‹ Monsieur, madame et bébé Gustave DrozChapitre 12 sur 40 · PAR LE PÈRE Z · texte numérisé non relu

PAR LE PÈRE Z

Mesdames Mes Sœurs,

Le mariage, tel que vous le comprenez, n’est pas précisément favorable à l’amour. — Je ne crois pas dire là une monstruosité. L’amour y est trop a l’aise, il s’y étale avec trop de nonchalance dans des fauteuils trop douillets. Il y prend des habitudes de robe de chambre et de laisser-aller; les sucreries dont il se bourre d’abord avec gloutonnerie rendent bientôt son estomac capricieux; ses digestions se font mal, l’appétit diminue et, le soir venu, dans la tiédeur trop douce d’un nid fait pour lui, il bâille en lisant le journal, s’en-

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dort, ronfle, s’éteint. Vous aurez beau dire, mes sœurs :

— Mais non... mais comment donc, père Z !...

mais vous n’y entendez rien, mon révérend !

Moi je vous déclare que les choses sont ainsi que je les ai dites, et qu’au fond vous êtes absolument de mon avis. Oui, votre pauvre cœur a souffert bien souvent, il est des nuits où vous avez pleuré, pauvres anges ! en attendant en vain le rêve de la veille.

— Hélas! pensiez-vous, tout est donc fini? un jour d’été — trente ans d’automne ! moi qui aime tant le soleil ! Voilà ce que vous pensiez.

Mais vous ne disiez rien, ne sachant rien des choses qu’il fallait dire. Doutant de vous , vous ignorant vous-mêmes, vous vous êtes fait une vertu de garder le silence et de ne point réveiller monsieur lorsqu’il dormait; vous avez pris l’habitude de marcher sur la pointe de vos petits petons pour ne point troubler le calme du logis, et votre époux, au milieu de ce demi-sommeil réparateur, s’est mis à bâiller délicieusement; puis il est retourné à son cercle où il a été reçu comme l’enfant prodigue, et vous, pauvre poète sans plume ni encre, vous vous consolez en regardant vos sœurs qui prennent le même chemin que vous.

Vous avez toutes, mesdames, des manuscrits plein vos poches : des poèmes adorables, des romans

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délicieux; c’est un lecteur qui vous manque, et votre mari prend sa canne et son chapeau au seul aspect de vos petites pattes de mouche; il croit sincèrement qu’il n’y a de romans que ceux qui sont imprimés. Pour en avoir trop lus, il estime qu’on n’en doit plus faire.

C’est cet état de choses que je trouve absolument détestable.

Je vous considère, mes chères sœurs, comme de pauvres victimes, et, si vous voulez bien le permettre, je vais vous dire à ce sujet ma façon de penser.

L’estime et l’amitié sont en ménage choses respectables et douces, comme le pain quotidien; mais un rien de confitures sur la tartine ne gâterait rien, avouez-le? Si donc une de vos bonnes amies allait se plaindre de la liberté d’allures qui règne dans mon petit livre, laissez-la dire et soyez sûre d’avance que très-probablement cette bonne amie mange son pain sec. Nous avons mis en scène le mariage tel que nous le comprenons, dépeint des époux souriants, heureux d’étre ensemble.

Est-ce donc parce que l’amour est rare en ménage qu’il serait inconvenant de raconter ses joies?

Est-ce le regret ou l’envie qui vous rendrait chatouilleuses, mes sœurs?

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Conservez vos rougeurs pour les peintures de ce monde de filles où l’amour est un marché, où les baisers.se payent d’avance. Trouvez impurs et révoltants les récits de ces joies grossières, indignez-vous, grondez vos frères; d’avance, je vous donne raison; mais, pour l’amour du bon Dieu, ne vous effarouchez pas quand nous prenons votre défense , lorsque nous tâchons de rendre aimable et séduisante la vie de ménage, lorsque nous conseillons aux maris d’aimer leur femme, aux femmes d’aimer leur mari.

Ne comprenez-vous pas qu’il y a là un côté vraiment moral? Prouver que vous êtes adorables, et qu’en dehors du monde de ces demoiselles, il y a des plaisirs, des joies et des tendresses, tel était notre but, puisqu’il faut vous le dire, et j’ose espérer qu’après avoir réfléchi deux minutes vous trouverez nos intentions louables et vous nous permettrez d’y persévérer.

Je ne sais trop pourquoi on s’est plu à entourer le mariage de pièges à loup et de choses effrayantes; à planter tout autour des écriteaux sur lesquels on lit : Prenez garde aux liens sacrés de l’hymen! Ne plaisantons pas avec les devoirs sacrés de l’époux! Médite \ sur le sacerdoce du père de famille! Souvenez-vous que la vie grave commence ! Point de faiblesse , vous allez vous trouver face à face avec la dure réalité! etc., etc.

