CHAPITRE VIII
La veille de Noël, la femme du maire agorâse dans celte même chambre où nous l'avons vue déjà si malade, au jour si triste qu'elle et son mari avaient appris le vol commis par leur enfant. La foi peut seule, à une pareille heure, et daiis un milieu si dénué, faire apparaître la lueur confuse encore de l'été qui ne finira plus. Le vieillard, assis dans un fauteuil râpé, contemple sa compagne de misères dont l'enflure est au dernier degré : le cœur, les reins, tout est pris. Le fils, celui que l'Evangile et les vieilles gravures pleines de mansuétude nommaient « Le Prodigue » va et vient, un chapelet aux doigts. Des pantoufles éculées assourdissent son pas. Il est le pauvre hère qui, désormais, quoi qu'il fasse, et malgré la discrétion de quelques villageois, tels que ceux qu'il accompagnait récemment à Lourdes, risque de demeurer l'homme sans lion-
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neur, celui qui sert d'excuse aux fautes inconnues ; que l'on montre et que l!on condamne à la honte, sans pitié, sans rémission, sans rachat. Et combien qui, sachant son aventure, le voyant en ce moment égrener son rosaire, le taxeraient d'hypocrisie ! Telle n'est pas, sans doute, l'opinion de Monsieur le curé d'Ozeron qui embrasse en entrant ce coupable qui retient ses larmes.
Si vous n'êtes point Chrétien, je ne vous engage pas à suivre le digne Pasteur dans cette chambre où la mort va venir. Mais, si votre âme, par la grâce de Jésus-Christ, s'élève au-dessus d'un corps déjà défait au milieu des pénibles objets qui l'entourent, qu'elle pénètre ici. Il y a sur la cheminée une pauvre pendule que la moribonde avait jadis placée dans sa chambre de jeune fille. Médiocre objet, cadeau campagnard, dont, pourtant, les aiguilles dorées ont compris dans leurs angles changeants toutes les joies et toutes les douleurs, entre l'adolescence et la mort que voici.
Heures du matin, heures de légers troubles, pareilles au brouillard de l'aube ; heures des messes fraîches, heures d'azur, où la génisse sort de l'étable avec le geste de poser son mufle
MONS.'ELR LE G'JRE D OZF.ilON
sur son dos ; heure du café au lait dans le bol à fleurs; heures de la grande lessive étendue entre la vig-ne et les groseilliers; heure de l'arrivée du facteur.
Heures d'après-midi où, à la table g-énéreuse, venaient souvent s'asseoir des amis. Oh! cette première entrevue ! Elle était tout en blanc avec une rose à la gorge. Elle frémissait, un peu plus tard, danfe la tonnelle, quand lui avouait son amour cet homme si vieux aujourd'hui, qui s'était attaché à elle ainsi que l'écorce à l'aubier et que le Christ à son Eglise, sous la pression des croix supportées ensemble. N'y aurait-il donc d'amour que pour ceux qui se sourient dans la beauté de leur chair et qui se quittent comme deux feuilles un instant rapprochées par le caprice du vent?
Heures du soir : repas sur la galerie qui donnait sur la rivière luisante, au crépuscule d'été, quand ils étaient seule à seul, en face l'un de l'autre, alors que leur enfant allait naître et qu'ils s'attendrissaient en se regardant !
Heures des nuits, quand le ciel brillait dans la campagne silencieuse étendue comme une paysanne.
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Ces vases communs, ornésde plumes depaon, ne savent-ils vous émouvoir? Ce n'est pas seulement dans le luxe ni dans le ^oût qu'habile le souvenir. 0 pauvreté! humble joie convertie en amertume! pauvres choses dont Fange se saisira pour les renouveler dans la lumière sans déclin! Ces plumes de paon, elles sont là, depuis quarante ans. Et le vieillard qui voit mourir sa femme était alors jeune et fêté. Il venait de se marier, et les vitres de la pelite étude riaient sous les roses blanches. Et parfois ces roses encadraient une rose, une rose ronde, mais rose : la face réjouie de l'être qui est aujourd'hui couché là ; cette face à présent jaune comme d'un vieux Christ d'ivoire. Hélas! le nouveau ménage n'avait que trop largement ouvert les mains, et trop consenti à sa défaite pécuniaire. Etlesclairs éclats de rire s'étaient tus, qui avaient salué, dans Ihéritage d'un débiteur campagnard, ce lot peu rémunérateur: ces deux vases, avec ce contenu brillant et sensible au moindre souffle dans la chambre. Elles résistent là, ces plumes, avec leurs œils au reflet métallique, neuf comme jadis. Et celle qui en a ri et joué, la jeune mariée, est en ruine, et tan t d'argile vivante, quia donné l'amour
MONglEUn LE Cr;'E D OZrîRON
ctia vie, est devenue plus précaire que ce duvet d'oiseau.
