JEANNETTE ROCSSEAU ALLANT A LA COMMUNION
— Monsieur Aicolas à genoux dans le chœur de l'église de Courgis, à côté du chapelain, regariianl avec admiration Jeannetlt'.
tCoiu^usitiuu iuéditu exécutée sur lus duuuctis du Uustif.)
l'usage dans toutes les campagnes que l'habit des noces, sans aucun changement, y sert pour le deuil, si l'un des deux vient à mourir; toute la différence, c'est que la mariée a des rubans à sa bavette, et une ceinture rose; au lieu que les jeunes filles, ou nymphes, n'en ont qu'à leur bavette, et qu'elles sont en couleur, ou en blanc, suivant qu'elles ont des habits. Je vis marier Marguerite, et je la trouvais très jolie!
C'était le mardi. Je restai à Sacy jusqu'au mercredi suivant. Le dimanche, on fena et serra le foin du pré de l'enclos de la Bretonne, fauché du vendredi et samedi. C'était l'usage, que l'on invitât toute la jeunesse au fenage et au serrage dans les chaffauds (i), qui tenaient à l'enclos même, et cette partie de plaisir se faisait le dimanche après les vêpres, que le pasteur avait la bonté d'avancer ; ma mère, qui s'était préparée pendant toute la semaine, régalait de lait battu, auquel elle joignait des gulotes, petits morceaux de pâte pétris au lait et cuits dans une sorte de bouillie; mets excellent, parce qu'il, rassasie, dans un pays où l'appétit est dévorant! Le fenage avait fait remettre au suivant le beau dimanche de Marguerite, qui vint avec toute la jeunesse : je lui tins fidèle compagnie. Lorsque l'ouvrage fut achevé, j'allai lui chercher une écuelle de lait, et une terrinée de galotes, je m'assis à côté d'elle dans le chaffaud ; elle mangea, et nous causions. Je lui répétai la demande que je lui avais déjà faite. — « Vo- « lontiers, » répondit-elle comme la première fois, avec une innocence qui m'étonne encore, « car je vous ai toujours « aimé : vous n'étiez pas fait pour moi, ni moi pour vous. « Voyez s'il n'y a personne dans le chaffaud?.. . — Personne : « les garçons, les filles, votre mari, sont tous à manger. » Nous étions dans un endroit retiré. — «Je veux vous tout apprendre, » me dit-elle, (je suis sûr qu'elle était dans une
(l) Chaffaud ou chafaud, grenier à foin, en Basse-Bourgogne.
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parfaite innocence; j'en ai eu depuis les preuves; mais moi, avec ma feinte ignorance, ma piété, et un autre amour dans le cœur, j'étais triplement coupable)... J'attendais un détail purement oral, et c'était un détail pratique que Marguerite commençait de me donner! Je fua surpris! mais les sens l'emportèrent. Ce fut avec un commencement de corruption, que je me laissai conduire pas à pas dans la carrière de la volupté. Marguerite me mena de détails en détails, jusqu'au dénouement, qui fut pour moi plus heureux que tous les précédents. Je fus transporté de joie, le croirait-on? en songeant à Jeannette ! «Je suis homme enfin ! et je n'aurai plus à rou- « gir de moi-même ». C'est que Rosalie et Mélanie s'étaient moquées de moi, quoiqu'elles ne fussent pas fâchées de l'accident, dont elles tiraient parti.
Je ne pus cependant recevoir qu'une leçon. Dès que je fus remis, elle descendit par l'enclos, et moi parla cour; elle rejoignit adroitement son mari, au momentoù,rassasié, il commençait à s'inquiéter d'elle. Marguerite lui dit qu'elle avait achevé d'arranger quelque chose avec moi, et qu'elle avait goûté.
