‹ Monsieur le ministreChapitre 5 sur 9 · J« DE R · texte numérisé non relu

J« DE R

— J Peste! dit Lissac, qui relut trois fois la lettre, mais il est terriblement * mordu , notre cher duc I Ohimé 1 Cette fois, Marianne Kayser a eii la dent dure et sûre I — • On verra !... ajouta-t-il en décacho» tant une autre lettre où quelqu'un de plus riche que lui demandait à lui emprunter de l'argent*

ItONSIEtJR tft MIKISTU. féS

Cette soirée chez Sabine Marsy avait laissé à Vaudrey quelque chose comme la lourdeur d^une ivresse. Il s^éveillaity le lendemaia, la tête pesante, après une nuit où il avait revu, dans robsession^ d^un sommeil fiévreux, coupé de réveils brusques^ cette jolie fille blonde, droite devant lui, mangeant un sorbet en riant.

Chaque matin,depuis qu^il était entré au ministère^ Sulpice éprouvait une sensation heureuse en se retrouvant debout, avec la joie de vivre. Il arpentait avec une espèce de volupté physique ses appartements, ouvrait sa fenêtre, regardait ce jardin banaloù tant de ministres avaient passé et qu^il appelait, comme Pavaient appelé les autres : mon jardin. Sa pensée le reportait alors vers ce jardinet de couvent, à Gre« noble I Quel chemin parcouru , depuis lors 1 Et que c'était bon de vivre !

Ce matiii-là, tout au contraire, il trouva aux ar« bres noirs et dépouillés de feuilles du jardin un ae» pect triste. Il se sentait d'humeur maussade. Oa Tavait éveillé de bonne heure pour lui apporter des dépêches de la province. Renseignements insigni* fiants. Et puis son esprit n'était pas là. Il se revoyait chez Sabine, auprès de cette Marianne, si jolie dans sa robe bleu de ciel, avec les frisons légers de sa che» velure.

Libre, il eût volontiers cherché, dès cette matinée qui commençait» à revoir cette femme. Il éprouvait

144 MONSIEUR LB MlMlSTkfi.

comme une joie juvénile à se sentir aînsî troublé, hanté ! Il lui semblait que cette émotion le rajeunissait. Il avait eu de ces réveils, autrefois, le rêve de la nuit persistant comme une griserie.

Autrefois ! Mais, « autrefois », il n'était pas rhomme considérable, le personnage qu'il était aujourd'hui! — il n'avait pas charge de pouvoir comme d'autres ont charge d'âmes. Un ministre a autre chose à faire que se laisser posséder par une vision. Sulpice, habillé très vite, descendit dans son cabinet où un feu de grosses bûches brûlait derrière un écran de forme ancienne. Il s'assit devant son large bureau d'acajou, couvert de papiers, avec un large portefeuille noir gonflé de dossiers portant ce titre, en lettres gaufrées : Monsieur le Ministre de Vlntérieur. On avait posé, au milieu du bureau, une serviette de cuir remplie de feuillets de papier accumulés sous cette étiquette : Pièces soumises à la signature de Monsieur le Ministre. A côté s'étalaient des rapports, avec ces en-têtes imprimés dans un coin de la feuille : Cabinet du Préfet de Police et Direction Générale de la Presse.

Vaudrey s'assit dans son fauteuil avec la satisfaction profonde d'une prise de possession dont on n'est pas blasé. Ce grand salon où des tableaux noircis^ des marbres froids, de vastes bibliothèques sévères mêlaient leur gravité bourgeoise, lui plaisait. Salon de notaire somptueux, aux fenêtres hautes donnant sur la cour déjà sillonnée d'importuns, de quémandeurs que recevait, dans un salon attenant au cabinet ministériel, le secrétaire général. Le ministre huma, encore une fois, l'atmosphère de son salon avant de se mettre Kl travail. Il lisait, tous les matins, les rapports du

M0N9IVm l>% KWI9TIU»« 14$

directeur de la presse et du préfet de police ayant toutes choses.

Il prit le rapport du préfet. Rien de grave. Unpctil accident sur la ligne.de Vincennes, près des fortifications de Paris. Un déraillement. Quelques blessés. Au passage de POpéra on avait escompté en hausse, la veille, le prochain discours du Ministre de Tintérieur sur la politique générale et celui du ministre des finances qui devait répondre aux bruits faussement ou prématurément répandus sur la conversion de la rente 5 o|o. Tout était bien, tout était calme. Le nouveau ministère était salué par la confiance publique. Parfait.

Sulpice, souriant, passa au rapport du Directeur dt la Presse. Sauf le petit nombre de journaux maussades par parti pris et irréconciliables, toutes les feuilles françaises et étrangères louaient chaudement et soutenaient avec beaucoup d^ardeur le ministère qui venait de naître. Le Times assurait que cette combinaison répondait exactement aux besoins de la situation. Les journaux de Berlin n'en prenaient pas ombrage, quoique M. Vaudrey eût, plus d'une fois, affirmé à la tribune son patriotisme militant, c Bref, concluait le rapport quotidien, c'est un concert d'éloges, et l'opinion publique est enchantée d'avoii enfin, par le choix d'un ministère homogène et depuis longtemps désiré, obtenu une légitime satisfaction. »

— Quelle drôle de littérature ! murmura Sulpice, presque tout haut, en rejetant le rapport parmi les autres papiers.

Il se rappelait que, froidement, mécaniquement, telon son habitude automatique, le rédacteur de m

146 xoNsnnm lb mmsiiui.

bulletin quotidien des journaux avait déposé sur la table du ministre, le matin où, le ministère Pichereau étant chassé depuis la veille, brusquement, Sulpice Vaudrey s'asseyait là pour la première fois, un rapport où il était dit, en toutes lettres :

« L'opinion publique, par Porgane des seuls jour* naux qui comptent, a depuis trop longtemps manifesté la confiance qu'elle place dans le ministère Pichereau, pour que le ministère puisse s'émouvoir de la prochaine et inutile interpellation annoncée depuis quelques jours par M. Vaudrey [de l'Isère). »

Et c'était à Vaudrey, devenu ministre sur les débri$ du ministère Pichereau, que le rapport était remis, tout naturellement, comme il était dû !

-— Trà$ optimistes, les rédacteurs de ces petites chroniques, pensa Sulpice, Après tout, c'est peutêtre la fonction qui veut çg, et les ministres n'aiment point, sans doute, }a vérité, Jç ferai pourtant en sorte qu'on me |a dise !

Il avait, ce matin-là, une matinée chargée. Des préfets arrivaient par la grande porte d'entrée du ministère, les vastes antichambres de gauche ; et les amis, les solliciteurs plus infîmes , attendaient, à droite, caressant la manche des huissiers pour arriver àfaire passer leur carte au Secrétaire Général ou à Monsieur le Ministre. Il y en avait qui, d'un petit air dégagé, disaient : « Monsieur Vaudrey » pour paraître

plus familiers-

Sulpice se sentait assiégé des deux côtés à la fois, Hoaud dans son cabinet, et il expédiait les soUiciiura à U hâtfiâ leur souriant leur tendant la nMÎa,

iftoNsisum ta iimimiB. 147

promettant volontiers, h^ufeuic de promettre, désolé ' en principe de voir une grimace sur un visage humain. De temps à autre, à travers ces préoccupations et ces causeries administratives, le sourire inquiétant de Marianne apparaissait vivement, comme un éclair d^orage ; et, hochant la tête pour avoir Pair d^écouter et de comprendre, le ministre était loin de là, près d^un buffet illuminé, regardant une cuiller de vermeil glisser entre deux lèvres rouges.

Dans cette théorie, qui allait devenir quotidienne, de solliciteur8> de députés réclamant des places pour leurs électeurs, demandant des destitutions de maires, des décoratioQ§ d'agents électoraux, harassant le ministre de recommandations et de prières faites d^un ton d^humilitéqui laissait presque toujours deviner la menace, Vaudrey n^avaitpas souvent affaire à des amis. Cétait une succession énervante dUndifférents ou d^ennemis avérés, qui se ralliaient au succès. Ministre depuis si peu de temps, cet homme avait déjà la sensation vague, un peu inquiète, quelç ministère appartenait à une quantité considérable de clients, toujours les mêmes, habiti^és de ces couloirs, hôtes de ces antichambres, conni;^ de ces huissiers, et qui, quel que fût le ministre, avaient au ministère le même accès et le jnême pouvoir.

Il y en avait qi>^ l^s garçons 4e bureau saluaient d^un petit air d^intimité, comme de vieilles connais-* sances : quémandeurs inamovibles survivant intrépidement à tqutes les combinaisons ministérielles* Ceuxlà entraient dans le cabinet de Vaudrey d'un air délibéré, connaissant le chemin, se sentant chez eux, en habitués. Sulpice avait, une fois« entendu Fun

I4V XONIlItm LH MINISTUIS

d'eux saluer un huissier par son petit nom : Bonjour, Gustave !

Et le ministre demandant à Gustave . a Qui est ce monsieur? » Thuissier avait répondu avec une nuance de respect : — C'est un de nos visiteurs, Monsieur le Ministre, M. Eugène Renaudin. Nous ne rappelons que monsieur Eugène / Il y a si longtemps que nous le connaissons !

Ce a Monsieur Eugène » avait déjà demandé une préfecture ou une ^sous-préfecture, ou la place que Monsieur le Ministre voudrait bien lui accorder.

Ses titres ? Aucun : solliciteur.

Le ministre se sentait accablé sous cette succession banale de requêtes et de supplications , lorsqce l'huissier remit à Monsieur le Ministre une carte portant ce nom : Lucien Granet.

Granet passait à la Chambre, pour ne pas aimer beaucoup Vaudrcy, et Sulpice flairait en lui vaguement un candidat à sa succession. Raison de plus pour être aimable.

— Qu'est-ce qu'il me veut ? se dit le ministre.

Un type, d'ailleurs, ce Granet. A côté du ministre d'aujourd'hui, c'était le ministre de demain, l'homme inévitable, le réformateur certain, le nettoyeur désigné des écuries d'Augias, celui dont l'avènement marquerait immédiatement, disaif-on, la fin de tous les abus, grands ou petits.

— Ah ! quand Granet sera ministre !

Le peintre sans commande présente se consolait avec la perspective du ministère Granet ! Il décorerait des monuments quand Granet serait ministre. La comédienne qui jetait vers la Comédie-Françaiso

des regards avides et rêvait d'entrer chez Molière n'avait d'espoir qu'en Granet. Granet promettait à toutes les actrices un engagement rue de Richelieu. « J'attends le ministère Granet ! » était la consolation pleine.de soupirs de la sociétaire stagiaire. En attendant, elles faisaient parfois antichambre dans la chambre de Granet, ces solliciteuses dont un sourire valait pour la future Excellence toutes les douceurs du portefeuille.

Granet avait ainsi^ ae par le monde, une infinité de clients et de clientes soupirant après son arrivée, faisant de la propagande pour son ministère, intrigant pour son avènement et collaborant d'avance à son apotnèse.

— Ah 1 si Granet était au pouvoir !

— On ne commettrait pas de tels abus sous un ministère Granet !

— Tout changera quand Granet sera ministre !

— Ce cher Granet ! Ce bon Granet ! Vive Granet ! Vaudrey n'ignorait pas que , depuis longtemps,

Lucien Granet avait ainsi posé sa candidature à un portefeuille quelconque, le plus ^important possible. Il s'en était fallu de très peu que Granet ne fît partie de la combinaison dernière. Il eût été le collègue de Vaudrey au lieu d'être son rival. Sulpice aimait tout autant l'avoir pour adversaire à la tribune que pour voisin de table, au conseil des ministre-j*. Adversaire à ménager, d'ailleurs. Une puissance, Granet.

— Eh bien, dit le ministre à Granet qui entrait souriant, correct, fort aimable dans son salut, vous venez donc voir votre futur ministère? Déjàl...

l5o HONSIBim LK XimSTU.

— Moi? fit Granet qui essaya d^Stre charmant, ' Dieu me garde de songer à ce ministère-ci 1 II est trop

bien occupé.

— Très aimable, moti cher Ofahét...

— Loin de vous disputer totré place, je viens, au contraire, vous donner un avis pour consolider votre situation, qui fcst superbe.

— Un avis de vous doit êtro bon, mon cher collègue. Voyons.

-^ Mon cher ministre, 11 est question de la nomination d'un sous-secrétaire d'Etat à l'intérieur. Eh ! bien, je viens vous prier de vous intéresser à la candidature de notre collègue Warcolief, mon ami !

Tout en parlant, Granet, assis auprès du bureau du ministre , son chapeau sur sa cuisse , regardait Vaudrey à travers son lorgnon ; il le yit tordre un peu ses lèvres et hésiter un moment à répondre.

— Mais je tenais à Jacquier (de l'Oise), dit Vaudrey presque brusquement.

Granet sourit. Evidemment Jacquier serait un excellent choix. Un homme froid, remarquable, solide. Mais peu d'influence sur la Chambre. Très peu remuaat, solitaire, bourru. Tandis que Warcolier! Aimable, répandu, joli causeur. Grand talent de parole. Fort bien vu du groupe Granet.

— Mon ami personnel, mon cher ministre. Vous me désobligeriez, je vous jure, en n'appuyant pas Warcolier au conseil des ministres qui doit, ce matin, nommer les sous-secrétaires d'Etat. C'est bien ce matin, n'est-ce pas ?

— DâtiS une heure, parfaitement.

MdHSixim LB MimnmB^ iSi

Gratiet quitta le ministre en lui répétant arec une certaine insistance, que Vaudrey faillit presque rele« Ter, que lanomination Warcolierseraitbien accueillie par la majorité des députés. Cent fois mieux que celU de Jacquier (de TOise) !

— Un oUrs, Jacquier. On h^aime pas les ours, di« sait Granet en se donnant sur le potice de petits coups légers de son lorgotl.

Il laissait Vaudrey parfaitement mécontent, trèl ennuyé de voir que ce Warcolier avait déjà travaillé le terrain.

