L' EG L I S E
- Merci mille fois. »
'ÉTAIT une niaiserie, à coup sûr, eh bien ! j'en fus contrariée, et je me rappelle qu'en descendant l'escalier, tandis qu'on portait la queue de ma jupe derrière moi, je médisais: Pourvu qu'il n'aille pas éternuer sous le poêle !
Je n'y pensai bientôt plus. Nous montâmes en voiture; je sentais que tout le monde me regardait et j'apercevais dans la rue, au delà de la porte
cochère, des groupes de curieux. Ce que j'éprouvais est
impossible à dire, mais c'était délicieux.
Le coup de canne des suisses retentira éternellement
dans mon coeur. Nous nous arrêtâmes un instant sur le
tapis rouge. Le grand orgue lançait à toute volée une marche triomphale, des milliers de visages souriants se tournaient vers moi, et tout au fond, dans un milieu idéal de soleil, d'encens, d'or et de velours, deux fauteuils dorés pour nous asseoir devant le bon Dieu. Je ne sais pourquoi une vieille gravure, qui est dans le cabinet de mon père, traversa mon esprit. Cette gravure représente rentrée d'Alexandre à Babylone ; il est sur un éléphant ruisselant de pierreries. Vous devez connaître cela? Seulement, Alexandre était un païen qui avait bien des crimes à se reprocher, tandis que moi, j'étais pure. Oh ! Je le sentais bien ! je n'aurais pas joui aussi délicieusement sans cela, et d'ailleurs, j'avais fait mes dévotions la veille, j'étais pure ! Le bon Dieu me souriait, et de sa main paternelle m'invitait à m'asseoir en sa maison, sur son tapis rouge, dans son fauteuil doré. Le ciel tout entier, ému d'allégresse, me jouait des airs, et là-haut, à travers les vitraux étincelants, les archanges, pleins de bienveillance, chuchotaient en me regardant. A mesure que je passais, les têtes s'inclinaient, ainsi qu'un champ de blé que fait plier le vent. Mes amis, mes parents, mes ennemis, mes connaissances, nous saluaient de la tête, et je voyais, — car on voit tout malgré soi dans ces jours solennels, — que l'on ne me trouvait pas mal. Arrivée au fauteuil doré, je m'inclinai avec une précipitation contenue sur le prie-Dieu ; — mon chignon était haut.
dégageant le cou, que J'ai passable, et je remerciai le Seigneur. L'orgue cessa ses chants de triomphe, et j'entendis à mes côtés ma pauvre mère qui fondait en larmes.
Oh ! que je comprends ce que doit éprouver le cœur d'une mère dans une semblable cérémonie ! Tout en regardant avec recueillement le clergé qui s'avançait en pompes, j'aperçus Georges : il semblait irrité; il était droit, roide, les narines grandes ouvertes et les lèvres pincées. Je lui en ai toujours un peu voulu de n'avoir pas été plus sensible à ce qui m'arrivàit ce jour-là ; mais les hommes ne comprennent pas cette poésie.
Le discours de Monseigneur^ qui nous maria, fut un chef-d'œuvre, et, de plus, il fut prononcé avec cette onction, cette dignité, ce charme persuasif que vous lui connaissez. Il parla de nos deux familles, où les pieuses croyances sont héréditaires comme Ihonneur. On eût entendu une mouche voler, tant on écoutait avec recueillement la voix du prélat. Puis, à un moment, il se retourna vers moi et sut me faire comprendre, avec mille délicatesses, que j'épousais un des plus nobles oflSciers de l'armée. « Le ciel sourit, dit-il, au guerrier qui met au service de la patrie une épée bénie par Dieu, et qui, alors qu'il s'élance à travers la mêlée, peut mettre la main sur son cœur et jeter à l'ennemi ce noble cri de guerre : je crois. » Comme tout cela est dit, pensé ! Que de grandeur dans cette éloquence sacrée ! Un léger fris-
son parcourut rassemblée. Mais ce ne fut pas tout : Monseigneur s'adressa ensuite à Georges, et d'une voix aussi douce et onctueuse qu'elle était tout à l'heure vibrante et enthousiaste :
Monsieur, vous allez prendre pour compagne une jeune fille... » J'ose à peine me rappeler toutes les choses gracieuses et délicates que Monseigneur dit à mon sujet. " Élevée saintement par une mère chrétienne qui a su panager avec elle, si je puis le dire, toutes les vertus de son cœur, tous les charmes de son esprit... » — Maman sanglotait. — « Elle saura aimer son époux comme elle a aimé son père, ce père plein de tendresse qui, dès le berceau, fit germer en elle les sentiments de noblesse et de désintéressement qui... »
— Papa souriait malgré lui.
— H Ce père dont les pauvres savent le nom, et qui, dans la maison de Dieu, a sa place marquée au banc des élus. "
.p.\ est marguillier depuis sa retraite. — « Et vous. Monsieur, vous respecterez, oh I j'en ai l'assurance, tant de pu- ' ' reté, d'ineffable candeur... -
Je sentais mes yeux s'humecter. — « Et sans oublier
les charmes périssables et physiques de Tange que Dieu vous donne, vous remercierez le ciel des qualités cent fois plus précieuses et plus durables que renferment son cœur et son esprit. »
Je fondis en larmes; jamais notre sainte religion ne m'était apparue plus noble, plus grande, plus persuasive.
Tandis que Monseigneur prononçait ces derniers mots, un rayon de soleil tomba sur son front vénérable; je le vis ainsi à travers mes larmes : ce n'était plus un homme, c'était un ange, et il me sembla que c'était Dieu lui-même qui parlait par sa bouche.
Que ceux-là sont fous, qui s'éloignent des autels et ne comprennent pas la délicieuse ivresse d'un cœur qui se contemple en Dieu.
On nous fit lever, et nous restâmes ainsi l'un devant l'autre comme sont les divins époux dans le tableau de Raphaël. Nous échangeâmes l'anneau d'or, et Monseigneur dit d'une voix lente et grave des paroles latines dont je ne compris pas le sens, mais qui m'émurent infiniment, car la main du prélat, blanche, fine, transparente, semblait me bénir.
Cependant Tencensoir à la fumée bleuâtre, balancé par la main des enfants, répandait dans l'air un pieux parfum*
Quel jour, grand Dieu !
Tout ce qui se passa ensuite est confus dans ma mémoire. J'étais éblouie, j'étais transportée. Je me rappelle cependant le chapeau à roses blanches dont Louise était affublée... Est-ce singulier, comme il y a des gens qui manquent de goût!
En allant à la sacristie, je donnai le bras au général, et c'est alors que je vis en face les visages des assistants. Tous paraissaient émus.
Bientôt on arriva en foule me saluer. — La sacristie était pleine, on se poussait, on se pressait autour de moi, et je répondais à tous ces sourires, à tous ces compliments, par un petit salut où Témotion religieuse perçait malgré moi. Oh ! j'avais la conscience que quelque chose de solennel venait de s'accomplir devant Dieu et devant les hommes, j'avais conscience d'avoir serré des liens éternels... J'étais mariée.
Par un retour singulier de l'esprit, je songeai alors au piteux petit mariage de la veille; je comparai (j'en demande pardon à Dieu) l'ancien marchand de lits en fer embarrassé dans son habit noir avec Monseigneur, les paroles communes et banales de M. le maire avec les élans pleins d'éloquence du prélat vénéré... Quel enseignement ! Ici le monde — là le ciel ; ici la prose grossière de l'homme d'affaires — là une poésie céleste.
Georges, à qui j'en parlais dernièrement, me dit :
« Mais, chère amie, vous ne savez peut-être pas que
le mariage à la mairie se fait gratis, tandis que... • Je lui mis la main sur la bouche pour l'empêcher d'achever, il me sembla qu'il allait dire quelque impiété.
Gratis... gratis! Voilà précisément ce que je trouve inconvenant.
-^■aii.».,.
^)^f "ACE aux usages de la campagne et à la
^^V solennité des circonstances, on s'était retiré
d'assez bonne heure. Presque tout le monde m'avait
serré la main, les uns avec un sourire fin, les autres
avec un sourire bête; ceux-ci avec une gravité officielle
ï5o UNE NUIT DE NOCE
qui ressemblait à de la condoléance, ceux-là avec une cordialité niaise qui frisait Tindiscrétion.
Le général de S... et le préfet, deux vieux amis de la famille, s'étaient attardés h une table d'écarté, et franchement, malgré Taffection que j'ai pour eux, j'aurais voulu les voir au diable, tant j'étais irritable ce soir-là.
Ceci se passait, j'oubliais de vous le dire, le jour même de mon mariage, et j'étais vraiment un peu fatigué. Depuis le matin j'avais dans le dos une moyenne de deux cents personnes, bien intentionnées du reste, mais lourdes comme un temps d'orage. Depuis le matin j'avais souri sans débrider; puis le bon curé du village qui nous avait mariés avait cru devoir, dans un discours très-gentil du reste, me comparer à saint Joseph, et ces
choses-là agacent quand on est capitaine de lanciers. Le maire, de son côté, qui avait bien voulu apporter ses registres au château , n'avait pu résister, en apercevant le préfet, au plaisir de crier : « Vive TEmpereur ! » En sortant de Péglise, on m'avait tiré des coups de fusils aux oreilles et offert un énorme bouquet. Enfin — je vous le dis entre nous — j'avais aux pieds depuis huit heures du matin des bottes un peu étroites, et au moment où commence cette histoire il pouvait être minuit et demi, J'avais parlé à tout le monde, excepté à ma chère petite femme, dont on me séparait comme à plaisir. Une
fois, en montant le perron je lui avais serré la main à la dérobée. En core ce coup de tête m'a vait-il valu de ma belle-mère un regard mo tié sel et moi tié vinaigre qui m'ava t rappelé à la réalité. Si, par hasard, Mon sieur, vous avez traverse cette journée d'efTusion violente et d'épanou s en n g rai, vous conviendrez lUt-i- nui qu'en aucun moment de la vie on n'est plus disposé îi Tirritabilité.
Que voulez-vous rcponJrc aux cousins qui vous embrassent, aux tantes qui s'accrochent à votre tête et pleurent dans votre gilet, à tous ces visages épanouis qui s'étagent devant vous, à tous
i52 UNE NUIT DE NOCE
ces yeux qui vous dévisagent douze heures durant, à tous ces élans de tendresse qu'on n*a pas demandés, mais qui réclament un mot du cœur ?
A la fin d'une journée semblable, le cœur a une courbature. On se dit : « Voyons, est-ce fini ? Y a-t-il encore une larme à essuyer, un compliment à recevoir, une main émue à serrer ? tout le monde est-il content ? a-ton assez regardé le marié? Est-ce bien vu, bien entendu ? personne n'en veut plus ? — Puis-je enfin penser à mon bonheur, songer à ma chère petite femme qui... m'attend la tête cachée dans les festons de son oreiller?... qui m'attend ! » Ceci vous passe dans la tête comme un sillon de feu. On n'y avait pas songé. — Durant toute la journée, ce côté lumineux de la question était resté voilé ; — mais l'heure approche ; en ce moment même, les lacets de soie de son corsage se déroulent en sifflant ; elle est rougissante, émue, et n'ose se regarder dans la glace de peur de constater son trouble. Sa tante et sa mère, sa cousine et la grande amie l'entourent et lui sourient ; c'est à qui dégrafera sa robe, enlèvera les orangers qui se perdent dans ses cheveux, à qui aura le dernier baiser.
Bon! voici les larmes; on s'essuie, on s'embrasse. La mère dit quelques mots à l'oreille de sa fille, lui parle de sacrifice, d'avenir, de nécessité, d'obéissance, d'holocauste, et trouve moyen de mêler à ces paroles simples
UNE NUIT DE NOCE l53
mais préparées Tespoir d'un patronage céleste et Tintercession d'une colombe ou deux, cachées dans les rideaux.
La .pauvre enfant ne- comprend rien à tout cela, si ce n'est qu'il va se passer quelque chose d'inouï; que ce jeune homme — * elle n'ose l'appeler autrement dans sa pensée — . va monter en vainqueur et lui adresser des paroles merveilleuses dont l'attente seule la fait frissonner d'impatience et de terreur. Des paroles ! ne sera-ce que des paroles? La . pauvre enfant ne . dit mot; elle tremble, elle pleure, elle frissonne comme une perdrix dans un sillon. Les derniers mots de sa mère, les derniers adieux de sa famille lui bourdonnent aux oreilles, mais c'est en vain qu'elle cherche à en saisir le sens ; son esprit, où est-il ce pauvre esprit? — elle. n'en sait rien vraiment, mais il n'est plus à elle. — Ainsi qu'un conscrit à sa première bataille, auquel on commanderait sur le terrain de ne pas casser le verre de sa montre, elle ne peut écouter ni comprendre les avis; la fusillade prochaine envahit son esprit, peut-être songe-t-elle en ce moment suprême au calme du village, au coq du clocher; peut-être aussi une. vague odeur de poudre enfle-t-elle ses narines tremblantes,, et, sous sa blanche chemise, son petit cœur frémit^il d'ardeur plutôt que de crainte — qui sait ! on a vu plus d'un "héros dans la peau d'un conscrit.
« Ah! mon capitaine, me disais-je à moi-même, que de joies cachées sous ces terreurs, car elle t'aime ! Te
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souviens-tu de ce baiser qu'elle te laissa prendre au sortir du sermon, ce soir où l'abbé chose prêcha si bien ? et ces serrements de main, et ces regards voilés, et... Heureux capitaine ! des flots d'amour vont t'inonder; elle t'attend, séducteur. Don Juan, héros !» Et je mâchonnais furieusement ma moustache, j'arrachais mes gants et les remettais ensuite, j'arpentais le petit salon, je déplaçais la pendule qui ornait la cheminée, je ne tenais plus en place. J'avais éprouvé déjà ces sensations le matin de l'assaut de Malakoff. Tout à coup mon général, qui continuait son éternelle partie d'écarté avec le préfet, se retourna :
M Quel train vous faites, mon cher Georges !
me dit-il. — En donnezvous, monsieur le préfet ?
— Mais, mon général, c'est que j'éprouve, je ne vous le cacherai pas, une certaine -émotion, et...
■e roi — un — et quatre '' • atouts. Mon cher ami,
vous n'êtes pas en veine, » fit-il au préfet, et il empocha
UNE NUIT DE NOCE l55
quelques louis qui étaient sur la table en relevant avec effort son gilet blanc qui lui couvrait le ventre ; puis, se ravisant : « Au fait, mon pauvre Georges, vous vous croyez peut-être obligé de nous tenir compagnie. — Il est tard et nous avons trois bonnes lieues d'ici à B... C'est ma foi vrai, tout le monde est parti. » Puis, me prenant par le bras et s'approchant de mon oreille :
« Dites-moi donc, mon capitaine, voilà le moment de prouver que vous êtes de la troisième du second, sacrebleu ! et il éclata de rire.
— Eh, eh, eh!... mon général... Bonsoir mon général. »
On n'est pas bête à moitié en ces jours solennels ! Mon supérieur s'éloigna, et je vois encore son gros cou dénudé qui formait par derrière un bourrelet de chair au-dessus de son cordon de commandeur. Je l'entendis monter en voiture, il riait encore par saccades... je Taurais battu.
« Enfin, me dis-je, enfin! » Je me regardai machinalement dans la glace — j'étais pourpre, et mes bottes... j'ai honte de le dire, me gênaient horriblement. J'étais furieux que ce détail grotesque de bottes trop étroites vînt en un pareil -moment attirer mon attention ; mais qu'y voulez-vous faire ? je me suis promis d'être sincère et je vous dis là toute la vérité.
A ce moment, une heure sonna à la pendule, ma belle-
l56 UNE NUIT. DE NOCE
mère apparut. Elle avait les yeux rouges et sa. main dégantée chiffonnait un mouchbir visiblement humide. -
A son aspect, mon. premier mouvement fut un mouvement d'impatience ;. je me dis à moi-même : « J'en ai au moins pour un quart d'heure. »
En effet, MT de C. s'affaissa sur une causeuse, me prit la main et fondit en larmes. Au milieu de ses san-i glots, elle me disait : « Georges... mon ami... Georges... mon fils !» .
Je sentais que je n'étais pas à la hauteur des circonstances : « Voyons, capitaine, me. dis- je, une larme, trouve une larme; tu n'en peux sortir dignement qu'a-: vec une larme, ou sans cela : Mon gendre, tout est rompu. »
Quand cette bête de phrase, qui venait je ne sais d'où, dû Palais-Royal, je crois, se fut logée dans mon cerveau, il me fut impossible de l'en faire sortir, et je sentais des accès de gaieté folle me monter aux lèvres.
a Calmez-vous, Madame, calmez-vous.
— Le puis-je, Georges! pardonnez-moi, mon ami...
— Pouvez- vous douter. Madame ?... »
Je sentais que le madame était froid, mais je craignais de vieillir M"*® de G. en l'appelant ma mère ; je la savais un peu coquette.
« Oh ! je ne doute pas de votre affection !... allez, cher ami, allez; oubliez mes larmes et... rendez-la heureuse.
UNE NUIT DE NOCE ibj
ri'esi-ce pas! oh! oui, n'est-ce pas? Ne craignez rien pour moi, je suis forte. »
Rien n'est insupportable comme une émotion, lorsqu'on ne la partage pas. Je murmurai :
« Ma mère ! » en réfléchissant qu'après tout elle serait sensible à cet élan: puis, m'approchant de son visage, je l'embrassai et je fis malgré moi la grimace, tant les larmes avaient donné un goût salé et désagréable au visage de ma belle-mère.
semaine de notre mariage au château de M""''de C... On nous y avait donc organisé un petit appartement nuptial tout capitonné de perse bleue, c'était d'une fraîcheur extrême. Le mot fraîcheur pourrait passer ici pour une mauvaise plaisanterie, car en réalité il faisait un peu
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humide dans ce petit paradis, à cause des murs nouvellement réparés.
Une chambre m'y était spécialement réservée, et ce fut là, qu'après avoir embrassé ma belle-mère à fond, je montai quatre à quatre. Sur un fauteuil avancé près du feu, était étalée ma robe de chambre, en velours marron, et tout à côté mes mules... Je n'y résistai pas et j'enlevai mes bottes avec frénésie. Quoi qu'il en soit, j'avais le cœur plein d'amour, et mille pensées tourbillonnaient dans ma tête avec une effroyable confusion. Je pris sur moi et je réfléchis durant un instant à ma situation.
Mon capitaine, me dis-je, le moment qui va sonner est un solennel moment. De la façon dont tu franchiras le seuil du ménage dépend ton bonheur futur. Ce n*est point une petite affairé que de poser la première pierre d'un édifice. Le premier baiser d'un époux, — et je sentais un frisson parcourir mon dos, — le premier baiser d'un époux est comme l'axiome fondamental qui sert de base à tout un livre. Mon capitaine, sois prudent. Elle est là, derrière ce mur, ta blonde fiancée qui veille en f attendant, l'oreille au guet, le cou tendu ; elle entend chacun de tes mouvements. A chaque craquement du parquet elle frissonne, la chère âme ! — Et tout en me disant cela, j'ôtai mon habit et je dénouai ma cravate. Ta conduite est tracée, ajoutai-je : sois passionné avec retenue.
UNE NUIT DE NOCE iSg
calme avec quelque chaleur, bon, doux et tendre, mais en même temps laisse entrevoir les vivacités d'une affection ardente et les séduisants aspects d'une nature de fer... Tout à coup je remis mon habit. J'avais honte d'entrer dans la chambre de ma femme en robe de chambre et en toilette de nuit. N'était-ce pas lui dire : « Ma belle, je suis chez moi, voyez comme je suis à mon aise. » C'était afficher des droits que je n'avais pas encore; je remis mon habit, et après mille soins d'une toilette minutieuse, je m'approchai de la porte et je frappai trois petits coups discrets. — Oh! je vous jure, j'étais tremblant, et mon cœur battait si fort, que j'appliquai ma main sur ma poitrine pour en comprimer les battements. Tout ce qu'on peut mettre de tendresse soumise, de prière, de discrétion, je les avais mis dans ces trois coups. Saint Pierre lui-même, qui sait ce que c'est que de laisser les gens à la porte, en eût été ému et m'eût répondu, j'en ai la conviction : « Mais entrez-donc, capitaine. » Elle, ne me répondit rien, et après un moment d'angoisse, je me décidai à refrapper encore. J'avais envie de dire d'une voix émue : « C'est moi, chère amie, puis-je entrer ? » Mais je sentais qu'il fallait que cette phrase fût dite avec une extrême perfection, et j'avais peur de manquer mon effet ; je restai donc le sourire sur les lèvres comme si elle eût pu me voir, et j'effilais ma moustache, que j'avais un peu*^ parfumée, sans affectation.
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J'entendis bientôt une petite toux sèche qui semblait me répondre et me donner accès. Or, voyez en tout ceci comme les femmes ont ce tact exquis, cette délicatesse extrême qui nous manquent absolument. Pouvait-on dire plus finement, d'une plus adorable façon : « Venez, je vous attends, mon ami... mon époux! » Saint Pierre n'eût point trouvé cela. — Cette toux, c'était le ciel qui s'ouvrait. Je tournai le bouton, la porte glissa sans bruit sur le tapis douillet. J'étais chez ma femme.
Une tiédeur délicieuse m'arriva en plein visage, et j'aspirai un vague parfum de violette oa d'iris, ou de n'importe quoi, dont la chambre était empreinte. Il y avait là un charmant désordre : la toilette de bal était jetée sur une chaise longue, deux bougies brûlaient discrètement sous un abat-jour rose; sur la cheminée, au milieu de mille riens, tout à côté d'un bouquet blanc un peu flétri, était posée bien en évidence une petite bouteille d'eau des carmes, — le remède souverain contre les défaillances. — Je reconnus la prévoyance maternelle dans ce détail, et sincèrement j'en fus touché. Je m'approchai du lit où Louise reposait, blottie tout au fond, le nez contre la muraille et la tête perdue dans l'oreiller. Immobile, les yeux fermés, elle semblait dormir, mais l'animation de son teint trahissait son émotion. J'avoue que je fus en ce moment le plus embarrassé des hommes. Me dépouiller de mes vêtements et m'introduire
UNE NUIT DE NOCE l6l
sans façon sous ces édredons... c'était mon droit; mais je sentais la brutalité de ce procédé et je pris le parti de demander humblement l'hospitalité. C'était délicat, c'était irréprochable. O vous qui avez traversé ces épreuves, fouillez dans vos souvenirs et rappelez-vous ce moment absurde et délicieux, cet instant d'angoisse et de bonheur où il faut, sans répétition préalable, jouer le plus difBcile des rôles, où il faut à force d'adresse, de tact et d'éloquence, faire accepter la plus rude des réalités sans que le rêve s'envole, mordre la pêche sans en flétrir la peau, terrasser une ennemie qu'on adore et la faire crier sans s'en faire haïr, où il faut refouler le sang qui vous monte au cerveau, où votre science vous gêne comme un paquet de poudre quand on est près du feu, où il faut être tout à la fois diplomate, avocat, homme d'action, et cela en évitant le ridicule qui vous fait la grimace dans le pli des rideaux.
Seigneur ! quand j'y pense, la sueur m'en vient au front.
Je me penchai donc sur le lit en cherchant dans ma voix les notes les plus suaves, les plus douces intonations; je murmurai ces mots : « Eh bien, mon amie, eh bien!... •■
On fait comme on peut dans ces moments-là ; je n'avais pas trouvé mieux, et cependant j'avais cherché.
Pas de réponse, et cependant elle était éveillée. J'avoue
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que mon embarras en augmenta du double. J'avais compté — je peux bien vous le dire entre nous — sur plus de confiance et d'abandon, j'avais compté sur un premier moment d'effusion plein de pudeur et de crainte, il est vrai, mais enfin je comptais sur cette effusion, et je me trouvais singulièrement désappointé ; ce silence me glaçait.
« Vous dormez donc bien fort, mon amie ? J'ai pourtant bien des choses à dire, ne voulez-vous pas causer un peu ? »
Ce disant, je touchai son épaule du bout du doigt et je la vis tout à coup frissonner.
«Voyons, dis-je, faut-il que je vous embrasse pour vous réveiller tout à fait ? »
Elle ne put s'empêcher de sourire, et je vis qu'elle rougissait.
« Oh ! ne craignez rien, mon amie, je n'embrasserai que le bout de vos doigts, tout doucement, comme cela ; et, voyant qu'elle se laissait faire, je m'assis sur le lit. — Elle poussa un petit cri; je m'étais assis sur son pied, qui errait sous la couverture. « Laissez-moi dormir, » dit-elle d'un petit air suppliant, je suis si fatiguée.
« Et moi donc! chère enfant, je tombe de sommeil. Voyez, je suis en habit de bal, et pas un oreiller pour reposer ma tête; pas un... si ce n'est celui-ci. — Je tenais
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sa main entre les miennes, et je la serrais tout en l'embrassant. — Est-ce que vous seriez bien chagrinée de le prêter à votre mari, cet oreiller ?.. . Voyons, dites, refuserez-vous une pauvre petite place? je ne suis pasgênant, allez! Je crus apercevoir un sourire sur ses lèvres, et tout impatient de sortir de ma position délicate, en un instant je fus debout, et sans bruit, tout en causant j'enlevai mes vêtements à la hâte. Je brûlais mes vaisseaux. Lorsque mes vaisseaux furent brûlés, il ne me restait absolument qu'à me coucher; soulevant donc l'épaisse couverture, je recommandai mon àmc à Dieu et j'avançai hardiment une jambe. L'approche d'un fer rouge n'aurait pas produit plus d'effet. Elle poussa un cri d'effroi, et je vis sous le drap son pauvre petit corps qui se tordait comme un serpent; puis elle se rejeta vers le mur et j'entendis comme un sanglot.
J'avais une jambe casée, l'autre était dehors; je restai pétrifié, le sourire aux lèvres et me soutenant tout entier sur un bras,
H Qu'avez-vous, mon amie, qu'avez-vous? pardonnezmoisi j'ai pu vous déplaire.... » Je me fis l'effet d'un brutal animal. J'étais dans l'état d'un canonnier qui a tiré le premier coup de canon cpntre une ville assiégée; j'avais honte de commencer le massacre, et pourtant je rêvais un coup d'éclat qui me procurât de l'avancement.
J'approchai ma tête de la sienne et, tout en respi-
rant le parfum de ses cheveux, je lui dis dans roreîlle : B Je t'aime, chère enfant; je t'aime, ma petite femme; ne vous en doutez-vous pas ? »
Elle tourna vers moi ses yeux mouillés de larmes et me dit, d'une voix saccadée par l'émotion, si douce, si faible, si tendre, qu'elle me pénétra jusque dans la moelle des os :
« Moi aussi, je vous aime...
Mais laissez-moi dormir... vous serez si bon de me laisser dormir! »
Un soufflet en plein visage ne m'eût point humilié davantage.
Oui, j'étais un grossier traîneur de sabre, et je me sentis rougir jusqu'aux oreilles. J'avais mal jugé ce pauvre petit cœur, aussi pur que le pétale d'un Us; je l'avais jugé à mon point de vue d'homme qui ne croit plus; j'avais fait résonner à ses oreilles vierges des mots dont je m'étais servi déjà. J'avais, me croyant habile, fouillé dans mon passé pour y chercher des armes contre la chère petite qui me tendait ses mains suppliantes. « Dormez, mon ange aimé, dormez sans crainte, mon amour, je m'en vais,
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je m'éloigne, dormez tandis que je veillerai sur vous. » Sur l'honneur, je sentis une larme qui me montait à la gorge, et cependant l'idée que ma dernière phrase n'était pas mal tournée me traversa le cerveau. Je ramenai la couverture autour d'elle, je l'enveloppai comme un enfant. Je vois encore son visage rose noyé dans ce grand oreiller; les boucles de cheveux blonds s'échappaient sous la dentelle de son petit bonnet. De sa main gauche elle retenait la couverture sous son menton, et j'apercevais à l'un de ses doigts l'alliance neuve et brillante que je lui avais donnée le matin. Elle était ravissante; une fauvette blottie dans du coton, un bouton de rose tombé dans la neige. Lorsqu'elle fut installée, je me penchai vers elle et je l'embrassai au front. « Je suis payé, lui dis-je en riant... étes-vous bien, ma Louise ? »
Elle ne me répondit pas, mais ses yeu^t rencontrèrent les miens, et j'y vis un sourire qui semblait me remercier, mais un sourire si fin, si fin, qu'en toute autre circonstance j'y aurais vu une nuance de raillerie.
« Maintenant, mon capitaine, va l'installer dans ce fauteuil, et bonne nuit. ■ Je me dis cela, et je fis un effort pour soulever ma malheureuse jambe, que j'avais oubliée, un effon héroïque; mais impossible d'en venir à bout; elle était tellement engourdie que je ne pus lui faire faire un mbuvemenl. Tant bien que mal je me hissai sur l'autre jambe, et, clopin-clopant, je gagnai mon fauteuil sans
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avoir trop Tair de boiter. Cette chambre à traverser me parut deux fois plus large que le champ de Mars, car à peine avais-je fait un pas que le froid vif de la pièce, — le feu s'était éteint, nous étions en avril, et le château donnait sur la Loire, — que le froid, dis-je, me rappela la légèreté de mon costume. Quoi ! traverser cette chambre devant cet ange, qui me regardait sans doute, traverser cette chambre dans le plus grotesque de tous les négligés, et, par-dessus le marché, avec une jambe inerte ! Pourquoi avais-je oublié ma robe de chambre? Cependant j'arrivai au fauteuil, dans lequel je me laissai aller. Je saisis mon habit noir, qui était à côté de moi, je le jetai sur mes épaules, puis je m'entortillai le cou dans ma cravate blanche, et, comme un soldat qui bivaque, je cherchai une position commode. C'eût été bien sans ce froid glacial qui me coupait les jambes, et je ne voyais rien à ma portée qui pût m'abriter. Je me disais :
€ Mon capitaine, la place n'est pas tenable, demain matin tu seras perclus, » lorsque enfin j'aperçus sur la causeuse On a parfois des hontes puériles, mais je n'osais pas, vraiment, et j'attendis un long moment, luttant contre la crainte d'un trop grand ridicule et le froid que je sentais augmenter. Enfin, lorsque j'entendis la respiration de ma femme devenir plus régulière, je supposai qu'elle était endormie, j'allongeai le bras, j'attirai sa robe de bal, qui était sur cette causeuse, — toute cette soie faisait un
bruit à réveiller un mon, — et avec l'énergie qu'on retrouve toujours dans les cas extrêmes, je m'en entourai furieusement , comme d'une couverture de voyage; puis, cédant à un accès de sybaritisme involontaire, je détachai le petit soufflet et je tâchai de rallumer le feu.
« Enfin, me dis-je, en tixant les tisons noirâtres et en faisant aller le petit instrument avec mille précautions, enfin je me suis conduit en galant homme.
Si mon général me voyait en ce moment-ci, il me rirait au nez, mais peu importe, j'ai bien agi. » Comme on se trouve timide, embarrassé, comme on a honte de soi-même devant tant de pureté, d'innocence ! Tout mon passé m'apparaissait alors, et je le foulais aux pieds, je lui lançais des injures, je me disais : < C'est une vie nouvelle, une vie d'innocence et de bonheur dont tu étais indigne, mon capitaine... mon capitai... » Si je n'avais juré d'être sincère, cher lecteur, je ne sais si j'oserais vous avouer que
j'éprouvai tout à coup d'horribles picotements dans les régions nasales. Je voulus me contraindre, mais les lois de la nature sont de celles auxquelles on ne peut se soustraire. Ma respiration s'arrêta tout à coup, je sentis qu'une force surhumaine me contractait le visage, que mes narines se dilataient, que mes yeux se fermaient, et tout à coup j'éternuai avec une telle violence que la bouteille d'eau de mélisse en vibra. Dieu me pardonne ! Un petit cri se fit entendre dans le lit; immédiatement après le plus argentin, le plus franc, le plus éclatant des éclats de rire lui succéda, et elle, de sa petite voix naïve, douce et flûtée, elle ajouta: « Vous vous êtes fait mal... Georges? » Elle avait dit Georges après un court silence, et si bas que je faillis ne pas l'entendre.
« Je suis bien ridicule, n'est-ce pas ? chère petite, et vous avez bien raison de vous moquer de moi. Que voulez-vous, je passe la nuit à la belle étoile et j'en subis les conséquences.
— Vous n'êtes point ridicule, mais vous vous enrhumez. » Et elle se mit à rire de nouveau.
« Méchante !
— C'est cruelle que vous voulez dire, et vous n'auriez pas tort si je vous laissais devenir malade. » Elle disait tout cela avec une grâce adorable. Il y avait un mélange de timidité et de tendresse, de pudeur et de moquerie qu'il est impossible d'exprimer, mais qui acheva de me rendre
stupide. Elle me sourit, puis je vis qu'elle se rapprochait du mur pour me faire place, et comme j'hésitais à retraverser la chambre. » Voyons, me fit-elle... voyons, pardonnez-moi. » Je soulevai les draps; mes dents claquaient. B Comme vous êtes bon, mon ami, me dit-elle au bout d'un instant, voulez-vous me dire bonsoir? » Et elle me tendit sa joue. Je m'approchai d'elle, mais comme la bougie venait de s'éteindre, je me trompai de place et mes lèvres effleurèrent les siennes. — Elle frissonna, puis après un silence, elle murmura tout bas. « Il faut me pardonner, vous m'avez fait si peur tout à l'heure!
— Je voulais vous embrasser, ma chérie.
— Eh bien! embrassez-moi, Monsieur mon mari. » On sentait, sous la jeune fille qui tremble, la coquetterie de la femme perçant à son insu. Je n'y tins plus; elle exhalait un parfum délicieux qui me montait au cerveau, et le voisinage de cette enfant chérie que je frôlais malgré moi m'enlevait toute ma résolution. Avez-vous mieux fait que moi, lecteur ? Il se pourrait ; ou plus mal ? la chose est bien possible. Dans tous les cas, ne me lancez pas la pierre; j'ai fait de mon mieux, et le ciel m'en a récompensé.
Mes lèvres — je ne sais comment cela se fit — rencontrèrent encore les siennes, et nous restâmes ainsi durant un long moment; je sentais sur ma poitrine l'écho du battement de son cœur et sa respiration rapide me venait en plein visage.
a Vous m'aimez donc un peu, chérie,n lui dis-je à l'oreille. Je distinguai dans un soupir confus un petit oui qui ressemblait à un souffle.
« Je ne vous fais donc plus peur ? » Je tremblais comme une feuille et elle tremblait aussi.
fl Non, murmura-t-elle bien bas.
— Tu veux donc être ma femme, dis, ma Louise, tu veux donc que je t'apprenne à m'aimer comme je t'aime ?
— Je t'aime, n dit-elle, mais si doucement et si lentement qu'elle semblait rêver.. .
Que de fois, mon Dieu, nous avons ri, en nous rappelant ces souvenirs, déjà lointains pourtant!
ERS minuit, maman me fit un signe des yeux et, à la faveur d'une valse animée, nous sortîmes du salon. Dans le vestibule, les domestiques qui allaient et venaient se rangèrent pour nous laisser
passer; mais je sentis que leurs yeux étaient fixés sur moi avec une curiosité qui me poursuivait depuis le matin. La grande porte qui donne sur le parc était ouverte, quoique la soirée fût fraîche, et je distinguai dans l'ombre des groupes de paysans, venus là pour jouir de la fête à travers les vitres. Ces braves gens riaient et chuchotaient ; ils se turent un instant, quand nous avançâmes pour monter Tescalier; mais je compris encore que j'étais le but de tous ces regards curieux et l'objet de tous ces sourires. Le visage de ma mère, qui m'accompagnait, était très-coloré ; degrosses larmes lui coulaient des yeux.
