QUATRIÈME ÉPOQUE (II
Je prends des leçons de danse. — Je fréquente les filles du commun. — Partie avec Gonnet, la petite Marianne Lagneau et Tonton Leiiclos. — Je me jette avec frénésie sur Madame Parangon. — Je me livre à la dissipation et je vais avec Gonnet chez mes maîtresses. — L'aimable Colombe. — Encore un écart. — Partie avec Lenclos, Colombe et Tonton. — Je possède également cette fille. — Adieux éternels à Colombe. — L'arrivée de Loiseau en apprentissage, — Mon futur ami. — Promenade sur l'Ile d'amour : Un essaim de jeunes filles. — L'arrivée de M"" Fanchette, la sœur de Madame Parangon. — Nous échangeons des gages. — Je danse publiquement pour la première fois \'<Jlitnabîe Vainqueur. — Tonton me raconte ses aventures. — Le départ de Madame Parangon. — Je fais lire et écrire Toinette. — Roc Lambelin. — Je vois passer Jeannette Rousseau. — Toinette lutinée par M. Parangon et Tourangeot. — Plein de désirs dévorants je me jette sur Toinette et je la possède.
Ici commence un nouvel ordre de choses. Jusqu'à présent, *■ je n'avais fréquenté à la ville, que la bourgeoisie, ou de bonnes gens aisés, qui ressemblaient à ceux de chez nous. Aux salles de danse, c'est tout un autre monde ; ce sont les filles d'artisan, les ouvrières, toutes celles qui jouissaient d'une grande liberté. La Pernon me fit faire la connaissance d'une foule de filles du commun, dont quelques-unes étaient fort jolies, et de jeunes gens de la même classe. Il se fit alors en moi une grande métamorphose ! Rassis, modeste jusqu'alors, je devins étourdi, dissipé, faraud (non pas cependant avec mes anciennes et honnêtes connaissances, mais
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avec les nouvelles). J'eus alors deux sociétés : ma fréquentation ordinaire en hommes, en femmes et jeunes gens pendant le jour, et celle des soirs après souper, qui n'était composée que de danseurs et de danseuses de salle. Mon camarade le plus ordinaire, pour la danse, fut Colombat, l'amant d'Annette Bourdeaux, et c'était aussi le plus honnête. Gaudet fut quelquefois de ces parties ; mais sa manière gauche, qui faisait éclater de rire tout le monde, l'en dégoûtait : cependant il était bon prince; jamais il ne se fâchait; il riait le premier de ce qui faisait rire les autres : aussi était-il aimé dans les salles. Les filles, en le raillant, le recherchaient; un grand drôle, d'une apparence si prometteuse, leur paraissait considérable, à certains égards ; leur rire, à son sujet, n'était pas éclatant mais adouci, comme lorsqu'on rit de ce qu'on aime ; les petits mots qu'elles lui disaient, pour lui donner quelques leçons de grâces, étaient affectueux : mais Gaudet, quoique très porté pour les femmes en général, ne sut jamais profiter de ces heureuses dispositions; il n'avait du goût que pour les servantes, avec lesquelles il brillait; il en amenait quelquefois une dizaine, que suivaient autant de laquetons ; ce qui faisait déserter la salle à toutes les demoiselles à bonnets montés(i). Pour les garçons, ils s'en donnaient à cœur joie avec les chambrières, la plupart paysannes très nices (2) et très timides. Colombat, le contraire de Gaudet, était un joli petit faquin, ayant des grâces, des manières, et jusqu'à des façons, ce qui est le comble de l'urbanité provinciale; sa beauté efféminée aurait tourné toutes les tètes à Paris, mais dans notre ville, on ne fjaraissait pas en faire beaucoup de cas... Je tenais le milieu
(i) C'est-à-dire les demoiselles de la bourgeoisie ou des corps de métiers (filles de maîtres-boutiquiers) qui, seules, pouvaient porter des bonnets montés. J. G.-C.
(2) Nice, simple, naïf, ignorant. Terme vieilli, qui au moyen âge signifiait aussi joli, délicat ; c'est encore dans ce dernier sens, un des mots les plus courants de la langue anglaise. (iVo/« de l'Édtion Liseux,)
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entre Gaudet et Colombat : mon air réfléchi me faisait paraître vingt-cinq ans ; c'était l'âge qu'on me donnait ; j'avais des couleurs vives, le nez aquilin, les yeux grands, beaux, mais si vifs, quand ils étaient animés par le plaisir, qu'ils en paraissaient libertins, et que ma figure, avec un bonnet de femme, n'aurait pas été supportable pour un Garde-Française. J'ai dit que mes lèvres, vermeilles par excellence, comme celles de ma mère, appétissantes, véritables organes du plus délicieux des plaisirs, étaient ce que j'avais de mieux. Ce fut ce qui me donna quelques coquettes voluptueuses du tiers ordre, rarement une femme, qui s'était amusée à les considérer, pouvait détourner sa bouche de la mienne; et Madelon disait un jour à ses sœurs (Manon me l'a redit) : — « C'est un aimant qu'il a aux lèvres; il faut « l'éviter, ou l'on est perdue!... »
Je trouvais ordinairement à la danse, où me conduisait jy^me pernon : M"*' Léger, deux sœurs, dont une très jolie; Rosalie Maufront, Marianne et Marine Tartre, Salle, les deux sœurs Lucot, Laurens, Babet, la jolie Marianne Gendot, Maine Lebègue, les trois sœurs Julien, les cinq Morillon, trois sœurs et deux cousines; la belle Colombe, d'un cran au-dessus, qui n'y venait qu'avec ses trois amies, les sœurs Àglaè, Aimée et Madelon Ferrand; M"* Douy, belle brune au teint bilieux; les deux grandes sœurs Lacour, les sœurs Jouan, l'aimable et douce Gremmeret, les deux sœurs Tangis et leur cousine Dorothée, Jeannette Demailly, Manette Hérisson, etc., les femmes de chambre des grosses maisons, enfin Tonton Lencîos, et les sœurs Guigner, qu'on n'envoyait chercher que le soir, lorsque le mauvais temps ou l'heure trop avancée nous empêchaient d'avoir des danseuses. Mes camarades ordinaires de salle, les Salle frères, maîtres de bateau ; Piffou, le tonnelier; Baras, beau-fils du charpentier Dalts, cousin de M. Parangon ; Léger, frère des sœurs Jeanneton et la jolie Manon, Dball le frère de deux sœurs plus jolies encore, Lacour, les
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Gremmeret, et les autres fignoleurs, aimaient à se donner des grâces, surtout des libertés, avec des danseuses exercées et peu susceptibles. Les sœurs Léger, M"" Douy, et quelques autres dansaient supérieurement, mais il fallait de la réserve avec elles; et plus encore avec les soeurs Ferrand, Colombe, les demoiselles Dhall, et Marianne Tangis. je fais ici une observation ; c'est que la belle Douy, au teint bilieux, dont je savais que Baras-Dalis était l'amant aimé, m'inspirait des désirs, qui allaient jusqu'à la frénésie. Ce n'était pas de l'amour, mais un priapisme presque involontaire. Elle fut obligée de me fuir...
Nos assemblées de salle étaient tranquilles : on n'y troublait jamais la danse par des disputes, comme à Paris (i). On ne commençait les contredanses, que lorsque tous les menuets des présents étaient finis. Chaque homme, pour ses deux sous, avait deux menuets, ou un menuet, avec telle danse à deux ou seul, qu'il jugeait à propos; car lorsqu'il n'y avait pas de danseuse qui sût la danse demandée, la femme ou fille du maître de salle venait la danser avec l'homme. Les hommes priaient seuls; (2) de sorte qu'une fille pouvait ne pas danser. Ce qui cependant n'arrivait jamais. Le maître de danse y avait l'œil, et il engageait adroitement ceux des hommes qui n'avaient pas amené de femmes, ou un de ses écoliers, à danser deux menuets de plus avec la délaissée... Le tour pour danser était réglé par le moment de l'arrivée. Le maître avait à côté de lui des dés d'ivoire, comme ceux du loto, mais carrés; il donnait par ordre le i au premier
(i) Paris avait alors de nombreux bals où au moment du carnaval les seigueurs et leurs nobles dames venaient se faire « engueuler • par les femmes des Halles. Le plus célèbre futle (^aux-Hall qnise multiplia rapidement et donna naissance à quantité d'autres Vaux-Hall, (yaux-ball de la foire Saint-Germain, Vaux-hall dts Champs-Elysées, Vaux-hall Saint-U^tartin, Petit Vaux-hall, Grand Vaux-hall, etc), puis ce fut le tour de Rampenneau qui lui, également, donna naissance à plusieurs Hamponneau.
(2) C'est-à dire : priaient à damer G.-C.
entrant, et ainsi de suite jusqu'au dernier. On dansait, et à la dernière contredanse, on remettait le numéro avec deux sous, prix de la séance simple, et quatre sous, si l'on payait pour sa dame. On voit que ce divertissement n'était pas ruineux; avec quatre ou huit sous, on dansait après le dîner, et, après le souper, on trouvait une compagnie nombreuse de jolies filles, des garçons avec qui l'on pouvait faire une partie de goûter.