Je n'avais cependant pas eu tout le plaisir qu'on imagine; la secousse était encore beaucoup trop violente, et ce que j'avais éprouvé ressemblait encore à de la douleur. Aussi, loin que ces actes de virilité précoce me portassent au libertinage, je crois qu'ils m'en éloignaient. Je n'en trouvais pas les femmes moins désirables , le cœur fut seulement plus affecté que les sens, surtout pour Jeannette, que je n'avais jamais aimée comme une femme, mais adorée comme une déesse. Ce n'était pas de l'amour seulement qu'elle m'inspirait; c'était de la tendresse, de l'attachement, de l'adoration.
Cependant, comme on le verra dans peu, d'autres femmes que la touchante Rousseau m'inspiraient des désirs (ou plutôt Jeannette ne m'en inspirait pas : présente, sa vue remplissait mon âme; absente, je ne désirais que sa vue). Mes
désirs les plus violents étaient excités par un objet que j'avais continuellement sous les yeux, la gouvernante : ce fut elle qui la première me fit connaître le remords! oui, j'éprouvai ce pénible sentiment qui nous tourmente, lorsque nous nous sommes abandonnés à des écarts qui blessent la délicatesse d'une passion vive, extrême. Mais les sens l'emportaient : ma dernière aventure de Sacy avait donné du jeu aux organes et déterminé le cours des esprits; je soudrais, je brulais, j'étais agité par la plus violente des tempêtes. .
Ce fut dans le temps de cette effervescence, que l'ahbé Thomas ayant par hasard laissé ouverte une cassette, dans laquelle il renfermait quelques livres, tels que mon Phèdre latin-français, r/éw/Zg, Térence, Catulle, Martial, Ovide, Juvétial, et quelques autres, j'y portai la main, et j'en tirai... Térence. Je me cachai à l'heure de la récréation, pour lire cet auteur. 11 me transporta de plaisir. Ah! quelle différence, delà yêrité rendue sensible, et des t^4necdotes de la Constitution. \i Unigenitus » au premier comique de l'ancienne Rome ! Je lus, je dévorai trois actes de la première pièce, YAndrienne. J'y retrouvais les sentiments de mon cœur pour Jeannette; j'admirais le naturel, moi qui n'avais encore lu, la Bible exceptée, que de sottes bouffissures, ou des idéalités; ce fut ce beau naturel qui me frappa, qui me saisit! Ce fut sur une terre neuve que tombèrent les beautés du plus pur des Latins. J'adorai Térence en le lisant. J'admirais la beauté de son génie et je me demandais comment l'esprit humain pouvait aller jusque-là?
Le lendemain, à ladérobée, je repris mon diviïi Térence, et je continuai de lire; mon admiration croissait avec l'intérêt du drame; une noble ardeur m'enflamma : « J'en ferais « autant », m'écriai-je, « étudions! Ah! si j'avais fait une « pareille pièce, je ne serais plus honteux, ni sauvage! « J'irais trouver le père et la mère de Jeannette ; je leur dirais : « Tene^, voilà ce que j'ai fait : et je vous demande votre fille : je
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« Taime comme Pampbilc aimait Glycerie; elle sera heureuse avec « moi, car je V adorerai, et je vous ferai honneur . » Ces nobles idées me tenaient dans l'enthousiasme, et suspendaient les fonctions de mes deux sens, la vue et l'ouïe, quand l'abbé Thomas survint par derrière, vit que je lisais, et reconnaissant que c'était son Térence, qu'il ne m'avait pas donné, me l'arracha des mains : « Ah ! ah ! Vous savez trouver les livres « que je serre! »11 l'emporta ; et moi, immobile de douleur, je me vis ôter un auteur adoré, le modèle sur lequel je comptais pour me former ! On m'en privait au plus fort de l'intérêt, lorsque le poète avait mis en jeu toutes mes passions! Ah! quelle maladresse de la part de l'abbé Thomas! Q.u'il connaissait peu le cœur humain ! Il ne fallait, pour éteindre la moitié du désir, que me laisser achever Y Andricnne ; ou peut-être fallait-il me laisser lire les cinq autres comédies, qui sont bien moins intéressantes... C'est ainsi que, sous mes yeux, une mère imprudente, après avoir laissé traîner les Liaisons dangereuses, trouvant sa fille à les lire, lui arracha ce roman détestable, au milieu du troisième volume. La fille, âgée de quinze ans (l'oserais-je dire!) le désirait avec tant d'ardeur, qu'un homme de quarante-cinq ans obtint d'elle la dernière faveur, à la condition qu'il le lui apporterait. Elle l'acheva pour lors. Son désir satisfait, elle fut étonnée, effrayée de sa faute; elle fut au désespoir, et peu s'en est fallu qu'elle ne se soit donné la mort. O mères! soyez prudentes.
