‹ Monsieur, madame et bébéChapitre 22 sur 41 · SCENE MORALE · texte numérisé non relu

SCENE MORALE

[Ceci se passe à la campagne, en automne. — Le yent souffle au dehors. — Madame^ assise au coin de la cheminée, dans un fauteuil' profond, fait de la tapisserie. Monsieur, assis en face de Madame, regarde la flamme du foyer. — Long silence.)

Monsieur. — Voulez-vous me passer les pincettes, ma chère?

Madame, fredonnant. — « Et pourtant malgré tant d'alarmes... » [Parlé,] Voici les pincettes. [Fredonnant.] « Malgré les cuisantes... d

Monsieur. — C'est du Méhul cela, chère amie, pas vrai? Ah! voilà de la musique!... J'ai vu Delaunay- Riquier dans Joseph... [Il chantonne tout en tisonnant le feu.] a Saintes douleurs. » [Parlé,] On s'étonne que ça ne flambe pas... parbleu, c'est du bois vert!... Seulement, il était un peu trop bien portant,

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Riquier. Une voix charmante, mais trop d'embonpoint.

Madame, après avoir éloigné sa tapisserie, pour mieux en juger V effet. — Dites-moi, Gorges, feriezvous ce carré-là noir ou rouge? vous voyez, ce carré près du petit pointu. Dites-moi franchement.

Monsieur, chantant. — a Si vous pouviez vous repen... » [Parlé sans détourner la tête.) Rouge, ma chère, rouge, je n'hésiterais pas, je déteste le noir.

Madame. — Oui, mais si je le fais rouge, cela m'entraîne... {Elle réfléchit.)

Monsieur. — Eh bien, ma chère, si cela vous entraîne, il faut vous cramponner.

Madame. — Voyons, Georges, je parle sérieusement; vous comprenez bien que si ce petit carré est rouge, le petit pointu ne peut pas rester violet; alors, la feuille de rose pâlit, le fond se décolore... Pour rien au monde, je ne voudrais changer ce pointu.

Monsieur, avec lenteur et gravité. — Mon amie, voulez -vous suivre aveuglément le conseil d'un homme irréprochable à l'existence duquel vous avez attaché votre sort? — Eh bien, faites votre carré vert pomme, et n'en parlons plus. Regardez un peu si jamais le feu de charbon de terre a eu cette tournure-là?

Madame. — Je ne serais que trop disposée à utiliser ma laine vert pomme, j'en ai une montagne.

Monsieur. — Alors, où est la difficulté?

Madame. — La difficulté est que le vert pomme n'est pas.., assez religieux.

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Monsieur. — Hum!.,. [Fredonnant.) « Saintes douleurs... » (Parlé,) Voudriez-vous me passer le soufHet, je vous prie?... Est-ce qu'il y aurait de Pindiscrétion à vous demander pourquoi ce pauvre vert pomme, qui n'a pourtant Fair de rien, jouit d'une si mauvaise réputation... Vous faites donc de la tapisserie religieuse, maintenant, ma chère?

Madame. — Oh ! Georges, je vous en prie, faitesmoi grâce de vos plaisanteries, je les connais de longue date, vous savez, et elles me sont horriblement désagréables... Je fais tout simplement un petit tapis de pied pour mettre dans le confessionnal de M. le curé. Là... étes-vous content? Vous savez de quoi il s'agit et vous devez comprendre qu'en pareille circonstance le vert pomme serait hors de saison.

Monsieur. — Mais pas le moins du monde; je vous jure que, moi qui vous parle, je confesserais avec du vert pomme sous mes pieds... il est vrai que je suis naturellement assez résolu. Baste! utilisez donc vos laines, je vous assure que ce bon curé acceptera quand même. Il ne sait pas refuser. (// souffle avec anima^ tion.)

Madame. — Vous êtes content, n'est-ce pas?

Monsieur. — Content de quoi, chère amie? *

Madame. — Content d'avoir lancé votre sarcasme, d'avoir jeté une moquerie à la tête d'un absent... Eh bien! moi, je dis que vous êtes un homme dangereux, parce que vous cherchez à ébranler la foi de ceux qui vous entourent. Il m'a fallu une croyance bien ardente, des principes bien solides et, en vérité... quelque vertu, pour résister aux attaques in-

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cessantes... Eh bien! pourquoi me regardez-vous ainsi?

Monsieur. — Je cherche à me convertir, mon petit apôtre. — Tu es si gentille lorsque tu parles d'abondance, que tes yeux s'animent, que ta voix vibre, que tes gestes... Je suis sûr que tu parlerais comme cela longtemps, dis? (// lui embrasse la main, puis prend les deux boucles blondes de ses cheveux et lui noue sous le menton.) Tu es gentille, mignonne.

