LA TÉMÉRITÉ
— Moruieur Nicolas en chemise, à terre devant le lit de Madame Parangon. « Elle s'éveilla, elle tendit la main en disant : « Chat! chat! » Je me couchai sur le ventre et son bras, quoique étendu vers moi, ne m'atteignit pas. » ((Composition iuolitu ext'cuti^e sur lus doouéCB lie Kusti.)
sumaî qu'il nous avait écoutés. Mais comme il avait une clef, l'on n'avait rien à lui dire. D'ailleurs, il paraissait entrer. II me dit qu'il avait quelque chose à me communiquer. Ce ne fut qu'une longue confidence, relative à la belle Hollier; mais tellement savoureuse que j'en étais tout ému en le quittant... Je montai, absorbé dans mes réflexions. J'avais cru voir de l'humanité dans les regards de Madame Parangon; j'étais enllammé par la vue de ses charmes, et peut-être, sans la présence de Toinette, me serais-je émancipé... Je brûlais... Je m'arrêtai à la porte de mon cabinet... Je pensai à ce que je pouvais faire, en l'absence de M. Parangon;... à mon entretien avec Colette;... à la lecture de Phèdre;... au discours de Toinette; aux peintures que venait de me faire Gaudet d'Arras;... à ce mot : « Foilà une belle veuve! » — « Il « faut être heureux! » m'écriai-je; « elle est trop belle, pour « que jamais il me vienne des remords... Elle ne veut pas... « que j'aie une autre Madelon... mais un amusement « honnête... Il n'en faut pas douter, c'est... elle!... Qui « serait-ce?... Elle ne veut pas d'une nouvelle Madelon...
Ha oui! sa bonté est égale, surpasse... comme Madelon, « elle veut me préserver des écarts solitaires et du liber- « tinage... Allons! elle m'attend... Épargnons sa pudeur... « pas un mouvement qui puisse la blesser... Possédons, avec « respect, cet objet sacré... Feignons de croire qu'elle ne « s'est pas éveillée... » Voilà des réflexions qui me déterminèrent à la plus audacieuse des entreprises...
Je descendis enivré d'amour et d'espoir... Je n'avais pas des idées bien nettes de ce qui allait arriver... Nu en chemise, malgré le froid qu'il faisait, je traversai la cour; je brûlais... Parvenu à la porte de la salle, qui, de ce côté, ne fermait pas en dedans, je tournai le bouton si lentement, qu'il ne fit aucun bruit. J'entrai; je refermai la porte avec autant de précaution... Guidé par la faible lueur d'une veilleuse, j'allai m' agenouiller auprès du lit de Colette... Je cherchai à la
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toucher. Mais cette femme modeste, quoique couchée seule (c'est une remarque à laquelle je m'arrêtai), avait la gorge et les autres appas exactement voiles... J'c-tais dans une terrible situation!... Elle s'éveilla : elle étendit la main, en disant : « Chat! Chat! .. Qiii est-ce?... » Puis, par réflexion, elle dit: « Toinette? Toinette?... » je me couchai sur le ventre, et son bras, quoique étendu vers moi, ne m'atteignit pas... Si elle m'eût touché, que fût-il arrivé?... J'en frémis encore!... Elle m'eût pris pour un voleur; elle aurait eu peut-être une frayeur dangereuse; elle eût crié, au moins sonné ! Tourangeot, le prote, Bardet, Toinette, Jean Lelong seraient accourus; j'aurais été rencontré... J'étais perdu pour jamais... Elle se recouvrit. J'attendis qu'elle fut rendormie; ce que je reconnus à sa respiration, et je cherchai à lui prendre un baiser. . . Je ne pus y parvenir ; je l'aurais éveillée, à cause de sa position... Un peu de calme ramena une étincelle de raison. Je sentis qu'il fallait me retirer, sans tenter une entreprise que je désespérai de voir secondée; elle me parut folle, impraticable... Je rouvris la porte, et la refermai, sans faire de bruit, et cela par la seule lenteur du mouvement... 11 y a beaucoup d'apparence que Colette m'entendit; car elle me donna le temps de remonter, avant de sonner Toinette, qui couchait dans la cuisine, séparée de la salle par une partie de la cour...
