‹ Monsieur le curé d'OrezonChapitre 5 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Octobre se jette dans novembre comme un torrent qui entraîne les fruits des rosaires. Le jour de la Toussaint, il semble que les élus se promènent dans le Ciel. S'il y a une belle procession sur terre, après les Vêpres des Morts, qu'est-ce de la cérémonie d'En-Kaut? Monsieur le curé d'Ozeron aime à revêtir, dans ses méditations, ses élus familiers de la forme qu'ils eurent ici-bas, ou qu'il leur prête. Ils diffèrent seulement par une grande beauté correspondant à chaque type, et faite surtout de douceur et de dignité. Un aïeul, qui fut pâtre, conduit le cortège, et son fifre fait trembler ses notes dans la lumière éternelle. Beaucoup le suivent, dans cette marche d'une Toussaint céleste qui s'effectue au-dessus de la nôtre. En se recommandant à deux grand'mères, et en les recommandant à Dieu, Monsieur le curé d Ozeron les revoit telles

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qu'il les a connues, pourîanl plus jeunes. Elles s'avancent, leurs quenouilles en main. Elles sonl pâles dans l'amour de Jésus-Christ. Puis, c'est un tel et une telle qui s'étaient endormis aussi, à Abrecave, dans la paix. Ils sont dans la file des élus. Ils cheminent au son du fifre auquel répoiident, par instants, ainsi que des alouettes, les flûtes ang-éliques. Monsieur le curé d'Ozeron pense à son père. Il se le représente, menant avec lui, aux verts pâturages que le Psalmiste révèle, un doux troupeau. Les notables de la petite Paroisse, qu'il admirait dans la vallée natale, les voici dans leurs grands manteaux de cérémonie qui se déploient dans le jour sans déclin. Mais soudain, le cœur de Monsieur le curé d'Ozeron tressaille davantage, et des larmes mouillent le bois de son prie-Dieu : le saint d'Abrecave et sa famille ferment la marche. D'une main, le prêtre tient une palme, et, de l'autre main, la main de la petite Marie. Ah î elle n'est plus infirme. En elle persiste le caractère de l'enfance, mais elle est à jamais délivrée de la croix qui courbait son pauvre corps. Elle se tient droit cDmme un lys. Et, sur son front bombé, voici, mais combien transfigurée.' l'é-

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troite couronne de roses artificielles qu'elle avait ceinte en un jour de sa vie rapide. Elle ne parle pas, elle ne chante pas, elle sourit. Et, la tenant de l'autre côté, Cécile, sa maman, l'accompag^ne. Et il y a aussi les père el mère du curé d'Abrecave, et l'aïeul qui aimait tant la sainte Ecriture.

Puis ces images se fondent comme des neiges dans une clarté trop grande pour que Monsieur le curé d'Ozeron les retienne. Elles cèdent au pur amour de la prière pour les Saints.

La cloche sonne pour les vêpres, il va falloir traduire au peuple des paysans, en langue ordinaire, ces élévations vers les bienheureux. Monsieur le curé d'Ozeron va revêtir ses ornements à la sacristie où les enfants de chœur jouent avec la braise blanche que, pour l'encensoir, leur a donnée Véronique.

L'office commence. Tout est bien ahgné ; les lumières, les métaux, le bois des meubles et de l'harmonium luisent. Les filles de Marie chantent, peignées avec soin. Un petit garçon pleure. Monsieur le curé d'Ozeron monte en chaire. En face de lui, dans le banc d'oeuvre, sont assis les mai'^uiliiers: le vieux maire, le pharuiacien dont

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la fille conduit le chœur des villageoises, le notaire et le géomètre.

Monsieur le curé d'Ozeron prêche TEvangile du matin, qui a trait au?: béatitudes, et il fait observer que Notre-Seigneur les a pleinement réalisées parce qu'il a été pauvre, doux, affligé, méconnu, pardormant, pur^ pacifique, persécuté. C'est donc lui ressembler que d'ctre l'une de ces choses-là. Monsieur le curé d'Ozeron ne parle pas distraitement, ni savamment. Accepter d'avoir part à ce qu'a souffert Xotre-Seigneur, c'est entrer dans sa vie, dans sa mort et dans sa résurrection. Notre-Seigneur est comme le beau soleil qui éclaire les épis.

