MON PREMIER RÉVEILLON
Du diable si je me souviens de son nom ! et pourtant je l'ai bien aimée, Tadorable fille !
C'est singulier comme on se trouve riche quand on fouille dans les vieux tiroirs; que de soupirs oubliés, que de jolis petits bijoux en miettes, passés de mode et couverts de poussière ! Mais peu importe ! J'avais alors dix-huit ans, et, sur l'honneur, une grande fraîcheur de sentiment. C'est entre les bras de cette chère... — j'ai le nom sur le bout de la langue, il finissait en ine^ — c'est donc entre ses bras, la chère enfant, que j'avais murmuré mon premier mot d'amour, sur son épaule rondelette, à côté d'un joli petit signe noir, que j'avais posé mon premier baiser. Je l'adorais, et elle me le rendait bien. — Je l'habillais moi-même, je laçais son corset et
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j'éprouvais une émotion sans bornes lorsque je voyais, sous PefFort de ma main, sa taille s'arrondir et son corsage s'effiler.
Elle me souriait dans sa glace. Elle me souriait de son petit œil noir, brillant, tout en me disant : Mais pas si fort, mon petit chéri, tu vas m'étouffer.
Je crois vraiment que je l'eusse épousée et gaiement, je vous le jure, si dans certains moments de défaillance morale son passé ne m'eût inspiré des doutes et son présent des inquiétudes. — On n'est pas parfait : j'étais un brin jaloux.
Or, un soir, c'était la veille de Noël, je vins la prendre pour aller souper chez un ami à moi, que j'aimais beaucoup et qui est mort depuis juge d'instruction je ne sais plus où.
Je montai l'escalier de la chère petite et fus tout surpris de la trouver prête à partir. Elle avait, je m'en souviens, un corsage décolleté carrément et un peu bas, à mon goût; mais tout cela lui allait si bien que lorsqu'elle m'embrassa je fus tenté de lui dire : « Dis donc, mignonne, si nous restions ici ; » mais elle prit mon bras en chantonnant un air qu'elle aimait et nous nous trouvâmes dans la rue.
Vous avez éprouvé, n'est-ce pas, cette première joie de l'enfant qui devient homme lorsqu'il a sa maîtresse au bras ? Il tremble de sa fredaine et flaire pour le lendemain une correction paternelle; mais toutes ces craintes s'effacent devant le moment présent qui est ineffable. Il est affranchi, il est homme, il aime, il est aimé, il se sent un pied dans la vie. Il voudrait que tout Paris le vît ainsi et il tremble
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d^être reconnu; il donnerait son petit doigt pour avoir trois poils de barbe, une ride au front, pour que le cigare ne lui fît plus mal au cœur et pour qu'un verre de punch ne le fît plus éternuer...
Quand nous arrivâmes chez mon ami, depuis juge d'instruction , il y avait déjà nombreuse compagnie; on entendait de l'antichambre des rires bruyants, des éclats de voix avec une sourdine de vaisselle qu'on remue et de couverts qu'on dresse. J'étais un peu ému; je me savais le plus jeune de la bande, et j'avais peur d'être emprunté dans cette nuit de débauche. Je me disais : « Mon garçon, de l'entrain, sois mauvais sujet et bois ferme, ta maîtresse est là et les yeux sont fixés sur toi. » L'idée que je pourrais bien être malade le lendemain matin me tourmentait bien un peu, je voyais ma pauvre mère m'apportant une tasse de thé et pleurant sur mes excès, mais je refoulai toutes ces pensées et vraiment tout alla bien jusqu'au souper. On avait légèrement taquiné ma maîtresse^ une ou deux personnes l'avaient même embrassée à ma barbe, je veux dire sous mon nez; mais j'avais immédiatement inscrit ces détails au chapitre des profits et pertes, et trèssincèrement j'étais fier et joyeux.
