LA. FENAISON
— Monsieur Nico/as demi-couche à côté de Marguerite Miné, un genou aisance, (a bouche près d'un sein di-mi-decoiirert, et recelant de voluptueux détails. • Je veux tout vous apprendre -, dit la jeune mariée.
(Conipusition iuédite exocutiSe sur les Jonui-es de Hustif.)
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gronder, il fallut me ranimer sans bruit; car elle m'avait d'abord cru évanoui absolument... Rappelé à moi-même, il lui fut aisé de me renvoyer: toute mon âme s'était liquéfiée à la fois, et j'étais dans une sorte d'épuisement. Je dormis jusqu'au lendemain grand jour; on m'avait laissé au lit, à cause de la fatigue de la veille. Lorsque je fus debout, je profitai du premier moment de liberté, pour entrer dans la cuisine, j'y trouvai Marguerite à genoux, fondant en larmes. Je courus l'embrasser. Cette bonne fille, dont la piété n'était pas grimace, ne me rebuta pas : « Puissé-je », me dit-elle. « porter seule tout le poids d'une aussi grande faute ! « ...Monsieur Nicolas! je suis bien fâchée que vous ayez « mis cette tache sur votre vie! Si jeune encore, vous aurez « longtemps à vous repentir !... Vous avez empoisonné ce « qui faisait auparavant votre bonheur! et je tremble [qu'un « jeune garçon, dont le cœur était si bon et si tendre, ne « devienne un jour libertin, et d'y avoir contribué!... Mon « cher enfant, qui m'avez si cruellement outragée! diminuez « ma douleur en conservant vos premiers sentiments pour « Jeannette Rousseau, puisque cet amour-là est le seul qui « soit pur dans votre cœur. » Je me retirai pénétré, mais les bons sentiments qu'avait excités le discours de Marguerite ne furent pas de longue durée.
En causant, un soir, avec mon beau-frère Miche Lînard, je jetai les yeux sur sa petite bibliothèque. J'étais avide de livres; je visitai les siens. J'y trouvai :
1° Les Serées, ouvrage fort libre, dans le goût des Histoires prodigieuses de Boistuau et de Belleforest ; avec cette différence, que les contes qui se faisaient, en devisant, le soir après souper, dans les châteaux des Gentilshommes, étaient presque tous comiques;
2* Le Théâtre du Monde, production plutôt pieuse que libre, où il était question de tous les abus ;
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3° Les Poésies de l'abbé de Montreuil.
4° Deux volumes des Muses Françaises, imprimées du temps de Henri IV, entre ses deux assassinats.
5" Quelques Histoires de la bibliothèque bleue.
Je demandai ces livres à Linard, qui me les prêta, et je les emportai. Cependant je cachai les Serées et les Poésies de Montreuil; ce dernier ouvrage m'étonna bien, en me donnant la première idée de la galanterie française. Je ne pouvais en revenir! Dans mes écarts obscènes, j'avais bien souvent désiré des femmes mariées, mais j'étais loin d'imaginer qu'il existât un pays, qui était la capitale du mien, où l'adultère fût une gentillesse I Je m'abreuvais avidement de ces nouvelles connaissances, qui n'épurèrent pas mes mœurs. Le Théâtre du Monde, écrit dans un style lamentatif continuel, m'ennuya. J'eus le bonheur de rendre les Poésies et les Serées à Linard, dans un voyage qu'il fit à Courgis, sans que ces livres eussent été vus; je lui remis aussi les Historiettes bleues, qu'il se trouva que je connaissais.
Certainement si ma destinée avait été de rester au village, le livre de Montreuil, qui avait été sans effet sur l'âme et les sens obtus de Miche Linard, aurait été très dangereux pour moi! il aurait pu me rendre un scélérat, un corrupteur de filles et de femmes, comme l'était alors le fils Lenain, jeune Parisien, dont le père, ancien intendant de seigneur, était venu se cacher à Sacy. Peut-être serais-je devenu comme ce vieux Champenois, qu'une jeune fille a récemment tué d'un coup de barre, parce qu'il voulait lui faire violence, comme à cent autres (i^.
