‹ Monsieur le ministreChapitre 7 sur 9 · II · texte numérisé non relu

II

prudence — il passa devant, se tordant la moustache avec colère.

Personne, excepté Brévans, dans cette foule, ne s'était douté qu'on venait, en • pleine exposition des Mirlitons, d'arrêter un homme. Il fallut que le journaliste allât colporter la nouvelle de groupe en groupe pour qu'on s'en doutât.

Lissac avait trouvé, à la porte du Cercle, sur la place, un coupé de louage qui s'était avancé lorsque le cocher avait aperçu le commissaire. Deux agents à tournure de bons bourgeois paisibles se promenaient tout en causant, comme en faction, sur le trottoir. Le commissaire dit à l'un d'eux : ^

— Je n'ai plus besoin de*vous. Crabot suffira. Crabot, petit homme roux à profil de fouine, monta

lestement sur le siège, à côté du cocher, et le commissaire de police s'assit à côté de Lissac, qui avait arraché nerveusement de sa boutonnière sa rosette de l'Ordre du Christ portugais.

— Comment I dit-il alors, en vérité, c'est pour ça ? Parce que je porte ce ruban sans avoir versé cinq ou six louis à la Chancellerie ?... J'ai toujours voulu le faire et n'en ai, ma parole, jamais eu le temps. Mais une question de fisc ne doit pas faire qu'on insulte publiquement. . .

— Je ne sais si c'est pour cela, interrompit le commissaire, mais il est évident qu'une nette récente vise justement, dans V Officiel, le port illégal des décorations étrangères. Vous ne lisez pas VOfficiel, monsieur de Lissac.

Guy haussait les épaules, comme s'il eût trouvé la question parfaitement ridicule. II lui semblait qu'il y

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avait, derrière le prétexte invoqué, une cause secrètesquelque chose comme une machination féminine. Il se rappelait vaguement maintenant avoir vu Marianne Kayser sourire, chez M"** Marsy, au préfet de police, à ce Jôuvenet qui flirtait si agréablement dans un coin du salon avec la jolie fille. Cette idée que' Marianne pouvait être pour quelque chose dans cette arrestation lui avait, dès la première minute, sauté brusquement à l'esprit. Il la revoyait debout devant lui, posant sa petite main nerveuse crispée sur sa poitrine, à la place même de cette rosette, avec son sourire énigmatique, accompagnant une caresse qui semblait vouloir finir en égratignure.

Est-ce que vraiment Marianne était assez audacieusement forte pour avoir combiné ce coup de théâtre? Non, il y avait une erreur quelconque. Le zèle maladroit de quelque subalterne se traduisait par cette brutalité. Une dénonciation lâche était peut-être venue contre lui à la Préfecture. Tout homme qui traverse une rue a tant d'ennemis le regardant passer comme ils le guetteraient I II y a tant de haines anonymes rampant dans la pourriture de ce grand marais parisien I On^e sent, un beau matin, piqué au talon. Ce n'est rien : c'est de la bave anonyme ; c'est un inconnu qui se venge!

A la Préfecture, on apprendrait sans doute à Guy d'où venait le coup. En l'interrogeant, lui, on lui permettrait, certainement, d'interroger. Il fut stupéfait en voyant qu'au greffe on prenait son signalement comme celui d'un malfaiteur vulgaire, un rôdeur de nuit ou un scélérat. Il voulait protester. Il s'irritait. Un m.oment il s'emporta, puis il réfléchit qu'il n'y avait rien à faire qu'à subir la morsure des dents de fer de ces en-

grenages de la police auxquels on le jetait brusquement. On fouilla ses poches, il sentit des mains viles effleurer sa peau. Il éprouvait un sentiment de révolte violente, et malgré le calme qu'il s'imposait à présent, de temps à autre il demandait avoir le préfet de police, chef de la police municipale, un juge d'instruction, il ne savait qui, mais du moins quelqu'un de responsable.

— Vous avez ma carte, faites passer ma carte à M. Jouvenet ! Il me connaît I

On ne lui répondait pas.

Le commissaire qui l'avait arrêté n'était pas là. Guy se trouvait devant des espèces de machines humaines qui fonctionnaient à la muette, sans bruit dans les rouages, et sans plus se soucier de ses protestations que du vent qui sifflait dans les corridors.

— Voyons, sur ma foi, je ne suis pas un coquin 1 disait-il. Qu'est-ce que j'ai fait ? J'ai niaisement passé à ma boutonnière ce bout de ruban rouge. Eh bien I mais c'est un délit, ce n'est pas un crime. On n'arrête pas les gens pour ça ! Je paierai l'amende, s'il y a amende ! Vous n'allez pas me retenir ici avec les voleurs?

Il tâchait de rester encore, dans cette geôle, le mondain élégant et le boulevardier ironique qu'il était, traitant sa mésaventure avec une sorte de mépris hautain; mais ses nerfs tendus le poussaient à une espèce de rage froide qui lui donnait des envies de résister ouvertement, comme dans un duel, avec des adversaires multiples.

— Je vous engage à être calme, lui répétait, de temps à autre, un de ces hommes, froidement.

— Eh ! cela vous est facile à dire, à vous ! s'écria

MONSIBim LB MINISTRE. Sji

Lissac. Où est M. Jouvenet, encore un« fois?... J veux voir M. Jouvenet I

— On ne voit pas ainsi M. le préfet, lui répondit-on. Et d'ailleurs vous n'avez à voir personne. Vous n'avez qu'à attendre.

Attendre, quoi ? — On conduisit Guy de Lissac, à travers les couloirs, jusqu'à la porte d'une cellule neuve qu'on ouvrit devant lui.

— Alors, dit-il> en essayant de rire nerveusement, me voilà détenu ? Très sérieusement ? Comme dans les mélodrames ? C'est d'un haut comique !

Il demanda si, du moins, on l'interrogerait bientôt. On ne savait pas. On lui répondait à peine. Au moins pouvait-il écrire? Avertir quelqu'un ? Protester? Que faire? II entendit, des lèvres d'un gardien, qui avait l'air d'un fort brave homme, tomber ce renseignement, accablant comme une sentence : — Vous êtes au secret, comme on dit!

