UNE ENVIE
(Monsieur et madame sont tranquillement assis. La pendule vient de sonner dix heures. Monsieur, en robe de chambre et en pantoufles, étendu dans un fauteuil profond , lit son journal. Madame fait des carrés de guipure avec une grande nonchalance )
Madame. — Ça s''est vn, ces choses-là; n'est-ce pas que ça s'est vu, mon chéri?
Monsieur, sans lever les yeux. — Oui, chère amie...
Madame. — Tiens ! eh bien ! je n'aurais jamais cru que ça s'était vu. Mais ce sont des monstruosités... dis... n^est-ce pas?
Monsieur, sans lever les yeux. — Oui, chère amie...
Madame. — Eh bien, cependant, vois comme c'est étrange : Louise m'a avoué le mois dernier, tu sais,
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ce soir où elle est venue me chercher pour aller à l'Adoration perpétuelle, et justement, par parenthèse, notre heure d'adoration se trouvait être de six à sept; impossible de changer notre tour; toutes ces dames tenaient à ne pas adorer pendant le dîner, c'est assez naturel. Grand Dieu! tu t'es mis en colère! Comme il faut que le bon Dieu soit bon pour t'avoir pardonné tout cela ! T'en souviens-tu ?
Monsieur, continuant à lire. — Oui, (îhère amie...
Madame. — Ah ! tu te rappelles que tu nous a dit : Je m en fiche pas malt,,. Oh! mais je ne veux pas répéter ce que tu as dit, parce que c'était trop TÎlain. Étais-tu furieux!... J'irai dîner au restau^, rant!.,. sa... sapristi!... Mais tu ne disais pas sapristi, ah! ah! ah! Eh bien! je t'aimais bien tout de même dans ce moment-là; ça me contrariait de te voir en colère, à cause du bon Dieu; mais, pour moi, j'étais contente; j'aime à te voir en fureur : ton nez se gonfle, et puis ta petite moustachinette se hérisse, lu me fais l'effet d'un lion, et j'ai toujours aimé ces bêtes-là. Étant tout enfant, au Jardin des plantes, on ne pouvait pas m'en arracher; je leur lançais tous mes sous dans leur cage pour acheter du paind'épice; c'était une vraie passion. Eh bien! pour continuer mon histoire.... (JE'//e regarde son mari, qui lit toujours^ et après un silence.) C'est gentil, ce que tu lis là?
Monsieur, coràme un homme qui se réveille. — Qu'est-ce que tu veux, ma chère enfant?... Ce que je lis là? oh! ça ne t'intéresserail*J)as (avec une grimace); il y a des phrases latines, tu sais; et puis, je suis
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enroué. Mais j'écoute, continue donc. (// reprend sa lecture,]
Madame. — Eh bien ! pour en revenir à PAdoration perpétuelle, Louise m'a avoué, sous le sceau du secret, qu'étant dans la même position que moi...
Monsieur. — Que toi... Quoi?
Madame. — Dans la même position que moi... ça se comprend bien.
Monsieur. — Ah ! dans ta position ; oui, oui, oui, pauvre petite femme chérie! Parbleu, si je comprends !
Madame. — Eh bien ! Louise me disait qu'elle avait eu une envie intolérable de... — mais tu ne le lui rediras pas, tu me le jures! — une envie de... cirage.
Monsieur. — Ah! c'est horrible!
Madame. — N'est-ce pas que c'est horrible... à cause de la couleur? -
Monsieur. — C'est monstrueux !
Madame. — Je le disais tout à l'heure... mais enfin, cependant on dit que c'est très-mauvais de ne pas satisfaire ces envies-là; on dit même que les enfants s'en ressentent toute leur vie; oh! mais cela, c'est positif.
Monsieur. — Tu dis là de grosses bêtises, mon petit ange, grosses comme ton chignon. Vous finirez par y mettre des oreillers dans vos chignons, mes petites colombes !
Madame, mettant les coudes sur les genoux de son mari, — Mais enfin, il faut bien attribuer à quelque chose les instincts, les ressemblances qu'on apporte en naissant. Peut-on supposer, par exemple,
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que le bon Dieu ait fait ton cousin aussi bête que nous le connaissons, avec une tête en poire, etc.
Monsieur. — Mon cousin, mon cousin! Ferdinand est un cousin par alliance; je t'accorde, du reste, qu'il est inepte.
Madame. — Eh bien ! je suis sûre que sa mère aura eu une envie, une surprise, une secousse, quelque chose.
Monsieur. — Que veux-tu que j'y fasse, mon ange aimé*?
Madame. — Rien du tout; mais cela prouve bien qu'il ne faut pas rire de ces choses-là... Et si je te disais, moi, que j'ai une envie?
Monsieur laisse tomber son journal. — Patatra ! Et une envie de quoi?
Madame. — Bon! voilà que tes narines se gonflent, tu vas encore ressembler au lion, et je n'oserai jamais te conter ma petite affaire. C'est si extraordinaire! et cependant ma mère a eu cette envie-là aussi.
Monsieur. — Voyons, parle, tu vois que je suis calme? Si c'est possible à satisfaire, tu sais que je t'aime, ma... Ne m'embrasse pas dans le cou, tu me ferais sauter au plafond, ma... chérie.
