‹ Monsieur, madame et bébéChapitre 23 sur 41 · MADAME A. — MADAME B · texte numérisé non relu

MADAME A. — MADAME B

(Ces dames sont assises et brodent en causant.)

Madame A. — Moi, vous savez, ma chère, je remplis mes devoirs comme il est convenable; mais, enfin, je ne suis pas ce qu'on appelle dévote... oh! pas du tout! Passez-moi donc vos ciseaux. — Merci.

Madame B. — Tout à votre service, mignonne.

Comme ça doit être long ces petits carrés de guipure ! — Je suis comme vous pour la dévotion; d'abord, je trouve qu'il ne fauf rien exagérer... Est-ce que... Je n'ai jamais parlé de cela à personne, au moins ! mais je vous vois tellement dans mes idées que...

Madame A. — Allez donc, chère amie, vous m'aimez bien un peu, j'espère?

2 12 Un bout de causette.

Madame B. — Eh bien! est-ce que vous avez eu des doutes, quelquefois, là, franchement?

Madame A, après avoir réfléchi un instant, -^ Des doutes?... non; et vous?

Madame B. — Moi, j'en ai eu, et c'a été une vraie douleur. Dieu ! que j'ai pleuré !

Madame A. — Je le crois bien, ma pauvre belle ! Moi, j'ai une foi très-solide. Ça a dû vous rendre bien malheureuse, ces doutes?

Madame B. — Horriblement. Vous savez, il semble que tout vous manque, c'est un vide qui se fait autour de vous. — Je n'en ai jamais parlé à mon mari, bien entendu. — Léon est la perle des hommes; mais il ne veut pas entendre parler de cela. Le lendemain de notre mariage, je le vois encore, j'étais en train de lisser mes cheveux ; on portait encore de ces grands bandeaux... vous savez?

Madame A. — Oui, oui, c'était charmant; vous verrez qu'on y reviendra.

Madame B. — Ça ne m'étonnerait pas; la mode est une roue qui tourne. — Léon m'a donc dit, le lendemain de notre mariage :

« Ma chère enfant, je ne vous empêcherai pas d'aller à l'église; mais je vous prie, en grâce, de ne m'en jamais dire un mot. »

Madame A. — Vraiment, M. B. vous a dit cela?

Madame B. — Sur l'honneur. Oh! mon mari est tout ce qu'il y a de plus... ou, si vous aimez mieux, tout ce qu'il y a de moins...

Madame A. — Oui, oui, je comprends. C'est un chagrin cela, savez- vous? Le mien n'est qu'indiffé-

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rent. Il me lance bien de temps en temps de grosses vilaines paroles, mais je suis sûre qu'on le ramènerait très-facilement. A la première maladie, vous verrez mon mari ! Quand il a seulement un rhume de cerveau, je m'aperçois qu'il tourne... Vous n'avez pas vu mon dé?

Madame B. — Tenez, le voilà. Ne vous y fiez pas trop, ma chère amie, on ne ramène pas les hommes en leur faisant pst! pst! comme aux petits poulets, et puis enfin, — certainement que j'admire infiniment les hommes qui pratiquent, vous me connaissez assez pour ne pas en douter, — je trouve, comme je vous le disais, qu'il ne faut rien exagérer. Et vous-même, ma mignonne, aimeriez-vous voir votre mari précédant la bannière avec un gros cierge dans la main droite et un bouquet de fleurs dans la main gauche?

Madame A. — Ah! mais non, par exemple I Ah!

ah ! ah ! vous êtes folle ! Pourquoi pas me demander tout de suite si j'aimerais à voir Léon en bonnet de soie noire, avec du coton dans les oreilles et un goupillon au bout du bras? On n'a pas besoin d'aller piétiner dans une église en chantant, le nez dans un livre, pour être un homme pieux; il y a une religion plus élevée, qui est celle des gens... des gens... délicats.

Madame B. — Ah! si vous me parlez ainsi, je suis de votre avis ; je trouve, par exemple, que rien n'est beau comme un homme pendant Vélévation, Les bras croisés, pas de livre, la tête légèrement baissée, l'air grave, la redingote boutonnée... Avez- vous vu M. de P... à Toffice, Dieu qu'il est bien!

214 ^^ ^^"^ ^^ causette.

Madame A. — Il est si bel homme ! et puis sa mise est si distinguée! L'avez-vous vu à cheval?... Ah! vous avez des doutes, et sur quoi, puisque nous sommes en train de nous faire des confidences ?

Madame B. — Je ne saurais trop vous dire... Des doutes enfin; — sur Penfer, par exemple, j'en ai eu d'horribles ! Oh ! mais ne parlons pas de cela, je crois que c'est déjà mal d'en parler.

Madame A. — J'ai des idées très-larges là-dessus : je n'y pense jamais. D'ailleurs, mon directeur m'y a aidée. « Ne fouillez pas, me disait-il toujours, ne cherchez pas à comprendre ce qui est insondable. » Vous ne connaissez pas le père Gédéon, c'est une perle comme confesseur, j'en ai été extrêmement satisfaite. Point trop long, discret, et puis bien élevé. Il s'est fait moine à la suite d'une histoire. Une pénitente qui était devenue folle de lui.

