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TROISIÈME EPOQUE

MON SÉJOUR A COURGIS t l'AMOUR (1748-I751)

C'est à Courgis que j'éprouve le véritable amour. — Jeannette Rousseau : mes yeux ne cherchent plus qu'elle. — Aventure tmmorale qui m'arrive a la Bretonne avec Marguerite Miné, nouvelle mariée. — Elle m'apprend ce que c'est que le mariage en me menant de détails en détails jusqu'au dénouement. — Je lis en cachette Térence qui me transporte de plaisir. • — je désire Marguerite Paris, la gouvernante; je me trouve mal. — Je suis dévoré de désirs pour toutes les jolies femmes du bourg. — Je brûle d'un feu couvert pour M"'' Jeudy. — J'entre dans le lit de Marguerite qui rêvait et Je réalise doucement son rêve. — J'emprunte quelques livres a la bibliothèque de Linard. — Marguerite m'annonce qu'elle est grosse. — Sentiments que suscite en moi l'idée de paternité. — Les jupes de Marguerite raccourcissent par devant; elle part pour Paris. — Je vois certaines choses entre l'abbé Thomas et la sœur Pinon, — J'écris à Jeannette. — .Mon père est prévenu et me morigène vivement. — Je vais chez mes parents. — Jamais je n'obtiendrai Jeannette Rousseau. — Je dis deux mots à l'objet de mon plus ardent amour. — Je suis agréablement occupé de Marie-Jeanne. — Je vais à Vermenton chez M. Collet. — Je vois Colette, celle qui sera Madame Parangon. — Une demoiselle qui voudrait m'embrasser m'effrayerait par sa hardiesse. — Je veux faire mon épouse de Marie-Jeanne. — Mon père m'annonce qu'il a l'intention de me mettre chez M. Parangon, imprimeur. — On me présente à lui. — J'éprouve pour Madame Parangon tous les sentiments que m'avait inspirés Jeannette.

1 'avais déjà senti mon goût pour les femmes : Marie Fouard J avait intéressé mon cœur; mais c'était un établissement de paysan que j'envisageais avec elle. Nannette n'avait parlé qu'aux sens; Julie à l'âme; Ursule à la convenance; Edmée Boissard à l'admiration ; Mélanie et Rosalie avaient provoqué; Esther était un goût d'étonnement et de nou-

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veauté : mais ce fut à Courgis que j'éprouvai le véritable amour. C'est dans ce bourg que l'homme se développa dans toute sa plénitude. Je fus tendre, timide, mais trop ardent pour être fidèle.

J'étais à Courgis depuis trois mois et demi, c'est-à-dire aux fêtes de Pâques, et je n'avais encore rien vu, parmi les jeunes filles, capable de me faire oublier entièrement Julie. Pendant cet intervalle, mon corps avait achevé de se former, et mon imagination, qu'une faculté nouvelle rendait brûlante, avait plus travaillé que jamais. Comme elle était neuve et pure encore, elle me traçait un modèle aimable, auquel elle donnait toutes les perfections de l'esprit et du cœur, et elle me le présentait sans cesse, comme la source de mon bonheur. Ce modèle ne ressemblait à aucune des filles que j'avais encore vues; mais il avait quelque chose de Marie Fouard, de Julie Barbier, d'EdméeBoissard, d'Ursule Simon, et surtout d'une nouvelle beauté de Laloge, Marie-Jeanne; seulement il était plus parfait que chacune d'elles... Le jour de Pâques, mon âme était exaltée par la grandeur de la solennité. Les jeunes filles avaient leurs'plus beaux atours; le temple était parfumé de l'encens prodigué; la grand'messe célébrée avec diacre et sous-diacre (le bon chapelain et l'abbé Thomas), avait une majesté imposante; j'étais dans une sorte d'ivresse. A l'offerte, je vis défiler les jeunes communiantes, dont les plus jolies me parurent une jeune Nolin, fraîche et colorée comme la rose, fille d'une jolie mère, une femme mariée, sans enfants, nommée M'"" Chevrier, et une jeune personne, filleule et cousine de Marguerite, appelée Marianne Taboue; celle-ci me fit tressaillir : elle approchait de mon modèle. Enfin, le moment de la communion arrivé, je vis, après que les hommes se furent retirés, avancer les femmes, puis les jeunes filles, et parmi celles-ci une que je n'avais pas encore vue et qui les effaçait toutes. Elle était modeste, belle, grande; elle avait l'air virginal, le teint peu coloré, pour donner sans doute

plus d'éclat au rouge de la pudeur, et marquer davantage son innocence; elle était faite comme les Nymphes, mise avec plus de goût que ses compagnes, et surtout elle avait ce charme tout-puissant auquel je ne pouvais résister, un joli pied. Son maintien, sa beauté, son goût, sa parure, son teint virginal, tout me présenta la réalité de l'adorable chimère de mon imagination... « C'est elle! La voilà! » dis-je assez haut; car je le pensais trop vivement pour ne pas le dire: elle s'empara de toute mon attention, de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes pensées, de tous mes désirs; je ne vis plus qu'elle... J'ignorais son nom. La messe finit. Je sortis. La céleste beauté marchait quelques pas devant moi; Marguerite Paris l'aborda, et lui dit : « Bonjour, mademoiselle Rousseau ! » Et elle l'embrassa, en ajoutant ; « Ma chère Jeannette, pour l'âme, comme pour le corps, « vous êtes un ange... Vous n'étiez pas à l'offerte? — J'étais « allée donner à boire à ma grand'mère », répondit une voix aussi douce que la jolie figure.