Au secret? Se moquait-on de lui? Au secret, lui, Lissac ? Evidemment on voulait rire^ c'était absurde, c'était improbable, cela n'arrivait que dans les opérettes. Il s'en amuserait fort tout à l'heure au Café Riche, en allant dîner ! Au secret ? Il ne s'irritait même plus de la plaisanterie, tant elle devenait drôle. Pour un vieux Parisien comme lui, c'était une facétie romanesque et presque divertissante.

— Un comble !

La soirée se passa, la nuit vint. On apporta. un repas à Lissac, et la plaisanterie, comme il disait, ne cessait aucunement. Il ne ferma pas l'œil de la nuit. Il étouffait et s'exaspérait, dans la cage étroite oîi on l'enfermait. Il lui passait par le cerveau toutes sortes de

projets de vengeance affolée. li eityerrait des témoins à M. Jouvenet, il protesterait dans les journaux. Il aurait pour lui Topinion.

Puis son scepticisme lui rendait de Tesprit^ et il haussait les épaules :

— Bah I Topinion I Elle se moquera de moi, voilà tout I Elle m'accusera de vouloir faire du bruit, couper la queue de mon chien 1 Aujourd'hui, Alcibiade émonderait ainsi le sien, que la société protectrice des animaux lui ferait un procès I

Il attendait le lendemain matin avec cette anxiété fiévreuse des insomnies. Evidemment, on Tinterrogerait dès la première heure. On en agissait bien de la sorte avec les vagabonds ramassés dans la nuit et poussés au bas de là/osse aux lions. Toute la journée s'écoula pourtant sans que Lissac aperçût autre visage humain que celui de ses gardiens, à peu près muets. Son irritation lui revenait alors. Il tournait sur lui-même, dans une colère impuissante, ne pouvant insulter que des murs.

La nuit revint, il dormit un peu, sur le grabat de la prison, malgré lui. Il commençait maintenant à trouver que la facétie durait trop et devenait lugubre. On ramena fort à point, le surlendemain de son arrestation, devant une façon de juge d'instruction ou de commissaire qui, après lui avoir rappelé que la loi était formelle relativement au port des décorations étrangères, lui annonça que TafTaire se terminait cependant par une ordonnance de non-lieu.

— Cest-à-dire, fit Lissac^ irrité, qu'on regarde comme une peine suffisante les deux nuits que j'ai passées au secret ? Si je suis coupable d'un forfait, je

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mérite pourtant mieux que cela. Mais si je n'ai qu'une peccadille à mon compte, je trouve que c'est trop, je vous jure, et j'entends, à mon tour, citer devant la justice pour arrestation illégale...

— Tenez-vous coi, interrompit nettement le magistrat. C'est tout ce que vous avez de mieux à faire I

Lissac, en attendant, éprouvait, à sortir de ces couloirs froids, ce logis de pierre, une impression de joie physique. Le vent frais d'un jour gris de novembre lui sembla doux comme un printemps. Il lui semblait qu'il avait vécu des semaines dans cet antre. Il se jeta dans une voiture, se fit conduire chez lui et trouva son concierge stupéfait.

— Vous, Monsieur? dit-il. Déjà !

Ce déjà, gros de sous-entendus, intrigua Lissac. Le bruit s'était, en effet, répandu dans le quartier, et peutêtre le portier avait-il contribué à le répandre, que Guy avait été arrêté comme impliqué dans un complot politique, on ne savait trop lequel. Toujours est-il que, la veille, des agents de police étaient venus dans l'appartement de la rue d'Aumale et y avaient tout examiné, remué, sondé, tout fouillé. Ils cherchaient des papiers évidemment.

— Des papiers ? s'écria Lissac. Sa lettre, parbleu !

Il ne doutait plus maintenant. La fine main redoutable de Marianne était au fond de tout cela. Elle avait fait avec M. Jouvenet quelque marché de femme à débauché I Le préfet de police n'y perdait pas : Marianne Kayser avait de quoi payer.

— La misérable fille 1 répétait Lissac es montant à son appartement.

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Il sonna, son domestique accourut^ aussi stupéfait que le portier.

L'appartement était encore en désordre. Le valet de chambre n'avait pas osé ranger, comme s'il y avait eu, dans réparpillement des paperasses et le bâillement des tiroirs ouverts^ une majesté de scellés fermés.

On avait tout interrogé, forcé des serrures , pris des tas de lettres.

Le petit cabinet italien, où se trouvait la lettre de Marianne, avait ses tiroirs renversés, comme des poches retournées. Le billet de Marianne à Lissac, ce bout de papier à qui, sans savoir à qui ils obéissaient, des gens de police avaient fait la chasse^ cette confession d'une maîtresse affolée à un amant pris jusqu'aux moelles, n'était plus là !

— Ah ! je veux voir Vaudrey I Je vais le voir et lui parler 1 dit Lissac tout haut.

— Monsieur déjeunera-t-il ?

— Oui y rapidement. Deux œufs, du thé, je suis piessé.

Il avait hâte de courir au ministère. Y avait-il Chambre aujourd'hui ? Non. Il trouverait donc peutêtre Sulpice dès la première visite. Les huissiers le connaissaient.

Il se précipita vivement vers la place Bréda, cherchant une voiture. En chemin, il se heurta presque à un homme qui descendait de ce côté, fumant un cigare.

— Tiens, monsieur de Lissac!

Guy ât instinctivement un pas en arrière; il reconnaissait l'oncle Kayser.

Puis, tout à coup^ sa eolère, concentrée jusqu'à la

souffrance, jaillît brusquement, et il dit, en peu de mots, énergiquement rapides^ à Simon stupéfait, un peu pâle, comme si on lui eût cherché querelle, ce qu'il pensait de l'infamie de Marianne.

L'oncle ne disait rien , regrettait d'avoir abordé Lissac et se contentait de balbutier, de temps à autre:

— Elle a fait ça?... Comment, elle a fait ça?... Ah ! la mâtine !

— Et qu'est-ce que vous en dites, vous, Simon Kayser ?

— Moi?... Ce que j'en dis ?... Mais...