Warcolier ne lui plaisait pas plus que Granet lui** même, à vrai dire. Ce Warcolier jouissait allègrement du temps présent. Il était né satisfait. Il n'aimait que les satisfaits. Après aVoir été impérialiste sôUs TEm* pire, il était républicain sous la République. Epicurien, aimable, spirituel, jouisseur, il trouvait toujours que toiit allait fort bien dès que tout allait de sbil côttfi Il flairait gaiement le vent et lui donnait ft enfler aa voile et son amour-propre. Il n^aimâit point les gens renfrongés, les sourcils frorïeé§, tes ihécontems, les âomb'f es. Digérant bien^ il ne c&mpreifaii pAs que Ton eût des maladies d'estomac. Bon vivant, il n^adthettait pas que des affaiiiés songeassent à se mieuk hourrir. Tout était bien, tout était boil^ tout était beau» A.à* mirablement équilibré, il n^Àvait ni colères ni envies. Se trouvait supérieur à tous les autres^ Warcolier ne se comparait pas, il ne se préférait même pas : il s^adorait. Le monde lui appartenait. Il marchait en frappant hardiment le soX^ d'un talon solide, les brM écartés, le Ventre épanoui, la tête haute et le tofse eiu avant* Il semblait humer^ à chaqiue pas, comme àJtà

XSX. K0N9XBVR UR MINISTHB,

parfums de triomphe. Il n'était pas homme à se compromettre avec les vaincus.

Oa connaissait de Warcolier une Histoire du tra^ vail et des travailleurs qu'il avait jadis dédiée à S. M. Napoléon III, avec cette protestation flatteuse : a A vous, Sire, qui avez substitué la noblesse du travail à celle de la naissance, et celle du sang versé pour la patrie à celle du sang transmis par les aïeux ». Depuis, vers 1875, Warcolier avait donné une réédition à son Histoire du travail^ et on l'attendait à la dédicace. Il n'avait pas été long à tourner la difficulté. Il avait dédié son œuvre à un autre souverain : « A toi, Peuple, qui as substitué la noblesse du travail à celle de la naissance et celle du sang versé pour la patrie à celle du sang transmis par les ancêtres ».

Et ce même nom de Warcolier qui se trouvait jadis au bas de professions de foi où on lisait : — « Appel aux honnêtes gens, La Révolution nous déborde ! » se lisait maintenant au bas de proclamations où ce diable de Warcolier s'écriait : a Appel aux bons citoyens, La Réaction nous menace !

C'était là l'homme que Granet et. ses amis avaient travaillé à pousser au sous-secrétarîat d'Etat de l'intérieur ! Vaudrey se réservait de dire tout à l'heure son opinion, à ce sujet, au Président.

L'heure du conseil approchait. Sulpice apercevait, ] à travaux- les rideaux blancs de la fenêtre, son coupé attelé, qui piaffait dans la cour, quoiqu'il n'y eût pas loin de la place Beauvau à l'Elysée. Il glissa dans. son portefeuille les rapports du Préfet de Police et du Directeur de la Presse et se préparait à sortir, lorsque l'huissier lui apporta une carte nouvelle.

ifONSIEUR LK IdNXSTRB. ^'^

— Inutile, je ne reçois plurJ

— C'est que ce monsieur a dit que si Monsieur le Ministre voyait son nom, Monsieur le Ministre le recevrait très certainement.

Vaudrey prit la carte sur le plateau :

— Jéliotte! Il a raison. Faites-le entrer I

Il ôta son chapeau qu'il avait mis, et alla tout droit vers la porte qui s'ouvrait pour laisser passer un homme à face pâle, maigre, avec de longs favoris noirs faisant à son visage comme une bordure de crin. Un ancien compagnon des cours de droit, Jéliotte, avocat à la cour de cassation , entrait en saluant cérémonieusement Sulpice qui , la figure ouverte allaita lui la main tendue, vers ce vieux camarade de jeunesse.

Jéliotte s'inclina avec une certaine affectation de respect et un sourire crispé.

— Ah ! que je suis content de te voir, dit Vaudrey.

— Tu me tutoies encore ? fit Jéliotte en montrant des dents légèrement ébréchées et jaunes.

— Quelle idée 1 Est-ce que j'ai démérité de toi pour renoncer au tutoiement ?

— Les honneurs ne t'ont pas changé, allons, tant mieux, dit Jéliotte. Tu me demandes comment je vais, moi? Toujours le même!... Je travaille beaucoup... Je te suis de loin des yeux. ,. J'applaudis à tes succès !

En parlant des succès de Vaudrey, Jéliotte, assis sur le rebord d'un fauteuil, les yeux dans son chapeau, remuait la mâchoire comme s'il eût cassé une noisette entre ses dents minces.

1S4 HdmtflEtm LB ifmtsntïi

— J^ai été enchanté de ton arènement au niinis* ^èrc !... Enchâhtté pour toi...

— Et tu aurais pu être enchanté aussi pour toî^ mon bon Jélîotte ! Tout ce que je pourrai désor* mais...

Jéliotte ihtëï'i'bmpit tout net le ministre d^iin petit ton sec comme utie allumette :

— Oh 1 dit-il, mon cher Sulpice^ crois bien une chose^ c^est que je ne te demanderai jamais rien^. moi !

— Pourquoi ?

— Parce que... Non, rien. Et je dis rien de rien !

— Tu auras tort si je puis t'être agréable;., ou utile.

/ — Pai dit rien, et je m'en tiens à rien I Tu vas ren-

contrer assez de solliciteurs^ surdon chenlini.;

— Evidemment I

— De quémandeurs t

— Certainement !

— Moi, je rie suis ni un quémandeur; nî uil solli* citeur, ni un flatteur. Je suis ton ami l

\ — Et tu as raison de l'être, car je t'aime beau-

coup I

— Je dis ton ami, et ton ami dévoué, Je regarderais comme une vilenie de te rien demander. Je dis une vilenie ; tu es en place, tu es ministre, tant mieux! Oui, tant mieux ! Mais^ du moins, que tes amis ne t'ennuient pas comme ces punaises qui s'aplatissent devant toi parce que tu es tout puissslht. Moi, je ne m'aplatirai pas, je t'en préviens. Je resterai ce que je suis. Tu me prendras comme je serai ou tu ne me prendras pas ^ cela dépendra du chasi-

MONâiËtfH iM MkNISTft's. I$5

gem m d'humeur , qUë 4es hôhhètirt "praàvAfom chez toi...

— . JéHottfe ! Vôydtts, -JéHotte^l

— Oh ! c'est à pFôhdfé où à kissér. St cbintne )t neveux pas être confondu avec léis plats valets qui encombreront tes antichambres...

— Tu n'encombreras rien du tout, tu ne feras pas antichanlbfé. . . Eist-cè que je t'âfifàitfalrearitichfdhbre?

— Non, pas encore !... Je venais voir si Je serais reçu, tout uniment... Oui, iinfe pure expérience... Elle est faite. A ton honneur, je le reconnais. Mais je ne recommencerai pas... Je disparaîtrai. C'est plus simple. Oui, je viens te dire et je tenais à te dire que tu ne me verras jamais tant que tu seras ministre 1

— Ah ! Jéliotte ! Jéliotte !

<^ Jamais... Seulement, quand tu seras tombé... car on tombe toujours. . .

— Heureusement ! dit Sulpîce qui naît.

— Heureusement ou malheureusenient, cela dépend. Je dis: quand tu seras tombe,., alors, oh 1 alors, hecràiûsrien, cen^estpasmoi qui te tournerai le dos..

-^ Tu es bien bon !

— Quoi que tu aies fait ou dit, tu entends, jpendant que tu Seras au pouvoir — et cela grise les hommes, le pouvoir! — je te tendrai toujours la main. Oui, cette main-là te sera toujours tendue ! Tu rencontreras L3sez de gens qui te tourneront le dos, ce moment-là venu \ Moi, pas ! Je suis l'ami des mauvais jours..., moi!

-i- C*est convenu !

— Te te laûs^ à ton triomphe^ Vaudfey. Je te de-

l56 MONSIEUR LB MINIffTRB.

mande pardon de ne pas te dire : Monsieur le Ministre, je ne pourrais pas. Je n'en ai pas l'habitude. Ce serait plus fort que moi. Je ne suis pas le courtisan du succès, je suis celui du malheur.

— Et tu reviendras ?

— Quand on f aura renversé I... \

— Merci ! ',

— Je suis comme cela ! J'aime mes amis I ,

— Quand ils sont par terre ! fit Sulpice. *

— Voilà! s'écria Jéliotte. i

— Et c'est tout ce que tu avais à me dire ? demanda le ministre.

" — Ce n'est pas assez ?

— Si! si!... Au revoir, Jéliotte!

— Au revoir ! Tu sais quand.

— Oui. Quand je me sentirai menacé, je t'appellerai. Ne crains rien, Jéliotte. Ça viendra!

— L'imbécile ! dit Sulpice avec colère 'lorsque l'avocat fut parti.

Il prit son chapeau avec colère et sortit rapidement, allant vers sa voiture, tandis que les huissiers de l'antichambre se levaient pour le saluer.

Il n'avait pas même à dire au cocher: A l'Elysée! L'emploi de la journée était comme réglé d'avance, et puis les gens du ministère savaient, aussi bien que le ministre, s'il y avait conseil à l'Elysée. ^

Sulpice était un peu nerveux. Cette visite de Jéliotte, après celle de Granet, lui montrait l'espèce humaine sous un jour mauvais. Il n'avait jamais été envieux de personne, et il lui semblait que le monde entier devait lui savoir gré de porter aussi simple* ment son succès.

— Car, après tout, je triomphe, cVst parfaitement exact !... Cet animal de Jéliotte n'est pas si niais !... Il y en a beaucoup qui, à ma place, feraient les fiers 1

Et il se décernait, tout doucement, à lui-même, un brevet de modestie.

La voiture s'arrêta au bas des marches de l'Elysée. Sulpice éprouvait toujours une sensation délicieuse à descendre de sa voiture, son portefeuille serré contre sa poitrine, et à franchir, sur la moquette qui en couvrait les marches, l'escalier de pierre menant aux salons du conseil. Il marchait là, comme partout, au milieu d'une haie. Des fronts se bais-* saient. Des mains dévouées se tendaient, respectueusement^ vers son pardessus. Il ne connaissait décidément plus les hommes que par leurs crânes, chevelus ou chauves, uniformément inclinés devant lui.

Ses collègues attendaient, réunis et causant dans un salon à fond blanc doré, l'éternel salon de tous les appartements officiels, avec leurs inévitables vases de Sèvres, à fond gros bleu ou vert clair bu chamois, posés sur des consoles ou des gaines. Les portefeuilles apparaissaient, gonflés ou vides, mous ou crevant de paperasses, sous les bras des Excellences. Tout à coup, une porte s'ouvrait, les huissiers s'écartaient pour laisser passer, et le Président s'avançait, très grave, prenant sa place habituelle, en face du président du conseil, tandis qu'à leurs places fixées s'asseyaient les ministres, avec une régularité d'ordonnance, le ministre de l'intérieur à la gauche du Président de la République, le ministre des affaires étrangères à sa droite.

Puis, à tour de rôle^ chaque ministre prenait, en

MOfrSÏKtJfe LE MINÎSTRK.

siÙTant de droite t. gauche, la parole sur les affaires de son département, délibérées parfois en conseil privé. Chacun d'eux, ayant achevé d'eicposer Téïat des questions, saluait d'unsigtie de tête Son V&isin de droite et disait :

— J'ai fini. La parole est à Vouis, mon cher collègue !

Le président écoutait. Sulpice, devant le tapis vert de cette table, se laisait parfois aller à songer, ou-»bliant les affaires débattues. Tantôt pour se rappeler ces tapis verts des tables du conseil de préfecture de Grenoble et trouver que ce conseil de ministres lui ramenait l'impression mesquine de ses souvenirs de province, tantôt selon qu'un vent de poésie passait dans sa tête, qu'une parole éloquente arrivait à son oreille, pour se dire qu'après tout, dans ce salon de l'Elysée, ces hommes, assis là, devant des portefeuilles ouverts, des papiers feuilletés ou traînants, représentaient pourtant la France, la chère France, et tenaient, dans ces pocheâ de cuir, les secrets, lés destinées, le sort même delà patrie!

Et ce Sulpice, tout heureux de s'épanouir à Taise dans le pouvoir, s'asseyant avec une espèce de saiis^ faction physique toujours nouvelle dans ce fauteuil d'habitude qui maintenant lui semblait réellement â lui, humant la puissance comme la fumée d'un narghilé, s'oubliait cependant lui-même, se sentait toU

coup rappelé à une réalité poignante, lorsque cet homme maigre à moustaches grises, qui était le ministre de la guerre, son collègue, laissait tomber quelque parole rare où l'on devinait, sous le laconisme du soldat, une irlciuictude bu une esc)éi"ance-

MONSIEUR LE MINISTRE. iSq

Sulpicc alors écoutait, plus ému qu^l ne voulait le paraître, essayant, à son tour, de cacher toutes ses agtiafions d^artiste et de patriote sous ce masque tige qu'avait, par exemple, son collègue aux affaires étrangères, Toeil éteint et la face immobile, avec des bajdues de carton.

Le conseil était d^ailleurs insignifiant, cematin-lèi Le Garde des Sceaux, M. Collard (de Nantes), gro^ homme apoplectique, essoufflé, les yeux ronds^ un peu vitreux, soumettait au Président, lequel Técoutait sans dire lin mot, un projet de réforme qui laissait VaudreyparfaitementindifFerent.il n'entendait même pas la parole, un peu lourde^ de sofi collègue, qUi se perdait dans des considérations inutiles, tandis que le ministre de la guerre^ qui le regardait, sem^ blait, de ses yeux chargés à mitraille^ lui dire mili** tairement : « Concluez donc, saerebleu I »

Vaudrey, les prunelles sut- le fond àôtnbrè dii ciel d'hiver,âperçu par le6ffenêtres,aVéclô tbii de grisaille des arbres sans feuilles, i*egardait dés ôisillbns qui se poursuivaient à travers liés branches. Elle était loin, sa pensée, bien loin, de cette tablé où, daiis le silence grave, les interixiihableâ phrase^ dû inihistredê la justice tombaient comitie dMnrobiilét ouvert!

Il avait cette vision ^ti'aU fond de ce jardin une forme féminine apparaissait, vêtue, malgré le froid, de cette robe d'un bleu tendre que Marianne portait hier, chez Sabine. Il lui semblait revoir ce fugitif sduriré dont il cherchait à retrouver l'expression exacte, ce i-egard bizarre, narquois et alléchant, cette silhouette exquise de Parisienne achevée. Comme

t6o monsieur le mtnistrbw

elle était charmante ! Et quel joli nom c'était qu€ ce nom là : Marianne !