Comment se faisait-il qu'un fait si gai pour ceux-ci fût si triste pour ceux-là ?
Quant à moi, aussi peu disposée à rire qu'à pleurer, j'étais tout à la fois confuse, triomphante, humiliée, ravie, inquiète. Je sentais en mon cœur un véritable chaos. Après avoir franchi la porte du salon, je me fis pendant un instant l'effet de quelqu'un qui vient de voir un feu d'artifice. Plus de lumière, plus de bruit : la fête était terminée ; je me trouvais en pleine nuit, face à face avec une mystérieuse horreur, qui pourtant m'attirait.
Quand j'y repense maintenant, j'ai peine à retenir mon sérieux. Que de folles terreurs en cet affreux moment adorable !... et pourtant!... enfin on s'exagère bien des choses.
LE CAHIER BLEU l^3
Arrivées au premier étage, maman s'arrêta en suffoquant, me prit la tête et me baisa au front, et puis s'écria : « Valentine ! . . . » Je ne fus pas très-émue de cet élan, sachant que ma mère, depuis qu'elle prend un peu trop d'embonpoint, monte difficilement les escaliers ; je pensai donc que le désir de souffler un instant sans en avoir l'air était pour quelque chose dans cette station subite, et je dis à part moi : Ce n'est point encore le danger... Je sentais cependant qu'il y en avait un, menaçant, caché sous mes pas, qu'il allait éclater prochainement, et à chaque craquement du parquet je pensais : C'est peut-être lui qui s'approche.
Nous entrâmes dans la chambre nuptiale : elle était coquette au possible, fraîche à l'œil, douillette, élégante, et garnie de beaux grands meubles Louis XVI à tapisseries de Beauvais. Le ht surtout était une merveille d'élégance, mais en vérité je ne m'en doutai que huit jours après.
Tout d'abord il me sembla que j'entrais dans un lieu austère; l'air qu'on y respirait me parut avoir je ne sais quoi de solennel et d'alarmant.
« Voici ta chambre, mon enfant, me dit ma mère-, mais avant tout viens t'asseoir ici, près de moi, ma fille chérie. »
:A ces mots, nous fondîmes en larmes toutes deux, et ma mère s'exprima en ces termes :
B Le baiser que tu me donnes, ma Valentine, est le dernier baiser de jeune fille que je recevrai de toi... Ton mari, car Georges ace titre maintenant!... »
CE nom, je me sentis un léger frisson, et, par une singulière bizarrerie de mon cerveau, je me représentai M. Georges...
Georges... mon mari, enfin ! en bonnet de coton, et en robe de cham< bre. Cette vision me traversa l'esprit au milieu de la tempête. Je le vis comme s'il était là; il était terrible! Le bonnet lui descendait sur le front, effleurant ses sourcils; il me disait Enfin , Valentine ! vous êtes à mot, m'aimez-vous? dites! oh! dites. » Et comme sa tête s'agitait en disant ces paroles, l'horrible mèche de sa coiffure s'agitait aussi.
« Non, me dis-je, il est impossible que mon mari soit ainsi coilfé; chassons cette image... et cependant mon père porte de ces horreurs ; mon frère, qui est tout jeune
en me pressant les mains ;
LE CAHIER BLEU lyb
cependant, en a déjà dans son trousseau. Les hommes ont de cela à tous les âges... à moins cependant... » (c'est affreux à dire!) Georges m'apparaissait maintenant coiffé d'un madras rouge et vert. J'aurais donné dix ans de ma vie pour être plus vieille de deux tieures, et je passai d'un mouvement rapide ma main sur mes yeux pour chasser ces visions diaboliques.
Cependant ma mère, qui avait continué à parler pendant ce temps-là, attribuant mon mouvement à l'émorion que me causaient ses paroles, me dit avec une grande douceur :
« Ne t'alarme pas, ma Valentine chérie, peut-être est-ce que j'assombris le tableau de teintes trop foncées ; c'est que mon expérience et mon cœur m'imposent ce devoir... »
Jamais je n'avais entendu ma mère s'exprimer avec autant de facilité. J'en fus d'autant plus surprise que, n'ayant pas entendu un mot de ce qu'elle m'avait dit d'abord, cette phrase semblait tomber du ciel. Ne sachant que répondre, je me jetai dans les bras de maman, qui, au bout d'un instant, me repoussa doucement en me disant :
" Tu m'étouffes, ma chérie. »
Elle se moucha fortement, s'essuya les yeux de son petit mouchoir de batiste, qui était à tordre, et me souriant :
« Maintenant que je t'ai dit ce que mimposait ma conscience, je suis forte ; tiens, vois, ma fille : je crois que je vais sourire... Ton mari, chère enfant, est un homme plein de délicatesse. Aie confiance, accepte tout ce qui viendra de lui sans arrière-pensée et sans résistance. Ton titre d'épouse, ma Valentine, t'expose dès aujourd'hui... t'expose à... (maman toussa un instant et comprima un petit sanglot ; je vis bien qu'elle cherchait une expression)... t'expose à des étonnements... douloureux peut-être tout d'abord, mais qui laisseront dans ta vie autant de souvenirs délicieux. Il faut acheter le bonheur, chère enfant, n'oublie pas ces paroles; il faut payer d'avance, en ce bas monde ! Tu verras que je dis vrai... J'ai été jeune épouse comme toi... il n'y a pas encore un siècle ; je me souviens que le premier baiser d'un époux fait frissonner... mais... cependant... »
Maman m'embrassa au front, ce qui termina sa phrajse, et ajouta :
« Maintenant, chère petite, que j'ai rempli un devoir que je considère comme sacré, viens ici que j'enlève ta coiffure. »
Mon Dieu ! me disais-je en retirant les épingles de mes cheveux, où vais-je ?... Quelle obscurité... Maman vient de me dire des choses solennelles, à ce qu'il paraît, qui correspondent pour elle à un devoir sacré, et je n'ai pas compris un mot... pas un! J'en voulais un peu à
maman, j'ose à peine I^avouer, d'avoir dit tant de mots que je trouvais trop étudiés pour être aussi incompréhensibles. Je lui en voulais d'avoir touché à mes fraj'eurs les plus intimes, de les avoir augmentées sans m'en expliquer aucune, de m'avoir obligée à rougir sans me rassurer.
Toutes ces réflexions, je ne les fis qu'après ; en ce moment-là, je n'éprouvais qu'un affreux malaise, un trouble prodigieux ; à chaque épingle qui tombait, à chaque ruban que je sentais se dénouer, il me semblait que je m'avançais davantage dans un courant qui bientôt m'emporterait.
En ce moment-ci, pensais-je, on s'est aperçu que j'ai quitté le salon; on se dit : Où est donc la mariée ? et l'on sourit... M. Georges s'inquiète. Que fait-il, que penset-il, où est-il ?
« Est-ce que tu as essayé ton bonnet, ma chère, fit maman, qui était remise; il me paraît petit, bien brodé, du reste... oh ! charmant ! »
Et elle l'examina sous toutes les faces.
En ce moment, on frappa à la porte... C'est nous, disaient plusieurs voix, parmi lesquelles je distinguais le timbre flûte de ma tante Laure et celui de ma marraine; M"° de P..., qui ne perd pas une occasion de coller ses deux grosses lèvres sur les joues de quelqu'un, les accompagnait. Elles avaient toutes trois l'œil brillant, un
l-jH LE CAHIER BLEU
petit air conquérant et narquois, fureteur, curieux, qui m^intimida extrêmement... Remplissaient-elles aussi un devoir sacré ?
« Oh ! tenez, vous êtes trop jolie, mon ange, » me dit M"** de P..., en m'embrassant au front de la façon humide qui lui est particulière ; puis elle s'assit dans la grande bergère Louis XVI.
a Tu es toute pâlotte, ma mignonne, fit ma tante ; ne tremble donc pas comme cela. Vous n'avez donc pas mis quelque part une fiole d^eau des carmes, ma sœur ? » ajouta-t-elle plus bas, en se retournant vers ma mère, qui avait trouvé de nouvelles larmes.
« Ne confondez pas la blanche avec la jaune, ma sœur, continua tante Laure. Pauvre chère mignonne, comme je me mets à sa place ! »
A ces mots, les quatre dames se regardèrent involontairement et laissèrent échapper un petit éclat de rire. On n'a pas Tidée de l'impression que me causait cette indiscrète gaieté. On n'avait pas voulu que ma femme de chambre montât me déshabiller, de sorte que toutes ces dames, ôtant leurs gants, se mirent en devoir de me rendre ce service. Elles embrouillaient les lacets, accrochaient leurs dentelles aux agrafes et riaient de bon cœur.
« C'est bien le moins que la plus vieille amie de la famille (elle aimait à se qualifier ainsi) se rende utile en
un pareil moment, marmoiaît M"" de P... en tenant son lorgnon d'une main et en travaillant de l'autre... Pauvre colombe ! a-t-elle de beaux bras, et des épaules!... Il y a pas ioin d'ici un petit mari que je ne plains pas beaucoup.
— Mais il y a une petite femme que je ne plains pas davantage, répliqua ma tante... Il ne faut pas rou-
! gir pour cela, ma chérie...
Le fait est que le capitaine est un des plus jolis hommes que je connaisse. Ce n'est point ce qu'on appelle un bel homme comme était ton oncle, par exemple...
Bon! je me suis piqué le doigt avec cette diable d'épingle... Tu ne te rappelles pas ton onde, mais M"* de P .. doit se souvenir,, .
DÉAL, oh ! idéal en toute vérité... Je le vois encore à l'autel: il était à peindre.. .A cette époque-là, on portait
encore la culotte, ce qui faisait voir sa jambe, qui était
inimitable.
— Oui, certes, il était beau, mais je sais ce que cela
l8o LE CAHIER BLEU
coûte d'avoir un bel homme!... Tu as pris ie tien joli tout simplement, ma fille, et tu as bien fait : ça se garde mieux... Vois-tu, pour un homme, c'est beaucoup la jambe et le regard... le cavalier est tout entier là-dedans. Le capitaine a le regard... je suis sûre qu'il a la jambe... Tu me diras cela, pas vrai? Embrasse-moi donc... tu me rajeunis de trente-cinq ans... La jambe, c'est la démarche; le regard, c'est l'esprit... Comment te coiffes-tu pour la nuit ?
— Mais, ma tante, comme à l'ordinaire.
— Comme à l'ordinaire ! agneau du bon Dieu ! tu es un ange ! Ce capitaine se doute-t-il du trésor qu'on lui confie!... Comme à Vordinaire! Madame de P..., entendez-vous ce que dit Valentine ? — Comme à V ordinaire! Oh \ il y a trente-cinq ans, j'aurais dit cela! La première fois que je vis ton oncle, en robe de chambre, je fus sur le point de me jeter par la fenêtre. J'avais une candeur intraitable, je puis le dire. La candeur et les cheveux! — j'étais irrésistible de ces deux côtés-là. Enfin, grâce à Dieu, car Dieu le voulait bien certainement, ton oncle me... consola avec bonté.
— Quel cœur il avait! s'exclama la vieille amie de la famille en tirant sur un dernier lacet.
— Un vrai saint Vincent de Paul ! fit la tante avec un soupir. Ah ! tu as bien fait de ne pas prendre ce qu'on appelle un bel homme, Valentine. »
LE CAHIER BLEU l8l
Je passai dans un petit boudoir pour achever ma toilette de nuit, et je trouvai sur le marbre de la table cinq ou six flacons d'odeurs entortillés de faveurs roses, blanches et bleues; c'était une attention de ma tante Laure. Je sentis que le sang me montait à la tête; j'avais dans les oreilles un bourdonnement insupportable. Maintenant que je juge froidement mes impressions d'alors, je me rends compte que ce que j'éprouvais était surtout de la colère. J'aurais voulu être dans le coin le plus obscur de la plus sauvage des forêts d'Amérique, tant je trouvais inconvenante cette tendresse curieuse qui me poursuivait de ses prévenances. J'aurais voulu me recueillir; j'aurais voulu un moment de silence, de calme et d'isolement; j'aurais voulu causer un peu avec moi-même, voir un peu clair dans mon émotion, et enfin faire un bout de prière avant de me précipiter dans le torrent.
Cependant, par la porte entr'ou verte, j'entendais ces quatre dames qui causaient à voix basse, étouffant leurs éclats de rire; jamais je ne les avais vues aussi gaies. Je pris mon parti, je traversai la chambre, et, secouant de jolies petites mules en velours blanc que m'avait brodées ma bonne Louise, je m'élançai dans mon lit... dans le lit. Je ne fus pas longue à m'apercevoir que ce n'était plus là mon lit étroit de jeune fille. Celui-ci était énorme, et j'hésitai un moment, ne sachant de quel côté je me di-
l82 LE CAHIER BLEU
rigerais. J'éprouvai du reste une sensation physique pleine de douceur. Ce lit était tiède, je ne sais quelle odeur d'iris s'exhalait de ses couvertures soyeuses, je me sentais enfoncer dans cet amas de plumes ; les oreillers, deux fois trop grands et garnis de longues broderies, s'effondraient sous moi, m'ensevelissant dans, un grand précipice douillet et embaumé. Mais tout cela ne calmait pas la fièvre de mon esprit et aussi les impatiences (comment oserais-je vous dire cela?), les impatiences de mon cœur. Oui, au milieu de cette mêlée d'émotions, je distinguais un désir inexplicable qui, de temps en temps, se dressait de toute sa hauteur et me souriait; mais j'avais peur, et ce fantôme eût été horrible, si je n'avais reconnu vaguement dans ses yeux le regard de Georges, et sur ses lèvres une moustache blonde et fine que bien souvent en songe j'avais touchée de mes doigts. C'était un cauchemar atroce par sa douceur, et je le chassais de toutes mes forces, dans la crainte qu'il ne m'enivrât.
Enfin ces dames se levèrent, et, après avoir jeté un coup d'œil tout autour de la chambre pour constater sans doute que rien ne manquait, elles s'approchèrent du lit.
« Adieu, ma fille chérie, » dit ma mère en se penchant vers moi .
Elle m'embrassa, porta son mouchoir, réduit en ta-
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pon, à ses yeux, et sortit avec une certaine précipitation.
a Rappelez-vous que la vieille amie de ta famille vous a embrassée ce soir-là, mon amour, dit M"° de P..., et elle me mouilla le front.
— Allons, mon petit agneau sans tache, bonsoir et dors bien, » dit ma unte avec son diable de sourire qui semblait lui sortir du nez. Elle ajouta tout bas : «Tu l'aimes bien, pas vrai?... La sournoise! elle ne me répond pas... Eh bien, puisque tu l'aimes si fort, ne lui dis pas, ma fille... Mais je te quitte, tuas sommeil; adieu, ma colombe.» Et elle partit en souriant.
Enfin j'étais seule. Je prêtai l'oreille; les portes se fermaient, on entendait le roulement d'une voiture sur la route, la flamme de deux bougies posées sur la cheminée tremblotait silencieusement en se reflétant dans la glace. Ce grand isolement après tant de tumulte, et peut-être aussi une autre cause que je n'osais m'avouer, me troublèrent tellement que je me sentis trembler des pieds à la tête. Je m'enfonçai dans le lit et me réfugiai contre la muraille, étroitement entortillée dans les draps. Il me semblait que cette muraille me protégeait, d'un côté du moins. Je voulus songer à la cérémonie du matin, au dîner, au bal; je me disais en fermant les poings pour concentrer mon attention : Gomment était mise Marie ? — Elle était mise. . . mise. . . mise. . . Je répétais le mot tout haut pour lui donner plus d'autorité et obliger mon esprit à répondre;
mais, quoi que je fisse, il m'était impossible de chasser de moi-même une pensée qui m'envahissait tout entière : I, va venir, que fait-il? où est-il? peut-être monte-t-il l'escalier. Comment le recevrai-je? «
Je l'aimais, oh! de toute mon âme, je puis l'avouer maintenant, mais je l'aimais tout au fond, tout au fond.
Pour songer à lui, je descendais dans la cave de mon cœur, j'en verrouillais la porte et je me blonissaîs dans le coin le plus sombre. J'avais là , dans ma cachette , de bonnes grosses tendresses, par centaines, des chapelets de petits baisers sonores que j'essayais moi-même sur mes propres bras, et qui me paraissaient bien doux à recevoir; j'avais bien des choses à lui dire, bien des confidences à lui faire, j'avais toutes les clefs de mon cœur à lui mettre dans la main... Mais où trouver le courage d'exécuter tout cela ! Dieu ! que j'étais malheureuse dans ce petit coin ! De temps en temps, je croyais entendre un bruit, j'arrêtais ma respiration et je tendais l'oreille. Enfin, à un certain moment, le parquet poussa un sou-
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pir, une porte s'ouvrit dans le corridor avec mille précautions, et j'entendis le craquement d'une botte... une botte ! j'étais folle. D'un mouvement involontaire, j'attirai la couverture jusqu'à mon menton, et je m'écriai intérieurement :
« Mon Dieu, protégez-moi ! » et presque immédiatement j'ajoutai malgré moi : « Mais ne me protégez pas trop,- Seigneur! » Car j'éprouvais un âpre plaisir à ne point reculer devant le péril et à sentir que j'y étais exposée tout entière. Je sais que sur le champ de bataille les militaires éprouvent cette infernale sensation.
La botte cessa de craquer, et j'entendis tout près de moi, derrière ce gros mur, qui n'était qu^une cloison légère, un fauteuil qu'on roulait sur le tapis, puis une petite toux sèche qui me sembla vibrante d'émotion. C'était lui. Sans la cloison, je l'aurais touché du doigt. Quelques instants après, je distinguai un bruit presque imperceptible de pas sur le tapis ; ce bruit si faible retentissait dans ma tête avec une violence extrême. Tout à coup ma respiration et mon cœur s'arrêtèrent à la fois : on venait de frapper à la porte. Les coups étaient discrets, pleins de prière et de délicatesse. Je voulus répondre : Entre:{! mais je n'avais plus de voix, et puis cela était-il bien convenable de répondre : Entre\! comme cela, tout court, tout net.'^ Je trouvais cet entre\ horriblement grossier, et je ne soufflai pas mot. De nouveau l'on frappa.
/A'ii'M'
J'aurais préféré, vraiment, qu'on enfonçât la porte à coups de hache ou qu'on descendît par la cheminée. Dans mon angoisse, je toussai légèrement dans mes draps. C'en fut assez : la porte s'ou- \rit, et je devinai , au reflet des bougies, qu'il s'interposait entre elles et moi quelqu'un que je n'osais regarder.
E quel-
quun qui semblait glisser sur le tapis, s approcha du ht, et )e pus distinguer, du coin de lœil, son ombre tout entière qui se projetait sur le mur. J'eus peine à contenir ma joie : mon capitaine ne portait ni bonnet de coton, ni madras! c'était un grand pas de fait. Cependant, dans cette ombre qui me le représentait de profil, son née avait une telle importance qu'au milieu de
mon trouble, un sourire effleura mes lèvres. Est-ce étrange comme tous ces petits détails vous reviennent à Fesprit ! Je n'osais me retourner, mais je dévorais des yeux cette ombre qui figurait mon mari; je tâchais de lire en elle le moindre de ses gestes, j'y cherchais jusqu'aux expressions diverses de sa physionomie, mais vainement, hélas!
Je ne sais vraiment comment rendre avec des mots tout ce que je ressentais en ce moment; ma plume me semble si grosse pour écrire tout cela, et d'ailleurs voyaisje bien clair en mon cœur ? Oui, sans doute, j'étais curieuse d'entrer enfin dans ce monde inconnu, sur le compte duquel j'avais surpris tant de chuchotements, mais en même temps je tremblais qu'on ne m'en ouvrît tout à coup les portes à deux battants. Oui, sans doute, j'aurais voulu qu'on soulevât pour moi le voile mystérieux, mais petit à petit, en commençant par un coin.
Les hommes comprennent-ils tout cela ? comprennentils qu'il faut au cœur des transitions, et que si un demijour réveille, un grand'soleil éblouit et brûle. Ce n'est point que la pauvre enfant qui tremblote dans un coin refuse de s'instruire ; bien loin de là ! elle a de l'aptitude, de la bonne volonté, une intelligence vive et facile, elle sait qu'elle est d'un âge où il faut savoir lire; elle ne repousse ni la science ni même le précepteur; c'est la mé-
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thode d'enseignement qui l'inquiète. Elle craint que ce jeune professeur, qui doit avoir des connaissances si étendues, ne tourne trop vite les feuillets du livre et ne néglige Va b c. Elle redoute trop d'éloquence ; et puis elle a honte d'ignorer tout un monde, de s'avouer la plus naïve des enfants devant cet homme qu'elle n'aime encore qu'avec précaution, et qui n'est, après tout, que son époux devant Dieu et devant les hommes; ce qui est quelque chose, mais ce qui n'est point tout. Tout à l'heure il était soumis, humble, le fiancé, tout prêt à s'agenouiller devant elle, cachant sa science comme on cache un péché, parlant son langage à elle avec mille ménagements; à tout moment, on eût dit qu'il allait rougir. Elle était reine, il était bébé; et voici que tout à coup les rôles changent : voici le sujet soumis qui arrive en bonnet carré, cachant sous son bras un livre inconnu, mystérieux. L'homme au bonnet carré va-t-il commander, va-t-il sourire, va-t-il s'imposer, lui et son livre ? va-t-il parler latin, va-t-il faire un discours ? Elle ne sait point qu'il est aussi tremblant de son côté, l'érudit, qu'il est fort embarrassé de sa leçon d'ouverture, que l'émotion lui fait perdre son latin, qu'il a la gorge sèche, que ses jambes fléchissent sous lui. Elle ne sait point cela, et, je vous le dis entre nous, ce n'est point son amour-propre qui souffre le moins en cette conjoncture; elle souffre, après tant de signatures, de contrats et de cérémonies, de
se trouver, comme auparavant, une adorable enfant, et rien de plus. Pour la première fois, sa vertu toute blanche lui semble un peu lourde, épaisse, hors de saison, un vêtement d'hiver. Mais comment expliquer cela? elle tremble d'être comprise, elle tremble aussi qu'on ne la comprenne pas. Son petit cœur dit oui, dit non, tout à la fois, et elle se tait, renfermant la tempête en elle. Elle ne voudrait pas avoir l'air trop niais; elle ne voudrait pas non plus paraître trop sûre d'elle. Sa crainte de laisser voir sa terreur augmente encore son frisson. Elle voudrait faire semblant de dormir, simuler une horrible migraine, une défaillance subite...; elle voudrait se casser la jambe, pour avoir un sujet de conversation j elle donnerait la moitié de ses beaux cheveux blonds pour se retrouver comme hier, ne serait-ce qu'un instant, assise dans un fauteuil, Péventail à la main. Hélas! chère enfant, la chose est impossible, et, croyez-moi, ne vous' plaignez pas trop.
Je crois que ce premier pas dans la vie conjugale peut faire naître, suivant les circonstances qui l'accompagnent, d'entraînantes sympathies ou d'invincibles répulsions. Mais, pour faire naître ces sympathies, pour faire jaillir l'étincelle qui doit enflammer ce bouquet d'infinies reconnaissances et de joyeuses tendresses, quel art, quel tact, quelle délicatesse et, en même temps, quelle présence d'esprit ne faut-il pas à l'artificier ! J'ai toujours pensé
igo LE CAHIER BLEU
que les militaires, habitués à prendre un parti rapide et à conserver leur sang-froid, étaient plus.... mais peutêtre jugeai-je cette question un peu trop d'après mes impressions personnelles.
Comment se fait-il qu'au premier mot que prononça Georges, mes terreurs s'envolèrent ? Sa voix était si assurée et si douce, il me demanda si gaiement la permission de s'approcher du feu pour se chauffer les pieds, me parla avec tant d'abandon et de verve des incidents de la journée ! Je me dis : « Il est impossible qu'il se cache làdessous la moindre noirceur! » Devant tant de bonne humeur et d'affabilité, mon échafaudage s'écroula; Je risquai un coup d'œil entre deux draps; je le vis bien installé dans le grand fauteuil, et je me mordis les lèvres... Je suis encore à me demander la cause de ce petit accès de mauvaise humeur. Quand on compte sur une frayeur, on est vraiment désappointée qu'elle se fasse attendre ! Jamais Georges n'avait été plus spirituel, plus affectueux, plus du monde ; c'était encore l'homme d'hier. Il fallait vraiment qu'il fût un monstre de dissimulation ou que moi-même je fusse une personne bien exaltée.
u Vous êtes accablée de fatigue, me dit-il, ma chérie, j'en suis certain. »
Ce mot chérie me fît tressaillir, mais ne m'effraya pas; c'était la première foià qu'il m'appelait afinsi, mais je ne
pouvais vraiment pas lui refuser le privilège de parler de la sorte. Quoi qu'il en soit, je me tins sur la réserve, et je lui répondis de ta façon dont on dit : Merci, je ne prends pas de thé. Je lui répondis :
a Oh! oui, je suis brisée.
— Je m'en doutais, ajouta-t-il en approchant de moi ; vos pauvres yeux se ferment, vous ne pouvez même plus me regarder en face, chère petite femme aimée. »
Ce chère petite femme aimée n'eût point été en lui-même effrayant, sans le timbre de voix un peu trop vibrant avec le- - "'
quel il prononça ces *
mots. Il me sembla que je venais d'apercevoir une baïonnette derrière un buisson.
< Je vous laisse, continua-t-il, je vous laisse; vous avez besoin de repos. » Et il s'approcha de moi davantage, ce qui n'était pas naturel. Puis, étendant vers moi sa main, que je savais blanche et soignée : « Ne me donnerez-vous pas une petite poignée de main, chère amie ? moi aussi je tombe de sommeil, ma belle petite femme. » Son vi-
lyî
sage eut une expression infernale, mais non sans charme,
en disant cela, et je vis clairement qu'il m'avait menti
comme un démon : il n'avait pas plus sommeil que moi.
. ' LOI qu'il en soit, je commis
la faute, la négligence (ce
sont toujours les négligences
qui causent les sinistres), de
lui laisser prendre ma main,
qui errait par hasard sous
la dentelle des oreillers.
J'étais ce soir-là sous une impressioiî nerveuse particulière, car j'éprouvai à ce contact une impression étrange qui me parcourut de la tête aux pieds. Ce n'est point que la main du capitaine eût la douceur du satin; — je crois que nos sensations physiques, à nous autres femmes, ont des causes absolument contraires à celles qui émeuvent les hommes; ce qui me causait une émotion si vive dans la main de mon mari, c'est précisément sa fermeté. Il y avait en elle quelque chose de solide, de mâle, de puissant. Il serra ma main un peu fort; mes bagues, que j'ai la manie de porter en collection, me firent mal, et — je ne l'aurais pas cru vraiment — j'en fus heureuse, mais très -heureuse, peut-être trop. Pour la première fois, je trouvai un charme inexplicable, presque enivrant, au contact intime de cet être qui
LE CAHIER BLEU igS
pouvait me briser entre deux doigts, et cela au milieu de la nuit, dans le silence, sans secours possible, moi, livrée, abandonnée... C'était horrible et délicieux.
Je ne retirai pas ma main, quUl embrassa, mais si longuement ! La pendule sonna deux heures, et le dernier frémissement du timbre avait depuis longtemps cessé que ses lèvres étaient encore là, agitées de petits mouvements rapides qui étaient autant d'imperceptibles baisers, humides, chauds, brûlants. Je sentais autour de moi des lueurs d'incendies ; je voulais retirer ma main, mais je ne pouvais pas; je me souviens parfaitement que je ne le pouvais pas. Sa moustache me piquait, l'odeur dont il la parfumait m'arrivait par bouffées et achevait de me troubler. Je sentais mes narines se soulever malgré moi, et, tâchant, mais en vain, de me réfugier au plus profond de moi-même, je m'écriai tout bas : a Protégez-moi, mon Dieu ! mais cette fois de toutes vos forces •, une goutte d'eau, Seigneur, une goutte d'eau I » J'attendis... ; aucune protection appréciable ne m'arrivait d'en haut. Ce ne fut que huit jours après que je compris les intentions de la Providence.
« Vous m'avez dit que vous aviez sommeil, » murmurai-je d'une voix tremblante. J'étais comme un naufragé qui se raccroche à une boîte d'allumettes qui surnage ; je savais parfaitement que le capitaine ne s'en irait pas.
« Oui, j'avais sommeil, mignonne, fit Georges en ap-
prochant sa tête contre la mienne, mais maintenant j'ai
soif (il colla ses lèvres à mon oreille, et me dit tout bas, tout bas), soif d'un baiser... de toi, ma chérie. »
Ce toi fut le commencement du sinistre, c'était l'aurore d^une autre vie. L'époux, l'amant apparaissait, le passé s'envolait, j'entrais dans l'avenir. Enfin j'avais franchi la frontière, j'étais à l'étranger ! Oh ! je l'avoue, parbleu, que sert de feindre ? je bus ce toi, et je sentis qu'il entrait en moi et se répandait au loin. Je perdais pied, je le sentais ; je lâchais la dernière branchette qui me retenait à la rive, et en moi-même je disais : « Oui, je t'aime; oui, je veux te suivre ; oui, je suis à toi.*, toi... toi... » Je le répétais ce toi, tout en fermant les yeux, tandis que je sentais son visage s'approcher du mien et ses cheveux entrer dans mes cheveux.
Une idée me tourmentait encore : Je pensais qu'il ignorait sûrement ce qui se passait en moi. Je ne pouvais pas pourtant lui dire ; grand Dieu ! je ne le pouvais pas. A lui de voir, de comprendre, de deviner. Je crois qu'il avait un soupçon de mon trouble intérieur, car il ajouta avec une tendresse pénétrante comme un poinçon d'or :
« Tu ne veux donc pas embrasser ton mari? dis... voyons... le veux-tu? »
Et sa bouche était si près de la mienne, qu'elle semblait venir au-devant de mes lèvres.
LE CAHIER BLEU igS
« Si, » lui dis-je.
J'avais parlé d'une voix si faible que j'espérais qu'il n'entendrait pas ; mais il entendit, et je me sentis mourir sous l'éïreinie qui suivit ce baiser, ce dernier et silencieux abandon de moi-même. Au moment oij un ruisseau, se jetant dans un grand fleuve, confond ses eaux, aban-
.'^i^^.-îr-* .■,
alors : une sorte de mort qui ressemble à une résurrection... Je n'étais...
7 août i85... Voici bien des fois depuis deux ans que je te relis, pauvre petit cahier bleu. Que de choses j'aurais à ajouter en marge si tu n'étais condamné à flamber cet automne pour allumer mon premier feu. Comment ai-je pu écrire tout cela et, l'ayant écrit, pourquoi n'ai-je pas osé achever mes confidences ? Personne ne t'a vu, au
îq6 le cahier bleu
moins, personne n'a retourné tes pages? Rentre bien vite dans ton tiroir et, en attendant le premier feu d'automne, mignon, encore un baiser de ta Valentine.
Nota. — Par quelle suite de circonstances ce cahier bleu, condamné aux flammes, est-il retrouvé par moi au fond d'un chiffonnier Louis XVI que je viens d'acheter? C'est ce qu'il vous importe peu de savoir, n'est-ce pas, cher lecteur ? et ce qu'il me serait impossible de vous expliquer.
^"^UAND je pense que j'ai été sur le point de te jeter au 2^5 ^^'■^i "^'-'" pauvre mignon. Étais-je assez folle? A qui me confier, Seigneur? Si je ne t'avais pas, à qui dire ces petites choses dont tout le monde rit, mais qui vous ont pleurer ?
Ce soir, par exemple, j'ai dîné seule, puisque Georges était invité en ville ; eh bien ! à qui avouer que, lorsque je me suis trouvée seule, en face d'un gigot cuit à son goijt, en face de ce grand couteau à découper qui d'ordinaire est devant son assiette, je me suis mise à pleurer comme un enfant ? A qui avouer que j'ai bu dans ce verre de Bohème qu'il affectionne, pour me consoler un peu ?
Mais si je racontais cela, on me rirait au nez ; le père Cyprien lui-même, qui a pourtant dans le cœur des rosées de tendresse, me dirait :
B Passons, ma chère enfant, passons. «
Je 4e connais si bien, le père Cyprien ! Tandis que toi, tu écou-
^^, testoujours,mon /* pauvre petit
"^ cahier ; si une
larme m'échappe, tu la bois gracieusement et en conserves la trace, comrne un garçon qui a du cœur. Aussi, je t'aime.
Et puisque nous sommes en tête-à-tête, causons. Tu
ne m'en voudras pas d'écrire avec un crayon, chéri î C'est que, vois-tu, je suis bien confortablement installée dans mon grand dodo, et je ne voudrais pas faire des taches d'encre. Le feu pétille dans la cheminée, la rue est silencieuse; oublions que Georges ne rentrera qu'à minuit et revenons au passé.
Je ne peux repenser aux premiers mois de ce cher passé sans rire et pleurer tout ensemble.
Étions-nous bêtes ! — Était-ce charmant !
Il y a une façon d'apprendre à nager qui n'est pas la plus mauvaise, m'a-t-on dit. Elle consiste h jeter à l'eau le futur nageur et à prier le bon Dieu pour lui. On assure qu'après la première leçon il se tient sur l'eau.
Eh bien ! je trouve qu'on nous apprend à être épouse un peu d'après la même méthode.
ONHEUR ou malheur, — la chose est discutable, — le mariage est un ouragan , quelque chose d'inoui et d'horriblement violent.
Du jour au lendemain, sans transition aucune, tout se transforme et change de couleur ; le monsieur cravaté, frisé, soigné, vous apparaît en robe de chambre. Ce qui était défendu devient permis ; le code a changé de face, et les
mots " eux-mêmes acquièrent un sens qu'ils n'avaient jamais eu, etc., etc.
Ce n'est point que tout cela soit effrayant, à le bien prendre; une femme qui a quelque courage dans le cœur et quelque souplesse dans l'esprit supporte le choc et n'en meurt pas; mais les mieux trempées parmi nous en sont étourdies et restent bouche béante au milieu de ces nouveautés étranges, comme un gourmet sans argent dans la boutique de Potel et Chabot.
Elles n'osent toucher à ces primeurs qui les entourent, quoiqu'on les invite à goûter. Ce n'est point que l'envie ou l'appétit leur manque, mais tous ces beaux fruits leur sont offerts depuis si peu de temps qu'ils ont encore ce charme un peu acide de la pomme verte et du fruit défendu. On s'approche, mais on hésite à mordre.
Après tout, pourquoi se plaindre ? De quoi se souviendrait - on , si l'on entrait dans le ménage
comme dans un moulin, ■ "; ^ '
si l'on n'avait point un peu tremblé en frappant i
porter — Et, en vérité, c'est si bon de se souvenir, qu'on voudrait quelquefois habiller l'avenir avec les ha-' bits du passé.