Je vis avec une amère douleur le cagotisme renfermer mon auteur chéri dans la fatale cassette ! et, depuis ce moment, j'y rêvai nuit et jour. J'ignorais le dénouement de la pièce, j'amalgamais l'histoire de Jeannette avec celle de Glycerie, la passion de Pamphile légitimement la mienne.
Il y avait, dans la paroisse deux filles aisées et dévotes, qu'on nommait les saurs, parce qu'elles faisaient gratuitement l'école des filles, et qu'elles visitaient les pauvres ma-
lades. Sœur Droin, l'une d'elles, un peu notre parente, aver tit Marguerite Paris que pendant le prône, ou le sermon, j'avais toujours les yeux tournés du côté de M"' Rousseau, Marguerite me le redit avec bonté, en m'assurant que plusieurs personnes avaient fait la même remarque. Je rougis, je pâlis; et dans ce moment, ma plus grande crainte ne fut, ni de mes frères, ni que personne de ma famille en fût instruit, mais que Jeannette sût que j'osais lever les yeux jusqu'à elle.
J'étais absolument formé ; des actes de virilité non fréquents, mais assez multipliés, m'avaient donné l'usage et rendu mes sens brûlants. J'étais souvent la semaine entière sans avoir une maîtresse idolâtrée, qui m'inspirait l'amour delà vertu; à la vérité, je m'enflammais l'imagination pour elle, en allant sonner midi : mais au retour, je voyais Marguerite, fille de quarante ans, j'en conviens, mais fraîche comme une dévote, ou plutôt comme une fille qui, ayant de la fortune, n'avait jamais souffert du besoin. D'ailleurs, on sait que cet âge, dans les femmes, n'est pas un obstacle aux désirs pour les jeunes gens qui arrivent à la puberté ; il semble même que la nature les porte de préférence vers les femmes faites, non pour aimer tendrement, mais pour jouir. Marguerite Paris était bien faite, propre sur elle et dans ses alentours; elle se coiffait avec goût, et précisément comme M'i« Rousseau, ses chaussures venaient de Paris, et avaient la grâce de celles de nos jolies femmes ; si elle était en sabots, ils étaient bien faits et à talons élevés. Le jour de l'Assomption, elle avait des mules neuves de maroquin noir, dont les coutures conservaient leur éclatante blancheur, avec un talon mince, qui affinait encore la jambe la mieux faite; celle-ci était couverte d'un bas de fin coton, à coins bleus. Mes yeux se fixèrent malgré moi sur le joli pied de Marguerite ; je ne pouvais les en détourner... 11 faisait très chaud ; après vêpres, la gouvernante se déshabilla et se mit en blanc! Sa jupe
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ccourtée laissait voir le bas de sa jambe. Je me trouvai dans une situation semblable à celle où, quatre ans auparavant, m'avait mis la Nannette à M'"' Rameau ; elle était encore plus décisive, ayant passé l'époque où la voix change et devient mâle; le rasoir m'était déjà nécessaire... Marguerite s'aperçut de mon attention sur elle, et cette bonne fille en parut flattée. Elle savait que j'avais une passion dans le cœur ; elle la regardait comme un malheur pour moi, et craignit que je ne souffrisse autant, en adorant la fille, qu'elle avait elle-même souffert en aimant le père. Une distraction lui paraissait avantageuse, et elle