(i) Cet homme resté au village avec des sens vigoureux, que la facile jouissance de la ville n'avait pas énervés, conservait la même véhémence, à soixante-cinq ans, que moi dans le leu de ma jeunesse, 11 guettait les jeunes filles, préférant celle» sans expérience, se jetait sur elles et les déflorait, mais avec des précautions si grandes qu'il ne leur faisait pas plus de mal que si elles eussent consenti ; aussi plusieurs de ces filles ne s'en vantèrent-elles
La lecture de Montreuil fortifia la manie que j'avais depuis quelque temps pour les vers français; je trouvais ce langage beau, et propre à exprimer les mouvements des sentiments, qui n'étaient alors qu'hyperboliques en moi. J'avais examiné les stances, les rondeaux, les sonnets, etc., et je m'étais proposé d'en prendre des modèles ; mais je rendis le livre trop tôt.(i)
Depuis le succès de mon audacieuse entreprise sur Marguerite Paris, j'étais devenu libertin, mais sans avoir rien perdu de ma naïveté, je pourrais dire de mon innocence... j'étais encore franc, véridique, incapable d'une action basse; mon seul vice, si c'en est un, était le désir effréné du plaisir par les femmes; car tous les autres plaisirs me paraissaient insipides. Avant d'avoir vu Jeannette, j'avais déjà eu l'idée de la pluralité; mais cette aimable fille l'avait fait disparaître, et ce goût ne revenait que par la force du tempérament non exercé, ou non satisfait; si Jeannette avait été ma femme, et que je l'eusse calmé autant qu'il était nécessaire par la possession, je serais demeuré longtemps monogyne, mais tout cela n'étant pas, et Marguerite une fois surprise, fermant la porte aux occasions, mon imagination s'égarait; ce n'était pas elle qui faisait fermenter les sens; c'était la force de V-eux ci qui portait l'imagination à s'égarer.
Au sortir du catéchisme, un jour, Marguerite me tira par
pas. Celle qui le tua avait déjà été surprise, et elle ne s'était plainte à personne ; le vieillard s'imagina qu'elle avait pris goût à la chose. Quand il se jeta sur elle la seconde fols, elle l'attendait. Elle le saisit, d'après les conseils d'une commère, servante de cabaret, lui fit perdre ses forces et l'assomma. Elle a été absoute. On a fait de ce vieillard et de la fille deux o\ales en regard : les graveurs de Paris, presque tous sans génie, tirent parti des moindres choses, plutôt que d'inventer. {Note de Rcslif.)
(I) C'est à la suite de cette lecture que Restif entreprit un poème dont les douze héroïnes étaient douze filles du pays à commencer par jeannette.
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mon habit : — « Après Vêpres, j'irai au champ de la cure « visiter la haie vive; je vous demanderai pour m'accom- « pagner ; j'ai quelque chose à vous dire. » Ce peu de mots me fit attendre la fin des Vêpres avec une grande impatience!... Aussitôt que l'OfTice fut achevé, je tâchai de précéder mes camarades; mais l'abbé Thomas me suivait. La gouvernante me demanda, et jamais on ne lui refusa rien. En route, nous ne dîmes que des choses indifférentes. Lorsque nous fûmes arrivés au champ curial, Marguerite s'assit derrière l'endroit de la haie le plusfouné. Elle était endimanchée: elle était charmante! Mon cœur palpita. Je voulus me jeter dans ses bras. Elle ne me repoussa point, au contraire, elle me pressa contre son sein : — « Vous avez effacé de « ce cœur le souvenir, monsieur Nicolas; ah! que vous « m'êtes cher! — Prouvez-le moi, « lui dis-je, « en m'accor- « dant ce que vous savez que je désire. — Oui, je vous le « prouverai, mais non de la manière que vous le demandez; « je crains Dieu, et ne veux pas l'offenser... Mais vous êtes. s< à présent, l'être que je dois le plus aimer... je suis « grosse... » A ce mot inattendu, je pâlis, non de la crainte d'épouser Marguerite ; en ce moment, subjugué par sa présence, par ses attraits et par mon devoir, j'y eusse consenti sans peine; mais je vis un nuage de réprimande se former sur ma tête, et, sous mes pas, un abîme d'anéantissement... Comment étudier marié? ce fut ma première crainte. Jeannette ne s'offrit à ma pensée, que durant le discours suivant de l'excellent fille : « Tu te troubles », me dit-elle, « crains-tu de « m'épouser ? — Non ! non ! » m'écriai-je, « non, Marguerite! « Tu m'es chère; tu me l'es doublement, par ta grossesse. « Tu me l'es comme Glycérie l'était à Pamphih\ — Je suis «contente», reprit Marguerite; « le père de mon enfant a « l'âme sensible... Va, mon ami, je n'exigerai pas un pareil « mariage. Je t'aime tendrement; mais je t'aime pour toi. Ne « crains pas que je dévoile mon état! Ne crains pas que je
« veuille te donner une femme qui a plus du double de ton « âge, et qui serait vieille dans la force de ta jeunesse ! Non, « mon cher ami; songe à Jeannette, et ne t'occupe que « d'elle; qu'elle soit un jour ta femme; c'est avec elle seule « que tu peux être heureux...