Et les épis qui veulent ressembler au soleil vivent dans sa lumière, la reflètent, et, ainsi, quand on les enterre, ils ont bu assez de solei pour y retourner, ils ont acquis cette forte vertu qui leur permet de lever dans le Ciel aux rayons du Printemps : ce sont les Bienheureux, dont c'est la fête, avant que commence, le soir même, celle des morts.

Il est d'autres épis qui n'ont pas assez vécu dans le soleil de Xotre-Seigncur. Ils sont demeurés dans l'ombre comme des paresseux qui n'o-»

MorvsiÊuri îk cure d ozeron

sent braver l'ardeur du labour; on eût dit qu'ils redoutaient de se laisser dépouiller, de livrer leur douce farine ; d'être liés, confondus avec leurs frères; d'oublier Tinjure du fer des moissonneurs; de subir la purification du van; de ne plus murmurer contre la brise^ d'être broyés. C'est ainsi que, loin du soleil, ils s'étiolent, tombent avant la maturité, n'ont point servi à la table de l'homme ni au Saint-Sacrifice. Et, perdus pour la semence prochaine, leurs grains souffriront, avant de retrouver le plein soleil, une indirecte et lente transformation.

Et certains d'entre eux ne reverront jamais la lumière qui est l'image de Jésus-Christ.

Heureux donc les morts dont la Toussaint est la fête!

Heureux aussi les morts qui obtiendront de gagner le Ciel, peut-être aujourd'hui, par nos plaintives prières qui ressemblent aux froissement des feuilles de l'automne qui conservent, dans la tristesse, la couleur du soleil.

Ces pensées et images, que Monsieur le curéJ d'Ozeron développe, trouvent d'autant mieuX; leur écho et leur reflet dans les âmes de ceux qui l'écoutent, qu'il connaît les souffrances de chacun^

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et applique telle parole on tel symbole à un tel ou à uîie telle qui s'y retrouve eu secret. Tandis qu'il prêche, il retient dans son cœur cette Paroisse ainsi que le Fils de Dieu conserve dans le sien l'Humaniîé tout entière. Mais de même que parmi cetle Humanité, le Maître se montrait plus familier avec Jean, Pierre, Lazare, Marthe et Marie-Madeleine, Monsieur le curé d'Ozeron distins-uc davantage, par leurs douleurs ou leurs joies, quelques-unes de ses humules brebis.

C'est ainsi qu'une fille l'écoute expliquer le verset : FJenreiix ceux qui souffrent persécution... Endurant dans son obscure vie je ne sais quel vilain acharnement de ceux qui l'emploient au service de leur basse-cour, elle écoute avidement, fièrement presque, le prêtre g-lorifier les humiliations des serviteurs et montrer rni-nme ils gag-nent le paradis en supportant les insultes et les coups, entrant ainsi dans Tune des béatitudes vécues par le Christ.

Et le petit homme âg"é qui est là, vous le voyez bien, celui qui a un livre sur ses genoux, il comprend et g-oûte à cette heure la violence qu'il se fait pour opposer chaque jour la douceur à l'a-

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crimonie de ceux qui ont la vieillesse à charge : Heureux les pacifiques.

Heureuse la petite chanteuse dont la voix fraîche reflète l'innocence comme une source un lys ! Heureux les cœurs purs... L'église est embr.umée par le sermon de Monsieur le curé d'Ozeron. C'est l'encens qui découle des feuilles de l'Evangile.