n'était pas fâchée d'y contribuer. Nous étions seuls, mes camarades jouaient; l'abbé Thomas était occupé ; moi j'étudiais à ma petite table, auprès de la fenêtre. Non loin de moi, Marguerite épluchait une salade, les jambes croisées, et me montrant ainsi sa jambe jusqu'au mollet, et sa jolie mule ne tenant à son pied que par la pointe. Mon imagination allumée, mes sens embrasés ne me permettaient pas de rester en place... Je ne pus résister au frottement machinal (soit que la nature voulût un soulagement nécessaire, soit que l'irritation seule l'amenât). Je me lève dans une ivresse de fureur; je vais à Marguerite... Elle ne s'effraya pas : — « Mon cher enfant », me dit-elle avec douceur, « qu'avez-vous? Eh bien! eh bien 1 que voulezvous ? » Je ne répondis pas, mais je lui tenais les mains, que je serrais, sans faire aucune autre entreprise. Elle se troubla pour lors, en voyant mes regards effarés : — « Monsieur »» Nicolas! vous vous trouvez mal! ... Je vais vous donner de « l'eau. » Je la contins fortement sans lui répondre, en la serrant dans mes bras à l'étouffer. Elle craignit que je ne redoublasse d'efforts pour la résistance ; elle me pressa contre sa poitrine... Je n'avais plus de force, un nuage couvrit mes yeux, mes membres défaillirent ; je serais tombé si iVlarguerite ne m'avait soutenu. C'était la première fois que cette crise m'arrivait, sans copulation et sans que je perdisse en-
tlèrement connaissance. Ravi de l'avoir sentie tout entière, je me dis à moi-même : « Je suis homme enfin ! » Et Jeannette fut encore le principal motif de ma joie : «Je pourrais être le mari de M"» Rousseau. » Je revins de mon trouble excessif, et Marguerite, me voyant calme, me fit des remontrances, quoiqu'elle ignorât (du moins, je l'imagine), tout ce qui venait de m'arriver. Je lui protestai que c'était une sorte d'égarement involontaire; que je m'étais trouvé hors de moi, je ne sais comment, et que j'avais été bien éloigné de vouloir lui faire du mal. Elle m'en parut persuadée, car elle sourit. Elle me demanda ensuite : « Quoi donc vous a mis dans « cet état? — Il faut », lui dis-je, tant j'étais encore innocent, « que ce soit la vue de votre mule et de votre jambe, « car je ne pouvais m'empécher de les regarder, quand cela « m'a pris : j'étais comme un oiseau que charme une vipère ; « 11 sent le danger et ne peut le fuir. — Mais si vous aimez « Jeannette Rousseau!... y Ce mot fut un coup de foudre. Une sorte de frisson me prit ; je devins glacé. Le Salut vint à sonner, et j'y allai. Ce fut là que, recueilli, je rougis de mon action, tout involontaire qu'elle était.
Ce qui m'était arrivé le jour de l'Assomption, fait époque dans ma vie. Depuis cette crise, la première que j'eusse parfaitement sentie, je continuai d'aimer Jeannette aussi purement et sans songera ses faveurs ; je l'aimais, indépendamment de tout autre plaisir que celui de l'aimer. Mais après huit jours de sagesse, les autres femmes recommencèrent de m'inspirer des désirs; et Marguerite était continuellement sous mes yeux, ayant ce charme d'un joli pied, auquel j'étais sensible dès l'enfance, ce fut le désir de- ses faveurs qui me dévora.
