‹ Monsieur le ministreChapitre 6 sur 9 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La plaine Monceau est le quartier des coups de fortune et des coups de dés. Une ville entière toute de luxe, née comme en un soir^ brusquement. Une improvisation à coups de millions. Au lieu de Péchoppe du savetier, du cabaret barbouillé de rouge du marchand de vins, du débraillé d'un boulevard extérieur , soudain ce coin de terre a vu le fleurisse^ ment de tous le^ styles, les disparates des fantaisies, le château écrasant le cottage anglais, le logis Louis XIII coudoyant la maison flamande, la salamandre de François !•' accolée à la demeure bourgeoise, le portail gothique s^ouvrant pour les équipages de la fille. Une ville dans une ville. Quelque chose de neuf, de blanc,dMnsensé,de voulu : du colossal à côté du coquet, rénormité d'un grand hôtel américain projetant son ombresur quelque loggia italienne. Du Parisien et du Yankee. Le château de Blois abritant un chocolatier, et Tatelier de Tartiste devenu le salon d'un coulissier enrichi.

Le petit hôtel de Vanda, — une de nos jolies fugi" tiveSj disaient parfois dans leurs articles, les chroni-

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queurs qui se souvenaient d^eHe encore, — hôtel élégant^ d^aspect sévère à l'extérieur, tout rempli et bibeloté d'élégances, très moderne à rintérieur, passait pour l'un des plus coquets de la rue Prony . (1 portait un triste écriteau : Hôtel à louer, depuis la fugue de la jolie fille. Ses volets fermés lui donnaient l'aspect morne d'un boudoir déserté. Tant de silence après tant de tapage I Vanda était une bruyante, une affolée, une gâcheuse. Il s'échappait jadis^ par ces fenêtres aus vitraux anciens, des refrains de chansons, des accords de valses, des bouffées de quadrilles. Les chevaux de Vanda piaffaient gaiement ea sonant à l'heure du Bois, par le grand portail menant aux écuries. Et depuis des mois il y avait ua eoin de la rue Prony devenu sil^icieux, comme assoupi dans la tristesse des choses abandonnées.

C'était là que Marianne, jouant la partie décisive^ était entrée la tête haute, résolue à secouer la misère noire ou à sombrer, la partie perdue. La Dujarrier l'avait fort aidée dans son installation, plaçant des espoirs sur la beauté de M"® Kayser comme à la petite semaine. En la regardant, la vieille femme hochait la tête. Marianne avait à se hâter. Elle était pâle^ déjà lasse, et sa beauté, d'autant plus aiguisée par cette langueur « battait son plein », comme disait l'asicienne oabotine, ea connaisseuse.

— Après ça, ajoutait Dujarrier à elle-même, c'est le bon moment pour réussir. On ne passe générale qu'à l'ancienneté

Marianne éprouvait d'ailleurs l.es mêmes sensattion que la Dujarrier. Elle se sentait arrivée au moment critique de son existence; c'était comme une

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partie de baccarat qu'elle jouait avec le sort. Elle en pouvait sortir ou riche, assurée dé n^ler pas mourir dans un hôpital ou un taudis après avoir iraîné par les rues ses jupes effiloquées, ou couverte de dettes, perdue à jamais, étranglée par un passif. Ce terme de négoce la faisait, quand elle y songeait, ironiquement sourire. Elle avait déjà contre elle son passé, cette vie d'aventure, presque une vie de fille menée au courant de ses toquades ; il ne lui manquait plus qu'un passif maintenant pour être tout à fait non seulement une déclassée, mais une enfoncée de la vie parisienne. È'Je avait fait à la Dujarrier des reconnaissances pour tout ce que cette espèce de eomman* ditaire avançait pour elle, la vieille s'excusant de ces précautions en disant tout nettement :

— De cette façon-là, on tient les gens. La reconnaissance , c'est bien ; les reconnaissances , c'est mieux !

La Dujarrier se croyait de l'esprit.

Marianne avait signé , au surplus, tout ce que Pautre avait désiré. Il lui fallait bien une mise de fonds. Et qu'importait de plonger plus avant si elle faisait le plongeon^ comme elle disait dans son langage où se mêlait l'argot de la rue à l'élégance du salon.

— Bah 1 je sais nager !

Et elle se redressait brusquement sous l'inquiétude, rassurée d'ailleurs et éperonnée par la Dujarrier elle-même, qui haussait les épaules en disant :

^ Quand une femme comme vous a sous sa coupe un homme comme Vaudrey, — un ministre, — elle a ion pain cuit I

si 6 MONSIEUR LE MINISTRE.

Sulpice n'était pas homme à résister longtemps à une Parisienne raffinée comme Marianne. Il y avait en lui des ardeurs refoulées, des poésies de la ving tième année devenues des appétits de la quarantième. Très jeune de sens et d'âme, ce provincial affamé de parisianisme avait senti, dès qu'il s'était trouvé en présence de Marianne, des désirs fous de vie nouvelle. — L'éblouissement de son entrée au ministère se complétait par la brûlure du regard de Marianne sur son regard.

A peine installée rue Prony, elle lui avait rappelé sa promesse de venir la voir. Il était accouru avec un empressement curieux, et il était sorti plus troublé, comme s'il venait de jeter un coup d'œil sur un monde inconnu. Le luxe féminin de l'hôtel de Vanda l'avait presque subitement grisé.

Très calme, Marianne assistait aux ravages quotidiens que la passion faisait chez Sulpice. Elle en étu» diaît la progression rapide avec le sang-froid d'un médecin. Elle dosait, comme un toxique^ le poison de ses regards, coulés savamment dans les veines de cet homme. Résolue à devenir sa maîtresse , eUe voulait avoir l'air de succomber comme une affolée et non de tomber comme une fille. Avec tout autre que Vaudrey peut-être se fut-elle livrée plus vite. Mais elle traitait le ministre comme autrefois elle avait traité Rosas. Puisque ces idéalistes aiment leurs rêves, elle s'attardait au platonisme, préférant d'ailleurs être libre encore quelque temps, sans le fardeau de ces plaisirs dont elle était lasse et qui lui avaient causé toujours plus de dégoût que de griserie.

Elle se disait, au surplus, gu'avec Sulnice il fallait

MONSIEUR L8 MINISTRK* %ty

avoir Pair de jouer franc-jeu, d'aimer vraiment. — Comme avec Rosas d'ailleurs. Mais, cette fois, elle ne laisserait pas s'enfuir Vaudrey comme s'était enfui le duc. Elle se donnerait, au moment voulu, certaine que le lendemain Sulpice ne partirait plus.

— Rosas serait ici, se disait-elle, sûre d*eUe-même» sMl avait été mon amant !

Après une minute» de regrets, elle haussait les épaules et ajoutait rapidement :

— Bah ! Ce qui est écrit est écrit, comme il disait. Si je n'ai pas lui, j'ai l'autre !

L* « autre » devenait évidemment chaque jour plus épris que jamais. Il accourait en hâte rendre visite à Marianne ; son fiacre de louage, où dormait parfois, en l'attendant, son portefeuille de ministre, s'arrêtant devant la petite porte de l'avenue Prony. Il était plus heureux, lorsqu'il croyait avoir fait un pas dans l'affection de Marianne^ que lorsqu'il avait conquis des voix nouvelles dans la minorité. Les ambitions cédaient le pas au désir âpre qu'il avait de cette femme. Au ministère, dans le tête-à-tête des repas avec Adrienne, et jusque dans le brouhaha des réceptions intimes, des audiences du matin, il restait parfois silencieux , la pensée perdue , l'esprit sorti, et, en réalité, chez Marianne.

Doucement, avec un bon sourire qui faisait à Sulpice passer des frissons de remords, Adrienne alors le conjurait de moia^ travailler, de se distraire, de se moins laisser absorber par la politique.

— Je t'assure, tu es tout pâle. Tu as l'air fatigué. Tu travailles trop I

2l8 ICONUBUR LE 10NI8TRX.

— C'est ce remaniement administratifs Tant de dossiers à examiner !

— Je sais bien. Mais M. Warcolier n'est-il pas là ? A quoi faide-t-il ?

— A rien, répondait, avec humeur, le ministre, qui disait vrai ,

Les affaires publiques Pabsorbaient en effet, et il fallait leur voler un temps précieux pour aller rue Prony hâtivement. Les vacances, il est vrai, approchaient. Avant un mois, Vaudrey serait un peu plus libre. Mais, pendant plus de trois semaines encore, le ministre devait tout modifier, tout transformer, — tout assainir, disait Warcolier — dans l'hôtel Beauvau.

Qu'importe! Il trouvait le temps de courir incognito, laissant son coupé au ministère, dans la maison de Vanda. Marianne y était toujours pour lui Le domestique ou la femme de chambre le recevait avec la déférence des « gens » lorsqu'ils devinent que le visiteur apporte en ces logis une subvention quelconque. C'était, pour Vaudrey, une sorte de mystère que l'existence de Mademoiselle Kayser. Ramel, qui connaissait l'oncle Kayser, lui avait dit la pauvreté du peintre. Comment , l'oncle étant râpé, la nièce était-elle aussi luxueusement installée ?

Kayser , qu'il avait rencontré, une fois, chez Marianne, lui avait répondu que sa nièce était une matinej qui comprenait la vie, et qu'elle irait loin. Mais c'était tout.

— J'ai été long à me douter de ce qu'il y a de ressources dans cette petite tête- là, avait ajouté le peintre. Je la prenais pour une linote, rien de plus. Imbécile que j'étais ! C'est une rude femme une

MONSiinm le icnfisrtt. aiç

femm^ forte, une vraie femme. Je ne lui reproche quMne chose.

— Laquelle ? avait demandé Vaudrey.

— Pouves-^YOus demander laquelle, Monsieur le Ministre? h^ genre de son installation. Cest clinquant, voyant, tapageur, cVst de Fart de boudoir. Ça manque de sévérité I Ça manque de morale ! Je voudrais, là dedans, des figures qui aient du style, — de la tenue. •— Je ne demande pas des peintures de saii^ teté, mais des allégories morales, de Tart austère. Je ne comprends que Paustérité en art. Je suis un puritain du pinceau. C^est pour ça que je n^arriverai à rien dans un temps de peintres de genre et d^aquarellistes !

Et Kayser allait, en peignant des allégories, digérer le déjeuner, le pâté de foie gras arrosé de kummel, qu^il venait de manger chez sa nièce.

Vaudrey, lui, regardait ces japonaiseries, ces écrans, ces tapis, ces gaines supportant des terres cuites dont les nudités lui semblaient roses comme de la chair de femme,cescartelsau-dessus des portes, cette profusion de bibelots, de meubles, de pouffs, ce capitonnage qui semblait fait pour atténuer partout les chutes et poussait aux tentations rapides, aux amours de rencontre, aux caprices avec effraction ; et en sortant de Thôtel où il n^avait rien dit à Marianne que des madrigaux cent fois rabâchés, où elle ne lui avait répété que les ironies pleines de sous-entendus caressants de la femme qui veut se donner mais ne veut pas s^offrir, il emportait dans ses narines, et comme sur ses véte« ments, une pénétrante odeur féminine, qui allait maintenant le suivre partout , partout lui revenir

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comme par bouffées, et le pousser à revenir vers ce logis, où il lui semblait qu'un monde nouveau s'ouvrait pour lui.

Il n'insisterait pas très longuement sur la question de savoir comment Marianne Kayser avait pu se procurer tous ces bibelots qui offusquaient si fort le puritanisme du brave homme d'oncle. Il se trouvait poussé, avec une joie profonde, dans une aventure dont tout côté mystérieux lui plaisait. Bah ! ce qu'il y avait d'inexplicable dans cette existence de femme le séduisait d'autant plus. 11 lui semblait non seulement qu'il seheurtaità une situation romanesque,mais qu'il était lui-même le héros d'un roman. Jamais, au temps où, roulant, étudiant anonyme, dans le flot parisien, il avait élevé ses rêves vers quelque patricienne pâle, vers quelque jolie fille entrevue au fond d'un coupé bleu sombre , ou dans l'encadrement de velours rouge d'une avant-scène, il n'avait plus idéalement incarné son désir que dans une créature [aussi charmante. Rêves de pouvoir, rêves d'amour, il étendait, à quarante ans, sa main chaude de fièvre vers ces visfons, devenues tangibles, de ses vingt ans.

— Est-ce que Ramel aurait raison ? se dîsait-il, et ne serais-je qu'un provincial assoifé de parisine ? Et qu'importe ? Que M"* Kayser soit ce qu'elle voudra et moi ce que je pourrai, il me semble que je n'ai jamais aimé personne comme j'aime cette femme !

« Pas même Adrienne... » ajoutait, tout bas, une

tremblante petite voix intérieure. Mais Sulpice avait,

pour l'étouffer, une raison rapide : Adrienne n'était

lomparable à aucune créature du monde. Adrienne

tait le charme, la consolation quotidienne du foyer.

C'était répouse, ce n'était pas « la femme ». C'était Tamie, ce n'était pas l'amour. Vaudrey se fût coupé un bras pour lui éviter un gros chagrin, mais il ne s'inquiétait pas d'Adrienne. Elle ne savait nen, elle ne saurait rien. Et quel crime, d'ailleurs, avait-il commis jusque-là > Il y avait tout un amas de restrictions mentales dans ce jusque-là^ que Sulpice eût volontiers biffé d'un coup d'ongle, tout prêt à s'écrier, avec la même bonne foi, — celle du mari qui trompe la femme qu'il aime :

— De quelle faute suis-je coupable >

Une après-midi, — il n'y avait pas de Chambre ce jour-là, — Marianne était assise dans son petit salon. Chauffant au feu clair de la cheminée le bout furtif de ses mules, montrant, comme un oiseau hors du nid, son petit bec fin sous la dentelle de la jupe et la jambe droite repliée sur l'autre, elle paraissait songeuse, le menton appuyé sur sa main fine.

Elle était ennuyée. Justine, une femme de chambre engagée depuis peu et fournie par la Dujarrier, comme l'argenterie même, venait de lui répéter, avec le petit sourire discrètement railleur des domestiques, que M. Dachet, le tapissier, était venu deux fois,

— Le tapissier I

Et Marianne fronçait les sourcils impercepti- •blement.

— Qu'est-ce qu'il a dit ?

— Rien, qu'il reviendrait demain,

— Vous appelez cela rien ! dit Marianne en riant d'un rire bref.

Elle alla, lorsque Justine fut sortie, droit à un petit cabinet italien noir à incrustations d'ivoire, et

dont un tiroir fermait à clef. En le tirant^ un son de pièces d'or remuant 6ur du bois la fit sourire ; puis, du bout de ses doigts blancs, étafant les louis au fond du tiroir, elle fit une petite moue , referma brusque ment le tiroir et, croisant les bras, elle vint se ras seoir devant son feu, son pied droit battant sur la garniture de fer forgé une marche nerveuse.

— : L'argent de la Dujarrier n'ira pas loin, songeaitelle. C'est fini.

Elle pensait à frapper un grand coup. Jusqu'à présent, son aventure avec Sulpice avait flotté dans les sentimentalités de roman ou de romance. Le ministre se croyait aimé pour son amour même^ Il ne voyait dans Marianne qu'une fille excentrique, affranchie de tout préjugé et de tout devoir, qui disposait de sa vie comme bon lui semblait, sans avoir à en rendre compte à un mari ou à un amant. Libre, elle faisait de sa liberté du plaisir ou de la passion à sa fantaisie. Les terribles questions pratiques, les nécessités quotidiennes, échappaient à cet homme, chargé de la question gouvernementale de la France. Encore une fois, il ne se demandait pas d'où provenait le luxe de Marianne. Il s'en affolait sans penser à rien analyser, à rien savoir, naïvement. Le premier mot de M"* Kayser devait brusquement l'éveiller.

Elle savait que Vaudrey devait venir, et, brusquement, quittant le coin du feu, elle s'habilla pour lui d'un peignoir de satin noir, doublé de surrah rouge, à revers de velours ouvert sur des plissés de vieilles dentelles laissant voir les blancheurs du cou et de la poitrine. Les cheveux blonds tombaient sur le col de yeloursy et cette tête pâle, au-dessus de cç costume

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bizarre, prenait, sur le fond sombre du salon drapé dt rouge, le charme inquiétant d'une apparition.

Sulpice, en la voyant, ne put s'empêcher de s'arrêter, en l'admirant, au milieu du salon où elle l'attendait, assise, rangeant des tas de paperasses dans une corbeille à pieds dorés, capitonnée de satin rose.

Elle lui tendit là main, une main pâle, tombante comme une main de morte, et languîssamment lui demanda pourquoi il restait là, stupéfait, sans venir à elle.

— Je regarde, dit le ministre.

-* Vous êtes toujours le plus galant des hommes ! fit Marianne. Vous n'êtes donc pas déjà las de m'avoir contemplée ? Ordinairement les caprices dureni moins longtemps.

-7 L'affection que j'ai pour vous n'est pas un caprice.

— Qu'est-ce que c'est donc ? Je serais curieuse...

— C'est de la passion, Marianne, une passion absolue, profonde, folle...

— Oh ! laissez ! laissez! dit Marianne. Je sais que vous parlez infiniment bien. Je vous ai entendu à la tribune. Une déclaration d'amour ne vous coûte pas plus qu'une déclaration ministérielle. Mais aujourd'hui, mon cher ministre, je ne suis pas disposée à en entendre, même de vous !

Il y avait, dans ces derniers mots, une certaine tendresse qui atténuait un peu le ton d'ennui ou de maussaderie dont Marianne parlait. Sulpice y viî comme une acceptation muette de son amour offert. '

— Oui, fit brusquement Marianne ; je suis tr^ triste, horriblement triste.

M4 MONSIBUK LK MIKTSTRS.

— • Sans cause? demanda Vaudrey.

Elle haussa les épaules.

— Oh ! moi, je ne suis pas de celles que leun nerfs dominent. Quand je m'ennuie, il y a toujours une cause. Cela dit une fois pour toutes.

— Et cette cause? — Je serais heureux de la con- /laître, Marianne, car je vpus jure que de vos ennuis et de vos peines je voudrais avoir toujours la moitié

— Merci!... Mais il est des peines assez vulgaires dans la vie qu'on ne pourrait confier qu'à ses amis les plus intimes.

— Vous n'avez pas d'ami plus dévoué que moi, dit Vaudrty d'un ton de conviction profonde.

Elle le savait bien. Elle lisait à nu dans cette âme. ^

— C'est quand on a rencontré des amis comme vous qu'on tient à les garder et à ne pas les attrister de ce qui est stupide !

— Mais enfin ? demanda Vaudrey en se rappro- , chant de Marianne. Qu'avez-vous ? Je vous en supplie, dites-le-moi !

Il la regardait dans le fond des yeux, cherchant en ces prunelles bleues un secret ou un aveu qui lui échappait et, instinctivement, ses deux mains avaient cherché les deux mains de Marianne qu'elle abandonnait, toutes froides. En se penchant vers elle pour la supplier de parler, il sentait la douceur de cette haleine, le parfum de cette fine peau de blonde, et le satin du peignoir dessinait, sous ses plis noirs, un corps aux courbures exquises. Sur son genou, le genou de Marianne se pressait doucement, tandis que les paupières lourdes tombaient comme des voiles,

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sur les yeux de la jeune femme où il semblait à Vaudrey qu'il apercevait des larmes.

— Marianne, je vous en prie, si vous avez un chagrin quelconque et que je puisse le soulager, je vous en conjure, dites-le-moi !

— Eh I si c'était un chagrin I.... dit-elle en retirant brusquement sa main gauche des étreintes chaudes de Sulpice. Mais c'est pis : c'est un tracas d'argent, oui, d'argent, dit-elle brusquement en voyant l'expression étonnée du visage de Vaudrey.

Elle prit, comme à poignée, les papiers jetés dans la corbeille à ouvrage et dit avec une sorte de colère pleine de dégoût :

— Ca, tenez, vous voyez bien ça? Ce sont les notes de cet hôtel ; notes de créanciers criards , tapissiers, serruriers, maçons, est-ce que je sais?

• — Comment! votre hôtel ?

— Vous pensiez que je l'avais payé? Il est loué, mon hôtel, et rien de ce qui est dedans n'est soldé. Je dois tout cela, et à une meute.

Elle se mit'à rire.

— Vous vous imaginez donc que la nièce au père Kayser pouvait mener cette vie de luxe où vous l'avez trouvée ? Je n'ai pas un sou et j'aurais à moi tout ce qui est ici ?... Non !... J'ai fait la folie de commander toutes ces choses, et maintenant je dois, et maintenant il faut payer ça, et maintenant on va me poursuivre. Voilà ! Vous aviez bien besoin de me pousser à vous avouer tout cela !... Ce sont mes tracas, ce ne sont pas les vôtres , je vous demande pardon , mon cher Vaudrey ; voyons parlons d'autre chose. Eh bien, l'interpellation Fraynais,

n%6 KONsiBm l« ximsni.

comment a-t*elld tourné ?••• Qu*est-ce quMi y a eu à la Chambre ?

— Ne parlotts que de vous, Mariailtie, dît le ministre, en regardant la jfeune femme avec une espèce 4e pitié naïve, comme un médecin ami regardant une malade.

Nerveusement elle faisait traquer ses doigts et battait, de ses pieds croisés, cette marche fébrile de toiit à rheure.

Lui, se rapprochait davantage, essayant de la calmer» d'obtenir d'elle des explications, des renseignements; et Marianne, comme si elle avait cédé, en livrant tout d'abord son secret à un mouvement irréfléchi, refusait à présent de compléter sa confidence. Elle répétait que rien de ce.qui pouvait être ennuyeux ou bas ne devait attrister ses amis. D'ailleurs .on devait s^arrêter au. secret même de sa vie. Elle avait bien le droit de se taire. Vaudrey en lUnterrogêant ainsi, 1^ faisait horriblement souffrir.

— Et vous, dit-il, vous, Marianne, vous me torturez bien plus encore en ne me répondant pas, à moi que le moindre détail de votre existence intéresse, à moi qui vous sais préoccupée, angoissée, et qui voudrais, je Vous le jure, vous enlever toute tristesse.

Elle se tourna vers lui d'un mouvement brusque, et, ses yeux gris pailletés d'or jetant comme des étincelles, elle sembla obéir à un parti pris violent, soudain, presque involontaire, et dit à Sulpîce :

— Alors vous voulez connaître la misère même de ma vie ? Soit. Mais je vous préviens que ce n'est pas gai. Aussi bien, fit-elle, après être restée muette un moment^ — « Sulpicç frissonnant spus son regard --f

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mieux vaut jouer carte sur table, et sî vous m'aimez comme vous le dites, me connaître tout à ifait ; vous verrez ensuite ce que vous aurez à faire ! Moi, je suis habituée aux déceptions*

Ah! quoi que cette femme fût prête à lui dire, Vaudrey sentait bien qu'une confidence ne pouvait qu'ajouter de l'amour à l'amour qu'il éprouvait. Elle s'était levée, les bras croisés sur sa robe noire où les velours rouges ressemblaient à des éclats de blessures^ et ses yeux incendiés dans sa figure pâle, ses lèvres étrangement avivées, d'une sensualité bizarre appelant le baiser, tandis qu'une amertume colère enflait ses narines, elle se mit à conter à Vaudrey, assis devant elle et regardant d'en bas, — comme d'àgenoux, — une histoire attristée d'enfance mauvaise, d'adolescence ignorante, de jeunesse gâchée, des tristesses, des fautes, des élans de foi, des chutes, def ressauts d'amour, d'orgueil, de vertu, de rachat par le repentir, des espoirs flagellés, des confiances mortes • toute une existence déchirée de femme, laissant moins de la chair de son corps que de son cœur aux clous des calvaires, — quelque chose de banal et de déjà vu, de déjà entendu, mais de cruellement vrai, et qui allait droit au coeur de Sulpico, à ce cœur gonflé de pitié, à ce croyant attiré par tout ce qui lui semblait si douloureusement exquis et nouveau dans cette femme.

— Je vous ennuie peut-être ? dit-elle brusquement.

— Vous ! dit-il.

Il montrait ses yeux où montait une larme.

Les yeux de Marianne s'illuminèrent d'un éclair rapide.

— Eh bien, dit-elle, voilà ma vie! J'ai aimé, j'ai été trahie, j'ai cru à quelqu'un et je me suis réveillée un beau matin avec cette perspective devant moi : tomber en pleine boue ou faire comme tant d'autres, prendre un amant, et me sauver par le luxe, puisque je ne pouvais me racheter par la passion. Bah ! le monde est plus clément au succès qu'au repentir ! Il ne s'agissait donc que de réussir, et ma foi... vous connaissez bien M. de Rosas?

— Non, balbutia Vaudrey, qui revit brusquement devant lui la figure rousse du duc.

— Vous l'avez entendu l'autre soir !

— Je veux dire que je ne lui ai jamais parlé. Eh bien, M. de Rosas?

— M. de Rosas m'aimait. Oh ! disait-elle en arrêtant un geste de Vaudrey, attendez ! Il disait qu'il m'aimait. Il est riche. Pourquoi n'aurais-je pas été la maîtresse de Rosas? Marché pour marché, celui-là était bon, du moins ! « Va pour Rosas ! » C'est pour le recevoir que j'ai fait cette folie de commander sans compter, sans savoir. Qu'est-ce que c'est que ça pour un, Rosas? dit-elle en froissant entre ses doigts les factures amoncelées.

— Et... M. de Rosas? demanda Vaudrey, tout pâle. , — Lui?

Marianne se mit à rire.

— Eh bien, il est parti!.,. Je vous ai raconté ça... Il a peut-être bien fait du reste... Je l'ai regretté un moment... Mais bah! je l'aurais renvoyé... Oui], tout

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net ! Comme cela ! Sans lui laisser même toucher le bout de mes doigts !

— Rosas ? répéta le ministre en enfonçant son regard dans le regard de Marianne.

— Rosas, dit-elle encore, baissant la voît. Et savez-vous pourquoi j^aurais fait celp ?

— Non... fit Sulpice qui tremblait.

— Tout simplement parce que je ne Paimais plusl et que j'en aimais un autre.

Elle avait prononcé lentement, d'un son chaudement vibrant, ces dernières paroles qui causaient à Sulpice une sensation de frisson délicieux.

— Ah! dit-il, en allant à elle, c'est pour cela? Vrai, Marianne, c'est pour cela?

Elle n'avait pas dit qui elle aimait , elle n'avait laissé parler que son regard. Mais Sulpice se sentait à elle, brûlé de passion, emporté, affolé par cet aveu, et ses mains cherchant les mains de Marianne, l'attirant vers lui, ses bras la serrant contre sa poitrine, grisé par la pression de ce corps collé à son corps, il ajoutait tout bas, ses doigts touchant tour à tour le satin du cou et la soie des cheveux :

— Comment ne voulez-vous pas que je vous adore, Marianne? C'est vrai, c'est bien vrai, n'est-ce pas? Vous m'aimez ?... Ah! ce que le grand seigneur n'a pas fait, croyez-vous donc que je ne puis le faire, moi?... Vous êtes chez vous ici, chez vous, entendezvous, Marianne...

Il ajouta, laissant tomber ses lèvres jusqu'à l'oreille exquise de la jeune femme:

— Chez nous... voulez-vous?... chez nous!...

Il sentait, entre ses bras, des tressaillements qui

%ic MOMtlKUR LE MINISTRE

couraient dans ce corps appuyé au sien ; sa lèvre erra de Toreille à la joue et de la joue aux lèvres, et là, dans un baiser long, éperdu, qui lui causait la sensation alanguie d^un évanouissement, il resta, la tenant serrée jusqu^à ce qu^elle se dégageât souriante, toute rose, les yeux brillants, et qu'elle dît, avec une exprès* sion de joie étrange :

— C'est signé, maintenant !

Sulpice n'avait jamais éprouvé, même aux heures de jeunesse, une sensation aussi grisante que celle qu'il ressentait aujourd'hui. C'était un complet abandon de lui-même, un oubli de toutes choses dans une ivresse absolue. Tout ce qui était la réalité, prête à le ressaisir au sortir de ce logis, disparaissait devant ce rêve : la possession de cette femme. Il oubliait l'assemblée, le foyer, cette foule humaine qu'il dominait du haut de la tribune ; cette Adrienne, assise, là-bas, auprès d'une fenêtre, et l'attendant. Il oubliait tout. Avec la faculté singulière qu'ont les gens d'impressions faciles et fugitives, il lui semblait que son horizon s'était borné à ces murs tendus de soie, à ces tapis,à ce salon féminin, donnant sur un boudoir, sur un retrait, où des parfums ide fleurs etde flacons sortaient.

Puis un sentiment de fierté spéciale lui entrai i au tceur. Il éprouvait une jouissance décuplée à l'idée ie se dire que lui, le petit bourgeois de Grenoble enlevait cette femme à un duc et payait en grand seigneur les dettes qu'elle avait contractées. Un inslinctif mouvement de vanité lui faisait redresser la tête. Ce Rosas ! Lui, le fils des braves gens du Dauphiné, il l'écrasait de sa générosité.

— Que voulez-vous (^ue je fasse pour que ces çréan-

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ciers se taisent ? dit-il à Marianne, — dont 11 tenait les mains , et qui, de son visage, lui frôlait le visage à le rendre tou.

— Rien, répondit-elle. Il me suffit que nous ayez promis. Maintenant je me sens sauvée. Chez nous, vous Tavez dit, nous sommes ici chez nous. Et si les créanciers ne me croient pas lorsque je leur dirai de patienter....

— Ilsvous croiront, s'écria Vaudrey. Voyons, cherchons un moyen... Sur ma signature nHmporte qui me prêterait de l'argent f

Il semblait que Marianne attendît ce mot, Vargent, brutal et éloquent, pour raconter alors è^ Vaudrey que Claire Dujarrier, une ancienne amie, connaissait intimement un certain Adolphe Gochard, lequel, sur l'endos d'une personne solvable, avancerait parfaite^ ment une centaine de mille francs qu'il avait tout justement de disponibles. Il suffisait de faire à Gochard un billet de cent mille francs, payable à trois mois, avec les intérêts à cinq pour cent, pas davantage. CeGochard était un capitaliste fort honnête qui ne faisait point métierduprêt.Obligeance pure. C'était M"* Dujarrier qui l'avait présenté, et Marianne aurait eu déjà recours à son obligeance si elle avait cru pouvoir jamais payer à date fixe.

— Et où demeure ce M. Gochard? demanda brusquement Vaudrey.

— Oh ! vous n'auriez même pas besoin de le voir, répondit Marianne. Suri^n billet que je lui remettrais, M"* Dujarrier se ferait fort de m'avoir les cent mille francs de la main à la main !

^- Cent mille francs l — En trois mois, se disait

VaUdrey, on peut, dans un vaste placer comme Paris, — trouver bien des filons d'or.

Il avait d'ailleurs sa fortune personnelle et des terres dans le Dauphiné. Au besoin, sans qu'Adrienne même en fût avertie, il hypothéquerait les fermes de Saint-Laurent du Pont !

— }A, de Rosas n'eût pas hésité. Mais il n'eût pas eu de mérite, lui ! fit M"« Kayser.

Le nom et le souvenir de cet homme, arrivant là pour l'aiguillonner, décidèrent Sulpice. Evidemment le grand seigneur millionnaire n'eût pas attendu longtemps pour arracher cette femme aux griffes des créanciers Cent mille francs, une misère pour le comte ! Eh bien, cet argent, Vaudrey le donnerait, comme l'eût fait l'Espagnol. Il le trouverait. Avant trois mois il aurait tout réparp, il ne savait comment. Mai peu importait.

— Avez-vous une plume, Marianne ?

Le ministre n'avait pas remarqué le feuillet de papier blanc qui courait , sur un buvard en cuir de Russie, parmi les enveloppes satinées et les couteaux d'ivoire.

— Que voulez- vous faire, mon ami ?

