‹ Monsieur NicolasChapitre 6 sur 25 · PREMIÈRE ÉPOQUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ÉPOQUE

Ma naissance; mes parents. — Mon instinct pour le sexe dès ma plus tendre enfance. — Les caresses des jeunes filles. — Le danger pour les enfants des libertés que prennent certains époux. — Mon extrême sensibilité physique. — Ma première amitié. — La corruption à la campagne. — On embrasse par force le petit moniteur Nicolas. — Quand serai-je grêlé? — Mon goût pour la beauté des pieds el pour les chaussures délicates. — Mon goût pour les tilles laides. — Je vais en pension chez ma sœur Anne, à Vermenton. ■ — La charmante Colette; la future madame Parangon. — L'appétissante Nanette : la première crise de la reproduction. — Je reçois le fouet. — Les filles continuent à me poursuivre. — Les jeux de Sacy : la pucelle, le loup. — Première sensation du baiser. — Mes jouissances inouies à la campagne : mon goût pour la vie sauvage. — Mon séjour a Joux : je pisse au lit. — Les attentions de Julie pour moi. — Trait bizarre digne des Nniti de StraparoU. — Je possède Julie : seconde paternité. — J'ai la petite vérole ; la fin de 111:1 beauté. — Les jolies filles de Nilry. — Mon oncle Jean Restif m'interroge. — Mon sort se décide a la suite de celte entrevue. — Je vais à Pans chez l'abbé Thonias.

JE vis le jour en 1734, le 22 Novembre (i), dans le village de Sacy (2).

Mon père s'est marié deux fois : la première avec Marie

(i) D'après l'extrait du registre de la paroisse de Sacy, que donne If Bulletin du Bouquiniste (année 1864, page 4y6), Restif serait né le 23 octobre .et non le 22 novembre. J. G.-C.

(2) Sacy, de l'ancien évcché d'Auxerrc, est à 50 lieues de Paris, trois de Tonnerre, trois de Noyers, quatre de Vezelay, quatre de Chablis, une de Joux, une de Nitry, une et demie de Vermenton, deux de Saint-Cyr, cinq de Saint- Bris, et sept d'Auxerre. {Note de Restif.)

Sacy, aujourd'hui village de 321 habitants, est à 33 kil. d'Auxerre.

Dondène, dont il eut sept enfants ; la seconde, avec Barbe Ferlet-de-Bertrô. Il en eut également sept enfants, dont je suis le premier. Je fus nommé au baptême, par Edme-Nicolas, fils aîné du premier lit, au nom de Nicolas Ferlet, mon aïeul maternel, et par Anne, première née de tous les enfants, au nom et comme représentant feue Anne-Marguerite Simon, ma grand'mère maternelle. Le vieillard ne put se rendre à Sacy, à cause du mauvais temps. Je fus nommé Nicolas- Anne- Edme, mon père voulant que son nom fût le dernier: mais à la rédaction de l'acte, Jacques Beraut, le maître d'école, omit Anne, qui ne fut point surajouté, quoique prononcé dans la cérémonie aux interpellations. Il fut ordonné par mon père, que mon nom appellatif serait Nicolas.

Ma mère réunissait au même degré la vivacité de l'esprit, la bonté du cœur, et la beauté du corps. Quoique blonde, elle était vive jusqu'à la pétulance; mais elle savait se réprimer jusqu'à la douceur. Mon père avait également travaillé sur lui-même (i): il était irascible, et se montrait le plus doux des hommes; mais il était ardent au travail, et dans toutes les occupations utiles. Je fus ainsi formé de trois parties de feu, sur une des autres éléments; à en juger par les passions extrêmes, l'amour, l'audace, la crainte, l'impatience, la colère, l'indignation, le zèle, la compassion, qui toutes eurent en moi une inconcevable énergie. Je fus sans doute conçu dans un embrassement chaud, qui me donna la base de mon caractère : s'il eût été accompagné de dispositions vicieuses, j'étais un monstre; la preuve de pureté du cœur de mes parents, c'est ma candeur native... Pour achever d'embraser mon sang et mon caractère, j'eus pour nourrice la femme la plus tempéramenteuse du canton (car ma mère ne put m'allaiter; mon père s'y opposa, sans doute par de bonnes raisons). La bonne Lolive, femme Lemoine, sevra sa fille Nanette,

fi) Travailler sur soi : expression ancienne qui s'emploie peu aujourd'hui. J. G.-C,

