UN RÊVE
Un sommeil agité a presque toujours pour cause une mauvaise digestion. — Mon ami le docteur Jacques est là pour vous le dire.
Or, ce soir-là,— c’était parbleu vendredi dernier, — j’avais commis la faute de manger de la barbue, poisson qui m’est positivement contraire.
Dieu veuille que le récit du rêve singulier qui en fut la conséquence vous inspire de prudentes réflexions !
Quoi qu’il en soit, voici mon songe dans toute son étrangeté :
J’avais dans ce rêve l’honneur d’appartenir, comme premier vicaire, à l’une des paroisses les plus fréquentées de Paris. — On n’a pas idée d’une pareille folie ! — J’avais en outre quelque embonpoint, une tête respectable encadrée de nombreux fils d’argent, des mains délicates, le nez aquilin, une grande onction, l’amitié de nos dames, et, j’ose le dire, l’estime de M. le curé.
Tandis que, rentré dans la sacristie, je disais mon action de grâces tout en dénouant les cordons de mon aube, M. le curé s’approche de moi — je le vois encore, — il se mouchait.
— Mon cher ami, me dit-il, vous confessez ce soir, n’est-ce pas ?
Souvenirs de carême.
— Mais sans doute. Vous allez bien ce matin?... J’avais beaucoup de monde à mamesse... »
Et tout en disant cela, j’achevai mon action de grâces; je remis mon aube dans l’armoire, et, offrant une prise à M. le curé :
— Cela ne rompt pas le jeûne! lui dis-je avec gaieté.
— Eh... eh... eh! non, non; d’ailleurs, il est midi moins cinq, et la pendule retarde. »
Nous primes une prise, et nous nous en allâmes bras dessus bras dessous par la petite porte des sacrements de nuit en causant amicalement.
Tout à coup je me trouvai transporté dans mon confessionnal. La chapelle était pleine dames, qui toutes s’inclinèrent à mon approche. J’entrai dans mon étroit tribunal dont j’avais la clef. Je disposai sur le banc mon coussin à air qui m’est indispensable aux veilles de grandes fêtes — les séances durant alors fort longtemps; — j’endossai par-dessus ma soutane le surplis tout blanc qui était accroché à un porte-manteau, et, après m’étre recueilli un instant, j’ouvris le petit volet qui me met en communication avec les pénitentes.
Je n’entreprendrai pas de vous décrire une à une les différentes personnes- qui vinrent s’agenouiller près de moi. Je ne vous dirai pas que l’une d’elles, par exemple, une dame toute vêtue
Souvenirs de carême
de noir, au nez étroit, aux lèvres minces, au visage jaunâtre, après avoir récité sans hésitation son confiteor en latin, me toucha infiniment, quoique étant du sexe, par la confiance absolue qu’elle me témoigna. En dix minutes, elle trouva moyen de me parler de sa belle-sœur, de son frère, d’un oncle qui allait mourir et dont elle héritait, de ses neveux, de ses domestiques, et je compris, malgré la touchante bienveillance qui perçait dans ses paroles, qu’allé était la victime de toutes ces personnes. Elle finit par me confier qu’elle avait un fils à marier et que son estomac l’empêchait de jeûner.
Je vis encore une foule d’autres pénitentes, mais il serait trop long de vous en entretenir, et nous nous contenterons, si vous le voulez bien, des deux dernières qui me sont d’ailleurs restées particulièrement dans la mémoire.
Une petite dame empanachée se précipita dans le confessionnal; elle était vive, rose, éveillée; malgré son expression de profond recueillement, elle parlait très-vite, d’une voix flûtée et bre* douilla son confiteor en dépit du bon sens.
— Mon père, dit-elle, j’ai une inquiétude.
— Parlez, mon enfant, vous savez qu’un confesseur est un père. »
— Eh bien! mon père.... mais je nose en vérité...
Souvenirs de carême.
Il y a beaucoup de ces petits cœurs craintifs qui demandent à être encouragés. Je lui dis :
— Osez, mon enfant, osez.
— Mon mari, murmura-t-elle d’une voix confuse, ne veut pas faire maigre pendant le carême. Dois-je l’y forcer, mon père ?
— Oui, l’y forcer par la persuasion.
