‹ Monsieur le curé d'OrezonChapitre 7 sur 14 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Il est. des anges : soit qu'ils apparaissent sous de brillantes formes, soit qu'ils se fassent les ég^aux des plus humbles. L'un d'eux errait, en ce jour de l'Immaculée, à Lourdes. Il ne portait point de tunique de lin pur, ni de ceinture d'or autour de la poitrine. Ce n'était pas non plus ce cavalier qui, dans la lande, indique au saint curé d'Ars la voie qu'il lui faut suivre. Il avait l'apparence de l'un de ces vieux pauvres qui viennent mendier une écuelle de soupe dans le cloître des hospices, qui ne possèdent, avec leurs bardes, que le bâton, le bissac et la gourde du routier. D'où descendait-il? Bien sûr du Ciel. Mais quelle voie avait-il suivie d'ici là? Peutêtre celle si poétique, dévalant de ce village des Angles, où la paix s'étend sur la mousse à travers les barres d'un couchant couleur de cerise ? Toujours est-il que, dès la vigile, il allait et ve-

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nait, sans que personne le distinguât davantag-e, dans cette ville sainte où nul voyageur ne saurait étonner le regard. La barbe au vent, il stationnait devant les étalages, semblait s'intéresser aux pieux bibelots populaires, puis reprenait sa course maintenant vers la Grotte.

Là, sur deux chaises, sous la voûte, se tenaient agenouillées la même femme en noir et la même enfant qui, le soir de la dernière Toussaint, étaient venues demander asile à Monsieur le curé d'Ozeron. Les lèvres de la mère ne rem.ijaient pas. Seules, de grosses larmes priaient, roulant de ses paupières battues. La petite fille jouait avec un chapelet, et celui qui aurait ignoré qu'elle était muette l'eût peut-être soupçonné à son air anxieux et interrogateur.

L'être angélique dont les vêtements ne détonnaient point dans ce lieu de misère, dès qu'il fut en vue de la statue de la Vierge, s'arrêta. Sa face de pauvre, transfigurée, était frappée d'un doux rayon. Nul doute qu'il ne vît, audelà de l'image, la réalité : la Reine debout dans la gloire de Dieu. Mais encore, cette pauvre sculpture blanche et bleue qui, naïvement, veut représenter ia plus belle créature céleste, ne devait

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pas être sans toucher cet habitant de la splendeur éternelle. Reçut-il un ordre? Il se mêla bientôt à la foule qui prie entre les bancs, en face de Massabielle. Il se prosterna longuement, puis se rang-ea dans la file de ceux qui vont baiser la roche, la contournent, et ressortent. Il passait devant la femme en deuil et la petite muette. S'arrêtant, il dessina sur le front decelleci un signe de bénédiction en disant à la mère :

— La croix guérira la croix.

Puis ajouta :

— Non pas ici^ ailleurs, dans le doux mois de mai.

Sans bien se rendre compte de ce qui venait de se produire, glacée soudain d'effroi en s'entendant troubler dans son recueillement, la femme allait saisir ce pèlerin par le bras et l'interroger, quand il disparut.

Elle retomba sur sa chaise à genoux.

Maintenant un grand calme se faisait en elle. Ses pleurs reprirent mais jaillis, si l'on peut dire, de la cime du cœur et s'écoulant dans la verte vallée où habite l'espérance.

Depuis quatre semaines, dès le lendemain de cette nuit pluvieuse où elle avait dû demander

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un refug'e à Monsieur le curé d'Ozeron, était descendue à Lourdes, avec sa petite fille, celte inconnue en qui le fils de Véronique n'aurait su reconnaître la belle créature qui, voici quatorze ans, avait fait don de son collier de perles au saint Pasteur d'Abrecave.

Cette femme , qui passait maintenant la trentaine, ne rappelait, en effet, que de fort loin^ la nouvelle mariée qui, en i884, elle comptait alors ving^t ans, avait remis au vieux prêtre^ gentilhomme et poète, une fortune qui tenait toute dans le creux des deux mains aussi facilement qu'on y recueillerait quelques gouttes d'eau de mer.