Je pris des leçons de danse pendant six mois, c'est-à-dire jusqu'en Juillet 1754. J'appris le Menuet, le Passepied, la Bretagne, V ancienne Allemande, la Matelote, la Sabotière, l'Aimable Vainqueur, espèce de danse aux beaux bras, dans le genre de celle de Vestris, de Gardel. Le Passepied est une sorte de menuet de mauvais goût ; mais le pas dit passepied existe encore dans toutes les danses de l'Opéra... La Bretagne est moitié menuet, moitié pas de rigodon, battues, chassés, entrechats et passepied : c'est une préparation aux contredanses, à l'ancienne Allemande, et à toutes les autres danses de caractère. L'ancienne Allemande est maussade, comparée à la nouvelle, qui n'était pas alors connue. La Matelote et la Sabotière sont encore en usage, L'Aimable Vainqueur est très composée : elle est dans cet ancien genre majestueusement et savamment ennuyeux, que dansait Vestris père encore masqué ; cette danse était une sorte de pantomime, où l'amant supplie d'abord, pour obtenir des faveurs... Il les obtient enfin ; et alors la danse devient voluptueuse, indécente même, dans le goût de celles des Nègres. La victoire remportée, le Vainqueur exprime son triomphe, par une danse du genre de celle de Dauberval, vive et gaie... Ma légèreté naturelle, qui m'avait fait réussir dans toutes ces danses, était ce qui avait engagé le Hollandais à me les montrer. 11 était transporté de joie d'avoir trouvé un sujet unique, et tel qu'il n'en avait jamais vu. Dans les derniers mois, et pendant qu'il me formait à l'Aimable Vainqueur, il me condui-
sait orgueilleusement chez les trois autres maîtres de la ville, M"^* Maris; MM. Calais et Fiévc ; il me faisait danser seul, ou à deux (ordinairement M™» Pernon, qu'il avait formée avec moi), et il leur disait : — « Je suis étranger, et vous me « méprisez; mais faites des écoliers comme ça! »
M'"* Maris dit un jour à mon maître de danse Hollandais : — ^< Si je l'avais formé, il aurait plus de grâces; je ne lui « aurais pas fait prendre cet air faraud-soldat que vous lui « avez donné; il aurait un air plus décent, plus bourgeois — « Ha ! il a l'air qu'il faut pour les duchesses de Paris, s'il « n'a pas celui qu'il faut aux bourgeoises, » répondit mon maître en riant. En effet, j'avais pris, mais à la salle seulement, un air et des manières qui me rendaient méconnaissable à mes anciens familiers. . . Malgré la critique de la Maris, mon petit talent me faisait accueillir et rechercher par les belles danseuses ; j'étais le héros de la salle où j'allais ordinairement ; il se faisait un mouvement lorsque j'entrais ; une fille était flattée quand je la priais; si je n'avais pas été dans la position où j'étais, j'aurais dû le cœur et la main de l'une ou l'autre des deux plus riches et plus jolies bouchères, aux grâces faraudes et à la légèreté de ma danse.
Mon goût pour la danse, en m'éloignant de l'étude, me déconcentrait, et en me tirant de la maison, éloignait les occasions de voir Colette en particulier. Je l'aimais toujours avec autant de passion ; mais j'étais plus distrait. Cependant les actions libres que j'avais journellement sous les yeux aux salles de danse, diminuaient ma délicatesse : j'y voyais prendre d'indécentes libertés ; j'y entendais cent discours gazés, sans en être moins obscènes; j'y rencontrais le soir des filles presque publiques, comme les deux sœurs Guigner, TcntohLenclos, la petite Bouzon, sœur d'un homme de rivière (i), Greluche Pointd'âme, sœur de Moutré, dit Pointd'àme,
(l) C'est-à-dire un marinier et, de tout temps, les mariniers jouirent d'une mauvaise réputation. J. G.-C.
a>S MONSIEUR NICOLAS
Goton Chôvot, les couturières Chapotin, et jusqu'à M"* Brochart, fille du bourreau, que les compagnons de métier, étrangers, ne dédaignaient pas. Toutes ces filles, surtout les Guignères et Tonton, me faisaient plutôt des agaceries, que je ne leur marquais de l'empressement : mais enfin, les sens étaient émus. La jolie Manon Léger avait l'ensemble le plus voluptueux; je la trouvais très désirable; elle me prévenait en tout, et je m'émancipais... J'aurais même été plus loin avec elle, si j'avais été réellement libertin, ou sans le bref et vif attachement que m'inspira Colombe : enfin, sans le goût de préférence que je sentais pour Ferrand l'aînée, pour la jolie Dhall, et pour M"* Douy. C'était la pluralité qui m'empêchait de me livrer à un goût; l'impression ne creusait jamais assez profondément.
Ce fut dans ce temps-là que Gonnet réalisa la partie qu'il m'avait proposée, avec la petite iViarianne Lagneau et Tonton Lenclos. Comme la première, qui était femme de chambre de sa marraine, avait de grandes précautions à garder, et que j'en avais aussi, la partie se fit dans un endroit écarté. Gonnet avait sa Tonton ; moi j'eus la iViarianne, petite brunette qui paraissait naturellement sage, mais que la libertine Tonton avait su tromper. Ce qui n'est pas étonnant : la marraine di la petite demeurait derrière les Consuls (i), et comme dans un autre monde, où la mauvaise réputation de Tonton n'avait pas encore percé. C'était d'ailleurs un quartier désert, où l'on ne voyait jamais les deux jeunes filles ensemble... La débauche fut complète. Après avoir goûté, nous attendîmes le soir pour revenir. Tonton, qui ne voulut pas céder à Gonnet, que son amie ne l'imitât avec moi, fit plus que moi-même pour me procurer les faveurs de IViarianne ; elle la gronda, la caressa, la tapota : — « Tu fais « la bégueule, je crois, petite gaupe? » lui disait-elle.
(i ) Quartier d'Auxerre plus collet-monté, J. G.-C.
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QUELLE turpitude! (175'i) — Monsieur l\îco/as dans tes fii;nrs, tenant la petite Marianne La^neaii. Derrière, Tonton Lenclos, avec Gonnet, est en train d'enionstiller cette dernière en lui criant : • Ne t'avise pas de faire la petite bouche, pour parler mal de moi! •
(Composition nédite exëcutée sur les donuoes de Restif.)
Ensuite : — « Ma chère amie ! ma bonne amie ! tu n'en « seras pas fâchée : c'est un joli garçon, qui ne te compro- « mettra pas... non, en aucune façon... Tiens?... >» Hlle lui dit une chose qui ne peut s'écrire. Mais ce fut, ce soir là, que j'appris de Gonnet et de Tonton une précaution criminelle (qui adoucit Marianne, un peu échauffée de vin, Tonton ayant substitué du vin blanc à l'eau qu'elle feignait de mettre dans son vin rouge). Quant à la précaution, que je n'employai cependant pas, jamais je ne l'ai mise en usage, pas même avec Toinette !... i i).
Le coup porté à mes mœurs, au jour où nous en sommes, ne saurait être plus funeste. C'était le 12 Mars, l'un des premiers beaux jours de printemps, et le dimanche anniversaire de Madelon. (Je ne fis cette réfle.xion qu'après, et je versai des larmes de repentir, autant que de regret, de n'avoir pas célébré la commémoration de ma première épouse; au contraire, j'avais insulté à sa mémoire de la manière la plus criminelle!)... Je ne possédai Marianne qu'avec de grandes dilficultés, du moins la première fois : mais ensuite, encouragée par Tonton, par Gonnet, Avignonnais extrêmement lubrique, et par le plaisir, elle se livra tout entière. Dans certains instants, j'avais été prêt à me retirer, touché des larmes de Marianne. Alors je voyais Tonton disposée à m'arracher les yeux ; elle venait à nous, nous tarabustait, nous émoustillait, et forçait nos organes au libertinage : c'était une diablesse, qui ne voulait pas qu'aucune créature humaine conservât l'innocence... Gonnet riait stupidement à tout cela. La petite brune, entièrement apprivoisée, se réconcilia enfin avec Tonton, qu'elle embrassa la première. La blonde Lenclos était déjà si corrompue, qu'elle fouetta Marianne en jouant : ce qui nous donna, pendant un demi quart-d'heure, les plus provocantes attitudes... Les
(i) Quelle était donc celle a précaution criminelle »? C'était bien le cas d'user du Utin. {Not* de l'Edition Liseux)
MON APPRENTISSAGE Mme PARANGON : I754 22^
désirs revinrent. Alors elle me dit à l'oreille de proposer le changement à Gonnet? J'eus horreur de cet excès de libertinage ! Mais je fis seulement observer à Tonton qu'elle allait perdre par là toute espérance d'épouser son amoureux, un bon garçon, étranger, peu susceptible. Elle goûta cette raison. Elle retourna vers son partenaire ; je repris Marianne. . . Enfin, nous rentrâmes, à l'obscurité.
Le dimanche 26 je commençais la quatrième scène de mon Térence (i) lorsque j'entendis ouvrir la porte coupée. C'était Madame Parangon!... Mon cœur palpita. — %< Quoi! vous <<• êtes ici, par ce temps-là? — Vous voyez, Madame; je « traduis mon Térence. — Voyons... vo^re ouvrage d'aujour- « d'hui?. .. — Le voilà. — Oui, l'écriture en est ft^aîche. » Colette était mise d'un goût... elle était adorable!... Le temps était si beau! Personne ne reviendrait... — « Où est « Toinette? — Elle est sortie; elle m'a prié de descendre. — « Vous êtes bien bon de la laisser aller promener, tandis... « — Elle ne m'a pas la moindre obligation, je vous assure, « Madame. Je m'étais proposé de travailler là-haut. » Elle s'assit à côté de la table où j'étais. Puis, se levant tout d'un coup : — « Ha ! mon Dieu ! j'ai du fil que la poussière « mange! voilà trois jours que j'oublie de le serrer, et Toi- « nette n'a pas été plus soigneuse. » Elle monta sur-le-champ à la chambre haute. Je la dévorais des yeux... Au bout d'un moment, je m'entendis appeler : — « Monsieur Nicolas? « venez me tendre le fil? » Je volai. Colette était déjà sur une chaise : je pris les paquets de fil, et je les lui donnai les uns après les autres .. Elle les rangeait au plus haut rayon de l'armoire. Mon œil ardent se fixait sur sa jambe fine, sur son soulier de droguet blanc, dont le talon mince, élevé, donnait encore plus de délicatesse à son pied mignon, le mieux fait que j'aie vu de ma vie. A chaque fois qu'elle
(!) On a vu plus haut que Restif donnait tous ses loisirs à la lecture, s U traduction et à l'interprétation de Térence. J. G.-C.
posait un paquet de fil, elle me tournait le dos, et tendait une jambe en arrière ; son pied me touchait : c'était une mèche brûlante
Sur le salpêtre en poudre préparé.