— C’est qu’il prétend qu’il ira dîner au restaurant si je ne lui fais pas servir de viande. Oh! je souffre beaucoup de cela! N’assumerai-je pas la responsabilité de toute cette viande , mon père? »
Cette jeune épouse m’intéressait vraiment; elle avait au milieu de la joue, vers le coin de la bouche, un petit creux, une sorte de petite fossette toute mondaine, mais charmante, dans le sens profane du mot, et qui donnait à son visage une expression particulière. Ses petites dents blanches brillaient comme des perles lorsqu’elle ouvrait la bouche pour raconter ses pieuses inquiétudes; elle répandait en outre un parfum presque aussi doux que celui de nos autels, quoique d’une nature différente, et je respirais ce parfum avec un malaise plein de scrupules qui ne laissait pas que de me disposer à l’indulgence. J’étais si près d’elle qu’aucun des détailsde son visage nem’échappait je distinguais, presque malgré moi, jusqu’à un petit frisson de son sourcil de gauche qu’agaçait
Souvenirs de carême.
à chaque instant une folle mèche de ses blonds cheveux.
« Votre' position, lui dis-je, est délicate : d’une part, votre bonheur domestique, et, d’autre part, vos devoirs de chrétienne. ■» — Son cœur poussa un gros soupir. — « Eh bien! chère enfant, mon âge me permet de vous parler ainsi, n’est-ce pas?
— Oh ! oui, mon père.
77- Eh bien, ma chère enfant...» — Je crus ■ m’apercevoir en ce moment qu’elle avait au coin extérieur de ses yeux une espèce de tache bistrée, affectant la forme d’un fer de flèche. — » Efforcezvous, ma chère enfant, de convaincre votre époux qui au fond... » — De plus, ses cils fort longs et en quelque sorte bouclés étaient soulignés, dirai-je presque, par une ligne noirâtre, se gonflant et se dégradant délicatement vers le milieu de l'œil. Cette particularité physique ne me parut point être un fait naturel et de naissance, mais bien, être la conséquence d’une coquetterie préméditée.
Chose étrange, la constatation de cette faiblesse dans ce cœur si candide ne fit qu’augmenter ma compassion. Je continuai d’une voix douce :
« Efforcez-vous de ramener à Dieu monsieur votre mari. Le maigre n’est pas seulement une observance religieuse, c’est aussi un usage salutaire pour la santé. Non solumiex Dei, scd etiam...
Souvenirs de carême.
\vez-vous fait tout pour ramener votre époux ?
— Oui, mon père, tout absolument.
— Précisez, mon enfant, je dois tout savoir.
— Eh bien ! mon père, je l’ai pris par la douceur, par la tendresse... »
Je pensais à part moi que ce mari était un grand misérable.
c Je l’ai conjuré sur. la tête de notre enfant, » continua le petit ange, de ne point compromettre son salut et le mien. Deux ou trois fois même je lui ai dit que les épinards étaient accommodés, au jus, alors qu’ils l’étaient au maigre... Ai-je mal
fait, mon père ?
— Il est de saints mensonges qu'excuse l’Église, car elle ne considère alors que l’intention et la plus grande gloire de Dieu; je ne saurais donc vous dire que vous avez mal fait. Vous n’avez point eu, n’est-ce pas, vis-à-vis de votre époux, quelques-unes de ces violences excusables et qui peuventéchapperà une âme chrétienne lorsqu’elle lutte contre l’erreur ? C’est qu’il n’est pôint naturel, en vérité, qu’un honnête homme se refuse aux prescriptions de l’Église. Faites-lui d’abord quelques concessions.
— (Avec contrition). Je lui en ai fait, mon père, et de trop nombreuses peut-être!...
— Qu’entendez-vous par ces mots ?
— Espérant le ramener à Dieu, je lui ai ac-
Souvenirs de carême
cordé des... tendresses que j’aurais dû lui refuser... peut-être me trompai-je, mais il me semble que j’aurais dû les lui refuser.
i — Ne vous alarmez pas, ma chère enfant, tout est dans les nuances, et il est urgent en ces matières de distinguer avec délicatesse. Il est entre deux époux certaines tendresses sur lesquelles l’Église ferme les yeux. Elle ne les approuve pas. (Comment les approuverait-elle, puisqu’elles lui sont officiellement étrangères et qu’elles constatent un lien regrettable entre l’âme et son enveloppe terrestre?) Mais enfin l’Église les tolère paternellement, ces tendresses, ne voulant pas, dans sa sagesse, que l’espèce humaine s’éteigne encore. Mais cette dernière considération est la seule qui fasse excuser certaines concessions faites à nos sens; à nos sens... qui sont, comme vous le savez, nos plus mortels ennemis. »
— Oui, mon père; oh, je vous comprends, et, je puis vous l’assurer, mes intentions ont toujours été conformes à vos conseils; mais les siennes, mon père, celles de mon mari... en suis-je responsable ? Voilà ce qui me trouble et m’inquiète.