« Mes petits enfants, s'écria tout à coup le maître de la maison, voilà le moment de donner un violent coup de fourchette. Passons dans la salle où on mange. »
Des cris de joie accueillirent ces paroles, et avec un grand désordre on se rua autour de la table, aux bouts de laquelle j'aperçus deux plats remplis de ces
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gros cigares dont il m'était impossible de fumer un quart sans avoir des sueurs froides.
« Voilà qui amènera une catastrophe , de la prudence et dissimulons, » me dis-je.
Je ne sais comment il se fit que ma maîtresse se trouva placée à la gauche du maître de la maison. — Je n'aimais point cela, mais que dire ? Et puis, ce maître de la maison avec ses vingt-cinq ans, ses moustaches en croc et son aplomb, me semblait être le plus idéal, le plus étourdissant des démons, et j'avais pour lui' une nuance de respect.
a Eh bien ! dit-il, avec une volubilité entraînante, vous êtes tous bien , pas vrai ? Vous savez que les invités qui sont gênés dans leurs habits peuvent les enlever — et ces dames aussi. Ah! ah! ah! c'est assez coquet ce que je dis là, n'est-ce pas mes petits anges ?» Et tout en riant, avec la rapidité de l'éclair il lança un baiser à droite et à gauche sur le cou de ses deux voisines dont l'une d'elles, comme j'ai eu l'honneur de le dire, était ma bien-aimée.
Ventre de biche ! je sentis mes cheveux se hérisser et comme un fer rougi... Du reste, on éclata de rire, et à partir de ce moment, le souper eut une animation charmante.
a Mes petits enfants — c'était l'expression de ce damné juge d'instruction — qu'on attaque les viandes froides, les saucisses, la dinde, la salade! qu'on attaque les babas, le fromage, les huîtres et le raisin; qu'on attaque tout le tremblement. Esclaves ! débouchez les flacons, — mangeons tout à la fois, n'est-ce pas mes colombes ? sans ordre, pas de symétrie, c'est
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oriental^ c'est fou, c'est adorable. — Dans le cœur de l'Afrique, on ne fait pas autrement. — Il faut de la poésie dans les plaisirs — passez-moi du fromage avec là dinde. Ah ! ah ! ah ! je suis étrange, je suis impossible, n'est-ce pas, mes mignonnes ? »
Et il lança encore deux baisers, mais cette fois un peu plus bas. Si je n'avais pas été gris déjà, sur l'honneur j'aurais fait un éclat.
J'étais étourdi. On riait, on criait, on chantait, la vaisselle tintait. Un bruit de bouteilles qu'on débouche et de verres qu'on casse bourdonnait' dans mes oreilles, mais il me semblait qu'un nuage se fût élevé entre moi et le monde extérieur : il y avait un voile qui me séparait des convives, et, malgré l'évidence de la réalité, je croyais rêver. Je distinguais cependant, quoique d'une façon confuse, les regards animés des convives, leur teint coloré et surtout dans la toilette des femmes un sans gêne tout nouveau. Ma maîtresse elle-même me semblait changée... Tout à coup — ce fut un éclair — ma bien-aimée, mon ange, mon rêve, celle que le matin j'aurais épousée, presque, se pencha vers le juge d'instruction et... — j'en ai encore un frisson — dévora trois truffes qui étaient dans son assiette.
J'éprouvai une véritable douleur, il me sembla que mon cœur se brisait, puis...
Là s'arrêtent mes souvenirs. Que se passa-t-il ensuite? je n'en eus point conscience. Je me souviens cependant qu'on m'accompagna dans un fiacre. Je demandai : « Où est-^Ue? mais où estelle ? »
8 Mon premier réveillon.
On me répondit qu'elle était partie depuis deux heures.
Le lendemain matin, j'éprouvai un véritable désespoir lorsque les truffes du juge d'instruction me revinrent en mémoire. J'eus un instant la vague résolution d'entrer dans les ordres... mais le temps — vous savez ce que c'est ! — calma cette tempête. Comment diable s'appelait-elle, la petite chérie?... Ça finissait en ine.,. Au fait, non; je crois que ça finissait en a.
Lame en peine^