De vieilles photograpiiies sont suspendues aux côtés de la cheminée, dont Tune représente uncnfant mort à Tàg^c dequelques mois, le seul que ce couple eût engendré en dehors de celui qui, né quinze ans après, avait grandi et péché; quelques daguerréotypes de grands-parents, pâlis dans la triste lumière qui s'eiTace peu à peu, mais dont les âmes naïves et viila.a;"eoi«es se reposent sans doule depuis longtemps dans les sous-bois ensoleillés des éternelles fêtes. (Jîacune de ces ombres possède, en réalité, s^'il plaît à Dieu, tout le bien qu'elle a souhaité dans ce monde, cette plénitude joyeuse où entrerait, dans quelque instants, l'esprit de cette malade, lequel essaye de sortir de cette chair qui cède comme une terre inondée.
Quelques tableaux naïfs ornent les murs : un chasseur sur un pont, une scène de Paul et Virginie, une vue d'Amsterdam, un paysage lissé avec des soies de couleur. La vaste armoire est ouverte, exhalant un parfum de lavande et de ce réglisse dont, quand il était petit, le fds venait quémander quelques grains à sa mère.
MONSIEUR LE C RE D OZ^nON
0 souvenirs! qui poignent le cœur des hommes les plus durs.
A côté de Monsieur lecuré d'Ozeron, qui vient de s'agenouiller au pied du lit de l'ag-onisante, le jeune homme s'est prosterné. Il tient dans sa main la main enflée et froide de sa mère, et, la posant sur ses lèvres, il dit à haute voix :
— Je te demande pardon, maman.
Et la maman sourit, et, de sa main restée libre, elle élève le Crucifix posé sur l'édredon. Et l'on ne voit plus rien que ce sourire et que le Fils de Dieu disjoint dans la douleur.
La première sonnerie de Noël se fait entendre. Ce sont les sanglots d'amour que laisse sourdre la Chrétienté dans l'attente. On dirait, dans le ciel, d'une chute d'argent. Les rois Mages se mettent en route par le désert d'astres, au trot des montures chargées des trésors de rArabie. Après vingt siècles la caravane reprend sa marche. Et, dans les familles heureuses, les enfants rêvent à la crèche. Comme un lys sombre, la cloche d'Ozeron semble secouer en chantant tout ce pollen de feu qui crible la voûte. Elle scande le thème. Et, maintenant, ces soleils infinis ne sont que le trop-plein des coffres des Mages, qui ruis-
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selle et roule et tinte sous les pieds des montures. La myrrhe et l'encens fument dans la voie lactée, cependant que, là-bas, comme une eau pure, un groupe d'étoiles, un collier de perles est jeté. Est-ce que se reflètent, dans l'azur de la nuit, humbles sœurs des présents offerts au Rois des rois, les perles que, jadis, une noble femme avait détachées de son cou pour les remettre au saint curé d'Abrecave ? Sans doute, ces filies de la mer, qui ont déjà brillé dans cette histoire que raconte un serviteur de Jésus-Christ, tiennent elles encore un conciliabule. On les entend parier, comme les gouttes d'une harmonieuse rosée, dans le calice de bronze tout inondé du clair de lune qui s'écoule frileusement dans le creux des coteaux. Et ces perles précieuses entrent une à une en chantant dans le cœur de Monsieur le curé d'Ozeron, toujours incliné devant ce lit d'angoisse. Peut-être, dans la nuit divine qui n'a pour déclin qu'un jour éternel, le pied de l'un des dromadaires les a-t-il fait jaillir jusque-là ?
Au moment qu'elle est si près de la tin, la malade a recouvré toute la lucidité que des accès de délire avaient troublée les jour précédents.
A ces deux mois : Jeté dentande pardon, maman; elle sourit et répond :
— Tout mon pardon, mon fils; tout mon amour, toute ma vie.
Et elle ajoute :
— Ma grosse peine est de te quitter et que tu n'aies point de situation. .. de situation qui t'aide à vivre... et à le relever au yeux du monde.
— Maman, tu sais que j'ai cherché en vain, fjue les portes se sont refermées sur moi, quand on a connu ma faute.