« Tranquillise-toi, mon jeune ami; je ne te ferai pas de « reproches. Moi, t'en faire! sera-ce de m'avoir rendue « mère? Ah! c'est par là que je te dois; de toutes les conso- « lations, c'est la plus efficace, et je te la devrai ! Tu me « donnes qui aimer avec innocence, pour le reste de mes « jours; un enfant tout à moi, et dont je disposerai seule « (bonheur dont je n'ai pas encore joui) : voilà un présent « que je n'oublierai jamais... Mon jeune ami! voici mes « résolutions, qu'il était nécessaire de te communiquer : dès « que je ne pourrai plus cacher mon état, j'irai à Paris, sous « prétexte de voir mon frère, qui est à Versailles, panetier « du Roi : je confierai mon état à une parente sûre, sans te « nommer encore; je ferai mes couches; je mettrai mon fils « ou ma fille en nourrice; puis je reviendrai ici pour deux « ans; c'est-à-dire jusqu'au sevrage de mon enfant, que je « ne quitterai plus. Je ne t'écrirai pas, de peur de mésaven- « ture. A mon retour, je te dirai le sexe de notre enfant, et << les mesures que j'aurai prises, pour que tu en disposes un « jour, avertis-moi, quand tu t'apercevras que, malgré mon « attention, mon état commence à paraître... Et quittons- « nous : si les murs ont des oreilles, les haies sont encore « moins sourdes. » J'étais dans une situation orageuse, tandis que Marguerite m'avait parlé; mes idées se roulaient et se précipitaient, comme des cailloux agités dans un tonneau. Le plaisir d'être père à mon âge (hé! je l'étais déjà, depuis le 14 mai 1746; mais je l'ignorais!), la générosité de Marguerite, l'image de Jeannette qui se mêlait à tout cela; mes craintes, si la gouvernante avait ressemblé à toute autre
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femme; le bonheur que j'avais de trouver, dans ces commencements de ma vie, des êtres si bons, pour contrebalancer la haine de mes frères et ma propre malice.
A l'épanouissement momentané, succédait le serrement
, de cœur le plus cruel, et dont le souvenir m'est encore
douloureux. J'embrassai Marguerite sans parler, les yeux en
larmes: elle y répondit par les siennes... J'allai seul visiter
la haie, tandis que la gouvernante parut s'en retourner.
Un mois s'écoula.
Cependant j'observais sœur Marguerite; je m'aperçus que ses jupes raccourcissaient un peu par devant, et je l'en avertis en ces termes : — « Vos jupes commencent à devenir à la mode de Nitry. » Elle me comprit tout d'un coup ; car on sait dans tout le canton, que les femmes de Nitry ont la jupe écourtée par devant, et en forme de queue par derrière; ce qui a quelque chose de lubrique. Marguerite apporta un remède factice à l'irrégularité de son habillement, et commença de parler de ses affaires à Paris. Elle se fit même écrire par son frère une lettre qui la demandait, pour la garder chez lui. Le jour de son départ fut fixé; mais elle promit au curé de revenir, dès qu'elle aurait terminé ses affaires, « préférant », dit elle, « une vie humble et simple au « village, à une plus douce et plus variée à la ville ».
Elle partit un mercredi, de très grand matin, afin que j'eusse la facilité de revenir de bonne heure; car elle me demanda, pour la conduire sur Martin, joint à une autre, qui portait le surplus de son bagage... Notre entretien fut aussi affectueux qu'intéressant ; j'étais pénétré des procédés de Marguerite ; elle m'adorait, malgré elle, depuis que je l'avais rendue mère. Elle me recommanda la sagesse, les bonnes mœurs ; elle me parla de notre enfant et me dit que s'il vivait, il aurait tout ce qu'elle possédait. Elle m'embrassa en me pressant contre son sein.
