‹ Monsieur, madame et bébéChapitre 28 sur 41 · premier^né · texte numérisé non relu

premier^né

disant : « Du courage, ma chérie, il faut payer le bonheur; du courage, » elle lui souriait; mais de grosses larmes brillaient dans ses yeux, et elle se retournait de temps en temps pour les essuyer. Sur la commode étaient étalés deux ou trois petits paquets tout blaiics entourés de faveur bleue et rose; c'était la première toilette du bébé, toute prête à mettre et sentant bon. Je pris Fun des petits bonnets et j'en coiffai mon poing, qui Toccupa tout entier.

a Viens donc, dis plus bas la malade, qui m'avait aperçu, vijens me donner une poignée de main. »

Alors, elle m'attira à elle et me dit à l'oreille :

a Tu seras donc bien heureux de l'embrasser, le cher petit? »

Sa voix était si faible et si tendre en me disant cela !

« Ne retire pas ta main, cela me donne du courage. »

Je restai ainsi, tandis que le docteur, qui avait endossé ma robe de chambre, cherchait vainement à en boutonner les boutons.

De temps à autre, ma bonne petite femme me serrait la main avec une violence extrême, fermait les yeux comme quelqu'un qui souffre, mais ne poussait pas un cri. Le feu pétillait dans la cheminée. Le balancier de la pendule poursuivait son tic-tac monotone, mais il me semblait que ce grand calme n'était qu'apparent, que tout ce qui m'entourait devait être dans l'attente comme moi et partager mon émotion. Dans la chambre à coucher voisine, dont la porte était entr'ouverte, je voyais le bout du berceau, et,

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reflété par la lumière, le profil crochu de la garde, qui sommeillait en attendant.

Ce que j^éprouvais était quelque chose d'étrange. Je sentais un sentiment nouveau me germer dans le coeur; j'avais comme un corps étranger dans la poitrine, et cette sensation si douce était jpour moi si nouvelle que j'en étais comme effrayé. Je sentais ce petit être qui était là sans être encore, je le sentais s'accrocher à moi, sa vie m'apparaissait tout entière. Je le voyais à la fois enfant et homme fait; il me semblait que ma propre vie allait se dédoubler en lui, et j'éprouvais de temps à autre d'irrésistibles besoins de lui donner quelque chose de moi-même.

Vers les onze heures et demie, le docteur, ainsi qu'un capitaine de vaisseau qui consulte la boussole, tira sa grosse montre, marmotta quelques mots et s'approcha du lit.

tt Est-ce que tu crois que le moment approche, Jacques? lui dis-je.

— Je crois que dans une demi-heure , la petite chérie aura fait son entrée dans le monde; regarde bien l'heure à la pendule.

— Comment, la petite chérie? mais, mon bon ami, tu sais bien que ça doit être un garçon; pas de plaisanterie!

— Est-ce que vous avez quelques indices? » ajouta ma belle-mère.

Jacques éclata de rire.

« Ceci me rappelle, dit-il, qu'à la Maternité il y avait un perroquet, ce perroquet répétait toujours...

— Mais tais-toi donc. Comment! tu as le cœur de

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raconter des histoires, tandis que ma pauvre femme souffre... Du courage, ma chérie.

— Eh bien! justement, ce perroquet répétait perpétuellement : Du courage! ma bonne. On la fit tuer, la pauvre bête, parce qu'elle avait mangé la pantoufle de sœur Ursule. »

Bientôt les douleurs devinrent extrêmes; ma chère petite qui allait devenir mère poussait de grands cris qui me donnaient le frisson. J'étais si fort irrité de ne pouvoir point soulager ces souffrances, que pour un rien j'aurais souffleté quelqu'un.

Jacques devint sérieux, ôta ma robe de chambre et la lança sur un meuble. Je le regardais comme un marin qui regarde le ciel à l'approche de Forage.