— Te chassera- t-cn de partout ? Ne t'établiras-tu jamais ? Ne seras-tu pas heureux dans le jardin comme ton père et moi l'avons été ? Moi niorle, ne me donneras lu pas, si je vais au ciel, la joie de contempler ici-bas mes petits-enfants?
— 0 mère chérie!...
Monsieur le curé d'Ozeron entend ce dialoi^ue sacré tandis quele père, se faisant violence prtur ne [)as laisser éclater sa douleur, prend une fiole d'eau de Lourdes et en fait g-lisser quelques gouttes entre les lèvres de sa femme qui lui dit comme au temps de leur jeunesse :
— Mr)n amour...
Ce n'est point saJis doute 1 heure des miraclef.
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selon les hommes : la malade reste mourante, la chrétieane seule survit et fait encore un effort pour parier :
— Et vous, chergrand ami, Monsieur le curé, qui iious avez sauvés... j'ai tout appris... soyez béni par (juel ju'un qui a bien souiTert et qui va couiparaître devant son Juge.
La deuxième sonnerie de la messe se fait entendre. Monsieur le curé d'Ozeron va quitter ses amis afili^és pour se rendre à l'église. Sur la malade il récite quelques prières; il y a peu de jours, il lui a donné les derniers Sacrements. Dans l'obscurité radieuse^ les lèvres de la cloche continuent de balbutier:
Je suis, chanle-t-elle, la fortune des pauvres; je répands à profusion mon argent harmonieux dans la vallée. Voici la fêle généreuse où Dieu ne compte plus les trésors qu'il nous livre. 0 doux pasteur du hameau d'Ozeron! souviens-toi du saint d'Abrecave et de ses perles qui roulent librement dans l'étendue.
Monsieur le curé a sans doute compris ce langage, car après avoir tracé une croix sur le front de celle qui va passer, il lui dit :
— Ne craignez point. Il faut tout espérer de
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Celui qui met, cette nuit, le inonde dans l'allég^resse, et que les anges louent à cette heure. 11 va chercher la brebis égarée, il retrouve la drachme perdue, il pardonne à la femme adultère, il rouvre ses bras au Prodigue repentant, et il dispose des perles de TEvangile. Ces perles, il m'en laisse quelques unes afin que je les fasse valoir et que ceux à qui je les remets les fassent fructifier à leur tour.
— Que voulez-vous dire, mon ami? interroge faiblement la moribonde.
— Que je confierai à votre fils une part de ce trésor. Il partira. Il reviendra heureux, sanctifié. Il est déjà revenu.
Elle eut un sourire, bientôt attristé :
— Et celui-ci, fit-elle, en regardant son vieux mari, qu'est-ce qu'il va devenir?
— J'en prendrai soin. Dormez en paix.
Ce fut le surlendemain que Monsieur le curé d'Ozeron enterra la femme du maire. Celui-ci et son fils, avant le départ du convoi, reçurent les poignées de main du village et des environs. L'ancien notaire avait revêtu un ancien habit de cérémonie. Il était d'une solennité touchante, ce
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vieillard démodé qui, à côté de son enfant à Tair toujours humilié, arborait en l'honneur de la pauvre compagne qu'il venait de perdre ce costume élimé, son plus beau.
Le cortège se forma dans l'allée durcie par le gel. L'Ecole des garçons et celle des filles suivaient la croix. Les chanteuses précédaient le drap des amis qui groupait Véronique, la postière et quatre dames notables. Venaient ensuite les enfants de chœur, Monsieur le curé d'Ozeron et deux autres prêtres. La bière était portée à bras par six hommes, dont Zéphyrin et Poli, qui en soutenaient l'arrière, et ne pensaient plus à se disputer à propos de coqs. Ils ne songeaient qu'à la bonne dame qu'ils menaient en terre, et ils étaient fiers de cet honneur. Les affligés marchaient après. Sur son habit, le père avait endossé un pardessus fané. Il chaussait de gros souliers. Malgré le froid, il gardait à la main un chapeau haut de forme, de l'âge de son habit. Il portait droit la tête, et, au-dessus du faux-col noué d'une mince cravate noire, les favoris blancs achevaient de marquer cette physionomie d'un caractère de dignité candide dans la douleur et le renoncement. Il allait, d'un pas
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méthodique, priant sa morte et priant pour cllo, se souvenant des plus lourdes croix qu'ils avaient supportées ensemble, et, déjà, la suivant dans le Ciel. Quant au fils, il était bien le descendant de braves bourgeois, qui s'est trop endormi entre la vie intelligente qui n'a pas su l'intéresser et l'existence rurale de ses pères qu'il n'a pas eu la sainteté de continuer. On n'éprouvait que de la commisération pour cet enfant de vingt-quatre ans, coifîé d'un melon, vêtu d'une mauvaise jaquette, et traînant comme un boulet sa malhonnête histoire. A la gauche du vieux maire se tenait un cousin éloigné.