— Je comprends ces respectables scrupules, mon enfant, mais ne vous alarmez pas sans raison. Monsieur votre mari vous fait-il part de ses intentions ?
— Non, mon père. .
Souvenirs de carême
— Eh bien ! alors, ma chère enfant, il n’est point juste que vous en supportiez les conséquences. Si vous acceptez avec résignation et comme à regret votre rôle de victime... est-ce ainsi que vous l’acceptez ?
— (Baissant les yeux). Oui, mon père, je l’accepte avec une résignation... douce... la plupart du temps.
— Et le reste du temps? — Je me sentais ému par tant de candeur.
— Le reste du temps, je me soumets aussi, mais par reconnaissance pour sa bonté, car mon mari est bien bon, mon père, et c’est cela même qui me fait autant souffrir de le voir en dehors du droitchemin. Quelquefois, jè me dis que je ne devraispas l’aimer autant, car enfin Dieu avant tout! •
— Oui, mon enfant; l’Église, en effet, doitpasser avant tout.
— C’est ce que je me dis, mon père, mais mon mari joint à sa bonté une gaieté si communicative; il a une façon si gracieuse et si naturelle d’excuser son impiété que je ris malgré moi, alors que je devrais pleurer. Il me semble qu’il s’élève un voile entre moi et mes devoirs, et mes scrupules s’effacent sous le charme de sa présence et de son esprit... Mon mari a beaucoup d’esprit,» ajoutat-elle avec un petit sourire imperceptible où perçait une nuance d’orgueil.
Souvenirs de carême.
~ Hum.. . hum... » (La noirceur de cette homme me révoltait.) Je repris sévèrement : «Il n’est point de forme séduisante que le tentateur ne revête, mon enfant. L’esprit en lui-même n’estpoint chose condamnable, quoique l’Église l’évite pour ellemême, le considérant comme parure mondaine; mais il peut devenir dangereux, il peut être estimé comme une véritable peste, alors qu’il tend à ébranler la foi. La foi ! qui est aux âmes — je n’ai pas besoin de vous le dire — ce que le velouté est à la pêche et..., si je puis m’exprimer ainsi... ce que la... rosée est... àla fleur, hum... hum. Poursuivez, mon enfant...
— Mais, mon père, lorsque mon mari m’a distraite un instant, je m’en repens bientôt. A peine est-il parti que je prie pour lui.
— Bien... très-bien.
— (Enhardie, quoique timidement). ..Jelui ai cousu une petite médaille miraculeuse dans son pardessus.
— Et avez vous remarqué un résultat?
—(Avec embarras). Pour certaines choses, il y a
du mieux, oui, mon père, mais pour le maigre il est toujours intraitable.
— Ne vous découragez pas. Nous sommes dans le saint temps du carême; eh bien, employez de pieux subterfuges; faites-lui préparer quelques aliments maigres, maispourtantagréablcs au goût.
Souvenirs de carême
— Oui, mon père, j’y ai pensé. Ainsi, avanthier, je lui ai fait servir un de ces pâtés de saumon qui imitent le jambon...
— (Avec un léger sourire)... Oui... oui..., je connais cela. Eh bien? •
— Eh bien ! il a mangé le saumon, mais il s’est fait cuire ensuite une côtelette.
— Déplorable! — dis-je presque malgré moi, tant l’endurcissement de cet homme me paraissait excessif. — De la patience, mon enfant, offrez au ciel les souffrances que vous cause l’impiété de votre mari et rappelez-vous que vos efforts vous seront comptés. Vous n’avez plus rien à medire?»
— Non, mon père.
— Recueillez-vous donc. Je vais vous donner l’absolution.» Etlachèreamie soupira en joignant ses deux petites mains.
A peine ma pénitente se fut-elle soulevée pour se retirer que je fermai brusquement mon petit volet et je pris une longue prise de tabac. — Les priseurs savent combien une prise repose les esprits; — puis, après avoir remercié Dieu rapidement, je tirai de la poche de ma soutane ma bonne grosse montre et je constatai qu’il était moins tard que je ne pensais. Le jour obscur de la chapelle m’avait trompé et mon estomac avait partagé mon erreur. J’avais faim. Je chassai de mon esprit ces préoccupationscharnelles, et, après avoir agité mon
Souvenirs de carême.
rabat sur lequel quelques grains de tabac étaient tombés, je donnai de l’aisance à l’une de mes bretelles qui me gênait un peu à l’épaule et j’ouvriî mon guichet.
