CHAPITRE IV
Ce n'est point que le ministère de Monsieur le curé d'Ozeron présente toujours des aspects aussi comiques. Il n'est point dans sa Paroisse que des Polis, des Zéphyrins, et des Marthes. J'en veux faire la preuve en cette journée d'octobre où notre ami gravit, â une heure très matinale, l'un des coteaux d'Ozeron, apportant les Saintes Espèces à un malade qui habite cette ferme, dans ce bosquet de chênes, tout là-haut.
Le soleil échancre de son feu liquide la crête boisée. Il aveugle. Il se lève au bas de cette fluide et pâle et fraîche étendue bleue, qui est une mer dont les nuaç^es sont les sables qui se rident çà et là. L'un de ces nuages, au Nord, est immense et légf^r. Il brille. Il a la forme d'un crustacé dont les anneaux transparents sont à peine teintés de r«se dans cet azur un peu vert où il baigne.
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C'est le jour qui est blanc.
Du cœur de Monsieur le curé d'Ozeron monte une salutation vers les choses visibles: ce globe d'où découle une lumière jaune; ces montagnes comme dessinées à la mine de plomb; ces collines ruisselantes, tendues de toiles d'araignée, hérissées d'arbrisseaux, d'ajoncs, de fougères, de bruyères; ces prairies où, comme une buée, la première gelée se pose. Et voici la salutation vers les choses invisibles auxquelles nous croyons par la foi en Noire-Seigneur, qui, en ce moment, repose sur le cœur de Monsieur le curé d'Ozeron. Et, dans Notre- Seigneur il y a Monsieur le curé d'Ozeron, avec îa Vierge et les Saints, avec le maître d'Abrecave qui parle en silence à son enfant spirituel de la joie du Paradis et observe de là-haut les moindres gestes de ceux qui se souviennent de lui. Eî, par instants, il semble à Monsieur le curé d'Ozeron que le Pasteur d'Abrecave, pauvrement vêtu comme il l'était sur terre, se rapproche, marche à son côté.
C'est le coeur plein du Ciel qui est à l'ombre de son manteau que Monsieur le curé d'Ozeron
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atteint le sommet de la coiline, à quelque deux cents mètres de la ferme. Et, déjà, une vieille rayant aperçu, sachant quel Hôte est avec lui, s'avance, et, d'un rameau de chêne, balaye en se prosternant le chemin.
C'est encore cet Hôte divin que Monsieur le curé d'Ozeron va retrouver dans ce moribond qu'il confesse et communie. Lui, partout. Il est à tous les carrefours. Mais qu'il est parfois difficile de disting-uer sa présence! Rien tout d'abord, en cette chambre paysanne, rien qui rappelle le Jardin de l'Aijonie. Peut-être, ce rameau racorni au-dessus du bénitier?
Un visageosseux^ encore jeune, tout mat d'une sueur froide, sur l'oreiller; des bras maigres étendus parallèlement sur la couverture: des mains décharnées, posées à plat : c'est tout ce que l'on voit d'un homme qui va quitter le monde et qui vi '.nt de recevoir Dieu. Est-il possible qu'il y ait là-dedans une ^me immortelle? Même une âme mortelle? Une âme capable d'enchanier, dès le berceau, un père et une mère ? De retenir en elle la douce joie des premiers ans? De recevoir et de donner de la tendresse? Estil même possible que ce soit là ce corps si bien
MONSIEUn LE CURi: D OZERON '] l
f )rnié, dont on dll que riiarmonie est divine, si séduisant que d'aucuns en ont fait leur idole, et pour lui se sont damnés? Est-ce donc cette paie boue défaite, qui est la dépositaire de la vie éierneîle? (jue cela répugne à notre sens !
— Gomment te trouves-tu, Jean?
— Bien, Monsieur le curé. Mais la mort est longue à venir. Le plus tôt sera le mieux, à présent que j'ai reçu la Communion.
— Tu as bien fait le sacrifice de ta vie, Jean. Tu ne regrettes rien ?
