CHAPITRE îîî
Donc, entre chien et chat, Monsieur le cure d'Ozeron achève son café au lait, après la Messe où il n'a manqué de faire mémoire du défunt pasteur d'Abrecave, qui, dix ans pius tôt, lavait aidé à montera l'autel. Monsieur le curé d'Ozeron respire la bienveillance et la simplicité. Comment nViit-il pas acquis de bonne grâce dans la fréquentation long-temps journalière du gentilhomme en soutane râpée qui le traitait en fils? Quelles graines n'avaient point germé, déposées en lui par ce père spirituel d'Abrecave? Heureux cet ouvrier de Dieu, dont l'origine avait équilibré la sensibilité parfois trop douloureuse du prêtre-poète !
Véronique entr'ouvre la porte de la salle à manger. Marthe veut parler à Monsieur le curé. Marthe est une paroissienne d'Ozeron, paysanne de quarante ans. Monsieur le curé
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d'Ozeron donne un morceau de sucre au cliieu, de la mie trempée de crème au chat, plie sa serviette et se dirig-e vers son salon qui n'est pas luxueux, mais où demeure suspendue toute l'année, excepté aux jours d'Assomption et de Fête-Dieu où il l'expose à l'é^iiso, comme faisait à Abrecave son vieil ami, l'étroite couronne de roses blanches qui ceignit le front douloureux de l'enfant bossue; couronne que le curé d'Abrecave avait laissée à Monsieur le curé d'Ozeron par une note confidentielle annexée à un testament suivant lequel il lui léguait une somme de vingt mille francs dans ces termes :
« Cette somme de vingt mille francs représente la moitié des quarante mille francs que m'a rapportés la vente d'un collier de perles que m'a remis, pour les pauvres, de la main à la main, en pr<^'sence de son mari et de Monsieur le curé d'Ozeron, le jour de la première Messe de celui-ci, Madame la Duchesse de...
(( J'ai employé les autres vingt mille francs pour le rr.'pux, au soulagement d'une infortune particulièie. Et les vingt mille francs restants, qui fort partie du présent legs, je les ai placés sur TElat Français. On en trouvera les titres
MO.NSÎSCa LE CURÉ d'OZEIVON f^-J
dans mon secrétaire et je prie l'actuel Monsieur le curé d'Ozeron de les utiiiser comme il jug"era bon en œuvres charitables. J'ai pu conserver intacte cette somme de vingt mille francs, ses intérêts annuels ayant suffi, après l'emploi de la première somme, à soulager quelques petites misères dans ma Paroisse. Mais il pourra ^e présenter à Abrecave, Ozeron, ou ailleurs, des détresses que le légataire appréciera et secourra comme il Tenlendra. Oue ce cher ami, que je nomme mon exécuteur testamentaire, se souvienne que chaque millier de francs représenîe ici une perle qu'a pleurée l'Océan, de par la munificence de Dieu, afin d'aider au pain quotidien des pauvres : Benedicite, maria et flumina, Domino,,. »
Au bas de la note confidentielle était consigné, à une date plus rapprochée :
(f Les manuscrits des deux poèmes intitulés Cécile et Marie^ qui sont déposés chez un parent de la donatrice du collier^ et qui, sur aion désir formel, n'ont jamais été imprimés ni recopiés, je veux qu'ils soient brûlés au jour même que leur détenteur connaîtra la présente clause. Maintenant que ces poèmes ont porté leurs fruits,
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par là charité d'une noble femme, je désire les soustraire à une possible gloire humaine. Ainsisoit-il. »
Monsieur le curé d'Ozeron avait accepté pieusement la {.auvre couronne dont il connaissait riiistoire; il avait touché les vingt mille francs, et averti le parent de la duchesse, lequel avait aussitôt répondu que la volonté du mort venait d'être observée; et que^ d'ailleurs, du jour même du dépôt déjà ancien des cahiers, ce ne fut qu'avec réserve, en présence de chrétiens choisis, qu'on en avait donné lecture.