« Eh bien! madame, on fait attention, disait ma pénitente de gauche, en s’adressant à une dame dont je n’aperçus qu’un ruban du chapeau, on fait attention, cela n’a pas de nom.»
La voix de ma pénitente, qui était fort irritée, quoique contenue par le respect du lieu, s’adoucit comme par enchantement au grincement de mon petit guichet. Elle s’agenouilla, croisa pieusement ses deux belles mains dégantées, parfumées, roses, grassouillettes, chargées de bagues.. . mais passons. Il me sembla reconnaître les mains de la comtesse de B..., une âme d’élite que j’ai l’honneur de visiter fréquemment, le samedi surtout, qui est le jour où mon couvert est mis à sa table.
Elle leva son petit masque en dentelle, et je vis que je ne m’étais point trompé. C’était la comtesse Elle me sourit comme à une personne qu’on connaît, mais avec, une convenance parfaite; elle semblait me dire :
« Bonjour, mon cher abbé, je ne vous demande pas des nouvelles de vos rhumatismes, parce qu’en ce moment vous êtes revêtu d’un caractère sacré, mais enfin je m’y intéresse.»
Ce petit sourire était irréprochable. J’y répondis
Souvenirs de carême.
par un sourire semblable, et je murmurai très-bas, lui faisant comprendrepar l’expression de mon visage que je faisais en sa faveur une concession unique, je murmurai: «Vous allez bien, ma chère madame ?
— Merci, mon père, je vais bien.» — Sa voix avait repris un timbre angélique — «Mais je viens de me mettre en colère. »
— Et pourquoi ? peut-être avez-vous pris pour de la colère ce qui n’était qu’un moment d’humeur... » Il ne faut pas effrayer les pénitentes.
— Àh ! du tout, c’était bien de la colère, mon père... On vient de me déchirer ma robe du haut en bas, et franchement il est étrange que l’on soit exposée à de pareils inconvénients en s’approchant du tribunal de la...
— Recueillez-vous, chère dame, recueillezvous ; » et prenant un air grave, je lui adressai ma bénédiction.
La comtesse se recueillit, mais je vis très-bien que son esprit distrait cherchait vainement à rentrer en lui-même. Par un singulier phénomène de lucidité, je voyais clair dans son cerveau, et ses pensées m’apparaissaient une à une. Elle se disait: « Recueillons-nous; mon Dieu, accordez-moi la grâce de me recueillir; » mais plus elle faisait d’efforts pour contenir son imagination et plus celle-ci devenait insaisissable et glissait entre scs
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doigts. «J’ai pourtant fait un examen de conscience sérieux. » ajoutait-elle, a II n’y a pas dix minutes qu’en descendant de voiture, je comptais trois péchés, il y en avait un surtout auquel je tenais... Comme ces petites choses-là vous échappent! je les aurai laissés dans la voiture ! » Et elle ne put s’empêcher de sourire en elle-même à l’idée de ces trois petits péchés perdus dans les coussins, a Et ce pauvre abbé qui m’attend dans sa petite chambrette... Comme il doit avoir chaud là-dedans! il est tout rouge... Mon Dieu, mon Dieu, par oü commencer ? je ne peux pourtant pas inventer des crimes... C’est cette robe déchirée qui m’a distraite.
a Et Louise qui m’attend à cinq heures chez la couturière. Impossible de me recueillir!... Mon Dieu, ne détournez pas vos regards de moi, et vous, qui lisez dans mon âme. Seigneur!... Louise attendra bien jusqu’à cinq heures un quart, d’ailleurs le corsage va bien, il n’y a que la jupe à essayer... Et dire que j’en avais trois, il y a dix minutes! »
Toutes ces pensées différentes, les unes pieuses et les autres profanes, se débattaient toutes à la fois dans le cerveau de la comtesse, de sorteque je crus le moment venu d’intervenir et de l’aider un peu.
« Voyons, » lui dis-je d’une voix paternelle
Souvenirs de carême
en m’accoudant avec bienveillance et en faisant tourner dans mes doigts ma tabatière :
a Voyons, chère dame, parlez sans crainte, n’avez- vous rien à vous reprocher? n’avez-vous pas eu quelques mouvements de... coquetterie mondaine, quelque désir de briller aux dépens du prochain ? » J’avais une vague idée que je ne serais pas démenti .
— Oui , mon père, » fit-elle en aplatissant les brides de son chapeau, «quelquefois; mais j’ai toujours fait un effort pour chasser ces pensées.
