CHAPITRE XIV
La fontaine coulait dans Abidos,à trois lieues d'Ozeron. Elle coulait à deux pas de l'auberge. Elle coulait glacée dans la chaleur de midi. Elle coulait dans le parfum des verdures qui s'exhalait du ruisseau qu'elle formait. Elle, coulait à quelque cent mètres du gave pareil à un large chemin d'azur. Elle coulait non loin de la poussière veloutée, accumulée par le beau temps sur la route. Et, sur cette route où régnait le silence, on voyait, sans conducteur, l'âne et le mulet qui la traînaient baissant la tête, une longue voiture qui miroitait par tous les ustensiles de ménage qu'elle colportait : louches, poêles, casseroles, râpes à fromage, bidons, plumeaux, éponges, petits balais — que sais-je ? Mais ce qui faisait le plus grand charme de àei étalage ambulant, c'était un lion pacifique, semblableà de la mousse mordorée, au milieu de larges feuillages pointus
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et verts, sous un ciel impitoyable, le tout corri'* posant le paysage d'une descente délit déployée au long du véhicule. Et le niarchand était Poli. Poli, quatorze ans après la mort du coq de Zéphyrin ; Poli, bon camelot depuis dix ans; Poli qui cassait une croûte dans Tauberge, cependant qu'au dehors sa plus grande lèchefrite flambait comme un soleil des Antilles.
Or, un mouchoir noué autour du cou, suant, un piéton venait de descendre le coteau à grillons, dont le sentier, tenant au pied de l'église de Lagor, aboutit au pont d'Abidos. Ce voyageur entra dans la même auberge où Poli mangeait. On lui servit des œufs frits, uue cuisse de salé d'oie, des pommes de terre, une salade de cresson et une bouteille dont il offrit la moitié à Poli qui se confondit en remerciements d'autant plus cordiaux qu'il trouvait à cet inconnu au teint boucané, à la grande barbe, le même caractère qui Tavait séduit dans ce missionnaire qu'il prit pour confesseur, à Lourdes, treize ans auparavant.
L'ancien tueur de coqs était coiffé d'une casquette, revêtu d'une longue blouse, chaussé de
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pantoufles de canevas dont chacune offrait à la vue un lion plus petit, mais de même nature que son frère exposé au soleil, devant la porte, sur la descente de lit.
Des paysans entrèrent dans la salle, montrèrent à Poli quelques poissons blancs qu'ils venaient de prendre, burent un coup et ressortirent laissant une odeur de rivière derrière eux.
— Il y a toujours du poisson à Abidos? interrogea d'une voix énergique l'iiomme robuste, à la figure tannée.
Poli, qui déjeunait à la table à côté, s'étendit complaisamment sur les divers appâts employés dans cette saison : asticot, froment bouilli, sauterelle, fromage, mouches de vitre et de cheval, hanneton bleu des berges, et, bientôt, la mûre noire. La sauterelle était excellente, mais à la condition d'être prudent, de ne laisser tomber r hameçon qu'en arrière delà queue du cabot, de telle manière que, surpris, il se retournât et happât d'un coup l'insecte ; quant à l'autre, le hanneton des berges, il fallait l'accrocher le dos en bas, car sesailes surtout attirent la truite. Cet appât réussit à merveille à l'embouchure du ruisseau qui se jette dans le gave à Ozeron.
— Gomment se porte Monsieur lecuréd'Ozeron ?
— Vous connaissez Monsieur le curé d'Ozeron ? s'étonna Poli.
— Mais, très bien. Je Tai connu jadis, et aussi d'autres personnes de la contrée. Quel âge peutavoir aujourd'hui ce saint homme?
— Il doit toucher aux cinquante-quatre ans.
— Sa mère vit-elle toujours?
— Elle est morte.
— Et le docteur ?
— L'ancien docteur ? II est mort.
— Il y avait aussi un savetier, du nom de Zéphyrin ?