Que s'était-il passé depuis, pour que, choyée de la fortune et détentrice d'un nom doublement illustre, par son mari et par son père, elle en fût venue à regagner aujourd'hui, vers midi, après cette halte à la grotte où le vieux serviteur de Dieu Tavait tant impressionnée, une de ces infimes hôtelleries où quelques modestes voyageurs s'abritent quelques heures ou quelques jours?

Comme elle revenait, longeant le quai du gave, elle ne se douta guère, non plus qu'il ne

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s'en douta, qu'elle et son enfant passaient à trois ou quatre mètres de Monsieur le curé d'Ozeron, assis sur la banquette de pierre où déjeunent les villageois.

II avait voulu, en cette belle fête, venirdire sa Messe à Lourdes, en compagnie de quelquesuus de ses paroissiens. La petite troupe, qui, dès longtemps, avait décidé ce pèlerinage, s'était levée avant l'aube, accomplissant environ deux lieues pour atteindre la gare où prendre le train qui l'avait déposée, vers dix heures, dans la ville de rimmaculée, qui, bien heureusement, sait sourire. Rien de plus comique en effet, de plus touchant aussi, que cette parlie de plaisir. Tous les curés de campagne me comprendront. Il faut voir la vie telle qu'elle est, même la vie paroissiale, au risque de faire pâlir quelques pharisiens. Parce qu'il prend part à quelque pieuse caravane, un homme ne dépouille point son caractère original, qui amuse son prochain, comme celui-ci lui rend la pareille, sans que l'un ni l'autre s'en blessent. Des ouailles que déjà nous connaissons, composant la phalange qui, sous la conduite de son Pasteur, avait quitté Ozeron

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pour la journée, Poli n'était pas la moins édifiante. A la veille de régulariser son union, il avait désiré prendre part à cette promenade, et Monsieur le curé d'Ozeron s'était bien gardé de l'éliminer, sachant dans quel esprit Noire- Seigneur Jésus-Christ accueillait les pécheurs de Jérusalem dont quelques-uns ne devaient pas être moins fripouilles que les Polis de la genlilité. Marthe, celle-là môme qui avait rapporté d'Abrecave, avec quarante-quatre mille francs, un lièvre, etqui s'était fait payer un cochon, peu indulgente au contraire, glissait vers le tueur de coqs un œil rond de poule méfiante. Son aspect confortable, ses joues rouges et luisantes, sa gorge et son ventre rebondis, semblaient conspirer avec pharisaïsme contre le maigre et long voyou. Celui-ci n'avait manqué d'emporter quelques provisions de bouche, à l'instar de ses compagnons; mais, toujours bizarre, au lieu de se munir d'un panier ou d'un sac, il avait disposé ses victuaillesdans une vieille boîte à botanique dénichée on ne sait où. Comme quelquesunes des pèlerines trardaient seules, avec le prêtre, le jeûne, afin de communier à l'arrivée. Poli rouvrait et refermait continuellement son vert

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cylindre, offrant à ses voisins tantôt un caramel, tantôt une bouchée d'omelette à l'ail, tantôt un graisseron. Il recevait, en échange, de Zéphyrin ou de quelque autre, un coup à boire dans la petite outre espagnole. Et, assis, les yeux clos, il se renversait, la tête fortement appuyée au dossier du wagon, et il tendait sa pomme d'Adam déjà très proéminente, et le vin sous les mains pressant la peau de bouc, giclait au fond de son palais. A votre santé, Mesdames, disait-il, en s'essuyant la bouche du revers de la main. Et Marthe, vexée, aplatissait sa robe, la lissait comme si le souhait de Poli la lui eût chiffonnée. Zéphyrin, tout savetier qu'il fût, visait au luxe. Il avait logé dans sa musetteun canard rôti, du saucisson et du fromage. A la station de Poey. il commença de déchirer à belles dents une aile. Son nez se fronçait au-dessus de la lèvre luisante. Dans le même compartiment de troisième classe, qui communiquait avec d'autres compartiments où se trouvait le reste des pèlerins d'Ozeron^ il y avait, tout proche du curé,le fils du maire, ce jeune homme qui avait pris, à Paris, dans la caisse de la Compagnie d'Assurance. Il marquait vingt-cinq ans. Un chapeau