Cette bonne fille, qui mieux que moi-même, lisait dans mon cœur, n'était ni une libertine, ni une dévote hypocrite; c'était une âme droite, pure, excell&nte ; elle me traitait en
LE SOLEIL LEVANT (17i8) Monsieur Nirolas, sur la colline de Fontfroide, prè» le
in,i
rhciuin, voyant, avec transitori, lever le soleil. Derrière lui, comme dans un nua^c. Jeannette lîouxseau. Emu, palpitant, il tombe à genoux, et s'écrie ; • O soleil! que tu es beaul »
(Composition inédite exécutée sur les données da Restif.)
mère : son cœur était sensible ; elle avait aimé, elle avait été aimée, sans aimer (car j'ai su qu'elle avait inspiré, dans son printemps, une si forte passion à un jeune homme, qu'il était mort d'amour et de regret de ne pouvoir l'emporter sur son rival, le père de Jeannette) : elle connaissait le sentiment nouveau qui m'agitait : aussi employait-elle envers moi les ménagements les plus adroits et les plus obligeants. La différence de nos âges lui donnait de la sécurité; sa conduite d'autrefois la rendait indulgente, car elle avait bien pleuré l'amant qu'elle n'avait pas eu et l'amant dont elle avait causé la perte, l'un par amour, l'autre par bonté.
Un jour, au salut, je m'efforçai d'être infidèle à la jeune Rousseau : mes regards se portèrent sur Marianne et je fis, en son honneur, une chimère de mariage. La gouvernante m'observait. M"= Taboue était grande, svelte comme on l'est à seize ans; d'une grande blancheur; modeste comme M'i^ Rousseau. Elle me donna des désirs et m'inspira des pensées obscènes ; je sentis que, devenue ma femme, je ne l'aimerais pas purement, mais uniquement pour la jouis sance. Ajoutant à tout cela ma reconnaissance envers Mar guérite, j'associais l'idée impudique de la posséder, à celle de posséder Marianne...
Je demeurai quelque temps dans une situation flottante en apparence; dévoré de désirs pour toutes les jolies femmes du bourg, telles que celles déjà nommées. Mon imagination embrasée me donnait quelquefois un sérail, composé de Marianne, d'une jeune Bourdillat, fille d'un marguillier, de sa mère encore jolie, seconde femme du procureur fiscal, de M"^ Droin, que je voyais quêter, de M"^ Chevrier, de M™* Droin, sa belle-fille, dès lors amante, et depuis femme du jeune Rousseau, frère de Jeannette; de quelques filles du catéchisme, une jeune NoUin, une Jeannin, une Adine, une Cady, une Pinon, etc., au nombre de douze car il n'en fallait pas moins à mon appétit). Mon Imaginative
MON SÉJOUR A COURGIS : l'aMOUR (''48-1751 97
s'égarait dans un labyrinthe d'obscénités, en in'occupant de toutes ces odalisques. La demoiselle de Courtives, de Chablis, pénitente de mon frère, excitait encore plus ma lubricité par sa fraîcheur; son habillement, sa blancheur, et une aventure . de viol qui lui était arrivée, me rendaient quelquefois furieux de luxure. Mais le cœur n'était pas intéressé le moins du inonde; et je croirais inutile de parler de ces turpitudes s'il n'était pas nécessaire, pour le développement des ressorts de mon cœur, de les faire marcher sur la même ligne que ma passion pour Jeannette Rousseau, passion si dilTérente, que si ce n'était pas dans mon cœur qu'elle a eu lieu, dans le même temps, je ne pourrais en croire le récit fait par un autre... Mais il était une fille qui excitait encore plus mes désirs que celles de mon sérail imaginaire, à cause de ses beaux restes, de son goût, de sa propreté, de sa jolie chaussure, de sa fraîcheur, de son ton affectueux, de sa bonne volonté pour moi, des occasions fréquentes de la voir seul à seule, de l'entretenir de mes sentiments, de lui parler des jeunes filles. Jeannette et Marianne : on voit que c'est de Marguerite qu'il est question. Un soir, elle arrivait d'Auxerre, où elle avait été pour des emplettes de la maison : on m'envoya au-devant d'elle pour diriger sa monture, l'âne curial, très têtu, très fort et très beau dans son espèce. Je courus au-devant de ma chère confidente, avec tout l'empressement d'un fils qui vole au-devant d'une mère chérie. Je la trouvai dans la vallée de Montaléry, et je lui fus d'un grand secours à la montée de la colline en chapiteau, qui amène au tertre de Courgis. Parvenu au-dessus, je priai Marguerite de remonter sur Martin; elle fut obligée de s'appuyer sur moi. Je sentis un léger frémissement de plaisir. Elle s'assit et j'arrangeai ses jupes sur ses jambes; je touchai son pied; mon cœur palpitait... Sœur Marguerite voyait mon émotion; elle en souriait. Elle me reparla de Jeannette; elle m'assura que c'était M"* Rousseau que