On reconnaît ça et là : Zéphyrin, le cordonnier dont Poli a lue le coq; Marthe, la bavarde, qui a rapporté d'Abrecave un lièvre et quarante- quatre mille francs ; Véronique, digne et grande : son manteau noir fait des plis comme un dessin appris en classe; le docteur, encore qu'il ne soit pas bien pieux à l'habitude, jambes croisées^ tête haute, à côté du bénitier; la personne de la poste qui a une perruque sans prétention ; l'épicier qui possède un tout petit magasin : mais il chausse de grosses lunettes d'or dont se servait, dit-il, le général Faidherbe ; le fils du maire, enfant prodigue, revenu de Paris.

. . .Heureux les cœurs purs ; et, poursuivant le commentaire, Monsieur le curé d'Ozeron montre les pécheurs renouvelés par la pénitence, et il blâme les Pharisiens qui se détournent d'eux

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alors qu'il faut les serrer dans nos bras. II demande qui n'a jamais péché. Sa voix se fait indulgente et criaude en parlant des égarements de tous les âges. Il dit comme on peut laver ses plus grands crimes et moudr dans la pureté de Notre-Seigneur. Une bonté, comme d'une brise, attendrit les cœurs. Tout le monde reconnaît qu'il a raison. Tout le monde serait bien, si tout le monde demeurait dans TEglise ! Et le vieux maire pense que si tout le monde aimait son prochain comme Monsieur le curé d'Ozeron l'aime, les âmes se nourriraient d'amour sur la terre.

Dieu amènera avec Jésus ceux qui se sont endormis en Lui. Endormez-vous dans ses béatitudes. C'est la grâce que je vous souhaite.

Les coups isolés du glas, qui accompagnent la procession, tinteront bien avant dans la nuit. Tandis qu'il semble que toutes les autres sonneries montent au ciel, celle-ci en descend. A chaque fois, c'est comme la chute d'une larme. Ce sont les morts du Purgatoire (lui sanglotent Jl est un pays où vivent leurs âmes douloureuses, mais qui sont dans l'attente du Paradis. 11 s'ensuit

un mélano^e d'amour et de peine, comparable, enseigne le Docteur Ang-élique, au supplice de l'or épuré par le feu. Les prières, les messes, les aumônes, les indulgences les soulagent, et, enfin, les délivrent.

Seul, dans sa chambre, après souper, tous les offices terminés, Monsieur le curé d'Ozeron prie encore pour ces âmes plaintives. Chaque pleur de la cloche trouve un écho en lui, et stimule sa supplication.

De qui est-elle donc cette larme, cette goutte de bronze brûlant ? Peut-être d'un tel ou d'une telle, que nous avons connus : de toi, enfant, surprise par la mort? De toi, que nous voudrions soulager, nous qui péchons encore sur la terre, et qui t'y avons rencontrée avec ton rire espiègle et ta couleur d'aurore? Nous supplions la très sainte Mère, si tu es là, d'intercéder en ta faveur. Tu t'étais trop assise sous les roses et les cerises, et tu étais trop jolie. Que les anges te rendent ton sceptre, ce lys qu'un vent d'orage avait brisé sur le gazon. Sors de ce lac de flamme comme une neige sort du couchant. Avance et pousse bientôt ce cri de la vierge saisie par l'Amour éternel.

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Et cette autre larme de qui est-elle, longue, froide, et tombant dans ce noir de novembre ? Qu'elle est seule! Peut-être, ô fils chéri d'un père, toi si aimé, si beau, à qui nous trouvions tant d'excuses, peut-être la iaisses-tu glisser de ce regard qui enivrait les jeunes filles ? Ou, est-ce loi qui la verses, ômèrecoupabîe que tous croyaient innocente ?

0 lamentation du glas !

Mou Dieu, accueillez ces perles de la douleur dans rOcéan de votre miséricorde.

Ainsi prie Monsieur le curé d'Ozeron, quand un coup retentit à la porte d'entrée. Si tard, qui peut heurter? Encore qu'il ne soit que onze heures? Véronique et presque tous les habitants du paisible village sont couchés. Pour quelque malade, sans doute ? Monsieur le curé d'Ozeron se relève de son prie-Dieu d'où il contemplait, de toutprès, son Crucifix. Il prend sa lampe, il ouvre. C'est une femme en noir et une toute petite fille qui pleure.