— Il vit ! Il aura bientôt la soixantaine, mais il est alerte. Sa femme le fait enrager. Plus d'une fois, je lui dis, selon la saison : Zéphyrin, laisse là ta poix et ton tranchet; il y a, sur la colline, dans le soutrage, une compagnie de perdreaux. Ou bien : Il y a de grands vols de palombes qui tournentau-dessusdu boisde Lendresse.Oubien : Il y a des canes grises et des cols-verts sur la rive de la Baïse. Ou bien: Les escargots montrent leurs cornes, ils quittent les trous des murailles, nous les ferons bien jeûner, puis nous les man-
gérons à la vinaigrette en buvant du vin de Lahourcade. Et Zéphyrin s'essuie les mains à son tablier de cuir, tousse, fait une scène à sa femme pour ne pas lui donner le temps qu'elle lui en fasse une, et me suit.
- — Qu'est devenu le pharmacien?
— Il est décédé, mais il a bien marié sa fille. Elle a épousé le propriétaire dune laiterie. Ih ne le font pas à la pose et même que, celle-ci, pendant une absence de son mari, conduisait elle-même à la gare le bourricot de la voiture à beurre. Voici treize ans qu'ils sont unis. Eh bien! Monsieur, savez-vous combien ils ont d'enfants? Neuf, en treize ans; et ne pensez pas que la petite soit défigurée. Elle a trente-trois ans. Elle est comme un œillet. Lui, le mari, c'est un solide.
— Et vous, mon ami, combien avez-vous d'enfants?
— Un.
— Et qu'est devenu l'épicier qui portait des lunettes d'or ?
Poli considère attentivement ce voyageur qui connaît tellement la population ozeronnaise. 11 va devenir méfiant, se retrancher dans une réserve
relative, lorsqu'un cigare, oflert à point, le déclenche à nouveau :
— Vous êtes bien honnête, monsieur. Je sors un instant pour voir si mon attelage est à l'ombre, ou l'y remettre... Me voici... je pense que vous voulez dire Robignon, qui voulait nous en faire accroire avec ses lunettes soi-disant du maréchal Faidherbe? Il e^t mort. Il a été mangé par les fourmis.
L'inconnu sourit et demande :
— Il est donc mort en Afrique ?
Poli ne saisit pas et reprend :
— Il aimait trop le miel. Longtemps, la nuit, masqué, armé d'une cuiller, il est allé, sans être soupçonné, ravager les ruches de l'ancien percepteur...
— Et, à propos, ce percepteur?
— Mort aussi.
— Et alors, le miel?
— On a cru longtemps que c'était un papillon de nuit qui rendait les ruches folles. Mais, un matin, Robignon a été surpris par le miel.
— Vous voulez dire par le propriétaire ?
— Non, monsieur, par le miel. Robignon était ivre de miel. Et, alors, en s'en revenant de voler,
il s'est assoupi dans le fossé que recouvre une haie où il s'était ouvertun passage dissimulé pour aller aux essaims. On l'a retrouvé, mort, trois jours après, là. On a cru, d'abord, que c'était un nègre. Les abeilles l'avaient respecté, le connaissant, mais les fourmis s'étaient acharnées sur sa figure poisseuse.
— Y a-t-il toujours la même postière ?
— Toujours, monsieur. Et même que mon fils, qui a dix-huit ans, travaille chez elle ponr devenir facteur après le service militaire.
= Et Marthe? Marthe? ce type de vieille femme avare ?
— Par respect, monsieur le voyageur, n'en dites pas trop de mal ; c'est la mienne.
— Quoi ? Vous êtes son mari ? Mais il n'était pas comme ça, son mari ! Nous ne parlons pas de la même Marthe.
