Souvenirs de carême
Deux heures et demie ! je me sauve, je n’ai point donné mes ordres pour le dîner. Ces trois jours de maigre dans la semaine me mettent au martyre. Il faut varier un peu, — mon mari est trèsdifficile. Si nous n’avions pas le gibier d’eau, ce serait à perdre la tête . Comment faites- vous, ma belle ?
madame. — Oh! moi, c’est bien simple, pourvu que je ne fasse pas faire maigre à mon mari, il se contente de tout. — Vous savez, Auguste n’est pas très...
l’amie. — Pas très... je trouve qu’il est beaucoup trop peu... car enfin, si dans la vie on ne s’impose pas quelques privations... Non, en vérité, c’est trop commode ! j’espère au moins que vous avez une dispense?
madame. — Oui ! je suis en règle.
l’amie. — Moi, j’en ai une de droit pour le beurre et les œufs, comme sous-chancelière de l’Association. L’abbé Gélon me pressait pour me faire accepter une dispense complète à cause de mes migraines; mais j’ai refusé. Oh! j’ai refusé à la lettre. Si on transige avec ses principes! Après cela, il y a des gens qui n’ont pas de principes.
madame. — Si c’est pour mon mari que vous dites cela, vous avez toit. Auguste n’est point un païen, il a un fonds excellent.
l’amie. — Un fonds ! vous me faites bouillir.
Souvenirs de carême.
Tenez, je m’en vais. Eh bien, c’est entendu, je compte sur vous, pour mardi ; il prêchera sur l’autorité, un sujet superbe ; on s’attend à des allusions. Ah ! j’oubliais de vous dire, je quête et je tiens à votre obole, mignonne. Je quête pour le denier. On m’a donné l’idée de quêter avec ma fillette sur mon prie-Dieu. M me de K... a quêté dimanche à Saint-Thomas, et son bébé tenait la bourse. Ce petit Jésus a eu un succès fou, mais fou.
madame. — J’irai, assurément. — Quelle toilette mettez-vous?
l’amie. — Oh ! toute simple et en noir ! Dans ce moment-ci, vous comprenez...
madame. — D’ailleurs le noir vous va si bien. l’amie. — Oui, tout est pour le mieux, le noir me va pas trop mal. — A mardi. Dites donc, tâchez d’amener votre mari, lui qui aime tant ia musique !
madame. — Oh! quant à cela, je ne vous promets pas.
l’amie. — Eh! mon Dieu, ils sont tous comme cela, ces messieurs; ils font les esprits forts et quand la grâce les touche, ils regardent leur passé avec horreur. — Quand mon mari parle de sa jeunesse, il a les larmes aux yeux. — Il faut bien vous dire qu’il n’a pas toujours été comme il est maintenant; sa jeunesse à lui a été extrêmement agitée, ce pauvre ami ! — Je ne déteste pas qu’un homme
Souvenirs de carême.
connaisse un peu la vie, et vous? Mais je bavarde st le temps passe, il faut encore que j'aille chez M m * W... — Jene sais pas si elle a trouvéson jeune premier.
madame. — Qu’est-ce qu’elle en veut faire, grand Dieu !
l’amie. — Un jeune premier pour sa soirée. On joue la comédie chez elle. Oh ! dans un but pieux; vous sentez que pendant le carême!... c’est uniquement pour motiver une quête en faveur de l’Association. — Je me sauve, adieu, ma belle.
madame. — A mardi, mignonne, en grand uniforme?
l’amie, souriant. — En grand uniforme. — Mes amitiés à votre damné, — Je l’aime bien tout de memé. Adieu.
Souvenirs de carême . 5y