Elle semblait repousser le porte-plume en galuchat vert posé près de l'encrier, et le rapprochait imperceptiblement de Sulpice déjà assis, d'un mouvement brusque, devant le bureau.

— La signature d'un ministre suffira, je pense ! dit-il en souriant.

Ex il se mit à écrire .

— Comment dites-vous ?.,. Gochard ?...

Elle regardait, toute pâle, par-dessus Tépaule de

MONSIEUR LR MINISTRE. 233

Sulpîce traçant rapidement quelques lignes sur le papier, puis elle épelait :

— Adolphe Gochard Go., go... c h., ar.. d!

— Voilà ! dit-il, en lui rendant le feuillet.

— Je désire savoir ce qu'il y a là-dessus et je ne consentirai pas...

Elle prenait, entre ses doigts, le papier comme pour le déchirer. Sulpice l'arrêta.

— Non, dit-il, je veux, j'exige que vous gardiez cela; c^est la meilleure réponse que vous puissiez faire à ces gens-là. — Comptez sur moi !

— Vous le voulez ? fit Marianne en hochant la tête avec une voix très douce.

— Absolument. — C'est de l'égoïsme, dit Sulpice, je tiens à être un peu chez moi ici.

ï\ lui saisit les mains, ces mains potelées, douces ^t pressantes,qu'il baisa en les serrant dans les siennes, en les portant à ses lèvres, en cherchant encore ce visage, ce cou, cette oreille, cette bouche qu'il couvrait de ses baisers; et Marianne, tenant toujours le papier satiné que le ministre venait de signer, disait, rieuse et se défendant faiblement :

— Voyons... voyons... finissez!... Oh! le grand enfant!... Vous n'en laisserez pas pour une autre fois!...

Il sortit, la tête perdue, de cet hôtel, tout imprégné de parfums acres. Il avait jeté au cocher une adresse à mi-chemin du ministère:

— Place de la Madeleine !

Il fermait les yeux pour revoir Marianne.

Elle, toute seule, un sourire de vanité satisfaite montant à ses lèvres et les tordant, avait commencé par regarder les lignes rapides qu'il avait écrites :

234 MONSIEUR tE MINISTRE,

t Je remettrai à M. Adolphe Gochard un billet à trois moiSj sHl consent à avancer cette somme à W^ Dujarrier , qui la remettra à M^ Marianne Kajrser! »

— Allons ! la Dujarrier avait raison ! dît-elle ; ça prend plus facilement qu'un sinapisme, les ruses de femme !

Puis, après un léger hochement de tête et le sourire ne la quittant pas, elle alla ouvrir un des tiroirs du petit cabinet italien et y glissa, soigneusement plié en quatre , le papier satiné où le ministre avait posé son nom. Elle songeait que cela valait de l'or, cet autographe, mille fois le petit tas de pièces, d'or traînant encore dans le tiroir, comme des épaves de luxe. Ensuite, revenant lentement à son fauteuil, s'y laissant tomber, les deux bras repliés derrière sa tête et les yeux au plafond, perdus, elle se mit à rêver — une foule de petites pensées d'ambition lui courant par la tête comme des envolées de nuages — et, tandis que le haut de son pied, nerveux, battait toujours une marche innotée au bord de sa jupe, les lèvres, ces lèvres dont Vaudrey emportait la brûlure — gardaient, toutes froides, leur rictus bizarre d'inassouvie qui voit cependant l'occasion venir.

Elle était aussi maîtresse d'elle-même , maintenant, que Vaudrey était embarrassé et affolé. Il lui semblait que des voix riaient en lui, chantaient, que son cerveau flambait de joie. Il voyait s'ouvrir, immenses, des perspectives rêvées. C'était beau d'être tout-puissant; être aimé , c'était meilleur. Tout à la fois tourbillonnait dans sa tête : il lui semblait qu'il entendait encore Denis Ramel lui parler

MOKSIEOR LE MINlStRË. 3)5

et, tout aussitôt, coupant par un baiser les boutades du vieux journaliste, la figure de Marianne réappa* ralssait souriante, et Sulpice la revoyait, en quelque sorte à demi pâmée, dans la vitre de son fiacre, comme uti pastel presque effacé sous le verre de son cadre. Il fut tout enchanté d'aller à pied un moment, lorsque la voiture Teut déposé sur Tasphaltc qui entoure la Madeleine. La marche lui faisait du bien. Il redraissait le front instinctivement, ouvrait ses poumons à Tair, élargissait sa poitrine. Il lui semblait qu'on le regardait beaucoup. Des passants se retournaient pour le voir. Il eût été plus fier qu'on dît de lui : — C'est l'amant de M"* Kayser I — que : C*est M. Vaudrey, le ministre I

Il éprouvait un certain ennui à revenir à la place Beauvau. Il était encore avec Marianne. Il ^e rappelait ses attitudes, son sourire, le son de sa voix. > Maintenant les affaires publiques, les signatures à donner, les rapports à lire, les dépêches, le métier, en un mot, le vulgaire métier Fallait ressaisir comme au collet. Il ne rentra pas tout de suite à son cabinet. Warcolier, le sous^secrétaire d'Etat, recevait, d'ailleurs^ et expédiait les affaires courantes.

11 ressentait, par une bizarrerie singulière, comme le besoin de revoir Adrienne très vite, après Marianne, peut-être pour se rendre compte de la sensation qu'il éprouverait; et si «cela se voyait», comme on dit. Il y avait aussi du remords dans cet empressement. Il voulait se prouver à lui-même qu' Adrienne ne souffrait pas, et, comme autrefois, lui sourire, comme si un redoublement d'afifection devait, à ses propres yeux, effacer sa faute.

?t6 MONSIEUR LE MINISTRE.

Àdrienne était dans son salon. Sulpice entendait des voix, à travers la porte. On cauj^MC

— Madame a une visite? demande-t-il au dômes» tique.

— Oui, Monsieur le Ministre: — M. de Lissac!

— Tiens, Guy ! Par quel hasard I se dit Sulpice.

Il poussa la porte et entra, tendant la main à son ami.

— A la bonne heure I Tu es bien gentil d'être venu I

Guy s'était levé, son chapeau à la main, tandis que Vaudrey s'inclinait vers Adrienne, restée assise, pour l'embrasser sur le front sans cérémonie, devant son ami.

— Ohl dit Lissac, ce n'est pas ton Excellence que je venais saluer I C'est sa charmante femme que je venais voir!

— Je t*en remercie, fit Sulpice. Ma pauvre Adrienne n'a pas beaucoup de visites, en dehors des relations officielles \ '

— Et elle ne s'amuse guère ! Aussi me suis-je promis de lui venir faire ma cour — ou la cour, comme tu voudras — de temps à autre. C'est vrai, Madame, dit Lissac gaiement, ce diable de ministre mériterait qu'on vous fît des déclarations du matin au soir, tandis qu'on lofgne, là-bas, ^on portefeuille. On n'a janiais vu un mari pareil I...

Adrienne, un peu rouge, regardait Vaudrey avec son expression de dévouement tendre, profond comme son âme. Sulpice essayait de rire aux plaisanteries de Lissac.

— Non, tu sais, prends garde I ajouta Guy. Puisque

}j[m» Vaudrey est si souvent seule, je me permettrai quelquefois de venir lui tenir compagnie, et je ne te réponds point de n'en pas devenir amoureux.

Il se tourna respectueusement vers Adrienne, ajoutant sur le ton correct du gentleman :

— Tout cela, Madame, pour lui faire comprendre que rien au monde, pas même un lambeau de maroquin— est-il en maroquin, son portefeuille? — ne vaut le bonheur d'avoir une femme telle que vous ! Et il ne s'en doute pas, le misérable ! Tu vois, je parle de toi comme le feraient les-journaux de l'opposition !

Sulpice essayait de sourire, mais il devinait, sous les plaisanteries de Guy, un fond de sérieux et de vérité. Peut-être tout à l'heure Adrienne s'était-elle laissée aller à se plaindre des tristesses et des soli* tudes de sa vie. Il en était comme froissé. Après tout, il faisait, pour plaire à sa femme, tout ce qu'il pouvait ! Mais un homme comme lui n'était pas né en somme pour rester à l'attache éternellement. La femme d'un ministre devait bien avoir sa part du fardeau, puisqu'il y avait fardeau.

. Et comme si Adrienne eût deviné la pensée même de Sulpice, elle ajoutait bien vite, interrompant ce railleur qui déconcertait un peu le ministre :

— N'écoute pas M. de Lissac. Telle que je suis, je suis très heureuse !

Vaudrey lui avait pris la main et la serrait entre ses doigts, un peu nerveusement. Le sourire confiant, le bon sourire honnête d'Adrienne lui rappelait l'inquiétant rictus éperdu de Marianne.

— Chère femme !

Il cherchait un mot, ua cri, une consolation, une

lis MONSIEUR LB MINtstMfe.

sorte de caresse venu du cœur et allant droit au cœar. Il ne trouvait pas.

— Allons I dit Guy, je vous laisse. Et si vous me le permettez. Madame, je viendrai vous apporter quelquefois les badauderies du dehors I

— Vous serez toujours le bienvenu , Monsieur de Lissac 1 dit Adrienne en lui tendant la main.

Guy sUnclina devant M** Vaudrey avec le respect le plus profond.

Sulpice le reconduisit ft travera les salons jusqu^à Tantichambre.

— Veux-tu que je te dise? fit de Lissac. Ta femme s^ennuie, prends garde. Ce n^est pas gai, ce grand hôtel. On doit s'y enrhumer. Et une femme toute seule là-dedans. Une variante de remprisoni^ment I Songe à cajoler ta majorité, mon cher ministre, maii^ n'oublie p^s ta femme 1 — Tiens, je ne te prends pas en traître, je te préviens qxxp si je la trouve souvent comme aujourd'hui, mélancolique, je lui dis que je Tadore ! Oui 1 oui ! Elle est charmante, ta femme! Je donnerais tous les ordres du jour de confiance pour une mèche de ses cheveux 1 Adieu, Monsieur le ministre.

— Grand fou ! dit Vaudrey en lui donnant sur la nuque une petite tape amicale.

— Soit, Mais situ ne Taim^a pas assez, j'en deviens amoureux. Et je te préviens que mieux vaudrait mol (ju'un autre. Au revoir I

— Au revoir I répéta Sulpice,

Il essayait maintenant de sourire, et il descendit ^ers son cabinet où l'attendaient, entassés, des rapports qu'il se mit à feuilleter nerveusement et à lire de mauvaise humeur.

MONSIEUR LE MINIStRS. 2^

Dans la banalité des visites qu'elle recevait au ministère, où le mercredi était son jour^ M"» Vaudrey n'éprouvait de satisfaction réelle que lorsque, par hasard, Denis Ramel consentait à quitter les Batignolles pour venir place Beauvau, ou lorsque Guy apportait dans ce milieu triste des nouvelles du dehors.

Adrienne se sentait isolée affreusement ; elle ne connaissait presque personne à Paris. Elle n'avait pas eu, depuis que Vaudrçy s'était installé rue de la Chaussée-d'Antin, le temps de lier connaissance avec des femmes de députés, à l'Assemblée, la plupart demeurées en province, ou habitant Versailles par économie.

Le ministère lui avait évidemment amené des relations toutes faites, mais horriblement prévues, des visiteuses qui ressemblaient à des solliciteuses ou à des clientes. Ces réceptions officielles l'attristaient. C'était toujours la même conversation banale, écœurante de flatteries ou inquiétante de sous-entendus. On parlait d'interpellation prochaine ;' majorité du ministère, projets de loi ; les mêmes mots, lugubres comme des averses, tombaient avec la régularité des gouttes de pluie. Des jeunes filles mênies, élevées dans ce milieu de politiciens enragés, parlaient de dis* location de majorité, de rapports ou de scrutins, lomme des boutiquières parlent de leur métier.

La pauvre Adrienne mettait ses efforts à s'intéresser

2J0 MONSIKUR LE MINISTRE.

à ces choses. Puisque c'était l'existence même de son mari, ce devait être aussi la sienne. Elle avait rêvé pourtant une autre jeunesse, et par les claires journées de soleil, elle se disait qu'il faisait bon, là bas, sui les bords de l'Isère, dans sa chàre petite maison de province I

Elle ne laissait rien voir d'ailleurs de sa mélancolie. Elle savait qu'on lui reprochait déjà d'être un peu triste. Une femme de ministre devait savoir sourire. C'est ce que M™« Marsy lui répétait le plus souvent possible, lorsqu'elle venait place Beauvau. Cette femme, qui s'inquiétait à peine de son fils, le laissant grandir à la diable, déléguant toute sa maternité à la grand mère, était gaie, constamment gaie, après une vie traversée de hasards et un veuvage assez dramatique , disait-on. Elle essayait de devenir pour Adrienne une conseillère, une intime amie. Elle répétait souvent à M™« Gerson, qui la quittait fort peu, que M"» Vaudrey serait tout à fait charmante si elle avait du chic,

— Malheureusement elle est provinciale ; pas dans le mouvement. Elle sent toujours le Dauphiné! Et puis, — tout ce qu'il y a de plus drôle : — elle ne connaît rien à la politique !

— Elle ne s'en occupe seulement pas, disait, en /iant beaucoup, la jolie petite M°» Gerson.

Elle ne se souciait même point, au dire de ces dames, de remplir sans fausse note son rôle de femme de ministre. Ah ! si Sabine ou Blanche Gerson s'était trouvée dans la situation de cette petite bourgeoise de Grenoble! A la bonne heure! Paris eût vu ce que c'est qu'une république athénienne.

MONSIKUR LB MINISTRE. 24 1

Sabine Marsy étaî^ tout à fait savante. Elle donnait gentiment, sans en avoir Pair, à Adriennede petits conseils qui ressemblaient à des reproches, dissimulés sous une amabilité. M°»« Vaudrey, comme le faisait remarquer aussi M"' Gerson, aurait bjen pu, par exemple, en arrivant place Beauvau, étudier le Code du Cérémonial,

M°» Gerson était entrée, peu à peu , comme Mme Marsy, dans l'intimité d'Adrienne. Par genre, pour raconter ce qui se passait au ministère ; pour être sur la première liste des invitées, lorsque le ministre recevrait, donnerait un bal. Sabine Marsy, après avoir eu la manie d'être une artiste, patronné les peintres intransigeants et exposé au Salon, tenait à jouera Paris un personnage politique. M°>« Gerson, Blanche, comme l'appelait Sabine, avait aussi la même ambition, simplement par genre. Elle voulait paraître. Tout la tentait, l'attirait. Elle appartenait, corps et âme, à cette machine à multiple engrenage , brillante, tapageuse, leste, haletante comme une locomotive, qui s'appelle le chic. Le chic, mot indéfini, indéfinissable , variable et subtil comme un hygromètre à cheveu, tyrannie parisienne qui broie plus d'existences mondaines que le roi de Dahomey ne faisait devictimes aux jours de grandes fêtes. Tout pour Blanche, dans la vie la plus fouettée, la plus surexcitée, la plus nerveusement affolée, se réduisait à ces deux termes inévitables : ce qui était chic et ce qui n'était pas chic. Et non seulement la mode, le vêtement, le chapeau, les gants, le costume, l'étoffe le bijou, la robe qu'il fallait porter, maisle livre qu'iji fallait lire, la pièce qu'il fallait écouter, la partition

d'opérette qui devait traîner sur le pîano, le bonbon qu'il fallait offrir, Topinion qu^on devait avoît*, le tableau dont on devait parler, irrémédiablement tout à la fois était une question de chic.

M** Gerson eût préféré être compromise dans son honneur plutôt que d'être ridicule dans ses opinions et d'émetre un avis qui n'eût pas été chic. Il en résultait que toutes les conversations de cette femme, qui venait tr^s souvent voir M»« Vaudrey, étaient prévues ; qu'Adrienne pourrait connaître d'avance la pensée de Blanche sur tel ou tel fait, et que les idées pour M^* Gerson ne passaient que si elles étaient estampillées par le chic, comme une pièce, pour ne point paraître fausse, doit être estampillée k la Monnaie.

Blanche eût été navrée de n'être pas aperçue dans le salon du Président^ un )ourde grande réception à l'Elysée ; au ministère , un soir de comédie ; de ne pas être au premier rân^ des spectatrices, un jour d'interpellation ; de ne pas êire saluée du haut de la tribune par quelque ministre, le jour du Grand Prix ; de ne pas être la première au vernissage, la première aux répétitions générales un peu cAïc, la première partout. Frêle, mince, résistante comm< une Parisienne, elle traînait, de sa main de fin acier, son mari épuisé à travers les réceptions, les bals, les soiréesy les salons, parlant haut, jugeant tout, jasant, caquetant et pérorant, heureuse de monter, latêtedroitQ, le grand escalier d'un ministère, sentant une volupté à enfoncer dans la moquette officielle ses petits pieds^ comme si ses talons eussent été faits pour les tapis de TEtat ; toute fière lorsque

rhuissier jetait très haut, dans le brouhaha de la réception, ce npm qui voulait dire : le ménage à la mode, u ménage de toutes les fêtes :

— Monsieur et Madame Gerson I

Tandis que lui, le mari, fatigué, lassé, sorti la tête lourde de son bureau après avoir mangé en hâte, passé en hâte son habit et sa cravate blanche, montait hâtivement en voiture, hâtivement accompagnait sa femme, la quittait pour sommeiller à demi sur un fauteuil, en plein bal, se réveillait en hâte, revenait chez lui en hâte, se couchait en hâte, dormait en hâte, et se levait de même, traînant comme un boulet de bagne cette petite créature infatigable, elle souriait aux autres, séduisait les autres, valsait avec les autres, se parait pour les autres, et ne gardait pour lui que ses lassitudes, ses bâillements, ses pâleurs et ses migraines.

Et, pour ces deux forçats du chicy l'hiver passait ainsi, laborieux comme des mois de travaux forcés, et il était temps qu'ils allassent, lui et elle, Tété venu, respirer Tair de la mer ou prendre le soleil de la campagne pour revivifier un peu leurs corps blêmes, usés, décatis et « vannés », comme disait Sabine Marsy, lorsqu'elle se rappelait ses relations avec les peintres.

— Ah I que j'aime mieux mon ménage I songeait ^me Vaudrey.

Sabine et M"* Gerson étaient, avec les femmes des ministres, les femmes des chefs de bureau et les visiteuses obligées, les plus assidues auprès d'Adrienne, qu'elles trouvaient décidément province. Elle, stu-

péfaite, se sentait effrayée par ces Parisiennes tapageuses qui ressemblaient à des mécaniques toutes montées, parlottant comme des boîtes à musique chanteraient.

— Elles vous ennuient? lui dit, tout nettement, •un soir, Guy de Lissac, qui se sentait plein de pitié pour cette jeune femme pensive, plus jolie cent fois que la jolie M"* Gerson dont les journaux vantaient la beauté, cette femme de ministre, qui volontairement s'effaçait, timide, avec une sorte d'embarras sans gaucherie, tout à fait séduisant, surtout pour un boulevardier comme Guy.

— Elles ne m'ennuient pas, répondit Adrienne, elles me troublent.

— Ah ! elles sont dans le mouvement, comme on dit. Train express. Mais elles s'amusent tant qu'elles n'ont même pas le loisir de sourire. Quand la locomotive va trop vite, allez donc distinguer le paysage I ^

Adrienne sentait instinctivement chez ce sceptique une sorte de foi déguisée sous une ironie. L'esprit de Lissac lui plaisait. 11 l'étonnait un peu quelquefois, mais les railleries peut-être affectées du jeune homme la consolaient des fadeurs niaises des propos chaque jour entendus.

Par curiosité d'abord, puis par un sentiment de respect dévoué, Guy s'était pris à étudier cette délicate nature de sensitive, toute pleine d'amour pour Sulpice et qu'une impression de vague angoisse prenait quelquefois à la gorge, comme si le vide, un vide étouffant, eût été fait autour d'elle par quelque machine pneumatique.

Il lui semblait que ce vaste hôtel, peuplé de fantômes pourtant, était vierge de souvenirs, banal et vulgaire comme une maison meublée. Rien n^y avait laissé de trace que la poussière et les lézardes. Ces salons, autrefois bâtis pour le maréchal de Beauvau , ce; murailles qui avaient entendu jadis les sanglots de M"^ d^Houdetot devant les derniers soupirs de Saint- Lambert, paraissaient à Adrienne suinter Tennui, ^étouffant et Firrésistible cnivii, l'ennui solennel, officiel, absolu, Pennui dans le dccorum et Pisolement dans le pouvoir.

Elle maudissait sa solitude, se sentant comme perdue dans les salons de cet hôtel garni qui était le ministère et où elle traversait de grandes pièces froides, lugubres, avec leurs chaises rangées contre la muraille, symétriquement, et n'attendant évidemment personne : des chaises de parade,, vides d'occupants, et qui — les meubles d'habitude, les meubles de famille, ont des voix, semble-t-il — ne se parlaient pas entre elles. De vastes chambres désertes, où îes bibliothèques avaient, derrière leurs vitres, des r-ideaux verts constamment tirés, des bibliothèques sans livres, jamais ouvertes, lugubres comme des tombeaux vidés.

Oui, elle étouffait dans cet immense logis doré , tapissé de Gobelins, mais épouvantablement morne, et où rien, rien, pas un objet ne lui rappelait le délicieux home provincial , le logis de Grenoble , le jardin plein de lilas où elle allait parfois lire un livre, tandis que Sulpice travaillait, là-haut, courbé sur sa table chargée de papiers, devant sa fenêtre ouverte 1 Ahl les chères chambres de l'humble coin

«4^ HONSiKtm tu iciNisntA.

logis de province y les blettissements heureux dans le nid paisible ; et même, à ^arrivée à Paris, les bonnes journées heureuses dans Pappartement de la Chaussée-d^Antin, où Adrienne se sentait du moins chez elle, libre de venir, de penser, de parler haut sans avoir Timpression d'un regard constamment ouvert sur elle, d^oreilles toujours aux aguets dans un perpétuel espionnage de toutes ses actions, et une critique de toutes ses paroles.

Elle en venait à se demander si, pour Sulpice même, le bonheur n'eût pas été loin de cette vie qui était un esclavage, de cette fièvre politique qui, depuis quelque temps, visiblement le rendait pâle, nerveux, tout autre que jadis.

— Si tu ne m'aimais pas autant, lui disait-elle en souriant doucement, je croirais que tu ne m'aimes plus.

— Quelle folie ! tu n'as qu'une rivale, Adrienne...

— Ah ! je la connais bien. Mais elle te prend tout à moi. C'est la politique. Allons, sois glorieux, moi /e serai heureuse. Ou résignée, comme tu voudras. Je t'adore tant I Je te donnerais ma vie, je puis bien te donner mes journées d'ennui !

Elle essayait, dans ce milieu officiel, d'apporter ses habitudes d'ordre bourgeois et provincial qu'on lui avait honnêtement enseigné, quoiqu'elle fût riche. Elle troiivait que les dessertes de sa table disparaissaient effroyablement vite, qu'on emportait à la cuisine des plats à peine touchés, des bouteilles entamées. Elle voulut en faire la remarque. Le sourire un peu méprisant des domestiques lui répondit et lui &t honte.

^ Sans doute , M. Pichereau , le prédécesseur de M. Vaudrey, était ordonné, serré. Sa table était petite, mais rien d^étonnant à cela. M. Pichereau avait un mauvais estomac. A la bonne heure, les prédécesseurs de M. Pichereau! Ils avaient donné des dîners et des fêtes, ceux-là 1 II est vrai que c^étaient Pun un comte, l'autre un marquis. On retrouve toujours le gentilhomme partout.

Elle avait entendu, un soir, «n des domestiquées du ministère dire à un autre :

— Gomme si ce rfétait pas notre argent que les ministres mangent ! C'est l'argent des électeurs. Ils nous donnent des gages: nous leur donnons des appointements. Voilà.

Le domestique' était renvoyé sur Pheure. Mais ces propos revenaient parfois à la mémoire d'Adrienne jet lui donnaient Thorreur de cette valetaille qui Fentourait, la servait d'un air de déférence froide, sans attachement, comme des garçons d'hôtel ou des filles d'auberge qu'on devait quitter le lendemain, avec un pourboire.

Vaudrey s'apercevait beaucoup moins de ces petites piqûres quotidiennes. Il vivait dans une atmos^uère d'éloges continuels, de sollicitations dissimulées sous <ies compliments. Il eût pu à loisir, calculer mathématiquement combien d'angles peut former le corps humain assoupli par les courbettes. Tout le monde, dans son administration, demandait ou faisait demander quelque chose, ^avancements cette boulimie, était le rêve goulu de tout ce microcosme d'employés quémandant, intriguant, faisant ouvrir autour di;

248 KONSinm LB MINI8TU.

nouveau ministre comme des travaux de circonvallatioa autour dMne redoute.

Sulpice se sentait assiégé, visé par un tas d^ambitions avides. Les sous-chefs de service jetaient à la place de chefs les regards cuits dVnvie, d'affamés hypnotisés par l'étalage de Chevet. Les lettres de recommandation pleuvaient. Le ministre éprouvait comme une nausée sous cette averse de sollicitations et il essayait d'arrêter rondée,faisant appeler Warcolier, le sous-secrétaire d'Etat, et lui disant de répondre aux députés, aux sénateurs, à tout le monde : qu'il n*y avait pas de protection qui tînt, que l'ère de la faveur était finie ; qu'il n'entendait^ lui, Vaudrey, donner quoi que ce fût qu'au mérite. Au seul mérite. Vous entendez, monsieur Warcolîer?

Warcolier roulait de gros yeux, stupéfait, ptils,avec le sourire satisfait du bellâtre, après avoir passé sa main grasse sur ses longs favoris pendant, jaunes et striés de gris, le long de ses joues roses, il faisait observer doctoralemcnt que Monsieur le Ministre entrait là dans une voie qu'il neredoutaitpointentoute conscience de qualifier de funeste. Eh! bon Dieu t il fallait bien faire quelque chose pour ses amis !.. . L'avènement de Vaudrey au ministère de l'intérieur avait fait naître bien des espérances ; il fallait, de toute nécessité, les satisfaire. On ne pardonnerait pas à Vaudrey une telle déception.

— Quelle déception ? disait Sulpice. J'ai promis des réformes, je veux en faire. Mais on se moque bien de mes réformes et on me demande quoi ?... Des places!

— Dame! répondait Warcolier, tout à faif logique.

— i Soit. Mais il y a place et place. Je ne peux pour*

MONSISUlt Lft MINISTRE. ^49

tant pas mettre tout un personnel à la retraite pour le remplacer par un personnel nouveau. Et c'est ce qn^on voudrait simplement ! Il n^ a pas un député qui n^ait un candidat à me recommander!

— Ce qui est fort naturel, Monsieur le Ministre^ puisquMl n^ a pas un député qui ne soit candidat lui-même.

— Encore devrait-il être indépendant de ses électeurs ! Mais, en vérité, ce ne sont pas les droits de ceux qui les ont nommés que mes collègues défendent, ce sont leurs intérêts !

— Chacun pour soi, Monsieur le Ministre. Hier, pas plus tard qu^hier, un de mes électeurs, dont la femme vient d'accoucher, ne m^a-t-il pas écrit pour me demander une bonne nourrice ? C^est comme notre collègue Perraud (des Vosges). Un de ses électeurs Ta chargé de lui rapporter un parapluie à son prochain voyage Les électeurs prennent leurs députés pour des commissionnaires en marchandises.

— Et en bureaux de tabac ! Eh bien , je veux quUl y ait plus de moralité que cela dans TEtat. J^aime à donner, dit Vaudrey, mais je saurai refuser.

— Cela vous sera facile tant que vous serez populaire, solide au Parlement ; mais le jour où il sera , bien prouvé que tel ou tel autre ministre à venir peut être plus utile que vous aux intérêts personnels de chacun... Et il y en a de ces ministres à rhôrizon...

— Granet, oui, je sais ! Il promet plus de beurre que de pain, quitte à donner ensuite plus de croûtes sèches que de beurre frais. Moi, je ne veux tromper personne.

tSo noNsisim u Monfinp,

— A votre aise^ Monsieur le Ministrei à votre ais^»

répondait Warcolier, doucereux et railleur.

Sulpice n^aimait pas cet bomma. Un phraseur. I se sentait vaguement miné par ce Warcolier c^ui affectaiti en public, des rigidités de principes singulières, et qui, dans le privé, abandonnait tout à la faveur, pour se concilier des sympathies. Il suffisait que le ministre décourageât les ambitions brutalement gourmandes pour que le sous-secrétaire d'Eiat entretînt, d^un air important, avec des sourires fins et des silences qui signifiaient tout ce qu^on voulait, des espérances avidement malsaines. Ce petit travail 4e taupe autour de son cabinet, Vaudrey l'ignorait ; il ne savait pas que, de tous ses refusés, à lui, Sulpice, Warcolier se faisait des clients; mais il gardait contre ce républicain devenu fermement résolu depuis le triomphe de la République, une défiance éveillée. Au reste, qu'avait-il à craindre ? Le président du conseil, M. Collard (de Nantes) avait l'absolue confiance du chef de l'Etat et de la Chambre ; lui, était Tintime •>mi de Collard. La majorité du cabinet était compacte. Aucun point noir à l'horizon, accalmie parfaite. Vaudrey pouvait gouverner sans inquiétude, sans fièvre, et donner tous ses moments de liberté à cette femme dont le regard aigu, le sourire égaré, les battements de narines éperdus, les échevèlements de tresses blondes, les baisers, les affolements, les cris, la voix, le suivaient partour

Cette Marianne ! Comme il l'aimait? Et, de jour en jour, comme il en venait à l'aimer davantage, an insensé! Il lui semblait qu'il se trouvait tout à coup en face de la seule femme qui pût le comprendre et dans

MONSIEUR LB MINISTHB. sSl

le seul inonde où il pût vivre ; ses ignorances de petit bourgeois sensuel s^épanouissaient dans ce petit hôtel de courtisaoQ.

Sans doute il avait aimé; bien souvent une fois encore il avait cru aimer ; les pauvres grisettes disparue f auxquelles il faisait des vers, comme il leur eût chanté des chansons, autrefois, lui avaient pris un peu de son cœur. Il avait adoré profondément, peut-être aimait-il toujours, aussi vivement; aussi sincèrement (le malheureux !) celle* qui portait son nom. Il se rappelait, parfois, avec des larmes émues, les frémissements d'amour de tout son être devant cette jeune fille qui se donnait à lui tout entî^ra, 4^ toute aa foi, de toute sa confiance, de toute sa. çaodeur et de toutes ses pudeurs ignorantes, chastement craintives. Mais Tamour d'Adrienne était fade^ comparé àl'âcreté et au montant qu'avait cette femme, si cidorablement femme, dans Pexquisité de son luxe, le raffinement de son charme, la grâce bizarre de ses attitude, de son esprit, de cette causerie à bâtons rompua qui oaait tout, ralliait, caressait, commençai! par une moue pour finir par une drôlerie, et narguait la passion en l'exaspérant par des refus et des gouailleries qui se changeaient en lascivités éperdues.

Quaôd elle lui tendait la main^ cette ma]n petite, chargé© de bagues, paresseuse et douce, Vaudrey se sentait secoué par une commotion électrique, touché aux moelles. C^ homme de quarante ans éprouvait des enthousiasmes et des affolements de jouvenceau. Il lui semblait qus c^étaît la seule femme qu'il eue aimée, et en effet elle était la seule qu'il eût aimée ainsi, avec «« oublia de soi-même, ces eftusîofis de

252 aiCNSIECJR LE MINISTRE.

folie, ce sentiment éperdu d^un amour pour lequel il eût tout bravé et tout risqué.

Et quand il le lui disait, naïvement, elle avait une façon de répondre sur un ton dUnterrogation plein de doC l, où Ton sentait la caresse d^amour-propre de la femme et le doute volontairement affiné de la coquette, un oui interrogatif :

— Oui,?