C'était, je me le rappelle, le surlendemain du grand )our. J'étais entrée dans sa chambre, je ne sais plus trop pourquoi... pour le seul plaisir d'y entrer, peut-être bien, et par là de faire acte d'épouse. C'est une grosse envie qui vous pousse dans le cerveau au sortir de la messe, que celle d'avoir l'air d'une vieil- ;:..—,.,,
le mariée. On s'affuble de bonnets à rubans, on ne sort plus de ses cachemires, on dit cAe^ moi, — les deux jolis mots? et après l'on se mord les lèvres pour ne point éclater. Et : mon mari, et : ma femme de chambre, et le premier menu que l'on ordonne, où l'on oublie le potage ! Tout cela est charmant, et si mal à l'aise que
l'on s: sente d'abord dans tous ces habits neufs, on a la rage de les endoiser. J 'étais donc entrée dans la chambre de mon mari qui, pour le quart d'heure, debout devant sa glace, et fort légèrement vêtu , faisait prosaïquement sa barbe.
« Pardon, ma chère amie, ■> me dit-il en riant, et il redressa son blaireau tout couvert de mousse blanche. le Vous permettez que je continue ! Désirez-vous quelque chose ?
— Je venais voir, au contraire, lui répondis-je, si vous n'avez besoin de rien. » Et fort embarrassée moi-même, car j'avais peur d'être indiscrète, et je n'étais pas sûre qu'on pût entrer ainsi chez son mari, j'ajoutai naïvement :
M Vos chemises ont des boutons, n'est-ce pas ?
— Oh ! mais la bonne petite ménagère que j'ai épousée là! Ne vous inquiétez pas pour ces petites choses-là, ma chère mignonne, je prierai votre femme de chambre de veiller sur mes boutons. »
Je restai confuse; j'avais peur de lui paraître pensionnaire au possible. Il continuait de faire mousser son savon avec son blaireau. Je voulais m'en aller, mais j'étais intéressée d'une façon si nouvelle par la vue de mon mari que je n'avais pas le courage de partir. Il avait le cou nu, un gros cou large, solide, mais très- blanc, et qui changeait de forme à chaque mouvement ; les
ENCORE LE CAHIER BLEU 2o3
muscles, vous savez? C'eût été horrible chez une femme, ce cou, et cependant il ne me parut pas laid. Ce n'était pas non plus de l'admiration qu'il m'inspirait, c'était plutôt comme de la gourmandise... j'aurais voulu y toucher. La naissance de ses cheveux, coupés fort courts, — nous y sommes tenus dans l'armée, — commençait assez bas, et, entre l'oreille et les cheveux naissants, il y avait une place toute blanche et fine... L'idée me vint immédiatement que si jamais je devenais brave, ce serait là que je l'embrasserais le plus souvent; c'est étrange, ce pressentiment ! et c'est en effet dans ce petit endroit que je... le plus souvent... bref.
Il s'arrêta tout court. Cependant, je crus comprendre qu'il avait peur de me paraître comique avec son visage barbouillé', mais il avait tort, je me sentais toute frissonnante d'être à côté d'un homme (ce mot d'homme me répugne un peu, mais je n'en trouve pas d'autre, le mot mari ne rendrait pas ma pensée), d'être à côté d'un homme, dis-je, dans l'exercice de ses fonctions. J'aurais voulu qu'il continuât sans se gêner, j'aurais voulu voir comment il arrivait à se raser sans entamer sa moustache, comment il faisait la raie de ses cheveux et se brossait la tête avec les deux brosses rondes que je voyais étalées sur la table; quel usage il faisait de tous ces petits instruments alignés en ordre sur le marbre de la toilette : pinces, ciseaux, peignes imperceptibles, petits
pots et flacons à couvercle d'argent, et tout un arsenal de choses brillantes qui donnent envie de soigner sa petite personne.
J'aurais voulu que, tout en causant, II fit la toilette des ongles de sa main que j'aimais déjà beaucoup, ou mieux encore, qu'il me confiât sa main- Comme j'aurais fouillé dans les petits coins, taillé, limé, arrangé tout cela!
« Eh bien! chère amie, pourquoi me regardez-vous ainsi? » me dit-il en souriant.
Je baissai les yeux immédiatement et me sentis rougir. J'étais mal à mon aise, quoique ravie, dans ce milieu nouveau; je ne savais que répondre, et machinalement je trempai le bout de mon doigt dans le petit vase en porcelaine oià moussait le savon.
'■ Qu'avez-vous donc, chérie, fit-il en rapprochant son visage du mien, est-ce que je vous ai fait de la peine ? »
Je ne sais quelle singulière idée me passa par la tête, mais je sortis brusquement ma main du petit vase et déposai sur le bout de son nez la grosse boule de mousse dont s'était coiffé mon doigt. II partit d'un grand éclat de rire, et moi aussi ; mais j'avais tremblé pendant un instant qu'il ne se mît en colère.
n Ah! c'est ainsi que vous traitez un capitaine de lanciers?... tu vas me payer cela, affreuse vilaine chérie, »
ENCORE LE CAHIER BUEU 2Qi
et le blaireau en avant, il me poursuivit dans la chambre. Je tournais autour de la table, je m'abritais derrière les fauteuils, chavirant ses bottes avec ma diable de jupe et accrochant les pincettes. En passant près du divan, j'aperçus son uniforme étalé; — il devait se rendre ce matin-là chez le général; — je m'emparai du c^apska et je m'en servis comme d'un bouclier. Mais le fou rire me paralysait, et puis, que voulez-vous qu'une pauvre petite femme fasse contre un militaire, alors même qu'elle aurait un bouclier r
* L finit par m'atteindre, — la lutte
fut effrayante. — J'avais beau crier
en me renversant sur son bras
qui me soutenait, je n'en voyais pas
moins l'effroyable blaireau s'avancer
vers moi comme une grosse boule de
neige au bout d'un petit bâton.
Grâce à Dieu, il fut clément et se contenta de marquer
mon menton d'une petite mouche blanche en s'é-
criant :
« La cavalerie est vengée. »
Mais moi, saisissant le blaireau à mon tour, je lui dis bien gentiment :
n Capitaine, laissez-moi faire mousser votre joue ? » J'en avais une envie!...
Pour toute réponse, il avança son visage, et voyant
2o6 ENCORE LE CAHIER BLEU
que j^étais obligée de me hausser sur la pointe des pieds en m*appuyant un peu sur son épaule, il se mit à genoux devant moi et me livra sa tête.
Du bout de mon doigt, je faisais incliner son visage à droite, à gauche, en avant, en arrière, et je faisais mousser, je faisais mousser, en riant comme une folle... Ça m'amusait tant de voir mon capitaine m'obéir comme un bébé ! j'aurais donné je ne sais quoi pour qu'il eût dans ce moment-là son sabre et ses éperons. Malheureusement, il était en pantoufles.
Je barbouillai de mousse son front, son nez; il fermait les yeux et m'enlaçait de ses deux bras, en me disant :
a Ne te gêne pas, petite femme, ne te gêne pas, ne m'en fais pas manger, voilà tout ce que je te demande. »
Eh bien ! à ce moment-là, je fus prise d'un sentiment bien singulier, mon éclat de rire s'arrêta tout à coup, j'eus honte d'avoir là mon mari à mes pieds et de m'en amuser comme d'une poupée.
« Suis- je enfant et sotte! me dis-je, et lui, est-il bon! »
Je laissai tomber le blaireau par terre, je sentais mes yeux devenir humides, et ma foi, devenant tout à coup plus tendre, je me penchai vers lui et je l'embrassai dans le cou : il n'y avait que cette place-là de libre.
Son oreille était si près qu'en passant devant, mes lèvres s'agitèrent presque malgré moi, et je lui dis tout
bas :
" Ne m'en voulez pas... mon... mari ; " et comme ré-
motion me gagnait et le repentir aussi : « Je t'aime, ajoutai-je... je t'aime.
— Mignonne chérie, « me dit-il en se relevant tout à coup ! Sa voix tremblait très-fort.
Quels moments délicieux que ceux-là ! Malheureuse-
ment... oh ! oui, malheureusement ! i] ne pouvait approcher son visage barbouillé du mien.
" Attends un peu, s'écria-t-il, en se précipitant vers sa grande cuvette toute pleine d'eau pure. Attends un peu... »
Dieu ! que ce fut long, ce lavage !
mADAMF. — Ah ! que c'est gentil d'arriver de bonne heure ! {Regardant sa pendule.) Six heures moins un quart. Mais comme tu as froid, mon pauvre ami, tes mains sont glacées! viens l'asseoir près du feu. (Elle met une bâche dans la cheminée.} J'ai pensé à toi toute la
journée. Obligé de sortir par un pareil temps, c'est cruel !
— As-tu fait tes affaires ? es-tu content ?
Monsieur. — Très-content, chère petite. [A part.) Je n'ai jamais vu ma femme aussi aimable. {Haut, prenant le soufflet,) Très-content, très-content, et j'ai une faim !
— Bébé a-t-il été gentil ?
Madame. — Tu as faim ! tous les bonheurs à la fois. Bravo ! {Appelant,) Marie, prévenez à Toffice que monsieur veut dîner de bonne heure. Qu'on soigne ce que vous savez, et un citron.
Monsieur. — Des mystères?
Madame. — Oui, monsieur, je vous ménage une petite surprise, et j'aime à croire que vous en serez ravi.
Monsieur. — Voyons ta surprise.
Madame. — Oh ! c'est une vraie surprise... Comme tu es curieux! voilà déjà tes yeux qui brillent. Si je ne te disais rien pourtant !
Monsieur. — Eh bien ! tu me briserais le cœur.
Madame. — Tiens, je ne veux pas t'impatienter. Tu auras ce soir à dîner des petites huîtres vertes et un... perdreau. Suis-je gentille ?
Monsieur. — Des huîtres et un perdreau ! tu es un ange. (// V embrasse.) Un ange ! {A part.) Que diable a ma femme aujourd'hui? {Haut) Tu n'as pas eu de visites dans la journée ?
Madame. — J*ai vu ce matin Ernestine qui n'a fait
qu'entrer et sortir. Elle vient de mettre sa femme de chambre à la porte. Croirais-tu qu'on a rencontré cette fille avant-hier soir, habillée en homme, et avec les vêtements de son maître encore ? C'est trop fort !
Monsieur. — Voilà ce que c'est que d'avoir des domestiques de confiance. Et n'as-tu vu qu*Ernestine ?
Madame. — Mais oui, c'est bien assez... {Avec une exclamation.) Que je suis étourdie ! j'oubliais : j'ai eu la visite de M"* de Lyr.
Monsieur. — Que le bon Dieu la bénisse. Rit-elle toujours de travers pour cacher sa dent bleue ?
Madame. — Tu es méchant. Elle t'aime pourtant beaucoup. Cette pauvre femme ! j'ai été vraiment touchée de sa visite. Elle venait me rappeler que son... tu vas te fâcher. {Elle l'embrasse et s'asseoit tout près de son mari. )
Monsieur. — Je vais me fâcher, je vais me fâcher... je ne suis pas un Turc. Voyons, de quoi s'agit-il ?
Madame. — Tu sais que nous avons des huîtres et un perdreau. Tiens, allons dîner. Je ne veux pas te le dire, te voilà déjà de miauvaise humeur. D'ailleurs, je lui ai . presque dit que nous n'irions pas.
Monsieur {levant les bras au ciel), — Patatra ! je m'en doutais. Qu'elle aille au diable, elle et son thé. Mais, qu'est-ce que je lui ai donc fait, à cette femme-là ?
Madame. — Elle croit te faire plaisir. C'est une char-
mante amie. Moi, je l'aime, parce qu'elle dit toujours du bien de toi. Si tu avais été caché dans ce cabinet pendant sa visite, tu n'aurais pas pu t'empêcher de rougir. [Monsieur hausse les épaules). « Il est si aimable, votre mari, me disait-elle, si gai, si spirituel ! Tâchez de Tamener, c'est une bonne fortune que de l'avoir. » J'ai répondu : « Certainement ; » mais en l'air, tu sais. Oh ! baste ! je n'y tiens pas du tout. On ne s'y amuse pas tant chez M"* de Lyr. Il y a dans les coins un tas de gens sérieux... Je sais bien que ce sont des personnages influents et qui peuvent être utiles, mais qu'est-ce que cela peut me faire à moi ? Viens dîner. Tu sais qu'il restait une bouteille de ce fameux pomard, je Tai conservée pour arroser ton perdreau. Tu ne t'imagines pas combien j'ai de plaisir à te voir manger un perdreau. Tu dégustes cela avec tant d'onction... Tu es gourmand, mon petit mari. [Elle lui prefid le bras.) Viens, mon ami, j'entends ton gamin de fils qui s'impatiente dans la salle à manger.
Monsieur [l* air soucieux). — Hum !... et pour quand ?
Madame. — Pour quand... quoi ?
Monsieur. — Le thé, parbleu.
Madame. — Ah ! le bal, tu veux dire... je n'y pensais plus. Le bal de M'"" de Lyr ? Pourquoi me demandes-tu cela, puisque nous n'irons pas ? Dépêchons-nous, le dîner refroidit... Pour ce soir.
Monsieur (^'^rre/an/ court). — Commentée thé est un
bal, et ce bal est pour ce soir ! Mais, sapristi ! on ne vous lâche pas comme cela un bal à bout portant. On prévient d'avance.
Madame. — Mais elle nous a envoyé une invitation il y a huit jours. Je ne sais ce qu'elle est devenue, cette carte. J'ai oublié de te la montrer, j'ai eu tort.
Monsieur. — Tu as oublié, tu as oublié...
Madame. — En somme, tout est pour le mieux; tu aurais été maussade toute la semaine. A table !
On se met à table. La nappe est blanche, les couteaux sont brillants, — les huîtres sont fraîches, le perdreau, cuit à point, exhale un parfum délicieux. — Madame est charmante et rit à tout propos. Monsieur se déride sensiblement et s'étale dans sa chaise.
Monsieur. — Il est bon, ce pomard. — Tu n'en veux pas un peu, ma petite femme }
Madame. — Mais si, mais si, ta petite femme en veut. {Elle pousse son verre d'un petit mouvement coquet,)
Monsieur. — Tiens, tu as mis ta bague Louis XVL Elle est charmante, cette bague.
Madame [mettant sa main sous le ne^ de son mari.) — Oui, mais regarde donc, il y a un petit bout qui se détache.
Monsieur [embrassant la main de sa femme,) — Où cela, ce petit bout ?
Madame [souriant), — Tu plaisantes toujours; je te
parle sérieusement, tiens, là, parbleu, ça se voit bien ! {Ils s'approchent et penchent tous les deux la tête pour voir de plus près,) Tu ne vois pas? [Elle indique un endroit de la bague de son doigt rose et effilé,) Là... tiens... là. Monsieur. — Cette petite perle qui... que diable as-tu dans les cheveux, ma chère ? Tu sens horriblement bon.
— Il faudra la donner au bijoutier. — Cette odeur est d'une finesse délicieuse... Ça te va pas mal, les boucles.
Madame. — Tu trouves? {Elle façonne sa coiffure dans sa blanche main.)... Je m'en doutais que tu aimerais ce parfum-là; moi, à ta place, je...
Monsieur. — Qu'est-ce que tu ferais à ma place, ma chérie ?
Madame. — J^embrasserais ma femme, tout bêtement.
Monsieur {embrassant sa femme), — Tu as des idées, sais-tu ? Donne-moi encore un petit peu de perdreau, je te prie. {La bouche pleine.) Comme c'est gentil, ces pauvres petites bêtes, quand ça court dans les blés. Tu sais leur petit cri de rappel, quand le soleil se couche ?... Avec un peu de sauce. Il y a des moments où il vous monte au cerveau des bouffées de poésie campagnarde.
— Quand je pense qu'il y a des sauvages qui les mangent aux choux ! — Ah ça, mais dis-moi donc (// se verse à boire).^ tu n'as pas de toilette préparée ?
Madame {avec un étonnement candide). — Quelle toilette, mon ami ?
Monsieur. — Eh bien, pour madame de Lyr- Madame. — Pour le bal! — Quelle mémoire que tu as ! — Tu y penses donc toujours ? — Mon Dieu non,
je n'en ai pas... Ah! si, j'ai ma robe de tarlatane, tu sais? et puis, il faut si peu de chose à une femme pour fabriquer une toilette de bal !
Monsieur. — Et le coiffeur n'est pas prévenu ?
Madame. — C'est vrai, il n'est pas prévenu; d'ailleurs, je ne tiens pas à y aller, à ce bal. Nous allons nous installer au coin du feu, lire un peu et nous coucher de bonne heure... Tu m'y fais penser, je me souviens qu'en partant madame de Lyr m'a dit : « Votre coiffeur est le mien, je le ferai prévenir. » — Suîs-je étourdie ! je me
souviens que je n'ai rien répondu. Mais ça n'est pas loin, je peux envoyer Marie lui dire de ne pas se déranger. - Monsieur. — Puisqu'il est prévenu, ce perruquier de malheur, laisse-le venir et allons nous... distraire un peu chez cette bonne madame de Lyr, mais à une condition, c'est que je trouverai mes affaires préparées sur mon lit, avec mes gants, tu sais, mon habit, et tu me mettras ma cravate blanche.
Madame. —
Marché .conclu.
{Elle l'embrasse.)
Tu es ie meilleur
des maris, — Je
suis enchantée,
mon bon chéri,
'imposes un sacrifice pour
en lui-même m'est aussi
indifférent!... Je n'y tenais pas, là, sincèrement, je n'y
tenais pas.
Monsieur. -^ Hum ! Eh bien, je vais fumer un ci-
parce que )e vois que tu me faire' plaisir, car le bj
gare pour ne pas vous gêner, et à dix heures je suis ici. Tes préparatifs seront terminés, — en cinq minutes je serai déguisé en noir des pieds à la tête. Adieu !
Madame. — Au revoir !
Une fois dans la rue, monsieur allume son cigare et boutonne son paletot. Deux heures à perdre ! Ça n'a Tair de rien quand on est occupé, mais quand on n*a rien à faire, c'est autre chose. — Le pavé est gras, la pluie commence à tomber ; — heureusement le Palais- Royal n'est pas loin. Au bout du quatorzième tour de galerie, monsieur regarde à sa montre. — Dix heures moins cinq minutes, Tépoux va être en retard, il se précipite et rentre au logis.
Dans la cour, la voiture est déjà attelée.
Dans la chambre à coucher, deux lampes sans abatjour répandent à torrent la lumière. Sur les meubles et le lit, des montagnes de mousseline et de rubans. — Les robes, les jupons, les jupes et les sous-jupes, les dentelles, les écharpes, les fleurs, les bijoux s'entremêlent dans un chaos charmant. — Sur une table qui semble attendre, les pots de pommade, les bâtons de cosmétique, les épingles à cheveux, les peignes et les brosses sont rangés avec soin. Deux nattes artificielles s'étalent languissantes sur un amas noirâtre qui ne ressemble pas mal à une forte poignée de crins. Résille et réseau d'or. — Peignes
de blonde écaille ou d'éclatant corail, poufs en boutons
de roses, branches de lilas blanc, bouquet de pâles violettes attendent le choix de l'artiste ou la fantaisie de la beauté. Et cependant, le dirai-je ? au milieu de ces luxueuses richesses, madame est échevelée, madame est inquiète, madame est furieuse.
Monsieur {regardant sa montre). — Eh bien, ma chère, es-tu coiffée ?
Madame (avec impatience). — Il me demande si je suis coiffée ! Ne voistu pas que j'attends le coiffeur depuis une heure et demie, un siècle ? Ne vois-tu pas que je suis furieuse, car il ne viendra pas, le misérable. !
Monsieur. — Le monstre !
Madame. — Oui, le monstre. Je te conseille de plaisanter.
On sonne. La porte s'ouvre, et la femme de chambre s'écrie : « Madame, c'est lui ! »
M.\DAME. — C'est lui ?
Monsieur. — C'est lui.
L'artiste entre à pas précipités et salue en retroussant ses manches.
Madame. — Mon cher Silvani, vous êtes insupportable.
SiLVANi. — Désolé, désolé, mais impossible d'arriver plus tôt. Je coiffe depuis trois heures de Taprès-midi. Je quitte la duchesse de W..., qui va ce soir au ministère. Elle m'a fait reconduire dans son coupé. Lisette, donnez-moi les peignes de madame et mettez les fers au feu.
Madame. — Mais, mon cher Silvani, ma femme de chambre ne s'appelle pas Lisette.
Silvani. — Madame comprendra que s*il me fallait retenir le nom de toutes les femmes de chambre qui m'assistent, il me faudrait six clercs au lieu de quatre. Lisette est un joli nom, qui s'applique à toutes ces demoiselles. Lisette, montrez-moi la toilette de madame. — Bon. — Est-ce officiel, ce bal ?
Madame. — Coiffez-moi toujours, Silvani. .
Silvani. — Il m'est impossible de coiffer madame sans savoir dans quel milieu ira sa coiffure. {Au mari, assis dans un coin.) Je prierai monsieur de vouloir bien se mettre ailleurs, je tiens à pouvoir me reculer pour mieux juger de l'effet.
Monsieur. — Comment donc , monsieur Silvani , trop heureux de vous être agréable. (// va s^ asseoir sur une chaise.)
Madame {avec précipitation) . — Pas là, mon ami, tu vas froisser ma jupe. [Le mari se lève et cherche un autre siège.) Prends garde derrière toi , tu marches sur mon pouf!
Monsieur , se retournant avec humeur. — Son pouf! son pouf!
Madame . — Bon, voilà que tu renverses mes épingles !
Silvani. — Je demanderais à madame un instant d'immobi-
MoNSiEUR. — Allons, calme -toi, je vais aller dans le salon ; y a-t-il du feu ?
Madame, distraite. — Mais, mon ami, comment veux-tu qu'on ait fait du feu dans le salon.
Monsieur. — Je vais dans mon cabinet, alors.
Madame. — II n'y en a pas davantage... Pourquoi vëux-tu qu'il y ait du feu dans ton cabinet ? Singulière idée... Pas mal en Tair, vous savez, Silvani, et du désordre, c'est la fureur.
SiLVANi. — Madame mettra-t-elle une pointe de brun polonais sous l'œil ? Cela me permettrait dMdéaliser la coiffure.
Monsieur, impatienté. — Marie, donnez-moi mon paletot et ma toque. Je vais me promener de long en large dans Tantichambre. {A part.) Elle me le payera, M"* de Lyr.
SïLVANi, crêpant. — Je dégage Toreille de madame, ce serait un meurtre que de la voiler. Madame a l'oreille de la princesse de K...,que je coiffais hier. Lisette, préparez la poudre... Les oreilles comme celles de madame ne sont pas nombreuses.
Madame. — Vous dites ?
SiLVANi. — L'oreille de madame pousserait la modestie jusqu'à ne point entendre ?
Madame est enfin coiffée. Silvani pousse un nuage léger de poudre odorante sur son ouvrage, qu'il enveloppe d'un dernier regard de satisfaction , puis il salue' et se retire.
En passant dans l'antichambre, il heurte monsieur, qui se promène.
Silvani. — Oh ! mille pardons ! agréez mes respects très-humbles.
Monsieur (du fond de son collet relevé). — Bonsoir!
Un quart d'heure après, le roulement d'une voiture se fait entendre. Madame est prête, sa coiffure lui va
bien, elle sourit à la glace en enfonçant les baguettes dans ses gants longs et étroits.
Monsieur a manqué son nœud de cravate et arraché trois boutons. Les marques de la plus mauvaise humeur sont peintes sur ses traits.
MoNsrEUR. — Allons, voyons, descendons, la voiture attend ; il est onze heures et un quart. {A part.) Encore une nuit blanche.
— ■ Fouette, cocher, rue de la Pépinière, 224!...
On arrive. La rue de la Pépinière est en émoi.
Des sergents de ville passent rapides au milieu de la foule. Dans le lointain, des cris confus et des roulements qui s'approchent se font entendre. Monsieur se précipite a la portière.
MoNSiEiîR. — Qu'est-ce qu'il y a, Jean?
Le cocher. — Monsieur, c'est le feu! voilà les pompiers qui arrivent.
Monsieur. — Conduisez-nous toujours au numéro 224?
Lf. cocher. — Nous y sommes, monsieur, au 224, c'est là qu'est le feu.
Le concierge de la maison, se détachant d'un gi-oupc
et s'approchant de la voiture. — Monsieur se rend sans doute, comme tout le monde, chez M'°' de Lyr. — Madame est au désespoir; mais le feu est chez elle... Impossible de recevoir.
ïliDAME {avec exaltation). — C'est une indignité !
Monsieur {chantonnant). — Désolant, désolant.,. {Au cocher.) Retournez d'où vous venez, et bon train, je tombe de sommeil. {// s'étend dans le fond de la voilure et redresse son collet. A part.) Après tout, j'y ai gagné un perdreau bien cuit.
rryziouTES les fois que je viens à Paris, ce qui malheu- ^L- reusemenl m'arrive trop peu souvent, la pluie tombe à torrents. J'ai beau changer l'heure du départ
que j'avais fixée d'abord, m'arrêter en route, voyager la nuit, employer enfin mille ruses pour tromper le baromètre, à dix lieues de Paris, les nuages se forment et je débarque en plein déluge.
A mon dernier voyage, donc, je me trouvai, comme à l'ordinaire, au milieu de la rue, suivi d"un commissionnaire qui portait mes bagages, et faisant des signes désespérés à tous les fiacres qui filaient au grand trot à travers la pluie battante. Au bout d'une dizaine de minutes de ce manège, un cocher plus sensible que les autres et caché dans son triple collet arrêta ses chevaux.
En un bond je fus près de la voiture et, ouvrant la portière avec une sorte de rage, je me précipitai.
Par malheur, tandis que j'exécutais tout cela, un monsieur, se trouvant dans les mêmes conditions que
moi, ouvrait l'autre portière et se précipitait aussi dans la voiture, absolument comme je venais de le faire. Il est aisé de comprendre qu'il s'ensuivit un choc, puis une courte explication.
« Que le diable vous emporte ! dit mon rival en faisant mine de vouloir pénétrer davantage. »
J'allais lui répondre, et vertement, car je suis du Midi et j'ai le sang assez chaud, lorsque nos yeux se rencontrèrent. Nous nous regardâmes un instant en face, ainsi que deux lions devant le même mouton, et tout à coup nous éclatâmes d'un grand éclat de rire... Ce monsieur furieux, c'était Oscar V..., ce bon, ce cher Oscar, que je n'avais pas vu depuis dix ans et que j'aime infiniment; un garçon charmant, mais charmant! avec lequel j'ai joué à la balle..., etc. Ah! ce bon Oscar!....
Nous nous embrassâmes , et le cocher, qui nous regardait à travers les vitres, haussa les épaules, n'y comprenant rien. Restaient les deux commissionnaires ruisselant d'eau et attendant à chacune des portières , la malle sur le dos. Nous fîmes charger les bagages sur la voiture et nous prîmes le chemin de l'hôtel du Louvre, où Oscar voulut me reconduire.
« Mais tu voyages donc aussi? fis-je à mon vieux camarade, après le premier moment d'effusion.... Est-ce que tu n'habites pas Paris ?
— Je l'habite le moins possible, et, tel que tu me
vois, j'arrive des Roches, un vieux petit donjon qui me vient de mon père et où je passe une bonne partie de l'année. Oh! ce n'est pas un château!... c'est rustique, campagnard; mais j'aime assez cela, et je n'y veux rien changer. Aux environs, la campagne est verdoyante; une bonne petite rivière transparente coule à cinquante pas de la maison, au milieu des grands arbres; un moulin dans le fond, la vallée qui s'étale; à l'horizon, un clocher et un coq; des fleurs sous les fenêtres et le bonheur dans la maison. Puis-je me plaindre en vérité ?. . . Ma femme nie fait des tartes exquises, qui me sont fort agréables et lui blanchissent les mains.... Au fait, je ne t'ai pas dit que j'étais marié?... Ma foi, mon cher, j'avais rencontré un ange, et j'ai pensé avec raison que, si je le laissais passer, je n'en retrouverais pas un autre. J'ai sagement fait. Mais je veux te présenter à ma femme, je veux te montrer mon petit coin.... Quand viens-tu me voir?... C'est à trois heures de Paris, le temps de fumer deux cigares.... C'est entendu : je retourne chez moi demain matin, et je fais préparer ta chambre.... Donne-moi ton portefeuille, que j'écrive mon adresse. »
Tout cela était dit si cordialement, que je ne résistai pas aux instances de mon ami, et je lui promis d'aller le visiter bientôt.
Trois ou quatre jours après, Paris étant désert et le
Ï?AUSSE ALERTE 229
souvenir de mon vieux camarade me poursuivant, il me vint un grand désir d^aller flairer de près le bonheur conjugal de mon ami et de voir par mes yeux ce ruisseau, ce moulin, ce clocher, en face desquels on était si heureux.
J'arrivai aux Roches vers six heures du soir, et fus ravi au premier aspect. L'habitation d'Oscar était un petit château Louis XV enfoui dans les arbres, construction irrégulière, bizarre, mais charmante et pittoresque. On en avait depuis un siècle respecté les moindres détails, et tout, depuis les mansardes noirâtres jusqu'aux girouettes rococo, depuis les fenêtres cintrées et garnies de petits carreaux jusqu'à l'écusson tourmenté qui décorait le dessus de la porte, tout était du temps. Sur les tuiles épaisses du toit, un peu affaissé, les vieux marronniers rugueux , immobiles , étalaient paresseusement leurs branches. La vigne vierge et les rosiers grimpants se promenaient sans façon au milieu des volets, encadraient les fenêtres, entraient dans les lucarnes, et, s'accrochant aux gouttières, laissaient tomber d'en haut de grosses grappes de fleurs que le vent balançait. C'est à peine si au milieu des toits pointus, ajoutés postérieurement au toit principal, au milieu de cette profusion de verdure et de grands arbres, on apercevait le bleu du ciel en un endroit ou deux.
La première personne que je vis fut l'ami Oscar, vêtu
de btanc de la tête aux pieds, coiffé de paille et assis sur un énorme bloc de pierre qui semblait faire corps avec la maison. Il paraissait fort occupé et retournait un beau melon que lui présentait son jardinier. A peine m'eui-il aperçu, qu'il s'élança et vint me serrer les mains avec une telle expression de bonne humeur , de franchise et d'affection, que je me dis .en moimême : • Oui, certes, '"■■■^^^ '^ il ne m'a pas menti,
il est heureux. » Je le retrouvai tel que je l'avais connu dans son enfaace : gai, un peu fou, mais bon et affable.
« Pierre, dit-il au jardinier, tu vas porter la malle de monsieur dans la chambre d'en bas; et comme le jardinier se hâtait lentement et faisait un effort, Oscar empoigna la malle de ses deux mains et, d'un seul coup, la plaça sur les épaules du pauvre homme, qui s'arcboutait de ses deux jambes à demi pliées.
— Invalide, fit Oscar en riant de bon cœur. Ah !
FAUSSE ALERTE 23l
maintenant que je te présente à la petite reine... Ma femme; où est ma femme? Il courut à la cloche, l'agita deux fois. Immédiatement on aperçut aux fenêtres du rez-de-chaussée une grosse cuisinière au visage rouge, aux manches relevées, et plus loin un domestique en train d'essuyer une assiette. Ces braves gens avaient-ils été choisis tout exprès? — Je ne sais, mais leur allure et leur physionomie complétaient si harmonieusement le tableau que je ne pus m'cmpêcher de sourire.
<t Où est madame? demanda Oscar; et comme on ne lui répondait pas assez vite :
— Marie! s'écria-t-il, Marie! Voilà Georges, voilà Tami. A une toute petite fenêtre étroite du premier, la plus enguirlandée de fleurs, apparut une jeune fille blonde comme les blés. Elle était vêtue d'un peignoir blanc d'une forme particulière, que je ne pus définir tout d'abord ; d'une main, elle serrait contre elle le peignoir flottant, et de l'autre elle retenait ses cheveux dénoués. A peine m'eut-elle vu qu'elle rougit extrêmement, honteuse sans doute d'être surprise au milieu de sa toilette, et, tout en exécutant le plus gauche et le plus adorable des saluts, elle rentra précipitamment. Cette apparition acheva de me charmer; il me sembla que j'étais tout à coup transporté dans le royaume de la plus aimable fantaisie J'avais pensé, en bouclant ma malle, trouver mon ami Oscar installé dans l'une de ces jolies
maisons proprettes, à volets verts et à paratonnerre doré, qu'affectionne le Parisien campagnard; et voilà que je me trouvais dans un fouillis idéal de bonnes vieilles pierres vermoulues cachées dans les fleurs, de pignons centenaires, de grilles capricieuses et rougies par la rouille. J'étais au beau milieu d'un des jolis dessins de Tami Morin, et, stupéfait, ravi, je restai quelques instants les yeux fixés sur la fenêtre étroite où la belle enfant m'était apparue.
— Je rappelle la petite reine, me dit Oscar en me prenant le bras; c'est ma femme. Viens par ici; nous allons rencontrer en route le cousin qui pêche à la ligne et deux autres personnes qui se promènent par là, — bons amis, seulement ils ne comprennent pas la campagne comme moi; ils ont des bas roses et des escarpins de bal; mais peu t'importe, pas vrai?... Veux-tu des pantoufles, mon ami? Veux-tu un chapeau de paille? J'espère que tu as des habits de toile? Je ne t'offre pas un verre de madère, nous dînons à l'instant. Ah! mon cher, tu arrives bien; nous goûtons ce soir le premier melon de Tannée.
— Malheureusement je n'en mange jamais, mais j'aime à en voir manger.
— Eh bien! alors, je vais te consoler en allant te chercher une bouteille de mon vieux pomard. Entre nous, je ne le fais pas boire au premier venu; c'est un vin excellent que mon pauvre père m'a recommandé en mourant.
C'est pourtant vrai, continua Oscar en me prenant le bras : le matin du même jour où il nous u quittés, il n'avait plus que le souffle, ce pauvre père; ses yeux étaient fermés, sa tète renversée dans les oreillers... J'étais assis à côté de son lit, ma main dans la sienne, quand je me sentis serrer faiblement. Ses yeux s'entr'ouvrirent, et je le vis qui souriait. Alors il me dit, de cette voix faible, lente et embarrassée des vieillards qui s'éteignent :
n Le pomard du fond..., " à gauche..., tu sais, « mon homme?... pour " les amis seulement. »
Il me serra la main de nouveau , et , comme épuisé , il referma les yeux; seulement je vis aux mouvements imperceptibles de ses lèvres qu'il souriait encore intérieurement... Allons, viens avec moi à
la cave, poursuivit Oscar après un petit moment de silence..., dans le fond à gauche..., tu me tiendras la lanterne. »
Quand nous remontâmes, la cloche carillonnait à toute volée et des nuées d*oiseaux effrayés s'envolaient des marronniers : — c'était le dîner. Tous les convives étaient réunis dans le jardin. Oscar me présenta avec son sans façon ordinaire, et j'offris mon bras à la maîtresse de la maison pour passer dans la salle à manger, où le potage fumant nous attendait.
En examinant la femme de mon ami, je vis que ma première impression ne m'avait pas trompé : c'était à la lettre un petit ange, et un petit ange fait femme, qui mieux est. Elle était délicate, élancée comme une jeune fille; sa petite voix vibrante et harmonieuse comme le chant d'un pinson, avait je ne sais quel accent indéfinissable qui n'était d'aucun pays, mais donnait un charme extrême à la moindre de ses paroles. Elle avait d'ailleurs une façon de dire à elle; une façon enfantine et coquette de moduler la fin de ses phrases en tournant les yeux du côté de son mari, comme pour chercher son approbation. Elle rougissait à chaque instant, mais en même temps son sourire était si fin, ses dents si blanches, qu'elle avait l'air de se moquer d'elle-même et un peu de ses voisins. La singulière petite femme ! Ajoutez à cela une mise étrange et d'un goût charmant, un peu osée peut-être, mais qui
allait bien à cène petite reine, si singulière elle-même. Ses beaux cheveux blonds, tordus à l'aventure, en apparence du moins, étaient retenus assez haut sur la tête par un peigne en acier un peu incliné de côté, et sa robe en mousseline blanche, garnie de larges ruches plates, décolletée en carré, courte de jupe et relevée de tous côtés, avait un délicieux parfum du xviii° siècle. L'ange était bien un peu coquet, mais à sa manière, et sa manière était exquise.