La foule des hommes s'avançait ensuite : hobereaux des environs, collègues; beaucoup de paysans, dont la plupart avaient été les obligés de cette nature, qui, sans jamais songer à s'enrichir, s'était dépensée sans compter en recommandations, en prêts irrécouvrables, en caution nements, en charités. Les pauvres qui sont les témoignages de Dieu, et que l'on aperçoit rare-" mentdans les cérémonies funèJires, élaientvenus en grand nombre.
L'un d'eux était bien le routier classique. Mais une lueur pareille à un sourire éclairait sa
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face, et ses yeux, d'un noir éclatant, tranchaient avec la barbe et la chevelure telle que les flammes les plus blanches. Certes ! si la duchesse et son enfant infirme eussent été là, elles n'auraient manqué de reconnaître l'errant mystérieux qui s'était approché d'elles, dans la grotte de Lourdes, le matin de l'Immaculée.
La file des femmes bavardait et ne se tut que pendant la Messe que les affligés entendirent du banc-d'œuvre. Le cousin se tenait debout, plutôt indifférent; le fils à genoux pleurait dans son mouchoir; le père, redressant sa haute taille, ne versait pas une larme.
L'offrande fut assez longue. Tous, l'un après l'autre, à la suite des affligés, allèrent devant l'autel baiser le Crucifix que leur tendait le prêtre. Chacun laissait tomber, dans le plat que tenait le sacristain, quelque monnaie. La pièce ou le sou y retentissait dans le grand silence. Le vieux pauvre de Lourdes se dirigea vers l'image de son Seigneur. 11 avait déposé son chapeau, son bissac et son bâton, au fond de l'Eglise, contre un pilier. Il s'avançait, les mains jointes. Sa face, toujours éclairée, exprimait un calme qui n'est point de la terre. Il posa ses
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lèvres sur les pieds du Christ, mais sans laisser tomber d'aumône, ne possédant rien que ce même Christ caché dans son cœur. Il regagna sa place. On sonnait l'élévation. Les femmes aux longs capuchons noirs se courbèrent. On eût dit que leurs ombres s'étendaient soudain devant elles.
L'absoute donnée, le cortège se reforma. Il longea les haies des prairies. Des corbeaux planaient çà et là sur les labours cristallisés. Ce fut, comme toujours : on entendit le cercueil cogner les parois de la fosse, mais l'ange seul perçut le grand cri silencieux des cœurs du père et du fils.
Pour ne point laisser à leur douleur ces deux hommes seuls (car le cousin avait aussitôt regagné sa voilure), Monsieur le curé d'Ozeron les avertit, après l'enterrement, qu'il irait déjeuner avec eux. Et la charité de cet apôtre se montra encore dans cette circonstance. L'usage voulait qu'une distribution de pain fût faite aux 1 indigents, ce jour même. Le vieux maire, endetté chez le boulanger, souffrait de n'y pouvoir procéder. Son saint ami prévint délicalerhent son désir, prépara des bons, et, à chacun de
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ceux-ci, joignit une petite pièce. Cela fait, il se rendit à la cuisine et chargea la servante de remettre cette aumône à ceux qui viendraient mendier. Et, pour s'excuser auprès de celui qui, un peu confus, le remerciait d'une telle largesse, Monsieur le curé d'Ozeron n'employa que cette formule banale et belle : Laissez-moi, cela me regarde.
Si le déjeuner fut triste, si le pain y eut le goûtdes larmes, cependantl'espérance chrétienne s'y glissa comme un long rayon doux. Monsieur le curé d'Ozeron engagea le père et le fils à se retirer dans leurs chambres, pour s y reposer, après le repas, ce qu'ils firent. Puis il revint à la cuisine pour y reconnaître les pauvres qui continuaient de défiler.
Il y avait là surtout des vieilles à béquilles ou à bâton, pareilles aux fées des contes, et Monsieur le curé d'Ozeron ne fut pas peu surpris et indigné, lorsque, dans la troupe des quémandeuses, il aperçut Marthe. L'avarice la poussait parfois à d'extraordinaires démarches, malgré le bien-être qui régnait chez elle. Eu se retrouvant en face de son Pasteur elle rougit, elle n'avait compté que sur la servante.