Il reprenait, peu à peu, son sang-froid, jugeant les choses du haut de sa philosophie d'artiste :

— C'est raide, qu'est-ce que vous voulez?... Ce n'est même pas moral... Mais, c'a du caractère ! Et, en art, après l'idée morale, le caractère, ah ! dame, le caractère, c'est quelque chose !... Je désapprouve d'ailleurs. C'est brutal, c'est vulgaire, ça manque d'idéal I Je vous défie de symboliser ça ! L'Amour se vengeant de t Amour L.. La Jalousie appelant la Police à son aide pour triompher de V Amour défunt t C'est vieux, c'est poncif, c'est du Prudhon !... Le Cor* rége du décolleté!... C'est du Tassaert, c'est de l'égrillard !... Je ne peindrais jamais ça, voilà ce que j'en dis !

Guy n'avait rien à répondre à ce moraliste imperturbable, et il regrettait d'avoir perdu son temps à lui adresser la parole. Mais sa rage nerveuse l'étouffait. Il lui en restait encore assez pour montrer toute sa colère à Vaudrey.

Le minî^^e n'était pas dans son cabinet. Un huissier demanda à Lissac s'il voulait parler à M. Warcolier, le sçus-secrétaire d'État.

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— Moi, moi, dit alors en se levant un homme assis sur un fauteuil de l*antichambre, je parlerai volontiers à M. Warcolier... Monsieur Eugène, vous savez?

— Bien, monsieur Eugène I Je vais vous annoncer! Lissac expliquait qu'il ne s'agissait point d'une

audience officielle, mais d'une affaire personnelle.

— Le ministre est-il dans ses appartements >

— Oui, Monsieur, mais vous savez, aujourd'hui... Qu'y avait-il donc aujourd'hui? Lissac n'avait pas

remarqué, en effet, qu'on tendait d'une marquise rayée de rose l'entrée de l'hôtel, et que les tapissiers apportaient dans des voitures des banquette? de velours rouge dont ils encombraient le péristyle. Il y avait réception au ministère.

— Ce n'est pas cela, dit-il, qui empêchera M. Vandrey de me recevoir f

Un des huissiers le conduisit alors, en ouvrant les portes devant lui, jusqu'à l'étage supérieur, où Monsieur le Ministre se reposait justement, auprès du feu, en feuilletant les journaux après déjeuner.

Il parut joyeur, et un peu étonné, en apercevant Lissac.

— Eh I mon cher Guy, voilà une bonne pensée f... Est-ce que tu arrives déjà pour la soirée ! Tu as reçu ta carte ?

— Non, dit Lissac, je n'ai rien reçu, ou si la carte est arrivée, les agents de M. Jouvenet Pont emportée avec bien d'autres choses !

— Les agents? Quels agents? demanda le ministre.

Il s'était levé pour recevoir Guy et se tenait devant .a cheminée, debout. re£:ardant son ami qui l'interro-

geait des yeux pour savoir si vraiment, lui, Vaudrey, pouvait ignorer une telle affaire.

— Ah ! ça, mais, dit Lissac, la voix vibrante, d'un ton d'amertume irrité, tu ne sais donc point ce qui se passe à Paris, toi ?

— Et que se passe-t-il > fit Sulpice, devenu pâle^ légèrement.

— On y arrête des hommes à propos de rien, et on les laisse au secret pendant deux jours pour avoir le temps de chercher, dans leur correspondance, telle ou telle pièce qui compromet certaines gens. C'est fort commode» sans doute, mais cela sent un peu son romantisme et son Pont des Soupirs. C'est vieux, c'est usé I Je ne t'engage pas à employer longtemps un pareil moyen de gouvernement.

— Es-tu fou, voyons? Qu'est-ce que cela signifie? dit le ministre, stupéfait.

Il avait réellement l'air de ne pas comprendre. Visiblement, il ne savait pas ce que Guy voulait lui dire.

— Tu ne lis donc pas les journaux ? lui demanda Lissac.

— Je lis les rapports de la Direction de la Presse I

— Eh bien, si ces rapports ne t'ont pas dit que j'avais été arrêté, moi, en pleine Exposition des Mirlitons, mercredi, ils ne t'ont rien dit I...

— Arrêté I toi ?

— Par les agents de M. Jouvenet, ton préfet de police, pour faire plaisir à M"* Kayser, ta maîtresse-!

— Ah I mon cher Guy I fit le ministre, dont la joue se marbra de rouge. Je te saurais gré...

Il cherchait une phrase nette et brève qui imposât silence à Lissac et ne la trouvait pas. Il recevait là

comme un coup violent et brusque sur la tête. Assurément non^ il ne savait pas un mot de ce que lui annonçait là Lissac. Et c'était le bruit de Paris depuis deux jours! Et, soit en nommant Guy en toutes lettres, soit en le désignant assez clairement^ les journaux de renseignements avaient conté l'aventure en première page. On avait même beaucoup remarqué et colporté, dans un journal où Lucieq Granet passait pour avoir des accointances, un article fort joliment tourné^ et très perfide, oti il était question d'un certain Alkibiades (Lissac avait deviné qu'on lui donnerait ce surnom) arrêté par les ordres de l'archonte Sulpicios, poussé par une certaine Basiléîa, une des hétaïres les plus charmantes de la république de Périklés. Et sous cette mascarade gréco-parisienne il était facile^ à tout le monde, de deviner les noms et d'apercevoir, derrière les masques, les visages.

Au moment même oti Lissac venait demander compte au ministre des actes du préfet Jouvenet. Mme Vaudrey dépliait tout justement un numéro de journal oîi cesnoms,travestis par un helléniste de boulevard, étaient soulignés au crayon rouge. L'article, intitulé la Maîtresse d'un Archonte^ lui avait été spécialement adressé, sous bande portant une adresse écrite par une main de femme, Sabine Marsy ou M"** Gerson ! Quelque amie. On en a toujours.

C'était justement à Adrienne que Vaudrey songea, devant cette plainte brutalement ironique de Lissac. Etait-il fou ce Guy, de parler ainsi, tout haut, de Marianne, dans cet hôtel, à quelques pas de sa femme qui pouvait entend/e tout ?Oui, Lissac était exalté, furieux et comme affolé^ évidemment. Il ne

baissa point le ton, malgré la terreur soudaine de Vaudrey. qui lui prit la main et lui dit vivement • — Mais tais-toi donc ! Si Ton écoutait ?

Il éprouvait d'ailleurs, lui aussi, un sentiment de colère violente. Si ce que Guy disait là était exact, Marianne s*était servie de lui, de ce titre de maîtresse qu'elle devait cacher. Elle en avait joué pour contraindre Jouvenet à une infamie.