— Je n'étais pas aimé.
— Quoi, Jean? tu n'étais pas aimé? Et tes vieux, quand ils vivaient?
— Eux, oui. La petite aussi.
— Et moi, Jean?
— Oh! vous, Monsieur le curé, vous m'avez appris à connaître le Bon Dieu pendant ma maladie. Mais vous savez bien que ma femme est partie pour les Amériques avec un autre. Et on dit que la petite qui me consolait de tout n'est pas de moi.
— Ne songe pas à tout cela, Jean. Cesse de parler. Tu te fatii^ues. Et, d'ailleurs, bientôt tu vas être au Ciel et tu ne t'interrogeras plus. Là
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lu aimeras et seras aimé, et il ne t'importera plus de te poser des questions cruelles. En ce moment même, Notre-Seigneur est avec toi et tu es dans son cœur. Lui, ne trompe jamais. Tu vas le voir bientôt aussi simplement que si une personne venait au devant de toi. Tu es en règle, Jean. Tu as pardonné à celle qui t'a gravement offensé, toi si bon, si vaillant. Tiens, j'appuieleChrist sur tes lèvres. C'est cela. Embrasse-le. Tu souris.
— Lui n'a pas de dégoût de moi.
— Non, Jean. 11 n'a pas de dégoût pour les malades. 11 est comme un malade et il a connu l'abandon. Tu viens de le recevoir. Il est avec toi dans ton agonie. Son âme épouse la tienne. C'est une fête plus belle que celle du village quand la moisson est mûre. Prie, Jean. Prie sans parler pour ne pas l'épuiser. Mais prie. Joins ton âme à la Divinité. Sens-toi tout pénétré de ce bonheur, qui, depuis que tu es si éprouvé, n'a fait que s'accroître. La soif que tu as du Ciel, elle va être apaisée. L'eau du Paradis est plus fraîche, plus désaltérante que celle du puits qui est dans la cour, près du noyer. Jean, fais place à Noire-Seigneur. Sois changé en Lui. Tu vas trouver dans son royaume toute la joie
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que tu n'as pas eue sur la terre. Et tu ne peineras plus. Tu ne seras plus astreint à ces corvées que tu t'imposais en échange du pain et de la soupe de chaque jour. Tu ne gémiras plus seul, la nuit. Tu vas entrer dans la lumière sans déclin. Embrasse encore le crucifix. Suis ma prière sans en répéter les mots. Suis -la avec ton âme, toncœur, ta raison. Dis en toi-même : MonDieu, je remets mon esprit entre vos mains. Je ne m'appartiens plus. Je suis tout à vous. Faites que mes dernières souffrances vous soient agréables. Et vous, Mère de Dieu, qui êtes aussi ma mère, obtenez-moi la grâce d'aller au Ciel sans tarder, vous qui êtes toute puissante, qui m'assistez, qui êtes là avec vos mains jointes sur le rosaire, votre visage qui sourit, vos lèvres qui remuent pour chanter la gloire de votre Fils; Garde-malade! qui guérissez à jamais les incurables, ôtez-moi ma fièvre, donnez moi le repos éternel. Conduisez-moi dans les pâturages du Seigneur. Que je m'y rende aussi facilement qu'aux jours où, petit garçon, j'allais à la prairie, vers le ruisseau. Avec vous, mon Dieu, avec vous, dans votre Sacré-Cœur.
