‹ Monsieur NicolasChapitre 12 sur 25 · JE SUIS ENFANT D F. CHŒUR : I746-I · texte numérisé non relu

JE SUIS ENFANT D F. CHŒUR : I746-I

pisser, c'm'i me r'garde en imbécile qu'il est! I m' prend pour une curiosité d'ia foire, qu'il prenne? 1' vient d' loin, car il a les pieds poudreux, l'petit hébété!... — Et puis, elle s'est remise à chanter : Crodiites! Crocuite%! ses deux poings sur ses hanches, comme ça. Je ne sais ce que c'était, car ça était recouvert d'une vieille étofTe noire, et ça sentait la poire cuite... »(i)Je dis cela si naïvement que tout le monde, jusqu'à mon père, en rit de bon cœur. — « J'ai bonne opinion de mon jeune frère » dit Marie; «je vous le recommande, mon frère » ajouta-t-elle en s'adressant à l'abbé Thomas. — « 11 est facétieux! » s'écria Beaucousin; « je veux lui apprendre des bons mots. » En même temps, il dit une demi-douzaine de trivialités dont il rit beaucoup, et que j'ai parfaitement oubliées: mais on en vend de pareilles che:( Langlois. (2) Mon père leur raconta ensuite, pendant que j'étais devant la porte A REGARDER PARIS, Comment mon frère le curé avait été surpris de ma prodigieuse mémoire. Ceci flatta l'abbé Thomas qui se proposa de se servir de moi pour exciter ses élèves qui, presque tous, étaient des nonchalants.

... A notre arrivée je fus placé, non à la petite table où mon frère mangeait avec le sous-maître, M. Maurice, et deux enfants, de ceux à calotte rouge, frère Nicolas Fagel, et frère Jean-Baptiste Poquet, mais à l'une des deux grandes tables entre frère Edme et frère Joseph : le premier Trécin (3), et fort taquin : le second roux et du caractère indiqué.

Je soupai de l'ordinaire de la maison qui n'était pas excellent; c'est un mauvais ragoût accommodé de manière à ne pas satisfaire sa sensualité. Depuis, j'ai fait

(i) J'ai vainement cherché dans les Vris des anciens Petits (T^lcliers — estampes détachées ou vignettes d"almanachs — le cri que note ici Restif.

(2) Langlois, comme la veuve Duchesne, comme Knapen. comme Valadci était un des éditeurs attitrés des publications du colportage. J. G.-C. (3 C'est-à-dire natif de Troycs en Ciuiiipagne. (Note de itJilion I.iseux)-

l'observation que raccommodage dans toutes les maisons publiques, gâtait la viande au lieu de la bonifier, dans l'unique vue d'enrichir l'économe. Les cuisiniers ne mangent pas de ce qu'ils assaisonnent ou plutôt empoisonnent pour le pauvre ; ils ont un ordinaire à part, qui est celui des Officiers, et ils traitent les pauvres beaucoup plus mal qu'on ne nourrit à Paris ces animaux abandonnés, qui vivent de ce qu'on jette. L'économe a une cuisine particulière, splendide et délicate comme celle d'un traitant. Je ne me suis jamais accoutumé à cette nourriture, et, comme on obligeait à la manger, nous en jetions une partie sous la table.

La première chose qu'on m'enseigna, ce fut à lire correctement, c'est-à-dire avec les consonnances et les inflexions convenables. Je fus bien surpris, la première fois que je lus en public, dans les Figures de la Bible, de Royaumont, d'entendre presque à chaque mot que je prononçais, la clef du sous-maitre frapper la table! Mais il ne fallut me le dire qu'une fois; dès le lendemain, M. Maurice me cita comme un modèle d'intelligence et d'application. Ce fut en mon absence néanmoins; mais Nicolas Fagel me l'apprit le soir en nous couchant, car il était mon voisin de lit.

Lié d'une étroite amitié avec ce jeune camarade, je ne fus pas plus heureux qu'autrefois, mais par des causes opposées; mes deux premiers amis, grossiers paysans, manquaient de sensibilité; celui-ci fut au contraire susceptible, capricieux, jaloux; c'est ce qui, depuis, m'a rendu si sensible aux peines des femmes; nouveau Tirésias, en un sens, j'ai fait le rôle d'amante contrainte, gênée dans ses paroles et jusque dans ses regards. Fagel, une fois préféré, me querellait, me tourmentait, dès que j'avais parlé, ou seulement répondu au joli frère Jean-Baptiste dont le visage efféminé, les couleurs vives et rosées annonçaient plutôt une fille déguisée qu'un véritable garçon ; un soir Fagel. avec qui je jouais souvent après souper, soit aux cchecs, soit au cochonnet, gros dés à