— Monsieur le curé, si nous vous dérangeuns à cette heure, pardonnez-nous. Un accident sans gravité nous a obligées de descendre à trois kilomètres d'ici où se trouve le cocher, avec sa

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voiture dont le brancard est brisé. J'avais espéré atteindre, dès ce soir, la station du chemin de fer, y prendre le train et poursuivre ainsi mon voyage. Ne pleure pas comme ça^ Marie. Elle n'a que cinq ans, Monsieur le curé. Elle est fatiguée par cette longue course à pied. Et pourtant le village le plus proche de nous était Ozeron. Xous avons frappé à l'auberge où l'on nous a répondu assez durement qu'il n'y avait ni chambre? ni véhicule à louer pour gagner la gare. Alors, Monsieur le curé, très embarrassée, craignant le froid de la nuit pour cette petite Mimi qui est infirme, je viens vous supplier de nous donner l'hospitalité dans votre église jusqu'à demain matin.

— Mais entrez donc, Madame. Comme il pleut! Que je vous ouvre mon cabinet de travadl. Il y a encore du feu.

Monsieur le curé d'Ozeron débarrasse les voyageuses de leurs manteaux.

— Asseyez-vous , Madame . Nous n'avons qu'une modeste chambre à vous offrir, mais nous serions désolés de vous laisser dans cette peine.

— 0 Monsieur le curé ! Comment vous remer-

MONSIETR LE CIHE D OZF.P.ON ()f>

cier ? Ma chérie vous dirait bien sa joie de se trouver ici, mais hélas ! elle ne parle pas.

— Quelle âge a-t-elle ?

— Cinq ans.

Monsieur le curé d'Ozeron allume la grosse lampe de son bureau, s'excuse auprès des inconnues de les quitter un instant, et va avertir sa mère.

Mais quel air étrange a donc, lorsqu'il revient, cette femme en deuil ! Eile contemple, éclairé au-dessus de l'étroite couronne de roses de la fiile du saint d'Abrecave, le portrait de celui-ci. Elle a l'air tout absorbée. Quand eile sort enfin de cet état, elle prononce :

— Lui...

— Vous le connaissiez donc, Madame ?

— Il fut toute ma vie.

Monsieur le curé d'Ozeron se tait un instant. Il n'ose interroger, fuis :

— Je suis son fils spirituel, Madame, son pauvre fils spiriîuel.

— Madame ?

— C'est le glas qui sonne ?

— C'est le glas qui sonne.

MO.VeiEUR LE CURÉ d'oZERON

— Le mort d'Abrecave n'est point de la fête d'à présent, il est de la fête de tantôt; non avec les âmes qui gémissent, mais avec celles qui chantent.

Monsieur le curé d'Ozeron voit des pleurs dans les yeux de cette femme qui ne fait rien pour cacher son visage. Elle caresse les cheveux de sa petite fille dont elle calme le chagrin, fait do j^rosse fatigue et de dépaysement.

Elle peut avoir trente-cinq ans. Longue et flexible, elle revêt ce type souvent rencontré, mais charmant, de l'Anglaise qui souhaite sa fête au Grand-Père. Elle est si fine qu'elle semble emprunter le pastel bleu de son regard à la fleur de lin. Mais, pour qui sait lire le poème d'une face, une profonde douleur s'inscrit dans deux traits descendants des lèvres. Monsieur le curé d'Ozeron éprouve en face de la voyageuse un étrange et douloureux émoi, cependant que le glas continue de tinter. Il songe, sans savoir pourquoi, avec un léger frisson, à cette Cécile morte jeune, et qui eut aussi une enfant infirme et qui s'appela également Marie. Mais, d'abord, celle qui fut la frêle compagne du curé d'Abrecave, avant sa vocation sacerdotale, mourut à la

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fleur de l'âge, il y a quelque soixante ans. Ensuite, il est absurde de penser à cela qui est dans la tombe, autrement que pour prier. Toutefois, Monsieur le curé d'Ozeron est troublé d'autant plus qu'aucune explication ne suit le bref échange de paroles. Cette femme semble maintenant dire : je n'ai que trop parlé, sous le coup de la grande émotion provoquée par le portrait qui est là.