Tout simplement.

Et dans ce ouf, il y avait pour Sulpice tout un monde de tendresses, d^excitations et de promesses ardentes.

Alors il Tattirait à lui : '

— Oui, oui, oui, oui! répétait-il ardent, en enfonçant sa tête entre Pépaule, sortie de la chemise brodée, et le cou de Marianne, ce cou parfumé et satiné qu^il couvrait de ses baisers précipités. .

Oui I Et il eût crié ce oui devant tous comme une bravade! Oui ! Et c^était sa joie, de se donner tout à Marianne et de lui redire que rien, rien au monde^ rien ne pouvait remplacer pour lui cette maîtresse qui lui faisait oublier tout : la politique, le foyer, Tambition qui avait été sa vie, Taffection d^Adrienne, qui avait été sa joie.

Grâce à la Dujarrier, Marianne avait payé la location de rhôtel, les domestiques, les dettes criardes. Claire Dujarrier avançait les cent mille francs que réclamait Mua Kayser et les faisait, en apparence — car en réalité elle les prenait dans sa caisse — prêter par cet Adolphe Gochard, son amant, qui n'avait pas un sou, et à qui Vaudrey signait, en bonne et due forme, an billet à trois mois c valeur reçue en esjpèces 9. La

Dujarrier retenait seulement vingt mille francs pour sa commission et n'en remettait que quatre-vingt mille à Marianne.

— Mais puisque le billet de Vaudrey à Gochard est de cent mille !

— T'es bête, ma fille ! Et si je perds le reste ? S'il ne payait pas ton ministre ?

— Comment voulez-vous ?

— On a vu plus fort que ça, ma petite

Ayant payé, donné son nom, signé ce billet, Vaudrey éprouvait la jouissance profonde des sensations brutales d'amour-propre de l'homme qui paie un belle créature et qui pourtant se croit aimé.

Dans les premiers temps, Sulpice n'allait rue Prony que dans la ;ournée,ou le soir, aprèsdîner, en sortant d'une réception ou du théâtre. Marianne Tattendait. Il arrivait furtif, fou de joie. Il restait là, dans la chambre close , Marianne toute fière du complet anéantissement de cette volonté d'un homme dans ses embrassements. Elle s'amusait parfois à l'appeler Votre Excellence^ à lui lire dans un livre qui traînait le cérémonial des audiences à demander à un ministre : ' v

— Si jamais je te demande une audience, sais-tu que je dois m'adresser au secrétariat? Ecoute ce livre, il est drôle : « Toilettes d'usage. L'étiquette pour la toilette n'est pas sévère, mais pourtantjl est de bo goût de se présenter vêtu comme pour une visite de cérémonie. Pour les femmes, il faut une toilette simple et des gants frais.

Elle riait, presque nue, entre les bras de Sulpice, lui répétant, les yeux dans les yeux :

— Une toilette simple I

— Ecoute encore, disait-elle en reprenant le livre. On se sert des termes Monseigneur et Votre Excel" lence en parlant à un ministre, de môme qu'en lui écrivant. En sortant du salon, vous faites encore une profonde révérence contre la porte... C'est drôle I Ahî que c'est drôle!... Alors on te respecte tant que ça? Ton Excellence!... Monseigneur!... Je serais forcée de te faire des révérences?... Tes lèvres, donne-moi tes lèvres. Monseigneur! Je t'adore !.,. Tu es mon ministre à moi ; mon ministre des finances, mon amant, mon tout I Je ne te respecte pas, va, mais je t'aime, je t'aime 1

Il se sentait des frissons jusque dans la racine des cheveux lorsqu'elle lui parlait ainsi. Il éprouvait des fureurs de joie à la serrer dans ses bras, des désespoirs vrais à la quitter. La quitter I La laisser là, sous cette lampe, seule, dans ce lit bas où il venait d'oublier qu'il y avait autre' chose au monde que ce logis chaud de parfums ! Il eût voulu passer à côté d'elle la nuit tout entière, ne se séparer qu'assouvi et comme accablé de caresses. Mais comment laisser Adrienne seule, là-bas, à l'hôtel? Quelque confiance que la jeune femme eût en lui, ignorante, crédule, incapable de soupçon, une nuit passée loin d'elle l'eût effrayée et avertie.

Il inventait bien des réceptions qui duraient tard, des séances de nuit qui le retenaient jusqu'à des leures avancées.

— On dirait, remarquait Adrienne, doucement, au I déjeuner, que les séances de nuit deviennent plus [fréquentes qu'autrefois 1

MONSIEUR LE MINISTRE. a))

. — Ne m'en parle pas, répondait Sulpicc. Pour aller en vacances plus vite, les députés mettent les bouchées doublés i

Adrienne n'ouvrait jamais VOfficiel, que Vaudrey consignait dans son bureau, personnel, prétendant que la vue d'un journal lui rappelait trop cette fatigante vie politique qui l'absorbait.

Un jour, pourtant, il permit qu'on apportât les journaux au salon, qu'on les laissât traîner dans la chambre de Madame. Il avait annoncé à Adrienne qu'il allait passer la journée en Picardie, à Guise ou à Vervins, où un député important l'avait invité à visiter son usine. Il partirait le matin, et ne pourrait revenir que le lendemain, vers midi.

— Comme c'est long ! disait Adrienne.

— Encore plus long pour moi que pour toi, puisque tu restes ici, chez nous I

— Oh I chez nous 1 II n'y à qu'un chez nous : la Chaussée-d'Antin, ou la maison de Grenoble, tu sais ! ' — Chère femme ! s'écriait Vaudrey en l'embrassant tendrement — sincèrement peut-être.

Et il partait. Il allait à Guise, revenait le soir et donnait ordre au Directeur de la Presse d'envoyer à tous les journaux, par l'Agence Havas, une dépêche ainsi conçue: « Hier, M. le ministre de Vintérieur a passé toute la journée à Guise, chez M, Delair député de V Aisne. Il a dîné et couché chez son hôte. Af. Vaudrey était de retour à Paris ce matin, à onze heures >

Alors, en riant, il montrait la nouvelle à Adrienne et disait :

— C'est étonnant I on ne peut faire un pas sans

que tout soit imprimé et appris aux populations tout de suite !

•:— Raconte-moi tout, répondait alors Adrienne, le couvant des yeux : Es-tu fatigué ? Tu as Pair pâle. Comment as-tu passé ja journée? Tu as parlé? T'at-on applaudi ?

C'était surtout par des baisers que Vaudrey répondait. Que dire à Adrienne? Kle savait bien que toutes ces réceptions se ressemblaient, avec leurs banalités officielles. M. Delair avait été fort aimable, mais le ministre avait dû subir bien des discours, bien des importuns.

— La journée m'a paru bien longue!

— Et à moi ! disait-elle.

Sulpice revenait bien de Guise, mais le dernier irain de la veille l'avait amené rue Prony, chez Marianne. Il avait donc trouvé le secret de rester à ses côtés, longuement, et le télégraphe, manœuvré par le directeur de la presse, lui permettait d'établir, de temps à autre, un alibi pour Adrienne. Il avait apporté à Marianne un gros bouquet de fleurs nouvelles cueillies dans le parc de Guise, pour M"»« Vaudrey, par les deux filles de M. Delair. Cela lui paraissait tout simple.

Marianne, qui l'attendait, mettait les fie^urs dans des vases du Japon et lui disait, en l'entourant de ses bras nus :

— A la bonne heure ! Tu as pensé à moi !... Vaudrey sortait, le lendemain, encore affolé de

ces embrassements. Parfois, il revenait seul, à pied, aspirant la fraîcheur vivifiante du matin dans les rougeurs d'aurore ou, prenant un fiacrCi las^ étendu

dans la voiture qui remportait vers le ministère et revivant ces heures qui ne dataient pas d^une heure, essayant de les ressaisir dans leur fuite pour leur demander encore leur séduction et leur joie, pour en exprimer , comme d'un beau fruit, toute la poésie capiteuse, toute la volupté et toute Pivresse.

Il fermait les yeux II revoyait Marianne^ les paupières closes sous ses baisers, et Podeur de Tespèce de tapis blond de ses cheveux déroulés sur Toreiiler de dentelle lui revenait. Il lui semblait qu'il était comme pénétré de son parfum. Les narines ouvertes, il aspirait Pair pour la sentir encore, la retrouver et la garder. Il lui passait, par tout le corps, des frissons éperdus au ressouvenir de ce beau corps abandonné, blanc sur la blancheur du lit, à la lueur de la lampe filtrant à travers Pabat-jour d'opale.

Puis il se disait qu'il fallait oublier, inventer quelque histoire pour Âdrienne. Alors il rouvrait les yeux et il tressaillait malgré lui, en voyant sur le trottoir, des deux côtés du fiacre qui le traînait lentement, des ouvriers, les mains dans les poches, le nez rouge, un mauvais foulard usé autour du cou et portant sous le bras le pain de la journée, ou encore, de leurs doigts gourdes d'onglée, tenant^ tout en marchant vers Pouvrage, quelque journal où ils lisaient le discours de «c M. le Ministre dePIntérieur i», ce magnifique discours prononcé non pas dans la séance de nuit, comme Sulpice allait le dire à Adrienne, mais avant-hier, en plein jour et où la majorité, fidèlement groupée autour de Vaudrey, avait acclamé cène phrase : « Moi, dont les heures sont toutes consa* cries à Vamélioration du sort du pauvre^ et qui puis

358 MONSIBW LE Md«a3KS

dire^ comme le poète j on me pardonnera ce mouve* ment de vanité:

Ce

que j'ote à jugs nuits, je l'ajoute 4 zaes jours ! •

^^ « A mm m ^

Et Sulpice entendait encore les Jbrayos qui Tac* cueillaient ! Il voyait ces mains dévouées, tendues viers lui, lorsqu^il était descendu de la tribune; il retrouvait son impression d^orgueU,et pourtant il se sentait mécontent de lui maintenant qu^il apercevait, lui cacliant les autres mains, les mains serviles des applan^ disseurs, cas mains rougies de froid d^n maçon qui tenaitson discours entre ses doigts pleins de calus^

Au ministère, se secouant comme pour oubliez, Sulpice rentrait, affairé, ennuyé^ et toujours, — éternellement, — comme postés à demeure dans uneanti^ cbambre de la place Beauvau, il retrouvait les inévitables solliciteurs, les frelons de ministères.

Vaudrey faisait alors recevoir ces agaçants personnages et d'autres encore, par Warcolier, qui ne demandait qu'à se fabriquer des créatures, à semer de la graine de clients. Guy de Lissac et Ramel signalaient même à la fois à Vaudrey les empressements que mettait Warcolier à caresser la popularité.

— Il ne t'est pas du tout dévoué, tu sais, ce Moiisieur qui préfère tous les gouvernements ! disait Guy.

— Il doit vous saper doucement! ajoutait Ramcl.

— J^en suis persuadé. Mais je suis tranquille :<j'al ma majorité ! Oh ! Hdèle, compacte *

— Souivent femme varie, munwuraît Ramel. Guy avait pour Vaudrey une autre inquiétude. Tl

devinait vaguement que Sulpice déiaissak an peu

MONSIEUR LB MINISTRB. 259

Adrienne. Affaires politiques, sans doute. Assurément Vaudrey aimait sa femme, qui Padoraît et qui était adorable. Mais visiblement il la -négligeait. Lissac les trouva, un jour, discutant en souriant, après déjeuner, une question dont les gazctiers parlaient beaucoup : le Divorce. A propos de rien, à propos d'un procès en séparation qu'Adrienne venait de lire dans la Galette des Tribunaux. Un mari adultère, un marchand de porcelaine de la rue Paradis, M. Vauthier, Tamant d'une chanteuse de cafés-concerts assez célèbre, nommée Léa Thibault. La femme avait demandé la séparation. Adrienne venait de lire les plaidoiries.

— Pauvre femme ! disait-elle. Elle a dû vraiment souffrir !

Sulpice ne répondait pas.

— Sais-tu que si cela m'arrivait, à moi, je ne te pardonnerais pas ?

— Tu es folle ! A quoi penses-tu là ?

— Oh ! c'est vrai, l'idée que tu pourrais toucher à une autre femme, l'embrasser comme tu m'embrasses, cela me donne plus que de la colère, de l'horreur et du dégoût. Je te le dis, je ne pardonnerais jamais!

— Qui te met ces billevesées en tête ? Allons, je ferai comme jadis, fit Vaudrey. Plus un seul journal n'entrera chez toi ! Quelle idée de lire la Galette des Tribunaux I

—C'est ce nom: Va«/A/er, parce qu'il ressemble un peu au tien, qui m'a attiré. Et puis ce titre si triste : Séparation de corps, — J'aimerais mieux le divorce > moi. Le divorce complet qui coupe un passé comme à coups de couteau 1

abO lAUN^SlKUK LF. MINISTRE.

— Mais quelle îdée ! répétait Sulpîce un peu Inquiet.

Vaudrey- était enchanté d'entendre annoncer Guy au milieu de cette discussion. On allait donc changer de conversation ! Mais Adrienne, très frappée par sa lecture, revenait au même sujet, avec une sorte d'entêtement, et Lissac se mettait à rire.

— Voilà une plaisanterie ! Parler du divorce entre vous I Ne craignez rien, Madame, ce n'est pas votre mari qui présentera jamais à la Chambre une loi en faveur du divorce !

— Qui sait ? répondait Sulpice. Je suis partisan du divorce, moi, oui, absolument !

— Et moi, disait Adrienne, je ne comprends pas qu'une femme puisse appartenir à deux hommes vivants !

- Tu raisonnes pour toi. Mais les malheureuses qui souffrent... etles malheureux... La loi actuelle, en somme, puisqu'elle admet la séparation, permet le divorce, mais pluscruel, plus déchirant, plus injuste. Un divorce sans liberté. Un divorce perpétuant la chaîne.

— Sulpîce a raison, Madame, et, tôt ou tard, on y viendra certainement à cet affreux divorce !

— Après tout, répliquait Adrienne , que m'importe ?

Et elle jetait au panier cette maudite Ga:(ette des Tribunaux avec son Affaire Vauthier contre Vauthier. — Nous ne sommes pas en cause, mon mari ni moi, il m'aime, je l'aime. Je suis sûre de tai comme il est sûr de moi. Il peut réclamer toutes

MONSIEUR LE MINISTRE. l6l

les lois possibles : ce n'est point par égolsme, car il n'en profitera pas.

— Jamais 1 dit alors Sulpice en riant , tout heureux d'échapper à Tinquiétude bizarre et comme magnétique d'Adrienne.

Mais il y avait quelque chose qui sonnait mal dans ce rire. Devant la confiance de sa femme, Sulpice éprouvait une petite cuisson de remords. Il songeait à Marianne. Sa passion croissait, décuplait, mais cette recrudescence même d'affolement lui faisait peur. Il avait hâte de se retrouver rue Prony. L'hôtel Beauvau lui pesait. Une prison de plus en plus. Avec ardeur il s'en échappait!

Oui, une prison pour lui, comme pour Adrienne ; une prison qu'il fuyait pour le boudoir de Marianne, pour les baisers et le rire d<'. Marianne, tandis que, doucement, furtivement, à la même heure, sa femme, la chère créature abandonnée, dédaignée, triste sans savoir la cause de sa tristesse, effarée dans le vide de cette grande demeure ministérielle, qui c sonnait creux », comme elle disait, prenait la voiture officielle que Vaudrey lui renvoyait de la Chambre, et se faisait conduire — où ? — elle seule le savait !

— Tu devrais faire beaucoup de visites, lui répétait le ministre. Cela te distrairait, et il faut avoir l'air de connaître beaucoup de monde!

Elle n'en faisait, avec joie, qu'une seule, donnait au cocher l'adresse de l'appartement de la Chausséed'Antin où elle avait passé, avec Sulpice, de longues années si heureuses, douces et paisibles, sous la lampe claire. Elle rentrait dans cet appartement déserté,

aod .«msiBim t.É vinistrb.

*froid comme un tombeaa, et dont elle faisait oùvdUr les volets par le concierge pour y voir pénétrer, avec .de la poussière dansante d^atomes, des rayons gais de soleil 1 Elle s^enfermait et restait là, heureaisé, consolée, s^asseyant dans le fauteuil où s^àsseyait Sulpice, le revoyant à sa table d^faabitude, devant son encrier, au milieu de ses livres, ses dms livres! Elle revivait la vie envolée. Elle xiisait: « Reviens ! » au rêve, â Thumble rêve enfin retrouvé. Elle parcourait ces chambres désertées où toixt lui rappelait une douce joie, là un sourire, ici un baiser de chaste et éternel amour. Ah I qu'il eût été facile pourtant de vivre là, tout seuls, heureux, toujours t

Le ministère 1 La puissance 1 La popularité i La gloire I Le pouvoir ! A quoi bon ?

Est-ce que cela valait une seule des heures bénies passées là, dans ce doux réduit où la joie eût été complète si Tépouse y eût entendu le rire clair ou le petit cri d'un enfant ?

Ce pauvre Sulpice ! Comme il s'épuisait, là-bas, à une tâche écrasante t II donnait sa santé et sa vie à la politique, tandis qu'ici il trouvait le calme, les caresses consolantes, l'assoupissement de toute fièvre. Il y avait encore, sur sa table de travail, des plumes, des livres feuilletés autrefois.

Adrienne sortait, les yeux rouges^ de ces espèces de pèlerinages à son bonheur. Elle remontait en voiture et de son haleine chauffait son mouchoir de batiste pour s'essuyer les paupières, afin que Sulpice ne vît pas qu'elle avait pleuré. Et^ dans le faubourg Saint-Honoré, lorsque sa voiture, bien connue^ passait devant les boutiques, il y avait des femmes de

merciers ou de libraires, des modistes, des filicites qui, envieuses, hochaient la tête et se disaient :

— La femme du ministre I... Ah ! elle a fait un beau rêve !... Elle est heureuse, celle-là !

Marianne était satisfaite. Ce n'était pas que son ambition fût complètement rassasiée ; mais après tout Sulpice , au lieu de Rosas , pouvait compter encore. Un ministre, fût-il temporaire, était un personnage. Du fond de la tourbe où elle s'agitait naguère , elle n'eût jamais osé rêver revanche si prompte.

Prompte, sans doute, mais non suffisante peutêtre. L'appétit venait avec le succès à cette affamée. Elle cherchait , puisque Vaudrey était à elle, les moyens de combiner quelque affaire qui lui donnât la fortune. Que pourrait-on demander à Sulpice, exiger de lui ? Elle se rappelait les légendes de marchés fantastiques, de fournitures énormes. Elle trouverait. Elle n'avait qu'à vouloir, puisqu'il se livrait, pieds et poings liés , comme un enfant. Elle le connaissait maintenant , avec toutes ses naïvetés , toutes ses faiblesses, car devant cette femme blasée , fatiguée de l'amour, Vaudrey se laissait, avec des franchises candides, aller aux confidences, ouvrant son cœur, se découvrant, poitrine ouverte, dans ce duel avec une femme : — duel d'intérêts qu'il prenait pour de la passion.

Elle l'avait étudié, d'abord, et classé bien vite :

— Un naïf I

Elle sentait gue, dans cet hôtel de la rue Proay, où elle n'était pas chez elle, mais où elle s'était installée comme en pays conquis, Sulpice avait des éblouissements. Il entrait là dans un monde nouveau en provincial, comme l'appelait- si souvent Granet.

L'oncle Kaysér venait assez souvent voir sa nièce. Lui, plus sévère, jetait sur les tapisseries et les bibelots de l'hôtel un long regard dédaigneux. De la pacotille, à son gre.

Du luxe de décadence. ^

— Ça manque d'austérité, ton installation I rabâchait-il à Marianne, tout en fumant sa pipe sur un divan, comme dans son atelier misérabte.

Puis, d'un ton dégagé, l'œil perdu au plafond, comme s'il suivait en l'air le vol d'une chimère :

— Dis donc, mais il fait bien les choses, {on ministre, saprelotte, si tout cela vient tlu ministère I

Marianne l'interrompait. Il n'avait pas à se mêler )e ce qui ne le regardait point. Et surtout, il devait se taire. Oubliait-il que Vaudrey était marié > La moindre indiscrétion...

— Oh I ne t'inquiète pas I interrompait le peintre. Moi } Muet comme une carpe I D'autant plus que ce D'est pas si glorieux, ton escapade L.. Car enfin, tu a^ déserté le foyer... C'est joli ici, un peu cocotte^ mais joli... Seulement c'est interlope, il faut bien nous Favouer . Ce n'est pas le foyer , avec sa dignité , sa sévérité, sa... ^ quelle heure vient-il ton ministre > Je voudrais lui parler I...

KONSIBDR LE MINISTRE. 205

— Lui faire de la morale ? demanda Marianne, regardant Tonde d^un air ironique.

— Pas du tout. Je suis censé ignorer.... Non, j^ai un projet de décoration unifornie pour toutes les mairies de Paris à lui proposer... Le Mariage moderne^ allégorie! ....La Loi imposant le Devoir ^ MmoMr. Quelque chose de bien, de senti, de moralisateur. Une peinture qui fasse penser, car la contemplation seule des œuvres élevées améliore les mœurs et les masses... Tu comprends ?

— Parfaitement. Une commande !

— Ah ! voilàun vilain mot, tiens ! Une commande ! Est-ce qu^on commande au véritable artiste ? Il obéit à son inspiration, il suit son idéal... Commande !... Une commande! Pouah !... Tu casserais les ailes à la foi, ma parole!... FifiUe, en as-tu encore de ton Kummel double zéro de Pautre jour ?

Marianne s'efforçait d^épargner à Sulpiceles sollicitations de Poncle. LUnfluence tout entière du ministre, elle la voulait garder pour elle-même.

Elle n'avait rien à craindre, d'ailleurs. Sulpice lui sippartenait aussi sûrement qu'elle le pensait. Comme tant d'autres qui ont vieilli sans vivre, Sulpice ne connaissait point la/emm^, et cette Marianne était dix fois femme , femme-enfant, femme-amie , femmecourtisane, femme-fille, et, chaque jour, chaque nuit, apparaissait à son amant renouvelée, inattendue, dans un rajeunissement de passion et de plaisir. Et tout en elle, jusqu^au cadre de sa beauté, jusqu'à ce logis qui sentait l'amour chaud de parfums, affolait Sulpice^ Derrière l'épaisseur de ces rideaux, dans le cabinet de toilette , capitonné comme un

t66 MONSIEUR LR MINISTRE

salon , où le tapis était fait pour les pieds nus j comme la chaise longue recouverte d'une soierie d'Orient pour les alanguissements et les repos, Sulpice regardait", contemplait la grande armoire à triple glace reflétant Timmense marbre de la toilette aux robinets d'argent, la cuvette d'argent où l'eau pure embaumait , opal^sée par les parfums, le gaz éclairant, sur la blancheur du marbre les brosses chiffrées, les trousses d'acier fin, l'écaillé blonde des peignes veinés de noir, la coquette super fluité des ciseaux ei des limes traînant, à côté des bibelots, des petits émaux cloisonnés, des netzkés d'ivoire japonais et, là, étendu, regardant Marianne qui allait et venait en lui souriant, les cheveux dénoués, parfois les épaules nues, Sulpice apercevait par Tentrebâillement d'une petite porte, au milieu d'une salle de bains à revêtement de carreaux bleus de Delfts, la baignoire où fumais comme une vapeur embaumée, parfumée de thym, l'eau qui allait envelopper d'un baiser tiède ce corps rose étalant sous ces lumières et dans cette clarté du gaz, la nudité de sa chair sous une chemise de surah transparente, soyeuse sur de la soie vivante.

Les reflets de ces épaules semblaient lactés, et Sulpice n'oubliait plus ces visions ardentes, qui le saivaient, collées à lui, enfoncées dans son regard et ses souvenirs, et ne le quittaient jamais, ni à la Chambre, ni dans le Conseil, ni même auprès d'Adrienne. — La jeune femme le voyant absorbé ne songeait guère à interrompre ses pensées, politiques sans doute, et lui, ruminait ses heures voluptueuses, revoyant éternellement cette rondeur

MONSIEUR LB MtNtSTRB. 267

juvénile des épaules, les inflexions de ce corps de femme, cette courbe ivoirine du cou et cette nuque penchée sur lui, blanche, avec des frisons échappés au retroussis superbe de la chevelure attachée haut par un peigne qui mordait dans cette masse blonde comme un tigre dans de la chair.

Il fallait que Vaudrey fût une intelligence active et deprime-sâut pour oublier soudain, parfois^ ces chau« des images, lorsque tout à coup il se trouvait obligé de monter à la tribune, au courant d^une discussion, ou de donner nettement son avis dans le Conseil des minisires. Il se multipliait, trouvant peut-être une excitation nouvelle, une sorte de coup de fouet nerveux dans cet amour qui le rajeunissait. A la Chambre, on ne l'avait jamais vu plus actif, plus remuant, un peu nerveux. Au ministère, il tenait décidément à se montrer, à prouver à ce phraseur de Warcolier qu'il savait agir. Le président du conseil, M. Collard (de Nantes), répétait parfois à Sulpice :

— Trop de zèle, mon cher ministre. Un homme politique doit être plus froid !

— Je serai plus froid quand je serai vieux ! répondait Sulpice en riant.

Il allait, de temps à autre, demander conseil à Ramel, comme il l'avait promis. Les petits boutiquiers et les blanchisseurs de la rue Boursault ne se doutaient guère, en voyant s'arrêter un coupé devant la por^e du vieux journaliste, qu'un ministre en descendait.

Sulpice éprouvait, dans le fracas de sa vie, dans cette existence fouettée et surchauffée, le besoin de causer avec son vieil ami. D'ailleurs, la rue Bour-

268 KONSIBUR LE MINISTRE.

sault était sur le chemin de la rue Prony. C'était souvent parce que Marianne n^était point chez elle, et en attendant qu'elle rentrât, que Sulpice allait causer avec Ramel.

— Eh bien, Ramel, êtes-vous content de moi?

— Coôiment ne le serais-je pas ? Vous êtes un honnête homme, fidèle et dévoué à vos idées. Ce n'est pas de vous que j'ai peur, c'est de votre entourage.

— Warcolier?

— De Warcolier et de bien d'autres, de ces importants qui me demandent — quand ils daignent me parler — d'un petit air de supériorité et presque de commisération, les imbéciles : « Eh bien, vous ne faites donc plus rien! Quand ferez-vous donc quelque chose ? » Comme si je n'avais pas fait trop de choses déjà, puisque je les ai faits !

Denis Ramel souriait dans sa moustache, et le ministre contemplait, avec une sorte de respect, ce combattant d'avant-garde et ce travailleur de la première heure qui n'avait pas eu son salaire, ei ne le réclamait point.

— Je voudrais, lui disait Vauthier, vous voir reprendre un journal pour répéter toutes ces vérités.

— Y pensez-vous ? Mais un journal qui dirait la vérité à tout le monde ne durerait pas six mois^ puisque personne ne l'achèterait !

Comme Sulpice allait s'éloigner, on sonna à la porte de Ramel.

-^ Ahl par quel hasard! Une visite I Je vou« demande pardon, mon cher Vaudrey.

Et Denis alla ouvrir.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années.

vêtu comme un ouvrier pauvre, le paletot râpé et le pantalon luisant aux genoux, qui entrait, tenant à la main son chapeau de feutre rond. Maigre, pâle, Pair fatigué, le teint noir, et la voix basse, affaiblie plutôt qu^enrouée. Il salua, d^un air timide, répétant par deux fois : « Je vous demande bien pardon » ; et il restait jdebout sur le seuil, sans avancer, sans sortir, Tattitude embarrassée, souriant dans sa barbe noire^ semée de poils blancs du sourire gauche des gens timides.

— Pardon... je vous dérange... je reviendrai. .

— Entrez donc, Garnier ! dit Ramel.

L'homme entra, saluant Vaudrey qu'il ne connaissait pas, et sur un signe de Denis, il prit place sur le rebord d'une chaise, s'asseyant à peine et tournant toujours son chapeau melon entre ses doigts maigres. Parfois, il portait sa main gauche à sa bouche pour arrêter, sur ses lèvres, une toux sèche qui montait dans sa gorge sinueuse, qu'on devinait dévorée par une laryngite.

— Vous demandez la vérité ?... Ecoutez un peu! Une minute seulement ! dit tout bas Ramel à l'oreille du ministre.

Et il se mit, sans nommer Sulpice, à interroger Garnier qui, peu à peu enhardi, causait, bavardait, de furtives petites couleurs rouges avivant maintenant les pommettes de ses joues.

— Eh bien, Garnier, et l'ouvrage ?... Oh! vous pouvez parler devant Monsieur, ça l'intéresse !

L'homme alors haussait les épaules, avec un triste sourire un peu amer, résigné pourtant, en fin de compte. Il confessait très doucement, sans plainte

270 MONSIEUR Lfe MINISTRE.

aucune, tout ce qu'il souffrait. Ça n'allait pas. Il paraît que c'était comme ça partout en Europe, c'est vrai. Mais enfin, ça ne donnait pas de l'ouvrage, à l'atelier. Le patron, un bon homme, ma foi, devenu vieux, avait cherché à vendre son atelier de serrurerie d'art. Il n'avait point trouvé d'acheteur. Alors il avait tout bonnement fermé boutique, étant trop malade pour continuer à bûcher, et les quatre ou cinq ouvriers qu'il occupait se trouvaient sur le pavé. Voilà. Heureusement que, lui, Garnîer, n'avait ni femme ni enfant. Rien que sa carcasse. On se tire toujours d'affaire. Mais les autres, qui avaient un ménage, des mioches ! Rousselet qui en avait cinq. Ça ne devait pas être gai à la maison. Il devrait y avoir des caisses de secours, de crédit, il ne savait pas quoi, mais quelque chose pour empêcher ces misères-là, des vraies misères et très tristes, puisqu'on ne les méritait pas !

— Vous vous occupez de politique ? demanda Vaudrey, curieux, devinant une intelligence ferme et vive chez cet homme usé, abattu, dont la toux coupait parfois les paroles.

Garnier regarda Ramel avant de répondre, puis doucement :

— Oh ! plus maintenant I C'est fini. Je vote comme tout le monde, mais je laisse passer les autres. J'ai eu mon compte.

Il avait dit cela d'un ton bas, sans rancune, mais comme plein de ressouvenîrs navrés.

— C'est pourtant drôle, tout de même, ajouta l'ouvrier, de voir que plus ça change, les choses, plus ça •c ressemble. Au lieu de s'occuper de slnterpeller-là^

bas, et de renverser ou de consolider des ministères, est-ce qu'ils ne feraient pas mieux de s'occuper un peu de ceux qui crèvent la faim, car il y en a, faut bien 3e Tavouer, il n'en manque pas ? Qu'est-ce que ça me fait à moi que Pichereau ou Vaudrey soit ministre, du moment que je ne sais pas où j'irai coucher quand j'aurai mangé mes économies et si le boulanger me fera crédit maintenant que je n'ai plus d'atelier !

Ramel, au nom de Vaudrey , avait voulu faire un signe à cet homme, mais brusquement, Sulpice venait de prendre la main de son vieil ami. la serrant comme pour le prier de laisser tout dire. C'était une voix qu'il rfentendaît pas tous les jours, cette voix entrecoupée de toux du travailleur.