« Allons, chère bonne amie, disait-il à ma femme, du courage, nous sommes là autour de vous, tout va bien; avant cinq minutes, vous Tentendrez crier. »

Mais la pauvre malade poussait des gémissements à fendre l'âme; elle me serrait le bras et, par moments, ses ongles m'entraient dans la peau, et je sentais de grosses gouttes de sueur froide qui coulaient sur mon front. Ma belle-mère, hors d'elle-même, se mordait les lèvres, et chaque angoisse de la malade venait se peindre sur son visage. Son bonnet s'était dérangé, et elle était si singulièrement coiffée qu'en toute autre circonstance j'aurais éclaté de rire. A un moment , j'entendis la porte du salon qui s'entr'ouvrait, et j'aperçus, l'une au-dessus de l'autre, les deux têtes de mes tantes, et plus loin, dans le salon, celle de mon père, qui torturait sa grosse moustache

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blanche avec une certaine grimace qui lui était familière.

« Fermez la porte! s^écria le docteur en colère; qu'on me fiche la paix. »

Et, avec le plus grand sang-froid du monde, il se retourna vers ma belle-mère et dit :

a Je vous demande mille pardons. »

Mais il s'agissait bien alors des brusqueries de mon vieux camarade; la porte se ferma immédiatement.

a Tout est-il prêt pour le recevoir? ajouta le docteur en grognant.

— Oui, mon bon docteur, » répondit ma bellemère.

Enfin, après une affreuse plainte, il se fît un silence, et le docteur éleva bientôt en Pair un petit être tout rose qui, presque immédiatement, poussa un cri perçant comme une aiguille. Je n'oublierai jamais l'impression que me produisit l'apparition de ce petit corps arrivant là tout à coup, au milieu de la famille. Nous y avions pensé, rêvé; je l'avais vu dans mon esprit, mon bébé chéri, jouant au cerceau, me tirant la moustache, essayant son premier pas, ou, dans les bras de sa nourrice, se gorgeant de lait comme un petit chat gourmand; mais je ne me Tétais pas encore figuré inanimé, presque sans vie, tout petit, ridé, déplumé, grimaçant... et charmant, aimé malgré tout, adorable, le pauvre petit laid! Ce fut une singulière impression, et tellement étrange qu'il est impossible de la comprendre à moins de l'avoir éprouvée.

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« A-t-îl de la chance, l^officier ! murmura le docteur en tournant Tenfant de mon côté, c^est un garçon !

' — Un garçon!

' — Et râblé, mon capitaine.

— En vérité, un garçon ! »

Cela m'était indifférent maintenant. Ce qui me causait une émotion indéfinissable , c'était cette preuve vivante de paternité, c'était ce petit être qui était à moi. Je me sentais hébété devant ce grand mystère de l'enfantement. Ma femme était là, pâmée, anéantie, et le petit être vivant, ma chair à moi, mon sang à moi, braillant et gesticulant au bout des bras de Jacques! J'étais abasourdi comme un ouvrier qui, sans s'en douter, enfante un chef-d'œuvre. Je me sentais tout petit devant cette œuvre frémissante, et — franchement t— j'étais un peu honteux d'avoir fait si bien sans presque y prendre garde. Je ne me charge pas de vous expliquer tout cela, je vous raconte mes impressions.

Ma belle-mère présenta son tablier, et le docteur déposa l'enfant sur les genoux de sa bonne maman, en lui disant :

«c Allons, sauvage, tâche de ne pas être plus mauvais que ton gueux de père... Maintenant, cinq minutes d'expansion... Au fait, mon capitaine, embrassemoi donc. »

Et nous nous embrassâmes de bon cœur. Le petit œil noir du docteur brillait en clignotant plus qu'à l'ordinaire; je vis bien qu'il était ému.

« Est-ce que ça t'a fait quelque chose, mon capî-

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taine? C'est le cri! Ah! Je connais cela, c'est une aiguille à tricoter dans le cœur... Où est la garde? ah! la voilà... Ça ne fait rien, il est râblé, ce petit lancier... Ouvre donc la porte aux prisonniers qui sont dans le salon. »

J'ouvris la porte. Tout le monde écoutait derrière. Mon père, les deux tantes tenant encore à la main, l'une son chapelet et l'autre son Voltaire ; ma nourrice, la pauvre vieille, qui avait pris un fiacre.

a Eh bien? me dit-on avec anxiété, eh bien?