Madame. — Oh! vous croyez m'avoir réduite au silence parce que vous m'avez coupé la parole! Bon, voilà encore mes cheveux embrouillés. Mon Dieu, que vous êtes contrariant! j'en ai pour une heure. Vous ne vous contentez pas d'être un prodige d'impiété, il faut encore que vous embrouilliez mes cheveux. .. Tenez, écartez vos mains et tenez cet écheveau de laine.

Monsieur s'asseoit sur un tabouret quUl approche Je plus près possible de Madame^ et présente ses deux mains. — Dis donc, mon petit saint Jean.

Madame., — Pas si près, Georges, pas si près. (Elle rit malgré elle.) Comme tu es fou!... Je t'en prie... tu vas briser ma laine.

Monsieur. — Ta laine religieuse?

Madame. — Oui, ma laine religieuse. {Elle lui donne un petit soufflet sur la joue.) Dis donc, Georges, pourquoi fais-tu la raie de tes cheveux autant sur le côté? Vois-tu, là, sur le milieu, ça t'irait bien mieux... Si, je veux bien que tu m'embrasses, mais gentiment, sans violence.

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Monsieur. — Sais-tu à quoi je pense?

Madame. — Comment voulez- vous que je sache cela?

Monsieur. — Eh bien, je pense au baromètre, qui baisse, au thermomètre, qui baisse aussi.

Madame. — Vous le voyez, les froids arrivent, et mon tapis ne sera jamais fini. Voyons, dépéchonsnous.

Monsieur. — Je pensais donc au thermomètre, qui baisse, et à ma chambre, qui est en plein nord.

Madame. — N'est-ce point vous qui Tavez choisie?. . . Ma laine, mon Dieu, ma laine ! Oh ! l'affreux vilain petit homme.

Monsieur. — En été, ma chambre du nord est fort agréable, sans doute, mais lorsque l'automne arrive, que le vent s'insinue, que la pluie glisse contre les vitres, que les champs, les campagnes semblent se cacher sous un immense voile de tristesse; que, pour tout dire, la dépouille de nos bois jonche la terre, que le bocage est sans mystère, que le rossignol est sans voix ; oh ! alors, madame, la chambre du nord paraît bien au nord, et...

Madame, continuant de dévider sa laine. -^ Quelles bêtises nous dites-vous là. Seigneur !

Monsieur. — Je proteste contre les autans, voilà tout; le soleil du bon Dieu se cache, j'en cherche un autre, n'est-ce pas naturel, ma petite sainte aux cheveux blonds^ mon petit agneau mystique, mon petit rameau bénit? et ce nouveau soleil je le trouve en toi, mignonne, dans ton regard, dans les fines senteurs de ta peau, dans le froissement de ta jupe, dans le

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duvet de ton cou qu'on aperçoit à la lueur de la lampe lorsque tu te penches sur le tapis de M. le curé, dans ta narine qui se soulève et se gonfle lorsque mes lèvres s'approchent des tiennes, dans ton corsage qui s'émeut et te trahit... dans...

Madame. — Mais voulez- vous vous taire, Georges? c'est aujourd'hui vendredi et Quatre-Temps.

Monsieur. — Baste ! et ta dispense? (// l'embrasse] Vois-tu que ta main tremble, que tu rougis , que ton cœur se presse?

Madame. — Georges, voulez-vous finir... [Elle retire sa main y se renversant dans le fauteuil et évite le regard de son mari.)

Monsieur. — Il se presse ton pauvre petit cœur, et il a raison, ma chérie, il sait que l'automne est le temps des causeries intimes, des caresses du soir, le temps des baisers. Et toi aussi, tu le sais, car tu te défends mal et je te mets au défi de me regarder en face.. Voyons, voyons, regarde-moi en face.

Madame se penche tout à coup vers son mari, — le peloton de laine roule dans la cheminée, le pieux ouvrage tombe à terre, et, saisissant la tête de Monsieur dans ses deux mains, — Ah ! que tu serais un adorable mari aimé, si tu avais...

Monsieur. — Si j'avais?... dis vite.

Madame. — Si tu avais un peu de religion. Je t'en demanderais si peu dans le commencement. Ça n'est pas difficile, va! Tandis que maintenant, tu es vraiment par trop...

Monsieur. — Vert pomme, n'est-ce pas?

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Madame. — Oui, vert pomme, grand fou chéri.

[Elle rit franchement.)