Voyons, que pouvait bien être, en réalité, une telle femme ? Terrible peut-être, irrésistible certainement !

Il y avait des années que Vaudrey n'avait ressenti un trouble pareil, ne ^'était laissé traîner en quelque sorte par une obsession pareille. Eveillé, il retrouvait Marianne au fond de sa pensée, comme dans son sommeil.

Et charmante !

— La parole est à Monsieur le Ministre de Tlntérieur.

Vaudrey ne s'était pas aperçu que M. CoUard (de Nantes) avait terminé sa harangue, et qu'après le ministre de la justice le ministre des affaires étrangères venait de finir de parler. Il lui fallut une seconde de réflexion, un brusque retour sur luimême pour se rendre compte de sa propre personnalité : M, le Ministre de l Intérieur ! Ce titre n'évoquait son moi que par la réflexion, une réflexion rapide, une sorte d'étonnenient dissimulé sous une • attitude pensive. Les collègues de Vaudrey ne s'étaient pas aperçu que cet homme, assis à leur- côté, était comme perdu dans le songe.

Sulpice n'avait d'ailleurs que peu de chose à dire Rien de grave. La constatation de l'optimisme signalé dans les rapports qui lui étaient soumis. Avant huit jours, il aurait achevé de préparer le mouvement préfectoral. Il demandait seulement au Conseil des ministres qu'pn s'occupât sur-le-champ de la nomination des sous-secrétaires d'Etat.

MONSIEUR LB MINISTRE. l6l

Ce fut alors que Vaudrey s'aperçut de Tinfluence singulière que devait avoir Lucien Granet. Dès les premiers mots de la discussion, le ministre sentitqueson candidat, Jacquier (de l'Oise), était battu d'avance pai Warcolier. Granet devait avoir fait le siège de chaque ministre un à un. Le président était tout acquis à Warcolier. L'amabilité de Warcolier, son entregent, la désinvolture extraordinaire avec laquelle il jetait par dessus bord toutes ses opinions passées, devenaient des titres. Il fallait donner des gages aux nou- , veaux convertis, montrer que le gouvernement n'était point fermé aux repentirs.

— C'est une théorie très chrétienne, dît Vaudrey, et, en vérité, je ne suis ni pour le jacobinisme ni pour le soupçon, mais il y a dans cet aman accordé aux transfuges quelque chose d'ironique.

— Mais de profondément politique, dit M. CoUard (de Nantes).

— C'est une prime donnée aux nouveaux convertis.

— Eh ! eh! ce n'est pas déjà si maladroit ! Vaudrey sentait bien qu'il était parfaitement inutile

d'insister. Il lui fallait subir Warcolier. C'était à lui de s'arranger de façon à ce que cet homme n'eût pas, au ministère, un pouvoir démesuré.

Warcolier fut nommé. Le Président signerait le décret le plus tôt possible.

— Nomination escomptée d'avance! songea Vaudrey, qui revoyon, devant lui, le sourire poliment menaçant de Granet.

Il se sentait un peu nerveux, ennuyé de ce résultat. Mais que faire? Il écoutait, pour occuper sa pensée, les communications de ses collègues. Le ministre de

l62 MONSIEUR tE MINISTRE

la guerre prenait la paroie et, avec Un étonnenlfefat irrité, au lieii des grandes considérations patfiotiqtiés qu'il attendait de lui, Vaudrèy l'entendait parler, dans sa moustache, de jugulaires, de shakos, de boiltôtis de guêtres, de fourniment, de drap, de capotes. Rierl de plus. C'était le rapport banar d'un eordotittiet ou d'un tailleur, d'un fournisseur détaillant sa note.

Sulpice avait hâte que le Conseil fut terminé. Lé Président, avant de lever la séanoe, répétait^ avec là gravité d'un conseiller de cour de cassation :

— Surtout pas d'innovation, messieurs^ ne cherchez pa^ à trop bi^n faire, laissei:; aller les choses. Ne nous faisons pas d'affaires ! Contentons- nous de vivre 1 *« La séance est levée 1

— Pas d'affaires I se disait Vaudrey*

îl dômprfenait le pouvoit* autretneht: Ëprîs du mieux,il n'entendait pas se laisser traîner, cothttle Url bouchôtt sur un ruisseau, par le flot des faits journaliers. Il tenait à appliquer ses idées> à viVi'e et à faire vivre son ministère. Il n'avait aucuneihént besoin d'être ministre s'il devait continuer le train-train habituel de la politique courante. En ce cas, le premier chef de bureau vehu pouvait faire un àiisàibon ministre que lui !

Au moment où il sortait de la Salie du Gohseîl, le ministre de la guerre lui disait, plaisantant, d'un Ion brusque :

— Eh bien! mon cher collègue, ça n'a pas eu Pair de vous plaire, le choix de Warcolier? Bah ! s'il a changé son fusil d'épaule, ça prouve qu'il sait faire l'exercice, voilà tout 1

MOKsiÉtrft Là laNifiràk. i6)

Et le soldat riait, d^un gros tire, dans sa redingote boutonnée.

Vaùdrey monta dans sa voiture; et rentra au minis-' tère, pour déjeuner.

Le déjeuner était, d^ordinaire , autrefois , pouf Sulpice, un moment de liberté joyeuse. Il ressentait, aux côtés d'Adrienne, une sorte d'àpaisetnent, l'oubli de la lutte quotidienne.

Dans leur logis de la Chaussée d'Antin , U avait rhabîtude de se livrer, de causer, de laisser, dans sa causerie alerte et gaie , retrouver à sa femme, dans Phomme de quarante ans, le fiancé, le jeune mari d'autrefois. Mais^lâ, devant ces doftiestiques corrects, familiers du ministère, plantés autour de la table comme des surveillants, plutôt que coriime des serviteurs, il n'osait pas. Il parlait à peine. Il se sentait écouté, épié. Le valet qui lui passait les plats surveillait « Monsieur le Ministre ». Il devinait, dans les réflexions muettes de ses genSj des cotilparaisons entre 1q ministre actuel et les ministres passés. Une fois, à une observation d'^Adrîenné, un des domestiques avait répondu : — Monsieur Pichereaii, qui a précédé Monsieur le Ministre, et M. lè côûitè d'Harville, qui avait précédé Monsieur Pichereaii, trouvaient mon service très correct, madame !

Adrienne acceptait, comme elle le pouvait, lès nécessités de sa situation nouvelle. Puisque c^etâit le pouvoir cela, va pour le pouvoir ! Elle était résignée à ces solitudes d'apparence luxueuse, puisque la Fortune politique de son mari la jetait, comme une prisonnière, dans cette immense hôtel banal du ministère où rien ne lui testait des joies du koifie, de cet

164 MONSIEUR LE MINISTRB,

appartement parîsîen qu'elle s'était meublé avec un goût profond, et elle se sentait à demi perdue dans ces vastes salles froides malgré les calorifères, et où tout à la fois sentait le provisoire, Phôtel garni, la maison de passage, avec des dorures effacées aux lambris, et, çà et là, une lézarde au plafond de ce vieil hôtel Beauvau, et ces ornements banals, ces faux Chardin ennuyeux aux couleurs craquelées, ces tableaux de Roqueplan défraîchis, et passés de mode, donnant à tout à la fois une date. Avec quel sourire sincèrement mélancolique Adrienne répondait aux rares amies qui venaient la voir à son jour et qui lui disaient : — Vous voilà dans un palais !

— Oui, mais j'aimerais mieux mes meubles d'habitude et la maison qui est à moi !

Sulpice, débarassé enfin de ce conseil et des réceptions du matin, fit, en descendant de voiture, avertir madame qu'il était de retour.

Adrienne, très jolie dans une robe de velours noir qui la serrait à la taille, vint à lui souriante et se sentit brusquement toute triste en le voyant absorbé. Elle n'osait pas questionner, mais pourtant, un peu inquiète, elle demanda la cause de ce froncement de sourcils.

— Tu as ta mauvaise figure, mon bon Sulpice, ditelle en souriant.

Il expliqua alors, rapidement, l'affaire de Warco-

lier.

— Ce n'est que cela ? Bah ! dit-elle, tu en verras bien d'autres !

Elle souriait, gentiment :

— C'est la politique!... Et puisque tu l'aimes !•..

MONHIEUR LS MXNUTKB« l65

Au moins n'aime qu'elle, Sulpice ! dit-elle en s'approchant de Vaudrey.

Elle allait lui tendre le front, comme autrefois, pour qu'il Tembrassât, mais elle se recula brusquement. Un valet entrait, d'un air digne, annonçant avec cérémonie que le déjeuner était servi.

Vaudrey mangea sans appétit. Adrienne le regardait avec tendresse, de ses bons yeux doux. Qu'il était nerveux et facile à inquiéter ! Vraiment, cette nomination de Warcolier ne valait pas la peine qu'il se donnât le moindre souci.

Elle allait lui en parler. Vaudrey lui fit signe de se taire. Les domestiques, immobiles, écoutaient.

Adrienne éprouvait, comme Sulpice, l'ennui de cette espèce de surveillance éternelle. Elle avait faim en se mettant à table, et maintenant l'appétit lui passait. Les mets arrivaient froids, apportés dans des assiettes décorées de dessins divers, marqués du chiffre de Louis-Philippe, L. P. entrelacés, ou du monogramme de l'empire, iV, tout cela dédoré, usé , avec des filets d'or à demi effacés, service de Sèvres ayant traîné partout, à travers les demeures impériales, les palais nationaux, et envoyés en fin de compte aux divers ministères comme la desserte des tables de souverains disparus.

Adrienne^ au lieu de manger^ regardait ces chiffres et songeait.

Il lui semblait qu'elle était dans un restaurant morne où les plats mal servis lui ôtaient l'appétit.

Sulpice, lui, triste, ne parlait presque pas, et, dans ses préoccupations muettes, mêlait tour à tour ce fin matois de Granet, cet intrigant de Warcolier et cette

t66 monsieur le ministre.

Marianne Kayser, dont l'image ne le quittait plus. Il était mécontent de lui-même, agacé par la persistance de cette vision d^une femme.

Adrienne avait beau sourire, essayer — attristée elle-même sans savoir pourquoi — de Parracher à ses préoccupations, peine perdue; s'il sortait, comme d'une torpeur, de ses réflexions, c'était pour jeter quelque mot rapide; il répondait au sourire forcé de $a femme par un rictus contraint, et retombait dans son mutisme nerveux.

EIIq l'avait sQuvent vu ainsi^ au$ heures de luttes inquiètes. Elle ne s'en effrayait pas. Si elle eût été chez elle, au lieu 4c ?e trpuver dans cet hôtel étranger, elle eût couru à lui, et, assise sur ses genoux, elle lui pût dit, prenant cette tête bouillante dans ses petites mains : — Voyons, qu'^s-tu ? Qu'y at-il ? Dis-moi tout cela, pour que moi, qui ne suis qu'une enfant, je console mon grand enfant !

Mais,là, encore une fois, devant sesgen8,-^en représentation continuelle, — elle n'osait plus. Elle étudiait, avec inquiétude, l'expression chagrinée du visage de Sulpice. Depuis son entrée au ministère, c'était la jiremière fois peut-être qu'il semblait ainsi absorbé.

^ Tu as quelque chose, mon ami ?

-^Non... rien... Et, d'ailleurs...

Le coup d'oeil du ministre achevait la phrase... D'ailleurs, en supposant qu'il eût quelque chagrin à confier, le pouvait-il faire devant ces oreilles de laquais écoutant ? Devant ces yeux froids, ces servi teurs impassibles, obséquieux en apparence, peut <8tre hostiles ? Le temps était loin des intimités do

HONSISyH t9> MINISTRE. 167

jadis et des chères confidences coupées de baisers et de rires, comme celles des jeunes époux !

C'est vrai, Adrienne n'y songeait plus : — Sulpice ne pouvait pas parler !

— Vous servirez le café très vite, dit-ellç.

Elle avait hâte de se retrouver d^ns son appartement, seule à seul avec son mari. H^h lui, comme s'il fuyait ce tête-à-tête, affamé dç solitude, mettait bien vite sa méchante humeur sur un peu de névralgie ou de migraiHe.jTrop de travail ou de contention d'esprit...

— A ce Conseil peut-être ? demandait Adrienne.

— Oui, au Conseil.,, J'ai besoip de prendre un peu l'air... J'irai faire un tour au fiois .. Le temp$ est sec... Cela me fera du bien !

— Tu m'emmènes ? dit-elle, joyeuse.

— Si tu veux, fit-il.

Il ajouta, d'un ton presque embarrassé : -r-. Peut-être vaudrait-il mieux que je fusse seul... J'ai à penser... à travailler... Pas de Chambre aujourd'hui : ma journée à moi, tout entière !

— Comme tu voudras, répondit Adrienne, enveloppant Sulpice du doux regard de ses yeux soumis. C'eût été si gentil et si bon, pourtant, d'aller ensemble au Bois, par ce spleil ! M^is toi et tes occupations avant tout, tu as raison; prends l'air, va, viens, respire... Je serai contente si tu me reviens avec ton bon sourire des bons jours |

Sulpice regardait la jeuqe femmç avec une sorte d'attendrissement qui Je troublait presque comme un remords. Il y avait une telle expression d'amour dans le regard qu'elle jetait sur lui 1 Adrienne^ avec

l68 MONSIEUR LB MIHTSTRB.

ses tendresses profondes, son calme apparent, pareil aune eau dormante, l'aimait si profondément, si intelligemment. — Et si confiante !

Il avait envie de la supplier maintenant de mettre son manteau, de faire jeter une fourrure dans le coupé et de partir, — par ce temps où, peu à peu, le soleil se montrait, — comme deux amoureux en partie de campagne. Mais, en même temps, il éprouvait Pâpre tentation d'être seul, tout à cette pensée nouvelle et à cette image qui Pobsédait. Il lui semblait qu'il quittait Adrienne pour Marianne.