Madame. — Répète un peu ces deux petits motslà... Je suis donc ta ché,.. rie?
Monsieur. — Ah! ah! ah! elle vous a des petits doigts qui... ah! ah! vous entrent dans le cou... ahî ah! tu vas me faire casser quelque chose, nerveux comme je le suis !
Madame. — Eh bien, casse. Si on ne peut pas tou-
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cher à son mari, autant entrer au couvent tout de suite. [Elle approche ses lèvres de l'oreille de mon^ sieur, et, de ses deux doigts^ lui tire coquettement le bout de la moustache,] Si ça n'était pas pour la santé de notre bébé, je ne te parlerais pas de tout cela, va ! mais c'est que, vois-tu , je ne serai heureuse que lorsque j'aurai ce dont j'ai envie; et puis, ce sera si gentil de ta part !
Monsieur. — Gentil de quoi faire? voyons, mignonne, explique-toi.
Madame. — Il faudrait, avant tout, ôter cette vilaine robe de chambre-là, enfiler des bottes, mettre ton chapeau et aller... oh! pas de grimace, gros lion chéri ; si tu murmures seulement long comme cela, tout le mérite de ton dévouement disparaît... et aller... chez l'épicier qui est au coin de la rue, un homme bien respectable !
Monsieur. — Chez l'épicier, à dix heures du soir ! es-tu folle? Je vais sonner Jean; c'est son affaire, mon enfant.
Madame, arrêtant le bras de son mari, — Imprudent! Jean doit ignorer tout; et d'ailleurs saurait-il choisir la chose avec ton tact, cet Auvergnat? Ce sont nos petites affaires à nous, cela; il ne faut mettre personne dans la confidence. Je vais aller dans ton cabinet de toilette chercher tes affaires, et tu te chausseras au coin du feu, bien gentiment... pour me faire plaisir, mon Albert, mon bébé, ma vie ! Je donnerais mon petit doigt pour avoir...
Monsieur. — Pour avoir quoi, vertuchou! quoi, quoi, quoi ?
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Madame, le visage illuminé, plongeant son regard dans celui de son époux. — Je veux un sou de colle de pâte. Tu ne m'avais donc pas devinée ?
Monsieur. — Mais c'est de la démence, de l'aliénation, de...
Madame. — Tu as peut-être compris que Je disais de la colle forte, mignon ! J'ai dit de la colle de pâte... rien que pour un sou, enveloppée dans un gros papier solide. Il y en a de la fraîche dans le baquet à droite, près des pruneaux- J'ai vu cela en rentrant pour dîner; une voiture a passé près de la boutique, et tout le baquet a tressailli comme une montagne de gelée de pommes. Tu diras au bonhomme de choisir au milieu du baquet, c'est cet endroit-là qui me tente.
Monsieur. — Mais non, mais non ! Je suis bon, mais je me reprocherais...
Madame, fermant la bouche de monsieur de sa petite main. — Oh! pas un mot, tu vas dire quelque impiété ! Mais puisque je te dis, moi, que j'en ai une envie folle, que je t'aimerai comme je ne t ai jamais aimé, que ma mère a eu cette passion-là. Ah! ma pauvre mère! [elle pleure dans sa main) si elle pouvait savoir. . . si elle n'était pas au bout de la France ! . . . D'abord, tu n'as jamais aimé mes parents, j'ai bien vu cela le jour de notre mariage, et [elle sanglote) ça sera la douleur de ma vie...
Monsieur, se dégageant et se levant tout à coup. — Donne-moi mes bottes.
Madame, avec effusion. — Oh ! merci, mon Alfred,
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mon amour ! tu es bon, oui, tu es bon... Veux-tu ta canne, mon chéri ?
Monsieur. — Ça mVst égal. Combien en veux-tu de ton horreur > pour un franc, pour trente sous, pour un louis ?
Madame. — Tu sais bien que je ne voudrais pas abuser; rien que pour un petit sou. J'ai justement des petits sous pour ma messe ; tiens, prends, prends. — Adieu, mon Alfred; — dépêche-toi, dis, dépêche-toi !
(Monsieur sort.)
Madame reste seule, envoie un baiser, de son geste le plus tendre, vers la porte que monsieur vient de fermer, puis se dirige vers la glace, dont elle approche son visage, et se sourit à elle-même avec bonheur; ensuite elle allume la bougie de cire d'un petit flambeau et se dirige discrètement vers Poffice, ouvre une armoire sans bruit, prend trois petites assiettes de dessert, entourées d'un filet d'or et ornées de son chiffre, extrait ensuite d'une boîte garnie de peau blanche deux cuillers en vermeil, et, un peu embarrassée de ce bagage, rentre dans sa chambre à coucher.
Alors elle ranime le feu, avance près de la cheminée une jolie table de Boule, étale un linge blanc, dispose les assiettes, dépose les cuillers et, ravie, impatiente, le teint animé, se renverse dans un fauteuil. Son petit pied s'agite et bat une mesure rapide, elle sourit, fait la moue... elle attend.