— C'est fini, c'est un garçon... entrez, il est là. »

Vous ne vous imaginez pas combien j'étais heureux de voir dans tous ces visages émus le reflet de mon émotion. On m'embrassait, on me serrait les mains, et Je répondais à toutes ces tendresses sans savoir au juste qui me les adressait.

« Sacr...cré... murmurait mon père à mon oreille en me tenant enlacé dans ses bras; — il avait conservé sa canne et son chapeau à la main, — Sacr... »

Mais il ne pouvait pas achever; quelque bonne envie qu'il eût de faire le brave, une grosse larme brillait, tremblotait au bout de son nez. Il fit hum! derrière sa moustache, et finalement fondit en larmes sur mon épaule, en me disant :

« C'est plus fort que moi. »

Et moi... Je fis comme lui; c^était aussi plus fort que moi.

Cependant tout le monde entourait la grand'maman, qui soulevait un coin de son tablier et disait :

« Est-il beau, notre chéri, est-il beau!... La garde,

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faites chauffer les langes, donnez-moi les bonnets.

— Fais la risette à tantante, chantonnait la tante en faisant sautiller son chapelet au-dessus de la tête du bébé. Fais la risette.

— Demandez-lui donc, par la même occasion, de vous réciter une fable, » ajouta le docteur.

Pendant ce temps, ma femme revenait à elle; elle entr'ouvrait les yeux et semblait chercher quelque chose.

<c Où est-il? » murmura-t-elle d'une voix affaiblie.

On lui montra le tablier de sa mère.

oc Un garçon, tf est-ce pas? »

Et me prenant la main, elle m'attira à elle et me dit tout bas :

« Es-tu content de moi? J'ai fait de mon mieux, mon ami.

— Voyons , pas d'émotion ! s'écria le docteur ; on s'embrassera demain. Mon colonel, dit-il à mon père, qui avait toujours sa canne et son chapeau, empêchez-les donc de s'embrasser. Pas d'émotion, et que tout le monde sorte. Je vais habiller le petit lancier. Passez-moi l'homme, bonne maman. Viens ici, sauvage... Vous allez voir si je sais attacher les épingles. »

Il prit le bébé dans ses deux grosses mains et s'assit devant le feu, sur un tabouret.

Je regardais mon garçon, que Jacques retournait comme une poupée, mais avec une adresse extrême. Il l'examinait de tous les côtés, le ta tant, le palpant, et à chaque épreuve il disait en souriant :

tt II est râblé... allons, il est râblé. »

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Puis il l'entortilla dans les couches, les langes, coiffa sa petite tête déplumée d'un triple béguin, fixa sous le menton un ruban plié en double, pour empêcher sa tête de tomber en arrière; puis, satisfait de son petit travail :

« Vous m'avez vu faire, la garde ? eh bien ! il faut, tous les matins, habiller ce lancier-là de la même façon. Jusqu'à demain, de l'eau sucrée... La maman n'a pas de fièvre... Allons, tout va bien... A-t-il de la chance, ce capitaine! Moi, j'ai une faim! Il est une heure du matin, sais-tu? Tu n'as pas un vieux perdreau froid ou un vieux morceau de pâté dont on ne fait rien? Ça me serait agréable, avec une bouteille de quelque chose. »

Nous allâmes tous deux dans la salle à manger, et nous mîmes le couvert sans plus de façon.

Je n'ai jamais de ma vie autant bu et autant mangé que ce matin-là.

« Allons, va te coucher, me dit le docteur en mettant son paletot. Démain matin vous aurez la nourrice. Au fait, non; je viendrai te prendre, nous irons la choisir ensemble; c'est curieux. Sois sous les armes à huit heures et demie. »

252 Le jour de l'an en famille.

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