Tous mes sens étaient en désordre : leur tumulte était si grand qu'il me semble encore l'éprouver. Dans certains moments, j'étais tenté de l'enlever de sur la chaise, de la jeter sur le lit qui était vis-à-vis de nous, et de lui dire : « Vous posséder... oui... » D'autres fois, ma main audacieuse... touchait le bas de sa jupe... Enfin, je lui tends le dernier paquet. Elle fut plus longtemps à l'arranger que les autres. J'osai toucher son pied; j'osai baiser la partie de son vêtement qui couvrait des appas... Je résolus de périr ou de triompher de cette femme si longtemps désirée...
Cette résolution était à son comble, lorsque Colette se retourna pour descendre... Elle s'appuya sur mon épaule. Je me retourne en face. Je posai une main de la manière convenable à mon dessein, et de l'autre, j'enveloppai sa taille. Elle fut sans effroi d'abord... Mais comme la main téméraire soulevait la jupe, et que je me dirigeais vers le lit, elle parut se troubler. — « Posez-moi ! » me dit-elle. — « Non 1 » répondis-je. Et, nouveau Cacus (i), je sentis mes forces centuplées par l'attouchement de ma Divinité... Je la renversai... — « Ha, mon Dieu!... Monsieur Nicolas! « Monsieur Nicolas!... Que voulez-vous? que faites-vous ! » disait-elle rapidement. « Vous... posséder... ou... périr .. « Vous, moi; nous mourrons ensemble... — Grand Dieu !... « Ha!... Hé quoi? vous abusez... N'espérez pas .. Ha! « malheureux !... je meurs... » Je ne sais plus ce qu'elle dit... mais elle nomma son père et le mien... Je ne l'écoutais pas. . J'étais... un héros... devenu frénétique par la plus violente
(I) Cacus, le fameux monstre de la légende, d'une taille et d'une force colossales, également célèbre poui' ses exploits phalliques. J. G.-C.
des passions... Je la meurtrissais au lieu de la caresser... Dés le moment de la chute sur le lit, je l'avais mise, en la renversant, dans une situation où la défense était presque impossible. Elle ne pouvait en changer, malgré ses efforts, ensevelie qu'elle était, par un effet de la bonté du coucher... La fureur erotique qui m'animait semblait suspendre la molle éruption des sens, pour n'être que de la vigueur. Ainsi rien ne précipitait cette explosion, qui fait quelquefois échouer la témérité... Elle s'épuisa en vains efforts, qui, loin de m'éloigner, irritaient mes désirs et me faisaient multiplier les attentats... Elle en vint aux prières... Ce fut un nouvel aiguillon... Les débris sanglants delà pudeur, déjà trois fois immiolée, m'embrasaient au lieu de m'assouvir. Alors, elle crut que j'en voulais à sa vie, à la mienne, et que je projetais, après m'étre assouvi, de nous détruire tous deux... Les femmes craignent vivement la mort! c'est un excès de leur extrême sensibilité... Elle entreprit de me fléchir. Je ne sais ce qu'elle me dit; mais je crois que je la vis sourire, et qu'elle m'offrit un baiser. . . Peut-être est-ce une erreur... Je le pris sur ses lèvres, et mon âme s'exhala tout entière... Colette émit un soupir, et tous ses nerfs se crispèrent. Nous restâmes anéantis... Un autre soupir la rendit à la vie. — « Ha ! mon ami ! » me dit-elle, « que vous « nous préparez de remords!.,. » J'étais adouci, depuis le baiser : s'il avait été donné d'abord, peut-être n'aurais-je pas triomphé... Je me laissai glisser à genoux devant Colette...
Ma furieuse passion n'était pas diminuée ; mais elle était adoucie. Je contemplai ma victime, non avec une exaltation barbare, mais avec un sentiment d'adoration... Elle était mourante; son visage était décoloré... Ses mains froides... s'abandonnaient de chaque côté... Je poussai un cri douloureux!... Je la secourus. — « Epargnez-moi ! » me dit-elle en reprenant ses esprits... « Ne me tuez pas! »Je n'étais plus
dans la frénésie: ce mot glaça mes sens! — « Hé! me pre- « nez-vous donc pour un assassin ? » J'étais encore à genoux ; je lui baisais les mains; je les trempais de mes larmes... Elle sourit (ce qui marquait une sorte de délire) : — « Vous « ne me tuerez pas? — Moi? je donnerais ma vie pour pro- « longer la vôtre d'un seul jour! » Elle pleura : — *< Ha! V» c'est vous! qui... attentez à mon honneur! — Non, non ! » lui répondis-je machinalement, « l'état d'où vous sortez m'a trop épouvanté ! » Elle me regarda, comme pour voir si je disais la vérité. Ma situation respectueuse parut l'en convaincre... — « Descendons », me dit-elle en s'efforçant de sourire ; car elle me craignait encore. Que j'étais puni ! Elle voulut se lever et n'en eut pas la force. Je la pris dans mes bras, pour la porter. — « Ha! » me dit-elle effrayée, *< qu'allez-vous faire? — Vous descendre. » Elle voulut marcher, mais d'autres obstacles que la faiblesse l'en empêchaient. Je la descendis avec une légèreté qui l'étonna ! — « Quoi? si fort?...» Je la posai sur une bergère; j'ouvris aussitôt la porte de la rue; elle vit, put être vue des passants. Alors elle tomba dans une méditation, dont elle ne sortit que par un profond soupir. Elle me regarda :
— « Qui l'aurait pensé,» me dit-elle, « que le fils de tant « d'honnêtes gens commettrait une action... ou du moins la « voudrait commettre?... Si elle avait été consommée... je « n'y survivrais pas ! — Madame I écoutez-moi ! — Ha ! « vous pouvez parler ! je n'aurai pas la force de vous inter- ♦« rompre !» Ses larmes coulèrent. J'étais à côté d'elle. — « Pardonnez-moi!» lui dis-je, pardonnez à l'excès... J'ai « résolu de mourir ou d'obtenir mon pardon... Je vous « aime... je vous adore... Que n'ai-je pas fait pour vous éloi- « gner de ma pensée?... J'ai livré mon cœur... j'ai cherché « l'insipide amusement de la danse... Mais rien n'a pu... « jamais affaiblir l'impérieux sentiment que vous m'aviez « donné... Je vous adorais en silence... et le silence même
MON AI-PRENIMSSAGE M^e l'ARANGON : I754 229
« augmenta le feu qui me brûle, me dévore, me consume !... « Vous parlez à mon cœur, à mes yeux, à tous n>es sens, « avec une inconcevable violence... Je n'ai pas été maître de « moi-même... Dites un mot! dites que vous ne pouvez me si pardonner? que vous m'abhorrez! et... j'aurai vécu ! — « Ha! je m'accuse autant que vous-même!» me dit-elle. M N'attentez pas à votre vie... puisque je suis aussi coupable « que vous... et... qu'un second crime n'effacerait pas le « premier. Mais il est un Dieu que vous avez offensé... et je « suis votre complice... N'augmentez pas ma faute en dou- \< blant la vôtre. » Elle me regarda fixement. — « Infortuné ! *< tu n'as pas voulu du bonheur !... Ha! savais-tu ce que je « voulais faire pour toi... bientôt., dans quelques jours?... « 11 n'y faut plus penser... >* En ce moment, je la vis frémir. Elle se tut assez longtemps... Ensuite elle mit sa main sur la mienne : — « Ha ! sais-tu... à quoi, peut-être, je \ais être exposée?» Je frémis à mon tour, sans savoir pourquoi. Je poussai du pied la porte de toile, et je tombai à genoux, fondant en larmes : — « Ange céleste ! je t'ai souillée ! Je suis un *« monstre ! )e devais fadorer en silence. . . Je ne me pardon- M nerai jamais mon crime... — Je vous le pardonne ! Ense- M velissons cette horreur entre nous deux ; ie \ ous dis ceci du « fond de mon coeur... — C femme-déesse ! que vous aug- « mentez mes remords ! — Le Ciel me punit par vous .v reprit-elle, «c'est une leçon terrible! — Ha! peut-être, *» Madame, opërera-t-elle un bien ? Je me sens changé... Ho, «< que je suis puni !... — Hé ! tu ne seras pas mon frère '... « je suis plus punie que toi ! » Elle prononça ce mot avec un élan, qui m'a toujours convaincu depuis qu'elle l'avait dit involontairement. J'en .sentis moi même toute la force, et ce coup me fut bien sensible !
Depuis la mort de Madelon, l'espoir d'avoir M"*" Fanchette m'inspirait une sorte de fierté avec les autres femmes. En ce moment, je sentis un anéantissement complet, une dégrada-
i}Ù MONSIEUR NICOLAS
tion de mon être que je n'avais pas encore éprouvée. J'eus, pour la première fois, du mépris pour moi-même : — « Ha ! « je me suis perdu, >» m'écriai-je; « je le sensi — Trop tard ! « — Hélas ! oui, Madame, trop tard ! — Vous, que j'ai aimé « si tendrement !... Ingrat!... — Ho! ce mot-là est trop dur ! « ne le dites pas. Madame, je vous en supplie ! ne le dites « plus !... il m.e déchire ! — Il a donc encore une âme !... je « croyais qu'il n'en avait plus !... — Ha ! j'ai une âme pour « sentir que je vous ai offensée irrémissiblement ; que je suis « un monstre, et que je ne dois plus lever les yeux sur « vous!... » Je me levai. Elle me saisit la main; et d'un ton... ha ! qu'il fut pénétrant! — « Où allez-vous? — Où « je mérite d'être, loin de vous! — Je vous ai pardonné... « — Grand Dieu ! » m'écriai-je... Et me prosternant à ses pieds, mes larmes, mes sanglots me coupèrent la parole Mais de temps en temps je prononçais : — « J'ai outragé... « la Divinité dans sa plus parfaite image!... Je ne saurais « plus... je ne mérite plus de vivre... — Restez auprès de « moi... Votre vue m'est devenue nécessaire... Notre vue « mutuelle entretiendra nos remords... Il faut me le pro- « mettre?... Ma vie, cruel jeune homme!... dépend de la « tienne!... ose à présent en disposer?... » Je lui avais pris la main; j'y avais appliqué mes lèvres brûlantes, pendant ce discours. Lorsqu'elle eût cessé de parler, je la regardai ; j'osai lui dire avec une fermeté apparente qui n'était pas dans mon cœur : — «Je répondrai à votre confiance; je vous renie drai le jeune homme innocent, estimable, que vous avez « connu ; je vous le dois ; je vous le rendrai. J'en jure par « vous et par Dieu même... Vous verrez ma conduite ; peut- « être vous prouvera-t-elle qu'avec mes passions vives et « fougueuses, je suis encore l'homme qui vous honore le « plus, l'homme qui sent le mieux votre prix, qui vous « rend l'hommage le plus pur, le plus ardent, le plus dévoué ! « Je suis indigne de votre sœur ; je ne la demande plus ; j'y
EDMOND ENTKIî»»RENANT
Eiiinond auT genoux de Madame Parangon qui .'«• lèt'e effrayée
de sa lemeriie, car il l'ienl de porter sa main jiisi/ii'à sa gorge.