— - Cette bonne intention vous excuse en quelque sorte; mais réfléchissez, et voyez combien ces petits triomphes de la vanité sont vides, combien ils sont indignes d’une âme vraiment pure et l’éloignent du salut. — Je sais qu’il est certaines exigences sociales... le monde... Oui... oui... mais enfin. . on peut, dans ces plaisirs même que l’Eglise to lère— je dis tolère— on peut apporter ce parfum de bienveillance pour le prochain dont parle l’Ecriture, et qui est l’apanage... en quelque sorte... l’apanage... glorieux... oui... oui... continuez.
Mon père, je n’ai pu résister à certaines
tentations de gourmandise.
— Encore... encore...! Rentrez eo vous-même —vous êtes ici au tribunal de la pénitence, eh bien ! promettez à Dieu de lutter énergiquement
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contre ces petites tentations charnelles, qui ne sont pas en elles-mêmes de grands crimes... Eh, mon Dieul non, je le sais; mais enfin, cessollici* tâtions prouvent une attache persistante, et qui déplaît à Dieu, pour les douceurs passagères et trompeuses de ce monde. Hum... hum... et cette gourmandise s’est-elle manifestée par des actes plus condamnables qu’à l’ordinaire, ou bien est-ce simplement comme le mois dernier?
— Comme le mois dernier, mon père.
— Oui... oui... Toujours les petits gâteaux entre les repas. » — Je soupirai avec gravité.
— Oui , mon père, et presque toujours un verre de Capri ou de Syracuse après.
— Ou de Syracuse après... Enfin, passons, passons. »
Je crus m’apercevoir que ces petits gâteaux et ces vins de choix me donnaient des distractions dont je demandai mentalement le pardon au Seigneur.
« Que vous rappelez-vous encore , dis-je en passant ma main sur mon visage.
— Plus rien, mon père; je ne me rappelle plus rien.
— Eh bien ! faites naître en votre cœur un repentir sincère pour les péchés que vous venez d’avouer et pour ceux que vous auriez pu oublier; lentréz en vous-même, humiliez-vous devant le
Souvenirs de carême.
grand acte que vous venez d’accomplir. Je vais vous donner l’absolution... Allez en paix. »
La comtesse se releva, elle me sourit avec une courtoisie discrète, et, reprenant sa voix ordinaire, elle me dit tout bas :
• A samedi soir, n’est-ce pas?»
J’inclinai la tête en signe de consentement, mais j’étais un peu embarrassé à cause de moncaractère sacré.
Je vous ai déjà dit, cher lecteur, que dans ce rêve tout à fait étrange j’avais le don de lire dans la pensée de mes voisines, de sorte que je vis trèsbien ce que fit et pensa la comtesse lorsqu’elle eut quitté le confessional.
Elle alla retrouver son prie-Dieu, et, sincèrement affaissée devant le Seigneur, elle lui adressa une action de grâces fervente et rapide. Elle se sentait soulagée d’un grand poids, vivifiée pour ainsi dire, et sans sa petite montre bleue qui lui dit que sa bonne Louise l’attendait chez la couturière, à cause de cette malheureuse jupe, elle fût restée bien longtemps en contemplation devant la pureté de son âme qui lui inspirait une juste fierté.
L’heure avançait : elle glissa dans sa poche divers menus objets et en particulier un petit livre coquet à fermoir d’or au dos duquel on lisait : Petit bosquet de la pénitence, ou : Rentre^en vousmêmes-, puis, remettant son gant sans quitter des
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yeux pour cela l’image de notre salut, après avoir baissé son voile et étagé le nœud de son chapeau, elle poussa vers Dieu son âme et lui dit : « Pardon, mon Dieu, de me retirer si vite; oh! je ne vous abandonne pas! mais une affaire pressée, un rendez-vous... vous savez, mon Dieu, combien les rendez-vous sont choses irrémissibles...» Elle fit un signe de croix très-coquet, pas plus long que cela, et s’envola, légère, pure, joyeuse. Ses petits talons pointus faisaient paf! paf ! sur les grandes dalles, et elle prenait plaisir à écouter le bruit de ses pas que répétait le pieux écho. Elle se disait : « Ecoutez-moi marcher, échos sacrés du temple, car aujourd’hui je suis pure comme vous; quel bonheur on a à se sentir un ange et en réalité comme cela coûte peu! »
A la porte de l’église sa voiture l’attendait; sur un geste d’elle infiniment doux, ses chevaux s’avancèrent en piaffant et le valet de pied ouvrit la portière. Elle monta et dit d’une voix tout à fait onctueuse à son frère en Jésus qui attendait le chapeau à la main :
« Où j’ai dit; rue de la Paix.
