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premier coup d'oeil, je l'aimai : la franchise, l'indulgence étaient peintes sur son visage.
Le bon chapelain m'interrogea sur mes occupations, sur mes lectures? Je lui répondis que j'avais lu les Fies des Saints. — « Et en avez-vous retenu quelque chose?» Sur-le-champ je citai les différents supplices par lesquels avaient passé les Martyrs qu'on honore durant l'année. « Voilà une prodigieuse mémoire! » disait M. Foynat à mon frère... « Et qu'avez-vous encore lu? — La Bible? L'Abrégé de l'Ancien Testament? » Je récitai tout le premier chapitre. Mon frère en avait aux yeux des larmes de joie. Le bon chapelain paraissait extasié : — « 11 a bien étudié ! » dit-il à mon frère ; « était-il sous messire Foudriat? — Lui? sous personne que mon père;. il gardait les moutons... » A ce mot, le bon chapelain m'embrassa en disant : « Quelles dispositions!... » Et il se retourna vers les quatres dévotes : — « Hé bien, mes soeurs? — S'il est humble ce sera un jour un saint! » dit M"'' de Courtives. — « Si... » dit tout bas Marguerite, en souriant. Les deux autres dévotes assurèrent modestement que je serais humble. — « Il ne dément pas la famille », reprit le chapelain en s'adressant à mon frère, « et cet enfant ira loin si on ne l'arrête ! »
Le lendemain matin, mon frère me confessa : je ne sais si c'était uniquement pour faire son métier de prêtre. Vers le midi, mon père arriva. Nous quittâmes Courgis vers les trois heures.
Nous continuâmes notre route gaiement. A la vue d'Auxerre qui s'élève en amphithéâtre sur une colline, moi qui n'avais jamais vu que de chétifs villages, je fus frappé, saisi d'admiration!... Nous avançâmes! Je n'avais jamais vu de pont! nouvelle surprise! Je tremblotais d'émotion et de respect. En traversant la ville, mon père me fit passer devant la cathédrale qui me parut l'ouvrage des Fées. Saint- Christophe m'effraya. L'horloge me ravit, surtout la boule des
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lunes comme celle de la Sorbonne, à Paris. Tout le monde me paraissait riche et je le dis à ma manière : « — Il n'y a donc ici que des messieurs?... » Toutes les femmes me paraissaient jolies; semblable aux enfants, j'étais ébloui par les colifichets de ces poupées...
Le jeudi matin nous partîmes par le coche-d'eau (i). Je ne pus supporter le coche à cause des fréquents coups de perche que donnent les maladroits conducteurs de cette lourde nacelle, pour lui faire éviter les bancs de sable qui l'engravent. J'y avais pourtant de l'amusement. Nous avions fait ordinaire avec une famille parisienne où se trouvait une fille de mon âge, qui douce et jolie comme toutes les filles de Paris, faisait ce qu'elle pouvait pour m'amuser : elle en était aux petits soins. Mais j'avais le mal de mer, comme si nous avions navigué sur l'Océan et je ne pouvais manger. J'avais cependant éprouvé une velléité, à la première vue, occasionnée par la chaussure délicate de ma jolie complaisante... Mon père fut obligé de quitter le coche.
Lorsque nous eûmes mis pied à terre, nous prîmes les carrioles. Je ne pus en supporter le cabotage ; je me mourais : mon père fut donc forcé d'aller à pied. Mes caprices, ma sauvagerie le firent beaucoup souffrir.
Aux environs de Melun je crus voir une campagne immense couverte de moutons : c'étaient de petits rochers de grès. Il y en avait sur notre chemin, que, de loin, je prenais pour des maisons; ce spectacle m'amusait, et je faisais à mon père questions sur questions...
Nous passions par la vieille route : en nous rapprochant de la nouvelle, j'entendis un bruit effrayant qui ressemblait pour moi à celui d'un tonnerre roulant. Je me mis à crier : « Mon père! mon père! c'est une troupe de voleurs qui
(l) On allait d'Auxerre à Paris par la voiture d'eau en quatre ou cinq ours. En 1630 fut créé par privilège le coche d'eau qui partaijea longtemp> la célébrité dé la fameuse g^alioie de Saint Cioud. J. G.-C.
HORLOGE D AUXERUE
Incendiée If 28 Septembre IS'JS. D'après une lUhographie de l'epoquc.