(W> Estampe de Dinet uoiir Le Paysan el la Paysanne pervertis.)
« renonce à jamais. Aussi bien, même en étant à elle, c'est \s vous, vous seule que j'eusse adorée ; c'était par l'espoir de « vous adorer comme sœur, que son alliance me flattait : « vous êtes tout pour moi!... Ha! je me trompais, quand « j'ai cru aimer, désirer!... Dans toutes les femmes je ne vois « que votre image! O désespoir! Ce que j'adore, la moitié « de mon existence, la seule femme que le ciel eut faite \s pour moi, est entre les bras d'un autre!...» A ce mot (je « crois la voir encore), elle se leva ; son teint était animé :
— »< Elle n'y sera jamais! — Et elle vivra? >» m'écriai-je.
— « Oui, elle vivra. » Nous ne parlâmes plus, ni l'un, ni l'autre. Nos larmes coulèrent comme deux fontaines ; les sanglots nous étouffaient.
Le lendemain, en m'éveillant, ma première pensée fut à Colette. Je sautai du lit; il était 1 heure de se lever, j'avais dormi ! j'en fus dans l'étonnement !... Je m'habillai ; je me hâtai de descendre. Toinette dormait encore ; je l'éveillai. Mais ne pouvant commander à mon inquiétude, j'entrai dans la salle. M. Parangon, éveillé contre mon attente, demanda :
— « Qui est-ce? — Je viens d'éveiller Toinette, » lui dis-je... »«• la santé de Madame m'inquiète. — Ha ! vous avez bien M fait! Montez-y... >"> le pris 1 escalier, le cœur palpitant, marchant sur la pointe du pied. J entrai, en retenant mon haleine : «Est-ce vous, Toinette? — C'est moi, Madame. — s< Ha !» Il y eut comme un peu de frayeur dans ce mot. — <i Votre santé nous inquiète, » repris-je ; et M. Parangon, à »* qui j'ai dit que je venais d'éveiller Toinette, m'a fait signe « de monter...» Je m'approchai, après cette préparation, et j'entrouvris le rideau. Madame Parangon, (comme toutes les femmes qui ont de beaux yeux) était peut-être plus belle, coiffée de nuit, qu'avec la plus élégante parure. Je tressaillis ! Elle me tendit une main, que je pressai de mes lèvres. — «]e « suis mieux» me dit-elle ; « allez, et envoyez-moi Toinette. » Je sortais. «Ecoutez, » reprit-elle, d'un ton plein de douceur :
« Songez à me conserver un ami vertueux dont, jamais, je ne « doive rougir... Me le promettez-vous?» Je tombai à genoux ; je levai les deux mains au ciel, puis je les croisai sur ma poitrine. — « A ma douceur envers vous, <^ reprit-elle, « un autre me jugerait mal : vous méjugez bien, j'en suis <.<. sûre? — Oui ! oui ! — Allez mon ami !... Appelez-moi Mon « amie, et partez. — Ma divine amie! — Dites simplement : <« Adieu, mon amie! — A... tantôt, mon amie ! — Oui, h tan- « tôt... — Ajoutez le mot chéri de mon cœur? — A tantôt, « monami... v» Je m'élançai hors de l'appartement. Je trouvai « la jeune chambrière habillée. Je lui dis : — « Ma chère Toi- « nette, M. Parangon m'a dit de monter... Elle va mieux : « mais, ne négligez rien. — Ho ! je vous en réponds. — « L'intérêt que je prends à elle ne doit pas vous paraître... « extraordinaire? — Non ! non !... Ne sais-je pas que vous « devez être son beau-frère? — Qui vous l'a dit? — Ho! je «l'ai entendu... Mais soyez sûr de ma discrétion! — J'y « compte, ma chère Toinette. — Je vous l'ai déjà dit, hier, et « vous n'avez pas du tout paru étonné ? — C'est qu'hier, je « ne vous ai pas bien comprise... »
Au fond, je ne fus pas fâché que Toinette fût instruite : cette jeune fille était à portée de découvrir mille choses, que la connaissance des anciens projets de Madame Parangon rendrait innocentes à ses yeux. Je me promis d'en instruire Colette, en lui faisant entrevoir l'usage que nous pouvions tirer de ce moyen, pour prévenir les interprétations malignes. Ce fut dans ces idées, que j'allai me mettre au travail. J'y fus concentré, silencieux, comme dans mes plus violents chagrins : quand on me parlait, je m'efforçais de répondre, de sourire; mais je retombais aussitôt. Bourgoin, dont le caractère était excellent, me dit. en revenant du déjeuner : — « Vous êtes bien affecté!... Madame va bien... Cependant je « vous approuve dans votre sensibilité : vous avez en elle « une si bonne et si digne amie ! — Je le crois, » répondis-je
vivement ; «et jamais je ne fus ingrat. — Et l'on ne saurait « croire combien cela vous fait aimer! M d'Arras, par « exemple, prêche vos louanges partout!... Je vous dirai que « nous allons avoir un nouvel apprenti : ce ne sera pas un « polisson, comme Bardet, mais un ami pour vous; c'est un « camarade de mon cousin Laîande, le chirurgien, qui a épousé « ma cousine Bourgoin l'aînée. II se nomme Loiseau; c'est un s< garçon instruit, qui a déjà fait deux éducations : celle des « jeunes d'Angeliers, fils d'un gentilhomme de Puisaye; et « celle des fils d'un président. Vous serez bien ensemble...» Cette nouvelle me fit plaisir; mais comme je ne connaissais pas le trésor qu'elle m'annonçait, j'en attendis l'événement sans impatience.
A midi, je descendis pour diner. Je trouvai Madame Parangon dans la salle. Elle étai*^ coiffée en bonnet rond, avec un large ruban bleu et rose tendre; elle était pâle; mais je ne crois pas que jamais elle eût été aussi intéressante !... Je la saluai respectueusement. Me voyant seul un instant auprès d'elle, sans pouvoir être entendu de personne, je lui dis : — « Mon amie est si touchante que je sens mon cœur s'ouvrir, « pour recevoir sa chère image! » Elle ne me répondit rien ; mais elle me fit signe de lui avancer un siège. C'était en quelque sorte mon droit, depuis longtemps, que d'avancer son siège : jusque-là qu'un jour un convive se l'étant arrogé, M. Parangon le recula en disant : — «A chacun son office! » et je le plaçai comme j'avais coutume... Colette mangea peu. J'affectais de l'appétit et de la gaieté ; mais je ne pouvais avaler; mon cœur était si gros, qu'il remplissait tout. Au sortir de table, on se dispersa, et je revins de la porte coupée, où j'avais été. — « Nous causerons ce soir », me dit-elle, « et... tous les autres soirs... à moins que je ne « sois obligée de sortir. » Je pouvais être vu ; je ne répondis que par une inclination. Je fus aussi pensif, aussi concentré au travail, que le matin. Bourgoin me dit en riant : — «Il y
« a quelque chose... Vous avez eu quelque chagrin secret, et « Madame Parangon le partage. .. Mais je ne vous le demande « pas. — J'ai quelques inquiétudes, » répondis-je, « sur la « santé de ma mère» (ce qui était vrai), « si je la perdais, « ce serait un grand malheur!... » Le prote se tut.
A huit heures je vins souper. Comme on se mettait a table, arriva le frère aîné de Madame Parangon. Je compris que je n'aurais pas mon cher entretien... Les larmes m'en vinrent presque aux yeux, et elles auraient coulé, si je ne les eusse retenues. Colette me regarda. Je baissai la vue : une larme s'échappa... Je quittai la table, sans affectation ; je rentrai dans la cour, et je sortis par la porte de la tremperie.
Après un entretien aussi affectueux, on s'attend que ma liaison avec Madame Parangon va devenir familière !... Non : plus je lui fus cher, plus elle m'évita. Elle ne bravait le danger, que lorsqu'il fallait prévenir un péril plus grand. Sa vertu était vraie comme Dieu même. Elle me laissa isolé, dès que ma vie ne fut plus exposée. Un jour cependant elle me dit, cette femme admirable en tout : «Ne vous concentrez pas « trop. Vous aimez la danse ; livrez-vous à cet amusement : « il le faut; je vous le demande... je le veux.» Ce dernier mot, dans sa bouche, était une faveur (comme il l'est toujours pour les hommes délicats, de la part d'une femme)... J'obéis; je revis mes camarades de danse, filles et garçons, absolument abandonnés depuis plus d'un mois. Insensiblement je me dissipai trop. Je crus que j'allais changer de caractère, par la dissipation, et surtout par la fréquentation de nouveaux amis, qui avaient formé Gaudet comme eux, aux plaisirs de la table et du vin. Je voyais Gaudet d'Arras; la cassation de ses vœux était décidée ; il était regardé d'avance comme un séculier, quoiqu'il portât encore l'Iiabit; il passait les journées chez Manon Bourgoin, qui ne lui laissait rien à désirer... Leur but était de me mettre sur le même pied avec Madame Parangon ; ils y employèrent toute leur logique :
l'un ouvertement et sans détour; Manon, avec plus d'adresse et de retenue. Gaudet d'Arras alla jusqu'à dire à la plus vertueuse des femmes (je le sais de lui), qu'elle était obligée, en conscience, d'être la fidéicommissaire de sa jeune sœur, pour lui ménager son mari, par des plaisirs qui conserveraient ses mœurs, en préservant sa santé. Il lui fit une peinture effrayante des désordres de V onanisme, de la masturbation ; il lui représenta le danger que je courais de faire un enfant à Toinette ou à quelque autre chambrière.