— Si, monsieur, delà même avare. Voici que je suis tombé veuf, il y a cinq ans, ayant moimême épousé la veuve du suisse d'une Paroisse de Toulouse. Et Marthe, étant devenue veuve aussi, alors je l'ai épousée. J'avais toujours pensé qu'elle me détestait, elle me faisait souffrir pendant la vie de feu son mari. Mais j'ai
VU, ensuite, que je Ta vais domptée. Nous n'avons qu'un an de différence. Je suis plusjeune qu'elle. Je crois que les bêtes bougent aux mouches... Non... Mais je n'ai pas pu la guérir de sa rapacité. Monsieur le curé d'Ozeron, qui est comme le bon pain, quelque temps après mon mariage du premier lit, m'a monté cette quincaillerie ambulante. J'avais alors quitté Ozeron, pour m'installer dans un village à côté, chez ma femme qui faisait un commerce de sardines et de savon. Pour mon deuxième lit, je suis revenu me fixer à Ozeron, mais je me suis bien gardé de laisser mon commerce. Et bien m'en a pris. Cette richarde, car elle a des sous, je les ai vus et comptés la veille de la noce^ mais je ne sais pas où elle les a cachés dès le lendemain, m'oblige à me nourrir avec le produit de mes ustensiles. Je ne gagne pas beaucoup. La meilleure journée, c'est quand je vends le lion. Vous l'avez vu, monsieur le voyageur ?
— Oui, mon ami. Vous faites allusion, sans doute, à la grande descende de lit ?
— Je gagne deux francs sur l'une.
— Mais quand elle est vendue ?
— J'ai toujours le même modèle.
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^— Alors, vous ne vivez pas en bonne intelligence avec votre femme ?
— Rapport à son avarice.
— Vous n'avez pas songé à vous séparer d'elle?
— Elle m'a dit que, si je m'en allais, elle m'effacerait de son testament.
— Et si nous parlions un peu de Monsieur le curé d'Ozeron ?
— Cet homme est une bénédiction sur le pays. Il n'y fait que du bien. C'est lui qui est cause que je crois en Dieu. Je ne sais pas si j'irai jamais au Ciel, car je suis un grand escogriffe. Mais, si on m'y laisse entrer, je demanderai que Ton me permette seulement, si Monsieur le curé d'Ozéron est arrivé avant moi, de lui servir de chien de chasse.
Le pauvre camelot était si humble, en formulant ce souhait, l'évocation était si drôle d'un Poli à quatre pattes, avec, au-dessous de sa pomme d'Adam, un collier flambant neuf, que son auditeur ne put s'empêcher de rire.
Poli reprit :
— De chien, monsieur. Notre curé ne fait pas comme celui de Gargail qui, sous prétexte de visiter ses pauvres plus souvent, a acheté une au-
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lomobile qui fait peur à mon âne chaque fois qu'il la rencontre ; ni comme le doyen de Percheu qui s'est fait fabriquer une barque où il s© promène toutseul enécoutantun phonographe qu'il a fait visser dedans. Impossible de prendre un brochet depuis lors ; ni comme le curé d'Orcenette, qui estcause que son sacristain s'est cassé les cuisses, parce qu'il Ta lancé, du haut du clocher, sous un parachute de son invention.
— Vous exagérez, mon brave homme.