A peine à table, Oscar jeta sur sa petite reine un regard rapide, mais si plein de bonheur et. . . d'amour — pourquoi ne pas le dire? — que j'en éprouvai une sorte de frisson; frisson d'envie, d'étonnement, d'admiration peut-être. Il arracha de la corbçille de fleurs qui était sur la table une rose rouge à peine ouverte, et la poussant vers sa femme en souriant :
B Pour vos cheveux, madame, n fît-il.
La blonde enfant , rougit beaucoup, prit la fleur, et sans façon, très- vite, avec une adresse extrême, la planta
dans ses cheveux, en haut, à gauche, au bon endroit; et ravie, faisant face à chacun de nous, elle répéta plusieurs fois au milieu des éclats de rire :
« Est-ce bien comme cela ? "
Puis elle envoya du bout des doigts un petit baiser cavalier à son mari, comme le ferait une fillette de douze ans^ et plongea gaiement sa cuiller dans le potage en relevant son petit doigt.
Les autres convives n'avaient rien de bien remarquable; ils riaient à tous ces enfantillages avec beaucoup de bienveillance, mais semblaient un peu dépaysés au milieu de cet adorable abandon. Le cousin surtout, le pêcheur à la ligne, cuirassé de blanc avec soin, cravaté de bleu, la barbe en éventail et Toeil en amande, me déplut particulièrement. Il faisait vibrer ses r et siffler ses s comme un acteur de province. Il cassait son pain en menus petits morceaux et grignotait toutes ces miettes en causant. Je crus comprendre que le plaisir de faire voir une grosse bague qu'il portait au doigt était pour quelque chose dans cette manie de travailler son pain. Une ou deux fois, je surpris le regard du cousin mélancoliquement dirigé vers la maîtresse de la maison; mais tout d'abord je n'y attachai pas grande importance, distrait d'ailleurs par Tétincelante gaieté d'Oscar.
Il me sembla cependant, au bout d'un instant, que le jeune homme s'efforçait de mille manières d'attirer l'attention de la petite reine.
Celle-ci toutefois lui répondait le plus naturellement du monde, ne laissant percer dans ses façons d'être ni contrainte ni embarras.
Je me trompais sans doute !
Avez-vous remarqué, lorsque vous vous êtes tout à coup transporté dans un milieu que vous ne connaissiez pas, comme certains petits détails indifférents pour tout le monde prennent d'importance pour vous? La première impression est basée sur une foule de petits riens qui vous ont sauté tout d'abord aux yeux. Telle tache au plafond, tel clou dans la muraille, tel détail dans la physionomie de votre voisin se grave dans votre esprit, s'y installe, y prend de l'importance, et malgré vous, toutes les autres observations que vous faites ensuite viennent se grouper autour de cette tache, de ce clou, de cette grimace. Remarquez cela, cher lecteur, et vous verrez que chacune des opinions que vous pouvez avoir sur un fait, une personne ou un objet, a été sensiblement modifiée par le souvenir de ce petit rien qui vous a sauté aux yeux au premier aspect. Quelle est la jeune fille qui, victime de cette première impression, n'a pas refusé un mari ou deux pour un gilet trop large, une cravate mal mise, un éternument intempestif, un sourire niais ou une botte trop pointue.
On ne veut pas s'avouer à soi-même que de semblables niaiseries puissent servir de base à l'opinion qu'on a de quelqu'un, et il faut chercher avec grande attention pour retrouver en soi ces petits germes oubliés et inavoués.
( Je me souviens très-bien qu'à la première visite que j'eus rhonneur de faire à madame de M..., je remarquai que Tune de ses dents, la première molaire à droite, je la vois d'ici, était absolument bleue — d'un vilain bleu noirâtre. Je ne fis qu'apercevoir le petit monstre bleu, tant on prenait de soin à le cacher, mais cette découverte ne me sortit plus de la tête. Je vis bientôt que madame de M... grimaçait horriblement pour cacher sa dent, qu'elle ne mangeait à table que par bouchées infiniment petites, et cela pour ménager la susceptibilité nerveuse du petit monstre.
J'en arrivai à expliquer toutes ces minauderies morales et physiques de madame de M... par cette légère infirmité; et, à mon insu, cette molaire bleuâtre personnifia si bien la comtesse que maintenant encore, quoique la vilaine dent ait été remplacée par une autre magnifique, deux fois plus grande et blanche comme un fond d'assiette, eh bien, maintenant encore, dis-je, madame de M... ne peut pas ouvrir la bouche sans que tout naturellement je ne cherche des yeux la petite horreur.
Mais revenons à notre sujet.
Au milieu de ce bonheur conjugal si délicieusement encadré, en face de mon brave Oscar, si bon, si confiant, si amoureux de ce petit chérubin en robe Louis XV, qui poussait la grâce et la naïveté jusqu'à l'étrange, j'avais été choqué par la tête trop peignée et niaisement jolie du
2ig
cousin en gilet blanc. Celte tète avait attiré mon attention comme la tache au plafond dont je parlais tout à l'heure, comme la dent bleue de la comtesse, et malgré moi je ne quittai pas des yeux le pêcheur à la ligne, tandis qu'il promenait la lame d'argent de son couteau dans la tranche de ce fruit indigeste que j'aime à voir dans l'assiette des autres, mais que je ne tolère pas dans la mienne.
Après le dîner, qui avait duré un temps infini, nous fumes dans le jardin, où le café avait été préparé, et nous nous étalâmes béatement, le cigare aux lèvres. Tout était calme et silencieux autour de nous : les insectes avaient cessé leur musique, et, dans un ciel vert pomme, transparent, des petits nuages violets, allongés et immobiles, s'endormaient tranquillement.
Oscar me montra d'un air heureux le fameux moulin, la vallée calme, et plus bas son ruisseau chéri, dans lequel le soleil, avant de s'éteindre, se mirait au milieu des roseaux.
Durant ce temps, la petite reine, agile sur ses hauts talons, tournait autour des tasses comme un bébé qui joue à la dînette, et, avec mille précautions comiques et charnvintes, versait le café brûlant, et Podeur du moka se confondait délicieusement avec le parfum des fleurs, des foins et du bois.
Quand elle eut fini, elle vint s'asseoir.près de son mari, si près que sa jupe cachait la moitié de mon ami; et, lui prenant sans façon le cigare qu^il avait à la bouche, elle éloigna d'elle le londrès avec une petite moue qui voulait dire : « Oh! Thorreur !» et de son petit doigt tendu elle secoua la cendre blanche, qui tomba sur le sable; puis elle éclata de rire et remit le cigare entre les deux lèvres que lui présentait son mari.
C'était charmant. Oscar était sans doute habitué à ce manège, car il ne s'en étonna pas ; il posa la main sur répaule de sa femme, comme on le ferait sur Tépaule d'un enfant, et lui dit :
tf Je te remercie, en l'embrassant au front.
— Oui, mais tu me donneras un canard, ajouta la jeune femme très-bas, en appuyant la tête contre le bras de son mari. »
Je ne pus m'empêcher de sourire, tant il y avait de gaminerie câline, de grâce et d'enfantillage dans cette petite phrase dite à voix basse. Je ne sais trop pourquoi je me retournai du côté du cousin, qui était resté un peu
à récart, fumant silencieusement. Il me parut un peu pâle; coup sur coup, il aspira trois ou quatre bouffées, se leva avec précipitation sous l'empire d'un malaise moral évident, et s'éloigna sous les arbres.
« Qu'est-ce qu'il a donc, le cousin ? dit Oscar avec intérêt; quelle mouche le pique?
— Je ne sais pas, répondit le plus naturellement du monde la petite reine, quelque idée de pêche, sans doute. » Et la conversation continua.
La nuit commençait à tomber; nous étions restés, comme je l'ai dit, fort longtemps à table. Il était neuf heures environ. Le cousin revînt et reprit la place qu'il occupait précédemment ; mais, à partir de ce moment, il me sembla quMl se glissait entre nous une contrainte étrange ; une froideur singulière se manifesta. La causerie, si animée d'abord, se ralentit peu à peu, et, malgré tous mes efforts pour lui faire reprendre un peu de vie, elle se traîna misérablement. Moi-même je ne me sentais pas fort libre d'esprit, j'étais poursuivi par des idées les plus absurdes du monde ; j'avais cru voir dans le départ subit du cousin, dans sa pâleur, dans ses gestes embarrassés, l'expression d'un sentiment violent qu'il avait été impuissant à cacher. Mais comment cette adorable petite femme, au regard si fin, si intelligent, ne comprenait-elle pas tout cela, puisque je le comprenais moi-même? Oscar, si confiant quMl fût, n'avait-il donc pas remarqué
que le départ du cousin coïncidait précisément avec le baiser qu'il avait donné à sa femme ? Ces deux époux sont-ils aveugles ou feignent-ils de ne point voir, ou bien moi-même suis-je le jouet d'une grossière illusion ?... Cependant on avait cessé de parler ; la maîtresse de la maison, symptôme singulier, était silencieuse, grave, et Oscar s'agitait dans son fauteuil comme un homme qui n'est point tranquille.
Que se passait-il donc dans l'âme de tous ces genslà ?
Bientôt nous entendîmes sonner dix heures à la pendule du salon, et Oscar, se levant tout à coup :
« Mes chers amis, nous dit-il, à la campagne, liberté entière, vous savez ; je vous demanderai donc la permission de rentrer, je suis un peu fatigué ce soir. Georges, me dit-il, on va t'indiquer ta chambre, elle est au rezde-chaussée; j'espère que tu y seras bien. »
Tout le monde se leva en silence, et après s'être souhaité le bonsoir d'un air un peu contraint, chacun rentra dans son appartement. Je trouvai, je l'avoue, que Ton se couchait trop tôt chez mon ami. Je n'avais nulle envie de dormir; j'examinai donc ma chambre, qui était charmante. Elle était tendue tout entière d'une vieille tapisserie à personnages, qu'encadrait une boiserie grisâtre. Le lit, caché dans des rideaux de toile de Jouy, était entr'ouvert, et répandait cette bonne odeur de lessive
qui invite à s'étaler. Sur la table, un petit bijou du commencement du règne de Louis XVI, étaient quatre ou cinq livres choisis évidemment par Oscar et posés là pour moi. Ces petites attentions vous touchent beaucoup, et tout naturellement je repensai à ce brave garçon, à la scène étrange de la soirée, aux chagrins, aux tortures que cachait peut-être ce bonheur apparent. J'étais absurde, ce soir-là; je le plaignais déjà, ce pauvre ami, je me sentais ému, et plein de mélancolie, je vins m'accouder sur la balustrade de la fenêtre, restée grande ouverte. La lune venait de se lever, le ciel était d'une pureté splendide, il m'arrivait en plein visage des bouffées de parfums délicieux. J'apercevais dans les parties obscures qu'abritaient les arbres des vers luisants étincelant dans l'herbe, et au milieu des masses de verdure qu'éclairait mystérieusement la lune, je voyais les formes étranges de monstres fantastiques et de fantômes errant dans le silence. Il y avait surtout à cinquante pas de ma fenêtre, enfoui dans les arbres, un petit toit pointu, surmonté d'une girouette, qui m'intriguait très-fort. Je ne distinguais dans l'ombre ni portes ni fenêtres à ce singulier donjon. Était-ce un ancien pigeonnier, un tombeau, un kiosque abandonné ? Je ne sais, mais il avait une grâce, une élégance extrême, ce petit toit pointu, avec sa lucarne arrondie. — Était-ce le hasard ou un artiste plein de goût qui s'était plu à entortiller cette tourelle défiantes-grimpantes et de fleurs, à
l'entourer de verdure avec tant de coquetterie qu'elle semblait se cacher pour attirer les regards ? Je contemplais
tout cela, lorsque j'entendis un léger bruit dans les bosquets. Je regardai du côté du bruit et j'aperçus, — en
vérité, j eus un moment d'anxiété, — j aperçus un fantôme vêtu d'une robe blanche et marchant d'un pas rapide, inquiet, mystérieux. A un détour, la lune éclaira ce fantôme. Aucun doute n'était possible, j'avais sous les yeux la femme de mon ami. Sa démarche n'avait plus cette aisance coquette que j'avais remarquée, mais elle indiquait clairement le trouble d'une vive émotion. Je voulus chasser Thorrible soupçon qui se présenta tout à coup à mon esprit. Non, me dis-je, tant de candeur et de beauté ne trompent pas ; sans doute, elle a oublié son éventail ou sa broderie sur un des bancs qui sont là-bas ? Mais, au lieu de se diriger vers les bancs que j'apercevais à droite, la jeune femme tourna vers la gauche et disparut bientôt dans l'ombre du bosquet où se cachait la tourelle mystérieuse.
J'avais le cœur serré... Où va-t-elle, la malheureuse ? m'écriai-)e à part moi. Qu'elle ne se doute pas du moins que quelqu'un l'observe ! Et je soufflai ma bougie avec précipitation. Je voulais fermer ma fenêtre, me coucher, ne plus voir ; mais une curiosité invincible me ramena vers la croisée. J'y étais depuis quelques minutes, lorsque je distinguai nettement des pas sur le sable, irréguliers, craintifs... Je ne vis personne d'abord, mais il n'était pas douteux que ce fussent là les pas d'un homme.
J'eus bientôt la preuve que je ne m'étais pas trompé, et la silhouette allongée du cousin se détacha en clair
sur robscuriié du taillis. J'aurais voulu l'arrêter, ce misérable, car son intention était évidente: il se dirigeait vers le bosquet où avait disparu la petite reine. J'aurais voulu lui dire : " Vous êtes un infâme, vous n'irez pas plus loin... ■> Mais avais-je mission, en vérité, d'agir ainsi? Je me tus, maïs je toussai cependant assez fortement pour être entendu de lui.
I- s'arrêta tout à coup dans sa marche inquiète, regarda de touscôtés avec une anxiété visible; puis, saisi de je ne sais quel vertige, ïl s'élança vers le pavillon. J'étais anéanti... Que faire?... Prévenir mon ami, mon camarade d'enfance? Ouï, sans doute, mais j'avais honte d'aller jeter le désespoir dans l'âme de cet excellent homme et de faire éclater un horrible scandale... " S'il peut ignorer, me dis-je... et puis peut-être est-ce que je me trompe ; qui sait ? C'est sans doute au motif le plus naturel du monde qu'est dû ce rendez-vous... n Je cherchai à me faire illusion, à voiler l'évidence à mes yeux, quand tout à coup une porte de la maison s'ouvrît avec bruit, et Oscar, Oscar lui-même, dans tout le désordre d'un
déshabillé de nuit, les cheveux ébouriffés , la robe de chambre flottante, passa sous ma fenêtre. Il courait plutôt qu'il ne marchait ; mais les angoisses de son cœur se lisaient trop clairement dans Tétrangeté de ses mouvements. Il savait tout... Je sentais qu'un malheur était inévitable... ce Le voilà donc, ce bonheur ! voilà donc l'amer poison que renfermait ce beau vase ! » Toutes ces pensées traversèrent mon esprit comme une flèche. Il fallait avant tout retarder l'explosion, ne serait-ce que d'un instant, d'une seconde ; et, hors de moi, sans me donner le temps de songer à ce que j'allais lui dire, je m'écriai d'une voix impérative et brève :
a Oscar, mon ami, viens me parler, je le veux. » Il s'arrêta comme pétrifié. Il était horriblement pâle, et me souriant d'une infernale façon :
« Je n'ai pas le temps; plus tard, me dit-il.
— Oscar, il le faut, je t'en conjure... ; ta t'abuses sans doute.
A ces mots, il éclata d'un rire atroce.
— Je m'abuse, animal, je m'abuse!... »
Et il s'élança vers le pavillon.
Mais, saisissant l'extrémité de sa robe, je le retins d'une
main de fer :
a N'y va pas, mon ami, je t'en supplie à genoux. » Pour toute réponse, il m'appliqua sur le bras un
effroyable coup de poing et s'écria :
u Mais tu as donc le diable au corps ?
— Je le dis que tu ne peux pas y aller, Oscar, lui dis-je d'une voix qui ne souffrait pas de réplique.
— Dis-moi tout de suite qu'il y a quelqu'un, animal endiablé... Ah! le sacré melon! le sacré melon!... J'attendrai... »
Et, ramenant sa robe de chambre d'une main fiévreuse, il marcha à grands pas.
\ E soir-là, qui éiait celui de la veille de Noei, il faisait un froid du diable, et la neige tombait â gros flocons, et, poussée par le vent, bat-
25o JE SOUPE CHEZ MA FEMME
tait les vitres de la fenêtre. Ce carillon lointain des cloches, à travers cette atmosphère lourde et cotonneuse, n'arrivait que confus et affaibli. Des passants, entortillés de leur manteau, filaient rapides le long des maisons en baissant la tête sous le souffle de la rafale.
Cependant, enveloppé dans ma robe de chambre et tambourinant sur la vitre, je souriais aux passants transis, je souriais à la bise, je souriais à la neige, de Tair heureux d'un homme qui est dans une pièce chaude et a aux pieds de bonnes pantoufles garnies de flanelle , dont
la semelle s'enfonce dans un épais tapis. Au coin du feu, ma femme taillait et rognait en pleine toile et me souriait de temps en temps ; un livre nouveau m'attendait sur la cheminée, et la bûche du foyer lançait en sifflant ces petites flammes bleues qui invitent à tisonner. . .
« Il n'y a rien de sot comme un passant qui piétine dans la neige. N'est-ce pas ? dis-je à ma femme.
— Chut! fit-elle en abaissant les ciseaux qu'elle tenait à la main, et après s'être caressé le menton de ses doigts effilés, roses, grassouillets à leur extrémité, elle continua à examiner les morceaux de toile qu'elle venait de tailler.
— Je dis qu'il est absurde d'aller au froid quand il est si facile de. rester au coin de son feu.
— Chut !
— Et que diable fais-tu de si important ?
JE SOUPE CHEZ MA FEMME 25l
— Je... je taille une paire de bretelles pour toi ; et elle se remit à Touvrage. Mais, comme en taillant elle avait la tête baissée, je vis, en passant derrière elle, la naissance de son cou blanc et velouté qu'elle avait découvert ce soir-là en nouant ses cheveux plus haut qu'à l'ordinaire. Une armée de petits cheveux follets et bouclés frisaient à l'aventure. Cette sorte de duvet me fit songer à ces pêches mûres qu'on attaque à pleines dents. Je m'approchai pour mieux voir et... j'embrassai la nuque de ma femme.
— Monsieur ! fit Louise en se retournant tout à coup.
— Madame ! lui répondis-je ; et nous partîmes tous deux d'un grand éclat de rire.
— Baste ! la veille de Noël !
— Monsieur s'excuse ?
— Madame se plaint ?
— Oui, madame se plaint de ce que la veille de Noël n'émeut pas monsieur davantage. Le ding ding don des cloches de Notre-Dame te laisse indifférent, et tout à l'heure, lorsque la lanterne magique a passé sous la fenêtre, je t'ai regardé en faisant semblarnt de travailler, tu es resté froid. ,'.
— Moi, rester froid quand passe la fanterne magique ! Ah ! ma bonne amie, c'est me juger bien sévèrement I et vraiment...
— Oui, oui, plaisantez! il n'en est pas fljoihsvrai
que les souvenirs de votre enfance sont effacés chez vous. , OYONS , chère petite , veux-tu que
je mené mes bottes dans la cheminée, ce soir en me couchant ?
veux-tu que je fasse monter l'homme à la lanterne et que j'aille lui chercher un grand drap et un bout de bougie comme faisait ma pauvre mère? Je la vois encore lorsqu'elle leur confiait son drap blanc. N'allez pas me le trouer, au moins» , leur disah-elle. Comme nous battions des mains dans cette mystérieuse obscurité ! Je me rappelle toutes ces joies, chère amie; mais, tu comprends, il s'est passé tant d'autres choses depuis! D'autres plaisirs ont effacé ceux-là.
— Oui, j'entends, vos plaisirs de jeune homme; et tiens, je suis sûre que cette nuit de Nofil est la première que tu passes au coin de ton feu, en robe de chambre, sans souper ; car tu soupais.
— Je soupais... je soupais...
— Oui, tu soupais, je le parierais.
— J'ai soupe deux ou trois fois, peut-être, je ne me souviens plus ; entre camarades, tu sais : deux sous de marrons et...
— Un verre d'eau sucrée.
— Oh! mon Dieu, à peu près. Tout cela était bien simple ; ça fait de l'effet de loin ! ... On causait un peu et on allait se coucher.
— Et il dit cela sans rire !
Tu ne m'as jamais soufflé mot de tous ces plai* sirs simples.
— Mais, ma chère, ce que je te dis est à la lettre. Je me souviens qu'une fois, cependant, ce fut assez gai.
C'était chez Ernest, qui nous fît de la musique...
Veux-tu me pousser cette bûche.. .Au fait, c'est inutile; il va être minuit, et c'est l'heure où les gens raisonnables...
— (Louise se levant et me sautant au cou.) Eh bien, moi, )e ne veux pas être raisonnable et je veux effacer tous ces souvenirs de marrons, de verres d'eau sucrée... »
Puis, me poussant dans mon cabinet, elle ferma la porte à clef.
« Mais, ma bonne amie , qu'est-ce qui te prend ? disais-je au travers de la porte.
— Je te demande dix minutes, pas davantage. Ton journal est sur la cheminée, tu ne Tas pas lu ce soir. — Il y a des allumettes dans le coin. »
J'entendis un bruit de vaisselle, un frou-frou d'étoffe soyeuse. Est-ce que ma femme serait folle ?
Louise vint bientôt m'ouvrir la porte.
« Ne me gronde pas de t'a voir enfermé, me dit-elle en m'embrassant. Regarde comme je me suis faite belle. Reconnais-tu la coiffure que tu aimes ? le chignon haut et le cou découvert. Seulement, comme mon pauvre cou est timide à l'excès, il n'aurait jamais consenti à se montrer ainsi au grand jour si je ne Favais encouragé en me décolletant un petit peu. Et puis, ne faut-il pas se mettre en grand uniforme pour souper avec Tautonte.
— Comment souper ?
— Mais sans doute, souper avec toi ; ne vois-tu pas mon illumination, cette table couverte de fleurs et d'un tas de bonnes choses ? — J'avais préparé tout cela dans Talcôve ; mais, tu comprends, pour rouler la table au coin du feu et faire un brin de toilette, je voulais être seule. Il y a là une grosse goutte de vieux chambertin.
JE SOUPE CHEZ MA FEMME 2b5
Allons, monsieur, à table. — J'ai une faim de loup. Vous offrirai-je une aile de poulet froid?
— Ton idée est adorable, chère petite, mais j'ai honte, en vérité...; je suis en robe de chambre !
— Otez-la si elle vous gêne, monsieur, cette robe de chambre, mais ne me laissez pas cette aile de poulet sur
les bras, je veux te servir moimême; et, se levant, elle jeta sous son bras sa serviette et releva sa manche jusqu'au coude.
— N'est-ce pas comme cela que font les garçons de restaurant? dis.
■ — Absolument; mais, garçon, permettez-moi, au moins, de vous baiser la main. E n'ai pas le temps, fit-elle en riant, et elle enfonça bravement -^— ti^ ~ le tire-bouchon dans le col de
la bouteille : Chambertîn ! — C'est un joli nom, et puis, tu te souviens qu'avant mon mariage — sapristi qu'il est dur ce touchon-là — tu m'as dit que tu l'aimais à cause d'une pièce d'Alfred de Musset... que tu ne m'as pas fait lire, par parenthèse. Vois-tu les deux petits verres de Bohême que j'ai achetés tout exprès pour ce soir ? Nous allons boire dedans, trinquer à notre santé.
^ — Et à la sienne, hein ?
— A celle de l'héritier ? pauvre amour d'héritier, je crois bien ! Et puis je cacherai les deux verres pour les retrouver Tannée prochaine, à pareille époque. Est-ce pas, petit mari? ce seront les verres du réveillon. Tous les ans, nous souperons ainsi au coin du feu, en face Tun de l'autre ; et cela jusque dans la vieillesse la plus reculée.
— Mais, pauvre chère amie, quand nous n'aurons plus de dents ?
— Eh bien ! nous souperons avec des petits potages bien cuits, ça sera tout de même très-gentil... Encore un morceau pour moi, s'il vous plaît... avec de la gelée; je te remercie. »
En me présentant son assiette, j'aperçus son bras, dont les contours se perdaient dans la dentelle.
« Pourquoi donc regardes-tu dans ma manche, au lieu de dévorer ?
— Je regarde ton bras, chère amie. Tu es ravissante, sais-tu bien ? ce soir. Cette coiffure te va si bien, et cette robe que je ne connaissais pas !...
— Dame, quand on s'en va en conquête !
— Que tu es gentille, ma mignonne !
— Est-ce donc bien sûr que ce soir vous me trouvez... mignonne, gentille, ravissante ? Eh bien ! alors {baissant lesyeux et souriant à son bracelet)^ dans ce cas-là... je ne vois pas pourquoi...
— Qu'est-ce que tu ne vois pas, chère petite ?
— Je ne vois pas pourquoi tu ne viens pas... m'embrasser un tout petit peu. »
Et comme le baiser se prolongeait, elle me disait au milieu des éclats de rire, la tête renversée, et me montrant la double rangée de ses dents blanches : « Petit mari, je veux du pâté ! Petit mari, je veux du pâté ! — Tu vas casser mon verre de Bohême, le fruit de mes économies ! Tu fais toujours des malheurs quand tu veux m'embrasser. Tu te souviens, au bal de M"** de Brill, Tavant-veille de notre mariage, comme tu m'as déchiré ma robe en valsant dans le petit salon ?
— C'est qu'il est difficile de faire deux choses à la fois, de danser en mesure et d'embrasser sa danseuse.
— Je me souviens que lorsque maman m'a demandé ce qui m'avait déchiré ma robe, j'ai senti que je rougissais jusqu'aux oreilles. Et M"* D..., cette vieille fée jaune, qui me disait avec son sourire de carême : Comme vous avez des couleurs, ce soir,, chère enfant! — Je l'aurais étranglée. — J'ai dit que c'était le clou de la porte que j'avais attrapé. — Je te regardais du coin de l'œil ; tu tirais ta moustache et tu avais l'air joliment vexé. — Tu gardes toutes les truffes pour toi... tu es gentil ! — pas celle-là, je veux la grosse noire qui est là, dans le coin... Avec tout cela, c'était bien mal, car enfin... Oh! pas tout plein,
petit mari, je ne veux pas me griser, moi I... Car enfin,
SI nous ne nous étions pas maries — ça pouvait arriver ; tu sais, on dit que les mariages ne tiennent qu'à un cheveu. Eh bien, si le cheveu n'avait pas tenu, je restais fille avec mon baiser sur l'épaule, c'était gentil !
— Baste, ça ne tache pas.
— Si, monsieur, ça tache, je vous demande pardon, ça tache si bien qu'il y a des maris, à ce que je crois, qui versent leur sang pour laver ces petites taches-là.
— Mais je plaisante, ma chère. Parbleu!... crois-tu pas... oui, certes! ah diable!
— A la bonne heure; eh, j'aime à te voir en colère! Tu es un petit brin jaloux, petit mari... — Oh! c'est trop fort ; comment, je te demande la grosse noire, et tu la manges!
JE SOUPE CHEZ MA FEMME iSg
— Je suis désolé , ma pauvre amie, je n'y pensais plus.
— Absolument comme à la mairie, où j'aî été obligée de te pousser le coude pour te faire répondre oui aux paroles bienveillantes de M. le maire.
— Bienveillantes !
~- Oui, bienveillantes. Je l'ai trouvé charmant, M. le maire. On ne peut pas être plus gracieux qu'il n'a été en m'adressant la parole ; Mademoiselle, consentez-vous à accepter pour époux ce grand vilain petit homme qui est là près de vous? [Riant la bouche pleine.) J'avais envie de lui dire : Entendons-nous, monsieur le maire, il y a du pour et du contre. Voilà que je m'étrangle! ( Elle rit aux éclats. ) — J'ai eu tort de ne pas faire mes restrictions! Petit mari, à ta santé. Je te taquine, c'est bête. J'ai dît oui de bon cœur, je te l'assure, mon chéri, et j'ai trouvé l'expression trop faible. Quand je pense que toutes les femmes , même les mauvaises, disent ce tnot-là, je suis honteuse de n'en avoir pas trouvé un autre. ( Tendant son verre.) A notre cinquantaine, veuxtu trinquer ?
— Et à son baptême, petite maman.
— {A voix basse,) Dis donc, est-ce que tu regrettes de m'avoir épousée ?
— {Riant. } Oui. ( // l'embrasse sur l'épaule.) Je crois que j'ai retrouvé la tache, c'était là.
— Petit mari, il est deux heures du matin, le feu est éteint et je suis un peu... Tu ne vas pas rire ? Eh bien ! je SUIS un peu étourdie.
— Fameux pâté, dis ?
— Fameux pâté. — Nous prendrons une petite tasse de thé pour déjeuner demain, pas vrai ?
(Ceci te p»M i la campagne ea aulomnc — Le \ent eouflle au dehort — Madame imit au coin de la cheminée dans un rauteuil profond fail de la lipisscne Monsieur a»i* en face de Madame regarde la llamme du loyer — Long silence }
^invroNsiEUB. — Voulez-vous me passer les pincettes, ^JL ma chère ?
Madame, yre(/oM«ii«/. — « Et pourtant malgré tant
d*alarmes... » {Parlé.) Voici les pincettes. { Fredonfiant.) a Malgré les cuisantes... »
Monsieur. — C'est du Méhul cela , chère amie, pas vrai ? Ah! voilà de la musique !... J'ai vu Delaunay- Riquierdans Joseph... [Il chantonne tout en tisonnant le feu.) a Saintes douleurs. » [Parlé.) On s'étonne que ça ne flambe pas... parbleu, c'est du bois vert!... Seulement, il était un peu trop bien portant, Riquier. Une voix charmante, mais trop d'embonpoint.
Madame, après avoir éloigné sa tapisserie, pour mieux en juger l'effet. — • Dites-moi, George >, feriez- vous ce carré-là noir ou rouge? vous voyez, ce carré près du petit pointu. Dites-moi franchement.
Monsieur, chantant. — « Si vous pouviez vous repen... » [Parlé sans détourner la tête.) Rouge, ma chère, rouge, je n'hésiterais pas, je déteste le noir.
Madame. — Oui, mais si je le fais rouge, cela m'entraîne... [Elle réfléchit.)
Monsieur.— Eh bien, ma chère, si cela vous entraîne, il faut vous cramponner.
Madame. — Voyons, Georges, je parle sérieusement; vous comprenez bien que si ce petit carré est rouge, le petit pointu ne peut pas rester violet ; alors la feuille de rose pâlit, le fond se décolore... Pour rien au monde, je ne voudrais changer ce pointu.
Monsieur, avec lenteur et gravité. — Mon amie, vou-
lez-vous suivre aveuglément le conseil d^un homme irréprochable à l'existence duquel vous avez attaché votre sort ? — Eh bien, faites votre carré vert pomme, et n'en parlons plus. Regardez un peu si jamais le feu de charbon de terre a eu cette tournure-là ?
Madame. — Je ne serais que trop disposée à utiliser ma laine vert pomme, j'en ai une montagne.
Monsieur. — Alors, où est la difficulté ?
Madame. — La difficulté est que le vert pomme n'est pas... assez religieux.
Monsieur. — Hum!... {Fredonnant.) « Saintes douleurs... » {Parlé.) Voudriez-vous me passer le soufflet, je vous prie?... Est-ce qu'il y aurait de l'indiscrétion à vous demander pourquoi ce pauvre vert pomme, qui n'a pourtant Tair de rien, jouit d'une si mauvaise réputation... Vous faites donc de la tapisserie religieuse, maintenant, ma chère ?
Madame. — Oh! Georges, je vous en prie, faites-moi grâce de vos plaisanteries, je les connais de longue date, vous savez, et elles me sont horriblement désagréables... Je fais tout simplement un petit tapis de pied pour mettre dans le confessionnal de M. le curé. Là... êtes-vous content ? Vous savez de quoi il s'agit et vous devez comprendre qu'en pareille circonstance le vert pomme serait hors de saison.
Monsieur. — Mais pas le moins du monde ; je vous
jure que , moi qui vous parle, je confesserais avec du vert pomme sous mes pieds. . . Il est vrai que je suis naturellement assez résolu. Baste ! utilisez donc vos laines, je vous assure que ce bon curé acceptera quand même. Il ne sait pas refuser. ( // souffle avec animation, )
Madame. — Vous êtes content, n'est-ce pas 1
Monsieur. — Content de quoi, chère amie?
Madame. -^ Content d'avoir lancé votre sarcasme, d'avoir jeté une moquerie à la tête d'un absent... Eh bien! moi, je dis que vous êtes un homme dangereux, parce que vous cherchez à ébranler la foi de ceux qui vous entourent. II m'a fallu une croyance bien ardente, des principes bien solides et, en vérité... quelque vertu, pour résister aux attaques incessantes... Eh bien ! pourquoi me regardez- vous ainsi ?
Monsieur. — Je cherche à me convertir, mon petit apôtre. — Tu es si gentille lorsque tu parles d'abondance, que tes yeux s'animent, que ta voix vibre, que tes gestes... Je suis sûr que tu parlerais comme cela longtemps, dis ? (// lui embrasse la main, puis prend les deux boucles blojîdes de ses cheveux et les lui noue sous le menton.) Tu es gentille, mignonne.
Madame. — Oh ! vous croyez m'avoir réduite au silence parce que vous m'avez coupé la parole ! Bon, voilà encore mes cheveux embrouillés. Mon Dieu, que vous êtes
contrariant ! J'en ai pour une heure. Vous ne vous contentez pas d'être un prodige d'impiété, il faut encore que vous embrouilliez mes cheveux... Tenez, écartez vos mains et tenez cet écheveau de laine.
Monsieur s'asseoit sur un tabouret qu'il approche le plus près possible de Madame, et présente ses deux mains. — Dis donc, mon petit saint Jean.
Madame.— Pas si près, Georges, pas si près. lElle rit malgré elle.) Comme tu es fou !... Je t'en prie... tu vas briser ma laine.
MoNsiriR. — Ta laine religieuse :
Madame, — Oui, ma laine religieuse. {Elle lui donne un petit soufflet sur la joue.) Dis donc, Georges, pourquoi fais-tu la raie de tes cheveux autant sur le côté ? Vois-tu, là, sur le milieu, ça t'irait bien mieux... Si, je veux bien que tu m'embrasses, mais gentiment, sans violence.
Monsieur. — Sais-tu à quoi je pense?
Madame. — Comment voulez-vous que je sache cela?
Monsieur. — Eh bien, je pense au baromètre, qui baisse, au thermomètre, qui baisse aussi.
Madame. — Vous le voyez, les froids arrivent, et mon tapis ne sera jamais fini. Voyons, dépêchons-nous.