Monsieur le curé d'Ozeron fait silence. Les
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beaux-parenls de Jean, qui continue de demeurer avec eux depuis que sa femme Ta abandonné, ' sont entrés dans la chambre. Ils entourent le : lit, hoclicnt la têle. Ces frustes semeurs de blé ^ ne songent point au Moissonneur divin qui n pénétré dans cecorps labouré par la maladie. Leur croyance est faible. On leur a bien souvent redit que l'on va au Ciel quand on est mort, mais ils pensent à la terre où ils sont, au prix des crufs, aux dépenses qu'entraîne une telle maladie, au livret de caisse d^épargne que laisse Jean. Ils ne sont point mauvais. La douleur les instruira, peut-être, un jour. La vieille grand'tante, qui balavait tout à l'heure le sentier où passaient le Maître et le discijde, murmure vaguement une formule
Je ne sais quelle lueur indicible se peint peu à peu sur la face de Jean. Le soleil n'y a plus de part. C/est alors qu'ouvrant son livre, Morjsieur le curé d'Ozeron lit à haute voix les suprêmes exhortations :
Partez de ce monde ^ âme chrétienne^ au nom de Dieu Je père Tout Puissant, qui vous a créée...
Soudain s'élève une plainte pure comme d'une
source, celle de la petite fille qui a compris : Jean est mort. Monsieur le curé d'Ozeron récite le De prof and is^ puis, longtemps, se recueille. 11 recommande cette âme qui vient de quitter la terre au saint protecteur qu'il invoque souvent, à Monsieur lecuré d'Abrecave.
Il compare ces deux existences, si diflcrentcs qu'il n'apparaîtrait point qu'elles fussent de la même espèce humaine, si Dieu ne les rejoignait par la croix.
D'un côté, ce prêtre qui avait commencé de pressentir l'éternelle joie dans les récoltes qui doraient les alentours du château natal, dans les gravures d'une Bible, dans les cœurs d'un père et d'un aïeul, dans cette Cécile adolescente enveloppée d'amour comme une rose par la buce de la nuit — et il exalte cette beauté dans l'alléluia de son premier poème. Et, presque en même temps, il fait l'apprentissage de la douleur dans la mélancolie des deux gentilshommessolitaires, dans la lecture de la vie des martyrs, dans la grâce trop fragile de son épouse, dans l'infirmité m,ortelle de sa petite Marie — et il sanclifie celle douleur dans son dcuiièine, dernier et imblime chant.
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D'un autre côté, ce pauvre être dont le corps gît là, pour qui les vivantes Géorgiques ne furent que besogne obscure ; auquel le mariage n'apporta qu'humiliation ; dont l'amour paternel fut empoisonné par le doute, et qui but seul son calice jusqu'à ce que Xotrc-Seigneur Jésus- Christ vînt le vider avec lui.
Monsieur le curé d'Ozeron, se retournant, aperçoit le médecin :
— Vous l'aviez prévu, docteur. Jean n'a point passé la journée. Que je me fusse mis en retard, et je n'aurais pas eu la joie de le voir mourir eu mm e il est mort.
— Relournez-vous au village, Monsieur le curé ?
— D'autant plus vite qu'il y aura les formalités à remplir.
— Montez donc dans ma voiture. Je suis venu par le chemin du haut.
Et, quand ils sont en route :
— 11 est plus facile, dit le docteur, d'enterrer un homme que certaines atTciires.
— Que voulez'vous dire ?
— Eh bien, la femme, vous savez ce qu'elle est devenue?
— La femme de ce pauvre Jean ?
— Oui.
— Je crois qu'elle est en Amérique ?
— Non, elle est rentrée en France, il y a un an, lâchée par son séducteur, mais corrompue à point. Elle a refait alors connaissance, à Paris, avec le fils de notre maire. Il s'est laissé tellement mettre le grappin dessus qu'il a volé dix mille francs à la Caisse de l'Assurance. Et il est peut-être, à cette heure, sous les verrous.
— Ah ! mon Dieu !
— Les journaux de ce matin cmploient^, pour le désigner, des initiales, mais ii ne saurait y avoir doute.
— Vous me consternez.
— Bien que j'aie peu de sympathie pour votre vieil ami, je le plains sincèrement. Mais il imposait à son fils une prati«|ue religieuse si étroite, que celui-ci n'a pu que réagir. A Ozeron, bien. Mais seul, dans une grande ville, il a éclaté.
— Je vous assure, docteur, qu'on ne le forçait en rien. Il agissait de sou plein gré.