— Non, monsieur, et même que ce parachute (levait tenir en l'air grâce à quatre lampes àgazinil,quejc luiai vendues, et qu'il avait fait souder ensemble i
Quant à Monsieur le curé d'Ozeron, il ne s'occupe pas d'autant de babioles. Lorsqu'il lit, sous sa tonnelle, ou sur quelque chemin, dans son gros livre noir, on dirait d'une personne du Paradis. Au moment de l'inventaire, dont on avait annoncé le jour et l'heure, je me Suis présenté chez Monsieur le curé d'Ozeron, je lui ai dit : Avec votre permission, je vais enfoncer un bout de broche dans le ventre du receveur. Nous sommes sortis. Le receveur venait vers nous. Poli, je t'interdis toute violence. Je veux lui
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fendre ses lunettes. Si tu bronches, Poli, tu me causeras la plus vive peine. C'est bien, Monsieur le curé. Le receveur Ta salué d'une façon arroç^ante. C'était un tout petit maigrichon, avec une denture d'or. Je les ai suivis à la sacristie où il y avait des personnes qui, sur Tordre de Monsieur le curé, se sont retirées. Moi je suis resté, en cas. On ne faisait pas attention à ma présence. Monsieur le curé a parlé bas au receveur qui disait : « La loi, la loi. » Mais il demeurait gêné en face des armoires cirées où il y avait des calices , des robes et des chemises de sacristie. Il a avancé la main vers un grand manteau : Est-ce que cet oripeau a une valeur quelconque ? Comment cela s'appelle-t-il ? Monsieur le receveur, c'est une chasuble pour la messe des défunts. Le pauvre bougre n'osait pas la toucher. Et ceci ? Monsieur le receveur, c'est un ciboire. Tout à coup le gringalet a vu une larme qui coulait le long de la joue de Monsieur le curé d'Ozeron. Je vous fais de la peine. Monsieur le curé ? L'autre n'a pas répondu, il a pris son mouchoir et s'est essuyé les yeux. Vous m'en voulez. Monsieur le curé? Non, mon ami. Je demande à Dieu qu'il vous épargne vous et votre famille. Je crois que vous
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avez des enfants ? Monsieur le curé, j'ai une petite fille. Oh! quand elle a appris que j'allais faire l'inventaire, elle n'a pas été contente. Elle s'est mise à genoux devant moi, et cela m'a serré le cœur parce qu'elle est toute pâlotte, elle vient d'avoir le croup. C'est pourquoi j'ai été brusque avec vous. Il a baissé la voix : Je vous demande pardon. D'ailleurs, je ne veux pas continuer cette besogne. Je mettrai n'importe quoi sur mon procès- verbal. Monsieur le curé d'Ozeron a ouvert son livre. Gomment s'appelle votre petite fille ? Amélie, Monsieur le curé. Tenez, vous lui direz de ne pas se chagriner davantage à cause de l'inventaire, que vous et moi nous sommes devenus bons amis ; vous lui remettrez cette gravure de ma part. Le receveur est parti en remerciant Monsieur le curé d'Ozeron. J'étais tout bête. Il m'a dit : C'est vrai, tu étais là, Poli. Eh bien ! tu vois qu'il n'est pas toujours nécessaire d'embrocher les hommes.
On ne sait pas tout le bien que fait Monsieur le curé d'Ozeron. Le bon Dieu lui envoie de l'argent. Ma femme m'a dit que, du temps qu'elle était mariée avec mon prédécesseur, elle avait rapporté d'Abrecave, à Monsieur le curé d'Oze-
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ron, quarante-quatre mille francs que lui avait confiés le meunier. Moi, je ne les lui aurais pas confiés. Ma femme a dit, comme ça, que cette fortune venait de perles. Je ne sais pas, ni si le bpizar qu'il m'a nionté... Permettez, monj^ieur? mon âne boug-e. Il a des mouches. Ah ! il se calme. Tenez, regardez, là-bas? C'est M. Francis Jammes, il s'en retourne du coin des truites. Il est venu d^Orthez par la diligence. Il a dû en pêcher quelqu'une. Je vois, d'ici, des feuilles de verne qui débordent du panier. Il s'enfonce dans la salig-ue, je ne le vois plus.
Pour en revenir à Monsieur le curé d'Ozeron, il n'est pas ennuyeux dans ses sermons comme celui de Percheû...
Poli accepte une tasse de café, et continue : — Monsieur le curé d'Ozeron dit qu'il faut prêcher à la campagne comme à la campagne, ainsi que faisait Notre-Seigneur : sur la vigne, le blé, les animaux, le temps, ce qui se passe au village. Quand il va visiter les malades, il leur parle du bon Dieu sans les ennuyer. Tandis que le curé de Percheû, s'il va voir, ce qui n'est pas souvent, des pauvres ou des personnes souffrantes, il ne les entretient que du maire qu'il n'aime pas et
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qu'il] a surnommé Attila. Gela est vrai que le maire d'Ozeron est 'une fripouille. Ah ! si vous aviez connu Tancien, le vieux notaire, mort il y a une douzaine d'années ! 11 n'y en a plus 1... Je le revois, à la procession delà Fête-Dieu, quand il s'avançait, la tête haute. Sa femme était une sainte. Ils avaient eu du chagrin, à cause d'un fils...