Monsieur. — Je pensais donc au thermomètre, qui baisse, et à ma chambre, qui est en plein nord.
Madame. — N'est-ce point vous qui l'avez choisie ?. . .
Ma laine, mon Dieu, ma laine ! Oh ! l'affreux vilain pe-
ut homme. MoNsriiuB. — Kn cté , ma chiimbredunord est fort agrcable, sans doute, mais lorsque l'automne arrive, que Je vent s'insinue, que la pluie glisse contre les vitres, que les champs, les campagnes semblent se cacher sous un immense voile de tristesse, que, pour tout dire, la dépouille de nos bois jonche la terre, que le bocage
est sans mystère, que le rossignol est sans voix; oh! alors, madame, la chambre du nord paraît bien au nord, et...
Madame, continuant à dévider sa laine. — Quelles bêtises nous dites-vous là. Seigneur !
Monsieur. — Je proteste contre les autans, voilà tout; le soleil du bon Dieu se cache, j'en cherche un autre, n'est-ce pas naturel, ma petite sainte aux cheveux blonds, mon petit agneau mystique, mon petit rameau bénit ? - et ce nouveau soleil je le trouve en toi, mignonne, dans ton regard, dans les fines senteurs de ta peau, dans le froissement de ta jupe, dans le duvet de ton cou qu'on aperçoit à la lueur de la lampe lorsque tu te penches sur le tapis de M. le curé, dans ta narine qui se soulève et se gonfle lorsque mes lèvres s'approchent des tiennes, dans ton corsage qui s'émeutctte trahit... dan;...
MADA.Me. — Mais voulez-vous vous taire, Georges ? c'est aujourd'hui vendredi et Quatre-Temps.
Monsieur. — Baste ! et ta dispense ? {// Vembrasse.) Vois-tu que ta main tremble, que tu rougis, que ton cœur se presse ?
Madame. — Georges, voulez-vous finir... [Elle retire sa main, se renversant dans le fauteuil et évite le regard de son mari.)
Monsieur. — Il se presse ton pauvre petit cceur, et il a raison, ma chérie, il sait que l'automne est le temps des
Db: KIL KN AIGUILLE
causeries intimes, des caresses du soir, le temps des baisers. Et toi aussi, tu le sais, car tu te défends mal et je te mets au défi de me regarder en face... Voyons, voyons, regarde-moi en face.
Madame se penche tout à coup vers son mari, — le peloton de laine roule dans la cheminée, le pieux ouvrage tombe à terre, et, saisissant la tête de Monsieur dans ses deux maîm. — Ah ! que tu serais un adorable mari aimé, si tu avais...
MoNsiEL'R. — Si j'avais?,, dis vite.
Mada.mi;. — Si tu avais un peu de religion. Je t'en demanderais si peu dans le commencement. Ça n'est pas difficile, va ! Tandis que maintenant, tu es vraiment par trop...
Monsieur. — Vert pomme, n'est-ce pas ?
Madame. — Oui, vert pomme, grand fou chéri.
{Elle rit franchement.)
MoNsiELH , levant les mains c:i l'air. — Sonnez clairons, madame a ri, madame est désarmée. Eh bien ! mon agneau blanc, j'achève mon récit; écoule bien gentiment, là, comme
cela... tes mains ici, ma tête en cet endroit... Chut, ne riez pas, je parle sérieusement. Donc, je te disais que la chambre du nord est vaste mais froide, poétique mais triste; et j'ajoute qu'on n'est pas trop de deux, en ce temps de froidure, pour lutter contre les rigueurs de la nuit. Je dis de plus que si les liens sacrés du mariage ont un sens profondément social, c'est... ne m'interrompez pas, c'est à l'heure de la vie où l'on grelotte sur sa couche solitaire.
Madame. — Vous n'êtes pas' sérieux.
Monsieur. — Eh bien ! sérieusement, je souhaite que le tapis de M. le curé, pieusement étendu sur ton lit, nous réchauffe tous deux à la fois, ce soir même. Je souhaite de rentrer au plus vite dans l'intimité de la famille... Entends-tu comme le vent souffle et siffle dans les portes ? Le feu fait pchh ! et tes pieds sont glacés. (// lui prend le pied dans ses deux mains.)
Madame. — Mais tu m'enlèves ma pantoufle, Georges !
Monsieur. — Crois-tu, petit agneau blanc, que je vais laisser ta pauvre petite patte dans cet état-là ? Laisse-la dans ma main, que je la réchauffe. Rien n'est froid comme la soie, vois-tu bien. Comment! des bas à jour? — Pestç ! ma chère : vous vous chaussez bien pour un vendredi !... Vois- tu, mignonne, tu ne t'imagines pas comme j'ai le réveil gai lorsque le soleil du matin pénètre
dans ma chambre. Tu verras cela. Je ne suis plus un homme, je suis un pinson ; toutes les joies du printemps me reviennent en tête. Je ris, je chante, je fais des discours, je raconte des histoires à pouffer de rire... Il m'arrive parfois de danser.
Madame. — Vois un peu; moi qui n'aime, le ma- »
tin, ni le grand jour, ni le bruit, comme ça se trouve
mal.
Monsieur, changeant tout à coup d'expression. — Ai-je dit que j'aimais tout cela ? Le soleil du matin ? fi donc ! jamais en automne, ma pure colombe, jamais. J'ai, au contraire, le réveil plein de langueurs et de poésie ; — j'étais ainsi dans mon berceau. — Nous prolongerons la nuit, et, sous les rideaux abaissés, sous les volets fermés, nous resterons endormis sans dormir. Noyés dans le silence et l'ombre, délicieusement étendus sous tes chauds édredons, nous jouirons lentement du bonheur d'être ensemble, et nous ne nous dirons bonjour qu'à midi sonné.
Tu n'aimes pas le bruit, ma chère ? — Je ne dirai pas un mot. Pas un murmure qui trouble ton rêve inachevé et t'avertisse que tu ne dors plus ; pas un souffle qui te rappelle à la réalité ; pas un frisson qui fasse crier la soie. Je serai silencieux comme une ombre, immobile comme une statue ; et si je t'embrasse... car enfin j'ai mes faiblesses, ce sera discrètement, avec mille précautions ;
Dt: FIL EN AIGUILLE -ijl
mes lèvres effleureront à peine ton épaule endormie, et si tu frissonnesd'aiseenétendant lesbras, siton œil s'entr' ouvre au murmure du baiser, si tes lèvres me sourient... c^est que tu le voudras bien, et je n'aurai rien à me reprocher.
Madame, les yetix à demi fermés, renversée dans son fauteuil, la tête baissée, toute rouge d'émotion, pose ses deux mains devant la bouche de monsieur. A voix basse : Chut... chut... ne dis pas tout cela... petit chéri... pas un mot de plus... si tu savais comme c'est mal !
Monsieur. — Mal ! et qu'est-ce donc qui est mal ? Ton cœur est-il taillé dans le marbre ou dans le diamant, que tu ne t'aperçoives pas que je t'aime, vilaine enfant ? Eh oui, sans doute, je te tends les bras ; oui, j'ai envie de te serrer sur mon cœur et de m'endormir dans tes cheveux. Qu'est-ce qu'il y a donc de plus sacré au monde que d'aimer sa femme ou d'aimer son mari ? (Minuit sonne.)
Madame change tout à coup de physionomie au bruit de la pendule, enlace monsieur de ses deux bras et l'embrasse à trois reprises avec précipitation. — Tu croyais donc que je ne t'aimais pas, dis, mon chéri ? Oh ! si, je t'aime ! Grand enfant, qui n'as pas vu que j'attendais l'heure.
Monsieur. — Quelle heure, ma chérie ?
Madame. — Eh bien! l'heure. Il est minuit passé...
regarde. {Elle rougit beaucoup.)... Vendredi... c'était hier... {Ellelui tend sa main à baiser.)
MoNsiECR. — Es-tu sûre que la pendule n'avance pas, mon amour ?
\Û3'/ i.f^^Mtpi-^^''
^I^ADAME ^. - ^>ADAME ):©,
fADAME A. — Moi, VOUS savez, ma chère, je remplis mes devoirs comme il est convenable ; mais, enfin, je ne suis pas ce qu^on appelle dévote...
oh! pas du tout I Passez-moi donc vos ciseaux. — Merci .
Madame B. — Tout à votre service, mignonne. Comme ça doit être long ces petits carrés de guipure ! — Je suis comme vous pour la dévotion ; d'abord, je trouve qu'il ne faut rien exagérer... Est-ce que...
Je n'ai jamais parlé de cela à personne, au moins ! mais je vous vois teliement dans mes idées que...
Madame A. — Allez donc, chère amie, vous m'aimez bien un peu, j'espère ?
Madame B. — Eh bien ! est-ce que vous avez eu des doutes, quelquefois, là, franchement ?
Madame A, après avoir réfléchi un instant. — Des doutes?... non; et vous ?
Madame B. — Moi, j'en ai eu, et ça été une vraie douleur. Dieu ! que j'ai pleuré !
Madame A. — Je le crois bien, ma pauvre belle!
Moi, j'ai une foi très-solide. Ça a dû vous rendre bien malheureuse, ces doutes ?
Madame B. ^- Horriblement. Vous savez, il semble que tout vous manque, c'est un vide qui se fait autour de vous. — Je n'en ai jamais parlé à mon mari, bien entendu. — Léon est la perle des hommes; mais il ne veut pas entendre parler de cela. Le lendemain de notre mariage, je le vois encore, j'étais en train de lisser mes cheveux; on portait encore de ces grands bandeaux... vous savez ?
Madame A. — Oui, oui, c'était charmant ; vous verrez qu'on y reviendra.
Madame B. — Ça ne m'étonnerait pas ; la mode est une roue qui tourne. — Léon m'a donc dit, le lendemain de notre mariage :
« Ma chère enfant, je ne vous empêcherai pas d'aller à l'église ; mais je vous prie, en grâce, de ne m'en jamais dire un mot, »
Madame A. — Vraiment, M, B. vous a dît cela ?
Madame B. — Sur l'honneur. Oh f mon mari est tout ce qu'il y a de plus... ou, si vous aimez mieux, tout ce qu'il y a de moins...
Madame A. — Oui, oui, je comprends. C'est un chagrin cela, savez-vous ? Le mien n'est qu'indifférent.
Il me lance bien de temps en temps de grosses vilaines paroles, mais je suis sûre qu'on le ramènerait très-facilement. A la première maladie, vous verrez mon mari ! Quand il a seulement un rhume de cerveau, je m'aperçois qu'il tourne... Vous n'avez pas vu mon dé ?
Madame B. — Tenez, le voilà. Ne vous y fiez pas trop,
ma chère amie, on ne ramène pas les hommes en leur faisant pst ! pst ! comme aux petits poulets, et puis enfin, — certainement que j'admire infiniment les hommes qui pratiquent, vous me connaissez assez pour ne pas en douter, — je trouve, comme je vous le disais, qu'il ne
faut rien exagérer. Et vous-même, ma mignonne, aimeriez-vous voir votre mari précédant la bannière avec un gros cierge dans la main droite et un bouquet de fleurs dans la main gauche ?
Madame A. — Ah ! mais non, par exemple ! Ah ! ah ! ah ! vous êtes folle ! Pourquoi pas me demander tout de suite si j'aimerais à voir Léon en bonnet de soie noire, avec du coton dans les oreilles et un goupillon au bout du bras ? On n'a pas besoin d'aller piétiner dans une église en chantant, le nez dans un livre, pour être un homme pieux ; il y a une religion plus élevée, qui est celle des gens... des gens... délicats.
Madame B. — Ah I si vous me parlez ainsi, je suis de votre avis ; je trouve, par exemple, que rien n'est beau comme un homme pendant V élévation. Les bras croisés, pas de livre, la tête légèrement baissée, Tair grave, la redingote boutonnée... Avez- vous vu M. de P... à l'office. Dieu qu'il est bien !
Madame A. — Il est si bel homme ! et puis sa mise est si distinguée ! L'avez-vous vu à cheval ?... Ah ! vous avez des doutes, et sur quoi, puisque nous sommes en train de nous faire des confidences ?
Madame B. — Je ne saurais trop vous dire... Des doutes enfin ; — sur Tenfer, par exemple, j'en ai eu d'horribles ! Oh ! mais ne parlons pas de cela, je crois que c'est déjà mal d'en parler.
Madame A. — J'ai des idées très-larges là-dessus: je n'y pense jamais. D'ailleurs, mon directeur m^y a aidée. ■ N« fouillez pas, me disait-il toujours, ne cherchez pas à comprendre ce qui est insondable. » Vous ne connaissez pas le père Gédéon, c'est une perle comme confesseur, j'en ai été extrêmement satisfaite. Point trop long, discret, et puis bien élevé. Il s'est fait moine à la suite d'une histoire. Une pénitente qui était devenue folie de lui. Madame B. — Ça n'est pas possible !
Madame A. — Si, en vérité. Gomment, vous ne savez pas cela î C'est cet accident-là qui a fait le succès de la communauté. Avant la venue du père Gédéon, elle végétait, cette communauté ; mais ces dames sont bientôt arrivées en foule; elles ont organisé une petite société sous ce titre :
les Dames de l'agonie.
— On priait pour les Chinois morts sans confession, et on portait une tête de mort en aluminium comme bouton de manchette. — Gela est devenu fort à la mode, comme vous savez ;
les bons pères ont organisé à leur tour un bureau de placement pour les valets de chambre, et enfin, de fil en aiguille, la communauté est devenue extrêmement riche. J'ai même entendu dire qu'on ne serait pas fort éloigné de déplacer une des gares de chemin de fer les plus importantes de Paris pour donner de l'espace à leur jardin, qui se trouve maintenant un peu restreint.
Madame B. — Quant à cela, il est assez naturel que des gens qui ne sortent jamais trouvent chez eux la place de se promener. — Mais ce que je ne comprends pas, c'est qu'une femme, si pieuse qu'elle soit, s'éprenne d'un prêtre. Vous aurez beau dire, cela n'est plus de la piété, c'est... du fanatisme. Je vénère les prêtres, je puis le dire, mais enfin je ne peux pas m'imaginer... Vous allez vous moquer de moi, ah ! ah ! ah !
Madame â. — Mais, pas du tout, allez donc. Ah ! ah ! ah ! vous êtes enfant.
Madame B, se mettant à broder avec activité. — Eh bien, je ne peux pas m'imaginer que ce soient des hommes... comme les autres.
Madame A, se remettant également avec ardeur à l'ouvrage. — Et cependant, ma chère... on le dit.
Madame B. — On fait courir tant de faux bruits !... {Long silence.)
Madame A, d'une voix plus discrète. — Enfin, il y a des prêtres qui ont de la barbe, voyez les capucins ?
28o UN BOUT DE CAUSETTE
Madame B. — Madame de V. en a bien jusque sous les yeux, de la barbe; cela ne veut rien dire, ma belle.
Madame A. — Ça ne veut rien dire ! je croîs que si, moi. D'abord, la barbe de madame de V. n'est point une barbe... vivace ; sa nièce me disait que tous les automnes ses moustaches tombaient. Qu'est-ce que c'est qu'une barbe qui ne peut pas traverser les froids ? — Ce n'est rien du tout.
Madame B. — Un rien du tout qui est furieusement laid au bal, ma chère.
Madame A. — Oh ! si madame de V. n'avait que des moustaches pour faire fuir le monde, on pourrait encore la regarder sans douleur, mais...
Madame B. — Je vous accorde tout cela. Mettons que les moustaches et la barbiche de la comtesse soient une végétation sans nom ; je n'y tiens pas beaucoup, vous comprenez, elle a un menton d'une fertilité désolante, voilà tout.
Madame A. — Comment se fait-il, pour en revenir à ce que nous disions, que les hommes les plus... hommes, les plus forts, les plus courageux, les plus mâles, les militaires enfin, soient précisément ceux qui aient le plus de barbe ?
Madame B. — C'est de Tenfantillage cela, car alors les sapeurs seraient plus courageux que les généraux, et, dans tous les cas, il n'y a pas en France, j'en suis sûre,
un général qui ait autant de barbe qu'un capucîn. Vous n'avez donc jamais regardé un capucin ?
Madame A. — Mais si, mais si, j'en ai vu un de trèsprès. Cest même une assez drôle d'histoire: figurezvous que la cuisinière de Clémentine a pour frère un capucîn, un ancien bijoutier, un fort honnête homme. A la suite de mauvaises affaires, — c'était en 48, le commerce ne marchait pas du tout, — bref, cet homme a perdu la tête... non, il n'a pas perdu la tête, mais enfin il s'est jeté dans les bras de Dieu.
Madame B. — Oh ! mais, c'est inouï, ce que vous me dites là! Comment, Clémentine... ?
Madame A. — J'étais comme vous, je ne voulais pas le croire ; mais Clémentine me dit un jour : Puisque tu ne veux pas croire à mon capucin, viens donc demain vers les trois heures, il fera visite à sa sœur. Ne goûte pas avant, nous goûterons ensemble. Très-bien. J'arrive le lendemain avec Louise, qui avait voulu absolument m'accompagner, et je trouve chez Clémentine cinq ou six dames installées au milieu du salon et riant comme des folles. Tout ce monde-là était venu pour voir le capucîn. — Eh bien ? fis-je en entrant ; et voilà toutes ces dames qui me font chut ! chut ! avec des gestes. — Il était dans la cuisine.
Madame B. — Et comment était-il ?
Madame A. — Mais très-bien , sauf les pieds ; vous
savez, ça jette toujours un froid, ces pieds! mais, enfin,
eiL ircs-aima- ^^ ^ ble On l'a fait entrer dans le salon ^ jirmi'î \ julu îLCcpter qu'un peut biscuit et un verre deau; — ça nous a coupé l'appétit comme avec un rasoir. Il était très-gai, nous a dit que nous étions coquettes... nos petits chapeaux, nos grandes robes, etc., etc.; il a été très-drôle; toujours un peu bijoutier dans le fond, mais beaucoup de bonhomie et de rondeur. Il nous a imité le bourdonnement d'une mouche, c'était merveilleux. Il voulait aussi nous faire un tour d'adresso, mais il lui fallait deux bouchons, et sa sœur n'a pu en trouver qu'un malheureusement.
Madame B. — Ça ne fait rien, je ne comprends pas que Clémentine ait pris une bonne comme celle-là.
Madame A. — Pourquoi ? Ce frère est une garantie.
Madame B. — De moralité, je ne vous dis pas ; mais il me semble qu'une fille comme celle-là doit avoir des habitudes de malpropreté.
Madame A. — Où en voyez-vous la raison ?
Madame B. — Mon Dieu, je ne sais, je ne raisonne pas cela ; mais il me semble, voilà tout... puis, je n'aimerais pas voir un moine dans ma cuisine, à côté du potau-feu. Ah, Seigaeur!
Madame A. — Quelle enfant vous faites !
Madame B. — Ca n'a rien de commun avec les senti-
ments religieux cela, ma chère, je n'attaque pas le dogme. Ah ! si je disais par exemple... voyons quoi ?... si je disais...
Madame A. — Au fait, qu'est-ce que c'est au juste que le dogme ?
Madame B. — Eh bien, c'est ce qu'on ne peut pas attaquer. Ainsi, par exemple : une chose qui est évidente, vous me comprenez bien, n'est pas attaquable... ou alors il faut être !... enfin elle ne peut pas être attaquée ; c'est ce qui fait que c'est une monstruosité de souffrir en France la religion juive et la religion protestante, parce que Ton peut attaquer ces religions-là ; alors, vous me comprenez bien, il n'y a pas dogme, ce que Ton appelle
dogme. Je vous dis cela en gros, mais vous trouverez dans votre livre de messe la liste des dogmes. Moi, pour les dogmes, je suis une barre de fer. Ainsi, mon mari, qui est arrivé à me donner, comme je vous le disais, des doutes sur beaucoup de choses, qui est même arrivé, sans s^en douter, car il n'a jamais rien exigé de moi, je dois lui rendre cette justice, mais enfin qui est arrivé à me faire négliger bien des choses de religion, comme le maigre, les vêpres, les sermons, la... confession.
Madame A. — La confession ! Oh ! ma chère, je n'aurais jamais cru cela.
Madame B. — C'est en confidence, mignonne aimée, que je vous dis cela. Vous n'en parlerez pas. n'est-ce pas ? vous me le jurez !
Madame A. — La confession !... Oui, je vous le jure. Ah ! venez que je vous embrasse !
Madame B. — Vous me plaignez, n'est-ce pas ?
Madame A. — Je ne peux pas trop vous plaindre, je suis absolument dans votre cas.
Madame B. — Vous aussi ? — Grand Dieu, que je vous aime ! Comment faire, n'est-ce pas ? Ne faut-il pas mettre dans le ménage quelque conciliation, plier un peu ses croyances à celles de son mari ?
Madame A. — Sans doute. Comment voulez- vous, par exemple, que j'aille à la grand'messe, qui se dit à ma paroisse à onze heures précises ? C'est précisément l'heure
du déjeuner. Puis-je laisser ce pauvre ami déjeuner seul ?
— Il ne m'empêcherait nullement d'aller à la grand'messe, il me Ta dit cent fois ; seulement, il a toujours ajouté : Quand tu voudras assister à l'office pendant le déjeuner, je ne te demande qu'une chose, c'est de me prévenir la veille pour que je puisse inviter quelques amis à venir me tenir compagnie.
Madame B. — Mais, figurez-vous, ma mignonne, que nos deux maris ne se ressembleraient pas plus s'ils étaient frères. Mon Léon m'a toujours dit : Petit poulet chéri...
Madame A. — Ah ! ah ! ah !
Madame B. — Oui, c'est son mot ; vous savez comme il est gai... Il m'a donc toujours dit: Petit poulet chéri, je ne suis pas homme à violenter tes convictions, mais en échange cède-moi un peu de tes pieuses pratiques. Je ne vous indique là que le sens, cela a été dit avec mille délicatesses que je supprime. Et j'ai consenti peu à peu,
— c'est ce qui fait que tout en ne pratiquant plus ou fort peu, je suis restée, comme je vous le disais, une barre de fer à l'endroit des dogmes. Oh ! mais pour cela, je ne céderais pas d'une ligne, d'un cheveu, et Léon est le premier à me dire que j'ai raison. — Après tout, le dogme est tout; la pratique... que voulez-vous, la pratique !... Si je pouvais ramener Léon, ça serait tout différent!.... Que je suis contente de vous avoir parlé de tout cela !
Madame A. — Avons-nous bavardé ! — Mais voilà qu'il est cinq heures et demie, et il faut que j'aille prendre mon quinquina. Trente minutes avant le repas, c'est sacré. — Venez-vous', mignonne ?
Madame B. — Attendez donc, j'ai encore perdu mon dé.
que les tisons s'éteignent dans les cendres, que la lampe pâlit et que les yeux se ferment, le mieux, chère madame, est d'aller se coucher. Quittez votre fauteuil, enlevez vos bracelets, allumez votre bougie rose, et lentement, au murmure de
votre jupe qui traîne et frissonne sur le tapis, dirigez-vous vers votre cabinet de toilette, ce sanctuaire parfumé où votre beauté, se sachant seule, soulève ses voiles, s'analyse, jouit d^elle-même et compte ses trésors comme un avare fait de ses écus.
Devant le miroir entouré de mousseline qui raconte si bien ce qu^il voit, vous vous arrêtez toute nonchalante et vous jetez avec un sourire un long regard heureux ; puis de vos deux doigts vous attirez l'épingle qui retenait votre coiffure ; les longues tresses de vos cheveux cendrés se déroulent, tombent à flots et voilent vos épaules nues. D'une main coquette dont le petit doigt se soulève, vous caressez en les réunissant les flots d'or de votre riche chevelure, tandis que de Tautre main vous promenez dans les épaisses profondeurs de la blonde forêt le peigne à dents d'écaillé qui s'enfonce et plie sous l'effort.
Vos cheveux sont si abondants que votre petite main suffit à peine à les contenir. Ils sont si longs qi^e votre bras tendu arrive à peine à leur extrémité. Aussi n'est-ce point sans peine que vous parvenez à les tordre et à les emprisonner sous les plis de votre bonnet brodé.
Ce premier devoir accompli, vous tournez le robinet d'argent, et dans un large vase de porcelaine émaillée arrive en jaillissant une eau limpide et pure. Vous y jetez quelques gouttes de cette liqueur rosée qui parfume ti assouplit la peau, et, comme une nymphe au fond d'un
bois discret qui se prépare à faire sa toilette, vous écartez les plis qui pourraient vous gêner.
Mais quoi, Madame, vous froncez le sourcil ! en aï-je trop dit ou n'est-ce pas assez ? Ne sait-on pas que vous aimez l'eau fraîche, et croyez-vous qu'on n'ait point deviné qu'au contact de l'éponge ruisselante vous frissonniez de la tête aux pieds ?
Mais qu'importe, votre toilette de nuit s'achève, vous êtes fraîche, reposée et blanche comme une nonne dans votre peignoir brodé ; vous enfoncez vos pieds nus dans des mules de satin, et rentrez dans votre chambre en tremblotant un peu. A vous voir ainsi marcher à petits pas pressés, serrée dans le peignoir et votre jolie tête cachée dans son bonnet, on vous prendrait pour une fillette qui sort de confesse et vient de dire un gros péché...
Arrivée près du Ht, madame quitte ses mules et, légère, sans eifort, s'élance dans les profondeurs de l'alcôve.
Cependant monsieur, qui s'endormait déjà, le nez sur le Moniteur, se réveille en sursaut au mouvement que fait le lit.
H Je te croyais couchée, ma chère, murmure-t-il en se rendormant ; bonsoir.
— Si je m'étais couchée, vous vous en seriez bien aperçu. {Madame étend ses pieds et les agite ; elle semble chercher quelque chose.) Je ne suis point si pressée que vous de dormir. Dieu merci.
Monsieur, tout à coup et visiblement contrariée — Mais qu'as-tu, chère amie? tu t'agites, tu t'agites... J'ai besoin de repos. (// se retourne.)
— Je m'agite!... Je cherche ma boule, tout simplement; vous êtes prodigieux.
— {Avec humeur.) Ta boule, ta boule.
— Certainement, ma boule ; j'ai les pieds glacés. {Elle continue à chercher.) Vous êtes aimable ce soir, en vérité ; vous avez comn^encé par sommeiller dans la Revue des Deux-Mondes, et je vous retrouve ronflant dans le Moniteur... A votre place, je changerais mes lectures... Je suis sûre que vous avez pris ma boule !
— J'ai eu tort; je m'abonnerai au Tintamarre... Allons, bonsoir, ma chérie. (// se retourne.) Tiens, ta boule est au fond ; je la sens au bout de mon pied.
— Eh bien ! avancez-la ; croyez-vous que je peux aller la chercher au diable ?
— Faut-il que je sonne ta femme de chambre pour t'aider. (// fait un mouvement de mauvaise humeur, remonte la couverture jusquau menton et enfouit sa tête dans Voreiller.) Bonsoir, ma chère.
— {Madame, piquée.) Bonsoir, bonsoir. »
La respiration de monsieur s'égalise et se ralentit, ses sourcils se détendent, son front reprend son calme; monsieur va perdre complètement la conscience de la réalité.
agi
Madame frappe légèrement sur l'épaule de son mari. « Hum! n fait monsieur en grognant.
Madame frappe de nouveau.
« Eh bien ! quoi ?
— (Madame, d'une voix angêlique.) Mon ami voudrais-tu souffler la bougie ?
— [Monsieur, sans ouvrir les yeux.)
; A boule, la bougie, la bougie, la boule !...
— Mon Dieu, comme vous êtes irritable, Oscar. Je réteindrai moi-même; ne vous dérangez pas. Vous avez un caractère fâcheux, vraiment, mon ami ; vous êtes d'une humeur massacrante, et, si l'on vous poussait un peu, vous en arriveriez en cinq minutes à tous les excès.
— [Monsieur, d'une voix perdue dans l'oreiller.) Maïs non ! j'ai sommeil, chère amie, voilà tout... Bonsoir, ma petite femme.
— {Madame, avec vivacité.) Vous oubliez qu'en ménage la bonne intelligence a pour base la réciprocité des
— J'ai tort... allons, bonsoir... [Il se redresse i Veux-tu que je t'embrasse ?
ipeu.)
— Je ne le veux pas, je le tolère. {Elle approche son visage de celui de son mari, qui l'embrasse au front.)
— Cest trop de bonté, vraiment ; vous avez embrassé mon bonnet.
— {Monsieur, souriant.) Tes cheveux sentent bon... Cest que, vois-tu, j'ai tellement sommeil... Tiens, tu as des petites nattes ; tu f ébouriffes donc, demain ?
— Je m*ébouriffe ? Vous avez été le premier à trouver que cette coiffure en Tair m'allait bien; d'ailleurs, c'est la mode, et c'est demain mon jour. Voyons, monsieur l'irrité, donnez-moi l'accolade une bonne fois, et ronfîez à votre aise ; vous en mourez d'envie. {Elle approche son cou du visage de son mari,)
— {Monsieur, riant.) D'abord, je ne ronfle jamais... Je ne plaisante pas... jamais. (// embrasse longuement le cou de sa femme et reste la tête appuyée sur son épaule.)
— Eh bien ! qu'est-ce que vous faites là ?
— Mais je digère mon baiser. »
Madame minaude et regarde obliquement son mari d'un œil à moitié désarmé. Monsieur aspire à pleines narines le parfum aimé.
« {Après un silence et basa V oreille de sa femme.) Dis donc, ma chérie, je n'ai plus sommeil du tout. Est-ce que tu as toujours froid aux pieds? Je vais aller chercher la boule.
— Oh ! merci, éteignez la bougie et dormons, je tombe
de fatigue. {Elle se retourne en posant son bras sur le visage de Monsieur.)
— Non, non, je ne veux pas que tu t'endormes avec les pieds froids ; il n'y a rien de plus mauvais. . . Tiens, voilà la boule; réchauffe-les, tes pauvres pieds... là... comme cela.
— Merci, je suis très-bien. — Bonsoir, mon ami, — dormons.
— Bonsoir, ma chérie, n
Après un long silence, monsieur se tourne et se retourne, et finit par frapper légèrement sur l'épaule de sa femme.
« {Madame, égarée.) Qu'est-ce qu'il y a, mon Dieu ? Que vous m'avez fait peur !
— {Monsieur, souriant.) Serais-tu assez bonne pour éteindre la bougie ?
— Comment ! c'est pour cela que vous me réveillez au milieu de mon sommeil ? Je ne pourrai plus me rendormir. Vous êtes insupportable.
— Tu me trouves insupportable. (// s'approche tout près de sa femme.) Voyons, raisonnons: que je t'explique ma pensée.
— Mais, je veux dormir; c'est un supplice. O ma mère !
— Moi aussi, je veux dormir; c'est justement pour nous entendre à ce sujet-là que je voudrais t'explïquer ma pensée. «
Madame se retourne, — son regard rencontre l'œil... plein de douceur de son mari. Elle part d'un éclat de
rire. « Tiens, dit-elle, tu es un tigre ! n Puis s'approchant de son oreille, elle murmure en souriant : < Voyons, explique ta pensée... pour avoir la paix.
— {Madame, après un très-long silence et à moitié endormie.) Oscar !
— {Monsieur, les yeux fermés, d'une voix faible.) Ma chérie I
— Dis donc, petit mari, et cette bougie, elle brûle toujours ?
- — Ah! la bougie... Je vais l'éteindre. (// souffie.) Si tu étais bien gentille, tu me donnerais la moitié de ta boule, j'ai un pied gelé... Bonsoir.
— Bonsoir. »
Ils se serrent la main et s'endorment.
(MoDiitar M midime aont IrinquDIemcat awii. Li pendule >init de sonner dli heurei. Moniieur. ea robe de chimbre el en pintouHes, Clendu dtns un ftnteuil profond, lit ton journal. Midanw fiiL des carria de guipure iiec une grande nonchalance.)
MADAME. — Ça s'esï vu, ces choses-là ; n'est-ce pas que ça s'est vu, mon chéri ?
Monsieur, sans lever les yeux. — Ouï, chère amie... Madame. — Tiens! eh bien! je n'aurais jamais cru
que ça s'était vu. Mais ce sont des monstruosités... dis... n'est-ce pas?
Monsieur, sans lever les yeux. — Oui, chère amie...
Madame. — Eh bien, cependant, vois comme c'est étrange : Louise m'a avoué le mois dernier, tu sais, ce soir où elle est venue me chercher pour aller à l'Adoration perpétuelle, et justement, par parenthèse, notre heure d'adoration se trouvait être de six à sept ; impossible de changer notre tour; toutes ces dames tenaient à ne pas adorer pendant le dîner, c'est assez naturel. Grand Dieu ! tu t'es mis en colère! Comme il faut que le bon Dieu soit bon pour t'avoir pardonné tout cela 1 T'en souviens-tu ?
Monsieur, continuant à lire. — Oui, chère amie...
Madame. — Ah ! tu te rappelles que tu nous as dit : Je m en fiche pas mal !. . . Oh 1 mais je ne veux pas répéter ce que tu as dit, parce que c'était trop vilain. Étais-tu furieux ! J'irai dîner au restaurant !.., sa... sapristi!... Mais tu ne disais pas sapristi, ah ! ah ! ah ! Eh bien ! je t'aimais bien tout de même dans ce moment-là ; ça me contrariait de te voir en colère, à cause du bon Dieu ; mais, pour moi, j'étais contente; j'aime à te voir en fureur : ton nez se gonfle, et puis ta petite moustachinette se hérisse, tu me fais l'effet d'un lion, et j'ai toujours aimé ces bêtes-là. Étant tout enfant, au Jardin des plantes, on ne pouvait pas m'en arracher ; je leur lançais
tous mes sous dans leur cage pour acheter du pain d'épîce ; c'était une vraie passion. Eh bien ! pour continuer mon histoire... {Elle regarde son mari, qui lit toujours, et après un silence.) C'est gentil, ce que tu lis là ?
Monsieur, comme un homme qui se réveille, — Qu'est-ce que tu veux, ma chère enfant ?... Ce que je lis là ? oh ! ça ne t^intéresserait pas [avec une grimace) \ il y a des phrases latines, tu sais ; et puis, je suis enroué. Mais j'écoute, continue donc. (// reprend sa lecture,)
Madame. — Eh bien ! pour en revenir à l'Adoration perpétuelle, Louise m'a avoué, sous le sceau du secret, qu'étant dans la même position que moi...
Monsieur. — Que toi... Quoi ?
Madame. — Dans la même position que moi... ça se comprend bien.
Monsieur. — Ah ! dans ta position ; oui, oui, oui, pauvre petite femme chérie ! Parbleu, si je comprends !
Madame. — Eh bien ! Louise me disait qu'elle avait eu une envie intolérable de... — mais tu ne le lui rediras pas, tu me le jures ! — une envie de... cirage.
Monsieur. — Ah ! c'est horrible !
Madame. — N'est-ce pas que c'est horrible.*, à cause de la couleur ?
Monsieur. — C'est monstrueux !
Madame. — Je le disais tout à Theure.*. mais enfin,
cependant on prétend que c'est très-mauvais de ne pas satisfaire ces envies-là ; on dit même que les enfants s'en ressentent toute leur vie ; oh ! mais cela, c'est positif.
Monsieur. — Tu dis là de grosses bêtises, mon petit ange, grosses comme ton chignon. Vous finirez par y mettre des oreillers dans vos chignons, mes petites colombes !