— Madame s’arrêtera-t-elle chez le pâtissier ? hasarda le valet de pied.
— Hum ! » fit-elle en regardant son gant. Puis tout à coup, d’une voix résolue où perçait une
nuance d’orgueil: — «Non, non, allez directe-
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un silence.) Je me poudre, crois-tu que cela m’ira bien ?
—Mieux qu’à qui que ce soit, chère tante; vous
serez adorable, j’en suis certain.
—Nous verrons cela, petit courtisan. — Elle se leva, me tendit sa main à baiser avec un air d’aisance exquise et fit mine de s’éloigner; puis se ravisant : — Au fait, Ernest, puisque tu vas à l’Ambassade, demain, viens me prendre, je t’offre une place dans ma voiture. — Tu pie diras ton goût sur mon costume; et puis... — Elle éclata de rire, et se penchant à mon oreille en me prenant la main : —Apporte donc tes petits pots; — viens de bonne heure alors. C’est entre nous ? — Elle posa un doigt sur ses lèvres en signe de discrétion. — A demain.
Ma tante, comme vous pouvez le voir, n’a point encore dit adieu à la jeunesse, et elle a bien fait. Elle a plus de vingt-cinq ans, si j’en crois une addition que je viens de faire, à part moi; maiç je calcule si mal, qu’avec la meilleure volonté du monde, je n’oserais vous dire rien de certain sur son âge. Et d’ailleurs à quoi bon ? Un murmure d’admiration ne l’accueille-t-il pas toujours, lorsqu’elle entre au bal avec son grand air de reine couronnée? Les passants affairés ne se détournent-ils pas tous , lorsque dans son petit coupé noir elle lance par la portière une adresse au co-
Un bal d'ambassade.
cher? N’a-t-elle pas dans la voix les sons argentin* de la jeunesse, et dans les gestes la grâce délicate d'une femme de vingt ans ? N’est-elle pas enfin, cette bonne et chère tante, dans tout l’éclat de la beauté épanouie, sûre d’elle-même et triomphante ?
Le lendemain soir, la chambre de ma tante offrait le spectacle du désordre le plus échevelé. De tous les tiroirs entr’ouverts, béants, s’échappaient des dentelles chiffonnées, des mousselines, des broderies. Sur les meubles des écrins entr’ouverts, au milieu de peignes et d’épingles à cheveux. Des bouts de ruban et des bouts de fil, des morceaux de satin et des débris de fleurs jonchaient le tapis, auquel une légère couche de poudre à la maréchale donnait un aspect blanchâtre et poussiéreux. Plusieurs bougies et trois lampes sans abat-jour répandaient une lumière éclatante sur ce désordre, au milieu duquel, matante parée, coiffée, poudrée et debout devant son armoire à glace, examinait d’un œil exercé sa splendide toilette de marquise Louis XVI.
La femme de chambre et la couturière , toutes deux à genoux et les yeux battus (elles avaient passé la nuit), farfouillaient dans les nœuds de
Un bal d'ambassade.
satin et plantaient fiévreusement des épingles.
— Marie , un peu plus à gauche , le ruban que vous tenez. — Madame Savain, votre corsage est d’un bon doigt trop large. Je suis dans un sac, madame Savain.
— Peut-être le corset de madame est-il un peu plus serré qu'à l’ordinaire?
—Bien certainement qu’il est plus serré. Ne savez-vous pas que sous Louis XVI les femmes portaient la taille extrêmement fine. Il faut respecter l’archéologie ou ne pas s’en mêler, madame Savain. — Le devant n’est pas mal. Il est bien dans le caractère. — Ma tante se regarda dans la glace de profil.
—Je craignais que cette coupe en biais que madame m’a fait copier sur une robe du temps, que surtout ces lacets intérieurs disposés pour effacer les épaules, n’avantageassent un peu trop madame.
— Mais, madame Savain, vous devriez savoir que sous Louis XVI les femmes de qualité portaient la poitrine fort en avant. Non, non, il n’y arien d’exagéré, il faut être dans le caractère. — Et effleurant de ses doigts roses et potelés les saillies extrêmes d’une gaze savamment indiscrète, elle sourit et ajouta : a Non, madame Savain, rien d’exagéré. — Marie, donnez-moi la boîte à mouches. — La femme de chambre lui présenta l’objet.