MES ANNbtS l'RHMIKKKS : I734-I746 }

déjà forte, en me recevant : mais cette chère femme ne put résister aux désirs de son mari, contraint depuis dix-huit mois; on se crut obligé de me sevrer à six... Mon tempérament en a souffert; mais je n'en veux pas à ma nourrice; elle m'a toujours si tendrement aimé, que je serais un ingrat, si je manquais au respect dû à ma seconde mère!(i)

J'avais neuf mois, quand on me porta chez M. Collet, ami de mon père, et notaire à Vermenton 12), au beau dimanche de la fête patronale, c'est la mi-aoùt. On dit que deux petites filles, l'une de. cinq ans, l'autre de trois ans et demi, s'y disputèrent vivement le titre de ma femme! On me les a nommées depuis, et c'est une bien grande singularité (3)! je n'ai pas été leur mari; mais je les ai adorées toutes deux.

je me rappelle que j'étais frappé des louanges qu'on donnait à ma figure; mais je n'étais sensible à la louange, qu'à proportion de l'amabilité de la personne qui me la donnait, surtout si c'était une jeune fille. L'instinct me parlait pour le sexe dificrent dés la plus tendre enfance: tandis que, d'un autre côté, les femmes mariées et le tracas du ménage m'inspiraient le plus grand dégoût!... Les jeunes filles que j'ai préférées, étaient celles dont les couleurs ressemblaient à la rose. Thomas Piôt, l'associé de mon père, dans la recette du village, pour les anciens Evêque et Chapitre d'Auxerre, avait quatre grandes filles : Marie, la

(1) Le xviii' siècle fut plein de sensibilité pour la nourrice, qui, la plupart du temps, tenait le rôle de pmiiidt' et même de vriilable mire. Mis, alors, presque toujours en nourrice, les enfants, une fois rentrés chez leurs parents, étaient traités cérémonieusement par leur mère, si bien que tout leur amour restait à la maman nom rue. El ce fut pour combattre cette tendance déplorable, pour développer chez la femme ce noble sentiment de la mater-

,nité, qui lui manquait alors complclcment, que Jean-Jacques engagea les mères à nourrir leurs enfants. J. G.-C.

(2) Petite ville, de près de 2000 habitants aujourd'hui, à 24 kil. d'Auxerre. et actuellement ciief lieu de canton.

(3) Colette avait cinq ans; Jeannette Rousseau, fille du notaire de Courgis, où depuis mon frère a été curé trois ans et demi. (Note de Eestif.)

MONSIEUR NirOLAS

seconde, avait de belles couleurs; Madeleine, la troisième, était blanche et potelée; Nannette, la dernière, régulièrement jolie (i). Je préférai Marie, ayant un beau fichu des Indes à bouquets rouges, qui rehaussaient encore l'éclat de son teint (2.)

Je m'échappais, les dimanches, dès que j'avais diné, pour aller chez ma belle, moins pour les chatteries qu'on me prodiguait, que pour recevoir des caresses, fort vives! de Marie, et pour être porté sur ses bras, en allant aux vêpres. Je me crois obligé de spécifier ici ces caresses, qui ont été préjudiciables, non seulement à mes mœurs, mais à ma santé, en donnant, par la mémoire, avant le développement des forces, trop d'élan à mon imagination brûlante. Marie me baisait sur les joues, sur les lèvres que j'ai toujours eues appétissantes. Elle allait plus loin, quoique tout de sa part fût de la plus grande innocence; elle mettait sa main sous mes petits jupons, et se plaisait à me fouetter en chatouillant. Enfin, elle allait plus loin encore... et alors elle me dévorait de baisers (3)... Je le répète, Marie était innocente autant que moi-même; mais elle s'abandonnait à un penchant