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douze faces, me boudait plus qu'à l'ordinaire; il n'avait pas voulu que je fisse sa partie et il ne me répondait pas. Je n'en pus dormir de la nuit. Le matin, je dis à Fagel : — « Que « t'ai-je fait? Parle, je suis prêta réparer mes torts; mais ne « me boude plus! ton amitié m'est nécessaire... » (Voilà du moins le sens). Frère Nicolas me regarda, je vis des larmes dans ses beaux yeux; j'en fus si touché que je me jetai à son cou. — « Ah! » me dit-il, « j'ai le malheur d'être jaloux. . « mon ciier Augustin, je hais frère Jean-Baptiste, ne lui « parle plus. — Veux-tu que je sois ingrat? Ne m'a-t-il pas « soigné en frère?... Ali! tu veux que je sois ingrat!.., » Je m'arrêtai un moment; puis, jetant les yeux sur Fagel, je crus le voir pâle... — « Eh bien, je serai ingrat », lui dis-je, « oui, je le serai plutôt que de te chagriner. » Notre amitié fut cimentée par là. Mais je priai le frère Joseph, mon voisin de droite,, de faire mes excuses au jeune Poquet. Cet enfant me fit dire : — « Je connais Fagel ; que frère Augustin ne soit « pas inquiet de moi, je l'aimerai toujours, et Fagel aussi. »

C'en était peut-être fait de mes mœurs , malgré mon éloignement extrême pour le vice philandrique , si, comme ce Romain, un coup de poignard dans ma vertu n'avait percé l'abcès qui m'eût donné la mort. Un jour, on nous envoya, Fagel et moi, chez la sœur supérieure, pour demander un renouvellement dans notre vestiaire épuisé. Nous ne trouvâmes pas la Mère, mais à sa place, une jolie secrétaire. Elle envoya Fagel auprès de la supérieure, qui l'aimait beaucoup et elle me garda. C'était une brune de vingt ans; elle me fit cent questions, sur mon pays, ma famille. De temps en temps elle allait regarder à une porte. Elle paraissait désirer quelque chose, et m'obligeait à la regarder; et voyant que mes yeux ardents démentaient la timidité de mes actions, elle alla s'imaginer... la vérité... elle courut regarder encore, et revint avec vivacité, en étendant les mains de joie, ou

d etonnement. Elle vint s'asseoir, me tira sur elle, et me dit : — « Qui est-ce qui vous peigne? — Une demi-sœur. — « Est-elle jeune? Est-elle jolie? — Non, ma sœur. — Non, « ma sœur, non, ma sœur... Vite là, que je vous peigne. » Je me mis à genoux devant elle. Sœur Mélanie m'enfonça le visage entre les cuisses : — « Est-elle plus vieille que moi? « — Ah ! ma petite sœur, vous êtes jeune. — Ma petite « sœur! ma petite sœur! » disait-elle en s'agitant. — « Et « plus jolie? — Vous êtes la plus jolie des sœurs! — Ah! « mon petit homme!... » Et elle s'agita. Un instinct, et un double souvenir me fit lever, et me jeter à son cou. Je la poussai vers sa jolie couchette. — « Eh! le pauvre petit homme ! » disait-elle en riant, et reculant d'elle-même, « que veut-il donc! » J'étais emporté. — « Que veut-il donc! Que cherche-t-il donc? » C'était toute la défense de sœur Mélanie. . . Elle réussit... Elle me mangeait de caresses. Et comme je paraissais languissant, elle me donna d'un élixir. Je l'avais à peine avalé, que Fagel rentra. Nous nous en allâmes. En chemin, nous nous aperçûmes que nous avions bu du même élixir. Mais il fut discret, je le fus aussi.

On nous avait dit de revenir au bout de quinze jours, Comme nous avions été longtemps, on nous adjoignit le jeune Poquet, également aimé des sœurs, On nous dit à la Gouvernance que la supérieure et sa jolie secrétaire, Mélanie, étaient dans la cour, chez la sœur Saint-Augustin, qui présidait cette partie de la maison. Je ne sais si Mélanie avait parlé. La supérieure emmena Fagel; sœur Saint-Augustin prit Poquet ; je restais seul avec Mélanie, et la blonde Rosalie, âgée de quinze ans, secrétaire de la sœur Saint-Augustin... Rosalie me dévorait des yeux.

— « Quoi ! lui? dit-elle à Mélanie. — Oui, lui. — Ah ! « mon Dieu !... on n'a pas peur de cela! — Sans doute, c'est « une belle occasion de passer ! — Oh ! de passer ! — Cer- « tainement! Vas-tu faire la petite bouche? comme si je ne

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