C'est l'étroite couronne de Marie, suspendue au-dessous d'un portrait du curé d'Abrecave, que re^^arde Marthe lorsque Monsieur le curé d'Ozeron entre au salon. Elle a posé contre un fauteuil un gros panier, puis le retire de là, puis Vy replace. Elle raconte à Monsieur le curé d'Ozeron qu'elle arrive d'Abrecave où elle est allée passer une semaine chez des cousins. Elle vient lui donner des nouvelles du hameau où il est né. Il vaut la peine Je donner des nouvelles. Abrecave, certes, n'est pas tout près d'Ozeroa. Pour s'y rendre, quand on habiie Ozeron, il faut piciidre d'abord une voiture si basculanie que
MONSiEUK LE GuHÉ d'oZEKOM /jQ
l'on dirait, à chaque bond du cheval, qu'il va demeurer siispendu cuire les brancards en l'air, enlevé par le poids des, voya.^eurs, et comme si c'était unedecesbaîançoires où un enfant semble menacé à l'un des bouts d'être à jamais fixé ddîis l'espace par l'enfant qui fait descendre Faulre bout. Marthe sait bien, n'est-ce pas, Monsieur le curé, que d'Ozcron à la station de cheaâa de fer la pius proche, il y a sept kilomètres? Il y a presque toujours sept kilomètres de villa^'e à village avec, à la belle saison, du maïs el du froment à droite et à gauche de la route; et, en arrivant, l'auberge, sa treille et ses îauriers°roses; répicerie qui sent le vinaigre et le tabac et dont le parquet poussiéreux est arrosé ; l'alelicr du maréclial ferrant, dont le feu fait concurrence aux géraniums du balcon d'en face ; la gendarmerie et sa citrouille. Marthe connaît si bien ces tableaux que même elle ne les a jamais remarqués. Et, d'ailleurs, si Tan veut aller prendre son billet, il faut se presser. N'estce pas, ^.îonsieur le curé? Le chemin de fer n'attend point. J'avais une paire de poulets, un petit sac de haricots et, sur les genoux, un panier avec trois douzaines dœuis, et une an-
MONSIEUR LE CURÉ d'OZKRON
douille. 11 faut faire un peu fête, n'est-ce pas, Monsieur le curé, avec des parents qui peuvent laisser quelque chose à leur mort? Et puis on change de train au bout de trois quarts d'heure. On se trompe si l'on prend des secondes pour les troisièmes, et les employés vous font descendre. Enfin, aprèsun moment, on arrive à une gare, mais ce n'est pas Abrecave. Déjà le pays est tout changé. Ce n'est pas l'air que l'on voit comme ici autour de soi, mais la terre avec, en haut, un petit coin de ciel bleu seulement. On descend de wagon, et ce n'est pas encore Abrecave, vous le savez. Monsieur le Curé. Mais les cousins sont aimables. Ils viennent me chercher à la gare avec une charrelle et un âne. Alors, c'est Abrecave. Ou vous fait dire de bons compliments. Monsieur le cure, et à Madame Véronique aussi.Lesgensne vous ont pas oublié. Vous m'aviez recommandé : quand vous irez à Abrecave, ne manquez pas d'aller sur la tombe du précédent curé. Voilà, j'y ai été. Elle est pleine d'herbes sauvages, pas entretenue comme il faudrait. Je dis tout à Monsieur le curé. II y a une famille qui vous a profond (laiis son cœur, la famille des meuniers- Ils avaient été mangés de
.MON-ÎFÎJR LE CURÉ d'oZ^RON 5i
dettes par la bande noire. Mais on dit, un jour, le défunt Monsieur le curé d'Abrecare leur a racheté le moulin pour quinze mille francs et il a donné cinq mille francs au fds aîné pour qii'il aille aux Amériques. Et il est parti. Et maintenant, après douze ou treize ans, il revient avec un château et une femme, sa femme qui a l'air d'une impératrice. Elle a un chapeau avec la garniture. Et il a fait mettre deux roues au moulin de son père et l'électricité. Il n'est pas fier. Il est venu et il m'a dit comme ça : Marthe, Monsieur le défunt curé d'Abrecave, qui y est enterré, était un saint homme. Il nous a sauvés. C'est lui qui a racheté pour nous le moulin, et qui m'a pavé le voyage et les débuts à Buenos - Ayres en déclarant : je ne veux pas jamais être remboursé. Et c'est vrai. Mais je m'étais mis dans la tête : je rendrai l'argent. ¥a aujourd'hui, je suis riche. Regarde-moi, Marthe? Mon or ne tiendrait pas sur la vieille meule. Je veux le rendre, l'argent; l'argent que le curé a donné aux vieux, à moi. Je veux le rendre pour les pauvres, parce que pauvres nous avons été; le rendre capital et intérêts. Monsieur le curé d'alors n'est plus là. Je ne peux plus le lui
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rendre. Marthe, écoule-moi bien : je veux le donner à Monsieur le curé d'Ozeron, qu'il aimait et qui est juste, qui saura remployer pour bien faire. Marthe, tu retournes demain à Ozeron. Marthe, voici la somme; tu lui remettras capital et inlérôîs, à dix pour cent, comme on les sert là-bas, depuis i885, soit quarantequatre mille francs. C'est pour l'honneur, c'est pour les pauvres. Tu lui remettras le carnet avec l'enveloppe, demain. Je dis : quarante-quatre mille francs. Les vieux écoutaient le fils. Et ils pleuraient.