Concitoyen lecteur! cette Jeannette Rousseau, cet ange, sans le savoir, a décidé mon sort. J'ai tout fait pour mériter cette fille, que je n'ai pas eue, à qui je n'ai jamais parlé; dont le nom me fait tressaillir à soixante ans, après quarante-six années d'absence, sans jamais avoir pu prendre sur moi d'oser demander de ses nouvelles; que je sens, que j'adore toujours.

J'allais tous les jours à l'église ; mes yeux n'y cherchaient que Jeannette : j'étais heureux dès que je la voyais. S'il se passait plusieurs jours sans qu'elle parût, mon courage s'amollissait, mon goût pour l'étude se ralentissait ; je devenais moins concentré, plus disposé à jouer avec mes camarades, moins chaste dans mes pensées. D'autres jeunes filles du pays, excitaient en moi, non de la tendresse, mais des désirs, comme avait fait la Nannette, de Percy-le-Sec , mon

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imagination embrasée s'égarait dans des idées de jouissances ... Mais Jeannette venait-elle a reparaître, telle qu'un soleil radieux, elle chassait toutes les images impures, et ne laissait dans mon âme qu'un sentiment tendre à l'excès, vif, impétueux, mais pur comme mon cœur : mon esprit reprenait aussitôt son essor; je rougissais de mes négligences...

Mais si j'étais trop longtemps privé de la vue, il suffisait qu'on la nommât devant moi pour renouveler ma vertu ; ce fut ce qui m'arriva plusieurs fois de la part de Marguerite Paris, qui, aimant beaucoup M"** Rousseau, en parlait assez souvent.

Pendant mon séjour à Courgis, j'allais souvent en campagne pour des commissions dont mes frères me ciiargeaient. En outre, nous allions tous les dimanches matin chercher à Saint-Cyr, à tour de rôle, la provision de viande pour la semaine.

De tous les petits voyages que j'ai faits, c'était le plus agréable. En hiver, je le faisais dans l'après-dîner du samedi, rnais, en été, je partais le dimanche à deux heures du matin. En sortant de Courgis je voyais l'aurore ouvrir les portes du jour, j'avais le temps de traverser un étroit mais profond vallon dans Icijuel le père de Jeannette avait des peupliers arrosés par le ruisseau. J'aimais passionnément les grands arbres; ceux-ci étaient à Jeannette. Je les saluais; ils me pénétraient de sa vie. Je voyais à cet instant de ravissement le plus beau du jour, le soleil coupé par l'horizon, m'otVrir la moitié de son disque lumineux. Emu, palpitant, je tombais à genoux, et je m'écriais : v< O soleil ! que tu es beau ! >» Et je restais immobile quelques instants... « Ah! si Jeannette était lài J'y verrais tout ce qu'il y a de plus beau dans la nature! >»

Un autre voyage que je faisais quelquefois, plus agréable encore était celui de la maison paternelle. J'aimais, je chérissais mes parents, et j'en étais aimé ; l'amour inspiré par

Jeannette n'atlaiblissait pas ces sentiments; il fallait que celle qui en était la source, inspirât toutes les vertus.

C'est à ce voyage que j eus une aventure, que j'ai annoncée, avec une voisine de la Bretonne : aventure que je ne puis taire, quoiqu'elle doive m'attirer l'accusation d'être immoral; mot nouveau, que j'entends aujourd'hui retentir de tous les côtés ; mais je dois être vrai, ou nul. j'ai dit un mot, d'une tille, appelée Marguerite Miné, qui habitait la dernière maison du bourg du côté de ia Bretonne. Nous nous étions toujours parlé en bons voisins. Comme j'étais à Sacy pour plus de huit jours, parce qu'on m'y faisait un habit complet, j'eus occasion de voir Marguerite. On m'avait dit chez nous qu'elle se mariait avec Covin, le milicien, grand drôle bien bâti, faraud faisant le beau parleur. Marguerite était jolie; M. Covin la prenait par inclination, car il était plus riche qu'elle; c'est-à-dire que Marguerite avait environ pour cept \ingt livres de terres labourables, et que Covin avait pour six cents livres, tant prés, que vignes et terres. Covin avait sa maison et son jardin. 11 était en outre tisserand ; sa femme avait du travail près de lui. Ce fut dans le moment où elle était dans la joie et l'espérance, deux jours avant son mariage, que je l'abordai.

— « Bonjour, Marguerite! Vous allez donc vous marier? ^< — Oui, monsieur Nicolas. — Vous êtes bien contente? — « — Mais je ne suis pas fâchée! — Marguerite... vous savez « que nous avons toujours été amis? — Oui, monsieur Ni- « colas, et que nous le sommes encore. ^— Je voudrais bien « que vous me voulussiez faire un plaisir ! — Volontiers, « monsieur Nicolas; je suis votre voisine la plus proche. — « Vous allez vous marier; vous saurez ce que c'est que le « mariage...; il faudra me le dire? — Je ne le dirais pas à « un autre, » répondit Marguerite, « mais à vous je le di- « rai. » Nous changeâmes ensuite de conversation... Marguerite se maria le surlendemain, en noir; car tel est

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