J'ai dit que je me crus sur le point de changer de caractère, en prenant comme Gaudet le goût des plaisirs de la table. En effet, je commençais à me mettre des parties des compagnons imprimeurs, les moins crapuleux. J'allais avec Gonnet chez ses maîtresses; car, outre Tonton, il en avait deux ou trois autres: une demoiselle /«//^w, fille d'un pâtissier-traiteur, que la belle-mère de la fille ne voulait pas lui donner ; une demoiselle Trébuchet, de Fontainebleau, qu'il a épousée ; et une blanchisseuse en fin, de la paroisse Saint-Loup, appelée Nannette Oa^o/m, qu'il leurrait d'espérances, pour obtenir des laveurs: car c'était un Provençal, qui se fût très bien accommodé des mœurs asiatiques. Une demoiselle Duvet, amie de M"^ Trébuchet, m'inspira un goût superficiel ; ensuite la jeune Agnès Morillon ; puis les jeunes Ferrand et beaucoup d'autres. Entln, ie connus l'aimable Colombe, qui me donna de l'attachement, autant par ses mœurs que par sa beauté ; elle aurait été même un parti avantageux ; mais je ne pouvais songer à personne pour le mariage ; je comptais sur M"* Fanchette, malgré ma renonciation, qui en effet ne tint pas, comme on le verra. Je m'étourdissais néanmoins, en voyant Colombe, grande fille, si belle, que je sentais pour elle une sorte d'admiration. J'avais auprès d'elle bien des rivaux ! Ce fut encore ce qui me rendit assidu. Sans dessein déterminé, je voulais l'emporter. Mais enfin je me vis forcé de m'expliquer sans détour, en deux rencontres que je vais détailler.
Après avoir voltigé de l'aimable Léger à la brune Mariî.nne Tartre ; de celle-ci à la belle Maufront, à la provocante Douy, à la vive Laurent, à la piquante Agiaé Ferrand, etc., tous mes camarades de danse remarquèrent que je me fixais à la jeune Colombe, objet de leur ambition à tous.
Lorsque tout ce monde se fut aperçu que la belle Colombe me donnait une sorte Je préférence, mes rivaux furent consternés ! Je ne manquai pas de l'apprendre, et j'eus la \anité de m'en prévaloir. J'étais dans cette situation, flottant entre la vanité d'une part, et de l'autre l'honnêteté, qui me portait à répondre par une confidence amicale à une fille qui me faisait l'honneur de me préférer, lorsqu'un jour Léger m'aborda. Il me parla d'une manière polie, touchante même, et qui me donna de lui une excellente idée — «Mon ami, » me dit-il, « tu vois M"" Colombe, de /oigny, et je crois que tu « ne lui déplais pas. 11 serait insolent et fou à moi de te dire « de ne plus la voir ; ce n'est pas cela que je prétends : mais « tu es honnête garçon ; la recherches tu pour le mariage ?... \< C'est une aimable, une respectable fille, à laquelle tu ne \< voudrais pas faire tort? Parle-moi vrai, je t'en prie, mon « cher Nicolas. Je l'attends de tes sentiments nobles, tels que « je les ai toujours connus. »Je ne pus m'empècher d'approuver ce langage et son motif. Le ton honnête que Léger avait pris avec moi, développa mes sentiments naturels de générosité : — «Non », répondis-je, «je ne songe pas au mariage. « Ha ! j'ai bien d'autre chose à penser!» Mes yeux devinrent humides, mais je me retins. — « En ce cas ». reprit Léger, « je « puis donc croire que tu ne t'opposeras pas à ce que je fasse « ma cour à M"* Colombe? — Moi? pas du tout !... Hé ! de « quel droit? — Mais, si ça te fait de la peine que je la re- « cherche, parle : car je te vois attendri? — A moi?... Ha ! « mon ami ! je suis attendri, j'en conviens... mais ce que « tu me dis ne cause pas mon attendrissement ; il ne fait que « m'en rappeler d'autres motifs ! » Je songeais à Madelon.
Nous étions devant la porte à Léger : sa sœur, la jolie Manon, qui était à une fenêtre basse, nous avait entendus; elle vint auprès de nous, et me fit mille petites agaceries. Elle était charmante, et je l'avais toujours trouvée telle; souvent aux salles de danse, elle m'avait marqué des préférences flatteuses. Je restai avec elle une partie de l'aprés-dînée de ce dimanche, tandis que Léger alla me remplacer auprès de Colombe. Elle lui demanda s'il m'avait vu ? où j'étais ? — « Il « est chez nous, avec mes sœurs... » Ce mot blessa doublement Colombe ; mais elle dissimula. Je ne parus pas aux salles de danse ; je trouvais plus de plaisir avec Manon Léger ; car nous étions en tête-à-tête. Cette jeune fille était sage, à la vérité ; cependant elle était si zélée pour son frère, qu'elleaurait, je crois, donné des faveurs, pour le délivrer d'un rival préféré. J'ai vu, dans ma province, beaucoup de ces familles, où les sœurs se seraient sacrifiées pour leurs frères, porte-nom de leur père... Manon Léger, qui voulait me retenir, et m'engagera la revoir, employait beaucoup d'adresse pour que je fusse content d'elle... Mes sens émus prirent feu ; leur effervescence suspendit les sentiments relatifs à Madame Parangon. Je pris des libertés avec Manon; elle se défendit, sans se fâcher, en fille accoutumée à l'attaque, en ne me faisant que des reproches obligeants, lorsque je venais de marquer la plus haute insolence... Je sortis presque libertin d'avec une fille sage.
Je rendis une petite visite, le soir, à Colombe. Elle était appuyée sur la porte coupée, le bas entr'ouvert : — « On ne « vous a pas vu ! » me dit-elle en souriant; « pourquoi privei « de sa vue et de son entretien les personnes à qui cela fait « tant de plaisir! et qui avaient cru... que leur vue et leur
« entretien vous en faisaient aussi? — Et c'est la vérité ! »
« lui dis-je, aimable Colombe. . . Mais. . . » ajoutai-je réellement touché, « il faut vous dire ce que j'ai dans l'âme ; ne vous rien « cacher de ma position. Je vais vous parler comme à ma
l'attentat (1754)
/« y«/^.. et que ,e me dirigeais ^ers le lit, elle parut se troubler. .
(Composition inédite exérulo., snr IfS donnoc-s do Ilestif.)
« sœur; car je vous aime comme telle, au delà de ce que « vous pouvez imaginer. » L'explication fut longue et douloureuse pour elle ; car je ne lui cachai rien de mes projets assurés d'établissement ; je me représentai même comme déjà engagé avec ma future, qui était encore trop jeune pour la consommation. Ce qui fit un bon effet : Colombe, ne se trouvant pas de rivale réelle, après avoir craint Thumiliation de se voir préférer quelqu'une des jeunes personnes de >a connaissance (dont aucune ne la valait), me témoigna pareillement une amitié de sœur, en m'assurant que jamais elle ne m'oublierait, comme ami. Lorsque je la quittai, cependant, elle me pria de cesser de la voir et de lui parler. Ce mot me fut si sensible, que je revins de quatre pas, pour lui dire : — « je suis à vous, belle Colombe ; marions-nous ; mais si sans différer... — je suis contente, >> me répondit-elle, »< après un moment de réflexion, et sans accepter votre offre... s\ Nous nous reverrons ; car je vois que vous avez réellement « de l'attachement pour moi, et que vous n'êtes pas ingrat ; si mais que de bonnes raisons s'opposent. Cela me console; ,< quoiqu'à vous dire vrai, je ne serai plus heureuse dans le « mariage : je ne l'aurais été qu'avec vous... x» Je voulais la retenir : mais l'idée de Madame Parangon me revint, en cet instant; je courus à ma guérite, cacher ma honte et mon infidélité...
Colombe, d'après les dispositions qu'elle venait de me montrer, ne devait pas accueillir Léger. Il fut éconduit, et ne put s'en prendre à moi, puisqu'elle l'assura que jamais elle ne me serait de rten.
On sait comme les romans amènent les événements : il semble que leurs auteurs s'attachent à ne suivre que l'art, et jamais la nature. C'était un dimanche soir, que j'avais parlé à Colombe avec franchise. Je la vis cinq à six fois dans la semaine. Le 29 Juin, jour de Saint-Pierre, elle vint chez la Maris, avec Aglaé Ferrand. J'allai prendre Colombe, et la
MON APPRENTISSAGE Mme PARANGON t I754 24 1
gardai pour mes deux menuets; Aglaé, qui était venue avec elle, et à qui j'aurais manqué, en ne la prenant pas, me sut gré de ma conduite ; d'ailleurs, elle était jolie et bonne danseuse, jamais elle ne manquait d'être priée. Son danseur de menuet, Durand Fougères, la retint pour les contredanses, comme je retins Colombe. En sortant de la salle, Aglaé, qui aimait Fougères, et qui en était aimée, sans espérance (car dès lors on le destinait à sa cousine-germaine de Paris) s'en alla par le bas de la rue du Champ, seule, mais suivie de son amoureux. Colombe et moi nous ne voulûmes pas les troubler. Nous remontâmes ; et comme la jeune personne avait au moins deux heures de liberté, nous prîmes par la Porte de Paris ( I ), nous suivîmes le sentier de la Maladière, et nous nous trouvâmes dans la vaux aux fraises, où l'année précédente, j'en a\ait donné à Lalois et à Dugravier, et où j'avais ensuite été si heureux avec Emilie Laloge. C'était la même saison, et nous nous mîmes à en cueillir. Cet endroit m'enchantait par la réminiscence du passé, et par le charme du présent. Colombe se baissait; elle avait une jambe parfaite... Les désirs survinrent. Je les repoussai. Nous nous assîmes. J'étreignis la taille de ma belle compagne, et je pris un baiser. Je m'aperçus alors que cette jeune personne était comme Toinette : ses beaux yeux se vitrèrent. Je devins audacieux. Nous étions au fond d'un petit ravin, absolument couvert par la haie. Cependant je m'arrêtai. Colombe me regarda d'un air languissant. Encouragé par ce regard, je cherchai la victoire. On ne se défendit presque pas, et je triomphai... Je crus que Colombe allait être désolée!... Point du tout! et j'en fus flatté, imaginant qu'elle avait si bonne opinion de moi, qu'elle se croyait sûre. Je me trompais, à son désavantage. Celte fille... généreuse me dit : — ^< Ne me croyez ni fine, ni peu sage : je suis « instruite par hasard, Madame Sautereau, chez laquelle mes
(1) Une des cinq portes voûtées d'Auxerre, à cette époque.