Cependant, j'étais parvenu à mon cabinet, et je me remettais au lit. Malgré le froid et ma nudité, la sueur s'échappait de chacun de mes pores. Je me couvris. Mais bientôt glacé par la crainte, je tremblai comme lorsqu'on a le frisson : mon tremblement était si violent, qu'il donnait le mouvement à mon lit.
J'étais enfm calmé, et je succombais au sommeil, lorsque {'entendis un crépitement léger, comme lorsqu'en marchant doucement, on écrase des atomes de sable. J'écoute... On ouvre ma porte fermée avec un simple petit loquet de bois.
On entre, la lumière de Toinette, qui, en ce moment, entrait auprès de Madame Parangon, donna un jet de lumière, qui me fit distinguer une jeune personne de la taille de Colette, en petit corset de basin... On laissa tomber sa iupe, et l'on se mit dans mon lit, en bas et en corset. Je n'étais pas garçon à m'effrayer d'une pareille visite : mais j'étais dans une étrange perplexité!... Je voyais bien là du d'Arras; mais avec qui étais-je? Il m'en passa dix par la tête : mais non pas celle qu'on voulait que je soupçonnasse. Je pensai à M""^ Linard, à M"* HoUier, à Toinette, et même à Berdon... Quand elle s'en alla, je reconnus Goton Poutllot, cette appétissante chambrière de la seconde... O Gaudet d'Arras I tu employais trop de moyens pour une corruption qui marchait seule!...
Le lendemain, Colette ne me dit pas un mot de relatif à ce qui s'était passé la nuit : si elle me soupçonnait, elle avait trop de pudeur pour en laisser rien paraître... Elle ne fit aucune confidence ni à Toinette, ni à Bourgoin, ni même à Manon, son amie. Mais, le soir, elle pria cette dernière, devant moi, de venir coucher avec elle, durant l'absence de M. Parangon. C'était encore une bonté de choisir Manon Bourgoin; en cas d'une nouvelle imprudence de ma part, c'était une double amie, incapable d'indiscrétion avec d'autres que Gaudet d'Arras, mon conseil.
Voilà quelle fui la marche et l'issue de mon premier attentat, terrible par ses suites, bien plus qu'il ne le paraît en lui-même. 11 me persuada que Colette m'avait reconnu, et qu'elle était indulgente...
Le jour du retour de M. Parangon, je m'oubliai dans mes rêveries solitaires, dont il fut le sujet (car malgré ce qu'on a vu, j'ignorais la conduite abstètne (i) des deux époux l'un avec l'autre). Lorsque je vins pour rentrer, la porte était fermée. Je me gardai bien de frapper! Je courus demander
(l) Abstenu, qui se prive de vin. Le sens littéral de ce mot est ici fort étendu. (Note de l'Edition Liseux.)
Gaudet d'Arras, pour avoir une clef de la tremperie. Je ne pus pénétrer jusqu'à lui. A mon retour, j'aperçus Gaudet (i), auquel Marie ouvrait sans bruit. Je courus lui peindre mon embarras... — « Parbleu! tu coucheras avec moi. » Nous montâmes à son donjon; nous nous couchâmes, et après quelque babillage, nous nous endormîmes... Vers les deux heures du matin, m'étarït éveillé, je me trouvai seul. Je ne savais ce qu'était devenu mon camarade. Je l'appelai à demi voix... Sur que j'étais seul dans le donjon cléral, je me lève, ie descends au second, je pousse du doigt une porte qui cède, et j'entre, dans le dessein de m'amuser et de rire de la frayeur que j'pllais causer à Marie. — « Est-ce vous? » me dit-on fort bas. Silence de ma part. Je m'avance auprès du lit, guidé par la voix. — « je ne veux pas! » dit une voix qui m'était parfaitement inconnue. Je me mis au lit, malgré cette petite façon, après m'être assuré qu'on y était seule. Je croyais jouer un bon tour à Gaudet, et je me promettais de bien rire, quand il allait venir me surprendre... Cependant j'étais auprès d'une fille qui avait beaucoup d'embonpoint, et qui, après quelques baisers, laissa les façons, et me traita en homme attendu, désiré. Je fus tenté d'être généreux, de me découvrir. Mais je fus d'abord retenu par la crainte de mortifier la fille. Cette crainte fut même si forte, que je remplaçai entièrement Gaudet... Je fus surpris de la perfection des appas qu'on m'abandonnait!... A tout moment, il me venait dans l'idée : Mais avec qui suis-je!... et où donc est Gaudet !.. . J'aurais d'abord voulu qu'il me trouvât à sa place. Mais bientôt je craignis : la Nature parlait fortement, et je réexerçai les droits de mon hôte... Je l'attendis plus d'une heure dans cette douce occupation... Je quittai enfin la fille, et je remontai. A mon grand étonnement, le lit était encore vide. J'avais eu l'idée, en quittant la fille, que peut-être
(i) Gaudet (de Varzy), clerc de M» Minon.