Le voyageur s'est levé. Il s'est rapproché de la fenêtre. Et, comme Joseph, fils de Jacob, alors qu'il ne se sentait point reconnu après une longue absence, il ravale ses larmes.
Bientôt il se raffermit, il paye son écot, il prend son chapeau et son bâton, et, après une poignée de main à Poli, il s'achemine vers Ozeron.
A la porte du presbytère, il heurta vers cinq heures. Monsieur le curé d'Ozeron lui-même vint ouvrir.
— Eh quoi ! Monsieur le curé, vous ne me reconnaissez pas non plus ?
Et, comme le saint homme hésitait, le voyageur baissa la voix :
— Je suis le serviteur qui rapporte au Maître les talents qu'il lui a confiés.
Monsieur le curé d'Ozeron ouvrit les bras et embrassa le fils de l'ancien maire, en lui disant :
— Vous ? C'est vous ! Non, je ne vous eusse jamais remis, si vous ne vous étiez nommé. C'est vous, mais combien changé ! 11 ne demeure rien du jeune homme que j'ai connu.
— Rien, Monsieur le curé d'Ozeron, j'espère que rien ne survit en moi du passé, rien que ma reconnaissance pour vous qui avez été mon sauveur.
— Il n'y a qu'un Sauveur, mon enfant.
— Je le sais, mais le Sauveur a ses disciples.
— C'est vous I reprenait Monsieur le curé d'Ozeron ; vous, avec ces épaules carrées, ce teint hâlé, cette voix décidée. Que vous me plaisez de la sorte ! Mais nous aurions pu vous croire mort ; nous vous avons cru mort; un si long- temps sans nouvelles de vous !... depuis le décès de votre père.
— D puis que mon père a été rejoindre ma mère, je n'ai plus, en effet, donné signe de vie. Ne me taxez pas. Monsieur le curé, d'ingratitude.
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Mais, mon but était de me laisser oublier de mon pays où j'avais ressenti d'autant plus ma honte que mes parents y furent le symbole de riionneur. J'ai été employé, dès mon arrivée, par l'excellent homme auquel, grâce à vous, m'avait recommandé le meunier d'Abrecave. Mais l'année qui suivit, Mateo lui-même me conseilla : Telle affaire se présente, dans telle province, une affaire d'or. En un an, vous m'avez donné des preuves de savoir-faire et d'énergie. Allez dans cette contrée où j'ai racheté, à vil prix, une exploitation superbe que des paresseux et des maladroits avaient perdue. Relevez-la. Je ne vous demande qu'une part modique des intérêts que vous retirerez de ce fonds et, avec vos revenus, vous pourrez, dans le même district, acquérir pour votre compte des terrains dont la plusvalue vous surprendra. Quelques émigrés béarnais et basques ont, en peu de temps, amassé ici des fortunes qui tiennent de ces constructions qu'édifient, en quelques heures, les ^génies des Mille et une nuits. J'ai accepté l'off^re. Et, marquant à mon patron le désir d'échapper, jusqu'à nouvel ordre, aux investigations de tous ceux qui, de près ou de loin, pouvaient me ratla-
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cher à mon paye natale je me suis engagé sûr ces terrés vierges où Por n'a cesse d'emplir mes mains, tel qu'un blë pressé. Durant huit années j'ai métié la vie la plus dure, partageant l'existence de mes colons, dans les champs que je gérais et dans ceux dont j'étais devenu propriétaire. Là, j'ai appris à m'enrichir ; j'ai appris à commander; j'ai pu, suivant votre exemple, nie montrer parfois charitable envers ceux qui tombaient comme je suis tombe jadis. O mon ami vénéré ! la main que vous m'avez tendue, en 1898, n'a cessé de me soutenir dans ces régions lointaines.
Et, tandis que Monsieur le curé d'Ozeron, après avoir essuyé ses lanettes, offre à cet homme, sûr de soi, du vin d'un clos tout proche :
■^- Vous voici donc heureux et riche, mon enfant.