Et Marthe, soulève son panier et d'abord elle en retire un lièvre :
— Cette lièvre, elle a été tuée devant moi avant-hier, à Abrecave. Je la rapporte pour Monsieur le curé. Le plus petit des enfants est venu dire : papa, il y a une lièvre dans le jardin. Je l'ai vue venir du bout du champ. Attendez, a dit le père, je vais prendre le fusil. Où estelle, la lièvre? Du côté des choux? Ah ! bien. Ne bougez plus^ ne parlez pas. Il a décroché, de dessus la cheminée, le fusil. Je vais la tirer d'en haut. II est monté tout doucement. Il a vu la lièvre dans le carreau. Nous avons entendu un
MONSIEUR LE CURÉ d'oZEUON 53
^and coup de fusil. Il avait tué la lièvre par la fenêtre. Tenez, la voilà, Monsieur le curé. La chasse est fermée; alors tout le temps, pendant le voyage, elle n'était pas dans le panier, mais dans le sac, dessous les salades.
Et Marthe tient par les oreilles le lièvre dont les longues pattes postérieures pendent.
Monsieur le curé d'Ozeron admire la bête et, maintenant, sourit. Il n'a pas ouvert la bouche darant la première partie du discours de la pavsanne, il a réprimé son émotion. Il appelle Véronique et lui dit :
— Mets ce lièvre à la cuisine. Marthe nous l'a rapporté d'Abrecave. C'est un beau cadeau.
Monsieur le curé, qui connaît Ma'the et ses pareilles, redevient silencieux. Avec patience, il attend ce qu'elle va ajouter et faire. Elle relire du panier une paire de sandales neuves :
— Je les ai achetées, explique-t-elle, parce que mes autres étaient usées. J'ai des cors.
Elle remet les sandales dans le panier, d'où, enfin, elle retire un portefeuille qu'elle tend à Monsieur le curé qui le prend.
— Eh! Monsieur le curé, quarante mille francs là-dedans? Qui le croirait? Ça ne pèse
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pas plus que deux feuilles d'cpinard. Ah! certes. Monsieur le curé va pouvoir faire du bien à Ozeron. Oh! il en faisait déjà. Quand j'avais le calepin dans mon panier, durant le voyag^e : Marthe, me disais-je, tu aurais là une bonne assurance pour les vieux jours. Et si tu le perdais? Ou si quelqu'un te tuait comme on a tué le f icteur qui avait une lettre chargée? Lorsque celle idée me prenait, voyez-vous, Monsieur le curé, j'en suais. J'en sue encore.
Le fait est que la ronde et rouge figure de Marthe est toute luisante.
— Monsieur le curé, il y en a qui sont pauvres dans la commune; il y en a d'autres qui sont riches, il y en a d'autres qui sont gênés. La récolte du blé n'a pas été bien. Il y a beaucoup de mauvaise herbe Je m'étais dit que j'achèterais un cochon maintenant. Eh bien! mon mari m'a grondée : Marthe, ce ne serait pas raisonnable. Et moi, je répète : il y a des e^ens gênés partout. J'aurais eu pourtant à donner au cochon les eaux grasses; la loge est saine; mais voilà, un petitcochon d'aujourd'hui vaut cinquante francs. Les vieux meuniers d'Abrecave ont trois codions dont le fils d'Amérique leur a fait cadeau.