qS MONSIEUR NICOLAS
j'aimais. A cela, je répondis par une confidence bien sincère! je lui exposai mon âme toute nue, le genre de mon attachement pour la belle Rousseau, celui de mon goût pour Marianne; j'allai jusqu'à lui parler de ce que m'inspiraient les autres femmes. Elle parut un peu surprise de l'étendue de ma confidence! Enfin, il fut question d'elle, et mes expressions furent brûlantes. Nous descendions le tertre; la rapidité de la colline m'obligeait à tenir le panier opposé à celui où Marguerite avait ses pieds; je lui prenais de temps en temps la taille pour la soutenir aux demi-faux pas que faisait Martin . Elle était rouge comme une rose, à ce que j'entrevoyais de profil. Elle n'eut pas le loisir de me répondre, attendu que l'abbé Thomas, qui était venu voir le champ curial, nous joignit à l'improviste... Après souper, tout le monde sortit, pour aller prendre l'air dans le jardin ; Marguerite alla dans la chambre du curé pour lui rendre compte de ses commissions particulières, je saisis cet instant... Il est des écarts qui ne peuvent se raconter ; mais si je ne les faisais pas entrevoir, certains événements deviendraient invraisemblables ou l'effet de la folie: on jugera par ce qui va suivre si j'ai dû y préparer. Ce fut à la jolie chaussure, qui venait de m'enchanteraux pieds de Marguerite, que je m'en pris...
Dans le temps où les désirs que m'inspirait cette bonne fille étaient dans leur plus grande effervescence, elle fit à la ville un autre voyage. Il fut décidé par mes frères qu'elle serait accompagnée par l'un de nous. Ce fut moi qui fus nommé. La Sœur se para d'une manière qui me prouva que les femmes sur le retour, quand elles ont été jolies, savent à merveille prendre leurs avantages et repousser dix ou quinze de leurs années. Marguerite, avec un bagnolet de fine mousseline sur la tête, la taille pincée par un corset à baleines souples recouvert d'un casaquin juste de coton, plus, blanc que l'albâtre, un tablier de toile à carreaux rouges, une jupe de soie gorge de pigeon, chaussée en souliers de maroquin
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noirs, à talons hauts et minces, avec des boucles à pierres, ne paraissait pas trente ans ; son agréable figure se rafraîchissait par un sourire rajeunissant qui n'excluait pas une intéressante langueur ; ses grands yeux noirs étaient doux et brillants... Et j'avais l'âge où rien de tout cela n'échappe... ■ Une chaise que je mis à la porte la fit monter commodément sur Martin, et je marchai à côté d'elle pour empêcher de vaciller le panier où posaient ses pieds. A la descente du vallon de Montaléry, elle fut obligée de quitter sa monture ; je la reçus dans mes bras ; je la soutins embrassée par la taille en descendant : je la portais presque. Arrivés dans le vallon, j'eus le plaisir de la voir marcher sur la pelouse de cette manière voluptueuse et dégagée à laquelle contribue tant la hauteur des talons dans les femmes parfaitement bien faites. Elle remonta, aidée par le talus d'un ancien étang. Je l'arrangeai comme la première fois; mes mains brûlantes erraient sur ses pieds, sur le bas de sa jupe; elles les quittaient avec crainte et j'y revenais à tout moment. Nous causâmes : le chemin n'avait plus rien de difficultueux jusqu'à la ville... Ces entretiens et deux heures canoniales que nous récitâmes nous conduisirent innocemment à la ville.