— Notez bien qu'on n'est pas un tapageur, ni un trouble-fête, n'est-ce pas. Monsieur Ramel ? J'ai toujours été content de mon sort, moi... On a des commandes, on les exécute, onest satisfait.Tout va bien... Ma politique à présent, c'est mon ouvrage; lorsque je me serai fait casser les reins pour amener des journalistes au pouvoir — je vous demande pardon, Monsieur Ramel, vous savez bien que c'est pas pour vous que je dis ça — je n'en serai pas plus gras, je suppose. Seulement je voudrais bien vivoter tout simplement, si ça se peut. Vous ne pourriez pas me trouver une place. Monsieur Ramel ? Je ferais de tout, des gros ouvrages, s'il le fallait, des écritures, si on voulait. J'aîmei\ais autant çà, les écritures, quoique ça ne soit pas ma partie,parce que, voilà, le feu de la forge, le charbon,la chaleur, ça me prend là maintenant (il se tou* chait le cou!), ça me cuit, ça m'étrangje et ça m^ avance trop... Il est vrai que pour ce que je fais au monde 1

Vaudrey se sentait remué jusqu^aux os par cette voix dolente et musicale de phthisique et cette misère vraie, cette pauvreté sans phrases, cette revendication du labeur. Tout ce qui s^agi tait là-baSy comme disait Garnier, dans ces commissions et sous-commissions, à la tribune et dans les couloirs, de discussions, de compétitions, de questions de personnes masquées sous les apparences de questions générales, lui paraissait subitement petit et vain, étroit et égoïste, à côté delà redoutable question du pain que posait là, très doucement, cet homme du peuple, qui n^était pas le révolté des jours d'orage, mais le frère disgracié, l'éternel Lazare disant, sans menace, simplement, tristement : « Et moi ? »

Il aurait voulu, sans se nommer, donner quelque chose à ce souîBFrant, lui promettre une place. Il n'osait ni offrir, ni dire son nom. L'homme eût refusé un secours et le ministre, dans tout ce personnel d'employés tourbillonnant, inutiles souvent, autour dn ministère, n'avait pas un emploi adonner,' un seul, à cet ouvrier, la poitrine brûlée, la gorge prise.

— Je reviendrai et nous causerons de lui, dit-il, en se levant, à Ramel, et en désignant Garnier d'un signe de tête. — Ne lui apprenez pas qui je suis. Ma parole, j'aurais honte !... Pauvre diable!

— Multipliez ça par trois ou quatre cent mille et faites de la politique ! dit Ramel.

Vaudrey salua l'ouvrier qui lui rendit , en se redressant très vite, ce salut, avec un empressement timide, et le ministre descendit rapidement les escaliers du petit logis, sautant dans sa voiture avec une hâte de partir.

Il emportait de là, très sincèrement, comme un remords, et il avait encore dans Toreille cette pauvre voix de poitrinaire disant :

— Qu^est-ce que ça me fait, à moi qui souffre^ que Pichereau ou Vaudrey soit ministre ?

En arrivant à la place Beauvau , il trouva une dépêche qui le mandait à PElysée, sur-le-champ.

On lui apprit, au Palais, une nouvelle qui le surprit comme un coup de foudre. M. Collard (de Nantes) venait d'être frappé, dans un couloir du ministère, d'une attaque d'apoplexie. Le Président du Conseil était mort, et c'était sur lui, Vaudrey, que le chef de l'Etat avait jeté les yeux pour occuper la haute situation qui appartenait encore deux heures au paravant à M. Collard !

Président du Conseil ! Lui , Vaudrey I Chef du ministère ! Le premier, dans son pays, après le chef suprême 1 L'étonnement joyeux que lui causait une telle proposition ne lui laissait pas une liberté d'esprit assez profonde pour s'attendrir sur la perte de Collard (de Nantes). Sulpice n'avait d'ailleurs jamais profondément aimé, quoiqu'il l'eût beaucoup fré quenté — affection politique — cet avocat un peu sévère, apportant au Conseil des opinions d'autrefois et des idées toutes faites. L'offre du Président lui prouvait que sa popularité, à lui, et son influence sur le Parlement n'avaient fait que grandir depuis sa récente entrée aux affaires. Il allait donc pouvoir affirmer mieux encore sa personnalité ! Comme on allait être glorieux à Grenoble I Et quelle grimace ferait Granet !

Sulpice avait hâte d'annoncer à Adrienne cette nouvelle qui ne deviendrait officielle qu'après les funé-

^74 MONSIEUR LE mNISTRE

railles de CoUard. Il rentra, presque triomphant, â ïhôtel Beauvau.. Une pensée seule, une image sombre attristait sa joie : non pas le souvenir de Collard, mais celui de Thomme rencontré chez Ramel et qui, lorsque VOfficiel aurait parlé, hausserait encore les épaules et dirait, ironiquement :

— Ehl bien! Après?

Il eut à peine jeté àToreille d'Adrienne ces mots : € — Président du Conseil I Je suis Président du Conseil I » — que, sans s'étonner du pâle sourire presque indifférent de la jeune femme, il se dit, tout à coup, qu'une visite personnelle au ministère de la justice où CoUard était mort, était strictement obligatoire.

Il se fit conduire place Vendôme, lestement.

Des équipages amenaient, à toute minute, devant rhôtel du ministère, des hommes, à Taspect grave, décorés de rosettes rouges, qui entraient en prenant des airs de circonstance, et, silencieusement, inscrivaient leurs noms sur un registre en se passant la plume les uns aux autres, comme on se passe le goupillon, à réglise. Tous s'écartèrent en apercevant Vaudrey. Il lui sembla qu'ils devinaient instinctivement que, Collard disparu, c'était lui qui devenait l'homme de la situation, l'homme nécessaire, le Président du Conseil désigné d'avance,lc chef du Ministère à venir !

— Pauvre Collard ! songeait Sulpice en inscrivant son nomsur le registre. On ne pourra pas dire : le Ministère Collard, Mais ce serait beau, si l'histoire disait, un jour: \t Ministère Vaudrey I

Il rentra à l'hôtel Beauvau tout gonflé de cette idée. Dans l'antichambre, il y avait^ plus nombreux que

MONSIEUR LE MINISTBB. ^ji

d^habitude, des solliciteurs qui attendaient. En apercevant Vaudrey, Pun d'eux se leva,* courant à lui, et, jsans que Sûlpice s'arrêtât, lui disait très vite :

— Ah ! Monsieur le Ministre !... Quel malheur!... M. CoUard !.,. S'il n'y avait pas, pour le remplacer, des hommes éminents, comme Votre Excellence !...

Vaudrey saluait, sans répondre.

— Comment s'appelle donc ce monsieur ? dit-il^ une fois entré dans son cabinet, à Thuissier qui l'avait suivi, je le retrouve toujours et je ne le reconnais

jamais !

— Lui , Monsieur le Ministre ? Mais c'est

Monsieur Eugène !

— Ah ! très bien!... C'est juste!... Inamovible, M. Eugène!

Warcolier ouvrait, tout justement, la porte, l'air maussade plutôt qu'attristé, et tenant à la main une lettre qu'il froissait, tout en faisant à Vaudrey nombre de phrases à grandes périodes sur la mort brutale, inattendue, soudaine, inopinée, foudroyante (il ne choisissait pas les épithètes, il les laissait couler comme d'un tonneau débondé) sur le trépas dramatique de CoUard (de Nantes). De temps à autre, tandis qu'il parlait, Warcolier jetait involontairement sur le papier qu'il tordait entre ses doigts un coup d'oeil colère, si bien que Vaudrey, à la fin, un peu intrigué, lui: demanda ce que c'était que cette lettre.

— Ne m'en parlez pas! dit le gros homme. Un imbécile !

— Quel imbécile ?

— Un imbécile que j'aurai reçu médiocrement bien.

2yb MONSIEUR LE MINISTRE.

Tautre matin,... moi qui me donne pourtant la peine d^être assez aimable 1

— Et ce n^est pas une sinécure!... Eh bien, l'imbécile en question ?

— Est sorti, furieux sans doute, de la réception que je lui avais faite.., et..., à moi, à moi, sous-secrétaire d'Etat, voici la lettre qu'il écrit, qu'il ose écrire ! Tenez, Monsieur le Ministre, écoutez ! A-t-on jamais vu pareille sottise ! « Monsieur le secrétaire cfEtat^ vous aves[ sous vos ordres un sous-secrétaire d^Etat fort mal élevé et qui vous fera beaucoup d^en" nemiSy je vous en préviens. Comme vous êtes son supérieur direct, je me permets de vous signaler sa conduite*... etc., etc.... » Vous riez ? dit Warcolier en voyant le sourire de Vaudrey s'épanouir sous sa barbe blonde.

— Oui, c'est si drôle !... Votre correspondant ignore évidemment qu'il n'y a que des sous-secrétaires d'Etat dans l'administration!... A moins que ce naïf ne soit tout bonnement un insolent !

— Si je le croyais 1 dit Warcolier, furieux. Non, mais, c'est vrai, fit-il avec une étonnante candeur, un épanouissement complet de son égoïsme satisfait, il y a un tas de gens qui demandent tout et qui ne sont bons à rien !... Des mécontents!... Je voudrais bien savoir pourquoi ils sont mécontents !... Qu'est-ce qu'ils rêvent donc ? Qu'est ce-qu'ils veulent? Je me le demande depuis que je suis au pouvoir : qu'est-ce qu'ils veulent? Est-ceque le ministère actuel ne comble pas les vœux de la majorité ? ... C^est comme ces journalistes avec leurs articles hargneux!... Ils piaillent, ilsgouaillenti... Ce qu'ils impriment est

MONSIEUR LE MINISTEB. 277

dégoûtant ! Nous avons réclamé la liberté, soit, mais non pas la licence !

Et tandis que Warcolier, tout plein de lui-même, la tête haute, le geste tribunitien, parlait comme devant deux mille personnes , Sulpice Vaudrey revoyait,encore triste, malade, la figure noire et creuse et les oreilles transparentes de ce Garnier qu^il avait coudoyé chez Ramel, spectre des dolents, antithèse navrante de ce satisfait.

Il avait hâte de se retrouver avec Adrienne, et surtout avec Marianne. Que lui dirait sa maîtresse lorsqu'elle apprendrait son avènement à la présidence du Conseil?

Adrienne avait décidément reçu la nouvelle assez froidement.

— Situ es heureux I... avait-elle dit, tout simplement, avec un soupir.

C'était le même mot, qu'elle répondait lorsque son

mari était venu, au moment de la formation du

« cabinet Collard », lui crier : — Je suis ministre !

Une impassible, cette Adrienne.

Sulpice commençait même, en vérité, à la trouver

trop indifférente aux choses sérieuses de sa vie.

Les douces joies de l'intimité, d'ailleurs escomptées

maintenant, ne devaient pas faire oublier à la femme

les triomphes publics du mari. Instinctivement,

comparant à cette petite blonde douce, résignée et

pensive, cette Marianne, aux cheveux et aux ardeurs

fauves, qu'il adorait plus violemment chaque jour,

Vaudrey se disait qu'un homme de sa situation, de son

ambition, de sa valeur, eût été bien vaillamment servi

et comme doublé dans sa puissance et son succès

aji MONSIEUR LE MINI91KB.

par une créature aussi intelligemment vaillante, aussi énergique et étonnante que M^^ Kayser.

Il avait encore devant les yeux le sourire d'indéfinissable supériorité avec lequel, un soir, au théâtre, il avait senti que sa maîtresse regardait sa femme. Le lendemain, Marianne, avec une grâce exquise, fine comme une aiguille empoisonnée, —lui avait dit :

— Savez vous, mon cher, que M"* Vaudrey est charmante ?

Il s'était senti devenir tout rouge sous ces paroles jetées à brûle-pourpoint, puis ses joues étaient devenues froides. Jamais, jusqu'alors, M^^ Kayser n'avait prononcé le nom d'Adrienne.

— Vous aimez les blondes, je vois I dit Marianne. J'ai presque envie d'être jalouse !

— Voulez-vous me faire grand plaisir ? interrompit alors Sulpice. Ne parlons jamais d'elle. Parlons de

nous !

— Oui, continuait d'un petit ton de protection perfide Marianne, comme si elle n'avait pas entendu, certainement, elle est charmante I Un peu... un peu bourgeoise... Mais charmante! Certainement charmante 1

Elle savait bien, connaissant Vaudrey, quelle lame aiguë elle lui enfonçait, tout droit. Un peu bourgeoise l Ce verdict rendu, en souriant, par la Parisienne, hantait maintenant Sulpice irrité contre luimême et cherchant dans sa femme , cette chère créature qu'il avait tant aimée, qu'il aimait encore, des raisons pour s'expliquer, excuser à ses propres yeux, sa passion et son adultère.

— - Bah I se disait*!!. Est-ce que c'est un adultère.

ça ? Il n'y a d^adultère que pour la femme ! L'adultère du mari se nomme caprice, aventure, besoin ou folie des sens. La femme seule est adultère.

Quelle faute commettait-il, franchement ?Adrienne était-elle moins aimée ? Il eût donné sa vie pour elle. Il la comblait de cadeaux, inventait des surprises qui la trouvaient indifférente, et lui faisaient dire simplement d^un ton dolent :

— Que tu es bon, mon ami 1

Il ne ruinait ni elle, ni ses enfants. Ah I sMl avait eu des enfants ! Pourquoi Adrienne n^avait-elle pas d^nfants ? Une femme doit être mère l C^est la maternité qui, dans le mariage, légitime Pabandon que rhomme fait de sa liberté et la femme de sa pudeur.

Mère! Et Marianne était-elle mère?

Non, mais Marianne était Marianne. Marianne n^était pas née pour le foyer et le berceau. Ses flancs de statue insolemment belle ne voulaient que les spasmes du plaisir tt non les déchirements de la maternité. Adrienne, au contraire, était l'épouse, et réponse sans enfant prenait bien vite un autre nom : Tamie ! Non, il ne lui dérobait rien, à Adrienne, rien de son affection, ni de sa fortune. L^argent gâché rue Prony, c^étaît Vaudrey qui le gagnait; c^était aussi les vieilles économies des braves gens de Saint- Laurentdu Pont, les parents, les vieuXj qu'il jetait — comme à la fonte, — au creuset de l'hôtel de la fille.

Adrienne n'ayant pas un désii qui ne fût exaucé, confiante d'ailleurs et assoupie dans sa quiétude, Sulpicè ne ressentait donc aucun remords. Il ne se demandait point si sa passion pour Marianne devait

durer. Il se jetait sur cet amour comme sur une proie; ce n'était plus seulement le désir maintenant qui raccrochait à cette femme, c'était Padmiration qu'il éprouvait pour ces hardiesses d'esprit, ces originalités de jugements, ces mots échevelés, cette verve d'enfer qu'avait Marianne, ce piment et ce montant qui l'étonnaient et l'entraînaient...

Quelle conseillère et quelle ajliée, qu'une telle femine I

A la bonne heure ! Lorsque Vaudrey lui annonça qu'il allait être premier ministre, présider le Conseil, donner sa mesure — c'était son mot d'ordre éternel — Marianne comprit tout de suite quelle situation nouvelle, quel grandissement d'influence une telle fortune lui donnait sur le pays.

Il vit avec plaisir quelque chose comme une flamme joyeuse passer dans les yeux gris de M"* Kayser.

Elle aussi se disait sans doute qu'il fallait profiter de l'heure, accrocher l'occasion et prendre!

— Alors, c'est officiel ? demanda-t-elle.

— Pas encore. Mais c'est certain!

Que pouvait bien espérer Marianne ? Elle n'avait, encore une fois, point de but bien défini, mais elle guettait- l'occasion et, puisque la puissance de Vaudrey augmentait, eh bien, elle en profiterait. Claire Dujarrier, qui l'avait déjà bien servie, pouvait de nouveau lui être utile, lui donner un bon avis. On verrait.

— Etes-vous curieuse d'assister à l'enterrement de CoUard ? demanda Vaudrey à Marianne.

Elle se mit à rire.

— Eh ! que voulez-vous que cela me fasse ?

MONSIEUR %V MINISTRB. 28 1

— Ce sera fort beau. Toutes les autorités, les magistrats, rinstitut, la garnison de Paris !

— Alors, ça vous semble drôle de voir défiler des soldats ? Moi je ne suis pas curieuse ! — Vous me raconterez tout, ça me suffira !

Vaudrey marchait en tête du cortège qui conduisait, à travers la place Vendôme et la rue de la Paix, noire de monde, le convoi de Collard (de Nantes] à la Madeleine. Des troupes de ligne, en grande tenue, formaient la haie. On entendait, de temps à autre, des roulements sourds de tambours voilés de crêpes. Le char mortuaire était immense, avec des monceaux de couronnes. Tout en suivant^ tête baissée, le convoi de son collègue, presque son ami, — mais, baht des amitiésde commissions et de sous-commissions ! — Sulpice était assez artiste pour c(ue l'antithèse de ce déploiement de pompe officielle couronnantla vie assez obscure de Tavocat nantais le frappât un peu. Il revoyait toujours, invinciblement, comme hanté par cette apparition du Pauvre devant Don Juan, le visage maigre deGarnieret les moustaches blanches de Ramel. Qui des deux avait le mieux servi sa cause, Ramel vaincu ou Collard (de Nantes) mourant en plein triomphe ?

Il y songea pendant toute la cérémonie. Il y pensait tandis que les orgues de Téglise jouaient, que les flammes vertes dansaient sur les brûle-parfums, et que, de temps à autre, sur les dalles résonnaient les crosses des soldats entourant le catafalque et à qui, d'une voix claire, un officier commandait.

A la sortie de la cérémonie, Granet, caressant ses moustaches cirées, vint à Sulpice et lui dit, avec une expression dUronie : i

s8a xomisuR <.e MmnntH.

-^ Savez-vous qn^il est question d^éle^er une statue à Collard ?

— Vraiment ?

— Oui, parce qu'on trouve quUl a donné un grand exemple !

Lequel?

— C'est un des rares ministres xjui soient morts au ministère! Imitez-le, mon cher ministre..., le plus tard possible 1

Sulpice essaya de rire de la plaisanterie de Granet. Ce narquois lui déplaisait décidément ; mais il n'y avait pas â se fâcher, c'était de la plaisanterie diplomatique, tout à fait polie.

• Avant de rentrer au ministère, Vaudrey se fit conduire rue Prony. Jean, le domestique lui répondit que Madame était- sortie ; elle avait besoin de passer chez son oncle. Après tout, Sulpice trouvait la chose toute simple ; mais il tenait à voir Marianne et se fit conduire à l'atelier du peintre. L'oncle Kayser vint ouvrir, ébloui d'apercevoir chez lui le ministre, mais en même temps l'air un peu inquiet et toussant très haut, comme étranglé d'émotion, ou peut être pour avertir quelqu'un.

— M"« Kayser est chez vous ? demanda Sulpice.

— Oui... Ah! c'est drôle!... Le hasard veut juste* ment qu'un de nos amis... un amateur de tableaux...

Vaudrey avait déjà poussé la porte de l'atelier et il aperçut assis près de Marianne et tenant son chapeau à la main, un homme jeune, le teint pâle et la barbe rousse , que M"* Kayser , se levant très vite sans paraître surprise, lui présenta vive* ment :

HONSIEim LE MINISTRE. 283

— Monsieur José de Rosas I

Elle avait mis, dans la simple façon dont elle pro* nonçait ce nom, une telle expression victorieuse, un si vif éclat de fanfare, que Vaudrey, brusquement, se sentit blessé, mordu au cœur.

Il se rappelait tout ce que Marianne lui avait dit de cet homme

Il salua Rosas avec une politesse un peu froide, et au ton dont se mk à lui parler Marianne, il comprit tout de suite que, devant ^Espagnol, elle avait un intérêt quelconque à ne rien laisser deviner. Elle appuyait plus que de raison sur le titre qu'elle lui donnait, en le répétant un peu trop souvent : « Monsieur le Ministre,.. » Elle avait des façons singulières de détourner les regards lorsque Vaudrey cherchait ses yeux, des manières d'éviter avec Sulpice une conversation suivie. Au contraire, elle s'adressait complaisamment à Rosas, lui demandait ce qu'il avait fait à Londres, ce qu'il était devenu, ce qu'il rapportait de nouveau.

— Rien, dit José avec une expression singulière qui déplut à Vaudrey. La persuasion qu'on ne vit décidément qu'à Paris auprès de certains êtres qu'on essaie vainement de fuir et vers qui on revient toujours... en dépit de- soi-même, parfois.

Vaudrey remarquait l'expression de triomphe presque hautain qui allumait les yeux de Marianne. Il saisissait vaguement, dans cette banalité dite par Rosas, un aveu détourné. La voix de l'Espagnol treniblait légèrement tandis qu'il parlait.

Marianne écoutait avec un sourire.

-^ Vous avez fait un nouveau voyage, Monsieur)

demanda Sulpice, embarrassé de la contenance à prendre.

— Oh ! une simple absence ! Une visite à Londres!...

— Il y a longtemps que vous êtes de retour ?

— Depuis ce matin !

Et sa première sortie avait été pour le logis de Simon Kayser, chez qui peut-être il espérait rencontrer Marianne. Et la preuve...

Instinctivement, Vaudrey se disait que c'était se précipiter bien vite chez Toncle Kayser. Cet homme faisait sa première visite non à Fatelier du peintre, mais en réalité à cette femme qui, — Sulpice entendait encore Marianne lui conter cela, — n'avait pas voulu être sa maîtresse. Il y avait là quelque chose de bizarre. Eh ! parbleu ! c'était peut-être M. Rosas qui avait envoyé chercher Marianne.

Elle donnait bien à entendre que le hasard seul les réunissait ici, mais Sulpice doutait, inquiet et colère.

Il avait presque envie d'affirmer, ne fût-ce que par un mot, la prise de possession, la conquête de cette femme, qu'il sentait que Rosas venait lui disputer.

Elle devinait tout, interrompait Sulpice avant même qu'il n'eût parlé et, avec une sorte de respect factice, étalait devant Rosas l'amitié, que voulait bien lui porter Monsieur le Ministre et dont elle était fière.

— A propos, mon cher ministre, votre nominatios de président du conseil ?

MONSIEUR LB MINISTRE. aSf

Vaudrey fronçait les sourcils.

— C'est juste, je vous demande pardon, je trahis là un secret d'Etat. M. de Rosas n'en abusera point. N'est-ce pas, Monsieur le duc ?

Rosas s'inclinait. Vaudrey se sentait devenir impatient.

— Madame Vaudrey, reprit Marianne, devra être enchantée de cette nomination, Monsieur le Ministre?

Elle souriait à Sulpice, très étonné d'entendre là le nom d'Adrien ne ; puis, se tournant vers Rosas, elle faisait, avec beaucoup de charme, une peinture quasi-idyllique de l'afifection qu'avait t Monsieur le Ministre » pour M"* Vaudrey. Un ménage modèle. Rien d'étonnant à cela d'ailleurs. « Monsieur le Ministre » était si aimable — oui, vraiment aimable, sans flatterie , — et Madame Vaudrey si charmante !

Très nerveux, et devenu pâle légèrement, Sulpice cherchait le mot de l'énigme. Il se demandait à quoi pensait Marianne, ce qu'elle entendait dire, ou dissimuler.

M. de Rosas restait immobile sur sa chaise, très froid, l'œil sans éclat, ne disant pas un mot.

Il semblait attendre l'occasion de sortir de l'atelier et, depuis que Vaudrey était entré, il n'avait laissé tomber que quelques brèves paroles, très correctes.

Marianne, souriante, heureuse, avec des rayonnements dans le regard, questionnait Vaudrey, tâchait de donner à cette entrevue inattendue des deux hommes un aliment de causerie. La foule était-elle grande aux funérailles de CoUard ? Qui avait chanté à la cérénaonie? Vaudrey répondait rapidement à ces

questions, en homme que d^autres pensées absorbent.

Au bout d^un moment, M. de Rosas se leva, saluant Marianne avec sa correction de gentleman.

— Vous partez, mon cher duc ?

— Oui, je vous ai revue. Vous allez bien, je suis satisfait.

— Au moins, vous reviendrez ? Mon oncle a des compositions nouvelles à vous offrir.

— Oh ! de grandes idées, commençait Kayser. Des choses qui feraient de fameuses fresques !... Pour un palais... ou pour le Panthéon !... au choix !

Il avait tour à tour regardé le duc et Vaudrey.

Rosas saluait le ministre et se retirait, sans répondre, suivi par Kayser et par Marianne qui, dès le seuil du salon, lui saisit la main, la serra nerveusement dans sa main douce et lui dit très vite :

— Vous reviendrez, je vous en conjure! Ah ! c'est trop méchant, c^est trop mal d'avoir fui I Vous reviendrez!

Elle suppliait et ordonnait à la fois. Rosas ne répondit pas, mais elle sentit, au tressaillement de sa main qui serrait la sienne, à l'éclair vif du regard, qu'elle le reverrait maintenant. Et puisqu'il était revenu à Paris, seul, las d'être loin d'elle peut-être, puîsquMl accourait après avoir voulu s'affranchir, est-ce qu'il n'était pats repris tout entier, cette fois ?

Tout cela fut dit, dans une pression de doigts, dans un regard, dans un souffle.

Rosas s'éloignait rapidement , comme éperdu. Marianne, quifit à l'oncle Kayser signe de s^éloigner^ Bcparot àmù% VMtH&r^ très troide.

liUNSIËUR LE MINISTRB. 287

Vaudrey s^était levé du divan, où il s^était assis

Il attendait, debout.

. — Vous 4n'aviez dit que vous aviez chassé M. ûe Rosas ?

— Je Tai dit, et c'est vrai !

— Vous lui souriiez cependant tout à Theure, là !

— Oui !

— Un homme qui vous a supplié d'être sa maîtresse !

— Et que j'ai repoussé, oui !

Elle regardait Sulpice avec son joli sourire de travers, tordant ses jolies lèvres rouges qu'il avait baisées tant de fois.

— Alors vous Paimez, cet homme ?

— Moi ? Pas du tout. Seulement, ça me flatte qu'il revienne comme cela, comme un petit garçon en pénitence I

— Je ne comprends pas...

— Parbleu, vous n'êtes pas femme, voilà tout ce que ça prouve!... C'est agaçant pour notre amourpropre de voir des gens qui prennent trop vite leur parti du congé qu'on leur donne I Comment ! ils n'en souffraient point ? Ils ne disaient rien? Ils ne se plaignaient pas ? M. de Rosas me revient, cela prouve qu'il a été blessé, et je triomphe. Comprenez-vous maintenant ?

— Et..., cette joie que je remarquais tout à l'heure» c'est?...

— C'est parce que M. de Rosas est à Paris I

— Et vous ne l'aimez pas ? Et tu ne l'aimes pas? dit Vaudrey en prenant les deux mains^ dé Marianne dans les siennes.

Elle riait.

— Je ne Paime pas le moins du monde.

— Et tu m^aimes, moi ?

— Et toi, je t'aime, oui !

— Marianne , vois-tu , dit Vaudrey , ce serait méchant et mal de mentir ! Il ne fallait pas m'aimer du tout si tu devais cesser de m'aimer !

— Autrement dit, il ne faut jamais prêter d'argent si l'on ne doit pas donner toute sa fortune !

Il se sentait mécontent de cette ironie de Marianne. Elle le regardait avec un air bizarre, d'autant plus troublant et fait pour griser.

— Ne parlons plus de ça voulez-vous ? dit-elle. Je VOUS' répète que je suis contente d'avoir revu M. de Rosas, parce que c'est, pour moi, une revanche d'amour-propre. Maintenant , qu'il revienne ou ne revienne pas, peu m'importe. Il a fait amende honorable, voilà le principal ! Et vous, mon ami, point de jalousie ; je trouve le rôle d'Othello ennuyeux, ohl ennuyeux!... D'autant plus que vous n'auriez pas le droit de me traiter en Desdémone. Le Code s'y oppose.

— Vous allez encore me rappeler que je suis marié ? Tout à l'heure, vous m'enfonciez des coups d'épingle.

— En parlant de votre foyer ? Alors dites donc des coups de canif !

— Pourquoi nommer ma femme devant M. de Rosas ?

— * Ah ! ça, mais fit Marianne, vous ne comprenez donc rien ! C'était pour vous, pour vous seul, pour expliquer la présence chez Marianne Kayser d'un

IlONSIBUR LB/ MINISTRE. *' 389

ministre qui est censé vivre en puritain. Rien de plus simple!... Vouliez-vousdonc que je lui disse quç vous abandonnez votre femme et que vous êtes mon amant? Vous auriez peut-être mieux aimé celai

— Oui, peut-être ! dit Vaudrey avec passion.

— Vaniteux ! fit la jolie fille en lui mettant sur la bouche sa petite main qu^il garda sur ses lèvres. Alors vous voudriez que je crie partout nos secrets et que je fasse afficher notre bonheur ?

— Je voudrais, dit-il en ôtant ses lèvres de la paume douce de cette main, que tout le monde sût que tu es à moi, à moi seul — tout seul, n^est-ce pas, Marianne ?... Cet homme?

Ses yeux suppliaient, devenus lâches* Marianne haussa les épaules.

— Laissez donc M. de Rosas tranquille et rentrons chez moi, che^ nouSj dit«elle avec une caresse des yeux.

— Tu ne l'aimes pas?

— Non.

— Et tu m'aimes?

— Je vous Fai dit.

— Tu m'aimes ? Tu m'aimes ?

— Je t'aime!... Ah! que vous seriez malheureux pourtant si je vous le disais tout haut, un jour, dans un couloir de l'Assemblée, ce que vous me demandez de vous répéter là, tout bas I

— J'aimerais encore mieux cela que de te perdre et de savoir que tu ne m'aimes pas I

— C'est qu'il dit la vérité pourtant, ce grand fou l 6* écria Marianne en riant.

— La vérité vraie, sincère, profonde 1

apO MONSIEUR LB MINISTRS.

Il Pattirait à lui, assis sur ce divan banal où Simon Kayser étalait ses paradoxes, et, entourant de ses deux bras sa taille quMl entait plier sous le satin de la robe, il voulait la faire incliner sa tête blonde sur ses lèvres qui quémandaient un baiser.

Marianne lui prit la tête entre ses deux mains douces, et le contemplant avec un sourire bizarre, ce grand fou caressant et ironiquiH d^une tendresse qui raillait :

— Etes-vous assez Sulpice ! lui dit-elle en se penchant vers lui, gentiment, et riant beaucoup, tandis qu'il l'embrassait.

José de Rosas sVtait cru beaucoup plus maître de lui-même qu^il ne Tétait en réalité.

Cet homme énergique, solide comme une lame d^acier très fin, avait espéré que Téloignement lui ferait oublier Marianne ou le rendrait fort contre elle. Il revenait, au contraire, plus épris, mordu en plein cœur et torturé par Pimage troublante de la jolie fille. Il avait emporté, à Londres, comme partout, le sourire énigmatique, le pétillement des jeux gris de cette femme, revue sans cesse, éternellement réapparue à son chevet, à ses côtés, à toute heure, comme un fantôme.

Le fantôme d^un être vivant, dont le baiser lui brûlait encore la lèvre comme on charbon de feu 1 Un fantôme quMl pouvait serrer entre ses bras, em-

MONSIEUR LE XINISTRS.

porter et posséder 1 Toutes les virginités de sensations de cet homme, habitué à une vie quasi-farouche de trappeur, de sarant ou d'errant, se tournaient ^ers Marianne comme yers un espoir en chair et et» os, une chimère palpitante .

José sentait bien que, sMl revenait à Paris, c'en était fait de lui et qu'il donnait sa vie à cette femme. Et il revenait. Et, à bout de luttes, contre lui-même, sa première visite, encore une fois, était pour l'espèce de bouge où il savait bien retrouver la piste de Marianne^ Il allait à elle comme à un abîme. Violemment passionné sous son air froid de castillan du temps passé, il ne voulait plus réfléchir ni résister. Il avait éprouvé cette délicieuse sensation d'entraînement, lorsque, sur les rapides j au bout du monde, l'eau du fleuve emportait, dans un vertige, sa .barque près d'être engloutie.