MONPIEUR I.K CfUE D 07t.nON
Lui, en a dix dans des logoUcs toutes propretles, que c'est un plaisir. Et moi, pauvre, je nie contenterais bien d'un cochon. Ah! certes, ce n'est pas pour le demander; vous pouvez bien m'en croire, Monsieur le curé.
— Ma bonne Marthe, répond Monsieur le curé d'Ozeron, je vous affectionne de tout mon cœur. Vous avez été une fidèle mandataire. Vous dire que je peux prélexer cinquante francs, pour l'achat d'un cochon, sur cette somme si forte qu'elle soit, non. Ces quarantequatre mille francs, dont je vais accuser réception à leur généreux donateur, sont destinés à soulager des misères plus grandes que ce!!es qu'entraîne l'absence d'un cochon.
Monsieur le curé d'Ozeron se joue un peu ue sa paroissienne qui a l'air attrapé. Il continue :
— ... Des misères plus grandes que celles qu'entraîne l'absence d'un cochon. Mais enfin, Marthe, c'est moi qui vous offrirai le cochon sur ma cassette particulière.
Monsieur le curé ouvre un meuble, en retire un billet de banque, le donne à la paysanne qui paraît confuse et n'est que ra-ie. Elle demande :
56 MOwsituR LE cuné d'ozkron
— Pourquoi pas avec l'argent du calepin, Monsieur le curé?
Et celui-ci répond, en songeant à ces perles de la duchesse que l'Océan lui a rapportées, et à la destination que leur assignait la brave mais intéressée villageoise :
— Margaritas ante porcos.
Et Marthe, en s'en allant, déclare :
— Monsieur le curé, il faut que vous parliez toujours latin.
Monsieur le curé d'Ozeron s'assied devant son secrétaire et compte les billets de la liasse. 11 remercie dans son cœur et la Duchesse, et le cher mort, et le fils aîné du meunier d'Abrecave. Ving-t mille francs d'une part, cumulés avec ces quarante-quatre mille francs, cela fait un capital de soixante-quatre mille francs au service des malheureux. Et tout ça qui provient de quarante perles! Monsieur le curé d'Ozeron se remémore la belle phrase du testament du curé d'Abrecave : « Chaque millier de francs représente ici une perle qu'a pleurée l'Océan, de par la munificence de Dieu, afin d'aider au pain quotidien des pauvres... »
Ainsi, quand Dieu créait le monde, ce joyau
MONSJCUn LE CURK D OZEnOM
était prévu. Au cinquième jour de la Genèse ia nacre irradiait, de précieuses semences mûrissaient dans leurs écrins. Durant des siècles, sous le poids des cieux liquides, ces mêmes perles étaient projetées. Puis elles s'ébauchaient dans les valves, s'imprégnaient d'une lumière orag-euse qui se solidifiait en elles, dans ce jardin amer où l'imagination de l'hom^me situait une mythologie moins merveilleuse que n'est la réalité. Ces quarante sœurs enchantées, plus enchantées qu'en aucun récit des Mille et une Nuits, elles grandissaient, à peu près du même âge. Et elles attendaient leurs destinées. C'est alors que, pareil à un génie, un Indien nu plongeait dans l'abîm.e plein de monstres. Et il rapportait quelqu'une d'elles qui, peu à peu, venait se grouper sur la terre pour concourir à orner le beau cou d'une trisaïeule de la Duchesse. Et celle-ci, libérale comme dans un conte, remettait ces filles de Neptune et d'Am.phitrite à l'humble prêtre et poète d'Abrecave. Et ces vierges de la mer, encore que peut-être séparées, exilées, errantes par le monde, elles continuaient d'ag-ir pour la beauté. En même temps qu'elles illuminaient l'argile humaine, elles éclairaient l'ombre des pauvres,
58 MONSIEUR LE CURÉ d'oZERON