Madame B. — Ça n'est pas possible!

Madame A, — Si, en vérité. Comment, vous ne savez pas cela ? C'est cet accident-là qui a fait le succès de la communauté. Avant la venue du père Gédéon, elle végétait, cette communauté ; mais ces dames sont bientôt arrivées en foule; elles ont organisé une petite société sous ce titre : les Dames de l'agonie, — On priait pour les Chinois morts sans confession, et on portait une tête de mort en aluminium comme bouton de manchette. — Cela est devenu fort à la mode, comme vous savez ; les bons pères ont organisé à leur tour un bureau de placement pour les valets de chambre, et enfin, de fil en aiguille, la communauté est devenue extrêmement riche. J'ai même entendu

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dire qu'on ne serait pas fort éloigné de déplacer une des gares de chemin de fer les plus importantes de Paris pour donner de l'espace à leur jardin, qui se trouve maintenant un peu restreint.

Madame B. — Quant à cela, il est assez naturel que des gens qui ne sortent jamais trouvent chez eux la place de se promener. — Mais ce que je ne comprends pas, c'est qu'une femme, si pieuse qu'elle soit, s'éprenne d'un prêtre. Vous aurez beau dire, cela n'est plus de la piété, c'est... du fanatisme. Je vénère les prêtres, je puis le dire, m^is enfin je ne peux pas m'imaginer... Vous allez vous moquer de moi, ah ! ah ! ah !

Madame A. — Mais, pas du tout, allez donc. Ah! ah ! ah ! vous êtes enfant.

Madame B, se mettant à broder avec activité, — Eh bien, je ne peux pas m'imaginer que ce soient des hommes... comme les autres.

Madame A, se remettant également avec ardeur à V ouvrage. — Et cependant, ma chère... on le dit.

Madame B. — On fait courir tant de faux bruits!...

[Long silence.)

Madame A, d'une voix plus discrète. — Enfin, il y a des prêtres qui ont de la barbe, voyez les capucins ?

Madame B. — Madame de V. en a bien jusque sous les yeux, de la barbe; cela ne veut rien dire, ma belle.

Madame A. — Ça ne veut rien dire ! je crois que si, moi. D'abord, la barbe de madame de V. n'est point une barbe. . vivace; sa nièce me disait que tous les automnes ses moustaches tombaient. Qu'est-ce que

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c'est qu'une barbe qui ne peut pas traverser les froids ? — Ce n'est rien du tout.

Madame B. — Un rien du tout qui est furieusement laid au bal^ ma chère.

Madame A. — Olj ! si madame de V. n'avait que des moustaches pour faire fuir le monde, on pourrait encore la regarder sans douleur, mais...

Madame B. — Je vous accorde tout cela. Mettons que les moustaches et la barbiche de la comtesse soient une végétation sans nom ; je n'y tiens pas beaucoup, vous comprenez, elle a un menton d'une fertilité désolante, voilà tout.

Madame A. — Comment se fait-il, pour en revenir à ce que nous disions, que les hommes les plus... hommes, les plus forts, les plus courageux, les plus mâles, les militaires enfin, soient précisément ceux qui aient le plus de barbe ?

Madame B. — C'est de l'enfantillage cela, car alors les sapeurs seraient plus courageux que les généraux, et, dans tous les cas, il n'y a pas en France, j'en suis sûre, un général qui ait autant de barbe qu'un capucin. Vous n'avez donc jamais regardé un capucin?

Madame A. — Mais si, mais si, j'en ai vu un de très-près. C'est même une assez drôle d'histoire"^ figurez-vous que la cuisinière de Clémentine a pour frère un capucin, un ancien bijoutier, un fort honnête homme. A la suite de mauvaises affaires, — c'était en 48, le commerce ne marchait pas du tout, — bref, cet homme a perdu la tête... non, il n'a pas perdu la tête, mais enfin il s'est jeté dans les bras de Dieu.

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Madame B. — Oh! maïs, c'est inouï, ce que vous médites là! Comment, Clémentine... ?

Madame A. — J'étais comme vous, Je ne voulais pas le croire; mais Clémentine me dit un jour: Puisque tu ne veux pas croire à mon capucin, viens donc demain vers les trois heures, il fera visite à sa sœur. Ne goûte pas avant, nous goûterons ensemble. Très-bien. J'arrive le lendemain avec Louisp, qui avait voulu absolument m'accompagner, et je trouve chez Clémentine cinq ou six dames installées au milieu du salon et riant comme des folles. Tout ce monde-là était venu pour voir le capucin. •*- Eh bien? fis-je en entrant; et voilà toutes ces dames qui me font chut! chut! avec des gestes. — Il était dans la cuisine.

Madame B. — Et comment était-il?