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melon le coirTait. Il était vêtu d'un complet sombre, chaussé de bottines à boutons. La cravate au nœud tout fait, d'un bleu métallique, dénotait combien il avait dû rester campagnard, même au milieu de la débauche parisienne. Si discrètement que sa faute eût été couverte par Monsieur le curé d'Ozeron, avec quelques perles de la duchesse, il est probable que nul dans le bourg n'en ignorait. Mais, dans ce lotde simples gens, personne qui n'eût tenu à paraître ignorer ce vol aggravé d'un scandale. Marthe surtout montrait à ce pauvre fils de famille, qui semblait tout confus de la moindre prévenance à son égard, une déférence aussi grande que la distance dédaigneuse qu'elle marquait à Poli.

Dans le groupe, on comptait encore la mère de Monsieur le curé d'Ozeron, l'épicier aux lunettes d'or héritées du général Faidherbe, la fille du pharmacien, et la postière à perruque sans prétention qui avait, pour ce jour-là, trouvé une remplaçante.

Bientôt des cantiques s'élevèrent : chacun tenait sonrecueil, dont les paroles etl'harmonie, s'ils les eussent entendues, aurait donné à penser aux vieux compositeurs de musique sacrée

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que ce train se rendait non pas à Lourdes, mais au purg-atoire.

Cependant, Monsieur le curé d'Ozeron souienait ces chœurs. Ne fallait-il pas se joindre,d'àme et de voix, à ces campag-nards qui manquaient d'art, mais non de bonne volonté? Donc, il indiquait le numéro de la pag-e où figurait telle ou telle marche entraînante, aux élèves des Filles de la Croix, qui s'étaient jointes à la pieuse partie de plaisir avec leurs maîtresses. Pendant les arrêts, on se répondait d'un wagon à l'autre. Poli lui-même battait la mesure, ce qui agaçait au plus haut point iMarthe qui voulait le faire demeurer tranquille. Elle semblait ne pas comprendreles hommes. Enfin, au bout d'une heure, la Grâce s'étendit sur la vallée. Comme d'une neige lointaine, la présence de la Vierge fit frissonner. L'âme retenait un sanglot. Le ciel semblait courir sur la montagne. La brise charriait les nuages. Nul n'était plus ridicule, et il n'y avait plus de voleur ni d'adultère. Iln'y avait plus que la miséricorde. On s'immobilisa. Les chants cessèrent. Là-bas. Elle était ià-bas, là-bas où l'on distinguait le buisson ardent des cierges, et debout dans son inaltérable sérénité : Elle l

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Rapidement les pèlerins d'Ozeron enfilèrent la rue qui conduit à l'esplanade. La boîte de Poli miroitait, elle montait et descendait à chaque pas. C'est au Rosaire qu'ils se rendirent d'abord, pour entendre la Messe qu'allait célébrer Monsieur le curé d'Ozeron. Ils se groupèrent devant l'un des petits autels latéraux, où un missionnaire achevait le Saint-Sacrifice. Sa ferveur resplendissait. Une bonté majestueuse et paternelle imprégnait ses traits énergiques. On l'évoquait, les yeux au ciel, la barbe horizontale, au milieu de moissons opulentes. Et pourtant ! de quelle Afrique revenait-il ? Quels peuples ténébreux avait-il vu grouiller dans leurs fourmilières géantes? Quelles orgies de luxure et de sang n'avait-il déplorées ? Quelles consolations n'avait-il apportées aux négresses gibbeuses qui grelottent de fièvre auprès deleurs nourrissons ? Et ces larves humaines avnicnt une âme que lui, serviteur qui ne redoutiit ni le martyre, ni les pestes, ni les serpents, vivifiait dans le baptême chrétien. En cet instant, il faisait face à l'Evangile, et le Livre s'ouvrait devant lui comme la main de Dieu quand elle s'élève au milieu du désert.