leur rendaient la meule moussue et riante qu'ils allaient perdre et où l'eau reflétait l'orient. Puis, cinq d'entre elles, invisibles comme Gjgès, passaient les flots qui les avaient vues naître, faisaient la fortune du fils aîné des meuniers, retraversaient les mers, animaient davantag-e le babil de l'eau du torrent sur les turbines, venaient retrouver leurs sœurs dans ce secrétaire d'un pauvre curé de campagne. Ah ! qu'il avait raison, le saint homme d'Abrecave, de s'écrier :
« Benedlcite, maria et Jlamiaa, Domino t y)
Monsieur le curé d'Ozeron écrit au fils aîné des meuniers d'Abrecave une lettre où il le compare au serviteur qui n'a point laissé improductifs les talents que le Maître lui a confiés. Il ira le remercier de vive voix, désirant aller revoir les tombes de son père spirituel et de la petite Marie. Y a-t-il toujours, tout contre elles, un alisier où pépiait la grive? Et non seulement il veut effectuer ce pèlerinage à Abrecave, où il n'est pas retourné depuis longtemps, mais il s'est encore promis de se rendre dans un lieu vénérable qu'il ne connaît point : dans ce domaine
MONSIEUR LE CLIVÉ D'uZi,UO:-i OQ
OÙ s'élève le château qui vil naître, grandir, prier, aimer, soutTrir et partir cet être de douieur qui vivait à jamais dans la lumière sans déclin, à côlé de ses morts et mortes bien-aimés.
Ce domaine natal du curé d'Abrecave est situé à quelque trente kilomètres d'Ozeron, dans un pays sauvag^e, aux routes malaisées, mais pittoresque, fertile sur l'un de ses versants que baig^ne une rivière basse et bleue. Nul chemin de fer, nulle usine, ne sont venus dissiper la lourde mélancolie de ce canton. Comme au temps jadis, quelque diligence surchargée de marchands forains et de colis laisse entendre sur la côte les gielots ralentis des rosses.
Pendant que Monsieur le curé d'Ozeron clôt sa lettre de remercienients, il essaye de s'imaiçiner celte contrée à laquelle il [)réte un charnie amer et pieux. 11 quitte le salon et dit à sa mère :
— Il faudra bien que je mette quelque jour à exécution mou projet d'aller visiter le berceau du défunt curé d'Abrecave. Je sais que sa famille n'y habite plus, que les nouveaux propriétaires doivent clic i/idKïérenls à des souvenirs qui touchent nos cœurs. Mais ce n'est point tant
6o MONSIELH LE CURK d'oZERON
que j'aille voir la terre où a vécu notre ami que le ciel qui la recouvre. Je suis poussé à ce voyage par une voix intérieure, cette voix si douce que nous avons longtemps écoutée dans notre hameau natal. L'occasion de remercier, d'un magnifique don qu'il vient de faire à nos pauvres, le fils aîaé des meuniers d'Abrecave, doit me ramener dans notre montagne quelques lieures. Pourquoi ne profiterais-je pas de ce déplacement pour parcourir, en revenant^ l'endroit tout plein de celui à qui nous devons tout?
— C'est juste, répond Véronique. Le bon Dieu ne peut que vouloir cela. On frappe à la porte. C'est Zépiiyrin. Bonjour, Zépbyrin. Vous avez à parler à Monsieur le curé! Tenez, le voilà. Causez. Je vais aller jeter cette lettre à la poste.
— Comment vas-tu, Zépiiyrin ? Qu'y a-t-il pour ton service? Entre ici. Tu as l'air tout ému? Hé?
Zéphyrin, petit homme maigre, brun, rageur, Cbt savetier. Il répond :
— Moublcur le curé, je suis venu vous trouver pour que vous empêchiez un assassinat...
MONSIEUR LE CURÉ iJ OZEP.ON
Et encore... je ne sais pas si je ne vais pas le commettre.
— Tu veux rire, Zéphyria ?
— Non, je ne ris pas.
— Explique?
— - J'ai trouvé Faisan pendu au-dessous de mon enseigne.