{Note de l'Edtiton Liieux.)
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Gaudet m'avait précédé, ou que son absence n'était occasionnée que par un besoin pressant, etc. ; mais ne le trouvant pas à mon retour, je fus convaincu qu'il avait une autre for. tune. Et quelle était-elle? 11 n'y avait dans la maison que Marie et la maîtresse... Vers les six heures et demie, avant la petite pointe du jour, Gaudet revint. Je l'entendis et feignis de dormir. Il se coucha doucement; mais une fois dans le lit, il ne se gêna plus. — « As-tu bien dormi? » me dit-il. — « J'ai fait la nuit d'une pièce, à ce que je crois. — Ha! ha! « tant mieux! j'avais peur que le changement de gîte ne « troubla ton sommeil. » Il en resta là, et je fus aussi discret que lui. Nous nous levâmes; je rentrai chez nous, et j'allai me mettre au travail.
A midi, ensortant de table, j'avançai jusque chez M. iVlinon, pour examiner les physionomies. Tout en arrivant, je vis deux filles, une grosse maman fraîche et jolie, qui paraissait fort éveillée, et la Marie. Je demandai à Gaudet si cette jeune et jolie fille avait couché à la maison? — « Oui, » me dit'il en secouant la tête. Et il me mena un peu à l'écart. « C'est « une fille qui arrive deParis,oùellesert chezun avocat, frère « de nos daronnes (i). Madame Minon et Madame Parangon. « Elle doit loger ici une huitaine de jours. Elle m'avait donné « parole; mais elle se moquait de moi; elle a tout dit à « Marie, qui est jalouse à cause de ce que tu sais; si bien « qu'elles ont changé de chambre et de lit ; la fille de Paris <* a été coucher au second. J'ai été attrapé, comme tu vois, « et il a fallu que je restasse toute la. nuit avec l'ancienne, « pour lui prouver que je n'étais pas avec la nouvelle. Elle « m'a fait une querelle... que j'ai été plus de quatre heures
(i) Baronne, patronne, maîtresse. Au masculin daron. « Mot vieilli qui est resté dans l'argot », dit Littré. {Note de l'Édition Liseux.)
Daron et daronne s'emploient surtout, aujourd'hui, dans l'argot des filles et des marlous. On les trouve sans cesse dans l'œuvre de Bruant.
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« à apaiser, encore est-ce à recommencer. » Je fus assuré par là que j'avais eu la nouvelle arrivée. Je la regardai expressivement.#Elle était réellement jolie... Elle rougit de mon attention, frappa sur le bras de la Marie, et lui dit : — « Vois-tu ce modestin-là? Ne t'y fie pas ! . . . » Je la comprenais seul.
Voilà de ces aventures non prévues, qui portent toujours aux mœurs une atteinte funeste, en ce qu'elles détruisent la délicatesse... Le soir, il me prit un petit mouvement d'inquiétude jalouse. J'allai sur la porte de M. Minon. Je ne voulais pas que Gaudet put réparer son malheur de la veille, et les faveurs que j'avais obtenues m'en faisaient craindre le partage. Je joignis la fille de Paris seule sur la porte coupée; Marie servait à table. Je lui dis brusquement, de peur de manquer l'occasion : — « Ha çà, ma belle, je sais que cette « nuit vous avez reçu dans votre lit un jeune homme qui... « — Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire, et... « — Vous le savez, ne disputons pas; nous n'aurions pas le « temps de nous parler... Ce jeune homme que vous avez « reçu, c'est moi. Nous ne l'avons fait exprès ni l'un ni « l'autre; j'allais pour surprendre Gaudet, sans aucune *v intention; je ne vous savais pas là. Nous ne nous étions « jamais vus. Vous êtes jolie; le plus fort en est fait, réunis- « sons-nous cette nuit volontairement. Gaudet sera chez sa « Marie, qui est très jalouse; moi chez vous; tout le monde « sera content. » La friponne sourit, en rougissant néanmoins; je lui pris la main; elle serra la mienne, et tout fut conclu. Marie fut charmée de notre arrangement que nous ne pouvions lui cacher, et favorisé par elle, je passai les huit nuits du séjour de la jolie Flipote dans ses bras ..