— Allons donc Ifit Lissac en ricanant, tu crois naïvement que c'est en lui disant qu'elle était ta maîtresse qu'elle a séduit ton préfet de police ? Tu ne la connais pas. C'est en devenant la sienne !

Sulpice était maintenant livide, et il regarda Lissac avec une rapide expression de haine, comme si cet homme eût été un ennemi. Guy le frappait là en pleine vanité et en plein cœur, d*un coup de couteau, sans prendre souci de son amour-propre ou de sa passion.

— Ah ! oui,fit Lissac, je sais bien, ça t'ennuie ; mais c'est comme ça I Je la connais avant toi, cette demoiselle I Qu'elle fasse avec d'autres toutes les folies qu'elle voudra et qu'au besoin elle me joue par-dessous jambe comme elle m'a joué, moi, il y a trois jours, tout est pour le mieux. Elle est dans son rôle. Je ne suis qu'un imbécile et j'en suis puni, c'est bien ; mais que pour m'atteindre, moi, pour m'enlever un petit papier, tout petit, qui la mettait fort gentiment à ma merci, elle te fasse commettre à toi^ puisque tu répond s de ton personnel administratif, des violences brutales et sottes^ voilà ce que je ne lui pardonne pas I Elle croyait donc que je ferais usage contre elle de ce billet J Elle me prend donc pour un coquih ? A l'heure qu'il est, si je voulais commettre une lâcheté^ est-ce quei même sans

cette arme que les agents de ce Jouvenet m'ont arrachée, je ne pourrais pas aller trouver tout droit son Rosas )

— Rosas } demanda Sulpice, dont le visage se crispait et qui tordait fébrilement sa barbe blonde.

. — Eh 1 parbleu, oui, Rosas I Ma parole d'honneur, tu as Tair d'être le ministre de l'intérieur de la lune. Rosas, qui est peut*être son amant, mais qui sera son mari, si elle le veut I Et elle le veut I

Le pauvre Sulpice regardait Lissac d'un air effaré qui eût été comique, s'il n'y eût pas eu, au fond de ce regard, une douleur vraie. Il oubliait tout à présent et où il se trouvait, et si Guy parlait trop haut et si Adrienne pouvait entendre. Il n'y avait plus, en lui, qu'une effroyable tension d'esprit vers cette révélation brusque qui lui coupait les reins comme la lanière d'un fouet. Il voulait savoir. Il interrogeait, poussait dans ses retranchements et ses hésitations Lissac, qui avait peur maintenant d'en trop dire, et se contentait de réclamer le châtiment de Jouvenet.

— Pour Marianne, on verra ensuite I disait-il.

Ah I oui, certes, Jouvenet serait châtié ! Comment } Vaudrey n'en savait rien. Mais, dès à présent, le Préfet de Police était condamné I Cette arrestation de Guy, brutale comme une agression, équivalait à une destitution, signée par le Préfet lui-même. Et cette Marianne I Elle se moquait donc de lui, Sulpice, elle le prenait donc pour un enfant ou pour un niais }

— Pas du tout. Pour un homme qui aime. Ça suffit, répondait Lissac.

Vaudrey s'était jeté sur un fauteuil, frappant du poing la petite table où traînaient les journeaux qu'il ouvrait à peine, distraitement, et se laissant aller à des menaces

pleines de violences, comme en ont les faibles.

— Veux-tu mon avis, toi ? lui dit brusquement Lissac. Tu n'as que ce que tu mérites. Ahl oui, c'est comme ça I Je te dis la vérité vraie. On n'abandonne pas une femme comme la tienne pour une fille comme Marianne I

— J'aime profondément Adrienne I répondit Vaudrcy avec vivacité.

— Et tu la trompes radicalement. C'est stupide. Tu mériterais que M}^^ Kayser t'eût ridiculisé à jamais, trompé, ruiné, et qu'on ne parlât plus de toi jamais ! Quand on a la chance d'avoir une femme comme la tienne, on l'adore à genoux, tu m'entends, et on ne gâche pas son bonheur vrai pour en faire du plaisir au as. Et quel plaisir ! Jouvenet en a eu la même dose pour moins cherl

— Tu abuses un peu de ton amitié, toi 1 dit Sulpice en se levant tout d'un coup. Je fais ce qui me plaît, comme il me plaît, et je ne dois de compte à personne, ie pense 1

Il s'arrêta brusquement, les pieds cloués au tapis et la bouche close. Sa main saisit celle de Guy, et il sentit an frisson lui courir sur la peau en apercevant Adrienne, toute pâle, qui s'appuyait au chambranle de la porte, comme si elle n'eût pas eu la force d'avancer, les yeux agrandis, pareils à ceux d'une malade.

Assurément — sans nul doute possible — elle venait de tout entendre.

Elle était là I Elle écoutait.

Elle ne. dit rien, mais elle avança d'un pas, roidie par un effort terrible.

Son regard d'enfant battue^ de pauvre être effaré et

désespéré, disait, non pas une colère^ mais un efibndrement. Elle était si blême, elle avait Tair si triste, que ni Lissac, ni Vaudrey n'osait parler.

Un silence froid tombait entre ces trois êtres.

Le premier, tandis qu'Adrienne avançait vers la table oti les journaux s'entassaient, Guy essaya de sourire pour donner le change; elle l'arrêta d'un geste comme si, essayer de la détromper, c'est-à-dire ie la tromper à nouveau, eût été plus lâche encore. Elle prit, parmi les journaux, celui qu'elle venait de lire, sans le bien comprendre tout d'abord, celui qu'on lui avait envoyé, souligné comme d'un coup d'ongle venimeux, et montrant ù Vaudrey l'article oti l'on parlait de Sulpicios et de Basiléïa, elle dit doucement, la voix faible^ toute brisée sous cet écroulement :

— Ça se savait donc, cette chose-là !

Puis, comme à bout de forces, elle tomba sur ce fauteuil oti'S'était assis Sulpice, et un grand sanglot, afireux comme un déchirement^ lui souleva la poitrine.