Faisan était le coq apprivoisé de Zéphyrin, et c'était Monsieur le curé d'Ûzeronqui le lui avait donné à cause de ses belles plumes d'or qui ondulaient ali soleil.
— Voyez-vous, Monsieur le curé, celte crapule de Poli en était jaloux. 11 trouvait cette bêle trop intelligente. Oui, Monsieur le curé, trop intelligente. Ne dites pas non. 11 Ta dit. Monsieur le curé, si j'avais trouvé Poli en train de pendre Faisan, car il l'a pendu, et qui plus est avec un cordon qu'il m'a volé avant-hier, posé tout près de mon pot de poix, et si j'avais eu mon trancliet à la main, ah 1 Monsieur le curé, j'aurais coupé la gorge à ce sacripant.
Zéphyrin se prend à pleurer, il essuie ses larmes avec son tablier bleu qui sent le cuir.
— Tu soupçonnes Poli, mais tu ne sais pas vraiment si c'est lui le coupable.
MONSIBL'R I-E CURE D OZLRON
— Je suis sûr que c'est lui, Monsieur !c curé, t C'est un vaurien, un braconnier qui n'a d'autre métier que de lever des ang^uillesavecdes cordes, ou de dénicher des perdrix dont ii met les œufs en omelette. Votre lapin, Monsieur le curé, on
a su que c'est lui qui Ta dérobé la nuit et qui Ta man^é en gibelotte, en compagnie d'une femme, à trois lieues d'ici.
— Comment expliques-tu alors qu'il ait simplement pendu ton coq ? Tant qu'à faire, puisqu'il le tenait, il pouvait le faire cuire?
— Par vice! Monsieur le curé. Par vice ! lia dit : Ce coq est trop intelligent, il sait compter les boutons de bottines. Il faut que Zépliyrinlc voie mort et que ça Tétrangle, comme s'il l'avalait avec ses plumes.
La colère de Zépîiyrin augmente :
— Je veux le saigner avec ce tranchât.
— Ecoute, Zéphyrin...
— Le saigner avec ce trancliet.
— Zéphyrin, je sais que tu as pour moi beaucoup d'amitié. Tu as souvent déclaré m'être dévoué à la vie et à la mort.
— A la vie et à la mort, Monsieur le curé, depuis que vous avez si bien placémon petit garçon.
5r -.NSicLn ij; c r.É d (.ze-von <55
— Je le sais violent, ne fais pas un malheur. VUi crime est vite commis. Je veux supposer un momeiil que ce soit Poli Tauteur de celte triste action. Tu sais hien que Dieu nous demande de pardonner les ofTenses à noire prochain, afin que les nôtres nous soient remises. 11 déclare même que celui qui frappe son frère avec haine n'est digne que de l'enfer. Consentirais-tu à oublier le méchant tour que Poli t'a joué, s'il t'en témoignait un profond regret ets'il te remboursait le prix du coq?
— Par affection pour vous. Monsieur le curé; mais Poli n'avouera pas, ne s'excusera pas, ne payera pas.
— Me promets-tu, si lu rencontres Poli, d'ici deux jours, non seulement de ne pas lui adresser la parole, mais encore de ne pas le dévisager?
— Oui, Monsieur le cure.
— De loi, Zéphyrin, je n'attendais pas moins que celte bonne résolution. J'ai foi en ta parole. Tu viendras me voir demain, vers onze heures.- Encore un renseignement? A quelle hcine Fai' san est-il mort ?
— Pdii a dû le pendre vers minuil.
— Qu'en as-tu fait?
— JeTai plié dans un journal. Je veux le remettre aux gendarmes, pour l'enquête, lorsqu'ils passei-ont.
— Zéphyrin, ne leur remets pas le coq.
— Bien, Monsieur le curé. Au revoir^ Monsieur le curé.
Et, l'après-midi du même jour, tandis que Monsieur le curé d'Ozeron, sous sa tonnelle de laurier, referme son bréviaire, il aperçoit Poli qui file le long de la haie bordant le sentier qui mène au gave. Poli est grand, maigre, blond. 11 a des yeux bleus, le nez en l'air.
— Hep î Où vas-tu comme ça, Poli?
— Ali ! Bonsoir, Monsieur le curé!