Si Marthe et la plupart de ses compagnes ressentaient quelque gêne à la vue de ce prêtre non rasé qui redescendait les degrés de l'autel, au contraire, Poli, dans son for intérieur, eût souhaité que tous les curés portassent ainsi la barbe. Peut-être que Poli était républicain, peut-être aussi un sauvage. Toujours est-il que l'idée lui vint (il avait convenu avec Monsieur le curé d'Ozeron, qu'il se confesserait au retour de Lourdes), d'aller se faire remettre de nombreuses années d'erreurs par cet évangéliste de cannibales. Il laissa là, sur un banc, sa boîte à botanique, et il eut le courage d'aller trouver Monsieur le curé d'Ozeron, qui s'habillait à la sacristie, et de lui soumettre son exotique désir. Le digne homme, trop heureux d'y accéder, un tien vaut mieux que deux tu l'auras, expliqua rapidement au Père du Congo, qui en sourit, ia détermination de Poli. Ce Père avait des pouvoirs. Et il advint que le tueur de coqs, braconnier de terre et d'eau, n'assista point ce jour-là à la Messe de son curé, mais vida tous ses filets de pécheur, sans rien en réserver, entre les mains de cet apôtre de moricauds.

Lorsque Poli revint à sa place, parmi ses

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compagnons, prêl à faire pénitence, le cœur dilaté, il eut à subir une petite épreuve : un filou lui avait dérobé sa boîte à botanique, sans craindre ; qu'on objet aussi remarquablepùtle trahir môme ; au milieu d'une foule. Le fait est que,, durant le cours de la journée, Poli, Zt^phyrin et les aulresJ eurent beau écarquiller les yeux, le vase de Dillé-; nius ne laissa point paraître son vernis voyant. Ce vol eut un résultat heureux, puisque Mon-^ sieur le curé d'Ozeron, ravi de l'absolution coloniale donnée à Poli, lui acheta, dans un bazar] juif, où Marthe et ses compagnes marchandaient:! d'innombrables médailleset chapelets, un panier ^ qui fut ensuite 2:arni de tout ce qu'il fallait pour manger et boire.

Et, c'est vers midi, alors que Poli assis au bord du gave e.Ypérimentait sa bourriche, proposait d'amicaux échanges de vivres à ses camarades, que la duchesse et sa fille passèrent auprès de Monsieur le curé d'Ozeron, sans qu'il les vît ni qu'elles l'aperçussent II n'y a d'ailleurs d'autre' intérêt à signaler cette rencontre que pour ce qu'elle a pu servir à des desseins providentiels! dont beaucoup de détails échappent à notre en-'

tendement.

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Quant à Têtre angélique par qui une mère douloureuse, priant pour obtenir miraculeusement la guérison de sa petite muette, venait d'être remplie d'un espoir qui donna bien vite prise au doute (tant cette apparition et cette apostrophe lui avaient paru singulières), il vint s'asseoir non loin de Monsieur le cuié d'Ozeron. De sonbissac de routier il avait retiré un morcea-.i de pain, qu'il mangeait, et, de temps en temps, il allait boire à la fontaine dans le gobelet de tout le monde, qui est posé là. Peut-être, son frère Raphaël, compagnon du jeune Tobie, eût-il pu dire : Lorsque j'étais avec vous, fy étais par la volonté de Dieu, bénissez-le donc, et chantez ses louangns.

Il vous a paru qne je mangeais et buvais avec vous; mais je me nourrissais d'un aliment invisible et d'une boisson que l'œil de Ihomme ne peut atteindre. Prenons donc garde à ne point repousser durement ces miséreux que nous rencontrons sur notre route. Certains nous représentent Jésus-Christ. Plus d^me fois, les ançî-es, sous des formes banales, ne sont-ils descendus parmi nous? Celui-là donc semblait seulement occupé de prendre un frugal repas. Mais un