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Je ne vous dis pas qu’il ne soit pas prudent de débiter ces grandes choses là, mais encore faudraitil le faire avec moins d’affectation. Prévenez les gens qu’il y a des épines, c’est parfait; mais, sac à papier, il y a autre chose encore dans le ménage, une autre chose qui rend délicieux ces devoirs, ce sacerdoce, çes liens qui, si on vous en croyait, ne seraient plus bientôt que d’insupportables corvées. On dirait vraiment qu’accepter une jolie petite femme, toute fraîche de cœur et d’esprit, ou se condamner pour le reste de ses jours à scier du bois, c’est la même chose !

Eh bien ! mes sœurs, savez-vous quels sont ceux qui ont assombri le tableau et transformé en châtiment ce qui devrait être une récompense? — Ce sont les maris qui ont des antécédents et des rhumatismes. Étant las, et — comment dirai-je?

éprouvés, — ils veulent faire du mariage une

maison de retraite, dont vous serez les anges. C’est gentil d’être ange, mais, croyez-moi, c’est trop ou pas assez. Ne souhaitez pas monter si vite en grade et demandez un petit surnumérariat. Il sera toujours temps de vous poser l’auréole quand vous n’aurez plus assez de cheveux pour vous coiffer autrement.

Mais, ô maris qui avez des antécédents, croyezvous qu’on prenne votre calme angélique et la prudente austérité de vos principes pour

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haite la chose, mais je ne vous dirai pas le mot,

Avant d’accepter mes théories, mesdames, quoique dans votre âme et conscience vous les trouviez parfaites, vous aurez sans doute quelques petits préjugés à vaincre, vous aurez à lutter surtout contre votre éducation qui est déplorable, je l’ai déjà dit et je le répète; mais ce n’est point là une grande affaire. Songez que, sous prétexte d’éducation, on vous empaille, mes chères sœurs. Vous êtes vernies trop tôt, comme ces tableaux préparés pour la vente, qui craquent et se fendillent six mois après l’achat. On ne dirige pas votre nature, on ne vous cultive pas; on vous étouffe, on vous taille, on vous façonne comme ces ifs de Versailles qui représentent des gobelets et des oiseaux. Vous êtes femmes au fond, mais vous n’en avez plus l’air.

On vous donne à nous emmaillottées , déformées, bourrées de préjugés et de principes sociaux lourds comme des pavés et d’autant plus difficiles à déplacer que vous les considérez comme sacrés; on vous embarque dans le mariage avec un si grand nombre de bagages, réputés indispensables, qu’à la première station votre mari, qui n’est pas un ange, s’irrite au milieu de tous ces embarras, envoie tout promener, sous un prétexte quelconque, vous laisse poursuivre seule et monte dans un autre vagon. Je ne de-

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mande pas, remarquez bien, qu’on vous laisse vivre à l’aventure, qu’on laisse croître en vous instincts bons ou mauvais, mais je voudrais qu’on ne traitât pas votre pauvre esprit comme on traite le pied des Chinoises de qualité; qu’on ne l’enfermât pas dans un soulier de porcelaine. Jamais je ne croirai que la vertu des femmes tienne à ces déformations.

Une fille à marier est un produit de l’industrie maternelle, qui veut dix ans pour être parachevé, et demande cinq à six autres années d’études maritales pour être nettoyé , dépouillé , rendu à sa vraie forme.

Il faut dix ans pour faire une épouse et six ans au moins pour refaire de cette épouse une femme.

Avouez que c’est là du temps perdu pour le bonheur, et tâchez de rattraper ce temps, si votre mari le veut bien.

L’unique garantie de fidélité entre deux époux, c’est l’amour. On ne reste à côté d’un compagnon de route que lorsqu’on éprouve près de lui plaisir et bonheur. Les lois, les décrets, les serments peuvent empêcher l’infidélité ou du moins peuvent la pnnir en fait, mais ils n’en petivent empêcher ni punir l'intention; or, en amour, l’intention, c’est le fait.

N’est-il pas vrai, mes bonnes petites sœurs, que vous êtes de mon avis? N’est-ce pas que vous

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comprenez bien que l’amour, qu’on exclut du mariage, doit en être, au contraire, le véritable pivot? Se faire aimer, c’est là la grande affaire! Croyez-en donc mes cheveux blancs, et laissezmoi vous donner quelques conseils encore :

Oui, je pousse au mariage, je ne m’en cache pas, au mariage joyeux, où l’on met en commun ses idées, ses chagrins, ^ais aussi sa bonne hu-r meur et s’a tendresse. Supprimez dans cette vie à deux la gravité, l’affectation, mais ajoutez-y un brin de galanterie et de camaraderie. Ayez dans l’intimité même cette coquetterie dont vous vous parez si volontiers dans le monde. Cherchez à lui plaire. Faites-vous aimable. Considérez que votre mari est un public qu’il faut vous rendre sympathique. Curieuses de vous-mêmes, observez dans vos façons d’aimer ces nuances, ces délicatesses féminines qui doublent le prix des choses. Ne soyez point avares, mais songez que la façon de donner ajoute du prix à l’objet qu’on donne, ou plutôt ne donnez pas; faites-vous demander, et souffrez qu’on accepte. Songez à ces bijoux précieux qu’on dispose avec tant d’art dans leur écrin de satin; n’oubliez jamais l’écrin. Que votre nid soit douillet, qu’on vous sente dans tous ces mille riens. Mettez un peu de vous-mêmes dans l’arrangement de toute chose. Soyez artistes, délicates et fines ; — vous le serez sans effort, — et que