— Tu ne vas donc plus à la messe le dimanche?
— Voyez-vous, Monsieur le cure, ce m'est une grande privation, à cause du respect que je vous porte. Quand c'est votre Messe que j'entends, il me semble qu'elle est meilleure qu'une autre. Mais, depuis huit semaines, j'ai une tante malade que je vais visitera treize kilomètres d'ici. J'assiste à la Messe ici ou là, sur le parcours. Mais, comprenez bien, ce n'est pas votre musique. Non, non. Je vais voir ma tante, le
MOxNh,lELR Lt GUî\É d'oZEHON 65
dimaiiclic, parce que j'ai le plaisir de rencontrer mon oncle chez elle. Sur semaine, il travaille dans une usine, loin de sa femme.
— Poliitu me donnes beaucoup d'explications que je ne te demande pas, alors que je veux que tu m'en fournisses d'autres. Passe par la petite claie, sur la bordure du maïs, et viens, un moment, causer avec moi. Tu goûteras mon vin.
Poli fait le demi-tour du champ. Monsieur le curé d'Ozeron l'introduit dans sa salle à manger et trinque avec lui.
— A votre santé, il est bien bon votre vin. Monsieur le curé.
— Poli, tu n'es pas tel que je voudrais. Je doute que tu sois mûr, même pour le purgatoire.
— Oh ! Monsieur le curé ! parce que je prends quelque petite truite en contrebande?
— Ce n'«st pas au sujet d'une truite que je t'ai fait venir. Poli, mais d'un coq.
Poli rougit, car c'est une erreur que de prétendre qu'un brigand ne sait plus rougir,
— Eh bien! maintenant, il n'y a plus de doute. Je n'ai qu'à te regarder. C'est toi qui as peu-
66 MONSIEUR LE CURÉ d'ûZEHO.V
du le coq de Zcphyrin. Tu ne me réponds pas?
— Monsieur le curé, je n'ai jamais su mentir. Je me trouble tout de suite.
— C'est donc toi?
— Puisque Monsieur le curé le devine.
— Que t'avait-il donc fait, cet oiseau?
— Ce n'était pas le coq, mais Zéphyriii qui m'agace.
— Dans ce que tu viens de dire, Poli, souffle le mauvais levain qui aigrit tes nerfs, que tu as rapporté de la grande ville. Et pourquoi Zéphyrin t'agace-t-il? C'est un brave homme, un peu susceptible il est vrai, mais il travaille et tu fainéantes.
— C'est bien ça, Monsieur le curé, que de le voir avec son écuelle de poix, son marteau, son tîMiichet, ses clous et ses cordons, toute la sainte journée, je suis rassasié au plus haut point.
— Tu avoues donc avoir obéi à un mauvais sentiment. Poli, toi, inteliigeiit, courageux, qui as sauvé la vie à une vieille, le soir du grand incendie, il est fâcheux que tu provoques dans le village d'aussi regrettables incidents. Tu te tais. Eh bien! je vais fxi^^er de toi un acte d'héroïsme aussi grand que celui auquel je viens
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de fau^e nlînsion. Tu vas aller trouver Zéphyrin et lui dire : C'est moi qui ai pendu Faisan. Pardonne-moi, j'ai ngi comme un vilain bougre. Voilà cent sous. Je ne t'embêterai plus à l'avenir.
— Vous voulez m'hnmilier.
— Allons, ne fais pas de phrases.
— El s'il me fiche la main ou son tranchât sur la figure?
— Il ne le fera pas.
— Quant aux cent sou«, Monsieur le curé...
— Tiens, les voilà. Et je vous donnerai cent sous de plus, et une bouteille, si vous convenez de mang-er le cofi ensemble.
Zéphvrin et Poli éJnient réconciliés à Tangélus du soir et décidés à apprêter l'oiseau à la sauce aux olives.
Et Monsieur le curé d'Ozeron, qui avait asi avec sagesse, dans ces événements d'un humble apostolat, ne put s'empecber de sourire en se couchant. Et, songeant ar.x perles de la Duchesse et au coq du savetier, il lui souvint des vers de Jean de La Fontaine ;
Un jour un coq détourna Une perle.,.