— Un peu d'hypocrisie, alors ?
— Mais non.
Si cette histoire est vraie, se dit Monsieur le
curé d'Ozeroii, combien elle doit éprouver ce juste qui n'a pour toute fortune que son honneur.
A l'enlrce du village, il remercie le docteur, descend du véhicule, entre chez le menuisier, puis se rend non pas à la mairie, mais chez le maire. Une petite grille s'ouvre sur une courte avenue d'érables, avec, au fond, une humble demeure. Dans l'allée où un rouge-gorge laisse couler sa triste chanson, un vieillard aux favoris blancs, coifié d'un chapeau de pallie usé, marche lentement. Il voit soudain venir le prêtre. Il va droit à lui, et, sans ambages :
— Vous savez tout. Monsieur le curé. Je me promène ici, malgré cette bise aigre, pour dissimuler mon émotion à ma femme. Je veux lui épargner ceci avant qu'elle meure. Elle est enflée jusqu'au ventre. Venez avec moi dans le potager. Si je pleure, vous seul me verrez.
— C'est donc vrai ?
— C'est vrai.
— Comment l'avez-vous appris ?
— Hier, par une lettre de ce malheureux, qui a trois jours pour combler son déficit. Aujourd'hui, par un journal que lun m'adresbc.
MONSIEUR LE CURife d'oZERON 79
C^est affreux. Non c'est trop pénible. Chaque pas que je fais résonne douloureusement dans ma tête. Ce n'est pas vrai, dites ? Je le revois tout enfant, là, avec son tablier blanc. Et, sur ce banc de pierre, le jour de sa première communion, j'ai pleuré de joie dans ses cheveux bien peignés par sa mère. Ce n'était point un hypocrite. Oh ! non ! Monsieur le curé. Si vous saviez tout ce qu'il y a encore pour lui dans mon cœur ! Dans cette saison, quand j'étais encore notaire, il venait à l'étude qu'éclairait doucement la lampe. Il était sage. Il me disait : J'écoute le bruit de ta plume. Il caressait le chat sur ses genoux. Pourquoi Dieu m'a-t-il abandonné ! On va mettre mon fils en .prison. Il y est peut-être à cette heure. Je ne peux pas, je ne peux pas payer. Je suis à la veille du dénûment.
Monsieur le curé d'Ozeron prend le bras de son ami sous le sien et dit avec calme:
— Ne vous troublez pas ainsi. Jamais une croix ne se dresse sans l'espoir du rachat. Ce pauvre enfant a eu la fièvre. Je le connais. Son cœur est droit. Il a agi dans un délire des sens, fréquent à cet âge.
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— C'est affreux !
— Je comprends que vous g-émissiez, mais une âme vraiment chrétienne, qu il s'agisse ou non de ses proches, doit avancer dans la voie du pardon, rechercher au fond d'elle-même toute l'indulgence à laquelle a droit la pauvre nature déchue. Ah! que Dieu me garde d'un blasphème, mais n'est-ce point par la gravité de la faute, que nous connaissons la grandeur de TAmour ? Ici, cœur à cœur, vous et moi qui avons pénétré souvent dans cette bonté, moi qui ai reçu de lui des confidences qui marquaient une délicatesse de jeune fille, vous qui avez jugé de sa noblesse, de sa générosité...
— Il nous aidait, Monsieur le curé, il nous aidait avec ses pauvres an} oi:.tements, jusqu'au jour...
— Dites ? Est-ce que c'est nous, les disciples du Christ, qui allons laisser là votre enfant qui est tombé ?
— Oh ! non... mais ceux qui sont lésés... la réparation matérielle... Et celte honte qu'il ait commis ce vol pour entretenir la femme d'un malheureux qui est d'ici, et qui se meurt...
— Il est mort.
MONSIEUR LE CURÉ d'oZBRON 8i
— Quij Jean ?