Il n'insista pas, répéta qu'en effet il valait mieux qu'il fût seul. Demain, puisqu'il n'y avait pas de Chambré pendant une semaine, il sortirait avec Adrienne. Le cocher pourrait les mener bien loin, à Saint-Cloud 6ù à Ville-d'Avray. Ils déjeuneraient tous deux, tout seuls, inconnus, dans les bois.

— Vrai ? dit Adrienne.

— Vrai ! j'éprouve le besoin de m'arracher à tant d'honneurs !

Et Sulpice riait.

— J'y étouffe, dit-il, en embrassant Adrienne, devenue rose de plaisir à l'idée de cette fugue d'affranchis.

— Comme tu es rouge ! lui dit naïvement Sulpice. Qu'est-ce que tu as?

— Moi ? Rien.

Elle le regarda, l'air tout inquiet.

— Tu me trouves trop colorée ! Je n'ai pas le teînt des Parisiennes. Reste longtemps ministre | Ta, et cela me passera. Sans reproche.,

Elle lui tendait encore son front-

MONHBtm LB MlNIITftB. IO9

Il partit, heureux de se sentir libre.

Enfin ! Pendant une journée il échappait à Ton* grenage ordinaire de sa vie, au fracas de rassemblée, au brouhaha de la salle des pas-perdus, aux causeries de couloir, aux questions, aux propos interrompus, à cette excitation quMl adorait, mais qui le laissait parfois brisé et le pouls un peu |fébrile| à la fin de la journée. Il redevenait maître de sa pensée, de sa réfiexion. Il s'appartenait. C'était presque une impossibilité de se ressaisir dans la tempête où il s'était jeté, joyeux d'y vivre , les narines ouvertes dans l'odeur du soufre.

Il avait parfois, dans ce tumulte de la politique, des nostalgies de repos, des envies de s'affranchir, d'aller, pendant une sorte d'entr'acte, vivre comme d'une vie végétative dans un coin de terre et de se reprendre à la vérité de l'existence qui n'était pas cette vie fouettée, exacerbée, irritée presque que lui faisait Paris. — Ou bien encore de remplacer l'action par l'action, de voyager, de donner à ses yeux des images nouvelles, le vert de l'herbe ou le bigarré des villes inconnues !

Mais les années avaient passé dans l'éperonnement fantastique de ce nervosisme de la politique. Il vivait, avec Adrienne , dans le factice et le surchauffé. Heureux, puisqu'il était aimé, puisque ses ambitions se trouvaient satisfaites, puisqu'il exerçait sur une assemblée d'hommes ce charme qui le faisait adorer de cette femme, oui, heureux, très heureux : à bénir la vie, à exciter l'envie, à faire des jaloux, à paraître purement ridicule s'il s'était plaint de la destinée, et pourtant, au fond de l'âme, mécontent d'il ne savait quoi, mordu par de vagues instincts de fièvres, des

appétits mal définis de curiosités parisiennes^ ayant rêvé dans s^ jçunesse des choses bien inférieures à celles que la réalité lui apportait, et trpuvai^t pourtant, orsqu'il analysait ces réalités mêmes, que les promesses de§ spnges étaient plus grisante^ que Iç^ satisfactions les plus hautes T

Un ambitieux, ce Vaudrey ! Mais uu açibifieux de vaillantises. Autrefois il lui semblait que la vie était faite de triomphes, d^entrées dans des villes, avec des clapotements de drapeaux et des bruits de faufares. Il s^iiuaginait des conquêtes, des victoires, des apothéoses ! Gloires théâtrales ! Maintenant, plu& iropi^ que, il se fût contenté des demi -triomphes, si sa pâture troublée^ inquiète, eût été satisfaite de ce qu^eUç avait obtenu.

Adrienne Taimait. Lui?paSn)ç, prqfpadémeut, aiiuait Adrieune,

Pourquoi cependant la rencontre dç ce^e M^rianuç Tavait-elle sj profondément troublé? Evjdçmmeut, M"® Kayser correspondait à des rêwç^ çyanouis, 4 de? appétits d'un certain ainour que 1^ paPPÎQU, pourtant absolue, d'AdrienuQ u'avait pas satisfaits. Il y avait des ardeur^ singulières ç^ez cet bopimç bpnneîp — curiosités plutôt qu'ardeurs, avidités 4e çQnpaître^ besoin troublant de s'apprpçhgr de§ ^uffrgs et d'y jeter uu regard.

Il semblait parfois à Vaudrey qu'il îl'avait pas ¥&»», ^t c'était à la fois sa terreur PX §ou ejiyie : vivre, vivre de cette vie de Paris qui chatouillait tous ses insîiçieta, réveillait et ranimait tous ses rêves. Il lui avait parui hier, lorsqu'il avait rencontré cette jeune fille, levait lUf lui çe^ yçu^ à ^pm caqli^s squs les loDg9 dis des

MOit^iËSk Lie Mti^isTiix. i7<

pàùpféf es, qu'un rideau de théâtre montait, découvrant quelque décor de féerie ébloiiîssànt. Et, depuis, rébloiiissement lui restait. Il remportait dans cette protnenade, toute de repos, et tandis que le coupé filait le long du faubourg Saint- Honoré, vers l'Arc-de- Triomphè, le ministre, deux heures auparavant tout occupé des affaires de l'Etat, s'enfonçait dans un angle de la voiture, les jambes enveloppées d'une couverture et les pieds sur la boule d'eau chaude^ regardant, sans les voir, les passants qui marchaient vite, frileux, les maisons ensoleillées, les pavés secs^ et il sotigeait à ces yeux bizarres, et à ces papillon^ noirs, qui lui semblaient voltiger sur des cheveujc blonds comme des hirondelles sur un champ de blé mûr.

Cela lui plaisait de penser à cette femme. C'était une préoccupation toute nouvelle. Un délassement. Sensation curieuse, étrangement agréable : cette école buîssonriiêré de son imagination s'égarânt vers cette vision le rajeunissait. Il retrouvait là des troubles de ses vingt ans. Une amourette au cœur, ce sont des cheveux blancs dé moins aux tempes. Et puis, au fait, il ne la reverrait peut-être jamais, cette M"* Kayser I II feraît tout cependant pour la revoir, et, à la prochaine soirée dii tninistêre, une itivîtatiofl... Sa pensée se trouva, tout à coup, brusquement portée vers Ramel, qu'il voulait inviter aussi et revoir. 11 l'aimait si î^rdfondétnent ! C'était lui qui, jadis, au temps dû Journalisme et des batailles dàris la Natiotï Française avait apelé Denis « une conscience en habit tioir ».

Et justement, puisqu'il avait une après-midi à dé-

penser, il irait voir Ramel. Il tenait à lui prouver que, pour lui, il ne serait jamais ministre.

— Rue Boursault, aux Batignolles, dit-il au cocher en baissant une des glaces ; au Bois après seulement !

Le cocher fit tourner le coupé vers la droite, gagnant les boulevards extérieurs par le parc Monceau.

Vaudrey était enchanté. Il allait causer, à cœur ouvert, avec un vieil ami. Ah ! ce Ramel ! Il tenait à rester ainsi, dans son ombre, à n'être rien, à n'aimer ses amis que par terre, comme eût dit Jéliotte ! Eh bien, Vaudrey le prendrait pour conseiller. Ce diable de Ramel, ce sauvage, gouvernerait TEtat malgré lui.

Le ministre ne connaissait pas ce logis que Ramel habitait depuis peu de temps. Il s'attendait à une pauvreté fière, à un appartement froid. Il se trouva, dès que Denis lui eût ouvert, dans un logis d'ouvrier transformé par le goût d'un artiste en un petit musée de collectionneur. Au troisième étage d'une maisonnett e de la rue Boursault, après avoir passé dans un corridor étroit, gravi un petit escalier tournant, Vaudrey sonnait, et il entrait dans un appartement bien tenu, égayé du soleil.^

Il y avait des gravures, des sanguines, accrochées aux murs, de vieux cadres du temps passé. Une bibliothèque d'acajou, très simple, contenait des livres choisis, en petit nombre, feuilletés souvent, grossis de signets annotés. C'était petit, c'était humble : une chambre étroite avec un lit de fer, un cabinet de toilette, une petite salle à manger aux chaises cannées, et ce cabinet de travail bien éclairé^ avec ses portraits

MONsnctm iM MimsTRS. 173

et ses bordures ({^autrefois. Mais, dans cette simplicité proprette comme un vieillard rasé de frais, tout était en ordre, rangé et surveillé avec un soin méticuleux.

Cette modeste installation, ce peu de livres, cette paix profonde, Poubli trouvé dans ce logis des BatignoUes, maison d'employés, de petits bourgeois pauvres, d'ouvriers, — cela suffisait à Ramel. Il en sortait peu, seulement pour prendre Pair, et rentrait, vite fatigué d'ailleurs. Ilavait tant travaillé jadis, et toujours, toujours, donnant au journalisme ses nerfs, son énergie, sa chair, improvisant, jetant au vent ses cris^ ses protestations, son cœur, sa vie ! Que de pages amoncelées, disparues, enfouies dans la poussière des collections mortes !... Que d'encre versée! Et que de sang de ses veines dans cette encre !

Dans son cabinet, Denis Ramel passait volontiers de longues heures de ses journées à la fenêtre, regardant, devant lui, les feuilles vertes des arbres ou les murailles hautes d'une école de dessin, le bout d'un drapeau tricolore qui flottait au fronton d'une école normale primaire et lui faisait plaisir à voir ; puis, à droite, au loin, comme une fièvre éternelle, le mouvementactif de la gare Saint- Lazare où, dans les sifflements aigus des machines, de blanches colonnes de fumée montaient et se dissipaient dans Tair comme des souf&es. ^

— Fumée contre fumée, pensait Ramel, sa pipe à la bouche. Et autant vaudrait lutter, — unité perdue^ — contre la bêtise que de vouloir faire autant de fumée, à soi tout seul, que toutes ces locomotives à la fois !

Ramel parut tout joyeux en apercevant Vaudrey,

174 Kcrnsntm lb «misma)

que la femme de ménage ilnntinçait eh éedfch&iit §01! nom, l'appelant Monsieur Vaup-ey. Il lui avança une chaise, et, souriam; lui demanda ce quUl venait faire « chez un gazetier d'âyatit le déluge » .

— « Un mastodonte de la pressé ! dit-iL

Ce que Vaudrey venait faire ?

Elle n'avait pa^ d'autre but; ciStte vidltë dU ôiinls-^ tre, que de retroùVer Une vieille aflfectl&rt ôdèlô; le» conseils de jadis, et aussi de tâcher d^ént^âîhéf €ét entêté de Rahiel vers le inini^tèfe. Uhê dl^èetlëâ dé la presse ne le testerait dôflc pas ?

— Avec çâ qu'on la dirigé, lapréésé! fit Déhîé. îl vaudrait mîeuit avoir Ufi presse disposante qu^iiflë presse dirigée. Les jourhaùt âriiiè rié Vôuë cbfaSéfllent que des sottises !

— Maïs, savez-voUs, Vatldrejr, dit tout ft cdilp le vieux journaliste, que vous êteè le pteiilîër, de^liJs que j'ai des amis au pouvoir — ^ je dis le premier, — qui ait songé une mitliite à mol ?

— Vous ne pouvez pas me faire un plus grand plaisir cju'un tel compliment, mon cher Ramel. Je hé connais rien de plus méprisable que les ifigrats. Mais, à mon avis, se souvenir de ce qu'on doit aiix gens, c'est être purement correct; c'est simplement savoir l'orthographe.

— Eh bien! vive Dieu ! il y a diantrement de personnes qui ne savent pas si le mot reconnaissance t^écrit avec un e ou avec un a. Non, on n'est pas s^ ferré que çà sur l'orthographe. Il y a pas mal de bons petits êtres à renvoyer à l'école. Raison de plut pour savoir gré d'avoir appris par cœur -r- paf cœur.

MONSIEUR LB MINISTRS. 17$

c'est le cas dô le dire, mon ciier Vaudrey — vos participe^ !

Sulpîce était habitué à l'esprit tout particulier, un peu narquois, teint d'humour, comme une eau pure où Ton eût versé une goutte de genièvre, mais plus parfumée qu'amère. tl ne connaissait pas d'homme plus indulgent et plus pénétrant cependant que Ramel.

— De quoi voulez-vous que j'en veuille aux gens? disait le vieillard. De leur niaiserie ? Je les plains, je n'ai pas le temps de les détester. On ne peut pas tout faire.

Le ministre se sentait, d^ailieurs, tout heureux dé se trouver en face de cet homme d'autrefois, ressemblant à ces monnaies qui n'ont plus cours, niais qui n'en ont que plus de valeur, étant devenues des médailles. Avec celui-là, il pouvait se livrer : il n'y avait pas de trahison possible. Il eût voulu un tel appui auprès de lui. Il insistait encore, trouvant Ramel inébranlable.

— Et je vous l'ai déjà dit — si j'ai besoin de vous, pourtant ?

— De moi ? je suis trop vieux.

— De vos conseils ?

— Eh bien ! je n'ai pas besoin de vous donner mon adresse , puisque vous voilà, ni de vous dire que vous pouvez compter sur moi, puisque vous me connaissez !

Vaudrey sentait bien qu'il ne fallait pas insister. Il n'avait pas du tout affaire à un misantrophe ou à un dédaigneux, mais à un sage. Il trouverait à l'occasion, toujours fidèle, le vieux dévouement de cet homme £iux moustaches blanches, qui, sa calotte

(yO MONSIEUR LB MINISTRE

Il II I ■■ Il ■ I I 1 1 1 L i I ■ u-L 1-1 ■ I I *'^n

sur la tête, fumait sa pipe près de la fenêtre quand le ministre était entré.

— Alors, dit Sulpice, un peu étonné peut-être, vous êtes heureux, Ramel ?

— Parfaitement heureux.

— Vous n'ambitionnez rien au monde?

— Rien du tout. J'attends philosophiquement rheure du monument.

Il sourit, voyant que Vaudrey ne comprenait pas à ce mot qui lui était familier.