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— Vous ici, Marthe I fit-il. N'en avez-vous Doint de honte?
Elle s'expliqua: Certes! ah! oui! Elle était bien plus g^ênée qu'on ne le croyait au viliaçc. Le maïs, qu'elle était oblig-ée d'acheter, coûtait cher, trois de ses poules étaient mortes de colère ; elle voulait dire du choléra, mais feignait de se tromper pour ess'^yer d'apitoyer le prêtre en le forçant à rire. Ea maladie s'était mise dans sa basse-cour qu'il lui faudrait passer au lait de chaux, ce qui est ruineux. Ee gave, tandis qu'elle lavait son linge, l'autre semaine, lui avait enlevé deux chemises, trois paires de bas. Je ne les reverrai plus que dans l'éternité. Ah! certes ! je suis bien malheureuse! Pauvre de moi! Ceux qui paraissent les plus riches le sont le moins. Je connais un mendiant de la commune, mais je ne le nommerai pas, qui a dix mille francs en or dans sa paillasse, et dix mille autres francs en papier dans la doublure de sa veste. Ah ! Monsieur le curé, vous aurez compassion de moi.
Lorsque Marthe entrait en crise de rapacité, il fallait qu'elle se calmât toute seule. Souvent cela finissait par des larmes. Cependant son
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mari usait parfois d'un remède singulier. Il lui faisait aspirer, durant les accès, de la fumée de plumes de chapon tenues entre des pincettes. Mais, cette fois, Monsieur le curé d'Ozeron ne semblait même pas d'humeur à la vouloir faire soigner par son époux, et son irritation était d'autant plus vive qu'il savait la commère buveuse de petits verres d'eau-de-vie chez l'épicier qui possédait k'S lunettes d'or du général Faidherbe. N'avait-ellc point, quelque jour, fait croire au débitant d'un bourg éloigné, afin de l'attendrir, et de siroter une liqueur gratuitement, qu'elle était enceinte, indig;-ente, et en proie à une irrésistible envié d'aiiiselte, dont l'insatisfaction pourrait lui occasionner une fausse-couche ? L'aubergiste l'avait crue sur parole.
Monsieur le curé d'Ozeron la congédia : — Marth.e, si, pour quelques-uns, mendier est un honneur, pour vous, c'est une honte.
Et elle s'en alla comme elle était venue, sans garder la moindre rancune à Monsieur le curé d'Ozeron, car elle avait du bon sens. Elle donna même en cachette, ce jour-là, un sou de sa poche à un loqueteux. Elle pensait racheter ainsi quelques menus larcins et elle offrit ce sacrifice
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à Nolre-Damc. Ainsi le cœur humain est fait. Le dernier qui tendit la main fut le pauvre do Lourdes. Monsieur le curé d'Ozeron ne l'avait point jusque-là remarqué, mais il demeura soudain saisi par cette majesté en haillons. Encore que cette physionomie fut bien, en apparence, d'un indig-ent, la lueur sereine qui continuait de a baig-ner impressionna le prêtre dont l'étonnemerit grandit, lorsque^ des vieilles lèvres, tomba cette phrase jeune et pure et sans accent :
— Monsieur le curé d'Ozeron, hier au soir, quand je me suis trouvé sur la côte, en vue de votre presbytère, mon cœur l'a reconnu avec amour, car, de la vallée où habite un homme de Dieu, monte toujours une odeur de rose.
— Il est vrai, fit Monsieur le curé d'Ozeron qui savait à peine ce qu'il répondait à Finconnu, il est vrai que, dans ce pays privilégié, il y a, même en décembre, quelques fleurs isolées.
— Ce sont, reprit le vieil homme, ce sont, sur leur bois dénudé, les cinq roses éternelles, qui distillent le vin de vie.
— D'où êtes-vous? demanda Monsieur le curé d'Ozeron, d'une voix dont l'émotion altérait le timbre.
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— Je viens de la sévère montagne d'Abrecave, répondit l'homme avec tranquillité. Là reposent des cendres qui vous sont chères et qui vous attendent alors que les fleurs paraissent sur la terre, que le temps des chants est arrivé, que la voix de la tourterelle se fait entendre dans nos campagnes, que le figuier développe ses fruits naissants, et que la vigne en fleur exhale son parfum.
Monsieur le curé d'Ozerou frissonna. Il reconnaissait le langage du cantique sacré. Il ne retirait pas sa main qui s'était avancée pour tendre un morceau de pain au pauvre qui disparut en ajoutant :
— La croix guérira la croix. Non pas ici, ailleurs, dans le doux mois de mai.