(i) Voyez mon Calendrier, morceau important de mon Hisloirs. dans equel je célèbre la mémoire des }66 femmes principales avec qui je me suis trouvé en relation. Cette espèce de Table de ma Yie, est destinée a les réunir toutes sous un seul point de vue. Quelques-unes ne sont pas indiquées dans l'Histoire; alors le Calendrier entre dans les détails nécessaires, et devient ainsi partie intégrante de l'Ouvrage. Quand plusieurs femmes n'ont qu'un trait, elles sont au même jour. [Note de Restif.)

(2) Les fichus des Indes, à couleurs très vives, alors fort à la mode, sortaient des fabriques d'Alsace. J. G.-C.

(3) Pour exprimer ceci, j'emploierai une langue savante, que les hommes seront forcés de traduire décemment aux femmes : Mentidam testicutosque titillabat, quoadusque erigerein; tune subndebat velatis oculis bumore vitreo, et atiquoties deficiebat... Et moi, je lui rendais ses caresses, avec un rire d'aise désordonné... C'est ainsi qu'une suite de petites causes contribuaient à développer et à fc cifier ce tempérament erotique, qui va étonner, et qui me précipitera dans tant d'écarts!... Grande leçon pour tous les parents qui ont des enfants d'une agréable figure! {Note de Restif.)

aveugle : témoin du goût que ses sœurs, et toutes les autres tilles, avaient pour moi, elle se trouvait si flattée de la préférence qu'elle obtenait, que le sien devenait passion. Ma figure délicate, efTéminée, plaisait infiniment dans un pays où le sang est grossier, à raison de l'air marécageux qu'on y respirait autrefois : j'y étais un phénomène! Lorsque Marie me portait, en allant à l'église, les plus jolies filles l'environnaient, pour me baiser chacune à leur tour, je me rappelle le sens d'un propos, que tint un jour à ma porteuse un grand garçon : il s'approcha de son oreille et lui dit : — « Maie!... avoua coume vou' aimez ç'jouli enfant; « n'an s' doute qu' vou' s'eëz boune méze et boune femme : \< et gaijôns qu' vou' vourêz en avoir în pazeill? je 1' vourô <.< étoû, et que ç' fûssît moi qui vous l'eus fait!... » Marie rougit, et baissa les yeux : un instant après, elle les leva, et ils suivirent Jean NoUin tant qu'elle put le voir. 11 l'épousa quelque temps après, et je fus de la noce.

Un trait, qui date de cette même année, 1738, achève de prouver combien les libertés que prennent ensemble deux époux, sont dangereuses pour les enfants, fût-ce dans rage où ces innocentes créatures n'y comprennent rien. Je me trouvais un jour chez un homme appelé Cornavin, qui venait, depuis peu, d'épouser Nannette Bêlin, une jolie fille. Ils occupaient une petite maison, que l''ur avait louée mon père. Le mari préparait des échalas, et à chaque fois qu'il en avait appointé un, il venait embrasser sa femme, et prendre d'autres libertés, qui me causaient un «aïf étonnement! Ma petite mine était si comique, aux yeux de la jeune femme, qu'à chaque fois que son mari la caressait, elle éclatait de rire, en me regardant, je riais de la voir rire, et ses éclats redoublaient. Le mari lui tenait des discours singuliers, qui me déplurent, sans doute à cause de leur effronterie, ou peut-être plus encore par ce sentiment de jalousie naturel aux mâles, et qui se montre, dans l'espèce humaine,

même avant le développement de la faculté. La haine que m'inspira Cornavin dure encore. Je sortis avec dépit, à une caresse plus décisive. Le rire de la jeune femme me paraissait charmant! mais je trouvais l'homme si laid, que je ne concevais pas comment Nannette pouvait souffrir et rendre ses caresses! Les images de cette scène lubrique ne se sont jamais effacées, et elles ont eu, dès ma plus tendre jeunesse, des effets terribles sur mes sens à peine développés! surtout après une répétition que m'en donna, dans une grange, Thomas Carré (i), avec sa prétendue, la fille à la Polie, femme ainsi nommée par antiphrase.