Il eût été sans doute stupéfait de retrouver Marianne installée dans un petit hôtel à la mode. Elle s'était dit qu'elle lui expliquerait cela, quand elle le reverrait, en lui apprenant tout aussitôt qu'elle y campait. Une fantaisie. M"® Vanda étant partie , elle avait eu ce caprice de dormir dans les rideaux d'une fille. « Je lui dirai que ce luxe passager me rappdle mes folies d'antrefois — lorsque je lui faisais croire que je gâchais l'héritage de ma grand'mère... »

Elle lui avait, en effet, menti déjà ; en réalité, l'argent dévoré jadis venait de Lissac; mais pour Rosas, il fallait, même alors, — car le duc était un espoir — en dissimuler l'prigine. Elle connaissait trop bien José :- soupçonneux et jaloux* De là cet héritage qui o'airait jamais existé.

aÇS MONSIEUR LE HINISTRB.

Mais elle sentit bien, tout de suite, que le cadre qui lui convenait pour que le duc Taimât, ce n'était pas la chambre à coucher ou le cabinet de toilette de M"* Vanda. Quelle différence eût trouvée Rosas avec les filles à la mode qu'il avait aimées ou Jilutôt enrichies, en passant ? Il n'eût pas cru, cette fois, à ce mensonge nouveau. "

Ce luxe pouvait griser Sulpice Vaudrey ; il eût écœuré José. Ce qui, pour le petit bourgeois parvenu, était l'appétit^devenait la nausée pour le gentilhomme.

Dès que Rosas revint à elle, à la fois stupéfaite et heureuse, heureuse d'un joie insensée,son plan de campagne fut bientôt combiné. Elle ne voulait pas le recevoir dans Thôtel banal où tous les gens des clubs avaient essuyé leurs talons sur les tapis. Elle le suppliait, puisqu'il voulait la revoir, de la voir « chez elle », oui, vraiment chez elle, dans cette chambre ignorée de la rue Cuvier, loin du bruit de Paris, près du Jardin des Plantes, espèce de cellule perdue où personne n'était entré.

— Personne que moi ! disait-elle.

Le mot d'ordre avait été, d'avance, donné à l'oncle : si Rosas reparaissait, Simon avertissait rapidement sa nièce et empêchait le duc de découvrii; l'adresse nouvelle de Marianne. Ce qui avait été fait.

Le duc n'allait donc revoir M"® Kayser que rue Cuvier, après l'avoir retrouvée chez Toncle Simon.

Il éprouvait par avance une sorte de reconnaissance pour cette créature qui livrait ainsi le secret de son âme, lui disait que c'était là qu'elle venait, morte vivante, ensevelie dans im souvenirs, rêver

MONSIEUR LB MINISTRE. SqS

aux années défuntes, à ce qui avait été, à ce qui aurait pu être...

Marianne avait bien deviné. Le mystère ajoutait, pour cette âme profonde, une séduction nouvelle au sentiment qu^éprouvait Rosas. La première fois qu'il avait pénétré dans ce petit logis où la nièce de Simon Kayser Tattendait, il s'était senti violemment ému, comme s'il eût pénétré dans la chambre virginale d^une jeune fille. C^était, là-bas, dans ce quartier perdu le retrait paisible d'une blessée de la vie, affamée de solitude et vivant là des heures fuitives, parmi des livres aimés, Tappartement discret d^une institutrice pauvre, ayant glané, avec goût, quelques bibelots rencontrés par hasard. Rosas se sentait là environné d^une honnêteté profonde parmi les débris d^un passé plus heureux. Marianne devenait ainsi telle qu^il se Timaginait, supérieure à sa destinée, vivant d^une vie intellectuelle, se consolant des déboires de l'existence et des hideurs de la vie avec les rêves des poètes, s^étant bâti elle-même, au milieu de Paris, une sorte deThébaidë où elle était libre enfin et maîtresse d^elle-même, sans masques, sans faux sourire, sans hypocrisie de gaîté , quand elle était triste. Et elle était triste si souvent !

Elle avait dit à Rosas le nom sous lequel elle vivait là, parfois.

— Mademoiselle Robert I Il avait paru étonné.

— Oui, je veux qu'on n'y connaisse rien de moimême, pas même mon nom. Vous devez comprendre le besoin d'oubli et de repos qu'ont certaines âmes. Il y a un de vos souverains qui s'est couché vivant

294 MONSIBUR LE in»tSTltK.

dans sa bîère, n'est-ce pas? Eh bien, jeTenvie, moi, et quand j'ai poussé sur moi le verrou de ma petite chambre de la rue Cuvier, j'ai des frissons de volupté comme si je sentais mon cœur battre dans un cercueil. Ne le dites à personne. On voudrait savoir et voir. Le monde est si curieux 1 Et si bête !

Marianne, maintenant , semblait d^autant plus étrange et d'autant plus séduisante à Rosas. Tout ce romanesque, si banal pourtant,dont elle s'enveloppait, la grandissait aux yeux du duc. Dans cette petite chambre où elle n'était plus que M"* Robert, elle devenait, pour lui, cent fois plus charmante, attirante comme un problème : — un sphinx parisien.

Elle n'était pas sa maîtresse. Il l'aimait trop profondément, d'une passion toute de respect, pour la prendre comme au hasard, brusquement, et Marianne, très habile, ne risquait aucune imprudence, sachant fort bien que si elle se donnait trop vite, ce n'était pas une femme qui tomberait dans les bras du duc, c'était une idole qui descendrait de son piédestal.

Ils avaient là, dans le silence de la vieille maison du quartier désert, des causeries où Rosas se livrait et où chaque jour, plus avant, elle pénétrait le caractère de cet homme, si différent de ceux qui, jusqu'alors, ne lui avaient demandé que du plaisir.

Elle en venait à l'aimer, par ce respect même qu'instinctivement il ressentait pour elle.

Elle n'y était pas habituée. Chaque regard masculin qu'elle avait senti, depuis sa puberté, rivé sur elle, lai avait dit, avant les lèvres : <r Vous êtes belle ! Vous me plaisez ! Voulez-vous ? » Rosas, du moins, disait: c J<e vous aime ! » avant: « Je vous désire 1 »

MONSIEUR LE MINISTRE. 2gb

Souillée dans sa chair qu^elle avait donnée, offerte, livrée, vendue^ elle se sentait par lui respectée jusque dans cette chair même et, tout en le trouvant niais, elle le trouvait supérieur aux autres, différent du moins, et c^était assez pour Paimer.

. Un jour, elle lui dit, d'un ton bizarre, avec son inquiétant sourire :

'— Savez- vous une chose à laquelle je n'aurais pas cru, mon cher José ? Vous êtes timide !

Il devint légèrement pâle.

— L'amour sincère est toujours timide et maladroit. C'est à cela qu'on le reconnaît.

— Peut-être ! fit Marianne.

Leurs causeries pourtant n'étaient que des propos d'amour, que Rosas lui parlât de sa passion ou de ses souvenirs.

Elle lui demanda, une fois, s'il mépriserait une femme qui serait sa maîtresse.

— Non, dit-il en , souriant dans sa barbe rousse. Il n'y a que le Français qui ait le mépris de la femme qui se donne. Les autres peuples traitent l'amour plus sérieusement. Ils ne regardent pas le don de soi-même comme une chute.

Marianne le regarda bien en face, étrangement.

— - Alors, si je vous aimais assez pour devenir votre maîtresse ?

— • Je vous estimerais encore assez pour devenir TOtre mari !

Elle se sentit changer de couleur.

Etait-ce un jeu de M. de Rosas ? Pourquoi lui parlait-il ainsi ? Avait-ii réfléchi à ce qu'il venait de dire ?

296 MONSIBUR Lie MINISTRE.

José continua d^un ton très doux :

— • Me permettez- vous une question, Marianne?

— Vous pouvez m'interroger sur toutes choses. Sur toutes choses je répondrai à cœur ouvert !

— Qu'est-ce que M. Sulpice Vaudrey venait faire, Tautre jour, chez votre oncle ? Vous voir?

Marianne sourit.

-^ Mais le ministre venait parler d'affaires d^intérêt, tout simplement. Je ne le vois guère que pour mon oncle Kayser qui sollicite une commande officielle, vous Pavez entendu...

— M. Vaudrey vous fait la cour?

— Nécessairement. Oh ! par pure galanterie française. Une politesse. Il aime sa femme et il sait bien que je n'aime personne.

— Personne ? demanda Rosas.

— Je n'aime encore personne, répéta Marianne enouvrant, tout grands^ ses yeux gris sous le regard inquiet de l'Espagnol.

Elle eut, dès ce jour, une idée nouvelle qui s'empara de son esprit avec une violence impérieuse. Lorsque Rosas avait reparu, elle n'avait vu en lui qu'un amant possible, riche et charmant. Maîtresse d'un ministre, elle devenait la maîtresse d'un duc. Un duc millionnaire. Elle gagnait au change, en supposant qu'elle ne pût conserver l'un et l'autre. Son calcul avait été bientôt établi. Eïle ne voulait que faire payer plus cher à Rosas cette résistance qu'il avait mise à se livrer.

Mais voilà que, brusquement, sans qu'elle y eût pensé, avec une imprudence d'homme d'épée montrant son jeu et se découvrant devant le spadassin

qui songe à le provoquer, le duc laissait voir, dans un mot qui la troublait et lui donnait la fièvre, toute la violence de sa passion.

Sa maîtresse ! Et pourquoi sa maltresse, puisquUl avait laissé voir que peut-être ?...

— Imbécile que je suis I se dit Marianne. Si je jouais la carte du mariage? ^

Elle haussa les épaules.

— Ça ne coûte pas plus !

Mariée ! Duchesse ! Et duchesse de Rosas I Elle se mit d-abord à rire. Duchesse ! Je vous demande un peul La maîtresse de Pierre Méran, le rapin, qui l'enlevait et la débauchait, le misérable ! ajoutant sa dépravation à celle de cette fille, et mourait, tout jeune, phtisique, après avoir jeté au vice cette Marianne Kayser , née et pétrie pour le vice : duchesse !

— Ce serait trop drôle, mes enfants, songeait-elle.

Jamais Vaudrey, qu'elle vit le soir, rue Prony, ne lui sembla si provincial et, comme elle disait, si Sul' pice. Il était d'ailleurs assombri, ne s'expliquant pas très nettement d'abord, et finalement arrivant à avouer à Marianne qu'il était embarrassé pour l'échéance de ce billet... elle savait bien...

— Non, je ne sais pas !

— Le billet souscrit à ce M. Gochard !

— Ah ! c'est juste I Eh bien, si vous ne pouvez pas le payer, mon cher, j'aviserai.... je chercherai...

Il n'y avait pas à chercher. Evidemment Vaudrey se tirerait d'affaire. Mais l'échéance tombait mal. Il n'osait pas hypothéquer la Saulière, sa ferme de Saint-

298 MONSIEUR LE XINISTRE

Laurent du Pont. Il avait réiléchi qu'Adrienne pouvait tout apprendre. Et alors...

Marianne interrompit ces confidences,

— Ne me parlez pas de ces affaires d'argent, mon ami, voussa^eZy cela me dégoûte... I

— Je comprends, je vous demande pardon.

Ils devaient se revoir le lendemain. Le Parlement chômait.

— Quelle joie ! ne pas te quitter de tout un jour ! répétait Vaudrey .

— Soit, à demain I

Elle éprouvait une jouissance profonde à se sentir seule et coulée dans ses draps, sous la lumière de cette lampe qui éclairait d'ordinaire ses amours avec Sulpice, de rêver en liberté à ce grand d'Espagne qui lui avait dit comme cela — simplement avec le frémissement de la passion sur les lèvres : « — » Je vous estimerais assez pour faire de vous ma femme I »

Elle fit des rêves toute la nuit.

Vaudrey, lui, en dépit de cette joie du lendemain — un long tête-à-tête avec sa maîtresse, — songeait avec ennui grandissant à l'approche de cette date, qui viendrait avant deux mois, et où il lui faudrait payer les cent mille francs souscrits au créancier de Marianne.

— C'est étonnant comme le temps passe vite ! Adrienne, au déjeuner, le lendemain, trouva son

mari plus préoccupé que de coutume.

— Est-ce que les affaires politiques voni mai ?

— Non... au contraire...

— Alors, pourquoi es-tu triste ?

— Un peu de fatigue !

— Alors, dit M"* Vaudrey. tu vas me gronder.

— Pourquoi ?

— J'ai fait espérer à M"* Gerson... tu sais bien^ l'amie de M"*Marsy... je lui ai presque promis que tu consentirais à accepter une invitation chez elle I Ufl dîner !

Vaudrey eut un moment de mauvaise humeur. Encore une soirée prise ! Des heures de joie voléei à Marianne !

— J*ai mal fait ? demanda Adrienne en posant sa jolie tête un peu triste sur la poitrine de son mari. C'est que, pense donc, c'est un si grand plaisir pour moi d'avoir une soirée entière à passer avec toi, même chez les autres ! Tu as tant de dîners officiels, de banquets, d'invitations où tu vas tout seul ! Quand on invite la ministresse avec le ministre , c'est jour de f&te pour sa pauvre petite abandonnée. Je ne t'ai

, pas beaucoup, c'est vrai, mais je te regarde, je t'entends causer, je suis toute contente. Ne me gronde pas d'avoir ait que nous irions chez M"* Gerson. D'autant plus qu'elle est charmante. Ah ! quand elle parle de toi ! « Un si grand ministre !... » Tu ne sais pas comment elle t'appelle ? — « Un Colbert I » Vaudrey ne put s'empêcher de rire.

— Allons, après cela, on ne pouvait pas refuser son invitation. C'est le monseigneur du mendiant! dit-il en embrassant au front Adrienne. Et nous dînont quand, chez M"* Gerson?

— Lundi prochain, j'aurai, du moins, une bonne soirée à te voir ! dit la jeune femme doucement.

Le ministre passa dans son cabinet. Un huissier lui remit presque aussitôt une carte « Molina, ban» quier. »

'3CG MONSIEtm LK MirflSTRE.

— Comme c^est drôle !•.. songea Sulpice. J^ai pensé à lui!

Dans les réflexions ennuyées qu^il avait faites à propos de ce billet souscrit à Gochard, Vaudrey revoyait, avec une persistance singulière, ce gros homme omnipotent qui riait et pérorait tout haut dans le foyer de la danse, en touchant de ses gros doigts gras le fin menton de la petite Marie Launai.

S'il voulait pourtant, ce Molina, Molina le Tombeur ! Quelle bagatelle, pour lui, cent mille francs I

Salomoh Molina entrait d'ailleurs dans le cabinet du ministre comme il entrait au foyer de POpéra, l£ torse élargi, le menton haut, le ventre en avant.

— Monsieur le Ministre, dit-il, la voix claire, en s'évasant dans le fauteuil que lui désignait Vaudrey, je vous préviens que vous avez la virginité de mes démarches !... C'est toujours une virginité! Ma parole, voici la première fois que je mets le pied dans un ministère!...

il mettait à affirmer son ^indépendance -^ née de sa colossale puissance — une affectation de satisfait et de parvenu. L'ancien marchand d'habits marseillais raccrochant, au passage, dans sa jeunesse, les matelots du port, les ouvriers maltais, les levantins, pour leur couler un paletot d'occasion ou un pantalon de hasard, comme les revendeuses du Temple harponnent le passant, Salômon Molina, qui avait promené, sur la Canebière, sa gueuserie et ses espérances, rivant, du fond de sa boutique noire, les triomphes, les joies, les débauches, les indigestions que donne l'argent, avait d'ailleurs toujouris conservé la rancoeur

HONSIEUR LE HINISTRE. 3oX

de ces journées mauvaises et, sur sa rouge lèvre de juif, ramertume de ces souvenirs.

Son premier mot en entrant dans le cabinet de Vaudrey, cette constatation de sa virginité en fait de sollicitations décelait ses rancunes.

Maintenant, triomphant, puissant, enchanté, choyé, obèse, il étalait sur Paris sa corpulence énorme, sa chair et son argent. Il remplissait de son ventre, soulevé par de gros rires, les avant-scènes des théâtres. Il épanouissait sa carrure dans la calèche qui le déposait, aux jours de Courses, à Pen* . trée de l'enceinte du pesage. Il tenait comme par le cou tout ce qui, dans la curée parisienne, jappe et bondit autour de Pargent et des sacs éventrés, les émissions, les mangeailles de la fortune publique : banquiers, coulissiers, tripoteurs d^affaires, journalistes de finance, de politique ou de chantage^ hères en quête de cent sous, hommes d^état en passe de fortune, et il distribuait à ce petit monde, comme pâtée au chenil, les escomptes et les rognures de ses tripotages, en se donnant le malin plaisir, la jouissance insolente de parvenu heureux, de feindre, par exemple, aux heures d^émissions, des maladies qui n^exis* talent pas, pour avoir le droit de garder la chambre, d'entendre sonner à sa porte des gens portant des noms célèbres, et de faire faire antichambre, lui, le brocanteur et le chineur marseillais, à des puissants et à des illustres.

Alors, il savourait la joie de la toute-puissance, cette joie qui lui donnait jusqu'aux, moelles des titillations de jouissance, et, après être resté, tout le jour, en proie à des névralgies de commande, il

éprouvait le ravissement infini de la force humi« liant Tesprit, du coup de poing écrasant une faiblesse, en apparaissant cravaté de blanc dans un salon, dans le foyer de la danse ou dans les coulisses dMne première, et en disant, avec le sourire railleur du triomphe gavé :

— J^^ais malade aujourd'hui. J'avais ma névralgie I Le ministre des finances est venu me voir!... Le baron Nathan est venu prendre de mes nouvelles !

De toutes les jouissances que cet homme avait éprouvées, ce n'était pas celle des virginités féminimes achetées parfois à prix d'or, c'était ces virginités d'âmes, d'honnêteté et de vertu qu'il parvenait souvent à humilier devant lui, à courber comme de l'osier, et à souffleter de son ironie, lorsque la misère jetait à sa merci de ces puritains qui avaient passé quelquefois, le front hautain, devant les millions de l'homme d'argent. Alors le marchand d'habits prenait hideusement ses revanches. Il n'y avait pas de pitié à attendre de ce gros homme rieur et bon enfant d'allures. Ses doigts gras vous étranglaient plus sûrement que les maigres mains d'un usurier. Molina ne pardonnait pas.

Ah ! s'il venait voir le ministre, celui-là, c'était assurément qu'il avait quelque chose à lui demander !

Mais quoi ?

Chose extraordinaire, devant Vaudrey, Molina, qui cependant avait joué sous jambe bien des malins parmi les malins, se trouvait comme mal à l'aise. Il y avait dans le regard franc de ce bêta^ comme Molina le Tombeur l'avait appelé, un soir, en causant politique^ une honnêteté si droite^ que le ban*

MONSIEUR LE MINISTRE, 3o3

[uier, habitué aux coquins et aux faiseurs, ne savait trop comment aborder la question. Il s^agissaii pourtant d'une grosse affaire.

— Une fameuse poire I songeait Molina.

Une affaire de chemins de fer. Une concession à obtenir. Une affaire d'intérêts privés dissimulée sous les grands mots d'intérêt public , de besoins nationaux. Des millions à gagner. Molina s'était chargé de tâter le président du Conseil et le Ministre des travaux publics. Deux honnêtetés. Le truCf comme disait le Tombeur y c'était de leur faire avaler la chose sous couleur de patriotisme. Chemin de fer stratégique. Moyen de locomotion rapide, en cas de mobilisation. Avec des mots bien sonnants, comme stratégie^ frontières y sécurité^ on enlèverait bien des choses.

Par malheur, Vaudrey était chatouilleux sur ces questions spéciales ; de plus il était renseigné. Il se sentit passer un petit frisson sur la peau tandis que Molina parlait. Tout à l'heure, lorsqu'il avait vu la carte du banquier, l'idée soudaine de l'argent dont le gros homme était une des incarnations lui était venue comme un espoir. Qui sait I il pouvait peutêtre, à l'aide de Molina, se débarrasser du billet Gochard!... Mais dès les premiers mots du ministre et quoique le banquier, brusquement Intimidé par le regard droit de Sulpice, . ne sût comment arriver au fait, Vaudrey deyinait des sous-entendus repoussants dans les paroles hésitantes de cet homme.

Comment ! Molina hésitait ? Il n'allait pas au fait, carrément, selon son habitude, le Tombeur illustre ? Ehl noni L'attitude volontairement froide du minis-

tre le mettait mal à Taise, décidément. L'œil de Vaudrey ne quittait pas son œil. Lorsque le lanceur d'affaires avait prononcé le mot de Bourse^ un rictus dédaigneux était monté aux lèvres de Sulpice. Mais pas une parole. Molina s'entendait parler lui-même dans le grand silence du cabinet ministériel, et il se sentait patauger. Il venait proposer une combinaison, un pot-de-vin, et il ne doutait pas que Vaudrey ne se laissât « mettre dedans ». Et voilà que ce diable de ministre paraissait ne pas comprendre, ne comprenait peut-être pas ou comprenait trop. Ah ! Molina n'était pas habitué à ces duretés d'oreilles I II avait, de sa grosse main, mis dans la main de sénateurs et d'Excellences de l'ancien régime plus d'une somme dont un sourire seul était le reçu, il avait l'habitude de

ces conversations à mots couverts qui se terminent, entre gens d'esprit, par un skake of the hand où u

reste quelques chiffons de papiei au bout: billets de banque ou actions libérées. Et ce Vaudrey n'entendait pas! Et il lui imposait de s'expliquer nettement, de mettre brutalement les points sur les », quitte à risquer d'être reconduit jusqu'à la porte.

Molina était trop malin pour courir ce risque. Il reviendrait une autre fois, puisque le ministre faisait la sourde oreille. Mais d'habitude pécaïre ! il en suait à grosses gouttes, de chercher des circonlocutions, lui qui ne mâchait pas ses mots, d'habitude, et appelait les choses par leur nom! A-t-on jamais vu! Un avocat de Grenoble rouler Salomon Molina !

— J'en ai chaud, se disait le boursier en sortant du cabinet. Mais, tonnerre de chien, j'aurai ma revanche 1 On n'est pas toujours ministre. Tu me le

MONSIEUR LE MINISTRE. 3o5

paieras cher, mon drôle, ce petit quart d^heure-là ! Vaudrey avait tout compris, mais il n'avait pas iroulu laisser voir qu'il comprenait. C'était plus simple. Il n'avait pas eu à chasser l'acheteur de cons* ciences: il avait joui de son embarras. Cela lui suffisait.

— Si pourtant, se disait-il, je lui avais parlé d'argent avant qu'il ne se fût laissé devinçr I Si j'avais accepté de lui...

Il en avait, comme tout à l'heure, le frisson. Une imprudence, une confidence l'aurait mis facilement entre les pattes de ce gros homme. Il fallait pourtant se décider à une solution. Les jouis passaient et les billets souscrits pour Marianne arriveraient à présentation avant peu.

— Quand je pense que ce Molina pouvait, en un jour, me faire gagner le triple de cette somme !

Salomon le lui avait dit, tout à l'heure : « La piic meurd'une nouvelle, àla Bourse, ça vaut quelquefois de l'or en barre ! » Vntprimeur ! — Autant valait dire la révélation d'un secret d'Etat, la spéculation vile, presqu'une trahison! — Et à ces paroles, quidissimu« ïaient une insulte, il n'avait pas même, en s'eôorçant de ne rien comprendre, sonné l'huissier pour faire reconduire Molina !

Il lui restait de cet entretien une sensation de malaise. L'homme avait laissé derrière lui comme une odeur de corruption.

Vaudrey devait être bientôt rassuré sur le billet Gochard. Il s'aperçut, en allant voir Marianne, que sa maîtresse était une. « femme de têce ». Elle lui annonça tout de suite que Claire Dujarrier, qu'elle

3o6 MOffSIEVll LB HmiSTRS.

avait vue, obtiendrait de ce Gochard, que Vaudrey nCs connahsait pas, le renouvellement du billet de trois en trois mois, jusqu^à concurrence de six mois, moyennant une augmentation de vingt mille francs poulr chaque période de quatre-vingt-dix jours.

^ Je n'ai pas très bien compris tout d'abord, commença Marianne.

— Oh 1 fit Sulpîcç, je comprends parfaitement, c'est de Pusure complète. Mais le temps est de l'argent liquide, et dans six mois, il me sera plus facile de payer cent quarante mille francs que cent mille aujourd'hui. Pai des projets.

— Lesquels?

— Très confus à expliquer, très nets dans ma pensée ! Jeté les dirai 1 L'important est de n'avoir pas d'échéance au i" juin, mais au i*"" déceml^re.

— Alors rien de plus simple. M"* Dujarrîer s'en chargera.

— C'est donc une providence. M"* Dujarrier ?

— A peu près, dit froidement Marianne.

Sulpice fut ivre de joie, se sentant devant lui tout le temps voulu pour se tirer d'embarras, lorsque Marianne lui eut remis, contre un nouveau billet de cent quarante mille francs, son premier billet de cent mille. Il respirait. Du 26 avril au i«' décembre il avait près de sept mois pour s'acquitter. Il refaisait le même calcul qu'auparavant lorsqu'il se disait : — J'ai bien le temps I i

Il rentra, joyeux, à l'hôtel Beauvau. Adrienne était enchantée. Elle redoutait de le voir revenir attristé, nerveux.

MONsnxm LB HiifisntB. 307

— Alors tu seras brillant chez M°^ Gerson, t out à rjieure ?

— Tiens, c'est vrai, au fait, c'est ce soir 1... Il Pavait oublié.

Marianne justement n'éuit pas libre. Elle allait, disait-elle, à Auteuil, pour ce billet. Vaudrey ne regrettait donc îplus sa soirée. Cela lui était indifférent maintenant d'aller chez M"" Gerson.

— Moi, je suis si heureuse, si heureuse 1 disait Adrienne, frappant dans ses petites mains, comme une enfant.

En se déshabillant, Vaudrey retrouva par bonheur ce billet qu'il avait plié en quatre et laissé dans la poche de son gilet :

Au i" juin prochain, je paierai à V ordre de M, Adolphe Gochard, demeurant rue Albony, n" g, la somme de cent mille francs , valeur reçue en espèces. »

Sulpice Vàtjdrey, rue de la Chaussëe-d'Antin, 3j.

Il devint blême en le lisant. Si Adrienne l'avait vu pourtant 1...

Il brûla le papier à une bougie.

—-Je suis imprudent, se disait-il. Pauvre Adrienne ! Je ne voudrais pas lui faire de peine.

Elle fut toute joyeuse, dans la voiture du ministère, pendant le trajet de la place Beauvau à l'hôtel des Gerson. Enfin, elle avait donc une minute, rapide, furtive, mais où elle pût retrouver cette impression de solitude heureuse, pleine de trouble exquis d'autre fois I

3o8 MONSIEUR LE MINISTRE.

— Te rappelles-tu quand tu m'as emportée comme ça, le soir de notre mariage ? lui disait-elle tout bas, pendant que la voiture galopait.

Il lui prenait les mains et les serrait.

— Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, Sulpice?... Tu crois bien aussi que je t'aime plus que tout au monde ?

— Oui, je le crois !

— Tu me tuerais si je te trompais?... Moi, ahl si tu me trompais, je ne sais pas ce que je ferais...' Quand je pense que toi qui es là, que je tiens, que j'aime, tu pourrais être à une autre femme...

— Encore ! Tu m'as déjà répété cela ! Es-tu folle ? dit Sulpice. Tiens, nous voici arrivés !

M"® Gerson avait criblé de lumières, empli de fleurs, tendu de tapis, pour recevoir le président du Conseil, l'hôtel qu'elle habitait, rue de Boulogne. Hôtel trop pçtit, où tous ses invités allaient étouffer. Elle les encaquait dans sa salle à manger. Elle avait, pour la soirée qui devait suivre, battu le rappel de tous ses amis. Il s'agissait de fonder un salon nouveau, de montrer à M™* Marsy qu'elle n'était pas seule à rivaliser avec M™* Evan.

M™* Gerson était en froid avec Sabine Marsy. On ne savait pas pourquoi. Adrienne, fort peu au courant de ces petites brouilles, fut très étonnée d'apprendre celle-là.

— Elle prétend que nous lui prenons tout son personnel !.... dit M"® Gerson. Ce n'est pas ma faute si l'on s'amuse chez nous ! — J'espère que vous vous y plairez. Monsieur le Président i

MONSIEUR LE MINISTRE. 3o9

Vaudrey s'inclinait. « M"» Gerson n'en doutait pas. »

On se mit à table. M"^* Gerson s'épanouissait au bras du ministre. Guy de Lissac, Warcolier, des sénateurs , des députés étaient du repas . M . et M"** Gerson ne les appelaient jamais par leur nom, mais : Monsieur le sénateur^ Monsieur le député! Ils se gargarisaient avec ces titres, pareils à ces bourgeois frottés aux Altesses qui s'enflent en disant à un prince Monseigneur , absolument comme s'ils se le disaient à eux-mêmes.

Sulpice éprouvait, comme toujours, dans ce milieu où tout était sacrifié au chic, cette sensation pénible <le l'homme en continuelle représentation. Il n'allait pas dîner en ville sans se heurter au même menu, à la même timbale et à la même conversation.

M. Gerson tâchait d'amener le président du Conseil à parler politique. Il voulait connaître l'avis de Vaudrey sur le scrutin uninominal. Sulpice se mettait à rire.

— Grâce ! disait-il. Nous sortons d'en prendre ! Je préfère ces truffes. C'est plus parfumé.

Adrienne regardait son mari, qu'elle apercevait à travers les fleurs de la corbeille, là, devant elle, assis à côté de M"** Gerson. Elle ne causait guère qu'avec Guy de Lissac, placé à sa droite, quoique toutes les convenances eussent voulu qu'on y mît M. le sénateur Crépeau et M. de Prangins , le député. Mais M™* Gerson avait dit avec un petit sourire que M "• Vaudrey ne serait point fâchée d'avoir M. de Lissac pour voisin. —J'ai souvent rencontré M. de Lissac au ministère; on l'accueille particulièrement bien.

3 10 MONSIEUR LE MINISTM.

Ne connaissant personne, parmi ces conviés, Adrienne était, en effet, charmée de se trouver à côté de Guy. Il lui plaisait d^ailleurs, avec son esprit paradoxal j ses boutades, son espèce de scepticisme recouvrant plus de foi qu'il n'en voulait laisser paraître. Et lui, depuis longtemps, se sentait tout à fait conquis par cette honnêteté souriante, cette grâce d'exquise candeur /Elle était si profondément diffé* rente de toutes les femmes qu'il avait connues ! Cojnment, diable, Vaudi-ey pouvait-il faire pour négliger une créature aussi parfaite,plus savoureuse dans son appétissante vertu que toutes les donzelles rencontrées de par le monde^ le demi-monde et le quart de monde ? Car Vaudrey demeurait froid avec Adrienne. Encore un coup, c'était visible. Un observateur, spécialiste comme Guy, ne s'y trompait point. Nf**^ Vaudrey ne se plaignait pas encore, mais elle souffrait déjà. Etait-ce la politique seule ou une femme quelconque qui enlevait à Adrienne son mari? Guy nele savait pas, mais il le saurait. Elle l'intéressait, cette jolie M"» Vaudrey.

— Cet imbécile de Sulpice ne serait pas mon ami, que je lui ferais la cour ! — D'ailleurs, se disait-il en regardant les beaux yeux limpides d'Adrienne, j'échouerais ; il y a des lacs qu'on ne peutpas troubler !

Adrienne, enchantée de l'avoir auprès d'elle, lui demandait les noms des convives. Il y avait, à la gauche de M"** Gerson, un homme petit, râblé, les cheveux noirs collés aux tempes, de longs favoris ea côtelette des deux côtés de ses jouea fraîches, l'œil

MONSIEUR LE MINISTRE* 3xt

très vif : — un avocat, M. Jouvenet, aujourd'hui Pré» fct de Police.