Sulpice regarda Lissac qui, debout, à demi incliné comme devant un malheur, prit instinctivement le ministre par l'épaule, et le poussant doucement vers Adrienne, lui dit tout bas, la voix mal assurée, lui aussi :

— Embrasse-la donc 1 On pardonne quand on aime ! Sulpicei avec un cri suppliant, se jeta aux pieds.

d* Adrienne, tandis que Lissac, vivement', ouvrait la porte et s'éloignait, sentant bien qu'il n'avait pas un mot à dire, et que Vaudrey seul pouvait obtenir le pardon de Vaudrey.

— * Moi avec ma colère, se disait-il, lui avec sajalou-

sie, nous nous sommes laissés emporter. C'est stupide. On parle plus bas t

Il s'en allait très mécontent de lui^ mécontent de Vaudrey. Encore une fois, il trouvait stupide ce*homme, adoré d'une telle femme^ et qui la trompait 1 Il n'était point certain de ne pas éprouver, au fond du cœur^ un peu d'amour pour Adrienne. Ah ! lui ! aimé d'unesemblable créature^ il eût été capable de grandes choses!... Il eût organisé et utilisé sa vie au lieu de la gâcher! Au lieu d'amours banales^ il eût^ du mariage à la tombe, gardé intact cet unique atnour !

Pâle, toute chancelante, redevenue enfant sous la douleur comme il venait de la voir, elle était si adorablement jolie qu'il avait ressenti une impression toute nouvelle, presque de la jalousie contre Sulpice, et c'est pourquoi, surmontant brusquement cette émotion bizarre, malsaine, il avait poussé lui-même Vaudrey vers sa femme et s'était éloigné vite^ comme s'il eût éprouvé de la hâte à ne plus les voir. Et, s'éloignant, il la revoyait, au contraire, avec son pauvre regard triste de souffrante, et la voix dolente de la jeune femme le suivait encore répétant avec une tristesse navrée :

— Ça se savait donc !

— > Ah ! le malheureux garçon que ce Vaudrey I songeait Guy.

En sortant il lui fallut attendre un moment, dans Tantichambre, pour laisser passer des vases de fleurs des arbustes verts, des plantes au feuillage colore qu'on apportait pour la décoration des salons. Une fête I Ce soir! Il y avait, dans cette révélation soudaine ariûvant là; foudroyante, par une maladresse ou une méchan. ceté du hasard^ et de l'antithèse de ces fleurs appor-

tées comme une parure, une telle ironie, que Guy ne put s'empêcher de les regarder, un moment, les trouvant presque insultantes dans leur beauté et leur épa« noaissement de serre chaude.

Est-ce qu'Adrienne aurait le courage ou la force de présider ce soir, dans quelques heures, à cette réception ?

Guy était irrité d'être venu.

— J'aurais bien puattendre,garder pour moi mes petites colères I La malheureuse femme n'aurait rien appris l

— Bah I ajoutait-il, elle est bonne, elle adore Sulpice, c'est un orage passager. Elle pardonnera I

Il se promettait d'ailleurs de revenir, le soir, s'excuser auprès d'Adrienne, la consoler s'il le pquvait.

J'y ai quelque mérite après tout, se disait-il encore.

Ma parole ! Je crois que je l'aime, et j'en veux pourtant à cet animal de Vaudrey de ne pas l'aimer assez I

Elle pardonnera ! — Lissac, qui connaissait les filles, ne connaissait pas cette femme, énergique sous son aspect frêle, une enfant, une petite provinciale égarée dans cette vie de Paris, perdue et comme absorbée dans le fracas de ce monde, politique, éprisée de son mari, qui réalisait pour elle toutes les supério rites et les séductions, s'étant donnée tout entière, mais voulant tout entier l'être élu qui la possédait, à qui elle se fiait et se donnait corps et âme, dans toutes ses confidences, ses ignorances et ses pudeurs. Il ne savait pas ce que pouvait ressentir une telle nature de sensitive> d'une gracilité nerveuse, aux premiers mouvements redouta blés, pleine d'élansousses froideurs,de résolution sous ses timidités, capable de folie, éperdue, malgré sa raison et son calme ; cette candeur de pensée, ë' éducation et de soavenirsqui faisait d'eUe,dans sa se-

ductionprofonderhonnêtefemme,avectoutsoiicharme.

Adrienoe avait d'abord lu le journal qu'on lui en* voyait sans y rien comprendre. Alkibiade» Basiléia» la Maîtresse de VArchonte, que lui importait ? Que signifiait cela ? Puis, tout à coup, sa pensée s^arrétait sur ce nom de Sulpice, travesti en grec de parodie^ Sulpicios ! Etait-ce de son mari qu'on voulait parler ? Elle éprouvait aussitôt, sur le cœur, comme une angoisse. Mais il s'agissait bien de se laisser impressionner par une plaisanterie de journal, aussi méprisable qu^une lettre anonyme ! Elle ne voulait plus y penser. Il ne fallait songer qu*à la réception du soir. Il y avait dîner officiel, suivi d'une soirée. Du dîner^ elle n*avait pas à s'occuper. Chevet s'en chargeait. Cétait,dans ces dîners de ministère, un prix fait, comme dans les restaurants. Hôtes et convives vivent au cabaret* On dîne à tant par tête. Et Adrienne cherchait à s'occuper de la soirée musicakide ces programmes qu'on luiapportait, avec les noms de comédiens et de chanteuses imprimés sur vélin, de ces bouquets dont on décorait les vases de son petit salon. Ah! bien, oui 1 En dépit de cette fièvre de mouvements^ elle ne pensait qu'à cet article de jour» nal, ce misérable article dont chaque ligne flamboyait devant ses yeux^ comme lorsqu'on a regardé un brasier trop longuement^.

La tentatiaa l'avait prise adora de demander tout franchement i Sulpice ce que signifiaient, ces sousentendus.

— J'espère bien^ se disait-elle avec son mépris de tout mensonge^ qu'il ne m'accusera pas de le soupçonner. Non^ certes, je ne le soupçonne pas 1

Elle alla vers le petit cabinet oU Sulpice travaillait

OU lisait parfois, après déîeuner, et, là, comme si elle se fût jetée elle-même sur un couteau tendu , elle entendait tout à coup des paroles sinistres lui entrer en pleine chair, comme des lames pointues.

On parlait d'une autre femme. Lissac disait tout haut : Ta maîtresse t et Vaudrey laissait dire ! ...