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regard habitué à Tabîme aurait peut-être vu frémir le vieux pardessus du pèlerin à cette brise qui pénétrait le manteau du prophète Elie. Nul doute que son oraison, qui montait vers la Vierge, ne redescendît sur ce petit groupe de villageois. Il les connaissait par leurs noms, et savait quel trésor déjà leur pasteur avait amassé dans le Ciel. Quelle vision pouvait bien avoir cet ange, en ce jour de l'Immaculée, dans la Lourdes terrestre? La ville lui apparaissait-elle, sous son dôme d'azur criblé de rayons de soleil, comme une vaste ruche dont la cellule royale s'était conservée intacte, au creux du rocher, pour y abriter cette abeille blanche et bleue? N'étail-il venu là que dans le but de fortifier le cœur d'une mère ? Quel avait été, au juste, le sens de ses brèves paroles? Quelque prière exaucée avait-elle déclenché la grâce d'un miracle futur? L'Etoile de la 'mer avait-elle daigné, ce jour-là, plonger son regard dans ce fluide océan de Tair qui est sous ses pieds et qui baigne la terre? Et, parmi tant de fruits d'aumône, qui intercèdent pour ceux qui les offrent, avait-elle distingué ces rares perles, ces quarante baies de nacre données autrefois par la duchesse au saint Pasteur d'A-

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brecave, désormais roulées par les vagues de la charité, existantes saPxS doutes encore dans un écrin ou sur une belle goT^e, mais impondérables et comme spiritualisées^ allant et venant, agiles, dans l'humble secrétaire de Monsieur le curé d'Ozeron ?

Vers quatre heures, le retour pour Ozeron s'ordonna. Nul ne manquait à l'appel. Tous avaient fait provision de piété, mais Marthe, un peu jalouse du panier qu'avait offert à Poli Monsieur le curé, prenait à part Véronique pour lui dire que, certes, si elle eût eu à se confesser, elle n'aurait point choisi, comme avait fait ce pendard, un prêtre de nègres.

Monsieur le curé d'Ozeron avait peu parlé durant cette journée, beaucoup prié. Et il est vrai que c'est au moment que, ayant consacré, il faisait mémoire du curé d'Abrecave, que l'ange avait adressé dans la grotte la parole à la mère désolée. Maintenant, il souriait avec bonhomie et répondait à chacun et à tous. Le groupement dans le wagon s'était reformé à peu près identique à celui du matin. Marthe, que la confession de Poli continuait de vexer, trimha'ait v.n énorme bidon d'eau de Lourdes qu'elle plaça de

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manière à gêner les pieds du tueur de coqs.

— N'est-ce pas. Monsieur le curé, demandaitelle, que les protestants font un trou dans un arbre et qu'il disent leurs péchés dans ce trou qu'ils rebouchent ensuite?

— Non, Marthe, ce qu'on vous a raconté là n'est point exact.

On quittait la ville sainte. A gauche, soudain dans la nuit, du feu ! C'était la grotte convertie en brasier. Tous regardaient. On n'entendait plus que le glissement ou la trépidation du train. La nuit priait. Une bonté sans nom s'étendait sur ce que l'on voyait et sur ce que Ton ne distinguait plus. Monsieur le curé d'Ozeron perçut, tout près de lui, un sanglot étouffé que n'avait pu réprimer le fils du maire, dont l'homme de Dieu saisit la main pour la presser dans l'ombre.

— N'est-ce pas, Monsieur le curé, reprit l'impitoyable Marthe, que ce n'est pas un péché de voyager en seconde avec un billet de troisième catégorie? Moi, j'ai une amie qui, oh! sans le faire exprès, était montée en deuxième au lieu de troisième. Elle se dit : J'y suis bien, j'y reste. Si le contrôleur vient, je ferai semblant de

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m'être trompée, je prendrai ma tête dans mes mains, je dirai : ah ! mon Dieu! pour ne pas avoir un procès-verbal. On est aussi bien en troisièm.e. Je ne pense pas qu'on ofïense la Sainte- Vierge comme ça.

— Martlie, répliquait Zépliyrin, la femme n'a pas le caractère obéissant. Ou lui dit : tu seras là. Elle ne veut pas y être. Et puis elle veut toujours commander.

— Parfaitement, approuva Poli.