— Oui, Jean qui à cette heure prie sans doute au Cieî pour votre fils. Une telle doctrine peut faire sourire ou scandaliser le monde. Mais ceux qui vivent de la Grâce, il ne faut point qu'ils raisonnent à la manière des païens, ils doivent être surnaturels.
Monsieur le curé d'Ozeron se recueille, tout on continuant de marcher auprès de ce père affligé qui fait également silence. Il offre cette épreuve au Ciel, il la confie à Tâme envolée ce malin et à celle du curé d'Abrecave.
Et voici que, remontant de Tabîme, ou en redescendant, les filles de la mer, les perles merveilleuses se précisent dans la pensée du serviteur de Jésus-Christ. Il y a quelques semaines, quelques-unes de ces rondes pèlerines, dissimulées par l'azur de billets de banque, sont venues frapper à la porte de l'humble cure d'Ozeron pour rejoindre leurs sœurs. Elles brillent en ce moment sur Iîs joues du vieillardéprouvé. Elles disent : Nous sommes les vierges sages de l'onde, laissez-nous payer la rançon des folles de la terre.
Monsieur le curé d'Ozeron détache une page
8a MONSIEUR LE CUf\É d'oZERON
de son carnet sur laquelle il écrit au Directeur de laCompag-nie d'Assurance qu'il faut suspendre toute poursuite, que tout sera payé dans la semaine. Et il signe du nom du pauvre père, et lui tend la dépêche. Et celui-ci, tout étonné :
— Je ne comprends pas, je ne puis accepter que vous vous ruiniez pour moi.
— Qu'il vous suffise de savoir que j'ai la libre disposition d'une somme qui libère votre enfant: Ceiie réserve ne m'appartient que pour que je secoure mon prochain. Vous me demandez d'où elle peut bien provenir ? De l'océan de la Miséricorde divine. Allez vous-même au télégraphe ; c'est vous qui recopierez et signerez cette dépêche pendant que je vais voir votre femme.
Monsieur le curé d'Ozeron monte dans la chambre de la malade. Une forme humaine, igrossie et pâlie par une affection des artères, gît là dans un fauteuil élimé, tout enveloppée de châles, soutenue par des coussins. Le prêtre s'approche. Une indicible détresse est gravée sur cette face. Et la main qu'il veut prendre doucement retient un morceau de papier. La malheureuse prononce, et chaque mot est accompagné d'un sifflement:
— Il faut la cacher à mon mari. C'est une lettre anonyme. Lisez.
Monsieur le curé prend l'écrit, l'examine à peine, le glisse dans sa soutane. Et :
— Mais, chère madame, votre fils n'est pas en prison, et n'ira pas.
— Ce n'est donc point vrai ? Vous savez donc?...
— Je ne peux vous cacher, madame, que des gens malveillants ont répandu les bruits dont cette lettre se fait Fécho.
— Mais, c'est horrible !
La malade perd connaissance. Monsieur le curé d'Ozeron lui fait respirer de l'éther. Elle revient à elle en disant:
— Pas la prison. Oh! pas la prison.
— Non; pas la prison, vous dis-je. Pas la prison, chère madame, l'honneur est sauf. Je n'ai point à entrer avec vous dans les détails d'une aventure trop banale où votrefîls aétédupe d'une femme. Il s'est égaré un moment, c'est entendu. Il est déjà dans la voie du repentir,
— Oh ! que vous me faites du bien. 11 y a trois heures que je suis là comme une loque. Mon ma-
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ri est sorti, sans doute. Il est venu ici tout à l'heure. Je lui ai caché mon émotion. Il faut qu'il ig-nore tout. Ne lui apprenez rien... s'il ne sait déjà... ô mon Dieu !
— Il sait tout, et, tout à l'heure, il a jug^é bon, ne vous croyant pas averlie, de se taire, et il a d'autant mieux fait qu'à présent il est rassuré tout autant que vous pouvez l'être.
— Mon petit n'a donc pas pris dans sa caisse? Mon petit n'ira donc pas en prison ?