Madame, mettant les coudes sur les genoux de son mari. — Mais enfin, il faut bien attribuer à quelque chose les instincts, les ressemblances qu'on apporte en naissant. Peut-on supposer, par exemple, que le bon Dieu ait fait ton cousin aussi bête que nous le connaissons, avec une tête en poire, etc.
Monsieur. — Mon cousin, mon cousin ! Ferdinand est un cousin par alliance ; je t'accorde, du reste, qu'il est inepte.
Madame. — Eh bien ! je suis sûre que sa mère aura eu une envie, une surprise, une secousse, quelque chose.
Monsieur. — Que veux-tu que j'y fasse, mon ange aimé ?
Madame. — Rien du tout ; mais cela prouve bien qu'il ne faut pas rire de ces choses-là... Et si je te disais, moi, que j'ai une envie ?
Monsieur laisse tomber son journal, — Patatra ! Et une envie de quoi ?
Madame. — Bon 1 voilà que tes narines se gonflent, tu
vas encore ressembler au lion, et je n'oserai jamais te conter ma petite affaire. Cest si extraordinaire ! et cependant ma mère a eu cette envie-là aussi.
Monsieur. — Voyons, parle, tu vois que je suis calme ? Si c'est possible à satisfaire, tu sais que je t'aime, ma... Ne m'embrasse pas dans le cou, tu me ferais sauter au plafond, ma... chérie.
Madame. — Répète un peu ces deux petits mots-là... Je suis donc ta chê... rie ?
Monsieur. — Ah ! ah ! ah ! elle vous a des petits doigts qui... ah! ah! vous entrent dans le cou... ah! ah! tu vas me faire casser quelque chose, nerveux comme je le suis !
Madame. — Eh bien, casse. Si on ne peut pas toucher à son mari, autant entrer au couvent tout de suite. {Elle approche ses lèvres de r oreille de monsieur, et, de ses deux doigts y lui tire coquettement le bout delà moustache,) Si ça n'était pas pour la santé de notre bébé, je ne te parlerais pas de tout cela, va ! mais c'est que, vois-tu, je ne serai heureuse que lorsque j'aurai ce dont j'ai envie ; et puis, ce sera si gentil de ta part !
Monsieur. — Gentil de quoi faire ? voyons, mignonne, explique-toi.
Madame. — Il faudrait, avant tout, ôter cette vilaine robe de chambre-là, enfiler des bottes, mettre ton chapeau et aller... oh! pas de grimace, gros lion chéri; si
3oo
tu murmures seulement long comme cela, tout le mérite de ton dévouement disparaît... et aller... chez Tépicier qui est au coin de ïa rue, un homme bien respectable ! Monsieur. — Chez l'épicier, à dix heures du soir ! es-tu folle ? Je vais sonner Jean ; c'est son affaire, mon enfant.
Madame , arrêtant le bras de son mari. — Imprudent ! Jean doit ignorer tout ; et d'ailleurs saurait-il choisir la chose avec ton tact, cet Auvergnat ? Ce sont nos petites afTaires à nous, cela; il ne faut mettre personne dans la confidence. Je vais aller dans ton cabinet de toilette chercher tes affaires, et m te chausseras au coin du feu, bien gentiment... pour me faire plaisir, mon Albert, mon bébé, ma vie ! Je donnerais mon petit doigt pour avoir...
Monsieur. — Pour avoir quoi, vertuchou ! quoi, quoi, quoi ?
Madame, le visage illuminé, plongeant son regard
UNE ENVIE 3oi
dans celui de son époux. — Je veux un sou de colle de pâte. Tu ne m'avais donc pas devinée ?
Monsieur. — Mais c'est de la démence, de l'aliéna • tion^de...
Madame. — Tu as peut-être compris que je disais de la colle forte, mignon ! J'ai dit de la colle de pâte... rien que pour un sou, enveloppée dans un gros papier solide. Il y en a de la fraîche dans le baquet à droite, près des pruneaux. J'ai vu cela en rentrant pour dîner ; une voiture a passé près de la boutique, et tout le baquet a tressailli comme une montagne de gelée de pommes. Tu diras au bonhomme de choisir au milieu du baquet, c'est cet endroit-là qui me tente.
Monsieur. — Mais non, mais non ! Je suis bon, mais je me reprocherais...
Madame, fermant la bouche de monsieur de sa petite main. — Oh ! pas un mot, tu vas dire quelque impiété ! Mais puisque je te dis, moi, que j'en ai une envie folle, que je t'aimerai comme je ne t'ai jamais aimé, que ma mère a eu cette passion-là. Ah ! ma pauvre mère ! {elle pleure dans S(i main) si elle pouvait savoir... si elle n'était pas au bout de la France!... D'abord, tu n'as jamais aimé mes parents, j'ai bien vu cela le jour de notre mariage, et {elle sanglote) ça sera la douleur de ma vie. . .
Monsieur, se dégageant et se levant tout à coup. — Donne-moi mes bottes.
3o2 UNE ENVIE
Madame, avec effusioji, — Oh ! merci, mon Alfred, mon amour! tu es bon, oui, tu es bon.... Veux-tu ta canne, mon chéri ?
Monsieur. — Ça m'est égal. Combien en veux-tu de ton horreur ? pour un franc, pour trente sous, pour un louis ?
Madame. — Tu sais bien que je ne voudrais pas abuser; rien que pour un petit sou. J'ai justement des petits sous pour ma messe ; tiens, prends, prends. — Adieu, mon Alfred; — dépêche-toi, dis, dépêche-tôi ! [Monsieur sort.)
Madame reste seule, envoie un baiser, de son geste le plus tendre, vers la porte que monsieur vient de fermer, puis se dirige vers la glace, dont elle approche son visage, et se sourit à elle-même avec bonheur ; ensuite elle allume la bougie de cire d'un petit flambeau et se dirige discrètement vers Toffice, ouvre une armoire sans bruit, prend trois petites assiettes de dessert, entourées d'un filet d'or et ornées de son chiffre, extrait ensuite d'une boîte garnie de peau blanche deux cuillers en vermeil, et, un peu embarrassée de ce bagage, rentre dans sa chambre à coucher.
Alors elle ranime le feu, avance près de la cheminée une jolie table de Boule, étale un linge blanc, dispose les assiettes, dépose les cuillers et, ravie, impatiente, le teint animé, se renverse dans un fauteuil. Son petit pied s'agite et bat une mesure rapide, elle sourît, fait la moue... elle attend.
Enfin, au bout de quelques minutes, on entend le bruit de la porte d'entrée; des pas rapides traversent le salon ; — madame bat des mains; — monsieur entre. Il n^a pas l'air content, monsieur ; il s'avance , tenant gauchement dans sa main gauche un paquet aplati dont on devine le contenu.
Madame , prenant une
assiette à Jilet d'or et la présentant à son mari. — Débarrasse-toi, mon amour. Tu n'as pas pu aller plus vite ?
Monsieur. -~ Comment! plus vite?
Madame. ^ Oh I je ne t'en veux pas, cela n'est pas un reproche, tu es un ange ; mais il me semble qu'il y a un siècle que tu es parti.
Monsieur. — Cet homme allait fermer sa boutique...
J'en ai plein mes gants... c'est gluant... c'est affreux... pouah ! l'horreur ! Enfin, je vais avoir la paix !
Madame. — Oh ! pas de parole dure, cela me fait tant de peine ! Mais regarde donc ce joli petit couvert ; te souviens-tu quand nous soupions au coin du feu ? — Oh ! tu Tas oublié I le cœur des hommes n'a pas de mémoire !
Monsieur. — Est-ce que tu as la folie de t'imaginer que je vais toucher à cela ? Ah ! par exemple ! c'est pousser la...
Madame, tristement. — Vois un peu comme tu t'exaltes pour une complaisance que je te demande. Quand, pour m'être agréable, tu vaincrais une petite répugnance, quand tu frôlerais de tes lèvres cette belle gelée blanche, où serait le mal ?
Monsieur. — Le mal, le mal !... se serait absurde; jamais de la vie.
Madame. — Voilà donc le fin mot ? Ce serait absurde,.. Ce n'est pas par dégoût, car il n'y a rien là de dégoûtant, c'est de la farine et de l'eau, pas davantage. Ce n'est donc pas par dégoût, mais par orgueil que tu me refuses ?
Monsieur, haussant les épaules. — C'est enfantin, puéril, fou, fou, ce que tu me dis là. Je n'y réponds pas, je ne... veux pas y répondre.
Madame. — Et ce que tu dis là, toi, n'est ni digne ni généreux, parce que tu abuses de ta supériorité ; tu me
UNE ENVIE 3o5
vois à tes pieds, te demandant avec instance une chose insignifiante, une puérilité, un enfantillage, une folie, mais qui me ferait plaisir, tu trouves héroïque de ne pas céder; tiens, veux-tu que je te dise, eh bien, vous êtes petits, petits, vous autres hommes.
Monsieur. — Mais comprends donc, ma chère amie, que...
Madame. — Je comprends que si, dans le temps, une de tes maîtresses, car tu en as eu.
Monsieur. — Jamais de la vie.
Madame. — Puisque tu me l'as avoué toi-même un soir — sur le pont des Arts — que nous revenions du spectacle à pied.
Monsieur. — Après tout, il n'y a pas grand mal à cela, je ne me suis jamais donné comme un enfant de chœur.
Madame. — Eh bien, si une de tes maîtresses t'avait demandé ce que je te demande maintenant, tu aurais triomphé de ton dégoût, de ton orgueil surtout I {Avec des larmes dans la voix.) Tu ne m'aimes plus comme autrefois! et moi... je t'aime toujours. {Elle prend la main de son mari et pleure dessus.)
Monsieur, ému. — Claire, ma chérie, voyons, grande enfant ! Mais c'est qu'elle pense ce qu'elle dit, au moins t . . . Regarde-moi donc, voyons. (// l'embrasse.)
Madame, tristement. — Je ne t'en veux pas pour cela,
3o6 UNE ENVIE
cette roideur est dans ton caractère, tu es une barre de fer.
Monsieur. — J'ai de l'énergie quand il le faut, je te raccorde, mais je n'ai point l'orgueil absurde que tu me supposes et, tiens [il trempe son doigt dans la colle et le porte à sçs lèvres)^ en voici la prcuvre, enfant gâté ! Es-tu contente ? Ça n'a pas de goût, c'est fade.
Madame. — Tu as fait semblant.
Monsieur. — Ah ! je te jure...
{Madame prend une petite cuiller, remplit de la pâte précieuse et l'approchant des lèvres de son mari.)
Madame. — Je veux voir un peu ta grimace, mon amour.
{Monsieur avance la bouche, enfonce avec un dégoût marqué ses deux dents de devant dans la colle, puis fait une horrible grimace et crache dans la cheminée.)
Madame, tenant toujours la cuiller — avec beaucoup d'intérêt, — Eh bien ?
Monsieur. — Eh bien, c'est atroce ! oh... atroce ! goûte plutôt.
Madame, d'un air rêveur et agitant la cuiller dans la colle, le petit doigt en l'air. — Je n'aurais jamais cru que c'était si mauvais.
Monsieur. — Tu vas bien voir toi-même, goûte, goûte.
UNE ENVIE 3o7
Madame. — Je ne suis pas pressée, j'ai le temps.
Monsieur. — C'est pour te rendre compte; goûte un peu, voyons.
Madame, repoussant le plat avec une expression d'horreur. — Oh ! tu m'agaces ! Tais-toi donc, pour un rien je te détesterais \ c'est dégoûtant, cette coUe !
ETAÊT le I ^ février au soir II faisait un froid di. loup Lci ncjgc battait ics vitres et le vent sifiHait avec rage sous les portes. Cependant mes deux tantes, assises autour d une table, dans un coin du salon.
3l2 MON PREMIER-NÉ
poussaient de temps en temps de gros soupirs et, tout en s'agitant dans leur fauteuil, lançaient à chaque instant des regards inquiets vers la porte de la chambre à coucher. L'une de mes tantes avait tiré d'un petit sac en peau, resté sur la table, son chapelet indulgencié, et le disait à deux mains, tandis que sa sœur, mon autre tante, lisait en remuant les lèvres un volume de la correspondance de Voltaire qu'elle tenait fort éloigné de ses yeux.
Pour moi, j'arpentais le salon à grands pas en mâchant ma moustache, — une mauvaise habitude dont je n'ai jamais pu me défaire, — et je m'arrêtais avec angoisse devant le docteur C..., un vieux camarade à moi, qui lisait tranquillement le journal, enfoui dans le plus douillet des fauteuils. Je n'osais troubler sa lecture, tant il y paraissait plongé ; mais, au fond, j'étais furieux de le voir aussi calme, lorsque moi-même j'étais si agité.
Tout à coup il jeta le journal sur le canapé, et passant la main sur son crâne brillant :
« Ah ! si j'étais ministre, ça ne serait pas long... ça ne serait fichtre pas long ! Tu as lu cet article sur les cotons d'Algérie?... De deux choses l'une: ou les irrigations... Mais tu ne m'écoutes pas ; c'est pourtant plus grave que tu ne penses. »
Il se leva et, les mains dans ses poches, il arpenta la pièce en chantonnant un petit air d'hôpital. Je le suivais pas à pas.
MON PREMIBR-NÉ 3l5
< Jacques, lui dis-je au moment où il se retournait, dis-moi bien franchement, es-tu content ?
— Mais oui, mais oui, je suis content... regarde la limpidité de mon regard ; et il éclata de son gros bon rire un peu bruyant.
— Tu ne me caches rien, cher ami ?
— Dieu ! que tu es bête, mon pauvre capitaine ! Quand je te dis que cela va bien. »
Et il reprenait sa petite chanson, en faisant sonner l'argent qui était au fond de sa poche.
a Ça va bien, mais il faut le temps. Fais-moi donc donner une robe de chambre. Je serai plus à mon aise pour passer la nuit, et ces dames m'excuseront, n'est-ce pas ?
— Si elles t'excuseront ! toi, mon docteur, mon ami. » Je l'aimais avec passion, ce soir-là.
« Eh bien ! alors, si elles m'excusent, tu pourrais bien me prêter une paire de pantoufles. «
A ce moment un cri douloureux se fît entendre dans la pièce voisine, et l'on entendit distinctement ces mots entrecoupés par la douleur :
o Docteur... ah ! mon Dieu!... docteur!
— Ah ! c'est affreux ! murmurèrent mes tantes en s'agitant dans leur fauteuil.
— Mon bon ami, m'écriai-je en saisissant le bras du médecin, tu ne me caches rien ? bien sûr !
— Si tu en as de larges, ça m'irait mieux, je n'ai pas
3l4 MON PREMIER-NÉ
un pied de jeune fille... Je ne te cache rien... je ne te cache rien... Qu'est-ce que tu veux que je te cache? Ça va très-bien, mais, comme je te Tai dit, il faut le temps... Au fait, dis donc à Joseph d'aller me chercher une de tes calottes ; une fois en pantoufles et en robe de chambre, la calotte n'a rien d'extraordinaire, et je me fais chauve, mon capitaine. Quel diable de froid il fait ici ! Ça donne au nord, ces fenêtres-là ! et pas de bourrelets ! Mademoiselle de V..., fit-il en se retournant vers ma tante, vous allez vous enrhumer. »
Puis, comme de nouveaux cris se faisaient entendre :
« Allons voir la petite reine. »
Et nous rentrâmes dans la chambre à coucher où ma pauvre femme attendait son bébé, au milieu des douleurs. Sa mère était à ses côtés, et, tout en lui disant : « Du courage, ma chérie, il faut payer le bonheur ; du courage, » elle lui souriait ; mais de grosses larmes brillaient dans ses yeux, et elle se retournait de temps en temps pour les essuyer. Sur la commode étaient étalés deux ou trois petits paquets tout blancs entourés de faveur bleue et rose ; c'était la première toilette du bébé, toute prête à mettre et sentant bon. Je pris Tun des petits bonnets et j'en coiffai mon poing, qui l'occupa tout entier.
« Viens donc, dis plus bas la malade, qui m'avait aperçu, viens me donner une poignée de main. »
Alors, elle m'attira à elle et me dit à l'oreille :
MON PREMIER-NÉ 3i5
« Tu seras donc bien heureux de Tembrasser, le cher petit ? »
Sa voix était si faible et si tendre en me disant cela !
« Ne retire pas ta main, cela me donne du courage. »
Je restai ainsi, tandis que le docteur, qui avait endossé ma robe de chambre, cherchait vainement à en boutonner les boutons.
De temps à autre, ma bonne petite femme me serrait la main avec une violence extrême, fermait les yeux comme quelqu'un qui souffre, mais ne poussait pas un cri. Le feu pétillait dans la cheminée. Le balancier de la pendule poursuivait son tic-tac monotone, mais il me semblait que ce grand calme n'était qu'apparent, que tout ce qui m'entourait devait être dans l'attente comme moi et partager mon émotion. Dans la chambre à coucher voisine, dont la porte était entr'ouverte, je voyais le bout du berceau, et, reflété par la lumière, le profil crochu de la garde, qui sommeillait en attendant.
Ce que j'éprouvais était quelque chose d'étrange. Je sentais un sentiment nouveau me germer dans le cœur ; j'avais comme un corps étranger dans la poitrine, et cette sensation si douce était pour moi si nouvelle que j'en étais comme effrayé. Je sentais ce petit être qui était là sans être encore, je le sentais s'accrocher à moi, sa vie m'apparaissait tout entière. Je le voyais à la fois enfant et homme fait; il me semblait que ma propre vie allait se dé-
3l6 MON PREMIER-NÉ
doubler en lui, et j'éprouvais de temps à autre d'irrésistibles besoins de lui donner quelque chose de moi-même.
Vers les onze heures et demie, le docteur, ainsi qu'un capitaine de vaisseau qui consulte laboussole, tira sa grosse montre, marmotta quelques mots et s'approcha du lit.
n Est-ce que tu crois que le moment approche, Jacques ? lui dis-je.
— Je crois que dans une demi-heure, la petite chérie aura fait son entrée dans le monde ; regarde bien l'heure à la pendule.
— Comment, la petite chérie ? mais, mon bon ami, tu sais bien que ça doit être un garçon ; pas de plaisanterie !
— Est-ce que vous avez quelques indices ? ■ ajouta ma belle-mère. — Jacques éclata de rire.
EC( me rappelle, dit-il, qu'à la Maternité il y avait un perroquet, ce perro- : quel répétait toujours...
— IVlais tais-toi donc. Comment ! tu as le cœur de raconter des histoires, tandis que ma pauvre femme souffre...
Du courage, ma chérie.
— Eh bien ! justement, ce perroquet répétait perpétuellement : Du courage! ma bonne. On la fit tuer, la pauvre bête, parce qu'elle avait mangé la pantoufle de sœur Ursule. "
MON PREMIER-NÉ Siy
Bientôt les douleurs devinrent extrêmes; ma chère petite qui allait devenir mère poussait de grands cris qui me donnaient le frisson. J'étais si fort irrité de ne pouvoir point soulager ces souffrances, que pour un rien j'aurais souffleté quelqu'un.
Jacques devint sérieux, ôta ma robe de chambre et la lança sur un meuble. Je le regardais comme un marin regarde le ciel à l'approche de l'orage.
« Allons, chère bonne amie, disait-il à ma femme, du courage, nous sommes là autour de vous, tout va bien ; avant cinq minutes, vous l'entendrez crier. »
Mais la pauvre malade poussait des gémissements à fendre l'àme ; elle me serrait le bras et, par moments, ses ongles m'entraient dans la peau, et je sentais de grosses gouttes de sueur froide qui coulaient sur mon front. Ma belle-mère, hors d'elle-même, se mordait les lèvres, et chaque angoisse de la malade venait se peindre sur son visage. Son bonnet s'était dérangé, et elle était si singulièrement coiffée qu'en toute autre circonstance j'aurais éclaté de rire. A un moment, j'entendis la porte du salon qui s'entr'ouvrait, et j'aperçus, l'une au-dessus de l'autre, les deux têtes de mes tantes, et plus loin, dans le salon, celle de mon père, qui torturait sa grosse moustache blanche avec une certaine grimace qui lui était familière.
« Fermez la porte ! s'écria le docteur en colère ; qu'on me fiche la paix. »
3i8 MON PREMIER-NE
Et, avec le plus grand sang-froid du monde, il se retourna vers ma belle-mère et dit : « Je vous demande mille pardons. »
Mais il s^agissait bien alors des brusqueries de mon vieux camarade ; la porte se ferma immédiatement.
" Tout est-il prêt pour le recevoir ? aîcuta le docteur en grognant.
— Oui, mon bon docteur, » répondit ma belle-mère. NFiN, après une affreuse plainte, il se (it un silence, et le docteur éleva bientôt en l'air un petit être tout rose qui, presque immédiatement, poussa un cri perçant comme une aiguille. Je n'oublierai jamais l'impression que me produisit l'apparition de ce petit corps arrivant là tout à coup, au milieu de la famille. Nous y avions pensé, rêvé; je l'avais vu dans mon esprit, mon bébé chéri, jouant au cerceau, me tirant la moustache, essayant son premier pas, ou, dans tes bras de sa nourrice, se gorgeant de lait comme un petit chat gourmand; mais je ne me Tétais pas encore figuré ina-
MON PREMIER-NÉ 3l9
nimé, presque sans vie, tout petit, ridé, déplumé, grimaçant... et charmant, aimé malgré tout, adorable, le pauvre petit laid ! Ce fut une singulière impression, et tellement étrange qu'il est impossible de la comprendre à moins de l'avoir éprouvée.
« A-t-il de la chance, TofiScier ! murmura le docteur en tournant Tenfant de mon côté, c'est un garçon !
— Un garçon !
— Et râblé, mon capitaine.
— En vérité, un garçon ! »
Cela m'était indifférent maintenant. Ce qui me causait une émotion indéfinissable, c'était cette preuve vivante de paternité, c'était ce petit être qui était à moi. Je me sentais hébété devant ce grand mystère de l'enfantement. Ma femme était là, pâmée, anéantie, et le petit être vivant, ma chair à moi, mon sang à moi, braillant et gesticulant au bout des bras de Jacques ! J'étais abasourdi comme un ouvrier qui, sans s'en douter, enfante un chef-d'œuvre. Je me sentais tout petit devant cette œuvre frémissante, et — franchement — j'étais un peu honteux d'avoir fait si bien sans presque y prendre garde. Je ne me charge pas de vous expliquer tout cela, je vous raconte mes impressions.
Ma belle-mère présenta son tablier, et le docteur déposa l'enfant sur les genoux de sa bonne maman, en lui disant :
« Allons, sauvage, tâche de ne pas être plus mauvais
qu£ ton gueux de père... Maintenant, cinq minutes d'expansion... Au fait, mon capitaine, embrasse-moi donc. »
Et nous nous embrassâmes de bon cœur. Le petit œil noir du docteur brillait en clignotant plus qu'à l'ordinaire; je vis bien qu'il était ému.
« Est-ce que ça t'a fait quelque chose, mon capitaine ? C'est le cri ! Âh ! je connais cela, c'est une aiguille à tricoter dans le cœur... Où est la garde? ah! la voilà... Ça ne fait rien, il est râblé, ce petit lancier... Ouvre donc la porte aux prisonniers qui sont dans le salon. »
J'ouvris la porte. Tout le monde écoutait derrière. Mon père, les deux tantes tenant encore à la main. Tune son chapelet et l'autre son Voltaire; ma nourrice, la pauvre vieille, qui avait pris un fiacre.
a Eh bien ? me dit-on avec anxiété, eh bien ?
— C'est fini, c'est un garçon... entrez, il est là. »
Vous ne vous imaginez pas combien j'étais heureux de voir dans tous ces visages émus le reflet de mon émotion. On m'embrassait, on me serrait les mains, et je répondais à toutes ces tendresses sans savoir au juste qui me les adressait.
« Sacr...cré... murmurait mon père à mon oreille en me tenant enlacé dans ses bras; — il avait conservé sa canne et son chapeau à la main, — Sacr... »
Mais il ne pouvait pas achever ; quelque bonne envie
qu'il eût de faire le brave, une grosse larme brillait, tremblotait au bout de son nez. Il fit hum! derricre sa moustache, et finalement fondit en larmes sur mon épaule, en me disant : « C'est plus lort que moi. »
Et moi... je fis comme lui ; c'était aussi plus fort qu^ .
moi.
Cependant tout le monde entourait la grand'maman, qui soulevait un coin de son tablier et disait : < Est-il beau, notre chéri, est-il beau!... La garde, faites chauffer les langes, donnez-moi les bonnets.
— Fais la risette à tantante, chantonnait la tante en taisant sautiller son chapelet au-dessus de la tète du bébé. Fais la risette.
— Demandez-lui donc, par la même occasion, de vous réciter une fable, b ajouta le docteur.
Pendant ce temps, ma femme revenait à die; elle entr'ouvrail les yeux et semblait chercher quelqucchose. « Où est-il î s murmura-t-elle d'une voix affaibUe. On lui montra le tablier de sa mère.
a Un garçon, n'est-ce pas ? »
Et me prenant la main, elle m'attira à elle et me dit tout bas :
« Es-tu content de moi ? J'ai fait de mon mieux, mon ami.
— Voyons, pas d'émotion! s'écria le docteur; on s'embrassera demain. Mon colonel, dit-il à mon père, qui avait toujours sa canne et son chapeau, empêchezles donc de s'embrasser. Pas d'émotion, et que tout le monde sorte. Je vais habiller le petit lancier. Passezmoi l'homme, bonne maman. Viens ici, sauvage.,. Vous allez voir si je sais attacher les épingles. »
Il prit le bébé dans ses deux grosses mains et s'assit devant le feu, sur un tabouret.
Je regardais mon garçon, que Jacques retournait comme une poupée, mais avec une adresse extrême. Il l'examinait de tous les côtés, le tâtant, le palpant, et à chaque épreuve il disait en souriant :
« Il est râblé.», allons, il est râblé. »
Puis il l'entortilla dans les couches, les langes, coiffa Ba petite tête déplumée d'un triple béguin, fixa sous le menton un ruban plié en double, pour empêcher sa tête de tomber en arrière ; puis, satisfait de son petit travail :
« Vous m'avez vu faire, la garde ? eh bien ! il faut, tous les matins, habiller ce lancier-là de la même façon. Jusqu'à demain, de l'eau sucrée... La maman n'a pas de
fièvre... Allons, tout va bien... A-t-il delà chance, ce capitaine ! Moi, j'ai une faim ! Il est une heure du matin, sais-tu ? Tu n'as pas un vieux perdreau froid ou un vieux morceau de pâté dont on ne fait rien ?Ça me serait agréable, avec une bouteille de quelque chose, m
Nous allâmes tous deux dans la salle à manger, et nous mîmes le couvert sans plus de façon.
Je n'ai jamais de ma vie autant bu et autant mangé que ce matin-là.
<■ Allons, va te coucher, me dit le docteur en mettant son paletot. Demain matin vous aurez la nourrice. Au fait, non; je viendrai te prendre, nous irons la choisir ensemble ; c'est curieux. Sois sous les armes à huit heures et demie. »
t sept heures à peine. Un pâle rayon de lumière blafarde pénètre à travers les doubles rideaux, et déjà l'on gratte à la porte. J'entends dans la pièce voisine les rires étouffés et la voix argentine de mon bébé qui frémit d'impatience et demande à entrer.
« Mais, petit père, s'écf ie-t-il, C'est bébé, c'est le petit Tami qui vient pour la bonne année.
— Entre, mon bon chéri ; viens vite nous embrasser. » La porte s'ouvre et mon garçon, les bras en Tair, l'œil
brillant, se précipite vers le lit. Son bonnet de nuit, qui emprisonne sa tête blonde, laisse échapper de longues boucles qui lui tombent sur le front. Sa grande cjiemise flottante qui embarrasse ses petits pieds augmente son impatience et le fait trébucher à chaque pas.
Enfin il a traversé la chambre et, tendant ses deux mains vers les miennes : « Bébé te souhaite une bonne année, me dit-il d'une voix émue.
— Pauvre amour, qui a les pieds nus! — Viens mon chéri, viens te réchauffer dans la chaude couverture; viens te cacher dans Tédredon. »
Je l'attire à moi; mais, au mouvement que je fais, ma femme, qui sommeille, se réveille en sursaut.
« Qui va là ? s'écrie-t-elle en cherchant la sonnette. Au voleur [
— Mais c'est nous, chère amie.
— Qui, vous?... Ah Dieu! que vous m'avez fait peur! Je rêvais qu'il y avait le feu , et ces voix au milieu de rincendie... Vous êtes d'une imprudence avec vos cris!
— Nos cris ! mais tu oublies donc, petite mère, que c'est aujourd'hui le jour de l'an, le jour des souhaits et des baisers ? — Bébé attend ton réveil, et moi aussi, »
Cependant j'enveloppe mon petit homme dans le moelleux couvre-pieds, je le blottis dans 4'édredon et je réchauffe dans mes mains ses pieds glacés.
« Mais, petite mère, c'est aujourd'hui la bonne année, » s'écrie-t-il. De ses bras il rapproche nos deux têtes, avance la sienne, et de ses lèvres fraîches il embrasse à l'aventure. Je sens sa menotte potelée qui se promène dans mon cou; ses petits doigts s'empêtrent dans ma barbe.
Ma moustache lui pique le bout du nez, et il éclate de rire en jetant sa tête en arrière.
Sa mère, qui est remise de sa frayeur, l'attire dans ses bras et agite la sonnette. « L'année commence bien, chers amis, dit-elle; mais il nous faudrait un brin de jour.
— Dis, maman, les enfants méchants n'ont pas de joujoux au jour de l'an ? » Et le sournois lorgne, en disant cela, une montagne de paquets et de cartons qui se dresse dans un coin et qu'on aperçoit malgré l'obscurité*
Bientôt les rideaux s'écartent, les volets s'ouvrent, le jour arrive à flots, le feu pétille gaiement dans l'àtre, et l'on dépose sur le lit deux gros paquets soigneusement entortillés. L'un est pour. ma femme et l'autre est pour mon gros chéri.
Qu'est-ce ? que sera-ce ? J'ai accumulé les nœuds, triplé les enveloppes, et je suis avec délices leurs doigts impatients perdus dans la ficelle. Ma femme s'impatiente, sourit, se fâche, m'embrasse, et demande des ciseaux.
Bébé, de son côté, tire de toutes ses forces en se mordant les lèvres, et finit par réclamer mon aide. Son regard voudrait percer l'enveloppe. Tous les signes du désir et de l'attente sont peints sur son visage. Sa main, perdue dans t'édredon, fait grincer la soie sous ses mouvements convulsifs, et ses lèvres s'agitent avec bruit comme à l'approche d'un fruit savoureux. Enfin le dernier papier vole. — Le couvercle saute et la joie éclate.
« Ma palatine !
— Ma ménagerie !
— Pareille à mon manchon, — cher petit mari !
— Avec un berger à roulettes, — bon petit papa que i'aime ! »
On me saute au cou, quatre bras à la fois m'enlacent et me pressent. L'émotion me gagne, une larme me vient aux yeux; il en vient deux à ceux de ma femme, et Bébé qui perd la tète laisse échapper un sanglot en m'embrassant la main. C'est absurde, allez-vous dire. Absurde, je n'en sais rien; mais délicieux, j'en réponds.
La douleur, après tout, ne nous arrache-t-elle pas assez de pleurs pour qu'on pardonne à la joie la larme solitaire que par hasard elle fait répandre î A vie n'est pas si douce qu'on s'y aven- '^ '" " ture seuil ^^ quand le cœur est vide, le chemin paraît long. Il est si bon de se sentir aimé,
d'entendre à côté de soi le pas régulier de ses compagnons de route et de se dire : « Ils sont là; nos trois cœurs battent à l'unisson; » et, une fois par an, lorsque la grande horloge sonne le i" janvier, de s'asseoir ensemble au bord de la route, les mains enlacées, les yeux fixés sur le chemin poussiéreux, inconnu, qui se perd à l'horizon, et de se dire en s'embrassant :
« Nous nous aimons toujours, mes enfants chéris; vous comptez sur moi et je compte sur vous. Ayez confiance et marchons droit.'»
Voilà comment, monsieur, je m'explique qu'on pleure un peu en regardant une palatine et en ouvrant une ménagerie.
Mais l'heure du déjeuner approche. Je me suis coupé deux fois le menton en faisant ma barbe; j'ai marché au milieu de la ménagerie de mon fils en me retournant, et j'ai une perspective de douze visites — obligatoires, comme dit ma femme; néanmoins je suis ravi.
N se met à table. Le couvert, qui brille sur une nappe bien blanche, a un air de fête inaccoutumé. Un léger parfum de truffes embaume l'atmosphère, tout le monde me sourit, et, à travers la vitre, j'aperçois — chose étrange — ■ le concierge qui, de sa propre main, essuie la rampe de l'escalier, avec son mouchoir de poche, Dieu me
33o l.E JOUR DE L'AN EN FAMILLE
pardonne ! C'est un beau jour. Bébé a mis en ligne autour de son assiette les éléphants, les lions et les girafes, el sa mère, sous prétexte de vent coulis, déjeune avec sa fourrure.
" As-tu demandé la voiture, chère amie, pour faire nos visites î
— Le coussin de la tante Ursule va tenir une
place ! Je sais bien qu'on peut le mettre à côté du cocher.
— Oh ! cette pauvre tante !
— Petit père, faut pas aller chez tante Ursule, dit Bébé, ça pique toujours quand on l'embrasse.
— Monsieur Bébé!... Songes-tu à tout ce qu'il nous faut mettre dans cette voiture? — Le cheval mécanique de Léon, le manchon de Louise, les pantoufles de ton
LE JOUR DE L'AN EN FAMILLE 33l
père, le couvre-pieds d'Ernestine; les bonbons, la boîte à ouvrage ... Je te jure qu'il faudra mettre le coussin de la tante sous les pieds du cocher.
— Petit père, dis, pourquoi la girafe ne veut pas de côtelette ?
— Je n'en sais rien, mon ami.
— Eh bien ! papa, ni moi non plus. »
Une heure après, nous grimpions l'escalier de la tante Ursule. Ma femme compte les marches en tirant sur la rampe, et nfioi je porte le fameux coussin, les bonbons et mon fils, qui n'a pas voulu sortir sans emporter sa girafe.
La tante Ursule, qui fait sur mon fils l'effet d'une poignée de verges, nous attend dans son petit salon glacial. Quatre fauteuils carrés, cachés sous des housses jaunes, se morfondent derrière quatre petits tapis de pieds. Une pendule, sous forme de pyramide surmontée d'une boule, fait résonner son vieux tic*tac derrière un globe trop grand.
Un portrait, pendu au mur et piqué par les mouches, représente une nymphe armée d'une lyre se détachant sur une cascade. — C'est la tante Ursule, cette nymphe. ^^ Comme elle est changée !
tt Ma bonne tante, nous venons vous offrir nos souhaits de bonne année.
— Vous exprimer tous les vœux que nous...
— C'est très-bien, mon neveu et ma nièce, asseyez*
vous; et elle nous indique deux chaises. — Je suis sensible à votre démarche ; elle me prouve que vous n'avez pas complètement oublié les devoirs que vous impose la famille.
que. [Je dépose les marrons glacés sur t
— Vous pouviez, mon neveu, vous dispenser de ce petit présent; vous savez que les sucreries me sont contraires, et, si je ne connaissais votre indifférence à l'endroit de ma santé, je verrais là dedans un sarcasme. Mais
brisons là. Monsieur votre père supporte toujours ses infirmités avec courage ?