— Le monument, là, à côté : villa Montmartre ! — Oh! ce n'est pas que je sois pressé d'en terminer avec la vie. Elle est très drôle quelquefois. Mais, après tout, il faut bien se dire que la comédie finit par finir. Un beau jour, on me trouvera coiiché quelque part, ici, dans mon fauteuil, ou dans mon lit, subitement, ou après une maladie longue, ce qui m'ennuierait, car la lenteur dans cette affaire est répugnante, et vous lirez dans un ou deux journaux un petit entrefilet annonçant que les obsèques de M. Denis Ramel, ancien rédacteur d'un tas de journaux démocratiques, célèbre à son heure et passablement oublié depuis, auront lieu tel jour, à telle heure. Il y viendra peu de monde, mais je vous demande d'y assister — s'il n'y a pas une séance importante à la Chambre !

Le vieux Ramel, se caressant la moustache de ses longs doigts maigres, avait mis une petite ironie dans ces derniers mots. Il l'effaça en tendant la main, largement ouverte, à Sulpicé Vaudrey :

— C'est gai comme tout, ce que je vous dis là ! Pardon mille fois. D'autant plus que lorsqu'il s'agit

ICONSIEim LB MINISTRB. I77

de Vous, je ne pense pas une seule minute àdouter... Vous avez toujours été un croyant ! Voilà même votre défaut — qui est capital. Dans un monde de gens d^affaires, de politiciens, la plupart égoïstes^ de médiocres, ou, pour dire le mot, — je n*ea connais pas de plus pittoresque, *- de roublards^ vous avez des illusions et des appétits d'artiste. Vous ressemblez à ces braves gens de notre armée, sorte de poètes de la guerre, qui s'allaient briser contre des régiments d'ingénieurs. Certainement, je serai toujours heureux de vous conseiller, mon cher ministre, vous que j'appelais autrefois mon cher enfant, et si les propos d'une épave vivante vous peuvent servir à quelque chose, je suis là. Disposez de moi, et je serai assez payé si* j'ai pu, par hasard, vous être utile.

— Ah ! s'écria Sulpice, si vous saviez comme cela fait du bien d'entendre la parole vraie d'un homme dont on est sûr !... On dirait qu'elle sonne autrement que les autres !

Il se laissa alors glisser, par une pente facile, aux confidences de ses déceptions ou de ses irritations premières.

Le choix fait, le matin même, de ce "Warcolier, qui devenait sous-secrétaire d'Etat d'un ministère républicain après avoir joué des charades à Compiègne, le jetait dans une colère nerveuse.

Ramel, lui, se mettait à rire.

— Ah bah! vous en verrez bien d'autresî... Maiâ jamais les gouvernements n'ont rien fait que pour leurs ennemis, lorsque les adversaires simulent un désarmement !... Quant aux amis, bah ! à quoi bon / Puisqu'ils vous aiment J

1 7» M0«8J«ûle' lIs^ uiHûffUi:

-- Et eelâ m l^ôUi miUpa^; vcrtl§, k-épubltdrf» et U veille ? '

-r^ M5ty viéli*"^gMi*a blalfchî Scnis leHarttàis, fit Ràôièr 6n Mâriir lodjodi^s dail^ ia îAouStàehér, i;amt laisse parfaitemétiftalme. Je tae'dh diïé tacftt rêve, mon irf^d/,— pôuTcitét-ûri iriôfuéé,-^ ftWt^as' atteinf £^âf ces drôleries, et je suis pef ^adé qiié lèrpt*ogrès marché et que la caille dé lâlifeërté gàghë du terrain, malgré tant d'irijusticéè et dé bêtises; Jô Vbd& avoué pourtant que j'éprouve pèirfôi^ lé sétitîméiït bizarre d'Utihôôime qui retrouverait, aprè^ des ahiïéés," aii braà d'ûîl individu qu'il n'eâtime pà^ Immefiiéfflent, là feàitoe exquîèe^ifîld adorée S en modrîr, àl*faëùrfe dé tibs Vîâgt an^i...

^ Raiftel avait alltiftié* sa pipe,* et, à deihf ptttiu dahà Ift ftiméfe blëiitéé, caii^àht, tout heUréUi; Itii aussi; de M livrer et" de laisser' e'^êhapper, sân^ la môtndre

amertume, le secret dfe soh cœur, il- donnait, comme

Peut fait un frère aîné, des conseils à cet hômmcj jeune encôrô, qtîMl âvkît cbmparé Jadis à une de» ces porcelaines trop fines que le moindre chat pétri étoiler.

-^ Ah! dit-il tout à tôlip, srurtotit, mon cher Vaudrey^ il'hésitez p&i à paraître,- à là frlbiinè, plu* brutal et pltls affirmàtlf cftfë vous n'ête^: Dàiis tlri temp* où le mot sj^mpâihi^Ue devient linè Injure,- il est prudent d'avoir Taif d'tiii riistte. Là tactique est

bt)tlhe.

'^ Je n'y parvietldi-ai jamais , fit Sulplcé, qui souriait, comme toujours.

-- Tant pis ! Ge qui m*a manqué à mol, cW de n'avoir pas pu être appelé a notte àrïtiphaiîqUe coft"

Afcmâi^m M iw<i$TH8t 179

frère. ii Les délîçatset les modestes sont des dupes. A force de gonfler le cou, les dindons arrivent h ressemblQr à da9 paons. Mon cher ami, croyeïnmoi, il est dangereux, même ^u ministère, même au rang où vous çtQs parvepu, il est partout dangereux d'avoir trop de goûî. On hésite à proclamer de ces énormes balourdises qui ameutent infailliblement les foules, et tel butor, qui ose affirmer ses inepties, fait un bruit d'enfgr dV9C ses sottises, tandis que rhqmme de goût, qui n'est pas toujours un homme dégoût^, reste inaperçu dans sop coin. Sauvenez^^vous qil^on attire plus ^^ P^piliaos de nuit avec un lumignon graisseux q^^4iyôfi UQ diamant àt la plus beUe eau !

— Vous parliez de paradoxe... commença Sulpice.

— Et vous trouvez que j'en fabrique ? Pas le moins du mondQ, je vous livre — non pas au prix coûtant^ cela m'a coûté cher, — mais tout en bloc, — moq^ stock d'expérience, Faites-rea ce que vous voudrez, et surtout gare aile donne !

— Les femmes ? demanda le jçipistf e, jnyolontairement troublé.

^ |<^? fenîpeSi parfaitement. Il y a, autour des {nîlH^t^rq§, un ^spadrop galant à^ femmes, qui est Be^V%fi ^\v^^ y^tu, mais qui n-est pertaipeipent pas i|ioin$ 4Al^gec&us quê k fameux Qscadron volant de I4 l\^di\çh, Lqs feïïUQea, qui sq plaignent de a^avoir 99^ de 4Foits poU^qufii, Us ont tous, en réalité, puisqu'elles on( 1^ ppuvQip dq diriger les ministères et de f^irç sauter le§ roiniptr^s commQ la Du Barry ses pranges !... Je ne yqu^ parla jamais, notez bien , 4}iw4 }f^ P%rle âs>% femmes > da votr^ admirable

l80 MONSIEUR LE MIKISTRE.

M"** Vaudrey, dit Ramel avec un respect très frappant chez ce vieil honnête homme.

— Et, puisque nous bavardons, reprît-il, je vais, à cœur ouvert, vous dire ce qui me frappe le plus dans la situation présente. Vous en prendrez ce qui . vous plaira. Ce qui est très particulier à ce temps-ci, mon cher Vaudrey, c'est la facilité avec laquelle les hommes sMsent, se démonétisent. La politique, particulièrement, en fait une consommation formidable. Il semble que l'individu moderne ne soit point taillé pour résister* longtemps. Cela tient peut-être à ce que les affaires publiques se trouvent toujours, quel que soit le parti qui triomphe, entre les mains de gens très peu préparés à leur fortune. Je ne dis pas cela pour vous qui, intellectuellement parlant, êtes une exception. Mais on ne trempe plus les hommes dans le Styx, ou peut-être montrent-ils trop facilement le talon. Il se produit, d'ailleurs, depuis quelques années, ce phénomène bizarre que, tandis que les villes de province sont en proie à des industriels parisiens qui les reconstruisent, démolissent leur vétusté pittoresque pour les doter de boulevards et de grands hôtels Paris, au contraire, est dirigé et gouverné par di provinciaux qui le provincialisent comme les COL pagnies parisiennes parisianisent la province. Nos provinciaux, tout étonnés de se trouver à la tête du mouvement parisien, perdent un peu la cervelle et se précipitent avec un appétit parfaitement immodéré sur la friandise. Ils ont les gloutonneries d'enfants qu'on a privés. Sur le chapitre le plus périlleux surtout, ils sont gourmands. C'est toujours la femme qtit je veux dire. Hobereaux et gentilhommefr»

MONSIEUR LE MINISTRE. li^I

chasseurs ayant vieilli dans leur province avec des amours de filles de ferme, ou petits bourgeois professant dans leur sous-préfecture la médecine ou le barreau et ayant fait des vers pour la perceptrice des contributions, tous, vous entendez, tous ont Pavidité . de connaître dette chose inconnue : la femme. Et la femme a bientôt vidé Leurs Excellences. Oh 1 jusqu^à la moelle t Aux partisans de la résistance, elle enlève Fénergie ; aux fidèles de la liberté, elle arrache la virilité de leur foi. Ministres à poigne ou ministres à idées, il n^a pas fallu longtemps à la femme pour leur faire perdre et leurs idées et leur poijfne. Eh ! parbleu ! c'est qu'on ne gouverne point Paris comme on plaide un procès au civil dans un tribunal de province !...

Le ministre écoutait, avec une gravité un peu troublée, ces vérités nettes comme des coups de couteau que le vieux journaliste laissait tomber sans passion, sans exaspération, sans colère. Il savait gréa Ramel de lui parler aussi franchement.

Oui, certes, oui, ce que disait le « vétéran, », comme Denis s'appelait lui-même quelquefois, était Tabsolu sentiment de Vaudrey.Ces observations, assez attristées, il les avait personnellement faites plus d'une fois* Mais c'était justement pour en finir avec ces abus, ce^ sottises, ce provincialisme, cet esprit declocher inculqué à un grand peuple, qu'il entrait au pouvoir, lui, et qu'il allait multiplier ses efTorts.

Il remercia Ramel avec une effusion sincère. Sa visite ne serait pas la dernière. Il reviendrait souvent dans cette rue Boursault. où il savait qu'un ami vrai t'attendait.

l82 MONSIEUR LE MINISTRE.

— Et VOUS aurez raîson, fit Denîs. Nulle part oa ne vous aimera plus profondément et on ne vous dira les vérités les plus franches. Les murs des ministères, voyez-vous, Vaudrey, c'est trop épais. On n'entend rien dans ces appartements, ni le bruit des voitures, ni les cris de la rue. Je n'ai passé que fort peu de jours dans un palais — en 48, — aux Tuileries, et en qualité de garde national : au bout de deux heures, je n'entendais plus rien. Les tapis, les rideaux, les murailles étouffaient tout, et on eûttiré le canon, ma parole, qu'il me semble que pas un écho n'en fût arrivé à mon oreille. A plus forte raison une vérité ! Car, la vérité, les gens n'aiment pas à la crier trop fort. Cela leur fait peur.

— Je vous jure bien, répondit Sulpice, que j'entendrai tout et chercherai à entendre tout 1 Et puisque j'ai le pouvoir...

Denis Ramel hocha la tête :

— Le pouvoir ? Ah ! Vous verrez si on l'absorbe jamais autrement que par dose homœopathique ! Mais vous aurez contre vous les bureaux, ces bureaux sacro-saints qui gouvernent ce pays-ci, depuis que la bureaucratie existe^ et on vous fourrera plus d'un Warcolier dans les jambes, je vous en avertis !

— Ouij si j'y consens ! dit Vaudrey fièrement.

— Eh i mon pauvre ami, fit le vétéran, vous avez déjà consenti.

Il s'était levé, Vaudrey ayant pris son chapeau, et il dit au ministre en s'appuy^ntà son bras avec une familière douceur pour le conduire jusqu'à la

porte :

— Le pouvoirifs^est comme les cerfs-volants. Ça va

MONSIEUR LS MINISTRE. l83

très haut, mais il y a toujours quelque galopia qui tient la ficelle!

— Allons, allons, dit Vaudrey, vous êtes pessî^ miste !

^ inavoué que Schopenhauer ne m^est pas désagréable... quelquefois !

Ils se séparèrent là-dessus, après un cordial serrement de main, et Denis Ramel reprit sa pipe et son coin de fenêtre, tandis que le ministre emportait, de cette entrevue, une impression, troublée peut-être, mais charmée, comme s^il n^eût eu déjà plus rhabitude des franches paroles.

Il éprouvait comme un besoin de digérer morale' ment cet entretien. L'idée ne lui venait pas de rentrer, par ce beau temps clair de février, dans les grands appartements du ministère. Il se sentait saisi par une fringale de printemps

— Au Bois ! autour du Lac ! dit-il au cocher, en remontant dans son coupé.

L'air était doux comme par une après-midi de mai Vaudrey baissa la glace de sa voiture pour respirer à Taise. Ce boulevard extérieur, qu'il longeait, était plein de promeneurs allègres. On eût songé à Taprèsmidi d'un dimanche. De vieilles gens prenaient le premier soleil, sur les bancs.

Sulpice regardait, la tête toute pleine des avertissements de Ramel. Il l'avait, tout à l'heure,, appelé pessimiste, mais intérieurement il s'avouait que le vieux routier, demeuré philosophe, disait vrai. La femme ! Pourquoi Ramel avait-il parlé de la femme ?

Et la pensée quasi-inquiète de Sulpice s'envolait

bientôt, attirée par ce mouvement gai, cette joie des yeux Qui sautait à son regara.

Il éprouvait, en allant ainsi vers le Bois« une sensation délicieuse de solitude et d^oubli. Il se retrouvait, se ressaisissait un peu. Pans cette longue avenue où, à cette heure, presque personne ne passait, il respirait plus longuement. Il n'^avaît à écouter aucune requête, à rendre aucun salut.

Comme il serait facile pourtant d^être heureux, au lieu de brûler sa vie, et de jouir doucement de ce Paris qui le fascinait 1 Tout à Theure, au bas de ÏArc-de-Triomphe, il avait vu des gens en blouse endormis là comme des mendiants andaloux aux pieds de TAlhambra. Ils se souciaient peu de la fièvre du parvenir ! C'étaient peut-être des sages.

