‹ Monsieur le curé d'OrezonChapitre 6 sur 14 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

— Elles sont taules fraîches.

C'est Puli qui, un matin, apporte deux truites à Monsieur le curé d'Ozeron.

— Je les ai prises dans un profond. Je les ai bien tenues. Voyez-vouSjMonsieur le curé, il n'est rien de tel, pour la pêche à la lig"ne, que le crin de cheval. On vous parle déracine anglaise, n'en croyez rien. A la condition de ne pas donner de mouvement brusque en noyant le poisson, rien ne vaut le crin de cheval. Mais il y a crin et crin. J'ai trouvé le crin idéal. Je possède le crin idéal depuis deux ans. Un jour de foire, Monsieur le curé, j'avise une rosse dont le poil me paraissait tout à fait dans lé style. J'avais l'instinct. Je demande à l'homme qui la conduisait: D'où estu? Il me répond: De tel endroit. Où mènes-tu cette bête? Au vétérinaire, elle a des varices et un coup de lune dans l'œil. Veux-tu me laisser

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prendre cinq ou six crins de sa queue? Ça m'est égal. Merci. Je monte une iig"ne. Ah ! Monsieur le curé ! au premier coup, la flotte file, je crois que je suis accroché, il n'en est rien ! un monstre. Ça va céder, ça ne cède pas. Quelle prise! Deux fois comme la plus belle de ces deux. L'expérience était faite. J'ai continué. Le cheval loge à huit kilomètres d'ici, tout mal fichu, ce qui n'empêche pas le lustre de son crin. J'en garde le secret. A cliaque fois : deux crins d'ici, deux crins de là. El l'on fait de jolies réussites, avec le poil d'une bête bonne pour les sangsues.

— Je te remercie, Poli. Ces truites sont magnifiques. Pose ton panier là. Ma mère qîii est sortie mettra ta pêche de côté.

— Qu'elle prenne garde. Monsieur le curé, à ne point se piquer aux orties dont je les ai recouvertespour que leur chair se conserve ferme. . . Monsieur le curé, j'aurais à vous parler.

— Parle, Poli.

— Je m'assieds, ^Monsieur le curé?

— Assieds-toi, Poli.

— Je voudrais vous dire, mais je ne sais par où commencer, que je suis père.

-Père?

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— Oui, j'ai un enfant.

— Cela ne m'étonne pas. Te connaissant, je pouvais m'attendre à de pires aveux. Où est cet enfant ?

— A quelques kilomètres d'ici, chez... une femme.

— Je devine, peut-être. La femme avec qui tu as mangé mon lapin?

— Ne prends pas cet air de sainte Nitouche, il ne te convient pas. Et d'abord, dis-moi qui est cette femme ? j

— La mère ? 1

— Oui, la mère. J

— C'est la veuve du suisse d'une paroisse de Toulouse, qui était un bien brave homme.

— Tu le connaissais donc ?

— Monsieur le curé, il me l'a conliée à son lit de mort. ,

— Qui t'a-t-il confié ? j

— Son épouse. ^

— Je devine la suite. Il aurait mieux fait de ne rien te confier du tout. Enûn, c'est fait.

— Oui, Monsieur le curé, mais voilà : on a des idées, on ne sait pas d'où elles viennent. Elles

doivent être dans l'atmosphère. Dimanche dernier, je rencontre Zéphyrin.

— Vous ne vous êtes pas encore disputés ?

— Oh ! non, Monsieur le curé. Depuis que vous avez rendu le jug-ement, dans l'affaire du coq. nous sommes les meilleurs amis du monde. Je rencontre donc Zéphyrin. Il me demande: Où vas-tu, Poli? Zépliyrin, je vais essayer de tuer quelque bécasse. îl me répond: Je vois ton chien, mais pas ton fusil. Rapport aux gendarmes, n'ayant pas de permis, j'avais Tarme démontée sous ma veste. Zéphyrin déclare : Je t'accompagne, j'entre chez moi prendre le goûter et ma canne. Il ressort. Regarde cette canne, me dit-il, qui m'a été donnée par le Père blanc du moulin d'Ozeron? Elle a appartenu au cardinal Lavigerie. Je remarque : elle est très bien, riche pour un savetier! U m'objecte: Poli, ne m'appelle pas savetier, mais cordonnier. Cordonnier, dis-je. Zéphyrin est fier comme Artaban. Bref, nous partons pour les bois Ça marche comme nous voulons : sur une clairière, le chien arrête, mais, là, roide comme barre. Elle y est. Tu es adroit, meditZéphyrin. J'empoche la bécasse. Cet oiseau est pour toi, Zéphyrin. Non, fait'il, c'est un trop

MONSItUR LB CURE D OZEROM

beau don. Je lui réplique : Si, si; comme cela, oiseau pour oiseau, la mort de Faisan sera tout à fait réparée. Poli, qu'il me dit, au fond tu es un bon bougre ; je tue encore une grive et Zéphvrin trouve une corde de cèpes, les derniers de la saison. Nous nous asseyons sur des troncs ' d'arbres, au bord du ruisseau. 11 tire de son sac du pain, une boîte de sardines, sa gourde où nous buvons un coup. Puis, lorsque nous avons goûté, il me demande : Poli, est-ce que tu n'as 1 pas peur d'aller en enfer? Je lui réponds : C'est des blagues, l'enfer n'existe pas. Il insiste : Si, si. Poli. Il existe. Où as-tu vu ça? Dans le catéchisme. C'est des menteurs qui renseignenl.l Alors Zéphyrin se lève et me dit : Poli, est-ce que Monsieur le curé d'Ozeron est un menteur ? Et je réponds aussitôt : je n'y avais pes pensé ; à celui qui dira cela, je casserai la gueule. Et Zéphyrin: Pourtant, Monsieur le curé d'Ozeron enseigne le catéchisme aux enfants. Nous nous taisons un moment, puis je demande à Zéphyrin: Comment c'est, l'enfer? \Jn feu où l'on brûle toujours. Bigre! Est-ce qu'on y va facilement ? Pour ne pas y aller, il faut recevoir le baptême, et, ensuite, faire ses Pâques.