— Vous êtes bien bonne.
— J'ai pensé t'être agréable, ma chère tante, dit ma femme, en te brodant ce coussin que je te prie d'accepter.
— Je te remercie, mon enfant; mais je me tiens encore assez droite, Dieu merci, pour ne pas avoir besoin de coussin. La broderie est charmante : c'est un dessin oriental. — Tu aurais pu mieux choisir, sachant que j'aime les choses beaucoup plus simples. Il est charmant du reste, quoique ce rouge à côté de ce vert vous mette une larme dans Toeil. J'ai déjà éprouvé cette sensation en épluchant des oignons. Le sentiment des couleurs n'est pas commun ! J'ai à t'offrir en retour ma photographie que ce bon abbé Miron a voulu absolument me faire sous forme de carte de visite, comme tu vois.
— Oh ! que tu es bonne et comme cela est ressemblant ! Reconnais-tu ta tante, mon bébé ?
— Ne te crois pas obligée de dire le contraire de ta pensée. Cette photographie ne me ressemble en aucune façon, j'ai l'œil beaucoup plus brillant. J'ai là aussi un paquet de jujube pour ton enfant. Il me paraît grandi.
— Bébé, viens embrasser ta tante. ,
— Et puis nous nous en irons après, petite mère ?
— Vous êtes un petit mal élevé, monsieur !
— Laissez-le dire; au moins il est franc, lui ! Mais je vois que ton mari s^impatiente; vous avez d'autres... courses à faire, je ne vous retiens pas. Aussi bien, je vais à Toffice prier Dieu pour ceux qui ne le prient pas. »
Qui de douze visites obligatoires retranche une visite obligatoire, reste onze visites... Hum! — Cocher, rue Saint-Louis au Marais.
« Est-ce pas, petit père, qu'elle a des aiguilles dans le menton, tante Ursule ? »
Passons, si vous le voulez bien, les onze visites obligatoires; elles sont aussi peu agréables à raconter qu'à faire.
Vers cinq heures du soir, — Dieu soit loué! — les chevaux s'arrêtent devant la maison paternelle, où le diner nous attend. Bébé bat des mains et sourit déjà à la vieille Jeannette, qui, au bruit de la voiture, s'est précipitée vers la porte. « Les voilà ! » s'écrie*t-elle; et elle emporte Bébé jusque dans la cuisine, où ma mère, les manches retrous* sées, donne le coup de grâce à son gâteau traditionnel*
Mon père, qui descend à la cave, la lanterne à la main^ escorté de son vieux Jean, qui porte le panier, s'arrête tout à coup : tt Eh ! mes enfants, que vous arrivez tard ! — Venez dans mes bras, mes amis, c'est le jour où Port s'embrasse pour de bon ! — Jean, tiens un peu ma lanterne. » Et tandis que mon vieux père me serre contre lui, sa main cherche la mienne et la retient longuement.
— Bébé, qui se faufile entre les jambes, nous tire par Thabit et tend son petit bec pour avoir un baiser.
« Mais je vous retiens I^ dans l'antichambre, et vous êtes gelés; entrez dans le salon; il y a de bon feu et de bons amis. »
On nous a entendus, la porte s'ouvre, et l'on nous tend les bras.
Au milieu des poignées de mains , des embrassements , des
souhaits et des baisers, les cartons s'ouvrent, les bonbons pleuvent, les paquets se déchirent, la gaieté devient du vacarme, et la bonne humeur tourne au tumulte. Bébé, debout, au milieu de ses richesses, semble un homme ivre entouré d'un trésor, et de temps en temps il jette un cri de bonheur en découvrant un nouveau joujou.
« La fable du petit homme ! « s'écrie mon père en agitant sa lanterne, qu'il a reprise des mains de Jean.
Un grand silence se fait, et le pauvre enfant, qui fait ses débuts dans l'art de la déclamation, perd tout à coup contenance. Il baisse les yeux, rougit et se réfugie dans les bras de sa mère, qui, penchée à son oreille, lui dit : «Allons, mon chéri: Un agneau se désaltérait...; tu sais, le petit agneau ?
— Oui, petite mère, je sais bien, le petit mouton qui voulait boire. Et d'une voix contrite, la tête penchée sur la poitrine, il répète, en faisant un gros soupir :
■ Un agneau se désaltérait dans le courant d'une onde pure. »
Nous tous, l'oreille tendue et le sourire aux lèvres, nous suivons son délicieux petit jargon.
L'oncle Bertrand, qui est un peu sourd, a fait un cornet de sa main droite et a rapproché sa chaise : « Ah ! j'y suis, dit-il, c'est le Renard et les raisins. >• Et comme on fait chut! à l'interrupteur, il ajoute :
« Oui, oui, il récite avec finesse, beaucoup de finesse. ■>
Le succès rend la confiance à mon chéri , qui termine sa fable par un gros éclat de rire. La joie est communicative, et l'on se met à table au milieu de la plus folle gaieté.
« A propos, dit mon père, où diable est ma lanterne ? J'ai oublié la cave. — Jean, mon vieux, prends ton panier et allons fouiller derrière les fagots. »
LE JOUR DE L'AN EN FAMILLE ÎSy
Le potage fume, et ma mère, après avoir promené autour de la table son regard souriant, plonge la cuillère dans la soupière.
Ma foi, vive la table de famille, où s'assoient ceux qu'on aime, où Ton risque au dessert un coude sur la nappe, où l'on retrouve à trente ans le vin de son baptême !
i: sont les petits bonnets à trois pièces -l-- dont j'ai bien besoin, ma bonne Marie.
Sois donc assez gentille pour m'envoyer le modèle des brassières de ton invention, tu sais? Merci de ton couvrepieds, chère bonne amie; il est douillet, souple, chaud, ravissant, et mon bébé, dans cette laine blanche, semble
un bouton de rose caché dans la neige. Je deviens poétique, pas vrai ? Mais, que veux-tu, mon pauvre cœur déborde de joie. Mon fils ! comprends-tu, chère amie, mon fils à moi ! Quand j'ai entendu le cri aigu de ce petit être, que ma mère me montrait de loin étendu dans son tablier, il m'a semblé qu'un frisson d'amour me passait brûlant dans les veines. J'ai crié, j'ai pleuré. La tête chauve de mon vieux docteur se trouvait là, je m'en suis emparée et je l'ai embrassée trois fois.
a Mais calmez-vous donc, chère petite, me disait-il.
— Docteur, taisez-vous ou je vous embrasse encore.
Donnez-moi mon bébé, mon amour. Etes-vous bien sûr que ce soit un fils ? »
Et dans le salon voisin, où toute la famille attendait l'événement, j'entendais, au milieu des baisers, ces mots délicieux : « C'est un garçon, un gros garçon ! »
Mon pauvre mari, qui depuis douze heures ne m'avait* pas quittée, brisé d'émotion et de fatigue, pleurait et riait dans un coin de la chambre.
a Allons, la garde, emmaillotez promptement. Pas d'épingles; je veux des cordons, sac à papier I je veux des cordons.... Vous dites?... Donnez-moi l'enfant; vous n'y entendez rien. ^
Et le brave docteur, en un tour de main, a habillé mon enfant.
« Il a l'air d'un colonel, votre garçon. Mettez-le au
berceau avec une.... allons, du calme, chère petite.... avec une boule aux pieds. Pas trop de feu dans la chambre du colonel, surtout! Maintenant plus de bruit; du repos, et que tout le monde s'en aille. »
Et comme, dans la fente de la porte entr'ouverte, ma tante Ursule chuchotait tout bas : « Docteur, laissezmoi entrer pour lui serrer la main seulement, docteur!...
— Sac à papier ! que tout le monde s'en aille : il faut du silence et du calme. — On est parti.
— Octave , a ajouté le docteur, viens embrasser ta femme maintenant, et que cela soit fini. Bonne petite femme! elle a été bien courageuse.... Octave, viens embrasser ta femme, et dépêche-toi, si tu ne veux pas que je l'embrasse moi-même. C'est que je le ferais comme je te le dis, ajouta-t-il en menaçant. »
Octave, perdu dans le berceau de son enfant, n'entendait rien.
— Bon, il va m'étouffer mon colonel, maintenant! » Mon mari est enfin arrivé. Il m'a tendu sa main, qui
tremblait d'émotion, et je l'ai serrée de toutes mes forces. Si mon cœur, dans ce moment-là, ne s'est pas brisé, c'est que le bon Dieu, sans doute, a pensé que j'en aurais encore besoin.
Tu sais, ma bonne Marie, avant d'avoir un enfant, on s'aime bien en ménage, mais on s'aime pour soi , tandis
qu'après on s'aime pour lui, pour lui, le cher amour, qui, dans sa petite main mignonne, rive à jamais la chaîne. Dieu permet donc que le cœur se dédouble et se gonfle ? Le mien était plein ; mon bébé arrive et s'y loge tout entier. Rien ne déborde ; et je sens encore qu'il y a place pour ma mère et pour toi. Vois un peu ! Tu me Tas dit, et tu as dit vrai. C'est une vie nouvelle, la vie de l'amour profond, du dévouement délicieux. Toute mon existence passée m'apparaît insignifiante, incolore, et je m'aperçois que je commence à vivre. Je suis fièrc comme un soldat qui s'est battu. Epouse et mère, ce sont nos épaulettes. Grand'maman, c'est le bâton de maréchal.
Comme je vais la rendre douce, l'existence de ces deux êtres aimés! Comme je vais les chérir!... Tiens, je suis folle, je pleure, je voudrais t'embrasser. Je crois que je suis trop heureuse.
Mon mari est vraiment bon. Il tient son enfant avec une gaucherie si gracieuse; il met tant d'efforts pour soulever ce mince fardeau ! Lorsqu'il me l'apporte, caché dans les couvertures, il marche à petits pas lents et prudents. On dirait que le sol va s'effondrer sous lui. Puis il place le trésor dans mon lit, tout près , tout près , sur un bel oreiller festonné. On le pare, on l'installe, et si, après bien des efforts, nous arrivons à le faire sourire, ce sont des joies sans fin. Souvent mon mari et moi, nous restons devant ce petit être, la tête appuyée dans
nos mains. Nous suivons en silence les mouvements incertains et charmants de cette menotte aux ongles roses qui s'agite sur la soie, et nous trouvons dans cette contemplation commune un charme si profond de bonheur et de calme qu'il faut un événement pour nous en arracher.
Ce sont, sur la forme de son front et la couleur de ses yeux, des discussions à mourir de rire, qui se terminent toujours par des projets d'avenir, bien fous sans doute, mais si charmants à faire !
Octave veut le lancer dans la diplomatie. Il a Toeil du métier, assure-t-il; ses gestes sont rares, mais pleins de finesse. Pauvre cher petit ambassadeur, qui n^a que trois cheveux, comme Cadet Roussel. Mais aussi quels amours de cheveux que ces trois fils d'or qui frisent sur sa nuque, au-dessus du sillon rose où la peau est si fraîche et si fine que les baisers vont s'y loger d'euxmêmes !
11 y a dans tout son petit corps un parfum de bébé qui me grise et me fait bondir le cœur. Quels sont donc, chère amie , les liens invisibles qui nous unissent à nos enfants ? Est-ce donc une parcelle de notre âme, une portion de notre vie qui les anime et les fait vivre? Il faut qu'il y ait de cela, car je lis dans les brouillards de sa petite pensée. Je devine ses désirs, je sais quand il a froid, je prévois s'il a faim.
Sais-tu le moment délicieux ?... C'est celui où, après avoir fait son repas du soir, s'être gorgé de lait comme un petit chat gourmand, il s'endort, les joues roses, sur mon bras qui le berce. Ses membres s'affaissent lentement, sa tète se penche sur ma poitrine, ses yeux se ferment, tandis que sa bouche entr'ouverte répète encore les mouvements réguliers qu'il faisaîttoutà l'heure en tétant. A respiration tiède et humide effleure ma main qui le soutient. Alors je l'enferme douillettement dans ma robe relevée, je cache ses petits pieds sous les langes, et je contemple mon f chéri. Je l'ai là, bien à moi, ^to^^î, sur mes genoux. Pas un tres-
saillement de son être qui m'échappe et ne vibre en moi. Je sens au fond de mon creur un miroir qui le reflète. Je le sens à la fois tout entier; il est encore en moi. N'est-ce point mon lait qui le nourrit, ma voix qui l'endort et le calme; ma main qui l'habille et le caresse , le rassure et le soutient f Et le sentiment que je suis tout pour lui ajoute encore un charme de délicieuse protection au bonheur de l'avoir mis au monde.
Quand je pense qu'il y a des femmes qui passent à côté de ces tendresses sans détourner la tête! Les folles I
Oui, le présent est beau, et je me grise de bonheur. Il y a aussi l'avenir, là-bas dans le nuage. J'y pense souvent, et je ne sais pourquoi je frissonne conime à l'approche de l'orage.
Folie 1 Je l'aimerai si discrètement, je lui rendrai si léger le poids de mon affection : pourquoi s'éloignerait-il de moi ? Ne saurai-je pas à temps devenir son amie? Ne saurai-je pas, lorsqu'un duvet noirâtre voilera cette petite lèvre rosée, lorsque l'oiseau, sentant ses ailes grandir, voudra s'élancer hors du nid, ne saurai-je pas le ramener, par des liens invisibles, dans ces bras où il dort maintenant ? Peut-être, en ce vilain moment qu'on nomme la jeunesse des hommes, m'oublieras-tu pour un instant, cher petit! D'autres mains que les miennes, peut-être, écarteront les cheveux de ton front de vingt ans. Hélas! d'autres lèvres se poseront brûlantes où les miennes se posaient, effaceront d'un baiser vingt années de caresses! Oui, mais quand tu reviendras de cet enivrant et dur voyage, brisé, transi, tu te réfugieras bien vite dans ces bras qui te berçaient autrefois, tu cacheras ta pauvre tête inquiète là où elle est maintenant ; tu me demanderas d'essuyer tes larmes , de te faire oublier les meurtrissures du chemin, et je te donnerai, en pleurant de joie, le baiser qui console et fait espérer.
Mais je m'aperçois que je t'écris un volume, ma bonne Marie. Je ne veux pas relire, car je n'oserais plus
l'envoyer ma lettre. Que veux-tu, je perds un peu la tête. Je n'ai pas encore l'habitude de ce bonheur-là.
lUATRE ANS PLUS TARD
Oui ma chère, c'est un homme, et un homme
pour de bon. Il est revenu de la campagne grossi de moitié et diable à faire plaisir. Il monte sur les chaises, arrête les pendules et met les mains dans ses poches comme un propriétaire.
lorsque je vois, le matin, dans l'antichambre, les petits souliers de mon bét)é s'étalant fièrement à côté des
bottes paternelles, je fais malgré moi un retour vers ce passé si proche encore. Hier les langes, aujourd'hui les bottines, demain les éperons. Mon Dieu ! comme ils s'envolent les jours heureux! Déjà quatre ans! C'est à peine si je pourrais le porter, en admettant qu'il me le permît ; car sa dignité d'homme devient chatouilleuse. Il passe la moitié de sa vie armé en guerre ; ses pistolets, ses fusils, ses fouets et ses sabres encombrent la maison. Il a dans ses mouvements une franchise de bonne santé qui me ravit.
Ne va pas croire, après tout cela, que mon démon n'a plus rien de bon : il est ange à ses heures , et me rend largement les caresses que je lui donne. Le soir, après dîner, il se blottit dans mon fauteuil, me prend la tête de ses deux mains et me coiffe à sa guise. Sa petite bouche fraîche se promène sur mon visage. Il m'applique sur le cou de gros baisers sonores qui me font frissonner tout entière. Nous avons ensemble des causeries interminables. Les pourquoi pleuvent comme grêle, et à tous ces pourquoi il faut de vraies réponses; car l'intelligence des enfants est avant tout logique. Je n'en veux pour preuve qu'un mot de lui que voici.
Sa grand'mère est un peu souffrante, et chaque soir il ajoute à sa prière ces paroles toutes simples : « Mon Dieu! rendez la santé à bonne maman, que j'aime de tout mon cœur. » Mais, pour plus de précision, il ajoute
lui-même : « Vous savez , mon Dieu ! bonne maman qui demeure rue Saint- Louis, au premier. » Il dit cela avec une expression de naïve confiance et un sérieux si gracieusement comique, le cher amour ! Tu comprends, c'est pour éviter au bon Dieu la peine de chercher l'adresse.
Je te quitte ; je l'entends tousser. Je ne sais s'il a pris froid, mais depuis ce matin je lui trouve Tair abattu. Ne te moque pas de moi, je ne suis pas autrement inquiète.
Je t'embrasse de tout cœur.
Hier il y a eu une consultation. En s'en allant, mon vieux docteur avait les yeux humides ; il se cachait, mais je l'ai vu, j'ai vu cette larme. Mon enfant est donc bien mal ? Cette pensée est atroce, ma pauvre amie. On veut me rassurer, mais je tremble.
La nuit n'a pas été meilleure. Toujours cette fièvre ! Si tu voyais ce qu'est devenu ce beau petit corps que nous admirions tant ! Je ne veux pas songer à ce que Dieu me réserve. On a ordonné de la glace sur la tête. Il a fallu couper ses cheveux ! Pauvres petites boucles blondes que le vent soulevait quand il courait après son cerceau. C'est affreux ! J'ai des visions horribles. — Mon
enfant ! mon pauvre enfant ! Il est tellement faible qu'il ne sort plus un mot de ses petites lèvres desséchées et pâlies. Ses grands yeux, qui brillent encore parfois au fond de leur orbite, me sourient de temps en temps ; mais ce sourire est si doux et si pâle qu'il ressemble à un adieu. Un adieu ! Mais que deviendrais-je ?
Non, je m'exagère sans doute.
Ce matin, le croyant endormi, je n'ai pu retenir un sanglot. Ses lèvres se sont ouvertes alors, et il m'a dit bien bas, si bas qu'il a fallu approcher mon oreille pour l'entendre :
a Tu m'aimes donc bien, mère ?
Si je l'aime!... J'en mourrais.
Ta vieille amie.
Nice.
On m'a fait venir ici, et je n'en ressens aucun bien. Chaque jour augmente ma faiblesse. Je crache toujours le sang. — De quoi veut-on me guérir, d'ailleurs ?
Si je ne revenais plus à Paris, tu trouveras dans mon armoire à glace ses derniers joujoux : la trace de ses petits doigts y est encore visible. A gauche est la branche de buis qui pendait à son lit. Que tes mains seules touchent à tout cela. Brûle ces chères reliques, ces pauvres
témoins d'un bonheur écroulé — Je vois encore... Tiens, les sanglots m'éiouffent.
Adieu, mon amie — Que veux-tu, j'ai bâti trop haut sur un sot trop fragile. J'ai trop aimé d'un seul coup.
A toi de cœur.
«ar^oiLEz-vousde belles feuillesvertes, grands quinconces oV âuxombrages paisibles. Filez entre les branches, gai soleil \ et vous, promeneurs studieux, flâneurs contemplatifs, mamans aux fraîches toilettes, nourrices bavardes.
enfants braillards, bébés affamés, prenez possession de votre royaume : ces longues allées vous appartiennent.
C'est aujourd'hui dimanche. Fête et joie ! Le marchand de gaufres pare sa boutique et rallume son réchaud. La nappe blanche s'étend sur la table et des montagnes de gâteaux dorés attirent le consommateur.
La loueuse de chaises a revêtu son tablier et ses grandes poches aux sous. Le gardien, votre croquemitaine, chers bébés chéris! a frisé sa moustache, fourbi son épée innocente et endossé son bel habit. Voyez comme le théâtre de Guignol est séduisant et reluit au soleil sous sa toile rayée !
Dimanche le veut ainsi.
Malheureux ceux auxquels ces grands arbres du Luxembourg ne rappellent pas un de ces souvenirs qui restent au cœur comme au vase son premier parfum.
J'y fus général, sous ces arbres, général empanaché comme un marchand d'eau de Cologne, et armé jusqu'aux dents. J'y commandais entre la cabane des journaux et le kiosque du marchand de gaufres. Point de modestie : mon autorité s'étendait bel et bien jusqu'au bassin, quoique les grands cygnes blancs me fissent un peu peur. Embuscades derrière les troncs d'arbres, postes avancés derrière les nourrices, surprises, combats à l'arme blanche, combats à la hache, attaque de tirailleurs, poussière, lutte, carnage, et pas de sang répandu.
Après quoi, la maman nous essuyait le front, relevait
cheveux en desordre , et nous arrachait à a bataille, dont nousrêvionslanuit.
Maintenant que jL Inverse ce jirdin, celte armée de bébés et de nourrices, en m'appuyant sur ma canne et en tirant la jambe.
comme je regrette mon chapeau de général, mon plumet en papier, mon sabre de bois et mon pistolet à ressort;
car mon pistolet partait. Ce fut la cause de mon rapide avancement.
Ébattez-vous, sainte marmaille ; bavardez, nourrices rondelettes, en gourmandant votre sapeur-pompier. Brodez tranquilles, jeunes mères, en vous moquant un peu des voisines ; et vous, flâneurs réfléchis, contemplez un peu ce charmant tableau-là. Ce sont des bébés qui construisent un jardin.
Jouer au sable ! jeu vieux comme le monde et toujours amusant. Les montagnes s'alignent, des petits brins de bois piqués sur la colline simulent, à s'y méprendre, d'adorables jardins anglais dans les allées duquel le bébé pose gravement ses petits petons incertains. Que ne donnerait-il pas, ce cher petit homme, pour compléter son œuvre en créant un bassin dans son parc, — un bassin, une rigole, trois gouttes d'eau !
Plus loin, le sable est humide, et dans la montagne qui résiste, les petits doigts percent un tunnel. Travail de géant que la botte d'un passant va tout à l'heure anéantir. Quel est le passant qui respecte la montagne du bébé? Aussi, le gaillard s'en venge. Voyez plutôt ce monsieur en redingote marron qui lit gravement sur le banc la Revue des Deux Mondes; nos travailleurs ont accumulé autour de lui des amas de sable et de poussière : les basques de son habit n'ont déjà plus de couleur.
Mais laissons passer cet attelage qui traverse avec
fracas. Quatre chevaux, deux ficelles et un cinquième cheval qui fait le cocher. Pas plus difficile que cela, et l'on se croit en chaise de poste. Que de pays l'on a vus le soir!
Il y a des cochers qui préfèrent être cheval, des chevaux qui aiment mieux être cocher : premier symptôme d'ambition.
Et le bébé solitaire qui traîne lentement son omnibus autour du marchand de gaufres en lorgnant la boutique. Consommateur infatigable, mais mauvaise paye.
Apercevez-vous là-bas, sous les platanes, cet amas de nourrices, troupeau de laitières bourguignonnes, et à leurs pieds, vautrés sur un tapis, tous ces petits philosophes aux fesses roses, qui ne demandent au bon Dieu qu'un brin de soleil, du lolo pur et la paix pour être heureux. Souvent un accident trouble ce calme délicieux. La Bourguignonne, qui se méfie, s'élance... II est trop tard!
« On n'arrête pas le cours des fleuves, » dit Giboyer.
Quelquefois le désastre est plus grave, on le répare comme on peut; mais le philosophe, qui aime ces désastres-là, se révolte et braille en se jurant de recommencer.
Ce petit monde est délicieux, on aime les enfants, mais cette affection pour l'espèce en général devient bien autrement douce lorsqu'il ne s'agit plus du bébé, mais bien de son bébé.
Les célibataires peuvent ne pas lire ce qui suit, je
désire causer en famille. Entre gens de métier, on se comprend mieux.
Je suis père, chère madame, mais j'ai été papa, et^ comme toujours, papa d'un amour d'enfant. De son bonnet s'échappait une mèche blonde et frisée qui faisait notre bonheur, et quand je touchais du doigt son cou blanc, il éclatait de rire et me montrait ses petites perles blanches en me prenant la tête dans ses deux bras.
Sa première dent fut un événement. On se mettait au jour pour mieux voir ; les grands parents braquaient leur binocle sur ce petit point blanc ; et moi, le cou tendu, je démontrais, j'expliquais, je prouvais. Et du coup je courus à la cave chercher dans le bon coin une bouteille de choix.
La dent de mon fils ! On parla de sa carrière pendant le dîner, et au dessert grand'maman chanta son couplet.
Après cette, dent, il en vint d'autres, et avec elles, les larmes et les douleurs ; mais aussi, lorsqu'il fut armé de toutes pièces, comme il mordait fièrement son morceau de pain, comme il attaquait vigoureusement sa côtelette, pour faire tomme papa.
Tomme papa ! vous souvenez-vous combien ces deux mots réchauffent le cœur, et que de méfaits ils font pardonner !
Mon grand bonheur, est-ce aussi le vôtre ? était d'assis-
ter au petit lever de mon chéri. Je savais son heure. J'ëcartais doucement les rideaux de son berceau et j'attendais en le regardant.
Le plus souvent, je le trouvais étendu en diagonale, perdu dans le chaos des draps et des couvertures, les jambes en l'air, les bras croisés au-dessus de sa tête; souvent sa petite main potelée serrait encore le joujou qui l'avait endormi la veille, et de sa bouche entr'ouverte s'échappait le murmure régulier de sa douce respiration. La chaleur du dodo avait donné à ses joues les tons d'une pêche bien mûre. Sa peau était tiède et la transpiration de la nuit faisait briller son front de petites perles imperceptibles.
Bientôt sa main faisait un mouvement, son pied repoussait ta couverture, tout son corps s'agitait, il se frottait un œil, étendait ses bras, puis son regard, sous sa paupière à peine soulevée, se fixait sur moi.
Il me souriait en murmurant tout bas, si bas que je retenais ma respiration pour saisir toutes les nuances de sa petite musique :
« Bonzou, petit pé.
— Bonjour, mon petit homme, tu as donc bien dormi? »
Nous nous tendions les bras et nous nous embrassions comme de vieux camarades.
Alors la causerie commençait . Il causait comme les
alouettes chantent au soleil du matin. C'étaient des histoires interminables.
Il me racontait ses rêves, en demandant après chaque
phrase sa bonne petite panade avec beaucoup de beurre
dedans. Et quand cette bonne panade arrivait fumante,
quel éclat de
rire, quelle
joie , comme
il s'élançait
vers elle en se
pendant à ses
rideaux ; son
\ œil brillait
avec une lar-
"^ me au coin et
fz^
le gazouille-
Wî
ment recom-
mençait.
D'autres fois il venait
me surprendre dans mon lit, je faisais semblant de dormir et il me tirait ta barbe en me criant dans Poreille. Je feignais une grande frayeur et je jurais de me venger. De là, combats dans l'édredon, retranchement derrière l'oreiller, etc. En signe de victoire je le chatouillais, alors il frissonnait en
VIEUX SOUVENIRS SSg
laissant échapper cet éclat de rire franc et involontaire des enfants heureux. Il enfouissait sa tête dans ses deux épaules comme une tortue qui se retire dans sa coque, et me menaçait de son pied dodu et rose. La peau de son talon était si fine que la joue d'une jeune fille en eût été fière. De combien de baisers je couvrais ces chers petons quand, le soir, au coin du feu je faisais chauffer sa longue chemise de nuit !
On m'avait interdit de le déshabiller, sous prétexte que je compliquais les nœuds au lieu de les défaire.
Tout cela était charmant ; mais quand il fallait sévir et arrêter court la gaminerie qui allait trop loin^ il baissait lentement les paupières, tandis que ses narines soulevées, ses petites lèvres tremblantes, il essayait de retenir sous ses grands cils une grosse larme brillante.
Quel courage ne faut-il pas pour ne pas calmer par un baiser cet orage qui va éclater, pour ne pas consoler ce petit cœur qui se gonfle, pour ne pas sécher cette larme qui déborde et va devenir torrent.
L'expression d'un enfant est alors si touchante, il y a tant de douleur dans une larme chaude qui tombe lentement, tant de douleur dans ce petit visage qui se contracte, dans cette poitrine chérie qui se soulève !
Tout cela est bien loin.... Les années se sont écoulées sans parvenir à effacer ces souvenirs aimés ; et maintenant que mon bébé a trente ans et de grandes mousta-
ches, lorsqu'il me tend sa large main en me disant de sa voix de basse :
■ Bon)our, mon père. »
11 me semble que l'écho répète dans le lointain ces mots chéris d'autrefois :
* Boniou petit pé. »
E matin, quand je quittais ma chaiAbre, j'apercevais, soigneusement alignées devant la porte, ses chaussures et les miennes. C'était de petites bottines lacées, un peu avachies, et ternies par le rude usage auquel il les soumettait. La semelle était amincie à gauche et un petit
trou menaçait à rextrémité du pied droit. Les cordons, fatigués et lâches, pendaient à droite et à gauche. Au gonflement du cuir, on reconnaissait la place de ses doigts et de son pouce, et tous les mouvements accoutumés de son peton avaient laisse leur trace par des plis insensibles ou profonds.
Pourquoi ai -je retenu tout cela ? je ne sais en vérité, mais il me semble encore voir les bottes du cher petit, posées là, sur le tapis, à côté des miennes, — deux grains de sable près de deux pavés, un chardonneret en compagnie d*un éléphant. C'étaient ses bottes de tous les jours, ses camarades de jeu, celles avec lesquelles il entrait dans les montagnes de sable et explorait les flaques d'eau. — Elles lui étaient dévouées et partagaient si intimement son existence que quelque chose de lui-même se retrouvait en elles. — Je les aurais reconnues entre mille : elles avaient pour moi une physionomie particulière, il me semblait qu'un lien invisible les rattachait à lui, et je ne pouvais regarder leur forme encore indécise, leur grâce comique et charmante, sans me rappeler leur petit maître et m'avouer qu'elles lui ressemblaient.
Tout ce qui touche aux bébés devient un peu bébé aussi et prend cette expression de grâce maladroite et naïve qui leur est propre.
A côté de. ces petites bottes rieuses, gaies, de belle humeur, ne demandant qu'à courir les champs, mes
chaussures paraissaient monstrueuses, lourdes, grossières, absurdes, avec leurs gros talons..., A leur air pesant et désillusionné, on sentait que pour elles la vie était grave, les courses lor;gues et le fardeau à supporter tout h fait sérieux.
E contraste était saisissant et renseignement profond. Je m'approchais de ces petites bottines tout doucement, pour ne point éveiller le petit homme qui dormait encore dans la pièce voisine. Je les tatais, je les retournais, je les regardais de tous côtés et je me sentais gagner par un sourire délicieux. Jamais le vieux gant qui sentait la violette et qui traîna si longtemps dan î le plus profond secret de mon tiroir ne me procura une aussi douce émotion.
L'amour paternel n'est pas de l'amour pour rien : il a ses folies, ses faiblesses, il est puéril ou sublime, il ne s'analyse pas, ni ne s'explique : il se ressent, et je m'y laissais aller délicieusement.
Que le papa sans faiblesse me lance la première pierre, les mamans me vengeront.
Songez que cette bottine lacée et percée du bout me rappelait son petit pied grassouillet et que mille souvenirs se rattachaient à ce peton chéri.
Je me le figurais, le cher enfant, lorsque je lui coupais les ongles, et qu'il se débattait en me tirant la barbe et en riant malgré lui, car il était chatouilleux.
Je me le figurais, lorsque le soir, au coin d'un bon feu, je lui enlevais ses petits bas. — Quelle fête!
Je disais une.... deux.... Et lui, enveloppé dans sa grande chemise de nuit, les mains perdues dans ses manches trop longues, il attendait, l'œil brillant, tout prêt à éclater de rire, le fameux trois.
Enfin, après mille retards, mille petites taquineries qui excitaient son impatience et qui me permettaient de lui voler cinq ou six baisers, je disais : trois.
Le bas s'envolait au loin. — Alors c'était une joie folle, il se renversait sur mon bras et ses jambes nues s'agitaient en l'air. De sa bouche, grande ouverte, dans les profondeurs de laquelle on voyait les deux rangées de ses petites perles brillantes, s'échappait une cascade de bons rires sonores.
Sa mère, qui riait aussi, lui disait au bout d'un instant :
a Vo5^ons, bébé; voyons, mon petit ange, tu vas t'enrhumer.
« Mais retiens-le donc... Veux-tu finir, petit démon. »
Elle voulait gronder, mais elle ne pouvait retrouver son sérieux à la vue de sa bonne grosse tête blonde, épanouie, colorée, heureuse, renversée sur mon genou.
Ma femme me regardait, et me disait :
« Il est insupportable... Mon Dieu, quel enfant ! » Mais je comprenais que cela voulait dire :
« Regarde comme il est beau, bien portant et heureux, notre bambin, notre petit homme, notre fils à nous deux ! »
Et, dans le fait, il était adorable, du moins je le voyais ainsi.
J'ai eu la sagesse — je peux le dire maintenant que mes cheveux sont blancs — de ne pas laisser passer un seul de ces bons moments sans en jouir amplement ; et, en vérité, j*ai bien fait. Pitié pour les pères qui ne savent point être papas le plus souvent possible, qui ne savent point se rouler sur le tapis, jouer au cheval, faire le gros loup, déshabiller leur bambin, imiter Taboiement du chien et le rugissement du lion, mordre à pleines dents sans faire de mal, et se cacher derrière les fauteuils en se laissant voir.
Pitié sincère pour ces infortunés ! Ce ne sont pas seulement d'agréables enfantillages qu'ils négligent là, ce sont de vrais plaisirs, de délicieuses jouissances ; ce sont les parcelles, les miettes de ce bonheur qu'on calomnie si fort, qu'on accuse de ne point exister, parce qu'on attend qu'il tombe du ciel tout d'une pièce, sous forme de lingot, alors qu'il est à nos pieds, réduit en poussière fine. Ramassons-en les menus fragments et ne nous plaignons
pis trop; chaque jour amène son pain et sa ration de
bonheur.
Marchons lentement et regardons à nos pieds, fouillons
autour de nous, cherchons dans les petits coins ; c'est là que la Providence fait ses cachettes.
J'ai toujours ri des gens qui traversent la vie bride abattue , les narines dilatées, les yeux înquieiset le regard à l'horizon. Il semble que le présent leur brûle les pieds, et quand on leur
dit : « Mais arrêtez -vous donc un instant, mettez
pied à terre, prenez un verre de ce bon vin doré,
causons un peu, rions un instant, embrassons votre
enfant.
— Impossible, vous répondent-ils, on m'attend là-
bas. Là-bas, je causerai; là-bas, je boirai un vin délicieux; là-bas, je me 1 ren a la tendresse paternelle là-bas, je serai heureu\ la bas Et quand ils sont arrivés là-bas, haleta its br ses qu ils reLiameni en criant le prix de leurs fatigues, le présent, qui rit sous ses lunettes, leur dit:
" Monsieur, la caisse est fermée. «
L'avenir promet,— c'est le présent qui paye, et il faut être en bonne intelligence avec celui qui tient les clefs de la caisse, est dupe de la Providence ?
Croyez-vous qu'elle ait le loisir, cette bonne Providence, de servir à chacun de vous un bonheur complet, tout découpé sur un plat d'or, et de nous faire de la
- Pourquoi s'imaginer qu'on
musique pendant le repas, par-dessus le marché ?... Cest pourtant ce que beaucoup de gens voudraient.
Il faut être raisonnable, retrousser nos manches, nous occuper nous-mêmes de notre cuisine et ne point exiger que le ciel se dérange pour écumer notre potau-feu.