Madame A. — Mais très-bien, sauf les pieds; vous savez, ça jette toujours un froid, ces pieds! mais, enfin, il a été très-aimable. On Ta fait entrer dans le salon; il n'a jamais voulu» accepter qu'un petit biscuit et un verre d'eau; — ça nous a coupé l'appétit comme avec un rasoir. Il était très-gai, nous a dit que nous étions coquettes... nos petits chapeaux, nos grandes robes, etc., etc.; il a été très-drôle; toujours un peu bijoutier dans le fond, mais beaucoup de bonhomie et de rondeur. Il nous a imité le bourdonnement d'une mouche, c'était merveilleux. Il voulait aussi nous faire un tour d'adresse, mais il lui fallait deux bouchons, et sa sœur n'a pu en trouver qu'un malheureusement.

Madame B. — Ça ne fait rien, je ne comprends pas que Clémentine ait pris une bonne comme celle-là.

2i8 Un bout de causette.

Madame A. — Pourquoi ? Ce frère est une garantie.

Madame B. — De moralité, je ne vous dis pas; mais il me semble qu'une fille comme celle-là doit avoir des habitudes de malpropreté.

Madame A. — Où en voyez- vous la raison?

Madame B. — Mon Dieu, je ne sais, je ne raisonne pas cela; mais il me semble, voilà tout... puis, je n'aimerais pas voir un moine dans ma cuisine, à côté du pot-au-feu. Ah, Seigneur!

Madame A. — Quelle enfant vous faites !

Madame B. — Ça n'a rien de commun avec les sentiments religieux cela, ma chère, je n'attaque pas le dogme. Ah! si je disais par exemple... voyons quoi?... si je disais...

Madame A. — Au fait, qu'est-ce que c'est au juste que le dogme ?

Madame B. — Eh bien, c'est ce qu'on nç peut pas attaquer. Ainsi, par exemple : une chose qui est évidente, vous me comprenez bien, n'est pas attaquable... ou alors il faut être!... enfin elle ne peut pas être attaquée; c'est ce qui fait que c'est une monstruosité de souffrir en France la religion juive et la religion protestante, parce que Ton peut attaquer ces religionslà ; alors, vous me comprenez bien, il n'y a pas dogme, ce que l'on appelle dogme. Je vous dis cela en gros, mais vous trouverez dans votre livre de messe la liste des dogmes. Moi, pour les dogmes, je suis une barre de fer. Ainsi, mon mari, qui est arrivé à me donner, comme je vous le disais, des doutes sur beaucoup de choses, qui est même arrivé, sans s'en douter, car il n'a jamais rien exigé de moi, je dois lui rendre cette

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justice, mais enfin qui est arrivé à me faire négliger bien des choses de religion, comme le maigre, les vêpres, les sermons, la... confession.

Madame A. — La confession ! Oh ! ma chère, je n^aurais jamais cru cela.

Madame B. — C'est en confidence, mignonne aimée, que je vous dis cela. Vous n'en parlerez pas, n'est-ce pas? vous me le jurez!

Madame A. — La confession!... Oui, je vous le jure. Ah ! venez que je vous embrasse!

Madame B. — Vous me plaignez, n'est-ce pas?

Madame A. — Je ne peux pas trop vous plaindre, je suis absolument dans votre cas.

Madame B. — Vous aussi ? — Grand Dieu, que je vous aime! Comment faire, n'est-ce pas? Ne faut-il pas mettre dans le ménage quelque conciliation, plier un peu ses croyances à celles de son mari ?

Madame A. — Sans doute. Comment voulez-vous, par exemple, que j'aille à la grand'messe, qui se dit à ma paroisse à onze heures précises ? C'est précisément l'heure du déjeuner. Puis-je laisser ce pauvre ami déjeuner seul? — Il ne m'empêcherait nullement d'aller à la grand'messe, il me l'a dit cent fois; seulement, il a toujours ajouté : Quand tu voudras assister à l'office pendant le déjeuner, je ne te demande qu'une chose, c'est de me prévenir la veille pour que je puisse inviter quelques amis à venir me tenir compagnie.

Madame B. — Mais, figurez-vous, ma mignonne, que nos deux maris ne se ressembleraient pas plus s'ils étaient frères. Mon Léon m'a toujours dit : Petit poulet chéri...

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Madame A. — Ah ! ah ! ah !

Madame B. — Oui, c'est son mot; vous savez comme il est gai... Il m'a donc toujours dit: Petit poulet chéri, je ne suis pas homme à violenter tes convictions, mais en échange cède-moi un peu de tes pieuses pratiques. Je ne vous indique là que le sens, cela a été dit avec mille délicatesses que je supprime. Et j'ai consenti peu à peu, — c'est ce qui fait que tout en ne pratiquant plus ou fort peu, je suis restée, comme je vous le disais, une barre de fer à l'endroit des dogmes. Oh ! mais pour cela, je ne céderais pas d'une ligne, d'un cheveu, et Léon est le premier à me dire que j'ai raison. — Après tout, le dogme est tout; la pratique... que voulez- vous, la pratique!... Si je pouvais ramener Léon, ça serait tout différent!... Que je suis contente de vous avoir parlé de tout cela !

Madame A. — Avons-nous bavardé ! — Mais voilà qu'il est cinq heures et demie, et il faut que j'aille prendre mon quinquina. Trente minutes avant le repas, c'est sacré. — Venez-vous, mignonne ?

Madame B. — Attendez donc, j'ai encore perdu mon dé.

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