Marguerite commença par expédier les affaires qui regardaient M. le curé; ensuite elle s'occupa de ses emplettes particulières. Nous allâmes pour cet effet, chez une marchande mercière. Janséniste, à laquelle la gouvernante donnait sa pratique. Cette marchande, appelée M"'" Jeudy, nous retint à dîner; c'était une épreuve d'autant plus cruelle pour ma sauvagerie que cette dame Jeudy avait une fille charmante nouvellement mariée à un jeune Janséniste de Clamecy, et une grande nièce très bien faite. Les jeunes époux vivaient à la maison sous les yeux de leur dévote mère et ne pouvaient ni se parler dans la journée, ni coucher ensemble sans sa permission. Je fus placé entre la jeune et belle Sophie Jeudy et sa cousine, Marguciile était de l'autre côté de Sophie;
M"* Jeudy ensuite, puis le pauvre mari. Une jeune et jolie cuisinière, appelée depuis Marianne Cuisin, nous servait. La beauté de Sophie m'interdisait d'autant plus, que je l'admirai davantage; je n'étais jamais timide avec les personnes inconnues dont je ne me souciais pas; je palpitais de désirs à la vue de ces charmes délicats; je ne pouvais presque manger. On appelait encore Sophie, quoique mariée. M"* Jeudy (il faut avouer qu'il n'est que les honnêtes gens, ainsi que les Jansénistes s'appelaient entre eux, pour ces procédés-là!) ou simplement Sophie; je trouvais ce nom charmant! mon imagination travaillait, travaillait! J'étais brûlé d'un feu couvert qu'excitaient les tendres appas de Sophie, et tout à la fois aise et fâché de dîner dans cette maison. « Qu'elle est jolie! » pensais-je; mais je ne sentais que des désirs... Enfin, le dîner et la gêne finirent, et avec eux le plaisir de regarder en dessous la provocante Sophie, Mais en sortant de table, j'aperçus à une porte du côté de l'horloge, une jeune personne encore plus belle que Sophie, puisqu'elle ressemblait à Jeannette et qu'elle m'inspira les mêmes sentiments; c'était une jeune et grande fille, fluette et joncée(i), pâle, mais dont la forme du visage avait une douceur, un charme inexprimable; sa vivacité, son rire charmant, cet air de ville, aussi séduisant pour les campagnards que l'air de cour l'est pour les citadins, ou que la naïveté villageoise l'est quelquefois pour un courtisan, son air de ville et ses autres attraits m'enchantèrent. « Ah ! que « les filles sont ici jolies! » pensai-je... « mais... Jeannette « est un ange!... » La jolie personne joncée me fit oublier Sophie, mais la volupté excitée resta.
Nous partîmes d'Auxerre vers les quatre heures : c'était pour arriver avant sept à Courgis. Marguerite me parla de M°»e Jeudy, de sa fille Sophie et de sa grande nièce. Elle me
(l) C'est-à-dire droite comme un jonc. J. G.-C,
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conta que cette dernière, âgée de vingt-six ans, était autorisée à traiter fort durement sa jeune cousine et son mari, dont on l'avait établie la surveillante. La bonne gouvernante désapprouvait la conduite de la mère. Le pauvre gendre, lui, reste parce qu'il aime sa femme. — « Ah ! oui », dis-je naïve- ' mf nt, « il a bien raison! mais peu m'importerait à moi. si j'étais le... de j..,, de ne pas lui parler, pourvu qu'elle fut
ma et qu'on ne pût nous séparer ni la donner à un
autre. « Je dis cela fort vivement.