— Soyez tranquille. Je compte qu'il sera là pour la Toussaint. Et. s'il a quelque faute sur la conscience, et s'il la regrette, vous la lui pardonnerez.
— Je suis sa maman.
— Ne vous inquiétez donc plus. Prenez votre crucifix ; baisez-lui les pieds ; dites-lui : J'ai confiance eu Vous, je sais que vous avez tout arrangé.
Le vieillard vient d'entrer dans la chambre. Il a entendu les dernières phrases du prêtre. Il se penche vers le front gris et moite de sa femme, y applique ses lèvres, et :
— Oui, mon amie : écoule la parole de Monsieur le curé. Laisse la paix du Seigneur revenir
MONSIEUR LE CURÉ d'oZERON 85
dans ton âme : un grand poids nous a été enlevé.
Tant il est vrai que ceux qui succombent îious une lourde croix, si le moindre soutien se fait sentirdans l'épreuve, se relèvent vile : ce fut avec une joie bien douce que ce couple de pauvres gens demeura jusqu'au soir devant un maigre feu, chacun à part soi remerciant le Ciel. Le vieux maire reçut, le même jour, du Directeur de la Compagnie d'Assurance, une dépèche rassurante qui acceptait, avec tact, la réparation. Il alla remettre ce télégramme à Monsieur le curé d'Ozeron,qui le raccompagna quelques instants.
Cependant que celui-ci revenait seul au presbytère, sous la nuit constellée, les mêmes présences mystérieuses, qui l'avaient assisté lematin sur le coteau, le rejoignirent :
D'un côté, le curé d'Abrecave tel qu^il Tavait connu, en manteau et en chapeau râpés, de gros souliers de montagne frappant le soi jonché de feuilles mortes, mais le visage si transfiguré par la béatitude qu'une lueur s'en émanait plus douce que celle du clair de lune qui le baignait.
11 sembla à Monsieur le curé d'Ozeron que le saint homme tenait un chapelet.
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De l'autre côté, sa pieuse inspiration lui représentait un humble voyageur. Il était difficile de distinguer ses traits : une brume, comme d'une blancheur de pain, les voilait. Mais on pressentait qu'ils étaient encore empreints de la mélancolie du tombeau. On devinait la pauvre face qui était retombée avec un grand cri retentissant encore, la face si bonne, si innocente, si plaintive, si abandonnée. Les larmes de Monsieur le curé d'Ozeron jaillirent à cette évocation. Il lui semblait que Tineffable Pèlerin penchait son front vers le sien pour Tencourager dans l'obscur apostolat. Le Christ venait parler en silence à Tâme de son apôtre villageois. Il savait quel baume celui-ci avait versé, en cette journée, à des cœurs affligés. Il lui disait : Mon fils, j'étais réellement avec toi dans l'aurore, quand tu as communié Jean. Et mon esprit t'assistait encore lorsque tu soutenais ces deux épaves humaines qui craignaient de sombrer dans le déshonneur de leur fils. Et mon esprit est avec toi, lorsque lu songes :\ ramener l'enfant prodigue. J'apaiserai la tempête, et les perles que tu as bien employées viendront se fixer rlans le C',q\. Et, lui montrant le firmament : Regarde ! C'esl mui qui
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les fais répandre à profusion. Elles sont Pimage des bonnes œuvres. Cet ami qui chemine avec nous avait commencé la précieuse semaiile à Abrecave, et tu la continues à Ozeron.Loué soit le Père! Le disciple, maintenant élu, qui se présente à tes yeux dans sa robe usée ne se désintéresse pas, même au Paradis, du trésor à lui confié par une sainte femme, il ég-rèue entre ses doigts le vrai trésor, celui qui lui fut confié sur terre n'en étant que le reflet ou létngme. Tu as franchi aujourd'hui, avec les filles de la mer, la porte de la maison de deuil où veille à présent une paisible lampe. Persévère dans ta tâche. Jl ne te reste plus qu'à passer le seuil de la nuit où déjà l'éternel Amour allume ces perles sur le front de ma Mère.