« parents me font apprendre le commerce de la draperie, « étant la compatriote et l'amie de Madame Parangon. Je sais « les vues de cette femme respectable, vos sentiments pour « elle, ses s*'atiments pour vous... Je vous laisse à vous- « même... Ha! puisse m'arriver. ce qu'une autre regarderait « comme un malheur!... Puissé-je avoir... un fils!...» Ce langage me pénétra. J'offris tout encore. Mais Colombe ne voulut que donner des faveurs... Le même jour, les deux intimes amies. Colombe et Aglaé, eurent le même sort, avec leurs amis, par les mêmes motifs...
Voilà donc encore un écart !... mais c'est un des plus excusables de ma vie. Je fus sans remords, sans honte. Je crois que si l'occasion s'en fût présentée, j'aurais avoué à Madame Parangon tout ce qui venait de se passer...
Lenclos, qui adorait Colombe, fit en sorte de lier une partie de promenade avec elle, Tonton et moi. La jeune fille de boutique drapière, n'étant pas de la ville, connaissait peu Tonton, qui, étant jolie, se tenait propre, et paraissait honorée du monde, surtout des hommes, qui avaient leurs raisons, mais qui ne l'auraient donnée pour compagne ni à leurs femmes, ni à leurs filles : elle accepta la partie proposée par sa jeune voisine, sans savoir que deux jeunes gens devaient en être. Léger avait répandu que j'avais rompu avec Colombe; ainsi Lenclos, qui n'en doutait pas, espéra que je parlerais pour lui. Sa sœur avait des vues encore plus étendues ; car, quoique vicieuse, elle aimait autant son frère que Manon Léger aimait le sien ; elle espérait de me faire mordre à l'hameçon de ses faveurs. Comme elle n'était pas à sa première aventure, elle n'avait pas les craintes et la timidité de Manon Léger; elle devait tout abandonner : elle comptait ensuite paraître si bien avec moi, que Colombe éteignît jusqu'au plus petit sentiment d'attachement à mon égard. Ce fut ce qu'elle exécuta en partie, grâce à ma faiblesse, et à l'irritation de ma passion pour les femmes...
MON APPRENTISSAGE M™' PakANGON : I754 243
A un endroit convenu, nous nous trouvâmes sur la promenade, Lenclos et moi. Ce dernier courut à sa sœur, et salua Colombe. Tonton lui dit : — « Ho! il faut venir avec nous... « tiens, à Sainte-Geneviève? Nous goûterons... Avec qui « es-tu là? — C'est avec mon bon ami. — Ha! bon, bon! « va le prendre, et l'amène... Ma chère Colombe, nous ne «sommes ici vues de personne; c'est un bon garçon que « Monsieur Nicolas; allons à Sainte-Geneviève... Je vous en « prie! allons-y! je me meurs d'envie d'y aller! » Colombe, hésitait : mais enfin, comme elle était bonne, que nous étions amis, et que peut-être elle n'était pas fâchée de renouveler notre dernier entretien, elle se laissa persuader. Lenclos m'amenait-cependant. Je saluai respectueusement Colombe, qui me le rendit froidement. Tonton s'empara de mon bras. Colombe n'en fut pas jalouse; cet arrangement la ferait paraître moins familière avec moi. Tonton m'entraînait devant, en me disant ; — « Allons goûter à Sainte-Gene- « viève! allons! allons!... » Cette Tonton était une petite blonde charmante. Quoique je la connusse, je trouvais du plaisir à ses prévenances, et, le dirai-je? l'espoir d'une jouissance facile flatta mon cœur déjà vicié... Nous précédions, parce que Tonton me faisait courir. Dans les détours d'un chemin tortueux, garni de haies, nous nous perdions souvent de vue; et Tonton alors m'embrassait îa première, de la façon la plus savoureuse; elle portait dans mes sens une impétueuse ivresse; j'oubliais, et Colombe, et tout l'Univers... Arrivés au lieu du goûter, Tonton demanda du fromage à la crème et du vin blanc. Le couvert était mis, et tout se trouvait prêt, lorsque Colombe et Lenclos arrivèrent. Mais dans l'intervalle. M"* Lenclos m'avait donné un échantillon de ce qu'elle désirait.
En goûtant, cette singulière fille paraissait folle de joie; elle but beaucoup. Je buvais peu; Colombe était sobre et décente; elle me prit un instant à part pour me dire à l'o-
reille : — « Mademoiselle Lenclos n'est pas une compagnie « pour moi... Je ne sais en vérité comment cela s'est « engagé!... Son frère me peine encore davantage. — Pour- « quoi? — C'est que je m'en retourne à Joigny, dans huit « jours. — Ha! Colombe! — De quoi vous plaignez-vous? — « De moi-même : si vous saviez combien je suis malheu- <i reux! » — « Je suis un peu instruite, depuis notre der- A< niére entrevue : non, vous ne l'êtes pas, et je vous en féli- « cite... Quant à Tonton, et à son frère, qui m'a montré en « route des sentiments que je ne suis pas tentée de partager, «je les méprise tous deux... Comment vous, qui les connais- « sez sans doute, vous trouvez-vous avec eux? D'où vient que « vous ne m'avez pas avertie? je suis votre sœur!... »Je lui pressai la main. — « Oui, vous l'êtes; nous ne sommes pas « vus : évitons de l'être, ma sœur... Mais examinez tout ce « qui va se passer. Nous sommes deux du même parti, <s contre deux; vous n'avez rien à craindre. — Je ne vous « en veux donc pas, non plus qu'à Tonton ni à son frère... «Je partirai bientôt; je vous dirai le jour : vous m'attendrez « à la chapelle Saint-Simon; nous nous dirons adieu là. — « Oui, oui, » répondis-je; « je n'y manquerai pas. »
Lenclos et sa sœur ne doutaient pas que je ne parlasse pour lui, ou tout au moins de lui; ainsi ni l'un ni l'autre ne nous interrompirent qu'en ce moment, où Tonton ne pouvant y tenir davantage, vint à nous : — « Qu'est-ce donc?... « Vous êtes tristes comme des bonnets de nuit! Nous sommes « venus ici pour nous divertir!... Allons, prends mon frère, « Colombe!... Moi, voici le mien. » Nous ne pouvions pas faire autrement; il aurait été impoli de laisser ensemble le frère et la sœur. Tonton fit la folle; j'étais bien aise de me dissiper; je la poursuivis. Elle s'enfuit hors du jardin, derrière des arbres et des haies
Si je succombai, je n'ai que des demi-reproches à me faire; ce fut Tonton qui me provoqua, d'une manière si vive qu'il
m'eût été impossible de résister, avec beaucoup plus de vertu
que je n'en avais J'ai peine à le dire : mais je crois que
tout cela était concerté entre le frère et la sœur, pour me brouiller avec Colombe . Lenclos, resté seul avec la belle Colombe, parut inquiet de nous; il l'engageait à nous chercher avec lui. Elle refusa. Il lui dit alors que c'était chacun de leur côté. C'était ce que demandait Colombe, qui m'en voulait de la laisser en pareille compagnie. Lenclos nous trouva dans un fossé de relevée de vigne, écarté, très à point nommé, guidé, je crois, par un petit signal qu'avait fait sa sœur, et auquel je n'avais prêté aucun motif. Dès qu'il nous eut entrevus, il se hâta d'aller chercher Colombe, pour la
rendre témoin de mon égarement Cette fille sage et
prudente feignit de ne rien voir, et s'éloigna, bien que Lenclos s'efforçât de la retenir en lui disant : — »< Voyez, voyez, «» Mademoiselle!... Ha! je n'aurais pas cru ça de Nicolas!... »« Mai.'i il est garçon,... ma sœur est fille,... et nous w verrons. — Vois, » dit en elle-même Colombe; »* pour <\ moi, j'en ai trop vu >♦ (i)-.- Elle s'éloigna, indignée de sa bassesse, autant que blessée de mon imprudente faiblesse... Lenclos la suivit, et elle l'obligea de nous appeler à haute voix... J'ignorais que ma honte était suc : je parus cependant, mal assuré, devant Colombe qui, croyant ne plus rien avoir à ménager avec le frère et la sœur, surtout en voyant l'air effronté de Tonton en désordre, s'empara de mon bras : - si Allons-nous-en, » me dit-elle. — ♦< Déjà! >♦ s'écria Tonton. — »« je ne suis pas bien, ici, Mademoiselle »'. répondit Colombe... « Monsieur Lenclos, je prends Monsieur Nicolas;
(i)Je trouve dans mes Cahiers (a), à la date du 7 juillet 1753 : • Lencloriam puellam, quce me pnma deosculaia est, vidit a me suba^tam columba fùrmosit Junctiaca piulla, et indignata est! » (Xotc de Rcstif.)
(d) Les Cahiirs, compose* en grande partie des poésies qu'il adressait aux belles filles d'Auxerre, sont les documents, les notes, en quelque sorte, qui ont servi à Resiif de point de repire pour la mise tu jour de ses Mémoires, et tout particulièrement de Moftiitur Nicolat, J. G.-C.
i46 MONSIEUR NICOLAS
« j'ai à lui parler. » Lenclos ne douta pas que ce ne fût pour me faire des reproches, et rompre avec moi; il n'était pas fâché de ce tête-à-téte; il nous laissa, et revint avec sa sœur.