Monsieur, levant les mains en Vair. — Sonnez clairons, madame a ri, madame est désarmée. Eh bien! mon agneau blanc, j'achève mon récit; écoute bien gentiment, là, comme cela... tes mains ici, ma tête en cet endroit... Chut, ne riez pas, je parle sérieusement. Donc, je te disais que la chambre du nord est vaste mais froide, poétique mais triste; et j'ajoute qu'on n'est pas trop de deux , en ce temps de froidure, pour lutter contre les rigueurs de la nuit. Je dis de plus que si les liens sacrés du mariage ont un sens profondément social, c'est.,, ne m'interrompez pas, c'est à l'heure de la vie oti l'on grelotte sur sa couche solitaire.

Madame. — Vous n'êtes pas sérieux.

Monsieur. — Eh bien! sérieusement, je souhaite que le tapis de M. le curé, pieusement étendu sur ton lit, nous réchauffe tous deux à la fois, ce soir même. Je souhaite de rentrer au plus vite dans l'intimité de la famille... Entends-tu comme le vent soufHe et siffle dans les portes ? Le feu fait pchh ! et tes pieds sont glacés. (// lui prend le pied dans ses deux mains.)

Madame. — Mais tu m'enlèves ma pantoufle, Georges !

Monsieur. — Crois-tu, petit agneau blanc, que je vais laisser ta pauvre petite patte dans cet état-là ? Laissela dans ma main, que je la réchauffe. Rien n'est froid comme la soie, vois-tu bien. Comment ! des bas à jour? — Peste! ma chère: vous vous chaussez bien

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pour un vendredi !... Vois-tu, mignonne, tu ne t'imagines pas comme j'ai le réveil gai lorsque le soleil du matin pénètre dans ma chambre. Tu verras cela. Je ne suis plus un homme^ je suis un pinson; toutes les joies du printemps me reviennent en tête. Je ris, je chante, je fais des discours, je raconte des histoires à pouffer de rire... Il m'arrive parfois de danser.

Madame. — Vois un peu; moi qui n'aime, le matin, ni le grand jour, ni le bruit, comme ça se trouve mal.

Monsieur, changeant tout à coup d* expression. — Ai-je dit que j'aimais tout cela ? Le soleil du matin ? fi donc ! jamais en automne, ma pure colombe, jamais. J'ai, au contraire, le réveil plein de langueurs et de poésie; — j'étais ainsi dans mon berceau. — Nous prolongerons la nuit, et, sous les rideaux abaissés, sous les volets fermés, jious resterons endormis sans dormir. Noyés dans le silence et l'ombre, délicieusement étendus sous tes chauds édredons, nous jouirons lentement du bonheur d'être ensemble, et nous ne nous dirons bonjour qu'à midi sonné.

Tu n'aimes pas le bruit, ma chère? — Je ne dirai pas un mot. Pas un murmure qui trouble ton rêve inachevé et t'avertisse que tu ne dors plus; pas un souffle qui te rappelle à la réalité; pas un frisson qui fasse crier la soie. Je serai silencieux comme une ombre, immobile comme une statue; et si je t'embrasse... car enfin j'ai mes faiblesses, ce sera discrètement, avec mille précautions; mes lèvres effleureront à peine ton épaule endormie, et si tu frissonnes d'aise en étendant les bras , si ton œil s'entr'ouvre au murmure du baiser, si tes lèvres me sourient... c'est que

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tu le voudras bien, et Je n^aurai rien à me reprocher.

Madame, les yeux à demi fermés, renversée dans son fauteuil^ la tête baissée^ toute rouge d^émotiony pose ses deux mains devant la bouche de monsieur. A voix basse : Chut... chut... ne dis pas tout cela... petit chéri.... pas un motdeplus... si tu savais comme c^est mal !

Monsieur. — ^ Mal ! et qu'est-ce donc qui est mal ? Ton cœur est-il taillé dans le marbre ou dans le diamant, que tu ne t'aperçoives pas que je t'aime, vilaine enfant? Eh oui, sans doute, que je te tends les bras; oui, j'ai envie de te serrer sur mon cœur et de m'endormir dans tes cheveux. Qu'est-ce qu'il y a donc de {kus sacré au monde que d'aimer sa femme ou d'aimer son mari ? [Minuit sonne.)

Madame change tout à coup de physionomie au bruit de la pendule, enlace monsieur de ses deux bras et V embrasse à trois reprises avec précipitation, — Tu croyais donc que je ne t'aimais pas, dis, mon chéri ? Oh ! si, je t'aime ! Grand enfant, qui n'as pas vu que j'attendais l'heure.

Monsieur. — Quelle heure, ma chérie ?

Madame. — Eh bien ! l'heure. Il est minuit passé. .. regarde. [Elle rougit èeawcoMp.)... Vendredi... c'était hier... [Elle lui tend sa main à baiser.)

Monsieur. ~ Es-tu sûre que la pendule n'avance pas, mon amour ?

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