‹ Monsieur, madame et bébéChapitre 24 sur 41 · LA BOULE · texte numérisé non relu

LA BOULE

Quand il est minuit, que les tisons s'éteignent dans les cendres, que la lampe pâlit et que les yeux se ferment, le mieux, chère madame, est d'aller se coucher.

Quittez votre fauteuil, enlevez vos bracelets, allumez votre bougie rose, et lentement, au murmure de votre jupe qui traîne et frissonne sur le tapis, dirigez-vous vers votre cabinet de toilette, ce sanctuaire parfumé oîi' votre beauté, se sachant seule, soulève ses voiles, s'analyse, jouit d'elle-même et compte ses trésors comme un avare fait de ses écus.

Devant le miroir entouré de mousseline qui raconte si bien ce qu'il voit , vous vous arrêtez toute nonchalante et vous jetez avec un sourire un long regard heureux; puis de vos deux doigts vous attirez l'épingle qui retenait votre coiffure ; les longues tresses de vos

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cheveux cendrés se déroulent, tombent à flots et voilent vos épaules nues. D'une main coquette dont le petit doigt se soulève, vous caressez en les réunissant les flots d'or de votre riche chevelure, tandis que de l'autre main vous promenez dans les épaisses profondeurs de la blonde forêt le peigne à dents d'écaillé qui s'enfonce et plie sous Teffort.

Vos cheveux sont si abondants que votre petite main suffit à peine à les contenir. Ils sont si longs que votre bras tendu arrive à peine à leur extrémité. Aussi n'est-ce point sans peine que vous parvenez à les tordre et à les emprisonner sous les plis de votre bonnet brodé.

Ce premier devoir accompli, vous tournez le robinet d'argent, et dans un large vase en porcelaine émaillée arrive en jaillissant une eau limpide et pure. Vous y jetez quelques gouttes de cette liqueur rosée qui parfume et assouplit la peau, et, comme une nymphe au fond d'un bois discret qui se prépare à faire sa toilette, vous écartez les plis qui pourraient vous gêner.

Mais quoi. Madame, vous froncez le sourcil ! en aije trop dit ou n'est-ce pas assez ? Ne sait-on pas que vous aimez l'eau fraîche, et croyez-vous qu'on n'ait point deviné qu'au contact de l'éponge ruisselante vous frissonniez de la tête aux pieds ?

Mais qu'importe, votre toilette de nuit s'achève, vous êtes fraîche, reposée et blanche comme une nonne dans votre peignoir brodé; vous enfoncez vos pieds nus dans des mules de satin, et rentrez dans votre chambre en tremblotant un peu. A vous voir

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ainsi marcher à petits pas pressés, serrée dans le peignoir et votre jolie tête cachée dans son bonnet, on vous prendrait pour une fillette qui sort de confesse et vient de dire un gros péché...

Arrivée près du lit , madame quitte ses mules et, légère, sans effort, s'élance dans les profondeurs de l'alcôve.

Cependant monsieur, qui s'endormait déjà, le nez sur le Moniteur^ se réveille en sursaut au mouvement que fait le lit.

a Je te croyais couchée, ma chère, murmure-t-il en S2 rendormant; bonsoir.

— Si je m'étais couchée, vous vous en seriez bien aperçu. [Madame étend ses pieds et les agite; elle semble chercher quelque chose,] Je ne suis point si pressée que vous de dormir. Dieu merci.

Monsieur, tout à coup et visiblement contrarié. — Mais qu'as-tu, chère amie? tu t'agites, tu t'agites... J'ai besoin de repos. (// se retourne,]

— Je m'agite!... Je cherche ma boule, tout simplement, vous êtes prodigieux.

— [Avec humeur.] Ta boule, ta boule.

— Certainement, ma boule; j'ai les pieds glacés. [Elle continue à chercher.] Vous êtes aimable ce soir,, en vérité; vous avez commencé par sommeiller dans la Revue des Deux-Mondes, et je vous retrouve ronflant dans le Moniteur. . . A votre place, je changerais mes lectures... Je suis sûre que vous avez pris ma boule !

— J'ai eu tort; je m'abonnerai au Tintamarre, .. Allons, bonsoir, ma chérie. (// se retourne.) Tiens,

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ta boule est au fond ; Je la sens au bout de mon pied.

— Eh bien! avancez-la; croyez-vous que je peux aller la chercher au diable ?

— Faut-il que je sonne ta femme de chambre pour f aider. (// fait un mouvement de mauvaise humeur, remonte la couverture jusqu'au menton et enfouit sa tête dans Voreiller.) Bonsoir, ma chère.

— [Madame^ piquée,] Bonsoir, bonsoir. »

La respiration de monsieur s'égalise et se ralentit, ses sourcils se détendent, son front reprend son calme; monsieur va perdre complètement la conscience de la réalité.