Aux environs de la Pentecôte, mes frères m'envoyèrent
* 'O MONSIEUR HICOLAÇ
voir mon père. Ils me chargèrent d'une lettre, dont \e présumais le contenu. Ils espéraient que mon père, après l'avoir lue, me retiendrait à la maison, ou ne me renverrait que pour prendre congé d'eux. Je ne pus me résoudre à porter des calomnies contre moi; j'ouvris la lettre, je la lus : elle était affreuse. On y prétendait deviner mes sentiments, et l'on y donnait ces atroces conjectures pour des découvertes... Je frémis; je fus tenté de déchirer la lettre. Au lieu de la déposer en lieu sûr, ou même de la confier à ma mère, je fis un trou dans un champ, au pied d'une aubépine, et je l'y enterrai. Je continuai ma route fort ému.
Vis à-vis Laloge, je vis imprimée sur la terre encore molle l'empreinte d'un talon de femme... J'étais en fureur : ma fureur se calma. « Quel ange céleste, >♦ m'écriai-je, « est descendu récemment dans ces lieux sauvages?... >"► Je double le pas, je cours, je vole... Dans le vallon de la Fontaine, je vois devant moi une jeune fille faite comme les Nymphes et légère comme elles ; je l'atteins sous les noyers de mon père, à la jonction des trois vallées. Je la regarde, elle rougit, et me salue par mon nom de Monsieur Nicolas. « Qui donc « êtes-vous, aimable voyageuse? » lui dis-je. — « je vous « reconnais bien, moi, » répondit-elle; « mais vous ne me « reconnaissez pas ; j'étais trop jeune quand vous avez « quitté le pays; je suis Marie-Jeanne Lévêque, la fille de « Laloge, et je vais à Sacy. » Je la reconnus alors. Dieu ! quelle aimable candeur! quelle grâce, quelle timide modestie, quelle fraîcheur! Elle n'avait guère que quinze ans, mais elle était grande, formée, elle était en blanc et d'une propreté recherchée, à la manière des jolies filles de Nitry. Je la trouvai charmante, mais je ne fus pas infidèle : je songeai à Jeannette, plus belle encore, plus délicate, plus nymphe que la jolie Marie-Jeanne... J'accompagnai l'aimable fille, en causant, jusqu'à un passage appelé la Brèche, par lequel on entre dans le village du côté de Laloge.
LES THACES Dlî FILLE (1750)
— Monsieur Nicolas abordant la fille de Laloge, qu'il a suitie en vot/unt l'empreinte de son pied sur la terre molle : • Qui donc ètesvous, aimable voyageuse ? •
(Composition inédite exécutée sur les données de Rcstif.)
En avançant vers la maison paternelle, j'étais agréablement occupé de Marie-Jeanne : « Jamais je n'obtiendrai « Jeannette », pensai-je; « il faut renoncera cette espérance; « je n'étudie plus. Devenons laboureur; le père de Marie- « Jeanne est riche ; mais il regardera comme un honneur de « s'allier à mon père... Marie-Jeanne est aimable; elle me « consolera de Jeannette !.. . Il faut me fixer ici. J'y reverrai « ces campagnes, où j'ai passé mon enfance. » Je sentis une consolation intérieure. J'entrai gaiement dans la maison paternelle, presque fâché de ne pas avoir conservé la lettre de mes frères, qui sans doute eût déterminé mon père à me garder ; car elle était propre à l'indisposer autant et plus contre eux, que contre moi, puisqu'ils avaient eu l'audace d'y donner à entendre à mon père que les chagrins que je lui causais étaient l'ordinaire punition des remariages ! Il sembla qu'on se doutait de ce que j'avais osé; car mon père me demanda si je n'avais pas une lettre? — « Non, mon père », répondis-je froidement, » je n'en ai pas. » II sourit à demi, et n'ajouta plus rien à ce sujet.
On se mit à table, et ma mère servait le potage pour dîner, lorsque Marie-Jeanne parut. Elle fut accueillie comme la fille de bons amas, chez lesquels on était toujours reçu avec transport. On la mit à côté de ma mère ; j'étais à côté de mon père; ainsi nous étions vis-à-vis l'un de l'autre. Ses grâces naïves, sa modestie, le son intéressant de sa voix, dont le timbre un peu voilé semblait annoncer du tempérament, tous ses attraits m'enchantèrent; j'espérai d'en devenir amoureux. Après le dîner, ma mère la mena voir le jardin et l'enclos ; je les accompagnai, montrant à Marie- Jeanne les différents arbres que j'avais plantés dès ma jeunesse : car j'aimais à faire des choses utiles et qui restassent. Marie-Jeanne avait la bonté d'admirer tout ce que j'avais fait, et de recevoir de ma main les plus jolies fleurettes ; ma mère paraissait voir mes attentions avec complaisance. Cette