La solitude était presque, complète dans le Bois. Vaudrey n'entrevoyait, à travers les troncs verdis des taillis, dans les allées, que quelques promeneurs isolés , des gouvernantes anglaises escortant des enfants qui couraient, Puniforme vert foncé d'un garde ou la blouse ibleue d'un homme qui taillait les arbres.

Le cocher allait lentement, et Sulpice, un peu grisé par ce premier soleil^ baissait le store et humait l'air vif en se répétant qu'à Paris la joie paisible était à la portée de tout le monde.

— • Pourquoi ce bois est-il désert ? Il y fait si bon !

Il se reprochait presque de n'avoir pas emmené Adrienne. Elle eût été heureuse de cette journée de printemps anticipé. Il lui fallait^ à elle, si peu de chose pour sourire : des miettes de joie. Elle valait mieux que lui, Adrienne.

MONSIEUR LB MINISTRB. l85

II s'excusait en se disant qu'il n'aurait pu causer aussi librement avec Ramel.

Et puis, avec Adrienne il aurait fallu parler, tandis que la saveur de cette heure présente, c'était la plénitude de ce silence solitaire, ce bain d'air chaud dans l'oubli complet de l'existence accoutumée.

La vue de la nappe d'eau du lac qui chatoyait, devant lui, toute bleue, entourée de sapins, comme le lac d'une Suisse factice, attira sa tête à la portière.

Le cocher tournait à gauche, lentement, pour faire le tour du Lac.

Vaudrey regardait cette eau frappée de lumière où deux ou trois barques glissaient sans un bruit de rames.

Au bord de l'allée, il y avait une voiture arrêtée, un fiacre dont le cocher, la tête penchée sur l'épaule droite, dormait au soleil tranquillement, le bord ensoleillé de son chapeau de cuir lui servant de visière.

C'était la seule voiture qu'il y eût là, et, à quelques pas, au bord de l'eau, découpant sa silhouette noire' sur le bleu violacé du lac , une femme se tenait debout, entourée d'un tas de canards de toutes nuances, courant vers les morceaux émiettés de quelque pain bis en poussant leurs ci h bêtes.

Deux cygnes blancs, restés dans l'eau, la contemplaient, sans s'approcher, d'un air digne.

Du premier coup, Sulpîce ressentit, en voyant cette femme, une émotion singulière qui le prit aux ïambes et à la poitrine.

r86 MONSIEUR LE MINISTRE.

Il ne pouvait pas se tromper, il la reconnaissait bien. Ou il y avait là une ressemblance extraordinaire, ou c'était M"* Kayser.

Marianne ? Marianne au bord de ce Lac, à Pheur^ où il n'y avait personne au Bois ? Vaudrey ne croyait ni aux superstitions ni aux prédestinations. Il trouva cependant la rencontre extraordinaire, mais il y a dans la vie de ce fantastique réel qui amène brusquement sur le chemin l'être auquel on vient de penser. Il avait remarqué cela bien des fois.

Il descendait déjà de voiture pour s'approcher d'elle et marchait, par un petit sentier, sous les sapins, vers le bord du lac. Il n'y avait plus à douter : c'était elle. Evidemment il eût retrouvé M"* Kayser, un JQur ou l'autre. Mais comment le hasard voulait-il que, précisément, il eût la tentation de cette promenade au Lac, à l'heure où la jeune fille s'y faisait conduire ?

Il se disait, tout en avançant, que Marianne serait fort surprise. Et, en marchant, il la regardait.

Elle se tenait droite, auprès de l'espèce de quai d'embarquement fait de planches avançant sur l'eau. Sur sa robe noire, elle avait jeté un mantelet de satin, brodé de jais, qui scintillait au soleil. Une plume noire flottait, sous le vent léger, entourant son chapeau, où d'autres plumes s'enroulaient à des torsades de vieil or. Vaudrey détaillait cette statuette animée de Parisienne : entre un demi-voile noué derrière la iSte et la ruche de dentelle du manteau, de légers frisons d'or couraient derrière le cou, et, dans ce cadre de lumière,cette femme élégante, cette silhouette se détachant sur le plein air du ciel, sur l'horizon d<i

Tcau, avec une poignée de rayons dorant ses cheveux blonds, semblait plus exquise encore et plus . « femme » à Sulpice que dans le décolleté d^une toilette de bal.

Elle se retourna presque brusquement lorsqu^îl fit du bruit sur le sable en s'approcham d^elle avecdei timidités soudaines. Sous la voilette noire,tirée sur sa figure et dont les pois de velours tachetaient ce visage comme de mouches, Vaudrey remarqua d^abord la pâleur presque maladive de Marianne , puis l'expression subitement joyeuse de son regard. Une rougeur furtîve monta même aux joues de la jeune fille.

— Vous ici ? dit-elle.... Vous,monsieur le Ministre? Elle avait donné un tout autre ton déjà à cette

question. Il y avait plus d'abandon dans la première, qui ressemblait à un cri. Il y avait une politesse soudaine, un peu affeetée peut-être, dans la seconde. Vaudrey répondit par une banalité quelconque. Il faisait beau, il était las. Il avait voulu se chauffer à ce premier soleil. Mais elle ?

— Oh moi! Je ne sais vraiment pas pourquoi je suis ici. Demandez-le... à mon cocher. Il m'a conduite où il a voulu.

Elle parlait d'une voix brève, irritée, où l'on sentait une déception ou une douleur.

Machinalement, elle jetait encore autour d'elle oes miettes de pain que s'arrachaient des canards multicolores, blancs ou gris, noirs, mouchetés, striés comme des tulipes, marbrés comme des cuirs de Cordoue, avec dés cous irisés de vert ou de bleu dont les tons rappelaient les verreries de Venise , et qui couraient , levaient le cou , ouvraient le bec, se

précipitaient aux pieds de Marianne, se battaient, puis s'étranglaient presque pour avaler les morceaux trop gros de ce pain que vendait, à côté, un marchand.

— Ah ! si je croyais avoir l'honneur de vous rencontrer ici, par exemple t fit-elle.

— L'honneur ? dit Vaudrey. Moi , je dirais la )oie.

Elle le regarda tout droit, dans les yeux, franchement.

A^'^l^^f' r' ce que c'est que la joie aujourd hui, dit-elle. Je viens de l'Hôtel Continental où j'esperais voir...

— Qui cela ?

— Rien...

— Si ce n'était rien, vous n'auriez pas ce froncement de sourcils !

— Eh bien, un ami... Un amî retrouvé... et disparu... Comme cela, brusquement... Peu importe peut-être après tout ! Ce qui a rrive devait arri ver. .. Bref — et pour continuer monrébus— me voici donnant à manger à ces canards. Dieu sait pourquoi I Je déteste /es animaux ! L'Etat nourrit mal ceux-là, monsieur le Ministre, je vous signale cela: ils sont affames! Eh bien, eh bien? dit-elle à un canard de l'Inde, plus hardi, qui lui mordait le bas de sa jupe pour attirer son attention et lui réclamer de nouvelles bouchées.

Elle se mit à rire, nerveusement :

— Celui-là n'est pas gêné, dit-elle.

Elle lui jeta un morceau qu'il engloutit, le bec goulu.

— Savez-vous que l'histoire de ces canards est

celle de toute Tespèce humaine, monsieur le Ministre ? Il y en a qui n'ont rien attrapé, depuis que je leur jette mon pain, et d'autres qui ont mangé à mourir d'indigestion. Comment appelleriez-vous ça? De la mauvaise économie politique.

— Oh ! oh I fit Vaudrey. Vous faites de la haute philosophie I...

— A propos de ça, oui, dit Marianne en montrant la traînée de bêtes qui, de tous côtés, accouraient, sortaient de l'eau, trottaient, poussant des cris. Vous savez : quand on est triste, on philosophe à propos de tout !

— Et vous êtes triste? demanda Sulpice d'une voix qui vraiment tremblait un peu.

Elle jeta, d'un seul coup, le morceau de pain qui lai restait, frotta ses doigts gantés, et, se retournant vers le ministre :

— Très triste, dit-elle avec un sourire à faire passer un frisson sur la peau. Oh ! que voulez- vous 7 Les papillons noirs, vous savez, les diables bleus !

Il la revoyait telle qu'elle était hier devant lui, les bras et les épaules nus, belle et attirante, et là, ses épaules cachées sous ce manteau, le visage à demi iroilé, toute pâle, il lui trouvait un charme plus inquiétant encore. Cette bizarrerie, d'ailleurs, le hasard de cette rencontre,donnait à leur conversation quelque chose du mystère, de l'attrait d'un rendez-vous.

Ah ! qu'il était heureux d'avoir voulu respirer l'odeur de ce Bois ! Maintenant il lui seniblaît qu'il n'était venu là que pour elle. II lui semblait, encore une fois, qu'un magnétisme de pensée avait amenai dans ce coin désert ces deux êtres qui, hier encore^

IÇO MONSIEUR LB KimSTRB.

n^échangeaient que des paroles banales, et qui, dans cette solitude pleine de soleil, sous ces arbres, dans le vent frais de cet hiver s'enfuyant, se retrouvaient, poussés Pun vers l'autre , portés par une même sympathie.

— Savez-vous à quoi je pensais ? dit-elle en riant gentiment. Oui, à quoi je pensais en jetant ce pain bis à ces canards? Une idylle, n'est-ce pas ? Eh bien ! je me disais que, si Ton osait... un saut rapide dans une eau pareille... très pure... tout à fait tentante... eh bien ! ce serait fini 1

Vaudrey ne répondit pas un mot. Il la regarda stupéfait, le regard plein d'inquiétude. '

— Oh 1 ne craignez rien 1 dit-elle. Une lubie ! Et puis, je sais mieux nager que ces cygnes I Aucun danger 1

Instinctivement il lui avait pris les mains, éprouvant une jouissance singulière à sentir^ sous ses doigts, la peau des poignets de Marianne.

— Vous avez la fièvre 1 dit-il.

— On l'aurait à moins.

La voix était toujours dure, comme déchirée.

— Le départ de... de cet ami... vous a donc fait beaucoup souffrir ?

— Souffrir ? non. Dépitée, oui !... Vous avez bien bâti des châteaux de cartes, dans votre vie !... Tiens! suis-je sotte ! fit- elle âprement Vous en bâtissez encore. Eh bien ! voilà, c'est ça !

Elle s'était dégagée des mains de Sulpiceet,marchant doucement, s'éloignait du bord du lac et montait vers l'allée où son cocher Tattendaiti les yeux clos, la bou» che ouverte.

— Où allez-vousy en quittant le Bois? demanda Vaudrey.

— Moi ? je ne sais pas I

Il avait fait un mouvement.

— Oh ! encore une fois, pas de frayeur I dit-elle. Je veux vivre ! Ne craignez rien! J'irai chez moi, parbleu!

— Chez vous ?

— Ou chez mon oncle. Mais vraiment, dit-elle, monsieur le Ministre, vous vous occupez là de choses qui regardent M. Jouvenet, votre préfet de police. Je le connais beaucoup, et il est vraiment moins interrogateur, que Votre Excellence !

— Cela tientpeut-être, dit Vaudrey en prenant son ton souriant, à ce qu'il s'inquiète moins de vous que moi!

— Ah bah ? fit Marianne.

Elle était arrivée tout près de son fiacre dont elle regarda le cocher un moment.

— Ne trouvez- vous pas que ce serait méchant de le réveiller ? dit-elle. Voulez-vous m'accompagner un moment, monsieur le Ministre ?

Vaudrey pâlit légèrement,. devinant sous la question, comme une caressante promesse.

Les yeux gris de Marianne ne le quittaient pas.

Ils allaient lentement, suivis par le coupé, dont Tombre allongée Aes précédait sur l'allée jaune, le long du lac où les cygnes couraient, ailes étendues, tout blancs, frappant Peau de leurs pattes et faisant autour d'eux jaillir une écume blanche* : de la neij^ dans des flocons de neige. L'eau reflétait le bleu du del. L'herbe, d'un vert brûlé, presque grisâtre, res-

semblait & un velours usé par places, laissant voir la trame, et taché de terre.

Marianne regardait, montrait à Vaudrey les roches grises, lavées par l'hiver, les lierres vernis, et, sur rhorizon, — tandis que lui la contemplait, marchant à ses côtés, —des biches broutant, au loin, très loin, comme dans un désert, Therbe pelée et jaune couleur de blé mur, autour d'une mare, dans un paysage attristé, des horizons roux sur un ciel pâle, quelque chose d'abandonné, de mystérieux, defurtif. ,

— On se croirait au bout du monde I dit Sulpice, le cœur pris, baissant la voix.

Un petit rire de Marianne lui répondit et en désignant du bout du doigt une inscription sur un poteau :

— Chemin de la Croix- CatelanI dit-elle. Il eit bien parisien, ce bout du monde-là I

— Et pourtant, aujourd'hui, voyez comme on y est seul I

Il sembla qu'elle devinait sa pensée, car, elle prit un sentier qui longeait le chemin et là, dans ce ruban plus étroit de terre molle, fraîche, où les fins talons de ses bottines s'appuyaient comme des baisers sur me joue, elle marcha d'abord devant lui, les ombres des branchettes moirant sa robe noire, et Vaudrey la regardant toujours, profondément ému, dans ce cadre d'arbres aux troncs moussus , entourés de ronces, d'un fouillis de branches tordues.

Et Sulpice éprouvait, à chaque pas, une émotion plus profonde. Il y avait, au-dessus de ce bois aux teintes rousses, coupé, çà et là, des troncs clairs de bouleaux, un ciel très haut, profond, un ciel bleu

MONSIEUR LE MINISTRE. igB

pâle, lacté de nuages^ et de tout ce sentier montai, comme une effluve cybélienne, une odeur saine et fraîche, élargissant les poumons, donnant envie ae vivre.

Vivre ! Et. songeait Sulpîce, tout à Theure cette jolie fille svelte parlait de mourir i

Il s^approcha d^elle doucement, marchant à ses côtés, ne disant rien d'abord, puis, peu à peu, revenant à cette pensée et lui parlant presque à Poreille — cette oreille rosée qui se détachait sur la pâleur de la joue :

— Est-il possible de songer à autre chose qu'à ce printemps qui naît, dans ce bois où tout sMveille ? Est-ce bien vrai, Marianne, que vous avez voulu mourir ?