Madame frappe légèrement sur Tcpaule de son mari.

ce Hum ! » fait monsieur en grognant.

Madame frappe de nouveau.

a Eh bien ! quoi ?

— [Madame, d'une voix angélique.] Mon ami voudrais-tu souffler la bougie ?

— [Monsieur, sans ouvrir les yeux,] La boule, la bougie, la bougie, la boule!...

— Mon Dieu, comme vous êtes irritable. Oscar. Je réteindrai moi-même; ne vous dérangez pas. Voas avez un caractère fâcheux, vraiment, mon ami ; vous êtes d'une humeur massacrante, et, si l'on vous poussait un peu, vous en arriveriez en cinq minutes à tous les excès.

— [Monsieur, d'une voix perdue dans l'oreiller.] Mais non ! j'ai sommeil, chère amie, voilà tout... Bonsoir, ma petite femme.

-^ [Madame, avec vivacité.] Vous oubliez qu'en

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ménage la bonne intelligence a pour base la réciprocité des égards.

— J'ai tort... allons, bonsoir... (// se redresse un peu.] Veux-tu que je t'embrasse?

— Je ne le veux pas, je le tolère. [Elle approche son visage de celui de son mari, qui Vembrasse au front.]

— C'est trop de bonté, vraiment; vous avez embrassé mon bonnet. r

— (Monsieur, souriant.] Tes cheveux sentent bon... C'est que, vois- tu, j'ai tellement sommeil.. Tiens, tu as des petites nattes; tu t'ébouriffes donc, demain ?

— Je m'ébouriffe? Vous avez été le premier à trouver que cette coiffure en l'air m'allait bien ; d'ailleurs, c'est la mode, et c'est demain mon jour. Voyons, monsieur l'irrité, donnez-moi l'accolade une bonne fois, et ronflez à votre aise; vous en mourez d'envie. [Elle approche son cou du visage de son mari.]

— [Monsieur, riant.] D'abord, je ne ronfle jamais... Je ne plaisante pas... jamais. (// embrasse longuement le cou de sa femme et reste la tête appuyée sur son épaule.]

— Eh bien! qu'est-ce que vous faites là?

— Mais je digère mon baiser. »

Madame minaude et regarde obliquement son mari d'un œil à moitié désarmé. Monsieur aspire à pleines narines le parfum aimé.

a [Après un silence et bas à l'oreille de sa femme.] Dis donc, ma chérie, je n'ai plus sommeil du tout. Est-ce que tu as toujours froid aux pieds? Je vais aller chercher la boule.

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— Oh ! merci, éteignez la bougie et donnons, je tombe de fatigue. [Elle se retourne en posant son bras sur le visage de monsieur,]

— ' Non, non , je ne veux pas que tu t^endormes. avec les pieds froids; il n^y a rien de plus mauvais... Tiens, voilà la boule; réchauffe-les, tes pauvres pieds... là... comme cela.

— Merci, je suis très-bien. — Bonsoir, mon ami, — dormons.

— Bonsoir, ma chérie. »

Après un long silence, monsieur se tourne et se retourne, et finit par frapper légèrement sur Tépaule de sa femme.

« [Madame , effarée,) Qu'est-ce qu'il y a, mon Dieu ? Que vous m'avez fait peur !

— [Monsieur^ souriant,] Serais-tu assez bonne pour éteindre la bougie ?

— Comment ! c'est pour cela que vous me réveillez au milieu de mon sommeil ? Je ne pourrai plus me rendormir. Vous êtes insupportable.

— Tu me trouves insupportable. (// s'approche tout près de sa femme,] Voyons, raisonnons : que je t'explique ma pensée.

— Mais., je veux dormir; c'est un supplice. O ma mère!

— Moi aussi, je veux dormir; c'est justement pour nous entendre à ce sujet-là que je voudrais t'expliquer ma pensée .»

Madame se retourne, — son regard rencontre Toeil... plein de douceur de son mari. Elle part d'un éclat de rire. « Tiens, dit-elle, tu es un tigre! » Puis s'appro-

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chant de son oreille, elle murmure en souriant: « Voyons, explique ta pensée... pour avoir la paix.

— [Madame, après un très-long silence et à moitié endormie.] Oscar! *

— [Monsieur^ les y eux fermés, d'une voix faible.) Ma chérie !

— Dis donc, petit mari, et cette bougie, elle brûle toujours?

— Ah! la bougie... Je vais Téteindre. (// souffle,) Si tu étais bien gentille, tu me donnerais la moitié de ta boule, j'ai un pied geié... Bonsoir.

— Bonsoir. »

Ils se serrent la main et s'endorment.

228 Une envie.

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