C'est Véronique, tout affable, qui ouvre la porte. Et, s'adressant à la fille et à la mère :

— Que cette enfant doit être fatiguée î Vous avez fait toute celte course à pied sous l'averse ? Vous allez souper.puis monter. Il yadufeu dans votre chambre. Ce bijou va coucher tout près de sa maman, dans le lit où dormait, il y a trente ans, à Abrecave, ce grand fils que vous voyez là.

— Vous ne sauriez croire à quel point nous touchent vos attentions ; combien vous est reconnaissante la mère d'une petite infirme.

Et comme Véronique, surprise par ce dernier mot, semble interroger la voyageuse, celle-ci :

— Je le disais tout à l'heure à Monsieur le curé : mon enfant est muette, mais elle entend, et je lui parle, et elle me répond avec ses yeux de velours, n'est-ce pas, Mimi ?

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L'enfant ne goûte guère au repas que leur a préparé la vieille femme, et elle s'endort a table, et la mère ayant mangé à la haie l'emporte dans ses bras. La belle chambre ! un crucifix, du feu, un grand et un petit lits; et, même, du linge de rechange, l'inconnue ayant dû abandonner sa valise dans la voiture.

Et comme elle admire le luxe de ce linge :

— Madame, c'est d'un beau trousseau qui nous a été légué. Cette chemise, pour votre Mimi, est un peu courte. Elle a appartenu à une enfant qui s'appelait Marie comme la vôtre, qui était infirme aussi, et qui est enterrée près de notre saint Pasteur d'Abrecave. %

Véronique ne prête pas attention à l'émoi de la mère qui couche sa fille; elle n'a pas entendu la phrase prononcée tout à l'heure en face du portrait.

— Madame, la Messe des Morts est à huit heures. C'est bien trop tût pour vous, qui resterez au lit. Je vous apporterai votre déjeuner vers neuf heures, et m'informerai, dès mon lever, de votre voiture. Vous n'en pouvez plus. Reposez vous.

Et le sommeil prend bientôt la mère, après la

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fille, dans la pièce calme où les fleurs bleues de la tapisserie s^écîairent du feu mourant. Et le glas cesse.

Monsieur le curé d'Ozeron ne raconte rien à Véronique de ce qu'il a vu et entendu pendant qu'elle apprêtait le souper et les lits. Intrig-ué, anxieux même, il regagne sa chambre, hanté par la singulière phrase de la voyageuse : // fut tonte ma vie.

Le lendemain, la Messe dite, Véronique s'empresse d'aller aux nouvelles, puis regagne le presbytère pour prendre soin des passagères de la nuit.

Quant à Monsieur le curé d'Ozeron, après en avoir terminé à la sacristie avec les uns et les autres, il va devant le tabernacle continuer son action de grâces, et prier les Saints.

11 est à peu près seul dans l'église. Un rayon de soleil filtre, vainqueur de Torage, à travers le vitrail. Agenouillé du côté de lepîlre, il élève la tête vers la Porte d"or qui garde l'Hostie. Et ses yeux bleus, sous de rondes lunettes, semblent plonger à travers l'obstacle, dans le lieu terrible et doux. C'est qu'il adore. Et ce regard, pourtant aigu, n'est que l'image de celui de son âme,

