‹ Monsieur, madame et bébé Gustave DrozChapitre 10 sur 40 · MA TANTE EN VÉNUS · texte numérisé non relu

MA TANTE EN VÉNUS

Depuis ce jour où j’embrassai M me de B... au beau milieu du cou, alors qu’elle me tendait le front, il s’est glissé dans nos relations je ne sais quelle froideur coquette qui ne laisse pas que d’étre assez agréable. La question du baiser n’a jamais été complètement élucidée. C’était à ma sortie de Saint-Cyr que cela se passait. J’étais plein d’ardeur et les fringales de mon cœur m’aveuglaient parfois. Je dis qu’elles m’aveuglaient et j’ai raison, car, en vérité, il fallait avoir le diable au corps pour embrasser sa tante au cou, comme je le fis ce jour-là... Mais passons.

> ' Ce n’est pas qu’elle n’en valût pas la peine; peste! ma petite tantante, comme je l’appelais alors,

Ma tante en Vénus.

était bien la plus jolie femme du monde; et coquette, et élégante!... et un pied! et par-dessus tout, ce délicieux petit je ne sais quoi qui est si f rt à la mode maintenant, et qui vous donne toujours envie d’aller trop loin.

Non, quand je dis qu’il fallait avoir le diable au corps, c’est parce que je songe aux conséquences que ce baiser pouvait entraîner. Le général de B..., son mari, se trouvant mon supérieur direct, ça pouvait m’attirer des histoires extrêmement désagréables... et puis, enfin, il y a le respect de la famille. Oh! je n’ai jamais transigé sur cet article-là !

Mais je ne sais pas pourquoi je rappelle tous ces vieux souvenirs, qui n’ont rien de commun avec ce que je veux vous raconter. Mon intention était simplement de vous dire que depuis mon retour du Mexique, je vais assez souventchezM“'de B..., et peut-être bien faites-vous comme moi; car elle mène un assez grand train de maison; elle reçoit tous les lundis soir, et il y a généralement foule chez elle; on s’y amuse. Il n’y a pas de distractions qu’elle n’invente pour conserver sa réputation de femme à la mode. J’avoue cependant que je n’avais rien vu de pareil chez elle à ce que je vis lundi dernier.

J’étais dans l’antichambre et le valet de chambre m’enlevait mon paletot, lorsque Jean, s’ap-

Ma tante en Vénus.

prochant de moi avec une nuance de mystère, me dit : • Monsieur, Madame attend Monsieur tout de suite, dans sa chambre à coucher. Si Monsieur veut passer par le corridor et frapper à la porte qui est au bout. »

On a beau revenir du bout du monde, ces phrases-là vous font quelque chose. La vieille histoire du baiser me revint malgré moi à l’esprit... Que pouvait me vouloir ma tante?

Je frappai discrètement à la porte, et immédiatement j’entendis un bouquet d’éclats de rire contenus.

—Pas encore— dans un instant— criait une voix rieuse. Mais je ne veux pas qu’on me voie dans cet état, chuchotait une autre. — Mais si , — mais non — vous êtes unique, ma belle — puisqu’il s’agit d’art... Ah! ah! ah! — et l’on riait et l’on se remuait derrière cette maudite porte !

Enfin, une voix dit : «■ Entrez. » Je tournai le bouton.

A première vue , je ne distinguai qu’un chaos confus, impossible à décrire, au milieu duquel se démenait ma tante, vêtue d’un maillot rose. Vêtue!... superficiellement.

Fort heureusement, une gracieuse guirlande de plantes marines , en papier, sauvegardait çà et là la pudeur. Elle me parut singulièrement engraissée, ma petite tantante, mais passons en-

go

Ma tante en Vénus.

core. Ses cheveux, dénoués et ondés , flottaient sur ses épaules, et Marie, sa femme de chambre— encore un bijou dont je vous dirai deux mots un de ces jours — agenouillée devant sa maîtresse, laçait sa bottine rose, effilée, en satin miroitant, et munie de talons extrêmement hauts et pointus.