Mais il arriva ici une aventure. La Marie, sûre de son Gaudet, ne le gêna plus. Une nuit (la cinquième, et la seconde de son repos), le gaillard vint pour toucher au fruit défendu. Flipote et moi nous étions, très éveillés. J'eus soin de me
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mettre du côté par où Gaudet devait aborder. Il s'approche, dépêche une main, et trouve... un homme, barbu, etcl... Il paraissait dormir!... Gaudet se retire. II lui vient dans l'idée que c'est son procureur... II tressaille, et croit avoir une idée d'or .. Il descend, et va pousser la porte de l'appartement. II tourne doucement le bouton du loquet; car dans toutes ces maisons, l'on ne poussait pas les verroux; il pénètre jusqu'au lit. Il tâte. La dame est seule. — « Ha! mon Dieu, « mon ami, tu rentres bien tard? » Gaudet ne répond mot, et feint de se déshabiller. . On ne sait trop ce qu'allait faire le malavisé, quand M. Minon, qui passait quelquefois une partie de la nuit à jouer, tourne doucement la clef. Gaudet «e mit derrière la porte, et pendant que M. Minon allait prendre de la lumière chez Marie, il regagna lestement son donjon. Je sus tout cela le lendemain, de lui-même.
Le neuvième jour, la maîtresse de Flipote arriva de Semuren-Auxois, où elle n'avait pas voulu mener sa chambrière, à cause d'un jeune homme de Semur, que son mari avait été obligé d'y renvoyer, parce qu'il était devenu amoureux de cettefiUe... L'avocate logea chez Madame Parangon, sa bellesœur chérie. Mais elle n'y resta que trois jours, avant de s'en retourner à Paris. Dans le temps, Flipote devint enceinte; elle me nomma. On l'écrivit à Madame Parangon, qui, sans m'en parler, s'informa chez sa sœur. On l'assura bien que jamais je n'avais parlé à Flipote. On soupçonna Gaudet, un peu M. Minon et même M. Parangon, à raison de quelques badinages diurnes. Marie m'instruisit de tout cela. Cette fille ne pouvait me trahir ; elle se fût compromise, étant ma complice...
A cette époque de 1755, je ne savais pas encore danser. On recommençait à donner de petits bals bourgeois chez M"'® Bonne Baron, depuis que le deuil de Madclon était fini. J'étais honteux de n'y pouvoir aller; car j'avais formé le projet d'avoir Manon Baron, qui me marquait plus de bonne
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volonté que Berdon; Manon, d'ailleurs, passait pour très amoureuse, et montrait de l'éloignement pour le mariage; j'espérais m'en faire un amusement, pour attendre M"*' Fanchette. Je pris un maître de danse, qui me fut indiqué par RiJttot. C'était un de ces Hollandais faits prisonniers à Fontenoy et à Bergopzoom (i),dont il s'est fixé en France plusieurs milliers. 11 me donna seul à seul les premiers principes. Lorsque je commençai à marcher au violon, il pria une de ses voisines, amie de sa femme, de venir figurer avec moi. C'était une brune, jeune veuve, très jolie, pas sauvage, une seconde Flipote. Je pris avec elle, non pour elle, un goût de la danse si vif, qu'il dégénéra en passion. Je n'aspirais, dès le matin, qu'à voir arriver la fin du jour, pour aller danser. Dès que je fus un peu formé, la brune Pernon, ma figurante, m'entraîna dans les salles de danse...
(I) Berg-op-7.oom que Rcstif écrit sans traits d'union avait été prise par les Français en 1747. J- G.-C.