■^ Heureux, je le serai bientôt plus complètement.
— Satis doute j vous êtes marié, à près de quarante ans f
— Non, Monsieur le cure.
— Vous alle^ donc vous établir ? Prendre une compagne digne de vous ? Fonder Un foyer à
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Ozeroii ? Vivre parmi nous ? Ranimer le doux souvenir que l'on g-arde à vos père et mère ?
— Monsieur le curé^ je n'ai pas besoin de compagne. Mon âme est devenue là-bas, dans les dures taches, la fiancée de Notre-Seigneur-Jésus- Christ. C'est lui qui Ta conduite et réformée. Je ne reviens pas au pays pour y prendre femme, et mener une vie patriarcale au milieiî d'une terre moins féconde, mais plus riante, que celle qui m'a comblé des biens de ce monde. Ce n'est point pour racheter, agrandir, peupler la maison de mon père, que j'ai descendu ce matin le coteau brûlant, et que j'ai fait halte à l'auberge d'Abidos. Je voulais, une dernière fois, après avoir revu mon seul parent de Lagor, et lui avoir assuré quelques avantages, remettre dans mes yeux cet amour qu'est le sol natal. Je ne suis ici que pour faire honneur aux dettes de ma famille, à celles que j'ai contractées vis-à-vis de vous; que pour emplir vos chères mains d'un trésor que vous emploierez selon que Dieu vous inspirera. Celui qui fut un économe infidèle rapporte ses talents, multipliés. Il n'en veut plus. Ayant trouvé une perle de grand prix, il l'achète eu vendant et en distribuant ce qu'il possède, ne
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désirant plus que cette perle qui est le Royaume des Cieux. Regardez donc cet être que vous avez connu faible et triste, et qui est dans la joie. Sa résolution est prise. Il ne passera plus le seuil de votre maison. L'ancien voleur entre dans un monastère de Saint-Benoît.
Une douceur sans nom s'étendait , Le front des collines était comme celui d'un père qui a souffert et qui reçoit le baiser d'un enfant. Le couchant devenait semblable à un grand cerisier drapé de bannières bleues et dorées. L'innocence de Dieu régnait sur les êtres. Et Poli, à côté de sa voiture miroitante, marchait paisiblement dans un chemin qui longeait le bord feuillu du gave. Lagor sonna. Puis Abidos. Puis Gastétis. Puis Mourenx et Ozeron frémirent ensemble. L'âne et le mulet baissaient la tête. Les haies criaient. Une caille sanglota. Sur la pelouse d'une lointaine éminence on distinguait une noirceur: les cèdres d'une villa. Poli songeait à son bonheur, dont il possédait le secret. Il pensa à tout le réconfort que lui avait versé Monsieur le curé d'Ozeron; il se dit qu'il est bon, quand on est marié à une femme acariâtre, avare, de
se trouver seul presque toujours dans le g^rand calme de la nature. D'une manière confuse, en songeant à ce voyageur qui lui avait parlé dans Tauberge, une sérénité Tenvahissait. L'ancien tueur de coqs n'avait recueilli, dans son coeur, qu'une goutte de rosée versée par Monsieur le curé d'Ozeron, mais cette goutte était encore une perle, cette perle où se mire le Royaume des Cieux des pauvres hères. Il sentit que son cœur débordait au milieu de cette ombreuse magnificence. Et alors, pour annoncer, à manière, sa joie, il souffla dans son petit cornet de camelot. Il corna. L'âne et le mulet avançaient à pas comptés. Le lion peint sur la descente de de lit étalée semblait dormir. Poli corna, pour lui seul, car il n'y avait personne qui pût l'entendre dans cette solitude où s'espaçaient les fermes, personne qui pût l'entendre que Dieu. Et Poli continua sa route, et nous n'espérons plus le revoir que dans l'Eternité bienheureuse où le Seigneur recueille, à la fin, ceux qui ne valent pas bien cher, mais qui sont simples.