Les meubles, les tapis, la cheminée, étaient encombrés et comme enfouis sous un amas sans nom. Des jupes de mousseline jetées à l’aventure, des dentelles, un casque en carton recouvert de papier doré, des écrins entr’ouverts, des nœuds de ruban, un maillot — trop étroit sans doute et déchiré en deux. Des fers à friser perdus dans les cendres, de tous côtés des petits pots, des brosses à étaler le blanc, des débris de toutes sortes. Derrière deux paravents qui divisaient la chambre, j’entendais des chuchotements et le froufrou particulier aux femmes qui s’habillent. — Dans un coin, Silvani, l’illustre Silvani, encore revêtu de ce grand tablier blanc dont il s’affuble pour poudrer ses clientes, renfermait ses houppettes et abaissait ses manches d’un air satisfait,... Je restai pétrifié. Que se passait-il chez ma tante ?

Elle remarqua mon étonnement, car sans se détourner elle me dit d’une voix un peu émue :

— Ah! c’est toi, Ernest ! Puis, en prenant son parti, sans doute, elle éclata de rire à toute volée,

Ma tante en Vénus.

comme les femmes qui ont de jolies dents, et ajouta d’un petit air conquérant :

— Tu vois, nous jouons la comédie.

En disant cela, elle se détourna vers moi avec sa coiffure follement provocante et poudrée de rouge avec excès, son visage fardé comme celui d’une prêtresse antique, son regard noyé dans les langueurs artificielles, mais séductrices, du pensil japonais , son corsage souriant sous les trois brins d’herbe qui l’ombrageaient avec tact. Ces jambes, ceftte gaze, ce milieu tout odorant de parfums féminins, et derrière ces paravents derrière ces

paravents !

Parbleu ! je ne suis pas un enfant; vous comprenez bien que j’ai dû voir des choses, étant capitaine de lanciers et naturellement assez curieux. Mais je peux vous le dire : je n’ai jamais été aussi sérieusement... intéressé que ce soir-là. Ce n’est pas, en somme, une chose si commune que de se trouver face à face avec les jambes de sa tante!

Il faut, me disais-je, tout en examinant un peu — on est homme — il faut que les femmes du monde aient vraiment le diable au corps pour s’amuser de cette façon-là.

— Et quelle pièce allez-vous donc jouer, ma bonne tante, dans un costume aussi... séduisant?

— Bonsoir, capitaine, me cria une voix rieuse derrière le paravent de droite.

Ma tante en Vénus.

— Nous vous attendons , me dit une autre voii 'derrière le paravent de gauche.

— Bonsoir, mesdames, à quoi puis-je vous être bon ?

— Mais ce n’est point une pièce que nous jouons, fit ma tante, en rapprochant d’une main pudique ses herbes marines. Comme tu es en retard, mon bon ami ! est-ce qu’on joue la comédie mainte*

• nant ?

— Ce n’est point une pièce, c’est un tableau vivant: le Jugement de Pâris... tu sais le jugement de Pâris? — Je remplis le rôle de Vénus... Jenevoulais pas, mais ils m’ont tous persécutée... Donne-moi donc une épingle... sur la cheminée... à côté du sac de bonbons... là, à gauche, à côté'de l’écrin... près de la bouteille de colle-forte, sur mon Paroissien... Comment, tu ne vois pas?... Ah ! c’est bien heureux ! Enfin, on m’a mis le pistolet sur la gorge pour m’obliger à jouer Vénus. Comment, baronne, avec vos épaules, et vos bras, et... vos mains... me disaient-ils; et patati, et patata... Donne-moi donc encore une épingle... Ces herbes, ca ne tient à rien!

— Il est pourtant indispensable qu’elles tiennent un peu, ma petite tante.

— Parbleu ! je vois bien ! tu me trouves un peu trop décolletée, n’est-ce pas? j’étais sûre que tu me trouverais un peu décolletée... je leur ai dit;

Un bal d'ambassade.

Page 1