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vient! » Edme Restif sourit : « — Ce que tu entends, ce sont des carrosses qui vont à Fontainebleau où le roi et la Cour sont apparemment. Les voitures roulent sur le pavé : car il n'y a qu'un roi pour la France entière et tous les gens qui ont des affaires vont a lui. — Pour lui parler? — A ses ministres qui exercent son autorité... Mais ceci ne sera que dans quelque temps à ta portée. Q.u"il te suffise de savoir que le roi défend tous les pays de la France avec des armées qu'il entretient de nos tailles. — Contre qui, mon père? — Contre les étrangers, les Allemands, les Anglais. — S'ils venaient, tout Sacy, Vermenton, le grand Auxerre, et tous les pays que nous avons vus, les battraient? — Tout cela fuirait devant des soldats bien armés... » Je n'entendis pas trop cela...
Les environs de Paris sont charmants. J'avais beaucoup de plaisir, ou plutôt d'étonnement, à considérer les belles maisons qui bordent la roiite des deux côtés. Cet air de grandeurne portait pas le désir dans mon âme; je n'enviais rien si ce n'est les parcs, j'aurais voulu habiter les bois, les sites demi-sauvages, pourvu que le château eût été bien loin!
En sortant de Villejuif nous découvrîmes un immense amas de maisons, surmontées par un nuage de vapeurs. Je demandai à mon père ce que c'était? — « C'est Paris. C'est une grande ville ! On ne la saurait voir entière d'ici. — Ho ! que Paris est grand!... Mon père! il est aussi grand que de Vermenton à Sacy et de Sacy àjoux! — Oui, pour le moins. — Ho! que de monde ! — Il y en a tant que personne ne s'y connaît, même dans le voisinage, même dans sa propre maison. » Je réfléchis un moment; et transporté de joie : — « Mon père! Je veux y demeurer toute ma vie! » Mon père sourit et me dit : — « Tu n'aimes pas le monde? — Ho ! le monde qui me connaît! On me gêne; je ne suis pas libre. Là, vous dites, mon père, qu'on ne se connaît pas? — Non.
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— On ne se salue donc pas? — Non. — On ne prend donc pas garde l'un à l'autre? — Non, non. — On ne prendra pas seulement garde à moi? — Ho ! pas le moins du monde. » Je tressaillis d'aise en disant : — « Je vas voir, je vas voir. » Nous n'allâmes cependant pas directement à Paris : mon père se voyant à la porte de Bicêtre où demeurait l'abbé Tliomas, il y entra.
Je ne fus point honteux dans cette maison : je rl'y voyais que des malheureux au-dessous de moi. Nous visitâmes d'abord l'église, j'entendis mon vertueux père remercier Dieu de la fin de son voyage et le prier de me bénir.
Dans le même moment, un autre spectacle bien nouveau attira mon attention; c'était une trentaine d'enfants en soutane et en camail qui entraient à la fois. Je les regardai avec admiration et je m'écriai naïvement : « Ho! que de petits curés ! » C'est que je n'avais encore vu de prêtres que des curés; je croyais les deux mots synonymes... Les enfants, après avoir assisté à la messe s'en retournèrent avec mon frère que nous n'abordâmes qu'en ce moment, car mon père avait pour maxime qu'il ne faut déranger personne de ses occupations d'état.
11 faut placer ici le portrait de l'abbé Thomas. C'était un grand garçon, maigre, ayant le visage allongé, de teint couleur de bois et taché de son noirâtre, la peau luisante, le nez aquilin, les sourcils noirs et fournis. Un accident lui avait donné à la joue droite une sorte de loupe grosse comme une noix. 11 était concentré, très fort sans le paraître, emporté, passionné, lascif, mais devenu maître de lui-même par dévotion, 11 était né pour les secondes places, ayant peu de fermeté et une âme très déférente... Mais il ne faut pas oublier que la religion fortifiait toutes ses qualités et atténuait ses défauts au point que son manque d'esprit avait quelquefois tout le mérite de la plus aimable et de la plus franche bonhomie.
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AUXRRRE AU DIX • ;. Cathédrale Sai«
Il« VUE D AVXlîKRE PRISE DE DESSUS LE PONT. — Dt Cette vue est prise en amont. L'île que l'on voit à. gauche, alors déjà dégarnie de ses arbres ;t Spn séjour à 4uxerre. Celle de drof(e eft l'ile du Hîoulin-mi-l'Eau, encore sitbsislanli jt