Plus loin, M. le sénateur Crépeau. Un gros indus* triel qui débitait des pâtes alimentaires et de la politique. Dans la Table analytique des comptes^rendus des Séances du Sénaty son nom figurait avec éclat,

ainsisuivi de ses faits et gestes : « Crépeau (de PAin), Inamovible. — S'excuse de son absence (8 janvier). — S'excuse de son absence (20 février). — Membre d'une commission {Journal officiel y psige 1441). — S'excuse de ne pouvoir prendre part aux travaux de la commission (4 mars). — S'excuse de son absence (20 mars). — Demande un congé (5 avril) ». C'était son œuvre durant le service ordinaire de cette année-là. M. Crépeau (de l'Ain) avait le droit de se reposer.

— Il mange beaucoup, disait Lissac. Son appétit va mieux que son éloquence.

Auprès de Crépeau, un autre législateur, Henri de Prangins, un publiciste, vieux, ridé, courbé, mécontent, grommelant.

— Ah ! c'est M. de Prangins ? dit Adrienne, j'en ai entendu beaucoup parler I

— C'est un type, fit Lissac en souriant. Vous con-' nsAssczGreinctyle Monsieur qui sera ministre y eh bien, Prangins, c'est le Monsieur qui a voulu l'être et quj nele sera jamais ! D'ailleurs, cinq cents fois plus remarquable que cent autres qui l'ont été dix fois on ne sait pourquoi 1

Il y avait près d'un demi-siècle en effet qv\e Prangins, ce vieux routier de la politique, brassait et maquignonnait des affaires, bâtissait et démolissait des ministères, entassait articles de revue

iI3 MONSIEUR LE MINISTRE.

sur articles de journaux, contradictions sur contradictions, feuillets sur feuillets, ayant noirci des tombereaux de papier à ce métier de hurleur quotidien ou de quinzaine, acclamé d^ailleurs, populaire, riche, illustre et entouré de flatteurs, de commensaux, sans amis mais non sans clients, ayant fait et défait des réputations, des ministres, des gouvernements, en connaissant la vanité et la nullité, et pourtant n'aspirant qu'à cette vaine proie, la puissance, répétant avec di'âpres envies d'autorité et des impatiences de tyrannie, qu'une existence de popularité ne vaut pas un quart d'heure de pouvoir, s'approchant, avec des avidités âpres, de la part souhaitée et la voyant éternellement,inévitablement,implacablementfuir,s'éloigner, arracliée de ses ongles ou de ses dents comme un lambeau de chair de la mâchoire d'un molosse. Et alors, dans l'éternelle concupiscence de ce pouvoir, dans son entassement de combinaisons et de déceptions, cet homme se lassait, écœuré et irrité, se croyant vaincu et ayant de sourdes rages de battu, dans l'isolement luxueux de sa richesse. Ni officiellement puissant, pi aimé. Redouté peut-être, jalousé comme un heureux, salué comme uneforce^ mais s'agitant dans le tourbillon de ses ixiées et se débattant dans le vide de ses rêves. Après avoir tout sacrifié, jeunesse, famille, amitiés, amours, à cette chimère : le pouvoir, il se réveillait vieux, éreinté, épuisé de luttes devant l'Inanité de ses espoirs et l'impuissance de sa volonté. Jamais sa main nerveuse n'avait pu saisir, au passage, le morceau de cuir d'un portefeuille, et ce n'était pas maintenant qu'ils tremblaient, sëniles, et affaiblis, que ses doigts parcheminés s'accrocheraient

MONSIEUR LE MINISTRE. 3l3

jamais à ce lambeau de pouvoir ! Et alors il se vengeait, ce Prangins, du dédain ou de Tin justice de ses collègues et de la bêtise des événements, en critiquant, narguant, raillant, niant et disant tout haut :

< Le défaut de tous les gouvernant! est de vouloir jouer des airs nouveaux sur un vieux violon ! Votre violon est fêlé, Monsieur Vaudrey! Et je ne vous en fais point un reproche, ce n^est pas vous qui Pavez fabriqué! »

Vaudrey riait de la boutade, mais Warcolier était suffoqué. Comment le ministre laissait-il, à table, attaquer ainsi sa politique ? Ah ! comme Warcolier lui eût rivé son clou, à ce Prangins I

M"* Gerson était enchantée. Le dîner, luxueusement servi, marchait bien, sans une faute. Le maître d^hôtel dirigeait le service admirablement. La soirée qui suivrait, tout à Pheure, serait superbe. On en parlerait dans les journaux, certainement. Gerson avait invité un reporter , quoiqu'il détestât les journalistes. Âh! ces cancaniers et ces indiscrets, qui n^oubliaient jamais de décrire les toilettes que portait 'arnipremièresy à PElysée ou aux ventes de charité, « la jolie Madame Gerson ! » Parfois, le mari avait des colères feintes contre les succès de sa femme :

-^ Ces journalistes ! Concevez-vous, ces journalistes! Ils parlent de ma femme comme ils parleraient d^une actrice ! « La belle Mm» Gerson avec sa robe de crêpe de chine ! » La belle M">« Gerson ! Qu'est-ce que ça leur fait, la beauté de ma femme et la toilette de ma femme?

Au fond il était flatté. Il notait furieux sincèrenient

3 14 MONSIBin LE MINlSTItK.

que lorsqu^oa respectait ce diable de mur de la vie privée dont il eût effrité lui-même le ciment, pour laisser voir la beauté de sa femme. Être cité dans les gazettes, c^est chic.

Adrienne se sentait un peu étourdie par le tapage des causeries qui montaient de ton à mesure que le dîner avançait. Elle avait été fort étonnée aussi et comme attristée lorsque, brusquement, M"» Gerson s^était mise à parler très haut, là, devant tout le montie, de M"' Marsy, chez qui justement elle avait fait la connaissance de Vaudrey. M"* Gerson mordillait très agréablement, à jolies dents, son ancienne amie Sabine. Elle racontait, d^un ton doucement indulgent,. d^autant plus terrible, des histoires qui avaient autrefois couru : la mort désolée de Philippe Marsy, le peintre de la Charité^ et une escapade certaine de Sabine avec Emile Cordier, un des chefs de récole intransigeante en peinture.

— Comment, vous ne saviez pas ça ? disait la jolie M™* Gerson, stupéfaite.

Adrienne ne savait rien. Elle était heureuse de ne rien savoir. Elle entendait raconter par cette ancienne amie que Sabine avait exposé, jadis, au Salon, bh ! des toiles d^écolières, des horreurs 1 Des natures morte qui pouvaient passer pour des natures enterrées! Encore était-ce peut-être Cordier qui les retouchait !

-T- Je croyais M™* Gerson au mieux avec M"® Marsy, disait alors, tout bas, Adrienne à Lissac, qui répondait :

-^ Elles ont été au mieux 1 Elles le redeviendront

IIONSIBUR LC MINISTRE. 3l5

peut-être encore I Ça n'a pas d'importance. Entre femmes, on se déchire et on se fréquente I

Adrienne prenait le parti' de ne plu^ écouter. Elle connaissait fort peu Sabine Marsy, et ce n^^était point son amie; mais cette petite exécution souriante faite là par une f^mme qui, naguère, faisait les honneurs du salon du boulevard Malesherbes, lui semblait lâche comme une trahison. C'était donc cela le monde ! Et comme elle avait raison de lui préférer sa solitude !

Alors, pour ne pas entendre ces médisances qu'applaudissaient ceux-là mêmes qui assiégeaient hier le buffet de M™* Marsy e* qui iraient demain faire leur cour à cette femme, elle causait avec Lissac. Elle lui disait, naïvement, ce qu'elle souffrait, place Beauvau. Elle parlait de Sulpice, puisque Sulpice était ce qu'elle aimait par-dessus tout au monde !

— Je ne le vois pas, figurez-vous ! Presque jamais ! L'autre semaine, il a passé deux jours à Laon, où il y a une exposition, à ce qu'il paraît I

— Une exposition à Laon ? demanda Lissac étonné. Quelle exposition?

— Je ne sais pas. Je ne sais rien, moi. J'ai peutctre tort de ne pas me tenir au courant des choses, mais cela m'ennuie 1 Je déteste la politique, les' journaux... On me les raconte bien assez ! La politique ! Elle qui me prend mon mari I Mon oncle, le docteur Reboux, me disait souvent : « N'épouse jamais un médecin ; ce n'est qu'un demi-mari ! » Vaudrey est comme un médecin. Toujours absent, avec ces éternelles séances de nuit !

Des séances de nuit? répéta Lissac.

— Oui, à la Chambre 1..,- Sans cesse...

3l6 MONSIEUR LB MINISTRfi.

Guy prit sur luî de ne rien laisser paraître de son étonnement ; mais il savait maintenant, aussi sûrement que s'il eût tout appris, pourquoi Sulpice négligeait Adrienne. L'imbécile I Quelque fille d'Opéra! Quelque solliciteuse de ministère engluant • habilement Son Excellence^l Cela tenait donc à la fonction ? Il était furieux contre Vaudrey et regardait tour à tour Sulpice et Adrienne. Une femme si complète ! Ravissante Quel joli profil, fin, un nez droit, une bouclie adorable ! Vaudrey était donc fou?

On se leva de table, et, selon l'usage, les hommes passèrent au fumoir, laissant le salon à demi vide. M"** Gerson en profitait pour continuer, en riant beaucoup, à distiller de petites historiettes sur Sabine. Au fumoir, dans la vapeur des londrès, les hommes causaient. On entendait, par-dessus toutes les voix, le clairon de Warcolier.

Guy, assis dans un coin, sur le divan, et songeant encore à Adrienne, à ces séances de nuit^ à ces expositions, à ces concours agricoles inventés par Sulpice, entendait des bouts de conversation, des plaisanteries, des racontars dont les collègues à la Chambre, les amis politiques, faisaient les frais :

— Vous savez comment Badiche a appris, aux dernières élections, qu'il n'était pas élu?

— Non, comment ?

— Il rentre chez lui, anxieux du résultat du scrutin. Et il entend qui ? — ses enfants, un petit garçon et une petite fille — qui, au reçu de la dépêche attendue par le papa et décachetée par la mère

MONSIBIïR LR MINISTRE. 3lJ

toute fiévreuse, avaient déjà inventé une chanson sur fair du Jeune homme empoisonné:

Résultat très négatif Ballottage positif !

Badiche est balle-

Bâté, Est ballotté !

Oui, Badiche e-.t ballotté C'est papa qu'est ballotté !

Heureuse précocité ! — De vrais gamins terribles t

— Du Gavarni !

— A propos, sur combien de voix de majorité comptez-vous, Monsieur le Président ?

— Sur 189!

— C'est beaucoup,

— Moi ! mon cher — c'était le vieux Prangins qui parlait au sénateur Crépeau — je ne compte pas être du prochain ministère , non ! Je ne m'illusionne pas ! Mais je serai du second... eu plutôt du troisième... Non... du quatrième... Oui, du quatrième ministère... Certainement I

Une toux asthmatique, une toux de .vieux, lui coupait la parole.

Guy entendait Warcolier dire en riant, un petiî verre de kirsch à la main :

— J'ai un moyen de tenir en laisse mes électeurs. Non seulement, quand je vais les visiter, je les appelle mon amiy mon brave, ce qui les flatte, mais je leur adresse de temps à autre des lettres autographiées. Ils prennent ça pour de l'argent comptant. Les uns, les bons enfants^ sont flattés * c II m'a écrit, il n'est

3j8 monsieur le ministub.

pas fier ! » Les autres, les soupçonneux, sont rassurés : « Maintenant, j^ai sa signature, je le tiens ! » Et voilà !

On riait beaucoup.

— Comme on se moque, après , des électeurs dont on cirerait les bottes avant ! son%ta\\ Lissac.

— La marche que j^ai suivie est bien simple, disait un autre, j'ai voulu être sous-préfet pour être préfet, préfet pour être député, député pour être receveur général 1 Les appointements assurés, voilà le couronnement d'une carrière I

— Celui-là joue la série y pensait encore Guy, mais il est franc I

— Je lis fort peu, répondait maintenant Crépeau à Warcolier.., Je n'aime pas beaucoup la littérature pure... Nous autres, hommes politiques, nous avons besoin de lectures substantielles, qui nous apprennent à penser !

^ Je te crois I... murmurait ce Parisien de Guy, fumant et écoutant toujours. A l'école, mon bon homme I

Les propos se croisaient, se confondaient ainsi, donnant à ce blasé l'horreur et l'irritation de ces gravités et de ces égoïsmes. Il recomposait tout un caractère avec une seule phrase, et il hochait la tête en se disant très na^'quois : — Si le Suffrage Universel entendait ?

Lissac ne se mêlait en rien à ces conversations. Il observait. C'était sa joie. De toutes ces banalités assommantes, il faisait de l'amusement, selon son habitude de curieux et de spectateur.

Il allait pourtant se lever et s'approcher de Vau-

MONSIEUR LE MINISTRE. 3 i 9

drey qui, instinctivement, venait à lui, lorsque le préfet de police, M. Jouvçnet, se mit, sans y prendre garde, entre le ministre et son ami.

Jouvenct parlait bas à Vaudrey, en accompagnant ses paroles a^un sourire bizarre, tout en se passant les doigts dans ses favoris. Quelque discrétion qu'y mît le préfet, Guy était assez rapproché de lui pour entendre, stupéfait, le nom de M"* Kayser.

Marianne I Comment était-il, entre ces deux hommes, question de Marianne }

Lissac remarqua que Vaudrey était subitement devenu assez pâle.

Il se rapprocha encore, tout en ayant l'air d'achever, debout, une tasse de café.

Il entendit alors ces mots, très distinctement:

— Un reporter vous a vu, l'autre nuit, sortir de chez elle I

Guy s'éloigna très vivement. Il éprouvait, tout à coup, une sort^ d'hébétement, comme si les quelques mots du préfet de police eussent été la suite naturelle de sa conversation avec Adrienne, une sorte de réponse rapide.

— Il serait étonnant que Marianne... pensait Lissac. Au reste, il le saurait bientôt. Il interrogerait tout

simplement Vaudrey.

C'est ce qu'il fit lorsque Jouvenet, toujours correct, grave et froid, eut laissé « Monsieur le Ministre » visiblement nerveux, presque inquiet.

— Tu connais donc intimement M"« Kayser? demanda-t-il à Vaudrey qui, surpris tout à coup, le regarda un moment, sans répondre, essayant de comprendre d'abord ce que lui voulait Lissac.

— Est-ce que je suis indiscret ? ajouta Guy.

— Non, mais qui t'a dit... ?

— Rien. Il parie un peu trop haut, seulement, ton préfet de police. Il m'a semblé entendre.

La main de Vaudrey saisit rapidement le poignet de Lissac.

^ Chut I tais-toi I

— Très bien ! Parfait ! se dit Lissac. Pauvre petite Adrienne !

— Je te raconterai tout cela plus tard. Oh ! rien de plus simple 1... Ce n'est pas ce que tu crois !

— J'en suis persuadé, fit encore Lissac, qui souriait.

Machinalement, et comme pour échapper à son ami, Sulpice quitta le fumoir pour le salon, en disant cette banalité : « Il faut bien rejoindre ces dames... le cigare tue la causerie... » Il se sentait mal à l'aise. C'était la première fois que Jouvenet lui apprenait qu'il est des agents pour savoir ce que font les ministres. Le préfet de policeavait, par hasard, en causant à dîner avec le rédacteur en chef d'un journal très parisien, empêché dépasser un écho où l'on racontait qu'un ministre jetait, rue de Prony, son portefeuille |?ar-i^5^5 les moulins de Grenoble. Autant valait imprimer le nom de Vaudiey.

Jusqu'à présent, il avait pu aimer Marianne sans scandale et comme dans l'ombre. Son secret maintenant appartenait à la police, à tout le monde, à ui reporter qui s'était heurté à lui en sortant de soupei chez une fille du voisinage.

Le ministre était agacé profondément. Le petit hurrah féminin, très flatteur, qui l'accueillit à sa

rentrée au salon, ne put dissiper sa mauvaise humeur. Il essaya de causer, de répondre aux galanteries de M*"* Gerson, aux sourires des femmes, mais il était contraint, nerveux. Adrienne lui-trouvait Pair malade.

On parlait de tout sur ce ton léger, prétentieux et facile à la fois, des propos de ces salons de second ordre où Ton ne fait ni les idées ni les hommes, où on les accepte, au contraii^e, tout fabriqués et en bloc. On avait, sur toutes les questions, sur le tableau en vogue, le livre à la mode, l'homme à Pordre du jour, le même mot stéréotypé, attendu, emprunté aux rabâchages de la polémique courante. Rien de neuf. Des propos usés comme des vieux liards. Adrienne souffrait à voir un homme de Tintelligence de Vaudrey s'attarder à ces tuisms, et se demandait s'il ne lui reprocherait pas, tout à l'heure, de l'avoir amené dans le vide étoufifant de cette maison parisienne où tout était de surface], de clinquant et de chic.

Elle avait hâte de s'éloigner. Elle voyait bion que Sulpice s'ennuyait. Elle profita de la première occasion offerte pour lui demander très bas :

— Veux-tu t'en aller ?

Elle était heureuse de lui dire tUj contrainte, par l'usage, de dire vous tout haut quand on écoutait.

— Oui, partons ! fit-il.

Il chercha Lissac, lui répéta qu'il aurait à lui parler, et Guy s'inclinait en voyant partir, un peu trop tôt au gré des Gerson, le ministre et M™* Vaudrey.

Elle avait soif, cetteAdrienne écœurée par les banalités et les médisances, de se retrouver avec son mari,

Sai MONSIEUR LB MINISTRE.

de lui dire que rien ne valait pour elle la joîe profonde du tête-à-tête, des soirées passées ensemble comme jadis — il s'en souvenait bien, — lorsqu'il lui lisait des livres, des poètes aimés.

— Des poésies ! dit Vaudrey, veux-tu te taire ! Les Gerson me trouveraient aussi mil-huit-cent-trente que Ramel. C'est le vieux jeu !

— Je ne m'étonne plus, maintenant, répétait la jeune femme, d'être si peu mondaine. On étouffe, au moral, dans ces serres chaudes de la platitude. Ne crains rien, va, Sulpice, ce n'est pas moi qui te traînerai jamais dans les salons ! Tu t'es ennuyé ?

— Non, jepensaisà autre chose, répondit Vaudrey, qui en efifet pensait à Marianne.

M"** Vaudrey n'avait pas quitté le salon de M"' Gcrson,que la jolie petite Parisienne,se penchant à l'oreille

d^une amie, disait assez imprudemment :

— Elles sont toujours de Carpentras, de Pont-à- Mousson ou de Moulins, nos ministresses, n'est-ce pas votre avis ?

— Et que voulez-vous I fit Lissacqui, décidément, entendait, ce soir-là, tout ce qu'il ne devait pas entendre, — cela vaut bien autant que d'être du Moulin- Rouge!

M"^ Gerson sourit, trouva le piot charmant, ravissant, très réussi, mais réfléchit encore une fois à cela que de Lissac étaittout à fait clément pour Adrienne, et M"^ Vaudrey un peu bien indulgente pour M. de Lissac.

Depuis qu'elle avait cru deviner qu'il pouvait y avoir pour elle chez M. de Rosas autre chose qu'un amant, Marianne était assez perplexe. Elle jouait gros. jeu. Entre le ministre et le duc, il fallait choisir.

Elle n'aimait pas Vaudrey. Elle lui trouvait môme des naïvetés ridicules. « C'est un candide I » disait-ellt à Claire Dujarrier. Mais elle avait l'amour-propre de le garder, et elle sentait bien que Sulpice était assez faible pour lui obéir en tout et pour tout. Un tel personnage n'était pas à dédaigner» Quant à Rosas, elle éprouvait pour lui un sentiment qui n'était point de l'amour sans doute, mais qui ressemblait à de l'étonnement, aune affection particulière. Rosas la respectait, et la timidité de cet homme, qui avait dans les veines du sang de héros, la flattait. Il lui parlait presque uniquement de son amour, sans lui proposer de le lui prouver, et ce platonisme, qu'elle eût trouvé godiche chez Vaudrey, lui paraissait « avoir de l'allure » chez ce grand seigneur. Le duc la relevait à ses propres, yeux.

Il n'avait d'ailleurs jamais reparlé de ce mot, prononcé par lui, par hasard sans doute: le mariage, et Marianne était trop prudente et trop iine pour sembler l'avoir pris en note. Elle n'y faisait même pas allusion. Elle attendait. Plus le temps passait, se disait-elle, et plus Rosas lui appartiendrait sûrement. En attendant, comme il fallait vivre et qu'elle tenait à conserver son train de maison, elle gardait Vaudrey, dont elle pouvait avoir besoin à un moment donné.

C'était à elle de mener de front ces deux intrigues et de faire croire à Rosas que le ministre était pour elU

un açnî, rien de plus, un protecteur de l'oncle Kayscr, et à Vaudrey que, depuis qu'elle l'avait congédié, le duc avait pris son parti et s'était résigné à c rentrer ses soupirs ». Elle eût pu Jurer, en toute vérité, que José n'était pas son amant.

A tromper Vaudrey, elle n'avait pas grand mérite. Sulpice était aveuglé littéralement par cet amour. — Il avait été, un moment, sur le qui-vive, lorsque Jouvenet lui avait conté que son secret ne lui appartenait plus. Pendant quelque temps,il semblait alors se détacher de Marianne; mais,après de nouvelles précautions prises, il revenait avec des frémissements ardents vers cet hôtel de M"' Vanda où l'attendaient les baisers, un peu las, de sa maîtresse.

Des mois passaient ainsi, tout l'été, les vacances de la Chambre, la saison morte de Paris. Adrienne parlait, un moment, pour le Dauphîné où Vaudrey allait présider le conseil général, et elle retrouvait avec des /oies d'enfant la vieille maison de Grenoble où elle avait autrefois vécu si heureuse i Et même sous ce toit, entre ces murs témoins de ses amourshonnétes, surtoutdevant eux, Vaudrey pensait à Marianne, n'avait d'autre idée que de la revoir, de la tenir dans ses bras, et, chaque jour, illui écrivait des lettres éperduesqu'elle parcourait à peine du regard en haussant les épaules, et qu'elle brûlait sans y attacher d'importance.

Lui, au fond de. sa provinces s'ennuyait, s'ennuyait, dans le continuel fracas de fêtes, de réceptions en son honneur, de discours à prononcer, de cérémonies à présider, de députations à recevoir, de statues à inaugurer. Des statues l toujours des statues 1 Et on le traînait, dans les petites villes, à Allevard

MONSIEUR LE lUNISTRB. 325

OU à Marestel, de la mairie à la grahd^place, entre des haies de pompiers, dans des cortèges bruyants, où les cuivres lui crevaient les oreilles, sous des tentes rayées de rose, tapissées de drapeaux tricolores, devant des défilés interminables de Sociétés de gymnastique, d'orphéons, de corporations, d'associations, d'Amis d^la Paix ou d'Amis de la Guerre 1 Et c'était des harangues éperdues, des dévidages de lieux communs, des discours émaillés de latin de professeurs de rhétorique, des professions de foi politiques de conseillers municipaux éloquents, tout satisfaits de happer un ministre au passage. Ce que Vaudrey en entendait de ces harangues ! Plusqu'à la Chambre. Plus drues, plus serrées, plus implacables qu'à la Chambre. Et des avis et des considérations politiques et les remontrances qui se terminaient en demandes de places ! Des cantates qui sollicitaient des subventions ! Partout des demandes : demandes de subsides, demandes d'allocations, demandes de secours, demandes de croix i C'était le harassement, l'énervement, la courbature, l'assourdissement. Ils voulaient le tuer en crî&nt Vive Vaudrey \

Le préfet et le général commandant la division, flanquaient éternellement Vaudrey, ce supplicié traîné entre ces deux habits brodés. Sulpice entendait, des lèvres du préfet, tomber la même harangue banale : le progrès, l'avenir, la fusion des partis et des intérêts, la grandeur du département, les cotonnades et les tanneries, la splendeur du ministre qui... du ministre que... de lenfant glorieux du pays... de Taigle du Dauphiné (Vive Vaudrey ! Vive

3a5 MONSIEUR LB MINISTRE*

Vaudrey! Le général du moins variait ses effets, grondait, serrait les poings, et Vaudrey, le jour de rignauguration de la statue d^un certain M. Valbonnans, ancien député et notable fabricant de gants, -^ gloire du pays, lui aussi — avait entendu le guerrier murmurer, du matin au soir, dans un mouvement de mâchoire qui faisait sauter sa barbiche : — Xaime le bron\e!... J'aime le bron\e!,., avec une persistance qui stupéfiait le ministre.

C'était peut-être le seul souvenir un peu gai de» tournées de Vaudrey dans l'Isère. Ce couronnement éternel du général: faime le bronze! J'aime le bronze! l'avait mis en éveil, et il se demandait gaiement quel diable d'appétit avait là ce militaire qui répétait son mot d'un ton goulu. Assis à côté de lui, sur l'estrade tandis que les orphéons chantaient un hymne en l'honneur de feu M. Valbonnans composé pour la circonstance par un amateur de la ville:

Chantons, oui, chantons M. Valbonnans,

Le meilleur fabricant de gants

Élégants !

Tandis que les fanfares reprenaient au refrain et que les pompiers découvraient, dans une immense acclamation, la statue de M. Valbonnans, portant ces mots sur son socle: A l'inventeur, au patriote, au négociant] tandis encore qu'à son oreille gauche * e préfet reprenait son éternel discours : la ganterie, gloire de l'Isère, le progrès , les intérêts, la grandeur du département, le ministre qui... le ministre que... (Vive Vaudrey IjSulpict entendait toujours, même au milieu des acclamations, le grondement de machine du général répétant, ressassant, remâchant : — J aime le bron:^eI Taime le bronxel

Le soir du banquet^ le ministre avait enfin l'explication de cet amour farouche. Le général se levait, «errait son verre à le briser, et pendant que fe parfait fondait dans les assiettes, il s'écriait, de sa grosse voix, comme sur le front de sa division.

— J*aime le bronze I... J'aime le bronze, parce qu'il sert à la fois à élever des statues et à fondre des canons I J'aime le bronze dont la voix gagne les batailles, l'artillerie étant aujourd'hui l'arme supérieure, quoique la cavalerie soit la plus chevaleresque! J'aime le bronze qui est l'image du cœur du soldat et je voudrais voir à notre pays une armée d'hommes de bronze qui... que...

Il s'embarrassait, s'embrouillait, roulait des yeux blancs dans une face pourprée et, pour en finir, brandissait son verre comme il l'eût fait de son bancal et, aux applaudissements frénétiques des convives, hurlait vaillamment: — J'aime le bronze! J'aime le bronze I

Vaudrey avait failli éclater d'un fou rire, malgré toute sa dignité ministérielle, et quand il était rentré à Grenoble, sa voiture pLine des fleurs qu'on lui avait lancées, il n'avait, à Adrienne lui demandant s'il avait bien parlé, si cela avait été beau, rien répondu, en jetant à terre ses bouquets, que:

— J'ai beaucoup ri ! Mais je suis écrasé, abruti ! Quelle migraine I...

C'était tout cela que Sulpice écrivait, racontait à Marianne, en lui disant, le naïf: c Âh! toutes ces voix qui m'acclament ne valent pas une parole de la tienne I Quand te reverrai-je, Marianne, chère âme >

— Le plus tard possible ! disait la chère âme. Elle voyait même avec un ennui profond Tété finir.

Tautomne commencer et venir l'approche de la saison parlementaire qui ramènerait Vaudrey et lui infligerait la présence de son amant. Sulpice lui donnait largement ce qu'il fallait à ses appétits de luxe et c'était bien pourquoi elle ne se décidait pas à rompre, quoique depuis longtemps cet homme fût sacrifié dans son esprit, ft Âh ! quand je pourrai le balancer I » disaitelle avec son ton de fille. De Rosas elle ne voulait, elle ne pouvait rien accepter. La partie, de ce côté-là, était trop belle pour la compromettre. Avec Vaudrey, elle pouvait être impunément une femme entre* tenue. Avec José, il lui fallait avoir l'air de garder, comme une auréole, des pudeurs, des virginités qu'elle n'avait pas.

Il se produisait en effet — et elle s'en rendait très bien compte — dans l'esprit de l'Espagnol des cristallisations singulières: il se forgeait, à mesure qu'il coudoyait plus fréquemment la Marianne réelle, une Mapianne idéale, bonne, spirituelle, peut-être ignorante, et pourtant affinée et corrompue d'esprit, qui l'amusait et le déconcertait à la fois. Il avait quitté i'Hôtel Continental, loué aux Champs-Elysées un hôtel, avenue Montaigne, et il recevait là parfois Marianne, comme il y eût donné l'hospitalité à une princesse. Elle divaguait alors tout en fumant du tabac turc. Cette grâce parisienne, ce pétillement de mousse de Champagne boulevardier, séduisaient et chatouillaient ce voyageur grave et pâle, dont le sourire même semblait un peu mélancolique.

Il adorait absolument cette femme et n'essayait plus même de résister. Il oubliait totalement que c'était avec Guy qu'il l'avait connue. Il lui semblait que c'était lui qui l'avait découverte, et d'ailleurs elle ne l'avait jamais aimé, ce Guy. Non, certes. Elle étai^. assez

franche pour tout avouer. Puisqu'elle niait, c'est que jamais Lissac... Et puis, quoi! Quand ce serait yrai> Mais non, non ! Marianne niait. Il croyait éperdu-* ment en Marianne.

Tous ces chocs de raisonnements insensés des gens qui vont faire une folie se heurtaient dans la tête de José. Aussi bien, il n'essayait pas d'analyser ses sensations. U^passait, aux côtés de cette jolie fille dont il baisait à peine le bout des doigts, l'été le plus délicieux de sa vie. Une fois pourtant, sortant avec Marianne dans les Champs-Elysées, il avait rencontré la vieille Dujarrier, aux paupières bouffies et aux cheveux jaunes^ qu'il avait connue autrefois. Un de ses amis, le marquis Vergano, s'était tué, à vingt ans, pour cette femme qui eût été sa mère. La Dujarrier s'était arrêtée, saluant Marianne, et elle avait eu beau lui faire mille salama^ leks, comme elle avait* dit elle-même, Rosas Tavait saluée à peine d'un air glacé.

— Pourquoi saluez-vous cette femme ? avait-il ensuite demandé à Marianne.

— J'en ai besoin. Elle m'a rendu des services.

— C'est étonnant I le crovais qu'elle n'était capable que de faire du mal.

Il ne s'imaginait pas M"' Kaysèr frayant avec des filles. Dans la petite chambre modeste de la rue Cuvier, il semblait à José que Marianne était dans son véritable milieu. Souvent Marianne se mettait au piano, — un des rares meubles de ce logis, — et elle jouait à Rosas des airs d'Orient qui l'emportaient très loin, dans ses souvenirs, en plein désert, au bercement lent de la Caravane de David, puis tout à coup elle revenait à cet air de revue, à ce rondeau des Variétés qu'il fredonnait, là -bas, sur son fumier, abandonné...

330 MONSIEUR LE UINISTRS

Voyez-vous, là-bas.

Cette maison blanche. ••

— Je l'adore cet air de bouisbouis I disait-elle.

Il ne songeait plus à se remettre en chemin main tenant, à quitter Paris. M"« Kayser s'emparait chaque jour de lui plus sûrement. L'espèce de mystère bizarre qui entourait cette fille augmentait sa passion.

Il lui demandait parfois ce que faisait son oncle.

— Lui Ml a obtenu, grâce à M. Vaudrey, la décoration d'un établissement hydrothéra pique, lés Thermes des Batignolles. lia commencé le carton d'une fresque: Le Massage moralisant le Peuple. Nous irons voir ça dans son atelier !

— Savez-vous, continuait Marianne, ce que je voudrais voir, moi ?

— Et quoi donc ?

— L'Espagne, votre pays. OU êtes- vous né, Rosas?

— A Tolède. J'ai là le château de ma famille.

— Avec des portraits, des armures ?

— Avec des armures et des portraits, oui I

— Eh bien I je voudrais aller à Tolède , voir ce château ! Ce doit être superbe!