Une maîtresse 1 Quelle maîtresse ? Marianne Kayser 1 Oh ! cette femme dont Sulpice parlait si souvent d'un air indifférent, cette jolie fille aperçue tant de fois^ séduisante^ admirablement belle, d'une beauté effrayante, c'était elle ! Ta maîtresse ! Il avait une maîtresse, Sulpice LU mentait^ il trompait. Lui ? Elle était trahie ! C'était possible ? Si c^était possible ? Mais c'était vrai ! Eh ! parbleu, oui, c'était vrai... Et voilà donc pourquoi on lui envoyait ce hideux article ! Elle comprenait maintenant !

Elle avait eu la tentation d'entrer brusquement, de se jeter entre ces deux hommes et d'interrompre leur conversation. Elle n'en avait pas eu la force. Et puis ce que disait Lissac lui faisait l'effet d'une consolation!... Les reproches de Guy à Sulpice, c'était ceux qu'elle eût voulu lui jeter, si elle eût trouvé quelque parole maintenant. Mais pas un mot ne lui venait aux lèvres. C'était l'étourdissement muet d'un être écrasé. Elle ne savait bien qu'une chose, c'est qu'elle souffrait horriblement, comme elle n'avait jamais souffert.

Elle avait d'abord laissé à Vaudrey, agenouillé devant elle^ comme le lui avait dit Lissac en s'éloignant, prendre sa main qui pendait, toute froide. Puis, doucement, elle l'avait ramenée à elle, comme si elle se fût reprise, dans un mouvement instinctif de pudeur insultée.

Vaudrey essayait de parler. Et, tout d'abord^ dcM

mots confus^ des excuses niaises, des mensonges maladroits^ des mots absurdement cruels — caprice, rien de grave^ fantaisie, folie — autant d'aveux, autant d'injures, lui venaient aux lèvres. Puis même, devant le silence d*Adrienne, il ne trouvait plus rien, se tais^t^ restait accablé, cherchait une main qu*on lui refusait.

— Tu ne me pardonneras jamais? dit-il enfin, sans trop savoir ce qu'il disait.

. — Jamais ! fit-elle froidement.

Elle s'était levée et, aussi énergique tout à coup qu'elle avait été faible un moment auparavant, elle traversa la chambre.

— Tu t'en vas ? balbutia Sulpîce.

— Oui ! j'ai besoin d'être seule... Ah ! toute seule, dit-elle avec une espèce de mouvement de dégoût, voyant que son mari venait à elle.

Il s'arrêta, et dit, comme au hasard :

— Tu sais que... ce soir...

— Oui, oui, fit-elle, ne vous inquiétez de rien ! Je suis encore la femme du ministre, si je ne suis plus M^^Vaudrey!

Il cherchait une réponse, sans rien trouver. Adrienne avait disparu déjà.

— Voilà mon bonheur fini I balbutia Sulpice, se trouvant brusquement devant lyie situation inconnue, noire comme un gouffre. Ah 1 que je suis malheureux I Bien malheureux 1 A qui la faute, misérable ?

Il s'enfonça volontairement dans des dossiers, des rapports de préfets, les compulsant fiévreusement pouf s'assourdir et s'aveugler, et pris, à chaque instant, de la tentation d'aller supplier Adrienne ou insulter Marianne. Ohi dire à Marianne surtout qu'elle l'avait

trahi, que c'était une misérable, qu*eUe était la maltresse de Rosas, la maîtresse de Jouvenet, une fille comme une autre, une fille, oui, une fille 1

Et, dans l'efTarement de cette journée de malheur brutal^ c'était peut-être à Marianne perdue qu*il son« geait plus qu'à Adrienne outragée; tandis que la femme, automatiquement, se demandant à elle-mémt si c^était bien elle qui allait et venait» essayait sa toilette de bal, abandonnait sa tête au coiffeur, s'était, dans deux heures, condamnée à sourire aux invités du ministre, aux sénateurs, aux députés, et se faisait l'effet d'un spectre marchant dans une atmosphère de rêve, dans un cauchemar qui Tétouffait, la prenait au coeur et à la gorge^ lui donnait des envies de crier et de pleurer, tous ses pauvres nerfs horriblement tendus^ malades, domptés par une énergie de crucifiée, s'imposam de ne point paraître souffrir et — chose plus atroce encore— de ne pas même souffrir, en réalité^ et d'attendre, oui, d'attendre pour sangloter.

Le soir, tout flambait à la façade du ministère. Les traînées de gaz donnaient à Thôtel Beauvau un air de fête publique. Des majuscules enflammées découpaient leur R. F. sur le fond sombre du ciel. Les trois couleurs des drapeaux s'égayaient à la rougeur du gaz. Sur le sable fin de la cour^ les équipages roulaient, déversant au seuil de l'hôtel tendu de tapisseries, des invités en toilette correcte^ les femmes enveloppées de grands manteaux à galons d'or ou garnis de fourrure, et tout «ce monde s'engouffrait dans l'antichambre^ frôlant les gardes de Paris culottés de blanc qui se tenaient l'arme au piedj formant haie et se détachant comme des cariatides sur les fleurs vertes aux larges feuilles luiMnies

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où leurs casques blancs flambaient aux feux des lustres* Au vestiaire, les vêtements s'entassaient^ ficelésen hâte; vite, on traversait Tantichambre, les femmes donnant en passantyUn coup d'œil rapide aux glaces immenses ; un laquais demandait le nom de chaque invité, le répétait à un huissier qui, annonçant d'une voix forte^ jetait à ces salone qui avaient entendu depuis des années tant de noms divers, de tous les partis, sous tous les régimes, des noms proclamés avec la banalité habituelle et les écorchements des plus illustres. Alors^ sur le seuil du salon plein de monde et illuminé d'une lumière intense, on apercevait le ministre debout, recevant, saluant, s'inclinant depuis le début de la soirée devant chacun de ces arrivants qu'il ne connaissait pas tous. Derrière lui, empressés, cravatés de blanc, ses secrétaires, les jeunes gens de son cabinet prenant leur part des saluts donnés à l'Excellence et, à côté, pâle et souriant comme à des visions de l'autre monde, M°^e Vaudrey qui s'inclinait aussi^ tendait çà et là machinalement sa main gantée, et, pâle dans

^<>î1ôCte de satin blanc décolletée, retenue, aux épaules^ par deux agrafes de perles, un bouquet de roses naturelles au corsage, semblait là, debout, une apparition mélancolique, au seuil même de ces salons de fête.