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dans tout ce qui entoure votre mari, depuis la dentelle des rideaux jusqu’au parfum de vos manchettes, il devine le désir de lui plaire. Ne lui ditës pas : «Je t’aime; » ce mot-là lui rappellerait peut-être un souvenir ou deux. Mais amenez-le à vous dire : a Tu m’aimes donc? » et répondez-lui non avec un petit baiser qui veuille dire oui. Qu’il trouve à vos côtés le présent si aimable que son passé s’efface de sa mémoire; et pour cela, que rien en vous ne rappelle ce passé-là; à son insu, il ne vous le pardonnerait pas. N’imitez des femmes qu’il a pu connaître, ni les coiffures, ni les toilettes; ce serait lui faire croire qu’il n’a pas changé de vie. Vous avez en vous-mêmes une.

autre grâce, un autre esprit, une autre coquetterie, et par-dessus tout, le printemps du cœur et de l’esprit qu’elles n’ont jamais eu, ces femmes. Vous avez une curiosité de la vie, un besoin d’épanouissement, une fraîcheur d’impressions qui sont, — vous ne vous en doutez pas peut-être, — des charmes irrésistibles. Soyez vous-mêmes, et vous serez pour ce mari aimé un nouveau mille fois plus charmant que tous les passés possibles. Ne lui cachez ni votre candeur ni votre inexpérience, ni vos joies d’enfant ni vos craintes de bébé; soyez coquettes de tout cela comme vous l’êtes des traits de votre visage, de vos beaux yeux noirs et de vos grands cheveux blonds.

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Rien qu’un peu d’adresse : ne vous jetez pas à sa tête, et ayez confiance en vous.

Un homme se marie le jour où il se croit ruiné, — il tâte son gousset, — plus un louis, — le voilà mûr; il passe à la mairie.

Eh bien ! moi, je vous dis, mes sœurs, qu’il est riche encore. Il a une autre poche qu’il ignorait, le fou! et qui est pleine d’or. C’est à vous de faire en sorte qu’il s’en aperçoive et vous sache gré du bonheur qu’il a eu ù retrouver une fortune.

Je me résume, aussi bien l’heure avance, et j’aurais scrupule à vous faire retarder l’heure de votre dîner. De grâce,, mes chères dames, arrachez aux drôlesses, dont vous avez le grand tort d’imiter les toilettes, le cœur de vos maris. N’êtes-vous pas plus fines, plus délicates qu’elles? Faites pour celui que vous aimez ce qu’elles font pour tout le monde : ne vous contentez pas d’être vertueuses, soyez séduisantes; parfumez vos cheveux; entretenez l’illusion comme une plante rare dans un vase d’or.

Un brin de folie, si c’est possible; cachez votre contrat de mariage et ne le regardez que tous les dix ans; aimez-vous, jeunes époux, comme si voifs ne l’aviez pas juré; oubliez qu’il y a chaîne, contrat, engagement; chassez de votre esprit le souvenir de M. le maire orné de son écharpe.

Que, de temps en temps, lorsque vous êtes en-

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semble, vous croyiez être en bonne fortune; n’est-ce pas, ma petite sœur, que c’est cela que vous souhaitez au fond?

Ah ! Seigneur Dieu, vivent la franchise et la jeunesse! Aimons-nous et rions à toute volée tandis que le printemps fleurit. Aimons nos bébés : aimons-les, les amours, et embrassons nos femmes. Oui, cela est moral et sain; le monde n’est pas un couvent humide, le mariage n’est point un tombeau. Honte à ceux qui n’y trouvent que tristesse, ennui et sommeil. Et ne voyez-vous pas que c’est la famille dont nous défendons la cause, que nous prêchons le bonheur de vivre, la joie d’être ensemble, cette bonne joie qui rend meilleur. — Ah ! ne me parlez pas de ces jeunes racornis qui ont mûri en se desséchant. Ce sont eux qui font parade de leur prétendu respect pour les femmes honnêtes après avoir adoré celles qui ne le sont pas. Ce respect-là ressemble à celui qu’on a pour certains gros livres de la bibliothèque qu’on salue en passant lorsqu’il y a du monde, mais qu’on ne lit jamais.

Mes sœurs... mes sœurs!... tâchez qu’on vous lise, c’est la grâce que je vous souhaite.

A la mairie. — A l’église.

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