Il ne s'étonna même pas d'avoir osé l'appeler par son nom. Il lui semblait qu'il la connaissait depuis des années. Il oubliait tout, comme s'il n'y avait que le rêve au monde, et que ce rêve eût pris ce visage de femme.

— Oui, répondit-elle. Sur l'honneur j*étaîs lasse de la vie. Mais je vois qu'au moment où on désespère le plus souvent...

Elle s'arrêta tout à coup.

— Eh bien ? demanda-t-il, attendant ce qu'elle allait dire.

— Rien. Non, rien !

Elle se mit à rire, montrant au bout du sentier une allée plus large qui les ramenait au bord du lac, dont ils apercevaient au loin la ligne bleue.

— Bleu sur bleu I dit-elle en montrant le ciel et l'eau. Vous me reprochiez de ne pas aimer le bleu'

monsieur le Ministre. Voyez ! Je prends un bain d^azur !... G'estsuperbe, n'est-il pasvrai, cet horizon? Vaudrey se demandait si elle raillait. Pourquoi lui donnait-elle ce titre qui, là, en pareil moment, sonnait faux ?

Elle le regardait de côté, d'un petit air drôle, sa jolie bouche tordue par un sourire qui excitait au baiser.

— Nous aurons bientôt rejoint ma voiture ! ditelle. Déjà !

— Voilà un déjà qui me fait plaisir, fit Sulpice.

— C'est vrai. Ce n'est rien, cette petite promenade, mais cela suffit à faire oublier bien des choses!

— N'est-ce pas ? s'écria Vaudrey.

L'ombre de son coupé s'allongeait toujours entre eux, sur l'ocre du chemin.

— Venez-vous souvent au Bois ? demanda le ministre.

— Non. Pourquoi ?

— Parce que j'y serais revenu, dit-il d'une voix qui tremblait.

— Vraiment I... Alors, oh ! mais alors, c'est une cour ? fit Marianne, qui le criblait, de ses regards chauds de caresses.

Il eût voulu prendre la main de cette femme et y poser ses lèvres, ou baiser cette nuque blanche où les frisons dorés, couleur de miel, dansaient dans les rayons du soleil.

— Par ces beaux temps clairs, dit-elle d'un ton bizarre, enfonçant chaque mot un à un, il est bien possible que je revienne assez souvent revoir ce sen-

MONSIEUR LB MIimTRB. igf

der. Eh I au fait, qu'est cela ? dît-elle en se retournant.

Elle traînait, après le satîn de sa jupe, une ronce sèche, accrochée aux plissés par ses épines, et elle s^arrêta pour la secouer.

— Attendez I dit Sulpice.

Il voulut mettre le pied sur la ronce roussâtre.

— Vous allez déchirer ma robe, dit Marianne. Cela tient trop bien.

Alors il se baissa, détachant doucement Pépine, et Marianne, le buste tourné, à demi courbée vers lui, regardait cet homme — un ministre —-quasi agenouillé devant elle, dans ce bois.

Il rejeta la ronce au loin.

— Voilà ! dit-il.

— Merci !

Et, comme il se relevait, il sentit sur son front rhaleine fraîche de Marianne, qui lui tombait sur le visage avec un parfum de foin coupé.

Il devint très pâle et la regarda d'un air si profond qu'elle rougit un peu — de plaisir peut-être, — e» que jusqu'au fiacre, où le cocher dormait toujours, ils ne se dirent plus rien, craignant maintenant d'en trop dire.

Au moment où elle montait dans sa voiture, Sul pice, brusquement, faisant un effort d'audace, lui dit, penché à la portière :

— Il faut que je vous revoie, Marianne !

— A quoi bon ? fit-elle, ses yeux ne quittant pas les siens.

— Où vous reverrai-je? demanda-t-il, sans ré*

pondre.

— Je ne sais pas... Chez moi...

— Chez vous ?

— Attendez, fit- elle brusquement. Je vous écrirai.

— Vous me le promettez ?

— Parole d^honneur I Au ministère. Personnelle^ n'est-ce pas ?

— Oui !... Ah! que vous êtes bonne ! s'écria-t-il, sans savoir ce qu^il disait, tandis que le cocher de Marianne fouaillait ses chevaux et que le fiacre partait dans la direction de Paris.

Il sembla à Vaudrey, demeuré debout, que de petits doigts gantés apparaissaient par derrière, à la vitre, avec un visage entr'aperçu sous une voilette à pois Kioirs...

Le fiacre disparut au loin.

— Au ministère ! dit le ministre en remontant dans son coupé.

Il s'y allongea, comme ivre. Il regardait, dans l'allée du bois de Boulogne, toutes les voitures. Le highlife montait déjà vers le Lac. Dans des calèches, de vieilles dames en deuil se montraient, avec des religieuses pâles, des vieux décorés de rouge, étendus dans des couvertures. De blêmes visages de jolies filles, troués d'yeux vifs^ comme des charbons dans de la farine, apparaissaient aux portières des coupés, à côté de museaux de petits griffons bien peignés, le poil blanc, le nez rose. Dans tout cela, Vaudrey cherchait à retrouver, à revoir Marianne. Elle était loin.

Il ne pensait qu'à elle, à elle seule, tandis que le coupé descendait l'avenue des Champs-Elysées, pleine de bruit, de mouvement, de lumière. Le cocher prit

une rue transversale et la voîture s'engouffra, par une grande grille ouverte, entre deux colonnes hautes, surmontées de deux lanternes, dans une allée qui menait à un vaste hôtel, tout blanc, sous un toit d^ardoises incendié de soleil. Un fantassin en pantalon rouge, fhako au front, montait la garde, immobile, à côté d'une guérite de bois peint en brun, plantée à droite. Au-dessus de la grille, un drapeau tricolore, tout neuf, comme pour fêter le nouveau ministère, clapc^ait dans le soleiL

Il y avait, contre le bâtiment du ministère, deux armatures de . gaz, formant deux majuscules énormes: R. F., toutes prêtes à -être allumées pour les grands soirs de réceptions.

Deux laquais, ouvrant la porte en hâte, se précipitèrent, la voiture arrêtée, vers la portière de monsieur le ministre.

— Adieu, Marianne ! songea Sulpice en posant le pied dans Tantichambre de ce vaste hôtel, froid comme un tombeau

Marianne Kayser était superstitieuse. Elle croyait que le salut arrivait, pour les parties compromises, à la minute suprême du dernier enjeu. Elle avait toujours rebondi , pour sa part, — comme une balle élastique, disait-elle, — au moment où elle se trouvait à terre, plus qu'à demi vaincue. La destinée donnait prétexte à ses superstitions. Elle se croyait

perdue, lasse de chercher, lasse de vivre, lorsque, tout à coup, M. de Rosas arrivait à Paris, du bout du monde. Citait le salut.

Le duc n^était pas très difficile à séduire. Il s'était livré comme un enfant [dans le boudoir de Sabine. Marianne sortait toute joyeuse de cette soirée. Elle avait retrouvé tous ses espoirs, reconquis sa veine. Dès le lendemain, elle reverrait Rosas. Elle passa la nuit à faire des rêves. Il pleuvait de Tor et des lumières sur sa vie. Elle rayonnait en s'éveillant.

Uoncle, qui la vit, la trouva rajeunie, superbe.

— Tu es belle comme un Corrége, peintre voluptueux, mais qui a du talent. Tu devrais me /705^r une sainte Cécile. Avec un nimbe, ce serait admirable!...

— Oh I plus tard, ta sainte I dit Marianne. Je n^ai pas le temps !

Simon Kayser ne demanda point, d^ailleurs, à la }eune fille, pourquoi « elle n^avait pas le temps » . • Marianne était parfaitement libre. Chacun arrangeait sa vie à sa guise. C^était encore un des axiomes favoris du peintre, homme à principes.

Marianne déjeuna vite et de très bonne heure, puis, s^habillant, cherchant des coquetteries devant son miroir, elle sortit, se jeta dans un fiacre et se fit conduire à PHôtel Continental. Elle y demanda le duc de Rosas, la tête haute, toute fière, comme si le duc lui eût appartenu. Elle avait presque envie de crier tout haut à tout ce monde : « Je suis sa maîtresse ( »

Puis , brusquement, elle devint toute pâle lorsqu'on lui dit que M. de Rosas était parti. Comment, parti ?

MONSIEUR Lk- tflNlSTRB. I99

Parti ainfsi, tout à coup, brutalement, sans un avis, sans un mot? Ce n^était pas possible.

Il fallut qu'on lui répétât, plusieurs fois, au bureau de Phôtel, ce qui était arrivé. M. le duc avait, le matin même, fait commander un coupé pour se rendre au train de Calais. Il avait, il est vrai, laissé de ses bagages, mais en avertissant qu^on eût peut-être à les lui expédier en Angleterre plus tard.

Marianne écoutait, stupéfaite. Elle était livide sous sa voilette.

— M. de Rosas n'avait pas reçu de dépêche ?

— Su Madame !

— Ah ! fit- elle.

Il y avait peut-être quelque chose de soudainement grave dans Texlstenceau duc. Mais pourtant ce départ rapide^ sans un avertisssement, aprè^ la soirée fiévreuse de la veille, étonnait cette femme qui se croyait maintenant sûre de José.

— Allons! se dit-elle, il aura eu peur!... Oui, voilà !.•, Certainement il a peur de moi ! Il m^aime beaucoup, il m'aime trop, il se défie de lui-même ! Il s'en va 1

Elle se mit à rire, nerveusement, en remontant dans sa voiture.

— Au fait, c^est dans ma destinée, ça. Cet imbécile de Guy part pour l'Italie ! Rosas part pour l'Angleterre I La vapeur a été inventée pour fuir les femmes dangereuses 1 — Je n'ai pas suivi Lissac ! Si je suivais le duc ?

Elle haussait les épaules et, sous son voile, mordillait son mouchoir de batiste, la tête appuyée au fond du fiacre dont le cocher attendait, debout sur le trot-

toir, devant Phôtel, sans savoir où la jeune femme voulait aller.

Marianne se sentait vaincue. Elle ressemblait à un joueurqui perd la partie décisive. Evidemment, Rosas ne faisait que montrer plus clairement là combien il était pris ; elle mesurait son amour à sa terreur ; mais qu^importait cet amour, si le duc se sauvait par lâcheté? — Où le retrouver? Où le poursuivre? Où lui écrire ? — .Un homme qui court le monde comme lui! Un fou ! Il s'était peut-être réembarqué pour le Japon ou l'Australie en arrivant à Douvres I

— Ah I voilà de l'inattendu, par exemple, pensait Marianne, ricanant parfois nerveusement^ trouvant sa défaite presque drôle»

— Nous allons, Madame...? demanda le cocher âegmatiiquement, las d'attendre.

— Où vous voudrez!... Au Bois!

— Bien, Madame!

Il regardait sa grosse montre d'aluminium, disant froidement :

— Il était midi moins un quart quand j'ai pris Madame...

— C'est bon, c'est bon... Au Bois!

Le mouvement de la voiture, la vue des passants, le soleil sur les fontaines et les dalles de la place de la Concorde occupaient l'esprit de Marianne, tout en l'irritant. Toute la gaieté de cet éveil de printemps, exquis à Paris, lui semblait ironique. Elle retrouvait, avec une amertume exacerbée, la disposition d'esprit dans laquelle elle était lorsque, l'autre matin, elle entrait chez Guy, et lui contait combien elle s'ennuyait, lasse de vivre. A quoi était-elle bonne maintenant?

Elle venait de bâtir tant de rôves sur un espoir I Et tout s'écroulait.

— Toujours à recommencer ! Mener la vie de bête de la femme besogneuse, perdue, harassée ; non, c'est trop niais I c'est trop triste I Alors quoi >..., se disaitelle, ses yeux fixes cherchant quelque solution dans l'infini et ne trouvant rien.

Elle avait des irritations féroces contre Rosas. Elle eût voulu le déchirer comme ce mouchoir qu'elle hachait. Âh I si jamais il revenait à elle après cette fuite I

Mais ce n'était peut-être pas une fuite... qui sait ! Le duc écrirait, réapparaîtrait.

€ Non, disait à Marianne un secret instinct. La vérité est qu'il a peur de toi I C'est toi, toi, qu'il fuiti »

Il y avait de quoi perdre patience, renoncer à tout. Hier, en quittant Rosas, elle se croyait tirée à jamais de cette bohème misérable où elle souffrait. Aujourd'hui, elle se sentait plus avant encore enfoncée dans cette boue. Ah ! trop de fange et de misère à la fin ! Si elle avait du courage, pourtant I

Et c'était en regardant le grand lac bleu, les cygnes blancs, les barques luisantes, qu'elle songeait, comme elle allait le dire à Vaudrey, qu'elle pensait à en finir.» Une folie, pis que cela : une bêtise ! On ne se tue pas à son âge ; on ne fait pas de sa beauté une non-valeur. Elle avait acheté, pour s'occuper, du pain bis qu'elle jetait aux canards, machinalement, pour se distraire d'elle-même. C'était alors que Sulpice l'avait aperçue.

— Décidément, se disait-elle en quittant le ministre, ceux qui désespèrent sont des niais !

U semblait en effet, aue ^«^ hasard — comme ses

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doigts avaient lancé des bouchées de pain à ces becs avides — lui jetait Vaudrey, à défaut de Rosas.

Un ministre ! C^étaitun ministre, cet homme jeune, qui, tout à rheure, lui souriait, dans les allées du Bois , se rapprochait dVUe et frémissait sous son haleine ! Un ministre , populaire comme Vaudrey, était une puissance et, puisque Marianne, lasse d^avoir cherché Tamour, poursuivait une réalité tout aussi difficile à trouver — la richesse, — Sulpice était sans doute à ne pas dédaigner.

— Pis aller pour pis aller, on en trouverait de plus mauvais ! pensait Marianne en rentrant chez elle.

Elle n'avait pa« d'allfeurs lié^ité longtemps. Elle n'en était plus à Theure des longues colères. Elle irrivait à un âge où il fallait prendre son parti en lâte chaque fois que la vie, durement éperonnée, posait quelque problème, ou fournissait une occasion. Durant le chemin fait entre le Lac et la rue de Navarin, la décision de Marianne était prise. Puisqu'elle devait une réponse à Vaudrey, elle la lui donnerait. Elle éprouvait une espèce d'âpre rage à se venger de Rosas, comme s'il eût dû en souffrir, comme s'il allait savoir que Sulpice l'aimait.