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Eh bien ! Monsieur le curé, je suis demeuré tout estomaqué. J'ai eu peur. J'ai pensé : Ça passera, c'est la fatiçue. J'ai demandé encore à boire un coup à Zéphyrin qui me Ta donné. J'ai voulu soupeser ma bécasse, je n'y ai plus trouvé de joie. La nuit venait. J'ai donné mon gibier à Zéphyrin, en me séparant de lui, et j'ai été retrouver cette femme dont j'ai un fruit. Elle faisait cuire la soupe et des châtaignes. Tu n'as rien pris? me demande-t-elle. J'ai tout donné à Zéphyrin. Puis je lui demande, c'était comme une contagion qui persistait : Adolphe a dû te parler quelquefois de l'enfer? Adolphe, Monsieur le curé, c'était feu son mari. Elle me répond : Jamais. A ce moment, notre gosse arrive.

— Mais quel âge a-t-il donc?

— Il a quatre ans.

— Je commence à comprendre.

— Il a quatre ans, il est joli comme l'Amour. Il grimpe sur mes genoux; et alors je sens mon cœur tout chaviré. Je me dis : cet enfant, il lui manque le baptême; toi, tu n'es qu'une vadrouille; que tu ailles en enfer, que ta bonne amie t'y accompagne, ça ne le déparerait pas : mais ce morviot, jamais! Et alors, Monsieur le

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curë, je me lève. Et je dis à cette femme : Eh bien! si Adolphe ne t'a jamais parlé d'enfer, je l'en parle, moi. Sache que j'ai changé d'idée. Il faut que ce gosse reçoive le baptême. Et il faut que je t'épouse. J'en ai assez de cette chienneric. Mon nom est Poli. Je dois vous dire, Monsieur le curé, c'est toujours moi qui ai commandé. Ma compagne est souple, et elle a pour moi une vraie passion. Comme elle n'aime pas à céder tout de suite, elle m'objecte : Alors tu écoutes maintenant les histoires de curé, mon amour ne te suffit plus? Tu es un croyant? Je le suis. Et j'ai ajouté : C'est Monsieur le curé d'Ozeron qui m'a rendu son disciple. Elle a vu que je parlais fort comme aux grands jours. Elle a trempé la soupe. Elle a dit : Mon homme, tu m'a^ domptée. Et alors, Monsieur le curé, je viens prononcer mon abjuration comme Henri IV.

— Poli, ce que tu appelles des idées en l'air, c'est la Grâce; je t'expliquerai plus lard ce qu'elle est. Pour l'instant, sache qu'elle t'a touché par les paroles de Zéphyrin. Tu ne pouvais me donner de plus grande joie que de prendre ces résolutions. Tu reviendras me voir demain, mais sache bien que cette femme ne doit être tienne

MONSIEUR LE CfRÉ d'oZERON

que lorsque tu Tauras épousée. Il est dix heures. Il faut qu'avant de me rendre au catéchisme je mette un peu d'ordre dans le hangar. Le sacristain, qui avait commencé de ranger les bûches, s'est donné une entorse,

— Monsieur le curé, je ferai bien volontiers ce travail à votre place.

— Non, mon ami, je te remercie. II est excellent, lorsque s'en offre l'occasion, qu'un prêtre vaque à des besognes ordinaires.

Et, Poli parti, Monsieur le curé d'Ozeron se rend au bûcher où rondins et souches s'entassent. Que c'est beau ! ces débris de forêts encore verts, ces grottes de mousse où le roitelet cherchait, ia queue levée, sa nourriture, ces lianes de tamier desséchées qui s'ornèrent de lourdes baies rouges. Tout cela, dans ce réduit presbytéral, y chantant humblement son hymne avant que J'aller se changer en braise merveilleuse propre ï roussir les rôtis, à fondre l'encens, à faire fumer les souliers pluvieux de quelque pauvre. O mystère du bois! arbres qui avez \u mûrir le fruit de la faute et celui du salut ! De même que :e salut a persisté, et que la miséricorde amoureuse s'est fait jour à travers vous par mille ré-

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seaux ténus, l'été continue à se donner à vous et il éclate à l'ombre de l'hiver, dans nos foyers, rouge comme le sang du Christ.

Çà et là. Monsieur le curé d'Ozeron rétablit l'équilibre des bûches; donne un coup de hache ou de scie à propos. Et, de temps en temps, il sourit au souvenir de l'histoire que vient de lui narrer Poli. Encore qu'il soit disposé à prendre fort au sérieux cette conversion du plus grand vaurien du village, il ne peut dépouiller ce récit de son irrésistible drôlerie. Monsieur le curé d'Ozeron n'est point Janséniste, et il sourit avec la Grâce lorsque, dans sa mansuétude incompréhensible, elle s'incline vers ces pécheurs naïfs à qui Jésus devait adresser de doux lepioches.

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