Enfin, au bout de quelques minutes, on entend le bruit de la porte d'entrée; des pas rapides traversent
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le salon; — madame bat des mains; — monsieur entre. Il n'a pas Tair content, monsieur; il s'avance, tenant gauchement dans sa main gauche un paquet aplati dont on devine le contenu.
Madame, prenant une assiette à filet d'or et la pré' sentant à son mari. — Débarrasse-toi, mon amour. Tu n'as pas pu aller plus vite?
Monsieur. — Comment ! plus vite ?
Madame. — Oh î Je ne t'en veux pas, cela n'est pas un reproche, tu es un ange; mais il me semble qu'il y a un siècle que tu es parti.
Monsieur. — Cet homme allait fermer sa boutique... J'en ai plein mes gants... c'est gluant... c'est affreux... pouah! l'horreur! Enfin, je vais avoir la paix !
Madame. — Oh ! pas de parole dure, cela me fait tant de peine ! Mais regarde donc ce joli petit couvert; te souviens-tu quand nous soupions au coin du feu ? — Oh ! tu Tas oublié ! le cœur des hommes n'a pas de mémoire !
Monsieur. — Est-ce que tu as la folie de t'imaginer que je vais toucher à cela? Ah! par exemple! c'est pousser la...
Madame, tristement. — Vois un peu comme tu t'exaltes pour une complaisance que je te demande. Quand, pour m'être agréable, tu vaincrais une petite répugnance, quand tu frôlerais de tes lèvres cette belle gelée blanche, où serait le mal ?
Monsieur. — Le mal, le mal !.. ce serait absurde; jamais de la vie.
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Madame. — Voilà donc le fin mot? Ce serait absurde.,. Ce n'est pas par dégoût, car il n'y a rien là de dégoûtant, c'est de la farine et de l'eau, pas davantage. Ce n'est donc pas par dégoût, mais par orgueil que tu me refuses ?
Monsieur, haussant les épaules. — C'est enfantin, puéril, fou, fou, ce que tu me dis là. Je n'y réponds pas, je ne... veux pas y répondre.
Madame. — Et ce que tu dis là, toi, n'est ni digne ni généreux, parce que tu abuses de ta supériorité; tu me vois à tes pieds, te demandant avec instance une chose insignifiante, une puérilité, un enfantillage, une folie, mais qui me ferait plaisir, tu trouves héroïque de ne pas céder; tiens, veux-tu que je té dise, eh bien, vous êtes petits, petits, vous autres hommes.
Monsieur. — Mais comprends donc, ma chère amie, que...
Madame. — Je comprends que si, dans le temps, une de tes maîtresses, car tu en as eu.
Monsieur. — Jamais de la vie.
Madame. — Puisque tu me l'as avoué toi-même un soir — sur le pont des Arts — que nous revenions du spectacle à pied.
Monsieur. — Après tout, il n'y a pas grand mal à cela, je ne me suis jamais donné comme un enfant de chœur.
Madame. — Eh bien, si une de tes maîtresses t'avait demandé ce que je te demande maintenant, tu aurais triomphé de ton dégoût, de ton orgueil surtout! [Avec des larmes dans la voix.] Tu ne m'aimes plus
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comme autrefois! et moi... je t'aime toujours. [Elle prend la main de son mari et pleure dessus,)
Monsieur, ému. — Claire, ma chérie, voyons, grande enfant! Mais c'est qu'elle pense ce qu'elle dit, au moins!... Regarde-moi donc, voyons. (// l'embrasse.)
Madame, tristement. — Je ne t'en veux pas pour cela, cette roideur est dans ton caractère, tu es une barre de fer.
Monsieur. — J'ai de l'énergie quand il le faut, je te , l'accorde, mais je n'ai point l'orgueil absurde que tu me supposes et, tiens (il trempe son doigt dans la colle et le porte à ses lèvres) ^ en voici la preuve, enfant gâté ! Es-tu contente ? Ça n'a pas de goût, c'est fade.
Madame. — Tu as fait semblant.
Monsieur. — Ah ! je te jure...
(Madame prend une petite cuiller, l'emplit de la pâte précieuse et l'approchant des lèvres de son mari,)
Madame. — Je veux voir un peu ta grimace, mon amour.
(Monsieur avance la bouche, enfonce avec un dégoût marqué ses deux dents de devant dans la colle, puis fait une horrible grimace et crache dans la cheminée.)
Madame, tenant toujours la cuiller — avec beaucoup d'intérêt. — Eh bien?
Monsieur. — Eh bien, c'est atroce! oh... atroce! goûte plutôt.
Madame, d'un air rêveur et agitant la cuiller dans
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la colle, le petit doigt en l'air. — Je n^aurais Jamais cru que c'était si mauvais.
Monsieur. — Tu vas bien voir toi-même, goûte, goûte.
Madame. — Je ne suis pas pressée, j'ai le temps.
Monsieur. — C'est pour te rendre compte; goûte un peu, voyons.
Madame, repoussant le plat avec une expression d* horreur, — Oh ! tu m'agaces I Tais-toi donc, pour un rien je te détesterais ; c'est dégoûtant, cette colle !