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qui, seul, opère. Voici Tintime instruction que le prêtre quotidiennement reçoit de son Dieu, plus douce que la manne, et qui n'est plus promulguée sur le Sinaï. Cette vue spirituelle pénètre dans le Cœur-Sacré qui bat là-derrière, dans le ciboire, Cœur symbolisé d'une façon si touchante par l'imagerie populaire qui le montre saig^nani et couronné d'une flamme pauvre. Et ainsi, et d'^ toute manière d'ailleurs, il répug^ne à tant do gens! C'est k ce Cœur glorifié que tend, de toute son àme, Monsieur le curé d'Ozeron. Et cette âme pénètre dans ce Cœur, pressée au dedans par Lui qui l'a nourrie tout à l'heure, pressée au dehors par Lui encore qui est là et qui sert d'asile très humble aux Saints. Monsieur le curé d'Ozeron les y cherche, les y trouve, leur parle. Et d'abord il s'adresse à la Mère de Dieu, qui trône dans cette demeure transpercée. Dans ce Cœur, Monsieur le curéd'Ozeron parle aux Anges et aux Archanges dont les sourires de lumière louent Dieu sans cesse. Dans ce Cœur, il parle à saint Joseph, aux doux patriarches qui sont la garde du foyer et du troupeau. Dans ce Cœur, il parle aux apôtres, simples comme Pierre, ardents comme Paul, et aux évangélistes qui ne disent

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que ce qu'ils savent. Dans ce Cœur, il parle aux disciples qui, au soir d'Emmaûs, tristes, mais pressentant ie lever de l'Amour, s'écrient: Restez avec nous, car il se fait tard et déjà le jour baisse. Dans ce Cœur, il parle aux Innocents. Dans ce Cœur, il parle aux Martyrs qui s'endorment dans le sang et le feu, ainsi que des colombes dans le ciel d'automne. Dans ce Cœur, il parle aux Pontifes, aux Confesseurs, et aux Docteurs, dont la sagesse est comme le sel incorruptible exposé au soleil. Dans ce Cœur, il parle aux Prêtres et aux Lévites, dont les mains pures font descendre sur l'autel la flamme qui dévore les holocaustes. Dans ce Cœur, il parle aux moines et solitaires, vêtus de neige ou de feuilles mortes, qui ont aimé leur soif et leur faim. Dans ce Cœur, il parle aux Saintes qui, telle Madeleine, ont embaumé l'Eglise ou, telle Cécile, l'ont baignée d'harmonie. Dans ce Cœur, il parle aux veuves.

Monsieur le curé d'Ozeron invoque ces élus et leurconfieles morts qui peuvent souurir encore, et les vivants. Son humble Paroisse vit, avec les saints, dans le Cœur-Sacré. Un nom debaptême, une association d'idées, une similitude quelcon-

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que relient à leurs grands patrons et patronnes les plus humbles personnes d'ici-bas. La famille catholique s'amplifie dans le Ciel. Pas un disciple sur la terre qui n'ait En-Haut son Maître et protecteur. Tous les hommes, avec plus ou moins d'imperfections, font partie de ce Chœur qui chante à Dieu la tâche accomplie. Le maillet du menuisier d'Ozeron bat à l'unisson du marteau de saint Joseph; les abeilles de l'ancien percepteur bourdonnent sur le miel de saint Jean- Baptiste. Zéphyrin taille le cuir avec lecorroyeur apostolique, et Poli, lui-même, quand il déploie son filet sur le gave, est de la famille du Pêcheur de Galilée.

Comme il se relève de son prie-Dieu, Monsieur le curé d'Ozeron aperçoit, qui prie toute seule dans l'église, l'inconnue d'hier au soir. Comprenant que la méditation du prêtre est finie, elle s'avance vers lui :

— Monsieur le curé, lui dit-elle, je me suis trouvée trop fatiguée pour assister à la Messe. Voudriez-vous me donner la sainte Communion ?

Monsieur le curé d'Ozeron incline la tête en siiTue d'assentiment. Il revêt son surplis et son

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ëtole. rallume deux cierges, rouvre le tabernacle, prend le ciboire, et, s'approchant de cette femme en deuil dont la face reflète la douleur et l'Amour, il lui donne Notre-Seigneur Jésus- Christ.

Vers midi les deux voyageuses purent reprendre le même attelage qui la veille les avait laissées en route.

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