— C'est lugubre, tout simplement. Une forteresse sur un roc Des pierres grises, un rocher roux, brûlé du soleil. De grandes salles à demi moresques. Des murs épais comme ceux d'une prison. Des chevaliers de fer, debout, leur lance au poing, comme dans Eviradnusl De vieux portraits rébarbatifs d'aïeux corsccés dans leurs pourpoints, ou de duchesses de Rosas^ toutes pâles, Tair triste^ enfoncées dans leurs collerettes dont Qaude Coëlloou Velazquez ont peint les guipures. D'immenses salles froides, où les talons des visiteurs résonnent comme sur des tombeaux vides. Une splen-

deur qui sent le caveau. Vous j mourriez d*ennui au bout de deux heures et de froid au bout de huit jours I

— Mourir de froid en Espagne ?...

-^ Il y a aussi le froid de l'âme, répondait le due avec un singulier sourire. C'est peut-être pour le fuir, celui-là^ que j'ai tant voyagé t... Mais, vous, àTolêde, à Fuentecarral, — c'est le nom du château, — une Parisienne comme vous I Ce serait brutal I Autant enfermer un colibri dans une fosse aux ours t Non, Dieu merci, j'ai d'autres coins de terre en Espagne où nous abriter, mon cher passereau du boulevard ! Et sous les jasmins andaloux, sous les lauriers-roses de Cordoue ou de Séville^ sous les jets d'eau des bas* sins garnis d'azulejos, où se baignaient les sultanes, mes jasmins n'embaumeront jamais assez, mes fontaines ne soupireront jamais assezharmonieusement pour fêter votre bienvenue..., quand vous irez... si vous y allez... Mais Tolède ! Mon affreux château de Fuentecarral ! J'ai beau être un romantique impénitent, je ne voudrais pour rien au monde vous y conduire. Ce serait de la glace qui tomberait sur vos épaules. Fuentecarral? Brr I... cela sent la mort.

Tandis qu'il parlait, Marianne le contemplant avec des flammes dans les yeux, se promenait, en pensée, dans ces jardins qui sentaient bon, et elle avait des appétits de se voir passant dans cette espèce dç citadelle sépulcrale de Fuentecarral, devant les blêmes aïeules de Rosas toutes stupéfaites du frou frou ai la Parisienne.

Cette flammedu regard deMarianne, José la prenait pour de l'amour.

Ah 1 comme ces six mois de Paris l'avaient, tout

entîer, rivé à cette femme qui était la maîtresse d'ua autre! Un jour, — Vaudrey venait justement de quitter Marianne au rond-point des Champs-Elysées, — le duc dit brusquement en la voyant entrer chez lui :

— J'allais vous écrire, Marianne !

— Pourquoi, mon cher duc ?

— Pour vous demander un rendez-vous.

— Toujours le bienvenu, mon ami, dans notre cher petit retrait !

Il la fit asseoir, lui prit les deux mains, la regarda bien en face et lui dit :

— Jurez-moi que vous n'avez jamais été la maîtresse . de Lissac 1

Elle ne tressaillit même pas, comme si elle se fût attendue depuis longtemps à cette question. Elle ^rava hardiment l'œil de José, et dit : •

— Est-ce qu'on demande ces choses-là à une femme qu*on aime ?

— Supposez que j'adresse cette question à la duchesse de Rosasl dit l'Espagnol ^ dont la lèvre tremblait .

Elle devint aussi blême que lui.

c*- Je ne comprends pas... ât-elle.

Le duc resta muet un moment ; puis, toute son âme passant dans sa voix :

-^ Je n'ai pas de famille, Marianne. Je m'appartiens tout entier et je vous aime. Si vous me jurez que vous n'avez pas été la maîtresse de Guy...

— Personne n'a le droit de dire qu'il a seulement effleuré mes lèvres, répondit Marianne, fermement. Un seul, celui qui m'a prise, ignorante, et m'a laissée navrée, écœurée^ croyant ne plus aimer jamais.

avant de vous avoir rencontré. Celui-là est mort.

— Je sais, dit Rosas, vous m'aviez confié cela autrefois... Veuve sans nom, je vous offre, moi, mon nom, mon amour, toute ma vie, voulez-vous >

— Eh I tu sais bien que je t'aime ! s'écria-t-elle en lui donnant, éperdue, ce baiser brûlant et acre qu'il avait encore sur les lèvres, depuis la soirée chez Sabine.

— Alors, personne.... personne ? répéta José.

— Personne I

— Sur l'honneur ?

— Sur l'honneur !

— Ah ! que je t'aime I fit-il, affolé, toute sa passion brisant sa froideur comme le soleil fond une neige. Si tu savais comme je suis jaloux et fou de toi I... Je te veux, je t'adore et je me condamne à rester, devant toi, glacé, sous ces yeux-là qui me brûlent le sang... Je t'aime, et le souvenir de Guy m'empêchait de te dire que tout ce qui est à moi est ton bien... Je suis un •farouche, tu sais, capable de fureurs, de colères absurdes, de fuites insensées... Oui, j'ai voulu te fuir encore. Eh bien I non, je te reste, je t'aime, je t'aime 1... Tu seras ma femme, entends-tu ?Ma femme !... Ah I queile minute de joie I II y a des années que je t'aime ! Tu ne l'avais donc pas vu, dis, Marianne?

— Je l'avais vu et je t'aimais ! Et je me taisais aussi I Je devinais bien que tu croyais que je m'étais donnée à un autre... Non, non, je suis à toi, rien qu'à toi I Tout mon amour, tout mon moi, tiens, je te l'ai gardé, car je hais le passé, pis que cela, je ne sais même pas qu'il existe... C'est du dédain^ de l'oubli, rien ! Mais toi, ah ! toi, tu es ma vie 1

Elle sortit de Thôtel de José, rajeunie, fièrc^ grise de joie. Elle marchait^ seule, dans les allées des Cbamps- Elysées' dont tes feuilles rouillées pleuvaient sous le vent déjà frais^ et elle frappait de ses talons l'asphalte humide. Elle allait droit devant elle, toute sa pensée embrasée d'ivresse. Il lui semblait que Paris lui appartendic.

Le soir, elle devait aller au théâtre. Il était convenu que Vaudrey l'attendrait à la sortie, dans une voiture de remise, et la reconduirait rue Prony. Elle lui écrivit qu'elle ne pouvait sortir. Un peu de migraine. Ce fut l'oncle Kaysef qui se chargea de faire porter la lettre par un commissionnaire.

— A moins que tu ne préfères que je passe moimême au ministère !

— Es-tu fou ? dit Marianne.

— C'est vrai, ça serait immoral !

Elle voulait avoir sa soirée à elle, toute seule, pour mieux donner le vol à ses rêves.

Des rêves ? Allons donc ! C'était, au contraire, une réalité éblouissante : — une fortune^un titre, la sortie absolue de la bourbe et des misères. Quelle revanche !

— C'est à en devenir folle !

Il lui prenait des frayeurs subites, des terreurs de joueur trop heureux. Si tout s'écroulait brusquement comme tombe un château de cartes ! Elle souhaitait d'être plus vieille de quelques semaines.

— Le temps passe si vite, ei on a encore la tentation de l'éperonner !

Maintenant, dans la solitude de son hôtel, elle s'ennuyait. Elle ne pouvait ni lire ni penser. La fièvre It prenait. Elle regrettait d'avoir écrit à Vaudrey, Ell«

voulait aller au théâtre. Une opérette nouvelle, cela la distrairait. Et pourquoi n'irait-elle pas ? Elle avait le coupon de sa loge sous la main. Elle dirait ensuite à Vaudrey que la migraine était partie.

— Et puis il m'ennuie,- Vaudrey !... Surtout à présent 1

Il ne fallait pourtant pas brusquer les choses. Si Rosas^ avec ses coups de tête, s'envolait encore ? Elle avait d'ailleurs, avecle ministre, des intérêts communs, un compte à régler.

— Le billet Gochard ?...• Bah I II paiera ! Je n'y ^suis pour rien, d*ailleurs I

Elle se dit, brusquement, qu'elle serait bien niaise de ne pas aller oti bon lui plaisait. Sulpice en pen« serait ce qu'il voudrait. Elle se fit coiffer par sa femme de chambre.

— Madame va au théâtre ?

— Oui, Justine. A la Renaissance !

Elle s*amusa infiniment au théâtre. Elle rayonnait. Onlaregardait beaucoup. Elle était toute joyeuse d'être seule. Il y avait^ dans l'opérette écoutée, une duchesse dontlesaventuresdivertissaientlepublic. EUese mettait alors à rêver, sa pensée fuyait ce théâtre, cette rampe, ces acteurs fardés, et allait très loin, sous les orangers, là«bas...

Pendant un entr'acte on frappa à la porte de sa loge. Elle se retourna, étonnée. C'était Jouvenet, le préfet de police, qui venait la saluer, très galamment. Le préfet, avecses airs caressants et insinuants, — on l'avait, jadis, au palais, surnommé l'Avocat Pathelin, — s'empressait de faire un doigt de cour à Marianne quand il la rencontrait. Elle n'avait pas à beaucoup poser avec

lui. Il connaissait tous ses secrets. Un tel homme était d'ailleurs de ceux qu'on ménage, pouvant être utile. Jamais Jouvenet ne lui parlait de Vaudrey. Discrétion d'Etat. Mais, en homme qui sait bien que rien n'est durableen ce monde.il se mettait habilement sur les i'angs, un préfet de police pouvant fort bien succéder à un président du conseil .

Marianne le laissait dire, recevait ses galanteries comme elle eût accepté des bonbons, et le tenait â distance sans blesser son amour-propre,en femme d'esprit.

Jouvenet, simplement pour montrer à Marianne qu'il était bien renseigné, lui demanda,tout en caressant ses favoris, si elle voyait souvent le duc de Rosas. Quel charmant homme, le duc ! Et il souriait tandis que la jeune femme le regardait, pour deviner sa pensée.

Le préfet, ne voulant pas avoir l'air de trop insister, détourna la conversation en disant :

— Ah ! voici un de nos anciens amis qui vous lorgne !

— Un ancien ami ?

Cétait Guy de Lissac qui, debout au balcon, braquait^ en effet, sa jumelle sur la loge.

Marianne n'avait rencontré que rarement Lissac, mais elle sentait^ depuis quelque temps, en lui uoe espèce d'hostilité sourde. Guy lui en voulait beaucoup d'avoir arraché Sulpice à Adrienne. IL plaignait M>°« Vaudrey, et peut-être à cette sensation de pitié profonde se joignait-il en lui un autre sentiment où l'attendrissement devenait de la tendresse. Il s'irritait ^op contre ce mari aveugle pour ne pas apercevoir le tharme complet de cette fine créature à l'âme timide

et profonde. Cette irritation, qu'il n'avait pas le droit de montrer à Vaudrey, il l'avait laissée paraître déjà à Marianne sous forme de railleries. Marianne en avait été froissée violemment. De quoi se mêlait cet homme qui n'avait pas su la comprendre, et qui ajoutait à la blessure d'autrefois les ironies d'aujourd'hui ?

— 11 est peut-être jaloux, après tout, se disait-elle. L'imbécile I

Guy ne cessait de la lorgner.

— Cela paraît vous être désagréable ? dit Jouyenet.

— Pas du tout. Qu'est-ce que cela me fait ?

— Il vous a beaucoup aimée, ce Lissac !

— Ah f Monsieur le Préfet, dit vivement Marianne. Je sais bien que votre métier est d'être quelque peu inquisiteur. Mais que vous seriez aimable de laisser dormir mon passé dans vos dossiers 1 Ce sont de boas linceuls f

Jouvenet se mordit les lèvres et lorgna Lissac à son tour.

— Tiens^ dit-il, il s'acharne donc à porter la croix du Christ de Portugal ? C'est de bien mauvais goût 1 Je le croyais plus spirituel !

— L'ordre du Christ est donc mal famé?

— Au contraire, mais comme il est de la couleur de la Légion d'honneur, il est interdit de le mettre à sa boutonnière sans l'étoiler d'une petite croix d'orl... Et je ne vois que du rouge à cette boutonnière...

— Je vous demande pardon, Monsieur le Préfet, il

y en a une ! ^

— Oh I ma lorgnette est si mauvaise 1... Et puis )e ne crois vraiment pas que M. de Lissac soit autorisé à porter sa décoration par la Grande Chan«

cellerie Facile àsavoir !... Je n'en ferai pas moins

insérer à V Officiel de demaia une note relative au port illégal de certaines décorations étrangères...

— Contre Lissac cette note ?

— Pas du tout. Mais c*est lui qui me fait songer à une mesure que je voulais prendre depuis longtemps : appliquer la loi.

L'entr'acte finissait. Jouvenet se retira, en répétant à Marianne, avec toutes sortes de sous-entendus qui étaient de véritables déclarations d amour, quMl se mettait, le cas échéant, tout à sa disposition, et qu'elle serait peut-être bien aise de le rencontrer un jour...

— Je vous remercie^ Monsieur le Préfet, et j'userai de votre bienveillance, répondit Marianne,par politesse.

Quelque chose lui disait que Guy, ne fût-ce que pour avoir l'occasion de la railler un peu sur la présence de Jouvenet, qui passait pour compromettant, viendrait la saluer à Tentr'acte suivant. Lissac n'y manqua pas.

Il avait, derrière le verre de son monocle, un regard aiguisé qui gouaillait, comme son sourire.

— Eh bien, dit-il, quasi brusquement, en s'asseyant auprès de Marianne, je vous félicite, chère amie !

— Et de quoi? fit-elle, étonnée.

:— De la grande nouvelle, parbleu i Votre mariage. Elle pâlit légèrement.

— Comment savear- vous?,..

— J*ai vu le duc. Il est venu chez moi,

— Chez vous ? Quoi faire ?

— Vous ne vous en doutez pas un peu... tout petit peu... 2

— Vous demander si j'avais été votre maîtresse } Lissac, vous êtes très impertinent.

— Oh ! ma chère Marianne, préparez-vous donc un peu à être duchesse. Un gentilhomme, à qui vous aviez juré que je n'avais pas été votre amant, ne pouvait douter de votre parole 1... José ne m'a rien demandé. 11 m'a simplement annoncé sa détermination pour voir ce que je lui dirais, ou, au fond de mon regard, deviner ce que j'en pensais !

— Et vous lui avez dit }

— Ce que j'avais à lui dire : je Tai félicité ! Marianne leva ses yeux gris sur Lissac.

— Félicité } dit-elle lentement.

— La femme qu'il épouse est assez jolie, je pense I

— Ah! mon cher, trêve de petites insolences!... Qu'est-ce qui vous a pris depuis quelque temps ?

— Rien, mais vous m'avez pris quelque chose» vous.... ou quelqu'un.

— Rosas }

— Non, Vaudreyl

— Je vous le rendrai. Oh I oh! vous vous intéressez étonnamment à Vaudrey. A Vaudrey ou à sa femme ? dit-elle.

Elle avait son méchant sourire.

— Duchesse, fit Lissac, habituez-vous donc à respecter les honnêtes femmes I

— C'est pour me dire ces aménités-là que vous vous êtes fait ouvrir la porte de ma loge ?

— Non ; c'est pour vous demander un renseignement.

— Lequel?

— Est-ce vrai, dit-il d'un ton presque cordial, estce bien vrai que vous allez épouser Rosas ?

— Et pourquoi pas ? répondit-elle, relevant le front.

— C'est que — je vais être franc — je vous ai toujours regardée comme une honnête femme I Vous vous êtes vous-même donné ce nom, un jour. Folle, fantasque, souvent; charmante, toujours; malhonnête, jamais. Prendre à Rosas son amour, sa fortune même, ce serait naturel. Lui prendre son nom, cela a quelque chose de douteux et d'une habileté qui manque de franchise.

— C'est-à-dire que je puis le gruger comme une fille, et non l'épouser comme...

— Comme une jeune fille, non, vous ne le pouvez pas. Et vous me mettez, moi — je tiens à vous le dir^ et j'en profite, tandis que l'entr'acte n'est pas fini — dans une position délicate. Si je dis à Rosas la vérité, je me conduis avec vous comme un goujat. Si je la tais, à lui, mon ami, et un ami véritable, je me conduis à peu près comme un coquin.

— Vous demande-t-il de parler?

— Non, mais il y a une petite bête en moi qui me chatouille et qui me répète qu'en vous laissant épouseï le duc, je me mêle à une assez méchante affaire. . . Savezvous ce qu'il m'a demandé, le duc?... D'être son témoin I

Marianne eût beaucoup ri, si elle eût été d'humeur à rire.

— C'est absurde, fit-elle. Vous n'cvez pas accepté :

— Si fait, j'ai accepté. Parce que j'espérais bien que vous me relèveriez d'une telle corvée, un peu trop louche.

— Vous voulez ?... Qu'est-ce que vous voulez ^

— Je veux,... non, je voudrais que vous n'épousassiez pas M. de Rosas 1

Marianne haussa les épaules.

Elle sentait bien qu'il y avait une menace dans les paroles de Lissac, mais elle voulait dès le premier moment avoir Tair de la dédaigner. De quel droit, après tout,' ce passant intervenait-il dans sa vie ? Parce qu'elle lui avait fait, un jour^ l'aumône de sa jeunesse et de son corps ! Les devoirs de Tamitié ! Les droits de Tamitié ! Protéger Vaudrey ! Défendre Rosas I Des mots^ des palabres 1

— Et si je veux l'épouser, moi ?.,. Est-ce que vous m'en empêcheriez?

— Oui, si je le pouvais t dit-il fermement. Il serait temps qu'à la franc-maçonnerie des femmes, nous opposions la franc-maçonnerie des hommes 1

— Vous êtes assez cruellement lâches quand vous êtes seuls, qu'est-ce que vous seriez donc quand vous seriez associés ? fit Marianne, l'expression haineuse. — Enfin, dit-elle au bout d'un moment, que voulez vous ? Quoi ? Concluez I... Vous enverriez mes lettres au duc peut-être ?

— C'est un moyen, dit Lissac doucement. Il est xxhsfemmey ce moyen-là î

— Vous les avez toujours, mes lettres ?

— Précieusement gardées.

Il ne songeait pas à l'en menacer, mais elle entrevit là, brusquement, un danger.

— Si je vous les redemandais cependant, ces lettres, vous me les rendriez pourtant ?

— Probablement, dit-il.

— Si je vfïus disais de me les rapporter, vous savez,

34^ MONSIEUR LE HlNiSTRK.

dans cette petite chambre ignorée dont je vous parlais, un jour ?

Elle s'était penchée doucement vers Lissac et les coudes de ses bras touchaient les genoux de son ancien amant.

— Je mettrais, ce jour-là, un de ces toquets de loutre que vous n'avez pas oubliés !

Elle remarqua qu'il frémissait^ comme s'il y avait encore en lui quelque désir inassouvi pour elle. Elle se sentit rassurée.

— Allons, dit- elle, très souriante^ vous n'êtes pas aussi mauvais que vous voulez en avoir Tair I

Le régisseur frappait les trois coups derrière la toile. L'orchestre attaquait le prélude du troisième acte.

— A bientôt, mon ennemi I dit Marianne, la main tendue,

11 hésita à la prendre, cette main. Enfin, y mettant la sienne :

^- Laissez-moi Rosas I dit-il.

— Fi I le jaloux ! Puisque je vous laisse Vaudrcy I Elle se mit à rire. Lissac sortit mécontent.

— J'aurai toujours mes lettres, à tout hasard, songea Marianne, quand il fut parti. Cest plus prudent.

Elle dormit mal, cette nuit-là, et se réveilla de méchante humeur, le lendemain. Le visage fatigué, avec des yeux battus, chauds de fièvre, elle était plus jolie encore. Elle se demanda, toute la matinée, ce qu'elle allait faire, décidée enfin à écrire à Guy, lorsque Sulpice Vaudrey arriva, tout rayonnant, annonçant à Marianne qu'il avait sa journée à lui^ une journée entière.

— J'ai su par Jouvenet, ce matin, que tu avais

pu aller au théâtre. Méchante qui m'a volé une soirée 1 Mais j'ai tout ce jour^ du moins I

Et il s'asseyait, dans le salon, comme un homme s*étalant chez lui. Marianne cherchait un prétexte pour le congédier^ lorsque la femme de chambre entra, présentant un billet sur un plateau.

— Qu'est cela ?

— Un commissionnaire, Madame, qui a apporté cette lettre !

Marianne lut le papier, très vite.

Vaudrey la vit devenir un peu rouge.

— Est-ce que ce commissionnaire est encore là, Justine?

— Non, Madame. Il est parti. Il a dit qu'il n'y avait pas de réponse 1

Marianne avait rapidement déchiré en petiu morceaux le billet qu'elle venait de lire.

— Un ennui ? demanda Vaudrey.

— Oui, justement.

— Et, puis- je savoir ?

— Non, ça ne vous intéresse pas. Affaire de famille.

— Ah ! votre oncle ? fit Vaudrey^ souriant.

— Mon oncle, oui I

— Il m'a demandé de lui laisser exposer, au Trocadéro, les cartons qu'il achève : la Mission de l'Artiste, l'Hydrothérapie civilisatrice, je ne sais quoi, une suite de compositions symboliques... t

— Avec des devises de mirliton au-dessous ?... Oui, je sais, dit Marianne.

Elle faisait claquer ses doigts avec impatience. Cette lettre déchirée, c'était Rosas qui l'avait écrite et l'oacle Kayser qui. Tayant reçue à son atelier.

la renvoyait^ en effet, â sa nièce. Le duc annonçait à Marianne qu'il Tattendrait, à cinq heures^ avenue Montaigne. Il avait à lui parler. Toute la nuit il avait réfléchi, songé. Elle se souvenait de ses réves^ fous. Rosas avait-il saisi sa pensée, voltigeant, comme un atome, dans le vent de la nuit ?

A cinq heures t Elle serait exacte. Mais comment échapper à Vaudrey ? Elle n'avait plus à feindre une maladie, puisqu'elle l'avait reçu. Il s'installerait d'ailleurs auprès d'elle, la bombarderait de ses soins. Inventer maintenant un prétexte, une sortie, était-ce possible ? Son amant avait l'épanouissement béat de rhomme aimé qui compte sur un long tête-à-tête avec sa maîtresse. Il la regardait avec des yeux doux.

— Le sot !... Et tenace ! songeait Marianne. Il ne s'en irait pas f

Le mieux était de sortir. Elle le perdrait en chemin.

— Quelle heure avez-vous, mon cher ministre ?

— Une heure l

— Alors j'ai le temps ! fit-elle,

Vaudrey paraissait surpris. Marianne lui annonçait, en effet, brusquement qu'elle avait des courses^ des emplettes à faire.

— G>mme c*est désagréable I

— Oui, pour moi I

— Je vous demande pardon, faisait Sulpice, en se reprenant.

Elle envoyait chercher un coupé et par un temps aigre, déjà humide, elle remplaçait la bonne journée de bonheur bien clos que s'était promise Vaudrey, par de longues heures de courses, dans le courant d'air des vitres mal fermées, et elle se demandait comment

elle pouvait laisser en chemin son amant, ou tout au moins avertir Rosas •

Avertir Lissac surtout I C'était Lissac qu'elle tenait à voir! Oui, absolument^ tout de suite. Plus elle y songeait, plus elle entrevoyait un danger.

Sulpice ne lui avait pas laissé la liberté d'écrire quelques lignes, chez elle. Il eût pu questionner. C'était imprudent.

— Je veux pourtant dire à Guy qu'il m'attende I.... Oti?... Rue Cuvier? 11 ne viendrait pas!.... Non, chez lui 1

Elle trouva le moyen en route.

Evidemment, Vaudrey, libre de sa journée, maître de lui, ne la quitterait pas. Il le lui répétait à chaque tour de roue. Elle se fit conduire au Louvre,

— J'ai des achats à faire !

Sulpice ne pouvait la suivre. Il l'attendit dans le cofipé, à la porte, sur la place du Palais-Royal, s'enfonçant dans l'angle de la voiture, les stores baissés pour qu'on ne le vît pas. Il avait très froid.

Marianne avait traversé lestement les magasins du rez-de-chaussée 9 regardant à peine les étalages des japonoiseries, des gants, des fleurs artificielles. Elle monta un escalier tendu de tapisseries, à rampe de fer tournant, oU ses petits pieds s'enfonçaient dans la moquette, et elle entra dans un salon silencieux oti des hommes et des femmes, silencieusement aussi, lisaient ou écrivaient, devant trois tables, comme dansle drajt^' ing-room d'un hôtel. Devant une large table ronde, de vieilles dames et des jeunes filles regardaient les images de Y Illustration^ les caricatures du Journal amusant^ les croquis de la Vie Parisienne. D^autres^

946 MONSIEUR LS MTNISTRB.

sur la seconde table^ lisaient les journaux quotidiens, quelques-uns enroulés autour de leur manche comme un drapeau autour de sa hampe^ ou bien la Revue des deux Mondes, Un peu plus loin, sur une table à tapis rouge, avec des buvards de cuir et des encriers de verre rond, où Tencre dansait avec des reflets violacés^ des gens écrivaient, assis sur des sièges de velours grenat passée à dossiers d'acajou. Des plantes au large feuillage vert égayaient cette pièce triste, éclairée d'en haut par un jour tombant des verrières plates.

Marianne se croyait soudainement transponée bien loin de ce grand bazar qu'elle venait de traverser. Elle alla droit à la table oti du papier était rangé symétriquement^ dans une papeterie, et elle s'assit rapidement, posant son manchon avant d'écrire, relevant à demi sa voilette^ battant, de sa main gantée, une marche sur le cuir noir d'un petit buvard placé devant elle, puis ôtant ses gants et prenant au hasard une ramette et des enveloppes de ce papier qui portait, imprimée, dans un angle, l'adresse du magasin. Marianne souriait, tout en cherchant des yeux un porte-plume, et elle songeait à ce pauvre Sulpice, resté en bas, dans la voiture, et qui grelottait peut-être, dan? les vents coulis des portières disjointes. Un ministre;

— Voilà Tadultère, à Paris ! se disait-elle heureuse de le faire souffrir.

Elle n'était pas pressée. Elle s'amusait à regarder ce qui l'entourait. Un homme, décoré, se promenait dans ce salon , surveillant le papier de la papeterie et le remplaçant dès qu'il était usé. Au besoin ^ il vendait des timbres à quelqu'un de ces gens qui éuient là. Une boite aux lettres éuit

MONSrEUR LE MINISTRE, 347

douée tout près de la cheminée haute , avec les ^

heures des levées. \

A côté de Marianne, coude à coude, et devant elle, '

il y avait surtout des femmes, écrivant les unes fébrilement, d'autres, deux filles assises en face de Marianne, se passant Tune à Tautre, en riant tout bas, les lettre: qu'elles achevaient en ricanant, mordillant leur porte* plume écossais et se disant :

— C'est un peu froid, hein? Il va se dire; Eht bien, vrai^ alors!

Un peu plus loin, dans une autre salle, Marianne apercevait un coin de buffet oti un garçon cravaté de blanc servait à des consommateurs qui se bousculaient des sirops roses, des orangeades ou des liqueurs, rangés sur les tablettes de marbre. Au-dessus du défilé incessant des consommateurs, on voyait flotter les larges rubans rouges du bonnet d'une nourrice ou un ballon d^enfant se dandinant sur les chapeaux de femmes. Des tableaux avec des étiquettes vieillies^ collées sur leurs cadres, toiles venues desexp>ositions deprovince, restaient pendues là à regarder ou à vendre. Des cris de babys se mêlaient au bruit des bouteilles remuées^ des verres vides posés sur le marbre. Une double lumière bizarre, la lumière rouge du gaz et la lueur blanche du gaz oxhydrique, donnaient à cette cohue quelque chose de vaguement fantastique. Il semblait à Marianne qu'elle n'était plus à Paris, qu'on l'avait transportée dans quelque dock d'Amérique, ou qu'elle faisait une traversée, à bord d'un steamer transatlantique.

A côté d'elle, derrière tme sorte de haut paravent d£ glaces, elle percevait des bruits -de pas^ des chocs ae cristal et ae porcelaine, des tintements d'argenterie

et de fourchettes. En regardant le plafond, lourdement chargé d'or, de pendeloques richement barbares, Marianne devina la salle à manger du grand Hôtel du Louvre, et, dans l'odeur de cuisine et de desserte qui arrivait par-dessus la cloison de verre, çlle éprouvait, de plus en plus, la sensation d'un voyage en paquebot.

Et ce défilé éternel des bébés et des mamans l'intéres. sait. Elle regardait ces modes nouvelles, les' peluches, les velours, curieusement, comme si elle eût été au spectacle. Les deux jolies, filles, devant elle, gaies toujours, s'amusaient à gâcher le papier, Tune écrivant, l'autre lisantpar-dessusl'épauledesacamaradeetpoufîantderire sous sa toque hongroise, un grand col de quakeresse couvrant presque ses épaules et son veston à larges boutons d'acier. Cette toque féminine fit songer Marianne à Guy. Il y eut, dans ses yeux de chatte, un éclair méchant.

Elle prit du papier, cherchant pour cet homme des amabilités de tentatrice, quelque chose de troublant et de vague qu'elle ne trouvait pas.

— Ce que je voudrais lui écrire, c'est qu'il est un misérable et que je le hais I pensait-elle.

Alors, elle s'arrêtait, et elle regardait, encore oubliant Vaudrey. Le contraste de cette sàlle de lecture silencieuse avec le bruissement et la cohue multicolore de cet immense bazar d'Orient, dont le murmure de foule montait jusqu'à elle comme un mugissement de mer lointaine, et dont elle n'apercevait qu'un coin, nettement découpé par l'encadrement des portes, amusait Marianne, qui, le rictus aux lèvres, se donnait le malin plaisir de faire poser m président du Conseil.

— Au moins ça me venge des lâchetés que me fait commettre Vautre l

Des espèces d'ombres noires apparaissaient, dans ce coloriage, comme des silhouettes découpées sur un tableau peint : ëes commis aperçus, à mi-corps^ lans l'entassement du linge. Et encore une fois, cette odeur de desserte mêlée aux parfums d'opoponax des voisines, ce luxe banal des crépines d'or des rideaux brochés à fleurs, à grappes de fruits, tombant droit devant les fenêtres immenses et faisant antithèse à ces tons riches des tapis de Perse ou de ce plafond orné, troué, çà et là, d'un œil de bœuf doré, semblable à celui d'un Versailles américanisé, ce bruit d'assiettes et cette clameur de vente, ce vide-bouteille dans un Louvre bourgeois, ce mélange de bazar turc et de grand hôtel américain, ce caravansérail du Kaire donnant sur un bar yankee, ce quelque chose de colossal et de criard, ces courants d'air à travers ces galeries, ces couloirs, cette cohue ruisselant à travers ces docks où il y avait de tout, de quoi tenter et dégoûter à la fois tout un monde, cet écrasement, cet entassement lui semblait comique, tout drôle, nouveau, point parisien, non, mais bien moderne.

— Et si commode I disait-elle en entendant rire les fillettes qui achevaient leurs lettres d'amour.

Elle se mit alors à écrire, ayant décidément trouvé. Elle envoyait à Rosas une lettre d'excuses : elle serait chez lui demain, à la même heure. Aujourd'hui, son oncle lui prenait sa journée, la forçait à aller voir ses peintures, à entrer au Louvre, acheter des tentures pour une scène d'Orient qu'il voulait peindre. Si Rosas ne recevait pas la lettre à temps, peu importait i — A Lis

sac, — c'était là le point capital -r- elle annonçait qu'elle serait chez lui le lendemain matin, à dix heures.

— Boîte aux rendez-vous I dit-elle en glissant les deux billets dans la boîte aux lettres. C'est très farce, l'extrême comfort I •

Elle se prit à sourire en se disant qu'on mettrait longtemps à compter le nombre de petites mains, tremblantes ou hardies, qui avaient glissé dans la bouche rectiligne de la boîte quelque petit billet, tour à tour l'avant-goût ou le post-scriptum de l'adultère.

