rintérieur du vaste parc. Monsieur le curé d'Ozeron préférait d'en faire lentement le tour, s'arrêtant à chaque endroit d'où l'on embrassait, sous un angle nouveau, la demeure. Il songeait au vieillard qui Tavait aidé à gravir les degrés de l'autel, il le revoyait tout enfant auprès des buis taillés.

Comme il atteignait au pied d'un talus assez élevé, du haut duquel il pensait dominer davantage l'enclos, il vit au sommet deux silhouettes d'une femme et d'une enfant. Encore que le jour baissât, ^Monsieur le curé d'Ozeron n'hésiîa pas à reconnaître les visiteuses da soir de la Touo.

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srint, les mômes sans doute auxquelles avaient fait allusion, la veille, son confrère d'Abrecaveet, tantôt, le conducteur de la diligence. Si une obscure déduction ne s'était imposée à son esprit, il ne les eût point remises à cette distance. Il ne conservait aucun doute : cette ombre, pleine de distinction, qui se dressait auprès d'une petite fille qui semblait cueillir des fleurs, c'était bien la voyageuse qui avait fait halte chez lui quelques heures. Elle considérait tantôt l'antique habitation, tantôt le crépuscule qui allait ensevelir, dans son linceul de perles, le long déroulement des coteaux. Eile ne voyait pas le prêtre qui, au lieu de monter yers elle, rebroussait chemin vers !e presbytère après l'avoir considérée si grande, si mystérieuse. On eût dit qu'elle interrogeait le ciel. Et Monsieur le curé d'Ozeron se demandait, anxieux, en se détournant d'elle :

— La guérison de son enfant muette... oui, sans doute... mais qu'est-ce que cette femme a l'air de demander encore à Dieu ?

Le dîner avec son confrère fut cordial Tous deux secomprenaient dans la charité. Si jeune que fût l'hôte de Monsieur le curé d'Ozeron, une

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austère douceur marquait ses traits. Son actuelle sollicitude allait à un petit hôpital d'enfants qu'un spécialiste avait ouvert, depuis peu, aux environs, à cause de la pureté de Tair. II parlait à son aîné de cette nécessité, pour un desservant campagnard, de connaître quelques éléments de chirurgie, de médecine. Savoir nettoyer, bander un mem.bre; combattre l'empirisme; soupçonner un début de diphtérie, de typhoïde : telle est une science élémentaire autrement utile que le foot-ball. Monsieur le curé d'Ozeron qui, maintes fois, avait dû intervenir ou prévoir avant que k docteur se fût rendu auprès des malades, ap-. prouvait, interrogeait ce prêtre rendu expert par les leçons qu'il avait prises dans la clinique dont le chef Taccueillait volontiers.

Vivre en présence de plaies humaines, c'est une haute manière de s'associer à la Passion de Notre-Seigneur : la croix, les clous, la lance^ l'amer breuvage, où sont-ils plus proches de nous que dans une salle d'opération? Ils causèrent assez tard dans la soirée. Ce ne fut que peu avant de gagner sa chambre que Monsieur le curé d'Ozeron, avec son habituelle simplicité, parla des deux personnes qui avaient interrom-

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pu, autour du château, la promenade qu'il désirait poursuivre le lendemain.

Le jeune prêtre lui confirma qu'elles étaient descendues à l'auberg-e Cazalis, ajoutant que la dame avait communié dans la matinée et que, sans paraître vouloir entrer davantage en con" Tersation avec lui, elle avait expliqué en peu de mots le but de son voyage : visiter des lieux qui lui étaient chers à cause des êtres qui y vécurent.

— J'ai même supposé, en vous voyant arriver à si peu d'intervalle l'un de l'autre, que vous vous étiez donné rendez-vous pour effectuer le même pèlerinag^e.

— Non ; mais j'ai reconnu mère et fille poui les avoir reçues quelques heures au presbytère d'Ozeron, au mois de novembre dernier. Cette dame parut fort s'intéresser à un portrait du curé d'Abrecave qui est dans mon bureau. Elle montra de l'émotion en me parlant du saint homme qui, iusinua-t-elle en peu de mots, avait laissé une forte empreinte dans son âme. Je n*en sais pas plus. Avant qu'il vînt dans ma pauvre vallée natale, l'humble et noble curé comptait tant d'amis en ce monde !

MONSIEUR LE CUKE D OZEROX

Le lendemain Monsieur le curé d'Ozeron vit entrer à la sacristie, après la Messe qu'il venait de célébrer, la dame qu'il avait reconnue la veille.

— Puisque la Providence, lui dit-elle, veut que nous nous rencontrions encore, et, puisque, sans nous être concertés, nous sommes ramenés à vénérer une chère mémoire, voulez-vous que nous révoquions ensemble, que nous la priions dans ce pèlerinage en unissant nos cœurs?

Monsieur le curé d'Ozeron hésitait, prudent vis à-vis d'une inconnue à laquelle, si peu qu'il l'eût entrevue, il trouvait quelque air de mystère. Elle reprit :

— C'est de tous les siens, de son père, de son aïeul, de sa petite Marie, de sa tendre Cécile que je désire me rapprocher — de lui surtout.

jb Elle ajouta, comme il se taisait encore : ^' " — De lui surtout, dans ce Cœur de Jésus qu'il a tant aimé.

— Oui, fît-il.

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