So
Un bal d'ambassade.
— Ma tante mouilla son doigt de son aristocratique salive, le plongea dans la boîte, d’un air nonchalant, puis, le doigt en l’air et armé d’un point noir, elle regarda dans la glace d’un œil pénétrant, hésita un instant, et tout à coup d’un mouvement résolu etavec une merveilleùseadresse, paf, elle posa sa mouche juste au milieu de l’exagération. Ça la sauve, murmurait-elle. Ça détourne l’attention. — Et elle sourit de bon cœur.
Le fait est que cette mouche qui ressemblait à une bête à bon Dieu prise entre deux roses, était posée avec un tact, un art, un sentiment extrême. Ni trop haut, ni trop bas ] c’était bien là sa place, et dans la demi-teinte du sillon bleuâtre, elle semblait, la pauvre petite, se cacher pour ne pas rougir. — C’était touchant.
En sorte que les critiques les plus enclins à la médisance auraient dit comme ma tante, en rer gardant l’ensemble de son corsage épanoui : Non certes, il n’y a pas d’exagération. »
Et cependant, il y en avait un peu au fond.
Peut-être, cela tenait-il à ce que ma tante arrivait sans qu’on s’en doutât, à cet âge adorable où la beauté voulant être à l’aise s’épanouit dans toute l’ampleur d’une riche maturité.
Peut-être cela tenait-il encore à ce, que sous l’empire d’une préoccupation archéologique, et pour obéir à la mode de nos arrière-grand’mères
Un bal d'ambassade.
qui rapprochaient leurs seins l’un de l’autre comme deux jumeaux qui s’aiment, ma tante n’avait pas songé qu'un changement de forme ferait croire à une augmentation de volume.
Peut-être enfin la finesse inaccoutumée et excessive de sa taille serrée dans un corset de satin blanc, dont les craquements chatouillaient l’oreille à chaque mouvement qu’elle faisait, produisaitelle seule cette illusion charmante?
Dans tous les cas, la mouche sauvait tout.
— Comme tu arrives tard, me dit-elle î — Il est onze heures, sais-tu, et nous avons, ajouta-t-elle en montrant ses dents blanches, nous avons encore bien des choses à faire. Les chevaux sont attelés depuis une heure. — Je parierais qu’ils vont s’enrhumer dans cette cour glaciale. — Et en disant cela elle allongeait son pied chaussé d’une mule à talon roüge toute miroitante de broderies d’or. Son pied grassouillet débordait un peu au sortir de la chaussure, et à travers les jours de son bas de soie brillant la peau rose de sa cheville apparaissait par intervalles.
— Comment me trouves-tu, monsieur l’artiste?
— Mais, comtesse... mais, chère tante, veux-je dire, je... j’étais ébloui par ce soleil de juillet, le plus chaud de l’année, comme vous savez. Je vous trouve adorable... adora... et coiffée 1
Un bal d'ambassade.
— N’est-ce pas, je suis bien coiffée ? C’est encore Silvani qui a dressé tout cela; — il n’a pas son pareil, ce garçon-là. — Les diamants dans la poudre font admirablement, et puis cette coiffure élevée donne au cou du majestueux. Je ne sais pas si tu sais que j’ai toujours été assez coquette de mon cou; c’est mon seul petit luxe. — As-tu tes petits pots ?
— Oui ; ma tante, j’ai tout mon attirail, et si vous voulez vous asseoir...
— Je suis pâle à faire peur — un tout petit peu, n’est-ce pas, Ernest, tu sais ce que je t’ai dit? — Et elle tourna la tête en me présentant l’oeil droit. Je le vois encore cet œil! Seulement, comme elle se penchait en arrière pour être plus directement sous l’éclat de la lumière et que je m’approchais de son visage, le travail étant délicat, je voyais la gaze légère s’entr’ouvrir, et la maudite mouche, ainsi qu’une barque lointaine portée par la vague, se soulever et s’abaisser ensuite au gré de la respiration.
Je ne sais quel parfum, étranger aux tantes d’ordinaire, montait de...
— Tu comprends, cher ami, qu’il faut une occasion comme celle-ci et les nécessités d’un costume historique pour que je consente à me farder ainsi ?
— Ma bonne petite tante, si vous bougez, ma
Un bal d'ambassade.
main va trembler. — Et dans le fait effleurant ses longs cils ma main tremblait.