Je pensais à tout cela, le soir, lorsque mon bébé était dans mes bras, que son haleine humide et régulière m'effleurait la main. Je pensais aux bons moments que le petit homme m'avait déjà procurés et je lui en étais reconnaissant.
Comme c'est simple ! me disais-je, d'être heureux, et la singulière manie d'aller en Chine pour se distraire !
Ma femme était de mon avis, et nous restions de longues heures à tisonner tout en causant sur ce que nous éprouvions.
« Toi, vois-tu, mon ami, tu l'aimes autrement que moi, me disait-elle souvent. — Les papas calculent plus... Leur affection est comme un échange... Ils n'aiment bien leur enfant que le jour où leur amour-propre d'auteur est flatté... Il y a du propriétaire dans le papa... Vous pouvez analyser l'amour paternel, en découvrir les causes, dire : « J'aime mon enfant parce qu'il est de telle « ou telle façon. »
« Pour la maman, cette analyse est impossible, elle n'aime pas son enfant parce qu'il est beau ou laid, intel-
LES PETITES BOTTES Sbç)
ligent ou absurde, qu'il lui ressemble ou ne lui ressemble pas, qu'il a ses goûts et ses gestes, ou' ne les a pas. Elle l'aime parce qu'elle ne peut pas faire autrement; c'est une nécessité.
a L'amour maternel est un sentiment inné chez la femme. — L'amour paternel est chez l'homme le résultat des circonstances. Chez elle, c'est un instinct, chez lui, c'est un calcul dont il n'a pas conscience, il est vrai, mais enfin c'est le résultat de plusieurs autres sentiments.
— C'est très-bien, ne te gêne pas, lui disais-je : nous n'avons ni cœur ni entrailles, nous sommes d'affreux sauvages... C'est monstrueux, ce que tu dis là!... » Et j'agitais les pincettes avec violence en dérangeant les bûches.
Cependant ma femme avait raison, je me l'avouais à moi-même. Quand un enfant vient au monde, l'affection de la mère n'est pas comparable à celle du papa. Chez elle, c'est déjà de l'amour. Il semble qu'elle le connaît de longue date, son beau chéri. A son premier cri, on dirait qu'elle le retrouve. Elle semble dire : c'est lui. Elle le prend sans embarras, ses gestes sont faciles, elle n'éprouve aucune gêne, et dans ses deux bras enlacés le bébé trouve une place à sa mesure et s'endort heureux dans ce nid fait pour lui. On dirait que la femme a fait un mystérieux apprentissage de la maternité. L'homme, au
contraire, à la naissance d*un enfant, éprouve un grand trouble. Le premier vagissement du petit être Témeut ; mais il y a dafts cette émotion plus d'étonnement que d'amour. Son affection n'est point encore née. Son cœur a besoin de réfléchir et de s'habituer à ces tendresses nouvelles pour lui.
Il y a un surnumérariat, un apprentissage au métier de papa. — Il n'y en a pas à celui de maman.
Si le père est moralement maladroit pour aimer son nouveau-né, il faut avouer qu'il l'est aussi physiquement pour lui manifester sa tendresse.
Ce n'est qu'en tremblant, avec mille contorsions, mille efforts qu'il soulève ce mince fardeau. — 11 a peur de briser le marmot, qui en a conscience et qui braille à pleins poumons. Il déploie plus de force, le pauvre homme, pour soulever son enfant, qu'il n'en faudrait pour enfoncer une porte. S'il l'embrasse, sa barbe le pique ; s'il le touche, ses gros doigts font un malheur. — Il a l'air d'un ours qui enfile une aiguille.
Et cependant il faut la gagner, l'affection de ce pauvre père, qui n'a d'abord que des mésaventures; il faut le séduire, l'enchaîner, lui faire prendre goût au métier, et ne pas faire durer trop longtemps son rôle de conscrit.
La nature y a pourvu, et le papa passe définitivement caporal le jour où le bébé balbutie ses premières syllabes.
LES PETITES BOTTES Syi
Il faut dire qu'il est bien doux, ce premier bégayement de l'enfant, et qu'il est admirablement choisi pour émouvoir, cepa.,.pa que le petit être murmure d'abord. Est-ce étrange que le premier mot de l'homme exprime précisément le sentiment le plus profond et le plus tendre de tous ?
N'est-il pas touchant de voir le nouveau-né trouver à lui tout seul le mot qui doit attendrir sûrement celui dont il a le plus besoin *, le mot qui veut dire :
a Je suis à toi, aime-moi, fais-moi une place dans ton cœur, ouvre-moi tes bras ; tu vois, je n'en sais pas encore bien long ; Je débarque, mais déjà je pense à toi, je suis de la famille, je mangerai à ta table et je porterai ton non\.,, pu... pu,., pa...pa,.. »
Il a trouvé d'un coup la plus délicate des flatteries, la plus douce des tendresses. Il entre dans le monde par un coup de maître.
Ah! l'amour chéri! Pa...pa,.. pa...pa.,. J'entends encore sa petite voix hésitante, je vois encore ses deux lèvres vermeilles se lever et s'abaisser. Nous étions tous en cercle autour de lui, agenouillés pour être à sa hauteur. On lui disait :
« Répète encore, petit homme, répète encore... Où est-il donc, ton papa ? »
Et lui, que tout ce monde égayait, me tendait les bras en tournant les yeux vers moi.
Je l'embrassai bien fort, et je sentis que deux grosses larmes m'empêchaient de parler...
A partir de ce moment, je fus un papa sérieux. J'étais baptisé.
'^g OBSQUE le bébé atteint trois ou quatre ans, que son '^rr^ sexe apparaît dans ses gestes, dans ses goûts, dans ses yeux, qu'il fracasse ses chevaux de bois, éventre ses tambours, souffle dans des trompettes, c;isse les roulettes
374 BEBES ET PAPAS
et témoigne pour la vaisselle une hostilité bruyante, — qu'en un mot il est homme, — c'est alors que Taffection du père pour son fils devient véritablement de lamour. Il se sent envahir par un besoin de tendresse particulier, dont les plus doux souvenirs de la vie passée ne sauraient donner une idée. Sentiment profond dont les racines sans nombre enveloppent le cœur et le fouillent en tout sens. — Défauts ou qualités, elles y pénètrent et s'en nourrissent. Aussi Yetrouve-t-on dans Tamour paternel toutes les faiblesses et toutes les grandeurs de l'humanité. La vanité, Tabnégation, l'orgueil et le désintéressement y sont à la fois réunis, et l'homme tout entier apparaît dans le papa.
C'est le jour où l'enfant devient un miroir dans lequel on reconnaît ses traits que le cœur s'émeut et frissonne. La vie se dédouble ; on n'est plus un, mais un et demi ; on sent son importance s'accroître, et, dans l'avenir de ce petit être qui vous appartient, on reconstruit son passé, — on ressuscite, on renaît en lui. On se dit : « Je lui éviterai tel chagrin que j'ai éprouvé, j'écarterai de sa route telle pierre qui me fit trébucher, je ferai son bonheur, et il me devra tout ; il sera, grâce à moi, plein de talents et de charmes. » On lui donne d'avance tout ce qu'on n'a pas eu, et dans ses lauriers à venir on se ménage une petite couronne.
Faiblesse humaine. Sans doute, mais qu'importe, si le
BÉBÉS ET PAPAS ijb
sentiment qu'engendre cette faiblesse est le plus fort et le plus pur de tous; qu'importe qu'une rivière limpide naisse entre deux pavés ! Doit-on nous en vouloir d'être généreux par égoïsme et de nous dévouer aux autres par jouissance personnelle ?
Donc, chez le père,- la vanité est la corde vibrante. Dites à tous les papas :
« Mon Dieu, comme votre fils vous ressemble. » Vous serez bien reçu. Il hésitera bien à dire oui, le pauvre homme, mais je le mets au défi de ne point sourire. Il dira :
<f Peut-être.... Ah! vous trouvez?... Cependant.... oui, de profil.... »
Et, ne vous y trompez pas, s'il en aqit ainsi, c'est pour qu'on lui réponde avec étonnement ':
« Voilà qui est trop fort, cet enfant est votre portrait! »
Il est heureux, et cela s'explique : cette ressemblance n'est-elle pas un lien visible entre lui et son œuvre ? n'est-ce pas sa signature, son cachet de fabrique,* son titre de possession et comme la sanction qui constate ses droits ?
A cette ressemblance physique succède bientôt une ressemblance morale'qui est bien autrement charmante. On est ému aux larmes lorsqu'on reconnaît les premiers efforts de cette petite intelligence pour saisir vos idées. Sans contrôle, sans examen, elle les accepte et s'en
BEBES ET PAPAS
nourrit. — Peu à peu, l'enfant partage vos goûts, vos habitudes, vos allures. Il prend sa grosse voix pour faire comme petit père, demande vos bretelles, soupire devant vos bottes et s'asseoit avec admiration sur votre chapeau. Il protège sa niaman lorsqu'il sort avec elle, et gronde le chien, quoiqu'il en ait grand' peur, pour faire comme papa. L'avez-vous surpris pendant le repas, fixant sur vous ses grands yeux observateurs et, la bouche ouverte, la cuiller à la main, étudiant votre visage et copiant son modèle avec une expression d'étonnement et de longs bavardages, vagabonds comme son petit cerveau; ne dit-il pas :
« Moi d'abord, quand je serai grand comme petit père, j'aurai des moustaches, puis une canne, comme lui, et je n'aurai pas peur quand il fait nuit, parce que c'est bête d'avoir peur quand on est grand, et puis je dirai sacré mâtin... puisque je serai grand.
respect ! tcoutez-le dans ;
— Bébé... qu*est-ce que vous dites là, monsieur Bébé ?
— Eh bien, je dis comme papa. »
Que voulez-vous, c*est un miroir fidèle ! Vous êtes pour lui un idéal, un but, le type de ce qui est grand et fort, beau et intelligent.
Bien souvent il se trompe, le cher petit; mais son erreur est d^autant plus délicieuse qu'elle est plus sincère et qu'on se sent plus indigne d'une si franche admiration. On se console de ses imperfections en songeant qu'il n'en a point conscience.
Les défauts des enfants sont presque toujours des emprunts faits au père; ils sont la conséquence d'une copie trop exacte. Les prémunir? — Oui, sans doute, mais quelle force d'âme ne faut-il pas à ce pauvre homme, je vous le demande, pour détromper son bébé, pour détruire d'un mot sa confiance naïve et lui dire : « Mon enfant, je suis incorrect et j'ai des laideurs qu'il faut éviter. »
Cette espèce de dévotion du bébé pour son père me
rappelle le mot charmant d'un de mes petits compagnons.
En traversant la rue, le petit homme aperçoit un sergent
de ville ; il Texamine avec respect, et, se retournant vers
moi après un moment de réflexion :
« N'est-ce pas, grand ami, me dit-il d'un air convaincu,
que papa est plus fort que tous les sergents de ville ? »
Je lui aurais répondu non, que nos relations étaient
brisées du coup.
N*est-ce pas adorable ?
On peut dire absolument : Tel bébé, tel papa. — Notre vie est le seuil de la sienne. — C'est par nos yeux qu'il a vu tout d'abord.
• Profitez, jeunes pères, des premiers moments de candeur de votre cher bébé ; tâchez d'entrer dans son cœur lorsque ce petit cœur s'entr'ouvre, et logez-vous-y si bien qu'au moment où Tenfant pourra vous juger il vous aime trop pour être sévère et cesser d'être à vous. Gagnez son affection, la chose en vaut la peine.
Etre aimé toute sa vie par un être qu'on aime! voilà le problème à résoudre et vers la solution duquel doivent tendre vos efforts. — Se faire aimer, c'est amasser des trésors de bonheur pour l'hiver. — Chaque année vous enlèvera une parcelle de vie, rétrécira le cercle d'intérêts et de plaisirs dans lequel vous vivez ; votre esprit peu à peu perdra de sa sève et demandera du repos, et à mesure que vous vivrez moins par Tesprit, vous vivrez plus par le cœur. La tendresse des autres, qui n'était qu'un hors-d'œuvre agréable, deviendra un aliment nécessaire, et quoi que vous ayez été, hommes d'État ou artistes, militaires ou banquiers, lorsque votre tête sera blanche, vous ne serez plus que papas.
Or Tamour filial ne naît point tout d'une pièce et comme fatalement. La voix du sang est une voix plus poétique que vraie. L'affection des enfants se gagne et se
mérite; elle est une conséquence, non une cause, et k reconnaissance en est le commencement. Il faut donc, à tout prix, que votre bébé soit reconnaissant. Ne comptez pas qu'il vous sache gré de votre sollicitude, des rêves d'avenir que vous faites pour lui, des mois de nourrice que vous avez payés et de la dot superbe que vous lui préparez; cette reconnaissance-là exige de sa petite cervelle un calcul trop compliqué et des notions sociales qui lui sont encore inconnues. — II ne vous saura aucun gré de la tendresse extrême que vous avez pour lui ; ne vous en étonnez pas et ne criez pas à l'ingratitude. Il faut d'abord que vous lui fassiez comprendre votre affection, il faut qu'il l'apprécie et la juge avant d'y répondre; qu'il sache ses notes avant de jouer des airs.
A reconnaissance du petit homme ne sera d'abord qu'un calcul égoïste, naturel et peu compliqué. — Si vous l'avez fait rire, si vous l'avez amusé, il souhaitera de recommencer, tendra vers vous ses petits bras en criant ; <• Encore. « Et le souvenir des plaisirs dont vous l'aurez fait jouir se gravant dans son esprit, il se dira bientôt : Personne ne
38o BÉBÉS ET PAPAS
m'amuse autant que papa; c'est lui qui sait me faire sauter en Tair, jouer à cache-cache, raconter de belles histoires! Et peu à peu la reconnaissance naîtra en lui, comme le remercîment vient aux lèvres de celui qu'on a rendu heureux.
Donc,apprenezrart d'amuser votreenfant,imitez la voix du coq et roulez-vous sur les tapis; répondez à ses milh questions impossibles, qui sont Técho de ses rêves sans fin; et puis au6si laissez- vous tirer la barbe et faites coucou dans tous les coins. Tout cela est de la tendresse, mais aussi de l'habileté, et le bon roi Henri ne démentait pas sa fine politique en marchant à quatre pattes sur son tapis.
A ce compte, sans doute, votre autorité paternelle perdra de son prestige austère, mais vous y gagnerez cette influence profonde et durable que donne l'affection. Votre bébé vous craindra moins, mais il vous aimera davantage. — Où est le mal ?
Ne craignez rien, devenez un peu son camarade pour avoir le droit de rester son ami. — Cachez votre suzeraineté paternelle comme un commissaire de police cache son écharpe. — Demandez avec bonté ce que vous pourriez exiger sans détour, et attendez tout de son cœur, si vous avez su l'attendrir. Évitez avec soin ces vilains mots de discipline, d'obéissance passive et de commandement ; que sa soumission lui soit douce et que son obéissance ressemble à une tendresse. Renoncez à la sotte jouissance
BEBES ET PAPAS
d'imposer vos fantaisies et de donner des ordres pour constater votre infaillibilité.
/• ES enfants ont une finesse de
jugement, une délicatesse d'impression qu'on ne suppose pas à moins de les avoir étudiés.
La justice et l'équité naissent facilement dans leur esprit, car ils ont avant toute chose une loffique absolue. — Profitez de ■■"■*"" tout cela. Il est des mots in-
justes et durs qui restent gravés au fond du cœur d'un enfant, et dont il se souvient toute sa vie. — Songez que dans votre bébé il y a un homme dont l'affection réchauffera votre vieillesse; respectez-le pour qu'il vous respecte, et soyez sûr qu'il n'est point une seule partie de semence jetée dans ce petit cœur qui tôt ou tard ne produise des fruits.
Mais il est, me direz-vous, des enfants indomptables, des esprits rebelles et révoltés dès le berceau. — Etesvous bien sûr que le premier mot qu'ils ont entendu dans la vie n'a pas été la cause de ces mauvais penchants ? Où il y a eu révolte, il y a eu pression maladroite, — et je ne veux pas croire au vice inné. — Au milieu des mauvais instincts, il en est toujours un bon dont on peut se faire une arme pour combattre les autres. Cela demande,
je le sais, une tendresse extrême, un tact parfait, une confiance sans bornes, mais la récompense est douce. — Je crois donc, pour conclure, que le premier baiser d'un père, son premier regard, ^es premières caresses ont sur la vie de Tenfant une influence immense.
Aimer — c'est bien. — Savoir aimer — c'est tout. .
Ne serait-on pas papa, qu'il est impossible de passer devant la sainte marmaille sans se sentir ému et sans Taimer. Crottés, déguenillés ou pomponnés avec recherche ; courant au grand soleil, sur la route, et se vautrant dans la poussière, ou sautant à la corde, au milieu des Tuileries; barbotant parmi les canetons déplumés qui font koui, kotiî, ou faisant des montagnes de sable auprès des mamans empanachées, les bébés sont adorables. Dans ceux-ci et dans ceux-là même grâce, mêmes gestes embarrassés, même sérieux comique, même candeur, même insouciance de l'effet produit, même charme enfin ; ce charme qu'on appelle l'Enfance, qu'on ne peut comprendre sans l'aimer ; charme difficile à définir, mais qu'on retrouv^e le même dans toute la nature, depuis la fleur qui s'entr'ouvre ou le jour qui commence à poindre, jusqu'à l'enfant qui entre dans la vie.
Le bébé n'est point un être incomplet, une ébauche inachevée, — c'est un homme. Observez-le de près, suivez chacun de ses mouvements -, ils vou's révéleront une marche logique dans les idées, une merveilleuse
puissance d'imagination, qu'on ne retrouvera à aucun âge de la vie. Il y a plus de poésie vraie dans la cervelle de ces chers amours que dans vingt poëmes épiques. Ils sont étonnés et inhabiles ; mais rien n'égale la sève de ces esprits tout neufs, frais, naïfs, sensibles aux moindres impressions et se frayant une route au milieu de l'inconnu.
Quel travail immense ne font-ils pas en quelques mois ! Percevoir les bruits, les classer entre eux, comprendre que certains de ces bruits sont des paroles et que ces paroles sont des pensées ; trouver à eux tout seuls le sens de toute chose, distinguer le vrai du faux, le réel de l'imaginaire ; corriger, par l'observation, les erreurs de leur imagination trop ardente ; débrouiller un chaos ; et, durant ce travail gigantesque, assouplir sa langue, fortifier ses petites jambes chancelantes, se faire homme, en un mot. Si jamais spectacle fut curieux et touchant, c'est celui de ce petit être allant à la conquête du monde. Il ne connaît encore ni la crainte ni le doute, et ouvre son cœur tout grand. Il y a du don Quichotte dans le bébé. Il est comique comme le grand chevalier, mais il en a aussi les côtés sublimes.
Ne riez pas trop des hésitations, des tâtonnements
' sans nombre, des folies impossibles de cet esprit vierge,
qu'un papillon emporte dans les nuages, et pour lequel
les grains de sable sont des montagnes ; qui comprend
le gazouillement des oiseaux, prête des pensées aux fleurs
et une âme aux poupées; qui croît à des régions lointaines où les arbres sont en sucre, les champs en chocolat, où les rivières sont du sirop ; pour qui mère Gigogne et Polichinelle sont des personnalités puissantes et pleines de réalité; qui peuple le silence et anime la nuit. Ne riez pas de ce cher amour. Sa vie est un rêve, et ses erreurs s'appellent poésie.
Cette poésie touchante, vous la trouvez dans l'enfance des hommes, vous la trouvez aussi dans l'enfance des peuples. Elle est la même. — Dans l'une et dans l'autre, même besoin d'idéalisation, même tendance à personnifier l'inconnu. Et l'on peut dire qu'entre Polichinelle et Jupiter, mère Gigogne et Vénus, il n'y a pas l'épaisseur d'un cheveu.
Pour l'entant, le grand désir est de devenir un homme. Or, le premier symptôme de la virilité, le premier pas sérieux fait dans la vie est marqué par l'usage de la culotte.
' Cette première culotte est un événement que le papa souhaite et que la maman redoute. Il semble à la mère
que ce soit un commencement d'abandon. Elle regarde d*un œil humide le cotillon délaissé pour toujours, et se dit : « La première enfance est donc terminée ? Déjà ! mon rôle va bientôt cesser. Il va avoir de nouveaux goûts, de nouveaux désirs; il n'est déjà plus moi-même; sa personnalité s'accuse, c'est quelqu'un, c'est un garçon. »
Le père, tout au contraire, est ravi. Il rit dans sa moustache en regardant les petits mollets cambrés qui sortent du pantalon ; il tàté ce petit corps dont on saisit nettement le contour sous le nouveau vêtement, et il se dit : « Comme il est bâti, le gaillard ! Il aura, comme moi, les épaules larges, les reins solides. Comme ses petits pieds reposent franchement à terre!... » Il voudrait lui voir des bottes ; pour un rien, il lui achèterait des éperons. Il commence à s'apercevoir lui-même dans le petit être qui vient de lui ; il le regarde avec de nouveaux yeux et, pour la première fois, il trouve un charme extrême à l'appeler mon garçon.
Quant au bébé, il est ivre, il est glorieux, il est triomphant, quoique un peu embarrassé de ses bras et de ses jambes, et, soit dit sans vouloir l'offenser, il ressemble pas mal à ces petits caniches qu'on a tondus à l'approche de Tété. Ce qui le gêne beaucoup, le pauvre petit homme, c'est son passé. — Que d'hommes sérieux, je vous le demande, éprouvent le même inconvénient ! Il sent trèsbien que culotte oblige, qu'il lui faut maintenant de nou-
velles allures, de nouveaux gestes^ un nouveau timbre de voix ; il commence à lorgner du coin de Tœil les mouvements de son papa, qui n'en est pas mécontent; il tente maladroitement un geste masculin, et cette lutte entre son passé et son présent lui donne pendant quelque temps la démarche la plus comique du monde. Son cotillon le poursuit, et véritablement il enrage.
Première culotte chérie ! je t'aime, parce que tu es une amie fidèle et que je retrouve, à chaque pas de la vie, toi et ton cortège de douces sensations. N'es-tu pas la vivante image de l'illusion nouvelle qui caresse notre vanité. Vous, mon officier, qui mesurez encore vos moustaches dans la glace et venez de mettre pour la première fois Tépaulette et le ceinturon doré, qu'éprouviez-vous en descendant votre escalier lorsque vous avez entendu le fourreau de votre sabre qui faisait tic, toc, tac sur les marches, lorsque, sanglé, peigné, botté, les coudes en dehors, le képi sur l'oreille, vous vous êtes trouvé au milieu de la grande rue, et qu'une force irrésistible vous poussant, vous avez contemplé votre image dans les bocaux du pharmacien ? Osez dire que vous ne vous êtes point arrêté devant ces bocaux ?...
Première culotte que tout cela, mon lieutenant !
Vous la retrouverez encore, la joyeuse culotte, quand
vous passerez capitaine et que vous serez décoré. Et plus
ard, quand, vieux grognard à moustache grise, vous
prendrez une mignonne compagne pour vous rajeunir, vous la remettrez encore; mais, cette fois^i, la chère enfant vous aidera à la porter.
Et le jour, mon officier, où vous n'aurez plus affaire à elle, hélas! ce jour-là vous serez bien bas; car la vie tout entière est dans ce vêtement précieux. L'existence n'est pas autre chose: mettre sa première culotte, l'enlever, la remettre, et mourir en la regardant.
Est-il donc vrai que la plupart de nos joies n'aient pas de cause plus sérieuse que celles des enfants ? Sommesnous donc si naïfs ? — Eh ! mon Dieu, oui, mon cher monsieur, nous sommes naïfs à ce point, que nous ne croyons pas l'être. Nous ne nous débarrasserons jamais complètement de nos langes, voyez-vous bien; il en reste toujours un petit bout qui passe. Il y a un bébé dans chacun de nous, ou, pour mieux dire, nous ne sommes que des bébés grossis.
OYEZ ce jeune avocat qui se promène longuement dans la salle des pas perdus. Il est rasé de frais ; dans les plis de sa robe toute neuve il cache une montagne de dossiers, et sur sa tête, où l'univers s'agite, se dresse une belle toque qu'il a achetée hier et que ce matin il a coquettement
PREMIÈRE CULOTTE SSg
défoncée d'un coup de poing. Ce jeune homme est heureux; au milieu du vacarme général il distingue l'écho de ses pas, et le bruit sonore de ses bottes lui fait l'effet du faux-bourdon de Notre-Dame. Tout à l'heure il trouvera: le moyen de descendre le grand escalier et de traverser la cour en costume. Vous pouvez être sûr qu'il ne se déshabillera que pour aller dîner. Que de joie dans ces cinq mètres de lustrine noire ! que de bonheur sous ce vilain drap tendu sur le carton !
Première culotte, je crois te reconnaître.
Et vous, madame, avec quel bonheur ne retrouvez-vous pas, à chaque nouvelle saison, ces jouissances que cause l'habit neuf ? Ne nous dites pas, je vous en prie, que ces jouissances-là sont secondaires, car leur influence est absolue sur votre humeur et votre caractère. Pourquoi, je vous le demande, avez-vous trouvé dans le sermon du révérend père Paul tant de logique entraînante, d'éloquence persuasive ? Pourquoi avez-vous pleuré en sortant de l'église et avez-vous embrassé votre mari en rentrant chez vous ? — Vous le savez mieux que moi, madame : c'est que ce jour-là, vous aviez essayé ce mignon chapeau jaune qui est un bijou — j'en conviens — et vous fait paraître deux fois plus jolie. Ces impressions-là ne s'expliquent pas, mais elles sont invincibles; il y a là peutêtre un peu d'enfantillage, vous en convenez, mais ce sont de ces enfantillages dont on ne peut se débarrasser.
SpO PREMIÈRE CULOTTE
et comme preuve, c'est qu'un autre jour, retournant à Saint-Thomas pour entendre le révérend père Nicolas, qui est pourtant un de nos flambeaux, vous avez éprouvé des sentiments tout autres : un mécontentement général, des doutes, une irritabilité nerveuse à chaque phrase de Torateur; votre âme ne s'élançait plus vers Dieu avec le même abandon ; vous êtes sortie de Saint-Thomas ayant les pieds froids et la tête chaude, et vous vous êtes oubliée, en montant en voiture, jusqu'à dire que le révérendjpère Nicolas était un gallican sans éloquence. Votre cocher l'a entendu. — Et enfin, en rentrant chez vous, vous avez trouvé votre salon trop étroit et monsieur votre mari engraissé.
Pourquoi, je vous le demande encore, cette suite d'impressions fâcheuses ? — S'il vous en souvient bien, chère madame, vous avez mis pour la première fois avanthier l'horrible petit chapeau violet qui est du manqué le plus révoltant. Première culotte, chère madame.
Voulez-vous un dernier exemple ? — Observez monsieur votre mari. Hier, il sort maussade, — il avait mal déjeuné, — et voilà que le soir, vers sept heures moins un quart, il revient de la Chambre joyeux, content, le sourire aux lèvres, la bonne humeur dans les yeux. Il vous embrasse au front avec un certain... abandon, jette sur le guéridon, d'un geste aisé, une foule de brochures et de papiers ; il se met à table, trouve le potage exquis
PREMIÈRE CULOTTE Sgi
et dévore joyeusement. — Qu'a donc mon mari ? ditesvous. — Je vais vous l'expliquer : Monsieur votre mari a parlé hier pour la première fois dans cette enceinte que vous savez. Il a dit (la séance était chaude, on élucidait à gauche une infernale question), il a dit (au plus fort de la bagarre, en frappant son pupitre de son couteau à papier), il a dit : « Mais on n'entend pas ! »
Et comme ces quelques mots étaient salués par l'approbation générale, que de tous côtés on disait : Très-bien... parfait... très-bien... très-bien! il a donné à son idée une forme plus parlementaire et a ajouté : « La voix de l'honorable orateur n'arrive pas jusqu'à nous. »
Ce n'est pas grand'chose, si vous voulez, et l'amendement pourrait bien passer quand même ; mais enfin c'est un pas ; disons toute la vérité : c'est un triomphe, puisque voilà six ans que monsieur votre mari remet au lendemain pour lancer dans l'enceinte sa première parole. Voilà un député heureux, voilà un député qui vient... de remettre sa première culotte.
Qu'importe que la cause soit futile ou sérieuse, si le sang circule plus vite, si Ton se sent plus heureux, si l'on est fier de soi ? Remporter une grande victoire ou mettre un chapeau neuf, peu importe, si ce chapeau vous cause la même joie qu'une couronne de lauriers.
Donc, ne vous moquez pas trop du bébé, si sa première culotte l'enivre ; si, lorsqu'il la porte, il trouve son
ombre plus allongée et les arbres moins hauts. Il commence son métier d'homme , le cher enfant ! pas davantage.
De combien de choses n'a-t-on pas tiré vanité, depuis que le monde est monde ? On a été fier de son nez sous le roi chevalier ; on le fut de sa perruque au grand siècle, et, plus tard, de son appétit et de son embonpoint. On est vaniteux de sa femme, de sa paresse, de son esprit, de sa bêtise, de la barbe qu'on a au menton, de la cravate qu'on a au cou, de la bosse qu'on a dans le dos.
- ml7
'aime le bébé qui court sous les arbres des Tuileries; ^^ je les aime bien, ces belles petites filles blondes aux longs cheveux frisés, aux bas blancs bien tirés, à la crinoline intraitable. J'aime à suivre de l'œil toutes ces
bambines parées comme des châsses, déjà coqueRes et minaudant autour de leur maman. Il me semble que dans chacune dVIles j^aperçois des milliers de ravissants défauts montrant déjà le bout de roreille. Mais toutes ces petites femmes et ces petits hommes en miniature, échangeant des timbres-poste en jacassant toilette, me font un peu l'effet d'adorables monstruosités.
E les aime comme j'aime une grappe de raisin en février ou un plat de petits pois en décembre.
Dans le royaume des bébés, mon préféré, mon ami, c'est le bébé des champs courant sur la grande route au milieu de la poussière, pieds nus, déguenillé, ou dénichant des nids de merle et de pinson sur la lisière du bois. J'adore son grand œil noir étonné qui vous regarde fixe entre deux mèches de cheveux incultes, ses petites viandes fermes dorées par le soleil, son front noirci, perdu sous sa chevelure, sa figure barbouillée et sa culotte pittoresque qu'empêche de tomber à terre la bretelle paternelle, retenue par un gros bouton de métal (un cadeau de gendarme).
Ahl la belle culotte! pas assez de jambes, mais dans le reste quelle ampleur I il s'y cacherait tout entier, le petit sauvage, dans ce reste immense qui laisse échapper par une large fente un beau bout de chemise qui
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flotte comme un drapeau — j'allais dire un drapeau blanc. — Cette bonne culotte conserve un souvenir de tous les vêtements de la famille : voici un morceau du jupon maternel, puis un débris de gilet jaune, puis un lambeau de mouchoir bleu; le tout maintenu, cousu avec un fil qui a le double avantage de se voir de loin et de ne pas casser .
Mais sous ces vêtements rapiécés, on sent un petit corps solide; et qu'importent d'ailleurs les vêtements? Le bébé des champs n'est point coquet, et quand la patache descend la côte au bruit des grelots, qu'il faut s'élancer à sa poursuite, bousculer les voisins, tomber avec eux dans la poussière et rouler dans les fossés, que ferait cette chère marmaille d'une culotte courte et de bas de soie ?
Je les aime aussi parce qu'ils sont sauvages, s'effarouchent et s'enfuient à votre approche comme une troupe de petits lapereaux joueurs qu'on surprend le matin parmi le serpolet. Il faut employer mille détours pour triompher de leurs frayeurs et gagner leur confiance. Mais si enfin, grâce à votre prudence, vous vous trouvez dans leur compagnie, d'abord les jeux cessent, les éclats et les cris s'éteignent, la petite troupe reste immobile, se gratte la tête, et tous les yeux inquiets vous regardent fixement. Cest le moment délicat.
Un mot sec, un geste dur peuvent vous brouiller à
tout jamais avec eux, comme aussi une bonne parole toute ronde, un sourire, une caresse feront bientôt leur conquête. Et la conquête en vaut la peine, croyez-moi.
Un de mes grands moyens de séduction était celui-ci : Je tirais ma montre de mon gousset et je la regardais avec attention. Alors je voyais mon petit monde tendre le cou, écarquiller les yeux, s'avancer d'un pas; et il arrivait souvent que les petits poulets, les canetons et les oies qui flânaient à trois pas de là dans l'herbe imitaient leurs camarades et s'approchaient aussi.
Je portais ensuite ma montre à mon oreille, et je souriais comme un homme qui reçoit une confidence.
Devant ce prodige, mes bambins n'y tenaient plus, se regardaient entre eux de ce regard fin, naïf, peureux et moqueur, qu'il faut avoir vu pour comprendre; ils s'avançaient cette fois pour tout de bon, et si j'offrais au plus hardi d'écouter aussi en lui tendant ma montre, il se reculait effrayé, quoique souriant, et la bande éclatait de joie; les canetons battaient des ailes, les oies blanches ricanaient, les poussins faisaient : cuik, cuik; — la partie était gagnée.
Que de fois j'ai joué cette comédie, assis à l'ombre d'un saule, au bord de ma petite rivière qui chemine en chantant au milieu des pierres blanches, tandis que les roseaux s'inclinent en tremblotant.
Le soleil chauffait dans la prairie, tout bourdonnait
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autour dç nous; les fleurs des champs se pâmaient sur leur tige, et dans le lointain les peupliers bleuâtres se balançaient autour du clocher.
Ma marmaille se pressait autour de mol pour écouter la montre, et bientôt les questions s'élançaient en chœur au milieu des rires. Ils in spectaient mes guêtres, fouillaient dans mes grandes poches, s'ap puyaient sur mes genoux, les canetons se faufilaient sous mes bottes, et les grandes oies me chatouillaient dans le dos.
Comme on jouit de ne point faire peur à des êtres que tout fait trembler.
Je ne bougeais pas, de peur d'effaroucher leur joie, et
j'étais comme un çnfant qui construit un château de cartes et est arrivé au troisième étage. Mais je regardais toutes ces petites têtes heureuses se détachant sur le ciel bleu ; je regardais les rayons du soleil pénétrant dans le fouillis de leurs cheveux blonds ou s'étalant comme un large écu d'or sur leur petit cou bruni. Je suivais leurs gestes pleins de gaucherie et de grâce; je m'asseyais dans l'herbe pour être plus près d'eux, et si un poussin malhabile chavirait entre deux pâquerettes, j'étendais le bras bien vite et le remettais sur pieds.
Je vous jure que tout mon public m'en était reconnaissant. Pour peu qu'on aime ce petit monde, une chose vous frappe lorsqu'on le regarde de près.
Caneton qui barbote au bord de l'eau ou fait là culbute dans son écuelle, jeune pousse qui dresse hors de terre ses petites feuilles frileuses, petits poulets trottinant devant la maman poule ou petits hommes trébuchant dans l'herbe... tous ces petits êtres-là se ressemblent. Ils sont bébés de la grande mère Nature ; ils ont un code commun, une physionomie commune; ils ont je ne sais quoi de comique et de gracieux, de gauche et de tendre qui les fait aimer tout d'abord; ils sont parents, amis, camarades sous le même drapeau; et ce drapeau blanc et rose, saluons-le quand il passe, vieux barbons que nous sommes! Il est béni et s'appelle V Enfance.
Tous les bébés sont ronds, souples, faibles, peureux.