Mon premier-né
je n'ai jamais pu me défaire, — et je m'arrêtais avec angoisse devant le docteur C..., un vieux camarade à moi, qui lisait tranquillement le journal, enfoui dans le plus douillet des fauteuils. Je n'osais troubler sa lecture, tant il y paraissait plongé; mais, au fond, j'étais furieux de le voir aussi calme, lorsque moimême j'étais si agité.
Tout à coup il jeta le journal sur le canapé, et passant la main sur son crâne brillant :
tt Ah! si j'étais ministre, ça ne serait pas long... ça ne serait fichtre pas long ! Tu as lu cet article sur les cotons d'Algérie?... De deux choses l'une : ou les irrigations... Mais tu ne m'écoutes pas; c'est pourtant plus grave que tu ne penses. »
Il se leva et, les mains dans ses poches, il arpenta la pièce en chantonnant un petit air d'hôpital. Je le suivais pas à pas. *
a Jacques, lui dis-je au moment où il se retournait, dis-moi bien franchement, es-tu content?
— Mais oui, mais oui, je suis content... regarde la limpidité de mon regard; et il éclata de son gros bon rire un peu bruyant.
— Tu ne me caches rien, cher ami?
— Dieu! que tu es bête, mon pauvre capitaine! Quand je te dis que cela va bien*. »
Et il reprenait sa petite chanson, en faisant sonner l'argent qui était au fond de sa poche.
a Ça va bien, mais faut le temps. Fais-moi donc donner une robe de chambre. Je serai plus à mon aise pour passer la nuit, et ces dames m'excuseront, n'est-ce pas?
Mon premier-né. 243
— Si elles f excuseront! toi, mon docteur, mon ami. »
Je l'aimais avec passion, ce soir-là.
« Eh bien! alors, si elles m'excusent, tu pourrais bien me prêter une paire de pantoufles. »
A ce moment un cri douloureux se fit entendre dans la pièce voisine, et Ton entendit distinctement ces mots entrecoupés par la douleur :
« Docteur... ah! mon Dieu!... docteur!
— Ah ! c'est affreux ! murmurèrent mes tantes en s'agitant dans leur fauteuil.
— Mon bon ami, m'écriai-je en saisissant le bras du médecin, tu ne me caches rien ? bien sûr !
— Si tu en as de larges, ça m'irait mieux, je n'ai pas un pied de Jeune fille... Je ne te cache rien... je ne te cache rien... Qu'est-ce que tu veux que je te cache? Ça va très-bien, mais, comme je te l'ai dit, il faut le temps... Au fait, dis donc à Joseph d'aller me chercher une de tes calottes; une fois en pantoufles et en robe de chambre, la calotte n'a rien d'extraordinaire, et je me fais chauve, mon capitaine. Quel diable de froid il fait ici ! Ça donne au nord, ces fenêtres-là ! et pas de bourrelets! Mademoiselle de V..., fit-il en se retournant vers ma tante, vous allez vous enrhumer. »
Puis, comme de nouveaux cris se faisaient entendre :
a Allons voir la petite reine. »
Et nous rentrâmes dans la chambre à coucher où ma pauvre femme attendait son bébé, au milieu des douleurs. Sa mère était à ses côtés, et, tout en lui