Colombe les regarda en dessous, et elle me dit : — « Le « lâche! il rit avec elle! » Je fus presque au fait par ce mot. « — Quel mal, qu'il rie avec elle? — Vous le savez... Ne « croyez pas que ce soit à vous que j'en veuille : c'est eux « que je méprise... Quant à vous, je sens qu'un homme pro- « voqué par une jolie misérable, comme celle-là, succombe « 4'autant plus facilement, que les autres filles et femmes de « sa connaissance sont plus vertueuses.. . Ho! j'ai bien appris « des choses dont je ne me doutais pas, depuis mon séjour à « Auxerre! La manière dont pensent les jeunes gens, et... « tous les hommes, est si effrayante, que je m'enfuis sous les « ailes de ma mère... Vous voyez ce Lenclos': après avoir « découvert sa sœur... il est venu me prendre, et m'a con- « duite jusqu'à ce que je pusse tout voir... Ha! que je « méprise, et le frère, et la sœur, et leur stupide adresse!... « Mais n'en parlons plus!... Monsieur Nicolas, je vous le dis « en amie, en sœur : ne voyez plus cette fille! elle n'est pas « faite pour vous... servir, même d'amusement; perdons-les, « quand nous serons au rempart; je prendrai une petite rue, «et vous me quitterez... A samedi. Je ne prendrai pas le « coche : une carriole viendra me chercher, et à six heures, «je serai à la chapelle Saint-Simon... Ha! vous avez bien « fait des choses, pour que je vous regrette moins! »
J'étais confondu de ce discours; et comme, malgré mes audacieuses entreprises qu'on a vues, je n'étais pas encore insolent, persifleur, absolument corrompu, je subis ma honte, et je ne la dérobai point à celle qui la causait. — « Vous « avez raison en tout ce que vous dites, » lui répondis-je; « voyez ma rougeur : elle est de confusion et de remords. — « Il s'exprime toujours mieux qu'eux tous, même lorsqu'il a « tort! » dit Colombe, en se parlant à elle-même... « Mon-
« sieur Nicolas! je vous en prie! ne les revoyez plus; ils vous «déshonoreront!.., conservez un honneur auquel je m'in- « téresse en sœur... » Je ne lui répondis qu'en lui baisant la main; et comme ce n'est pas l'usage dans le pays, elle en fut touchée; je vis des larmes dans ses yeux; elle la retira, et me présenta sa joue. — « Non! » lui dis-je, « du moins aujour- « d'hui, je ne baiserai pas une honnête fille à la joue. — Hé « bien! le voilà encore!... Vous me rendez tous mes regrets... « Mais ne les revoyez plus! » Je le promis.
Nous étions arrivés au rempart. Lenclos et sa sœur étaient à cinquante pas de nous. Colombe prit par une petite rue tortueuse du Grandcaire (i)... et moi, je me jetai de l'autre côté de la Porte de Paris
Ainsi, je ne rejoignis pas Lenclos ni sa sœur, dont les motifs me dispensaient de la reconnaissance que naturellement je lui aurais due pour ses faveurs.
Le samedi 13 Juillet, quinze jours après la promenade aux fraises, je me levai avant quatre heures, et je me mis au travail jusqu'à cinq, afin que mon ouvrage ne souffrît pas du temps perdu. De ma casse, je voyais la chapelle Saint-Simon. A cinq heures et demie, je sortis par la porte de la tremperie, et je gagnai la Porte de Paris. Je ne découvris pas de voiture sur ma route; je n'entendis rien du côté de la ville. Seraitelle partie avant l'heure?... J'avançai rapidement. Parvenu à la chapelle, je jetai les yeux du côté d'Époigny , et j'aperçus la carriole déjà passée, qui descendait la colline du bois des Chénayes. Je pris ma course : Colombe fit arrêter; en un instant nous fûmes réunis.
(i) En réalité: Grand Querre. C'était, nous dit M. Challes. dans son Auxerre il y a cent ans (1835). l'orthographe, selon la prononciation locale, du mot Grand Quart ou Grand Quartier. Et il ajoute qu'en i7Qq. à la suite de la campagne d'Egypte, on écrivit Grand-Caire. Est-ce bien la raison, puisque, en 1794 déjà, Restif suivait cette orthographe? Grandcaire ne vient-il pas plutôt du souvenir du passage des Egyptiens et autres bohémiens diseurs de tarot. J.G.-C.
— « Je croyais ne vous plus revoir, » me dit-elle. — Je « comptais 5ur six heures, » répondis-je ; » mais si je les avais « attendues, je ne vous revoyais plus? — J'avais devancé « exprés » (et elle s'élança presque dans mes bras); « je crai- « gnais ce moment! — Ha! Colombe, est-il possible?... — Je «suis charmée... de n'avoir pas réussi... Je le sens au plai- <\ sir que me fait votre vue... » A ce mot, ses larmes coulèrent, ainsi que les miennes... « Voilà ce que je redoutais! » me dit-elle en les essuyant; « mais puisque vous les avez vues, <» je ne veux plus les contraindre, non plus que mes senti- « ments... Mon cher Nicolas... je ne quitte la ville... que <» pour ne plus voir... un jeune homme que je sens bien que « j'aime trop... et... qui ne peut être mon mari... Mais... et «je vous le répète... je ne me repens pas de vous avoir »N connu; je vous aimerai jusqu'au tombeau... Si vous con- « servez mon souvenir, c'est tout ce que je vous demande. M Je ne suis pas honteuse de mes sentiments pour vous,... ni «< de ce qu'ils m'ont fait faire, quoique je vous fuie; au con- « traire, mon seul plaisir, ma seule consolation... sera de le « dire à ma mère et de lui parler de vous... C'est aussi pour- « quoi je m'en vais; je n'en pouvais parler à personne ici...» Je suffoquais; j'étais dans une des crises les plus cruelles de ma vie! ma douleur était si vive et si vraie, qu'elle adoucit
celle de mon amante « Séparons-nous, » me dit-elle enfin,
« la carriole est arrêtée, et le charretier peut s'impatienter... « Adieu! — Ne nous séparons pas... unissons-nous!,.. — *« Ha! quelqu'un m'en empêche... Va, va, je sais tout. Je suis « une seconde Madelon : si Fanchette te manquait, c'est sa « sœur qui la remplacerait, car il y a une fille qu'elle adopte- « rait... » (Je ne compris pas ceci, dans le moment; je compris, de Colette, ce qu'elle disait de Berdon.) « Adieu ! » repritelle, après une vive étreinte qui confondit nos deux âmes ; elle fit signe au charretier, et m'obligea de descendre... — « Adieu ! » m'écriais je. « O ma chère Colombe !... — Adieu,
« mon frère! »> répondit-elle. « Allez vite, » dit-elle au charretier, « et menez-moi bon train...» Je lui criai encore «Adieu, « ma sœur! » et cet adieu fut éternel!... Je ne l'ai jamais revue; je n'ai jamais entendu parler d'elle... tant ma vie a été troublée, à la fin de mon printemps, par des coups terribles et précipités...
Le 1 5 Juillet, arriva en apprentissage Louis-Timoihée Loiseau conduit par son ami Lalande, le chirurgien, mari de la sœur aînée de Manon-Bourgoin. 11 était âgé de près de vingt-six ans : c'en était six plus que moi. . . Je bénirai toute ma vie cet heureux jour, auquel me fut donné l'ami qui ser\ it de contrepoids à Gaudet d'Arras, à Gaudet, à tous ceux qui me portaient au libertinage, soit par fausse philosophie, soit par l'appât d'une volupté grossière... O Loiseau! cher ami! tu as vécu avec moi quatre années et demie!... C'en était assez pour te connaître; c'en est assez pour te regretter à jamais!... ce n'en était pas assez pour moi!... De quels écarts tu m'aurais préservé!... Comme tu m'aurais consolé dans mes peines, si tu ne les avais prévenues!... Mais pourquoi me plaindre? Me m'a-t-il pas aidé à supporter les deux pertes les plus cruelles!...
11 était midi. J'étais triste, je descendis pour dîner, empressé de voir Madame Parangon, et elle me souritd'un air plus attendri que joyeux. Plus loin, dans la salle, j'aperçus un grand homme, noir comme un chasseur; à côté de lui un beau blond, le visage un peu hâlc, la physionomie ouverte, bonne, riante, agréable par excellence. Il me plut. — <« Voilà « un camarade à tous égards, qui %ous vient. Monsieur « Nicolas, » dit Madame Parangon. — « Monsieur? — Oui, « Monsieur, » dit Loiseau. — « Je m'en félicite, Monsieur. «■ — Et moi, » reprit Loiseau, «davantage encore, Monsieur. « Vous êtes instruit de ce que je désire d'apprendre; c'est à « moi de vous faire ma cour. >» 11 dit cela d'un ton si obli g'îant (qui l'aurait été bien davantage encore aujourd'hui,
aÇO MONSIEUR NICOLAS
en substituant le Citoyen au Monsieur, le tutoiement au vouvoyer), il dit cela d'un ton si obligeant, que je laimai tout d'un coup. Mais ne crois pas, Lecteur, que notre liaison se forma si vite! — « Monsieur Nicolas fera tout ce qui dépen- « dra de lui, »dit Madame Parangon, en s'adressant à M. Lalande. « Chacun a ses petits défauts : mais Monsieur Nicolas « a d'excellentes qualités, qui rendent indulgent pour les « siens. » A ces mots, Loiseau me prit la main. — « Si vous « eussiez été parfait, je vous aurais craint. M'accorderez- « vous votre amitié, si je la mérite? — Sans condition, « Monsieur, » lui répondis-je. 11 frappa dans ses mains : — « Madame, » dit-il à Colette, « le mot que vous avez pro- « nonce est le plus agréable qui puisse l'être, en parlant « d'un jeune homme, par une femme comme vous; car il « exprime un sentiment d'amitié prudente et éclairée. » Je m'étais un peu éloigné : j'avançai le siège de Madame Parangon, et je rangeai ensuite quelques livres. Lalande dit assez bas à Loiseau : — « Il a cependant l'air en dessous, sérieux « et préoccupé? — C'est ce que j'ai observé, » dit Loiseau; « mais il a le rire franc; je le garantis. » Je ne perdis pas une syllabe de ce colloque. Madame Parangon leur dit, en riant : — « Ne vous y fiez pas, il vous entend I » Je revins, et je parus moins concentré. — « N'avez-vous pas entendu « ce qu'on a chuchoté? » me dit Colette. — «Oui, Madame. » Lalande rougit. — « Au moins, il ne subterfuge pas, » dit-il. « comme notre lièvre de l'autre jour. — Je ne l'ai pas « encore surpris à mentir, » reprit Colette, dans le moment où je courais à la boutique servir un acheteur.