Lorsqu'elle aperçut Guy, qui entrait, elle eut pour lui un sourire triste, et Vaudrey donna la main à son ami avec une sorte de hâte, comme s'il comptait beaucoup sur lui pour arranger bien des choses.

La douleur contrainte d'Adrienne avait fait peine à Lissac. Oïl les autres invités ne pouvaient voir, peutêtre, qu'un peu de fatigue, il apercevait la plaie vive et la douleur. Il s'enfotiqa dans la cohue des salons. Sous

le ruissellement de lumières^ les diamants scintillaient sur les épaules des femmes comme les cristaux aux lustres. Dans un encadrement de tapisseries des Gobelins et de Beauvais, empruntées au Garde-Meuble^ une petite scène improvisée apparaissait, comme en un nid vert et rose de camellias, de dracœnas et de palmiers. Les toilettes claires ^es femmes, déjà assises devant cette sorte de théâtre^ faisaient comme an amas de soies bleu pâle^ blanches ou rose thé^ avec des blancheurs d'épaules^ des croissants de diamants^ des touffes de roses poudrées de plumes blanches dans les chevelures. Guy reconnaissait, au premier rang, M™*Marsy, en satin vert d'eau, très décolletée, et un bouquet de fleurs à Téchancrure de l'épaule, qui regardait avec une hauteur impertinente, tout en s'éventant^ la jolie M^^ Gerson, son ancienne amie. On entourait beaucoup M"** Evan^ la pluscharmante.des femmes à la mode et celle que toutes ces femmes avaient la prétention d'imiter.

Deirière cette espèce de parterre féminin, les habits noirs s'entassaient, leur note sombre tranchée^ çà et là, par quelque uniforme d'officier français ou d'attaché militaire étranger. Il y avait là des profusions de décorations, des brochettes de croix, des têtes étranges de vieux savants, le cordon rouge au cou, de députés visiblement/ra^i7/^5, de jeunes attachés de ministère ou d'ambassade, corrects et empressés^ leur claque sous le bras^ tenant à la main le programme satiné de la soirée musicale, des morceauxqu'on allait réciter. Sous les plafonds pommelés de nuages peints, dans ce cadre de lumières crues et de fleurs à profusion, cette cohue avait à la fois quelque chose de luxueux et de comique,

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âvecces antithèses vivantes de vieux parlementaires et déjeunes stagiaires des Assembléesu

On entendait , mêlés à des bouffées de musique^ des chuchotements, le bruissement confus des causeries.

Guy regardait curieusement ce personnel d'invités^ en homme qui a beaucoup vu et qui compare. Il saluait, de temps à autre, un visage de connaissance. Rarement. Il fut tout enchanté d'apercevoir Ramel, qu'il avait bien souvent rencontré aux Mercredis d'Adrienne^ et qui lui plaisait. Il lui trouva Tair fatigué, malade.

— Je ne vais pas bien, en effet, dit Ramel. Si je suis venu, c'est que j'avais à parler à Vaudrey, sérieusement.

— Quoi donc ? demanda Lissac.

— Oh 1 rien. Un avis sur la conduite à suivre. On le mine décidément beaucoup auprès du Président.

-^ Qui cela?

— Mais, la plupart de ceux qui sont ici I

— Ses invités ?

— Vous concevez bien que lorsqu'on invite tous ses amis, il s'y trouve les trois quarts d'ennemis !

— Au moins, dit Lissac.

Il continuait à aller, par les salons, revenant toujours , instinctivement, vers cette porte où se tenait Adrienne, pâle, le regard perdu et n'entendant guère , la pauvre femme, ces noms inconnus que l'huissier était à intervalles égaux, comme une machine par« lante.

— Monsieur Durosoi I... Monsieur et Madame Bréchet I... M. le Ministre des Travaux Publics I... M. le préfet de TAube I... M. le comte deGrigny !... M. Henri de Prangins I... M. le général d'Herbecourt I... M. le docteur Vilandry I... M. et M"*« Tochard I

Elle avait juré d*6tre forte, de ne rien laisser paraître de ce désespoir qui lui tordait le cœur. Elle s'imposait de sourire. Elle avait ressenti, dans des cauchemars, aux heures de fièvre, l'impression de vague morbide où elle se trouvait. Il lui semblait que rien n'existait de ce qui se passait autour d'elle. Ces hommes cravatés de blanc, ces femmes parées, ce défilé d'invités la saluant ainsi, au même endroit du salon, avec la même expression de respect affecté et de politesse banale, lui faisaient l'effet d'une succession de fantômes. Elle ne mettait ni un nom ni un souvenir sur ces visages qui lui souriaient d'un sourire officiel ou qui affectaient lourdement une gravité correcte. Elle éprouvait une lassitude, un accablement profond, une lourdeur de tête violente, à voir ce continuel arrivage de gens ignorés à qui il fallait sourire, devant qui elle devait s'incliner, par politesse, par ce devoir d'état qu'elle voulait remplir jusqu'au bout, pauvre femme I

La musique lointaine des polkas de Fanrbach ou des valses de Strauss ajoutait comme un accompagnement railleur à cette tristesse de rêve malsain.

— Et, dans ce tas de femmes qui la saluent, pensait Guy de Lissac qui regardait, il y en a qui la jalousent! Beaucoup l'envient 1

Âdrienne ne regardait pas Vaudrey» Elle avait peur, en rencontrant les yeux de son mari fixés sur les siens^

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de perdre son sang-froid, d'éclater en sanglots^ tout à coup, là, devant tout ce monde. Ceût été ridicule. Elle s'isolait donCy avec une volonté étonnante chez cette blonde aux douceurs frêles, et ne semblait rien voir que sa propre pensée, cette pensée unique: « Sois forte. Tu pleureras à ton aise quand tu seras seule, loin de ces genS; loin de cette foule, seule^ bien à toi, toute seule, toute seule! »

Vaudrey^ très pâle ,mais emporté comme malgré lui par cette joiequ*il éprouvait de recevoir ainsi tout ce que l'Etat comptait d'illustrations ou de puissances, les ambassadeurs étrangers, le Président du Sénat et celui de la Chambre, lès ministres, ses collègues, les députés, les financiers qui sont la fortune, les publicistes qui sont la renommée, toutce qui se chiffre et tout ce qui senomme^ à Paris, — ce ministre heureux de cette foule accourue vers lui, chez lui, s'inclinant, lui rendant hommage, oubliait, un moment, récrasement de cette journée, ce brusque coup de toanerre tombant chez lui et brisant peut-être. Comme il i avait dit, la pierre de son foyer.