Elle eût trouvé, en rentrant chez elle, le duc l'attendant, là, qu'elle eût été capable, dans son exaltation nerveuse, de lui cravacher le visage avec cet aveu qui était un mensonge : »

— Ah I vous voilà, vous ? Trop tard ! J'aime M. Vaudrey I

Elle ne retrouva d'ailleurs, au logis, que la sensation lugubre de sa pauvreté. L'idée lui avait traversé la tête

MONSIEUK Lb MINISTRE. %05

d'inviter- sur-le champ Vaudrey à venir lavoir. Maïs là, dans le cadre banal de cet atelier pauvre, presque nu, cachant sa misère sous des tapisseries usées, des études médiocres, de vieux plâtres poudreux et jaunes, recevoir Vaudrey, c'était avouer la gêne atroce, les besoins, les avidités, tout ce qui repousse et glace Tamour. Elle jeta, en examinant Patelier de Poncle Kayser, sur toutes ces choses un regard de haine.

Cela sentait la pauvreté sale, la hideur bourgeoise. Jamais elle n'oserait faire asseoir Vaudrey sur ce divan où traînaient des bouquins déchirés et des brins de tabac, et d'où, sous le poids des corps, une poussière montait, faisant danser ses atomes dans le

soleil.

— Qu'est-ce que tu regardes ? demanda Kayser en suivant le regard de sa nièce. Tu as l'air dé passer une inspection.

— Justement. Et je songe que ça ne se vendrait pas très cher, votre atelier, à l'hôtel Drouot I

— Les créations élevées et morales ne se vendent pas, en un temps comme celui-ci, dit gravement le rapin vieilli. Je'ne suis pas, moi, un peintre de gaudrioles et de photographies obscènes !

Marianne haussa les épaules et sortit, en toussant involontairement. Le vieux Kayser vivait dans des odeurs de nicotine.

— Je suis perdue, se dit-elle, si Vaudrey vient ici. Elle savait bien que le caprice, cet amour de ceui

qui n'aiment pas, vit de luxe, des parfums qui grificntf de la soie qui frissonne, de l'enveloppement mystérieux des tentures qui capitonnent l'aventure. Vaudrey reculerait devant cet atelier de bohème. Le

fameux « nîmbe » dont parlait Kayser était formé de lafumée des pipes. Alors, que faire? Recevoir, là-bas, le ministre, dans cette chambre ignorée où, toute s«ule — c'était vrai — elle allait rêver, rêver, avec des délices étranges d'isolement ? Attirer cet homme dans un quartier perdu de Paris, au milieu des débris des luxes d'autrefois, aussi piteux que la misère de l'atelier du hère ? — Eh ! c'était avouer à Vaudrey qu'elle ne cherchait dans une liaison rien autre chose que le moyen de sortir de cette geôle du besoin. Elle devinait que cet homme, illusionné, croyant avoir aitaire peut-être à une honnête fille ou à une déclassée qui pouvait se donner, mais non se vendre, reculerait devant la réalité, se trouvant face à face avec une aventurière.

— L'illusion est tout ! Il lui faut l'illusion ! — Ils sont si bêtes I songeait-elle.

Et comment tromper cet homme sur sa situation, ma«quer sa misère, se faire prendre pour ce qu'elle n'était pa» ? — Avec Rosas, c'eût été facile. Pauvre, elle se présentait à lui dans sa pauvreté. Il l'aimait ainsi. Elle pouvait mieux lui mentir. Avec Vaudrey, il fallait, au contraire, éblouir.

— Deux naïfs, €e disait Marianne, mais l'un a soif de vertu, l'autre a besoin de vice !

I>evait-elle tout avouer à Sulpice comme elle eût avoué à Rosas ? Oui, peut-être, si elle ne trouvait pas mieux, mais il fallait trouver mieux, inventer, chercher. Chercher quoi ? Emprunter ? demander ? A qui ? A Guy. Elle n'oserait pas , en supposant même que Lissac fût assez riche. Mais, aux yeux même de Guy, elle voulait conserver les apparences.

HONSIEUR LE MINISTRE. 205

Et puis, elle ne lui avaîtpointpardonnné cette fuite en Italie. Elle ne l'oublierait jamais. Non, non, elle ne demanderait rien à Guy.

Alors, à qui ? Elle se retrouvait, une fois encore, dans la situation effarée de ceux qui, dans ce vaste * Paris, dans Pengrenage formidable de cette machine follement lancée, cherchent de l'argent, un emprunt, un aide, la main tendue, et qui n'aperçoivent rien, pas un secours dans cette ct)hue. Il lui prenait des rages et des haines. Rien ! elle n'avait rien ! Elle se serait vendue à n'importe qui, pour avoir rapidement unpeudece luxe qu'il lui fallait. Oui, vendue, maintenant, pour se vendre plus cher demain.

Vendue I Tout à coup, du fond de sa pensée, une image lui vint, confuse d'abord, puis bientôt distincte, d'une vieille femme, coudoyée autrefois, dans la vie de hasards qu'avait menée Marianne, et qui, belle jadis, encore spirituelle, riche, disait-on, s'était prise jadis d'une amitié de protectrice pour Marianne. Il y avait bien longtemps que la jeune femme ne songeait plus à Claire Dujarrier. Elle la rencontrait quelquefois, dissimulant ses cheveux blancs sous des poudres d\)r, jaunes comme de la sciure de bois. La vieille lui disait :

^ Quand vous aurez besoin d'un conseil ou d'un appui, n'oubliez pas mon adresse : rue La Fontaine^ à Auteuil !

Marianne remerciait alors, oubliait, et ce n'était qu'à présent, dans l'angoisse de ses recherches, que le nom et l'image de Claire Dujarrier sortaient comme dû fond de son passé d'hier. Claire Dujarrier, une ancienne danseuse, dont les yeux noirs, les

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diamants, le luxe fou, les amours étaient célèbres autrefois, et qui, depuis deux ou trois ans, retirée au fond d^un petit hôtel, tremblant d^être assassinée, avec des cachettes de fer pour ses diamants dans la muraille et un amant jeune, quelque commis en nouveautés plus solide qu^un fort de la Halle qui, de temps à autre, élevait le ton et devant qui elle tremblait.

— Claire Dujarrier ! Au fait ! pourquoi [pas ? songeait Marianne.

C'était Guy de Lissac qui, autrefois, Tavait présentée à l'ancienne danseuse. Il passait pour avoir aimé Claire jadis. Ils étaient brouillés depuis qu'on avait rapporté à la vieille femme un mot de Guy, très répété au Cercle :

— Quand je la revois, je suis toujours un peu ému : elle me rappelle ma jeunesse I... Mais pas la tienne, hélas !

Claire était riche, peut-être avare. Mais Marianne avait l'instinct que, là, pourtant, elle trouverait un appui.

De l'argent !

— Je lui rendrai tout! C'est de l'usure! Son gage est là !

Et, hardiment, le front haut, la nièce de Kayser se frappait la poitrine, regardant au fond de sa glace son buste fier et sa tête pâle.

Elle alla tout droit, dès le lendemain, chez Pancienne danseuse.

Claire Dujarrier vivait dans cette rue La Fontaine^ à Auteuil, longue, tenant à la fois de la grand'rue d'une banlieue et du faubourg de province, avec

des villas d^été, de petits chalets enfermés dans des jardinets tristes, des parterres grillés, des pensions de jeunes gens, et, se coudoyant, comme dans une ruelle de village, la boucherie, la pharmacie, le marchand de vins, le boulanger, — espèce de petite ville d'été à Faspect encore abandonné, en février, les kiosques et les chalets à demi pourris, les jardins pleins de feuilles roussies, lugubres. Marianne regardait, cherchant des yeux le petit hôtel de Claire. Elle y était venue autrefois. Un sergent de ville se promenait tristement, — comme pour rappeler la ville, — et, à côté, un jardinier passait, traînant ses sabots^ comme pour évoquer le village. ^

C^était pourtant là que la fille, célèbre jadis, qui soulevait des tempêtes de bravos lorsqu^à POpéra elle dansait à côté de la Cerrito, vivait ensevelie dans le silence, — un fiacre allant vers la villa Montmorency lui semblant un événement , — oubliée, fenêtres closes, et, pour se distraire, regardant à travers les volets, près de là, dans la rue Gras, les hautes cheminées de quelque usine avec leurs fumées rou* ges ou livides, jaunes comme la vapeur diacide sulfu* rique, ou toutes roses comme des reflets d'incendie.

A la grille du petk hôtel, Marianne sonna plusieurs fois. Les timbres semblaient rouilles. Une vieille bonne vînt ouvrir, étonnée et farouche.

Elle conduisit la jeune fille dans le salon où Claire Dujarrier se tenait, mangeant des gâteaux , toute seule^ avec un chien terrier sur ses genoux.

Le chien faillît sauter à la gorge de Marianne pendant que Claire, se levant^ lui sautait au cou.

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.— Ah ! cette chère petite !..• Que je suîs contente ! Et par quel hasard ?

Marianne regardait la Dujarrier. Elle était encore presque belle, quoîqueun peu peinte, lesyeux gonflés, les joues flétries; mais elle connaissait si bien tous les secrets de rajeunissement, le sourcilium, la labialise, une peinture pharmaceutique ambulante sur de beaux traits sculpturaux. La statue ^ d^ailleurs , quoique alourdie de graisse, était superbe encore.

Elle écouta Marianne, sourit, fronça les sourcils et, courtière d^amour et courtisane consultante, elle finit par dire à la « petite » qu'elle avait diantrement de la chance et qu^elle était arrivée comme mars en carême.

— C'est vrai, c'est comme un fait exprès. Vanda, vous savez bien, Vanda ?

— Non, dit Marianne.

— Comment, Vanda, que cette grande vipère de Guy appelait la Pluie qui Marche?

— Je ne m'en souviens pas...

— Eh bien! Vanda est partie pour la Russie, il y a un mois. Elle y restera tout l'hiver, et l'été, et une partie de l'hiver prochain. Son général l'exige. Il est chargé de surveiller les nihilistes. Alors, elle veut louer son hôtel de la rue Prony. C'est tout naturel. Un hôtel charmant. Très chic ! D'un goût admirable. Vous avez de la chance. Et pas cher I

— Trop cher pour mui, qui n'ai rien I

— Petite bête I Vous avez vous ! dit Claire Dujarrier. Et puis, moi qui vous ai toujours très aimée I Je vous prêterai l'argent courant pour l'installation, vous mê ferez des billets, de petits papiers, que votre

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ministre — peste ! vous allez bien, vous, des ministres ! — que Son Excellence endossera !... Vanda n'attend pas après le premier terme. Pourvu que son hôtel soit bien loué, à quelqu^un qui ne gâche pas, cela lui suffit. Au besoin, d'ailleurs, si elle récla* mait, je pourrais encore parfaire la somme. Surtout, ma chère, — et la vieille femme baissait la voix, — ne dites rien à Adolphe 1

— Adolphe ?

— Oui, mon é^ouAT.' — Vous ne le connaissez pas ?••• Elle prit sur la table une photographie encadrée

dans un passe- panout de peluche bleu-de-ciel, où Marianne vit se carrer un grand gars à face plate, les mains larges, la moustache en brosse, qui s'appuyait sur une canne, étalant sa large poitrine sur un fond banal de jardin en grisaille avec vases Médicis.

— Beau garçon, n'est-ce pas?... Tout jeune!... et il m'aime... Et je l'adore !

Les yeux bouffis de Claire Dujarrier ressemblaient à des charbons allumés. Elle promena sur la photographie ses lèvres peintes et la reposa sur la table, pieusement.^

Marianne avait presque pitié de cet amour quasisénile, l'effrayant dernier amour de la fille.

Mais elle était bien là pour s'en inquiéter ou même seulement y réfléchir I Elle était folle de joie. Il lui semblait que devant elle, par une brèche soudaine, un avenir plein de soleil apparaissait. Quelle inspiration elle avait eue en songeant à Claire Dujarrier !

Elle signerait tout ce qu'on voudrait, reconnaîtrait les sommes prêtées, au taux qu'on exigerait. Elit

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s*en souciait bien 1... Elle était certaine de s'affranchir maintenant et à' arriver.

— ^Vous avez joliment raison, dit la vieille danseuse. Le nid est tout pour les oiseaux. Votre ministre — je ne vous demande pas son nom, mais je le saurai bien par les bMlets — vous traiterait comme une grisette s'il vous trouvait chez votre oncle. Tandis que chez Vanda I — ah I chez Vanda ! Vous m'en direz des nouvelles ! — Donc, voilà qui est dit. J'écris à Vanda que son hôtel est loué et bien loué. Embrassez-moi et filez I J'entends Adolphe qui arrive. Il n'aime pas à voir de nouveaux visages ! — Et le vôtre est trop joli I dit-elle d'un ton singulier.

Elle fit reconduire vivement Marianne par la vieille femme de chambre, comme si elle eût tremblé que Vépaux aperçût la jolie fille. Claire Dujarrier devait être jalouse.

— Ce n'est pourtant pas moi qui lui prendrai son portefaix 1 pensait Marianne en s'éloignant de la rue La Fontaine.

Le soir maintenant tombait sur les rues grises. Un petit brouillard bleuté montait, comme, une haleine, au-dessus du fleuve, sur les quais. Au loin, Marianne apercevait Paris, et cette visite lui semblait une sorte de rêve; elle fermait les yeux, et tandis qu'une voix en elle répétait ces noms confusément : Rosas, Vaudrey, Vanda, la rue Prony, elle se voyait étendue sur quelque chaise longue, dans l'hôtel luxueux d'une fille, et elle regardait à ses pieds c^ homme — un ministre — qui, d'un air suppliant, implorait, tandis qu'au loin, un homme, qui ressem^ blait à Rosas, voyageait, s'éloignait, disparaissait..»

*- Allons, se disait la superstitieuse, c^était Tuu ou Pautre ! Le duc ou le ministre I Ce n^est pas moi qui ai choisi 1

Et, se regardant au fond de la vitre où, confusément, son joli visage pâle apparaissait, elle s^envoya un baiser à elle-même, toute joyeuse d*unejoie d^enfant, et elle cria tout haut, en riant beaucoup :

— Bonjour , Vanda 1... Mademoiselle Vanda, jt f ous salue 1

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