— La femme veut toujours commander, reprit Zéphyrin. Celle qui est en troisième veut monter en seconde, celle qui voyag-e en seconde essaye d'aller en première. Elle est irritable. Si un employé veut lui démontrer qu'elle a tort, elle crie.

— Parfaitement, confirma Poli.

— C'est en criant, poursuivit Zéphyrin, que la femme se donne raison. Ainsi elle fatigue l'homme qui n'en peut plus.

— On dit des choses, les hommes disent des choses, objecta Marthe, sans développer davantage sa pensée, vague d'ailleurs. "" ,

— Vous êtes bien heureuses, conclut Zéphyrin, que la Sainte Vierge possède les qualités

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qiie vous n'avez pas, et qu'elle vous en fasse profiter.

— Voyons, Zêphyrin, remarqua la postière, je ne vous savais pas tellement l'ennemi de notre sexe?

— On voit bien que vous n'êtes pas un homme, et un homme marié, grommela Zêphyrin, et que votre épouse ne vous attend pas, ce soir, pour vous faire une scène.

— Une scène? questionna la fille du pharmacien amusée.

— Oui, mademoiselle. Trois pèlerinages à Lourdes où je l'avais laissée aller, et j'étais resté pour garder la boutique. Il y a cinq jours, je lui déclare : C'est mon tour cette fuis, tu sais. Elle me répond : Quelle plaisanterie ! Je lui demande: Veux-tu donc faire de moi ton esclave? Oui, dit-elle. Alors je l'ai boudée. J'ai fait cuire le canard, sans parler. Et hier au soir, j'ai placé ma chemise blanche et mon costume neuf sur la chaise près du lit, avec mes souliers bien cirés dessous. Et, ce matin, je me suis levé dans l'obscurité pour ne pas la réveiller. Elle a poussé un grand cri : Oui est-là? Au voleur ! J'ai dit : C'est moi. Elle a demandé : Oui fait du bruit avec un

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papier ? J'enveloppe le canard. Ah I tu enveloppes le canard ? Tu enveloppes le canard ? Et bien, quand tu reviendras, je te le ferai payer, ton canard, tu es un égoïste.

Le train avait dépassé Pau. Monsieur le curé d'Ozeron n'écoutait plus ces naïfs bavardages. A travers la buée de la vitre, il essayait d'apercevoir le ciel sablé d'étoiles. Là-bas, dans cette direction, il savait qu'était Abrecave. Le matin, il avait reconnu la dent neigeuse de sa montagne natale. Sa pensée voyageait, puis venait se reposer sur sa mère qui sommeillait en face de lui, et il retrouvait en elle quelques traits de cette Immaculée qu'il venait d'honorer à Lourdes. Ce n'était point que Véronique rappelât cette grâce de jeune lys et les dix-sept ans que Bernadette prête à Notre-Dame. Cependant, cette villageoise quinquagénaire avait, dans son humble destinée, imité la divine Patronne. Son front, jadis net comme un marbre, s'était ridé aux épreuves de l'existence et avait reçu avec docilité l'intelligence de la foi. Ses yeux avaient pleuré sur des deuils préroces et sur ce fils qui, en épousant la croix sacerdotale, avait renoncé à la fiancée brillante comme une prairie, et qui danse au son

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du fifre ossalois et qui repeuplera la vallée. Sa bouche s'était ouverte avec sagesse et avait tenu jusqu'au bout le serinent de la femme forte. Ses mains, comme celles de l'épouse nazaréenne, avaient ourdi la laine et le lin, apporté son pain de loin, veillé, préparé le repas, garni la lampe, tenu la quenouille et le fuseau, distribué l'aumône. Son cœur avait rendu hommage à son mari. Et, maintenant, le fils repassant la dure étape maternelle était prêt à se lever en témoi- /"^nage et à proclamer Véronique heureuse devant Dieu. Et, de cette humble félicité chrétienne, pareille à la pomme d'or qui donne son parfum à l'obscur cellier. Monsieur le curé d'Ozeron remerciait, dans son oraison, leur protecteur endormi bous une pierre d'Abrecave.

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