Bieniôt nous sentîmes l'aiguillon de l'appétit. J'aidai Marguerite à descendre. Nous nous assîmes sur la pelouse, elle étala notre provision : nous fîmes un bien agréable goûter!... Lorsque la faim fut apaisée, mes yeux sans cesse fixes sur Marguerite, Ife souvenir de la provocante Sophie, le rappel des charmes délicats et de la parure voluptueuse de la ville, enfin et surtout l'objet présent, tout se réunit pour allumer mes désirs ; je sentais dans mon sein un feu dévorant. — « 11 me semble », dis-je à ma compagne, « qu'on ne saurait avoir « un plus joli pied? » Marguerite sourit en répondant? « Allons-nous en ! » — « Un moment encore ! » Et je la retins avec force. — c Eh bien ! eh bien I je le veux, causons ». Je passai le bras droit autour de sa taille ; ses yeux pétillaient, j'osai l'embrasser. Elle s'effraya: — « Monsieur Nicolas! Monsieur Nicolas! Allons-nous-en! — Non, non! » dis-je d'un ton animé qui augmenta sa frayeur. Je l'embrassai de nouveau avec une véhémence inexprimable... — « Que faites-vous? Que voulez-vous, méchant enfant?» me ditelle. — « Je veux... je veux... » (J'osai exprimer ce que je voulais.) — « Non, non, mon enfant ! Non ! Monsieur Nicolas! c'est un péché... Un jour, si vous êtes pour épouser Jeannette... » Alors, touché de son ton, je devins tendre au lieu de brutal ; je l'embrassai en lui disant : « Ma chère Marguerite, je ne sais... mais... il faut que j'en meure!... Si vous saviez!... Non, ce n'est pas un péché ; ce que j'éprouve est
insurmontable!... — Mon cher enfant, ma délicatesse y répugne... Voudriez-vous, un jour, qu'un obstacle aussi cruel qu'inattendu... » A ces mots, interdit, décontenancé, je cessai mon attaque avec une sorte d'effroi. Marguerite, débarrassée, monta lestement sur Martin, et je fus obligé de la suivre.
Il était près de neuf heures quand nous rentrâmes, tant mon attaque de la fontaine nous avait retardés ! On nous attendait pour se mettre à table. On ne fut au lit qu'à dix heures.
Le presbytère, depuis rebâti, était alors composé de quatre pièces au rez-de-chaussée ; la chambre du curé, avec un cabinet, qui donnait sur le jardin; la grande pièce du milieu, qui nous servait de salle à manger, de classe et de chambre à coucher (il y avait quatre lits : celui de l'abbé Thomas, au fond, le mien auprès de la porte de la cuisine, et derrière, les deux petits baldaquins d'Huet et Melin); la cuisine, où était le lit de Marguerite, terminait l'enfilade... On sait que le grand air seul, pour les personnes sédentaires, augmente le penchant à la volupté ; ajoutez-y tout ce que j'avais vu et senti dans la journée. J'étais hors de moi-même... Au milieu de la nuit, lorsque je compris, à la respiration de tout le monde, qu'on était sous l'empire de Morphée, je me levai doucement; sans réfléchir à quoi je m'exposais, j'entrai dans la cuisine, dont la porte ne fermait qu'à la Spartiate. Je cherchai à tâtons le lit de la gouvernante, je le trouve, j'écoute... Elle dormait... Je me glisse auprès d'elle... Marguerite rêvait. Elle disait entre ses lèvres : « Laisse-moi, mon cher Denêvres, laisse-moi! » Excité par là, guidé par la nature et par mon expérience, je réalisai doucement son rêve... Marguerite s'éveilla trop tard; elle partageait mes transports... Je demeurai comme anéanti dans ses bras, après une vivacité qui tenait de la fureur. Au lieu de me