—Ah oui, dans le cour, un peu... tu as raison, ça donne du velouté, de l’incertain, du... C’est très-drôle ce petit pot de bleu. Mon Dieu, que ça doit être laid ! Ce que c’est que l’enchaînement des choses! Une fois poudrée, il faut bien se passer un peu de blanc de perle sur le visage pour ne pas être jaune comme un citron; et une fois les joues enfarinées, on nepeutpas rester, — tu me chatouilles avec ton petit plumeau, — on ne peut pas rester comme un pierrot; il faut un doigt de rouge, c’est fatal. Et maintenant, vois un peu comme le diable est méchant; si après tout cela On ne s’élargit pas un peu les yeux, n’est-il pas vrai qu’on a l’air de les avoir percés avec une vrille ? C’est comme cela qu’on arrive petit à petit à monter sur ' l’échafaud.
Ma tante se mit à rire de bon cœur, la petite barque disparut, comme abîmée entre deux vagues et reparut bientôt.
—Tiens, c’est très-bien ce que tu viens de faire, —bien sous l’œil, c’est cela. — Comme ça anime le regard! Sont-elles rouées, ces créatures ; comme elles savent ce qui va bien ! C’est honteux ! chez elles, c’est de la ruse, rien de plus.— Oh! tu peux en mettre un peu plus de ton petit bleu, je vois ce que c’est maintenant. Ça fait vraiment pas mal.
Un bal d’ambassade.
Comme tu arques les sourcils! Tu ne crains pas que cela soit un peu noir? C’est que, tu sais, je ne voudrais pas avoir l’air... Ma foi, tu as raison. Où donc as-tu appris tout cela? Tu gagnerais de l’argent, sais-tu, si tu voulais exercer.
— Eh bien, ma tante, êtes-vous satisfaite ?
Ma tante éloigna son petit miroir à main, le rapprocha, l’éloigna encore, cligna des yeux, sourit, et se penchant de nouveau dans son fauteuil : — Il faut bien le dire, mon cher, c’est adorable ton... Comment dis-tu qu’elles appellent cela, tes... amies?
— Le maquillage, ma bonne tante.
— Il est fâcheux que cela ne s’appelle pas autrement, lorsque les femmes du monde s’en servent, car en vérité, j’y aurais recours... pour le soir... une fois de temps en temps. Il est certain que cela donne du piquant. Dis-moi, tu n’as pas aussi un petit pot pour les lèvres?
— J’ai votre affaire.
— Ah! c’est dans une fiole, c’est liquide ?
—C’est une espèce de vinaigre, comme vous voyez... Ma tante, ne bougez pas. Avancez les lèvres, comme si vous vouliez m’embrasser. Vous n’auriez pas par hasard l’envie de m’embrasser ?
— Si fait et tu l’as bien mérité. Tu m’apprendras ton petit talent, pas vrai?
— Très-volontiers, matante.
Un bal d'ambassade
— Ah! mais c’est miraculeux, ton vinaigre, quel éclat il donne aux lèvres, et comme les dents paraissent blanches! Il est vrai que j’ai toujours eu les dents assez...
— Encore un de vos petits luxes ?
— Voilà qui est fait, je te remercie. — Et elle me sourit en minaudant un peu, à cause du vinaigre qui la piquait.
De son doigt mouillé, elle prit une mouche qu’elle se plaça sous l’œil avec une coquetterie charmante; puis une autre qu’elle mit vers le coin de la bouche, et, radieuse, adorable : « Cache vite tes petits pots, » me dit-elle, o j’entends ton oncle qui vient me chercher. Tiens, ferme-moi mes bracelets. — Minuit! et mes pauvres chevaux; avec la grippe qui court! »
A ce moment, mon oncle entra, en culotte et en domino.
— Je ne suis pas indiscret, dit-il gaiement en m’apercevant?
— Vous plaisantez, je suppose, fit-elle en se retournant : « J’ai offert une place à Ernest qui va ce soir à l’ambassade, comme nous. »
A l’aspect de ma tante, mon oncle ébloui et lui
Un bal d'ambassade.
tendant sa main gantée : œ Vous êtes ravissante, ce soir, ma chère! — Puis avec un fin sourire : « Votre teint a une animation et vos yeux un éclat! »
— Oh ! c’est le feu qu’on a laissé flamber; on étouffe ici. Mais vous-même, mon ami, vous êtes superbe : jamais je ne vous ai vu la barbe si noire.
—C’est parce que je suis pâle, — je suis transi.— Jean a oublié mon feu qui s’est éteint; — venezvous?
Et ma tante sourit à son tour en prenant son éventail.
Ma tante en Vénus.