Il ne pensait plus à rien qu'à ce qu'il voyait : à ces saluts, à ces ;tétes inclinées, à ces courbettes qui se succédaient avec une régularité d'horloge, à ce défilé d'hommages, devant le petit avocat de Grenoble devenu premier ministre I

Et tout à coup, comme si, dans Foubli de toutes choses, il avait perdu le souvenir de sa maîtresse, il devint livide et regarda instinctivement, avec effroi, Adrienne, blanche corxime une morte. — L'huissier venait de jeter un nom de sa voix de cuivre, et ce nom, qu'il criait machinalement comme il avait crié les autres,retentis8ait brusquement, là, comme une injure.

Guy de Lissac tressaillit tout entier, en Tentendant aussi.

— Monsieur Simon Kayser ! criait Thuissier. MUe Kayser !

Un autre nom tombait encore, jeté par cette voix de clairon :

— Monsieur le duc de Rosas !

Mais celui-là, ni Vaudrey, ni Adriehne ne l'entendaient. Sulpice avait envie de se précipiter vers Marianne, qui arrivait, pour la supplier de sortir. Il Pavait invitée, c'est vrai ! Elle avait voulu venir là, se montrer à tous, dans cette fête au ministère, malgré Jouvenet, qui savait tout, malgré tant d'autres qui soupçonnaient la vérité. Vaudrey Pavait avertie pourtant! Il lui avait écrit, quelques heures auparavant, la suppliant,lui ordonnant presque de ne point venir. Et elle était là ! Elle entrait ! Elle s'avançait, tête haute, au bras de son oncle, qui promenait sur sa cravate blanche son rictus dédaigneux d'artiste barbu!

Cette fois, Adrienne se demandait vraiment si elle rêvait. Elle voyait venir à elle, traversant le salon d'un pas de reine, cette belle fille insolente, traînant une longue jupe de satin noir, sa poitrine superbe enfermée dans un corsage brodé de jais traversé, comme d'une large raie saignante , d'un cordon de roses rouges. La tête d'un blond roux de Marianne semblait braver, de loin, impérieusement, la femme debout, pâle, dont les deux bras tombaient le long de son corps, comme accablés.

La vision, car c'était une vision, approchait, comme ces cauchemars des songes de malades. Adrienne avait, sur le regard, le regard droit des yeux gris de Ma-

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rianiie. Derrière M"* Kayser» sa figure de castillan roux pensive d'ordinaire» rayonnante aujourd'hui et éclairée par un sourire heureux, venait M. de Rosas que M""* Vaudrey n'apercevait pas. Elle ne voyait que cette femme, cette femme qui venait à elle, chez elle, insolemment, impudemment, pour la braver apr^ l'avoir outragée, l'insulter après l'avoir trompée 1

Adrienne sentit en elle une colère violente, et, subi* tement, tout son être sembla vouloir bondir vers cette Marianne pour la chasser, après lui avoir jeté son nom à la face I

Elle tourna son regard autour d'elle, instinctivement, son regard effaré de pauvre femme qui ne sait plus qu« faire, comme pour chercher un appui ou un conseil.

La pâleur blafarde de Vaudrey, le geste suppliant de Lissac qu'elle aperçut, la ramenèrent à elle subitement. C'est vrai ! Elle n'avait pas le droit de faire ua scandale 1 Elle n'était pas chez elle. Elle était au ministère, dans un salon banal où cette fille avait presque le droit de passer comme tant d'autres perdues dans la cohue des invités. Ce n'était pas seulement pour Adrienne sa vanité ou son honneur de femme, c'était la réputation de Vaudrey qui était en jeu. Elle se trou* vait en refrésentation^ ah I quel mot : — en représentation, c'est-à-dire pareille à une comédienne à qui n'est permis ni un faux pas, ni une fausse notel Contrainte à sourire avec la mort dans l'âme, à parader avec les entrailles tordues par la douleur, forcée de feindre, de mettre un masque pour tout ce monde qui était là, de mentir, de mentir à ce public d'invités, d'indifférents, d'ennemis, disait Ramel, et qui regardaient, prêts à ricaner et à sifQer.

yjfi JiOKSlEim le lIlNIStRB.

Elle prit eDCore sur die, par uneffort qui iui gonfla le cœur^ la force de ne rien laisser ^aterdn^aentimeat de révoUe indignée qtii l'étouffait

Elle ferma les yej^x.

Marianne Kayser était passée, s'rafonçant avec Si-* mon et Rosas dans un sillage humain ouvert devant elle et ref^mé aussitôt^ avec un grand murmare admiratif.

Adrienne n'avait pas va du moins ce pâle visage insolent de la jeune femme se rapprocher si près de sa •figure désolée de souffrance. Elle n'avait pas vu surtout réclair de jalousie rapide, instinctivement jailli idés yeux de Vaudrey, lorsque, <ierrière Marianne impérieux, il avait aperçu José de Rosas triomphant Ah ! ce regard de colère jalouse, c*e8t celui-là qui se f&t enfoncé droit dans la poitrine d'Adrieane, co^me an fer rougè! Il disait, de regard, que Guy sur)>rit au jpassage, tout l'amour meurtri, toute la vaasté froissée de cet homme qui, entre ces deux fensmes, là, placé entre sa maîtresse et l'autre,' soufGraât moins de la douleur causée à Adrienne que dé la trahison de Ma« fianne le trompant pour cet Espagnol ! •

Lissac était exaspéré. 11 avait envie de se pt^cipiter entre Marianne et Rosas et de lui dire :

— Vous êtes fou d'accompagner cette femme ! Foii et ridicule I Elle vous trompe comme elle a trompé (^audrey, commue elle m'a trompé, comme elle trompera tout le monde 1

Il s'était placé tout exprès sur le passage de M"» Kayser. Elle avait à peine semblé le reconnaître et elle 4'avait frôlé sans en paraître émue, la ^moue dédai* gneuse. Son bras avait cherché celui de Rosas, comme si maintenant elle eût été bien sûre de son<lac.

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