Telles furent à peu près les choses qui se dirent à notre première entrevue. M. Parangon descendit de son cabinet; le prote parut, et Loiseau leur fut présenté. Survinrent M™* et M"* Bourgoin; l'on se mit à table; Loiseau y brilla par ses connaissances en tout genre; il m'étonna, par sa philosophie, par sa science en physique ; il me fit apercevoir
MON APPRENTISSAGE M^e PARANGON : I754 25 1
de mon goût pour ces deux aliments de l'esprit humain ; car la saine physique a toujours été la science que j'ai chérie avec ardeur, et sans inconstance. 11 s'exprimait bien, nettement, avec grâce, avec aisance. 11 avait vu la capitale; il avait ensuite élevé, à Dijon, les enfants d'un magistrat; puis ceux d'un gentilhomme de Puisaye. 11 avait ce ton du rnonde, qui me manquait, et dont le ton général de la ville où je suis était un peu plus éloigné que celui de mon village; mais ce fut précisément ce ton du monde que je ne goûtai pas, quoique je l'eusse d'abord admiré, qui me refroidit pour lui, pendant quelque temps : Similis simili gaudet.
Au sortir de table, Loiseau me suivit à l'imprimerie... Je lui expliquai tout: je lui abrégeai ce qu'on ne m'avait pas abrégé. Bourgoin, le prote, lui vanta ma science et mon caractère (c'est que j'étais moins ignorant que Bourgoin, autant que Loiseau était plus savant que moi). Loiseau était un homme : il fut mis à une casse dès le premier jour; Bourgoin fit entendre à Bardet, que, vu sa jeunesse, la règle dormirait pour lui. Mais il était lui-même si enthousiasmé de Loiseau, que nous ayant joints tous deux, en l'absence des ouvriers, il nous dit .• — « Je consens à vous regarder tous « deux également comme mes doyens. Outre que vous avez « l'âge, vous avez le mérite; et je voudrais que M. Nicolas « fût mon nouveau, il voirait que je me rendrais encore plus « nouveau, par amitié pour lui. — Je suis enchanté! » dit Loiseau, « de me trouver avec d'aussi aimables jeunes gens! « Vous me faites aimer et estimer la profession. » Mais cette convention n'étant qu'entre nous quatre, le prote, Bardet, Loiseau et moi; les ouvriers, dés qu'ils en furent instruits, s'appliquèrent à mortifier un grand garçon bien mis, qui les surpassait à tous égards. Loiseau fut d'abord surpris, et même révolté ; mais s'étant informé à Tourangeot de tous les devoirs d'un nouvel apprenti, il supporta ces humiliations en sage • il ne voulut olus que Bardet fit les commissions les
plus basses, les plus... on peut le dire, contraires aux mœurs ; il s'en chargea, et les fit avec une prudence qui m? dut pas plaire aux commettants; ma's ils n'osèrent s'en plaindre. Cette partie lui fut bientôt retirée. M. Paranpon s'opposa nommément à ce qu'il allât rhe'cher les déjeuners avec le panier. Je m'étais réservé, d<^puis mon entrée, le balayage de la partie de l'imprimerie où fêtaient les casses, et je triais les lettres sur-le-champ; jamais il n'y avait d'ordures à nettoyer. Tourangeot, alors apprenti pressier, appropriait l'emplacement des presses, suivant la règle : il se trouva que Loiseau n'eut rien à faire jusqu'à l'hiver, où il se chargeait de scier le bois pour le poêle, quand Madame Parangon lui déclara que longtemps avant son arrivée, elle avait donné cette commission à Jean Lelong, son domestique... Qu'on pardonne ces futiles détails : ils peignent des usages, des mœurs...
Bourgoin le prote et Loiseau se lièrent par convenance : Bourgoin était l'allié de Lalande, intime ami de Loiseau; il était bon, quoique épais, honnête, d'un commerce sûr; ils faisaient ensemble le dimanche leurs petites parties. Pour moi, depuis le départ de Colombe et ma rupture avec toutes les sœurs de ses amants, je n'en faisais aucune, du moins dont je pusse mettre un ami qui ne m'était pas encore assez connu. On ne me voyait pas le dimanche; à l'imprimerie, j'étais silencieux, taciturne, laborieux; on ne m'entendait parler que rarement. Loiseau me crut ours par caractère, ou, comme il disait, un peu loup. 11 se tint à une certaine distance ; sa politesse avec moi fut plus polie (qu'on me passe l'expression) qu'avec tous les ouvriers. Cela me choqua, mais j'étais trop orgueilleux pour en rien témoigner; je devins seulement aigre à son égard. Loiseau m'observait beaucoup mieux que je ne m'en doutais : il s'aperçut de ce qui se passait en moi, et la honte pudibonde dont je viens de parler, ne lui échappa point. 11 en augura
bien : il se raidit contre les difficultés, contre les obstacles que lui opposait mon caractère; il voulait m'aimer malgré moi, et auparavant que je l'aimasse, me rendre digne d'être son ami. Ce travail de mon cher Loiseau dura un an et demi avec succès: mais ce succès était caché; souvent les indices lui en échappaient a lui-même. Je ne lui étais pas encore solidement attaché, lorsque je partis le i" septembre 1755.
Madame Parangon paraissait moins mélancoliquedepuisque j'avais un camarade vertueux ; il semblait que cette excellente femme s'en reposât sur lui pour la préservation de mes mœurs; elle ne me parla presque plus qu'en sa présence, le soir. Le dimanche 21 juillet, j'allai me promener sur l'Ile d'Amour. 11 était cinq heures et demie. Je m'assis sous les peupliers, et je lus. Les voix de plusieurs jeunes filles, qui passaient au delà des biez des Moulins, sur la promenade du bord de l'eau, me firent lever les yeux. J'aperçus près de la tannerie de Gremmerey, Marianne Tangis, sa sœur Julienne, sa cousine Dorothée, Jeannette Demailly, Rose Lambelin, Annette Bourdeaux, la jolie Adélaïde Nombret, Mamertine Hérissé, et Manette Hérisson, la belle bouchère. Elles me virent aussi, et celles qui me connaissaient répondirent à mon salut. Elles se parlèrent ensuite beaucoup. Mais s'étant avancées jusqu'à la tannerie, les peupliers me les cachèrent et je ne m'en occupai plus. Je lisais le roman de M'"" de Villedieu, intitulé Don Carlos, qui m'attachait fort; ainsi toute mon attention était absorbée, lorsque j'entendis sur la crête de l'île un essaim déjeunes filles. Quelle agréable surprise! c'était ce que la ville avait de plus élégant et de plus joli; mais ces demoiselles n'étaient pas de mes connaissances particulières; je ne les avais vues, ou ne les verrai que trois ou quatre fois : M"* HoUier et sa jolie chambrière, Goton; M"^'* Bourdillat, Doris et Dircè, depuis ses belles-sœurs, avec leurs chambrières; M"" Pouillot, M"^ Carouge; la grande et belle
Girard, M"* Debierne, M"^ Painfendre et M"'' Hélène Luidivine. Elles s'assirent au-dessus de moi, sans que je me dérangeasse. — « Voilà un lecteur bien attentif, » dit M""= Hollier. — «C'est le compatriote et 1 élève de Madame Parangon », dit M"^ Debierne, belle brune. J'entendis; je tirai de ma poche le commencement du Chant de Philis Hollier, dans le Séjour Dhs Grâces, et je le mis ouvert à côté de moi; j'y joignis I'Éloge de M"^ Carouge. Dircé s'avança doucement, et sa jolie main prit les vers qu'elle montra aux autres. — « Me « voilà! » dit tout bas la belle Hollier. — « Toi-même! » lui répondit Doris, — « Ho! c'est un poète! » chuchota M"^Paintendre, «et j'ai de ses œuvres. — Et moi, que voilà! » s'écria la naïve Carouge... Je ne disais toujours mot. — « Boni c'est cet apprenti imprimeur, >» dit Jeanne Girard, « que les dames admettaient en leur compagnie, à cause de « sa beauté, de son goût exquis et de son habileté dans « les modes dont elles avaient besoin. — J'en fais plus de « cas que bien de nos Messieurs! » dit la belle Dircé, « d'après ce que m'en a dit M'"^ Linard. — C'est un jeune « homme de grand mérite! » reprit M"*^ Debierne; « et l'on « peut s'en rapporter là-dessus à ma cousine Parangon, qui « s'y connaît. >» Doris dit que Gaudet d'Arras faisait de moi un cas particulier. Hélène Luidivine, autre jeune artiste de la parure des dames, dit que M. Clément le chanoine, frère du conseiller au Parlement, était l'intime ami de mon frère de Courgis... Je ne remuais pas. Les belles dames se levèrent toutes, en voyant arriver une compagnie de fillettes et s'éloignèrent, emportant mes deux pièces de vers.
Les nouvelles venues étaient les mêmes jeunes filles que je venais de voir de l'autre côté du biez. Elles étaient retournées sur leurs pas en silence, et, préoccupé de celles qui étaient au-dessus de ma tête, je ne m'en étais pas aperçu. Je les saluai, en me levant, et fermant mon livre... Marianne Tangis, poussée par Annette Bourdeaux, vint jusqu'à moi,
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