Puis elle descendit, retrouvant dans son fiacre Vaudrey qui battait nerveusement la semelle sur le fond de bois du coupé.

— Je suis restée là longtemps, je vous demande pardon, dit Marianne.

— Au moins as-tu acheté quelque chose qui te plaise? demanda Vaudrey, qui semblait comme vague<? ment enrhumé.

— Rien du tout. Il n'y a rien dans ce magasin ! Vaudrey fut effrayé. Allait-on visiter tous les magasins de nouveautés lesi uns après les autres }

Marianne eut pitié de lui.

— Centrons, voulez-vous ? dit-elle.

Elle cria au cocher : « Rue Prony » 1 tandis que Sulpice, qu'elle traînait là avec des bâillements lassés, lui prenait la main et disait, en éternuant :

— Ah ! que tu es bonne I

Le lendemain, Marianne sonnait, rue d'Aumale, un peu avant l'heure dite, chez Lissac.

— Exacte comme un créancier ! pensait-elle.

Elle arriva chez Guy, très pâle, résolue à tout, charmante 4ans une délicieuse toilette claire et elle entr^

MONSIBUR LV MINISTRB. 35 1

lâ comme on monte à Tassaut, tête haute. Elle n^en lortîrait pas avant qu*elle n'eût reconquis ses lettres.

Ce n'était que pour ces bouts de papier qu'elle était encore comme enfermée et empaquetée dans soù passé; elle voulait s'en affranchir et les déchirer de ses dents. Mais si Guy refusait pourtant de les lui livrer? Pas possible, quoiqu*il aimât vraiment Rosas. Mais entre la reconnaissance envers une femme et le devoir envers un ami, on peut hésiter, quand on est un Parisien corrompu^ comme Lissac.

— Son affection pour José n'ira pas jusqu'à oublier tout ce que je lui ai donné de moi-même ! pensait Marianne.

Puis, haussant les épaules :

— Après tout^ ces hommes ont entre eux une telle franc-maçonnerie, comme // disait!... Et on parle de notre fraternité, à nous autres, femmes!... Elle n'est rien, comparée à la leur!

Guy ne parut pas mécontent en intendant annoncer chez lui MU« Kayser. Il l'attendait. Ne pouvant se sentir libre tant qu'il aurait en mains unepreuvede ses folies, Marianne devait aller un jour ou l'autre vers Guy, fatalement le supplier ou le menacer. La lettre reçue la veille lui avait appris que ce serait ce matin.

Il achevait sa toilette quand elle entra. Les gants de Suède étaient étalés à plat, sur un petit guéridon, à côté de son chapeau, de son stick et d'une petite coupe en vieux cloisonné où traînaient les rosettes multicolores d'ordres étrangers, quelques-unes rouges, avec une petite croix d'or scintillant au milieu comme un scarabée luisant dans une rose pourprée.

352 MONSIEUR LB MINISTRB.

— Je parie^ dit brusquement Marianne^ que vous sortiez?... Vous n'avez pas reçu ma lettre?

— Ma chère Marianne, répondit-il en achevant lentement son nœud de cravate^ c'est là précisément k même question que vous m'avez faite lorsque vous avez daigné réapparaître chez moi après des années t.. Vous avez une façon de vous annoncer qui est trop modeste ; je vous assure que, pour ma part^ je vous attends toujours — et toujours avec impatience. Mais aujourd'hui plus spécialement que les autres jours, à cause de votre charmant billet.

Elle connaissait assez Guy pour deviner, sous la politesse exquise^ l'ironie armée en guerre. Elle ne répondit pas, sourit, et, debout, devant la cheminée, ellechauffa^ un moment, le bout de ses pieds au petit feu clair qui sautillait autour des bûches.

<— Vous êtes tout à fait gentil, vous, dit-elle enfin. Parole, je vous aime beaucoup... Vous riez?.,. Je dis beaucoup... Oui, malgré... Dans tous les cas, vous n'avez pas eu à vous plaindre de moi I

Elle se retournait à demi, la main gauche appuyée au rebord garni de velours de la cheminée, et elle glissait à Lissac un regard doux, chargé de ressouvenirs heureux.

— Je ne me suis jamais plaint, dit le jeune homme, et j'ai souvent remercié I

Marianne se mit à rire devant l'air discret que prenait Lissac cérémonieusement.

— Tu es bête, va!... Nous nous sommes beaucoup aimés, et c'est au nom de cet amour-là que je viens te demander un service.

— Vous n'avez qu'à parler* ma chère Marianne,

■ . »■ ■■T'— «^*^*wi— ^»— ^w— wi^SlW^^*»**

MOMSIEUR LE MINISTRE. 351

répondit Lissac, comme s'il ne se fût pas apei^u du tutoiement.

Il affectait une politesse froide ; Marianne y répondit par une affectation de tendresse rajeunie. Elle le regardait longuement, comme si elle eût hésité, intimidée, ses yeux cherchant le fond du regard de Lîssac et le suppliant, dans un éplorement qui voulait attiser une flamme.

— C'est bien long ce que j'aurais à vous dire I J'ai peur...

— Et de quoi ? fit-il.

— Je ne sais pas. Vous êtes pressé? Je vous dérange peut-être !

— Pas le moins du monde. Je déjeune au Cercle, je vais faire un tour au Bois, et je vais aux Mirlitons voir rOuverture. Vous voyez que je vous sacrifierais sans grand mérite une journée parfaitement inutilisée.

— Est-ce qu'on en dit du bien, cette fois, de l'exposition des Mirlitons ? demanda Marianne, d'un air indifférent.

— Beaucoup. C'est une collection de choses qu'on va vendre au profit d'un artiste mort. Voulez-vous y venir à quatre heures?

— Non merci ! — Et, je vous le répète, que je ne vous gêne pas, mon cher Guy; vous savez si je suis indiscrète en vous donnant des rendez-vous î...

Elle jouait, presque machinalement, avec les rosettes de soie dans la petite coupe ; elle les prenait et les laissait retomber, à travers ses doigts, comme égrenées. - — C'est à vous, ça? dit-elle... Approchez-vous, que je vous décore I

Elle s'avança, souriante, vers Guy et, son corps

allongé contre lui, elle resta une minute, le tenant par le revers de son veston et, de bas en haut, lui injectant un regard chargé d'effluves qui le fit devenir un peu pâle.

— Quelle idée, Marianne 1 Je ne porte pas toujours tes rubans I

— Un enfantillage. Je me rappelle que, la première, j'ai misa cette boutonnière je ne sais quelle décoration étrangère que vous avait rapportée M. de Rosas...

Elle avait prononcé ce nom hardiment, comme allant au-devant de la bataille.

— Cela vous allait bieni dit-elle encore. Les décorations à vos paletots, ce sont les diamants à nos oreilles. . . ça ne sert à rien, mais c'est gentil I

Elle avait passé à la boutonnière une rosette rouge et, baissant la tête, Guy voyait ce front, ces cheveux blonds, à portée de ses lèvres. Un parfum en sortait, — ce parfum de foin coupé qu'elle aimait —et ces doigts de femme sur sa poitrine, de cette femme qu'il raillait l'avant- veille, au théâtre, lui causaient une sensation irritante. Il se dégagea doucement, tandis que Marianne lui répétait : « Cela vous va bien... )» Et elle laissa alors glisser ses mains jusqu'aux mains de cet homme dont elle pétrit les doigts dans sa paume fiévreuse et douce, puis, coulant à demi vers lui sa tête:

— Sais-tu pourquoi je suis venue? dit-elle. Tu sais que je suis folle. Eh bien, l'autre soir, méchant, tout mon amour pour toi me revenait quand tu me souffletais de ton ironie, dans cette loge I... Âh 1 que nous sommes bêtes, nous autres !... Tu te -rappelles les beaux jours que^nousavon^ vécus, dis, Guy? Ça tient

MONSIEUR L£ MINISTRK. 355

au cœur« ces souvenirs-là I Est-ce qu*il ne t*est jamais veau à Tidée de le revivre, ce temps disparu ? C'était si bon î

Lissac eut un petit rire nerveux et frissonna légèrement, essayant ae plaisanter et se sentant faiblir tout à coup devant cette femme dont il aimait mieux la colère ou le rictus hautain.

Il retrouvait en elle des parfums envolés. Des sensations lui revenaient de joies nerveuses, emportées parles années. Ces pressions de mains muettes lui rappelaient des nuits éperdues. Il fermait les yeux à demi; une folie soudaine lui montant au front, et pourtant il lui restait encore du sang-froid pour se dire qu'elle avait un but, cette femme^ en venant à lui, sans amour lui parler d'amour , sans emportement des sens réveiller les sensations évanouies, s'offrir avec cette science irrésistible du désir : — passion mo^-te qui renaît caprice.

— C*est cependant toi qui m'as quittée, assouvi, ayant tout pris de moi ce que tu pouvais aimer, disait* elle. Sais-tu pourtant une chose, Guy ? C'est qu'il n'y a pas qu'une seule femme dans une femme. Il y en a autantque la femmeade fièvresou dejoies, et elle est si différente, la Marianne d'aujourd'hui, de celle qui a été ta maîtresse autrefois I — Tu ne me quitterais pius« va, si tu étais mon amant à présent !

Elle tentait, prenait parla curiosité, cet homme, habitué aux occasions et aux amours faciles. Il prévoyait un danger, mais il trouvait là, à la portée de sa lèvre, des baisers savants^ une ardeur suppliante, une volupté qui s'offrait, chaude de promesses. Il saisit, avec une sorte de Olcre, cette femme qui lui rappelait toutes les joies pas«

sées, lui criait les cris entendus et qui, brusquement, arrachait comme dans une crise nerveuse, en délire, le corsage de sa poitrine^ mettait à nu, avecrinsolencede la beauté qui se sait Trrésistible, les blancheurs de ses bras, Téclat lacté de ses seins, la splendeur lumineuse de sa chair dans Téchevellement d'or de ses cheveux où elle apparaissait, telle que jadis, couchée dans cet oreiller de soie blonde, pâmée, jetant à travers ses baisers, durs comme des morsures, des : « Je t'aime... A toi... Je t'adore... » Et la belle fille impérieuse redevenait, brusquement, presque sans qu'ils se fussent parlé, la femme soumise, entraînée comme par une fureur lascive; et Guy, la tête perdue, ne raisonnant plus, muet, ne savait pas si c'était Marianne qui lui appartenait, ou si c'était lui qui appartenait à la maîtresse d'autrefois redevenue la maîtresse d'aujourd'hui.

Il la tenait serrée contre lui, sa main soulevant cette tête pâle, alanguie dans les blondes tresses éparses;il la contemplait, comme sommeillant, ses narines toutes roses agitées encore par un mouvement de spasme, et il lui semblait qu'il venait de subir le conact affolant d'une courtisane, au fond d'an bouge uxueux.

C'était un réveil immédiat, énervé et furieux. Elle s'était donnée brusquement. Il se reprenait de même. Contact rapide de deux chairs, recul immédiat de deux êtres.

Il avait, avec plus de honte amère, eu de ces réveils maussades, aux matins des nuits gâchées, son cœur, son vaillant cœur battant contre le flanc avide, souvent maigre et jaune, de quelque fille repue, affreusement lasse. /

MONSIEUR LE MiNlSTUK. 5^7

Et quelle lâcheté commise I Etait-ce la maîtresse de Vaudrey ou la future femme de Rosas qui s'éuit pen« due à ses lèvres ?

II se sentait au cœur comme du dégoût.

Et pourtant elle était adorable, belle et toujours jeune, cette Marianne t

Mais, avec une netteté atroce, il prévoyait déjà quelque lâcheté à commettre pour payer cette faiblesse soudaine et, honteux de lui-même, il se dégagea de Fétreinte pâmée, tandis qu^accroupie sur son lit, rejetant sescheveuxdes deux côtés de son visage, Marianne le regardait, souriante encore et lui demandait :

— Eh bien... quoi ?..• qu'as-tu donc ?...

Elle se leva doucement, se laissant glisser sur le tapis, pendant qu*il allait à la fenêtre, regarder machinalement dans la cour. Entre ces deux êtres tout à rheure embrassés, une soudaine froideur de neige s'élevait comme s'ils devinaient, l'un et l'autre, que la minute allait sonner, brutale comme un glas, du règlement de compte. Cela se paie, les baisers d amour !

Marianne, devant la glace, demi-nue et debout, .arrangeait sa chevelure. Ses épaules blanches, son sein soulevé encore et comme oppressé, se montraient dans l'encadrement fin de la chemisette. Elle cherchait instinctivement, à ses poignets, des bracelets, et regardait machinalement, vers le lit, pour voir si quelque porte-bonheur n'y avait pas glissé.

— Guy l dit-elle tout à coup , avec une sorte de brusquerie qu'elle essayait de rendre caressante, jurezmoi que vous ne me refuserez pas ce que je vais vous demander*

— Je VOUS le jure f

lisse disaient « vous »,runàrautre, tout naturellement^ avec cet instinct secret qu'après rentrelacement de leurs étreSy leurs individualités réelles, indépendant tes des surprises ou des appétits des sens, se retrouivaient comme face à face.

— Je voudrais que notre affection qui est profonde, n'est-ce pas, Guy ? — ne datât que de la minute que nous venons de vivre ! ^

— Je ne regrette point le passée dit-il.

— Ni moi ! Et pourtant je voudrais l'effacer — oui, d'un trait I

Elle avait^ entre ses doigts blancs^ j)ris et tordu quelques petits cheveux rebelles, enroulés et tombés, et, les jetant à la flamme claire :

— Tiens, le brûler comme cela !... Pft f...

— Le brûler ? répéta Lissac.

Il avait quitté la fenêtre, revenait à Marianne, ei, souriant à son tour :

— Pourquoi le brûler ?... Parce qu'il est un ennui ou un danger ?

— L'un et Tautre I répondit-elle

Elle resta, un moment, sans ajouter un mot, remontant sur ses bras les dentelles de sa chemiseti :, puis, la tête inclinée à demi, et regardant Guy comme une créancière d'amour :

— Vous avez toujours mes lettres, mon ami *i

— Vos lettres ?

— Celles d'autrefois ?

— C'est juste, fit-il. Le passé I Il comprenait tout à présent.

— Vous veniez me les redemander ?

MONSIEUR LE MINISTRR. 359

— Et j'ai été, vous Tavouerez, bien gentille , ne pas vous les réclamer. . avant !

^ Vous avez été... généreuse! répondit Lissac.avec un charmant sourire.

Il ouvrit, dans un secrétaire^ un tiroir où de petits paquets plies et empaquetés dans des rubans de soie dormaient du triste sommeil des choses oubliées.

— Voici vos lettres, ma chère Marianne i Mais vous n'aviez rien à craindr^e. Elles ne seraient jamais sorties d'ici I

Les yeux de la jeune femme se pailletèrent de clartés joyeuses. Elle avança doucement, comme si elle eût redouté que Guy ne le lui donnât pas, son bras nu vers le paquet de lettres et le saisit vivement.

— Mes lettres I

— C'est tout un roman, dit Lissac.

— Moins l'épilogue I fit-elle en l'enveloppant encore de son regard chaud.

Elle posa le paquet sur la tablette veloutée de la cheminée et acheva de se rhabiller en hâte. Puis, prenant entre ses doigts ces petites lettres aux enveloppes de forme ancienne, à son chiffre, et qui sentaient encore un vague parfum de femme, elle le contempla un moment et dit à Lissac :

— Vous les avez relues quelquefois ?

— Je les sais par cœur I

-— Mes pauvres lettres I... J'étais très sincère, savezvous bien, quand je vous les écrivais? — Elles doivent, être naïves I Les vôtres, que j'ai brûlées, étaient trop spirituelles. Je me rappelle qu'un jour, vous m'écriviez, de Hollande: c Je passe ma vie parmi les chefs« d*ûeuvre, mais ma pensée en est loin. J'ai Rembrandt,

iOO MONSIEUR LE MINISTRE.

Ruysdaël ; mais le moindre grain de mil ferait bien mieux mon affaire. Je crois bien : le mil est blond ! > Eh bien, c'était fort joli, mais c'était trop fin ! L'amour vrai n'a pas d'esprit, — Tout cela pour vous dire que la littérature ne perdra pas grand'chose à la dispari* tion de mes pattes de mouche !

Elle jeta brusquement le paquet dans le feu et re« garda les lettres^ qui se tordirent légèrement^ tachetées d'abord de plaques blondes, enveloppées d'une fumée légère, puis vivement se mirent àâamber, leur flamme claire envoyant au visage de Marianne un joli reflet rose. Et, peu à peu il n'y eut plus là, sur les bûches da loyer, qu'un peu de poudre noire qui dansait comme un voile mortuaire agité par le vent et s'envolait ensuite par la cheminée: — ^poussière d'amours défunts^ cendre de serments, toute noire, comme un crêpe de deuil.

Marianne regardait brûler ces lettres, le front penché, un sourire bizarre sur la lèvre et quelque chose comme une triomphante joie dans les yeux.

Quand ce fut fini, elle redressa la tête, se retourna vers Guy, et d'une voix qui vibrait, altière et insolente :

— Requiescat t Voilà comment tout finît ! Il y a longtemps que les amoureux qui n'aiment plus ont inventé la crémation ! Rien n'est nouveau sous le soleil.

Ce n'iHait plus la même femme. Elle avait tout à l'heure une sorte d'humilité caressante, maintenant changée en une bravade ironique, regardant Lissac de Tair d'une victorieuse contemplant une dupe. Il se mordit les lèvres très légèrement, frottant ses mains l'une contre l'autre en l'ovaminanti de côté, sans affec-

tation. L'expression ironique du sourire de Marianne lui annonçait d'avance tout ce qu'elle allait lui dire à présent.

Ce n'était pas la première fois qu'il assistait à ce changement de physionomie d'un visage féminin avant et après la lettre rendue. Guy ne s'étonnait plus de rien, depuis longtemps, avec les femmes.

— Maintenant, mon cher, dit Marianne, j'espère que vous me ferez l'amitié de me laisser aller .droit devant moi, dans ma vie, et que je n'aurai pas le désagrément de vous retrouver entre mon but et moi.

— J'avoue, répondit Lissac, que je serais le dernier des ingrats si je n'oubliais pas bien des choses en souvenir de ce que je vous dois, dans le présent, et dans le passé I Elles embaument encore, vos lettres brûlées !

Marianne donna, du bout de son pied, un petit coup sec sur les bûches à demi consumées., et les débris du papier voltigèrent, autour de sa bottine, comme de petits papillons noirs.

— Je voudrais avoir détruit le passé comme j'ai fait flamber ces lettres I II me pesait ! Il m'étouffait I Ah I ça, dit-elle, vous ne vous imaginez pas peut-être que je vous ai pardonné votre fuite et tout ce qui a suivi ?... Si j'ai, un moment, failli rouler dans la boue, la faute en était à vous, car je vous avais aimé, et vous m'aviez quittée comme on lâche une fille... Ça, voyez^ vous, mon cher, une femme ne l'oublie jamais, et je vous l'eusse crié, depuis longtemps, là, face à face, comme je vous le dis maintenant, si je m'étais sentie libre, libre comme je le suis maintenant que ces lettres sont brûlées, mes pauvres lettres de maîtresse stupide, se fiant à son amant pris de lassitude et ne songeant

qu'à fuir,lui,quand elle était encoreivredesedonner !... îtparceque je vous avais adoré ! —oh ! là, vraiment — parce que j'avais été votre maîtresse^ vous vous arrogez ledroit dem*empêcherd*épouser qui je veux, moi, et de me tirer de la tourbe où^ par votre égoïsme peut-être, je suis tombée ?Ah 1 par exemple, moucher, jevous trouve un peu étonnant, je vous jurel — Je ne disais rien parce qu'il y avait ça^ ces chiffons de papier^ que vous auriez été assez lâche, ma parole, pour montrer à Rosas^ etdont chaque ligne disait quej*avais eu la bêtise de vous aimer!

— Jamais M. de Rosas ne les aurait vues ! dit froidement Lissac.

Elle semblait ne pas entendre.

— Mais maintenant, quoi! Dieu merci, continuaitelle il n'y a plus rien, et vous me les avez livrées, ces lettres, que vous ne deviez jamais me rendre ! Et je vous les ai payées, payées de nouvelles caresses et d'une prostitution dernière! Eh bien, tout est dit, n'est-ce pas? Il n'y a plus rien de commun entre nous, rien, rien, rien ! — Et ces deux êtres qui ont échangé là des baisers sans amour, des baisers de débauché à courtisane, ne se reconnaîtront jamais, j'espère, — vous entendez, ne se reconnaîtront plus — lorsqu'ils se rencontreront dans la vie... Au reste, je prendrai soin d'éviter ces rencontres 1

Guy ne disait rien.

Il tordait légèrement sa moustache et continuait à regarder Marianne sans lui répondre, l'œil décote. '

Ce flegme, sans doute factice^ irritait pourtant la jeune femme.

— Allez trouver M. de Rosas, à présent, dit-elle. Dites-lui que vous avez été mon amant. Il ne vous croira pas.

— J*en suis persuadé, répondit Lissac très froidement.

Elle sentit, dans ce calme même, une menace. Mais qu'avait-elle à craindre à présent?

Son regard ironique chercha les yeux de Guy, pour le mieux braver, jouir de sa défaite.

Les mains étendues, il frappait doucement, sans faire de bruit, les bouts de ses doigts l'un contre l'autre, — geste de quelqu'un qui attend, sûr de lui-même, et dont le silence est railleur.

— Alors, dit-elle brusquement, adieu ! J'espère que nous ne nous reverrons même jamais I

— Comment voulez-vous ? fit Lissac en souriant. A Paris !

Il prît une chaise et s'assit, tandis que, debout, Marianne mettait ses gants.

— Ma chère Marianne, ma parole, pour une femme forte, vous êtes prodigieusement confiante !

— Moi ?

— Et crédule! Vous me croyez donc d'une simplicité digne de l'âge d'or ?. . . Est-ce possible >. . . Un Parisien gangrené comme moi se laisserait donc jouer comme un collégien par une femme, fût-elle aussi séduisante que vous, qui l'êtes infiniment) Mais, chère amie, la première règle en pareille matière est de ne se dessaisir complètement de ses armes que lorsqu'il est constant que la paix est bien dûment signée et qu'on n'a plus à craindre un retour offensif! Vous avez trop lestement montré vos petits ongles roses.

Marianne. Trop vite et trop tôt. II y a ici, dans un de ces tiroirs, une ou deux lettres encore, j'allais dire, qui traînent, je me trompe, des lettres qui sommeillent: exquises, parfumées, éloquentes^ tracées de cette jolie écriturette fine et ferme que vous venez de jeter au feu, et ces lettres^ je ne vous les eusse données que si vous aviez continué à montrer patte blanche. C'était ma réserve. C'est élémentaire : on ne noie pas ses poudres d'un seul coup, et l'on ne brûle pas en bloc d'aussi délicats autographes. Trop précieux ! Dites, est-ce que vous daignerez me reconnaître, quand vous me rencontrerez. Miss Marianne?

Elle était demeurée immobile, comme glacée, toute pâle.

— Alors, dit-elle, vous avez gardé... ?

— Un post-scriptum, oui, si vous voulez !

— Est-ce maintenant que vous mentez, ou m'avezvous menti en me donnant ce paquet brûlé ?

— Je ne vous ai pas dit que le paquet fût entier, et ce que je vous dis à présent est la vérité pure I Je le regrette. Mais vous m'avez forcé de conserver mes battaries en démasquant trop tôt les vôtres !

Marianne arracha ses gants, avec colère.

— Si vous ne me donnez pas tout ce qui est à moi ici, vous êtes un lâche^ Monsieur de Lissac, vous entendez, un lâche I

— Oh 1 vos injures n'ont pas plus d'importance que vos baisers !... Mais elles sont moins agréables !

Elle sentait bien qu'elle avait trop tôt levé le masque, et que Lissac maintenant ne se laisserait plus ni éprendre à ses caresses ni désarmer par ses menaces. C'était une partie perdue.

MONSIRUR LB MINISTRE. 365

Perdue ou seulement compromise?

Elle regardait autour d'elle avec une sorte de rage impuissante, comme une fauve, très élégante, enfermée entre des barreaux. Ses lettres^ ses dernières lettres devaient être là, dans un de ces meubles dont elle eût ouvert les tiroirs avec ses ongles !

Elle avait jeté ses gantsà terre et machinalement elle déchirait par bribes — comme en toutes ses colères — déchiquetait entre ses doigts nerveux son fin mou* choir de batiste, réduit en charpie.

— Prenez bien garde à ce que vous faites, Guy, dit-elle enfin en jetant à Lissac un regard mauvais. Ces lettres, je vous les ai achetées, car je vous hais, je vous le répète, et ces lettres, vous me les devez comme vous devriez des louis promis à une fille. Si vous ne me les donnez pas, je les aurai pourtant f

— Vraiment ?

— Je vous le promets.

— Et si je les ai brûlées ?

— Vous mentez, vous les avez ici, vous les avez gardées. Vous vous êtes conduit avec moi comme un voleur !

— Allons, Marianne^ dit Lissac froidement, je vois que j'ai fort bien fait, ma foi l de conserver contre vous une arme quelconque. Vous êtes décidément fort dangereuse !

— Plus que vous ne croyez I dit-elle.

Il s'efifaça à demi, voyant qu'elle voulait passer pour regagner la porte.

— Vous ne voulez pas me rendre mes lettres ? ditelle, au seuil de cette chambre, la voix sèche et menaçante, "^

^66 MONSIEUR LE MTNISTFcE.

I ■ i-j-i.... -Il • ' -

Guy se pencha légèrement vers le tapis, ramassa les gants qui traînaient et les tendit à la jeune femme :

— Ceci est à vous, je crois ?

Le ton était d'une politesse insolemment exquise.

Marianne prit les gants et, comme une dernière injure, comme un soufflet sur une joue, elle les jeta à la face de Guy, qui se détourna, les gants allant tomber sur le lit où tout à l'heure ces deux haines s'étaien heurtées en des baisers d'amour.

— Misérable lâche 1 dit Marianne enveloppant dans un regard de mépris toute la personne de Lissac debout, pâle, mais narquois, son monocle dansant sur sa poitrine, au bout d'un fil de caoutchouc, près de la boutonnière de son veston, décorée d'une rosette rouge.

Et cette rosette de soie, piquée là comme une note de vermillon sur un fond sombre,, pénétra comme une vrille lumineuse dans le regard de Marianne qui, blême, le frémissement sur la lèvre, passa, le front haut, devant le domestique empressé à lui ouvrir la porte, et descendit l'escalier en se répétant à elle-même, avec la fureur éperdue de l'idée fixe :

— Me venger I Me venger I Ah ! me venger I Elle se jeta dans un fiacre.

— Eh bien ?... dit le cocher, regardant en clignant de l'œil cette femme, l'air égaré, très pâle.

Elle restait là, comme cherchant une idée, un but.

— Où allons-nous > répéta le cocher.

Le visage de Marianne tressaillit tout entier d'une joie soudaine, et brusquement elle jeta cette adresse:

— A la Préfecture de Police I

MONSIEUR LB MINISTRB. 36j

Il y avait foule â rexposition des Mirlitons.

Une longue file de Toitures de maîtres attendait te long du trottoir de la place Vendôme. Sous la voûte et par le portail des groupes élégants se coudoyaient entrant ou sortant, échangeant des saluts corrects d'amitié, les femmes lorgnant les chapeaux nouveaux, petites capotes de plucbe ou grand feutre rembranesques^ où les petits visages parisiens semblaient noyés dans une pénombre de cabriolet. Les laquais en livrée jetaient pour la forme un coup d'œil vague aux cartes d'entrée qu*on leur présentait à peine. Un autre, assis devant une table, distribuait des catalogues machinalement. On apercevait^ par la porte ouverte de la salle de théâtre du dub , des bordures d'or accrochées à la muraille, des terres cuites et des marbres posés sur leurs gaines, et autour des peintures et des sculptures une foule pressée, des tas de chapeaux noirs penchés vers les tableaux^ tout à côté des visages féminins coiffés de Gainsboroughs empanachés de plumes. Impossible devoir de près les morceaux donnés pour la vente qui était, ce jour-là, la conversation très fugitive du tout Paris.

— Un vrai Salon en miniature I disait,, tout hàut^ Guy de Lissac à un critique d'art qui prenait des notes. Mais il faudrait être tout seul pour regarder à son aise. Il y a une heure que je cherche à voir leMeis- , sonier sans y parvenir. On étouffe. Je x eviendrai une , autre fois I

Il serra lestement la main^ garnie d'un crayon, qu'on

lui tendait et, à travers la foule qui grossissait, li essaya de se frayer un chemin vers la sortie. Poussé, poussant, il souriait et s'excusait de ne pouvoir dégager ses bras, pris dans la cohue comme dans un étau, pour saluer les amis aperçus. Il arriva enân^ avec un ouf de satisfaction, jusqu'à l'antichambre où, sur les divans, des visiteurs moins avides ou rassasiés de tableaux se reposaient , tout en causaiit. Là , Guy regarda instinctivement son nœud de cravate, dans une glace. Il ne remarqua point qu'en l'apercevant, un monsieur, très boutonné dans sa redingote, s'était levé doucement du divan où il se tenait assis, et s'approcha de luij tout en tirant machinalement les pans de son vêtement pour en corriger les plis.

Très simplement, il toucha alors M. de Lissac du bout des doigts, sur l'épaule.

Guy se retourna, s'attendant à reconnaître un ami.

— Vous êtes bien M. de Lissac ? lui dit alors rhomme en redingote avec la parfaite politesse d'un gentleman.

— Oui I fit Lissac, assez étonné du ton froid.

— Veuillez me suivre, Monsieur^ je suis commissaire aux délégations judiciaires !

Lissac croyait avoir mal entendu.

— Je vous avoue que je ne comprends pas très bien, commença-t-il avec un sourire un peu narquois.

— Je suis commissaire de police, reprît l'autre, et îhargé de vous arrêter.

Il laissa, très vivement, apercevoir comme un bout d'écharpe, ses insignes, et son geste, tout à fait courtois, montrait la porte de sortie^ du côté de la voûte de l'hôtel, avec une aimable expression engageante.

— J'ai deux de mes hommes là-bas. Monsieur, mais TOUS ne me mettrez pas dans la nécessité de...

— Comment donc^ Monsieur ! fit Lissac. Je vous avoue franchement que je n*entends rien à ce rébu^ Vous allez, j'espère, me l'expliquer !

Le tout, sur le ton d'une causerie, fne:{^o voce,*avec des sourires. On n'eût jamais deviné ce que se disaient ces deux hommes. Seulement Guy était fort pâle et son regard, un peu hautain, semblait, autour de lui, chercher comme un appui ou comme un témoin.

Il poussa une légère exclamation satisfaite en apercevant le journaliste à qui il avait dit, tout à l'heure, un mot devant un petit panneau de Meissonier.

— Mon cher Brévans, dit-il tout haut, une nouvelle inédite pour votre journal. Monsieur me met la main au collet!

Il désignait , d'un air narquois, le commissaire de police qui ne bougeait pas.

— Comment, mon cher ?

— On m'arrête, tout bonnement I fit Lissac.

^- Monsieur, interrompit le commissaire vivement, et à voix basse, pas de scandale, je vous prie I Pour moi. .. et pour vous.

Il effleuralestementdu boutdelongle la boutonnière de .Lissac , comme pour donner à entendre que la cause de l'arrestation était là, et Guy, tout à coup, devint très rouge et frappa du pied.

— Imbécile que je suis ! — A vos ordres. Monsieur f dit-il en faisant au commissaire signe de passer.

Il salua encore le journaliste stupéfait et, le commissaire s'inclinant devant Guy, par politesse — ou par

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