je me rappelle qu'alors, ma confiance dans les femmes et dans les filles était absolue; je les regardais comme les seuls êtres bons, compatissants, incapables de me tromper, de me persifler. J'avais des hommes une idée diamétralement opposée, mon père seul excepté : je les regardais comme des êtres durs, sévères, moqueurs, méchants : ils m'effrayaient; je les craignais, je les fuyais presque avec la même horreur que j'avais pour le chien. L'isolement de la Bretonne (2) me rendit ensuite sauvage comme les petits chats élevés à l'écart. L'orgueil et mon incapacité sentie m'éloignaient

( 1 ) Thomas Carré arrangeait la paille en bottes, et sa maîtresse riait avec lui; je trouvais ce bon accord très agréable et je m'amusais à l'écart, quand toi:t à coup Thomas renversa la fille a la Polie sur la paille fraîche. Je le regardai comme un traître : mais comme la fille riait, je m'en inquiétai peu. Bientôt les choses devinrent sérieuses: la fille se défendait; Thomas la contenait : enfin j'entends des soupirs... Alors la compassion s'éveille dans mon cœur : armé d'un brin de sarment, je vais sur le traître, que je frapp.- de toutes mes forces, en disant : a Veux-tu la laisser, vilain! — Ha! le petit diable » (s'écria la fille en syncopant), a il est làl... » je ne fis qu'accélérer sa défaite. Apres la crise, elle me caressa, en me défendant de dire que Thomas l'avais battue... je vis complètement l'acte, sans y rien comprendre alors, mais ce fut le germe de mon aventure avec Nannette Rameau, et de (Kelle avec Marguerite Miné. (Note de Restif.)

(2) C'était le domaine qu'habitait le père de Restif, domaine qui fut, depuis, scindé, mais dont l'ancienne maison-ferme existe encore,

encore des hommes; enfin mes deux frères aînés, alors séminaristes, m'épouvantaient par leur sévérité janséniste.

Un trait de peu d'importance, mais qui prouve une extrême sensibilité physique, c'est que ma sœur Margot, en m'habillant, s'étant avisée de me chatouiller, je m'évanouis absolument. On pensa qu'elle m'avait donné un coup, et l'on ne me crut pas moi-même, quand je la disculpai. M. le curé, à la sollicitation des sœurs ainées, Marie, Marianne, Madeleine, toutes trois grandes puristes, fut employé pour découvrir le prétendu mensonge de Margot, par la confession; car la confession sert à tout, dans les campagnes : la jeune fille se justifia, et mes parents n'en furent que plus inquiets; ils se diient entre eux : « Il ne vivra pas! >»

Si Margot se justifia pleinement ici par la confession, j'ignore comment elle se sera tirée d'une autre imprudence, presque inconcevable, mais qui néanmoins atteste son innocence. Elle nous prit un jour, Marie-Louison, qui avait à peu près mon âge, et moi ; elle nous conduisit dans des chènevières fort hautes, et là, disposuit nos ignorantissime, queiitquem nostrum sedentem e regione, dicendo : « Hem! coite!.., » Maria- Ludovicella, pro sua intelligeniia, ohedicbat; ast ego nec voluntatem, nequc facuUatem hàbeham, et nihil tiïsi cotiatus inertes ejficieham. Erubuit tandem Margaritella, et nos dimisit intègres, fan do : « Sulti vos \ abite!... » (i) Je n'ai jamais pu concevoir quel avait été le but de Margot, alors âgée de treize ans. Sans doute un garçon lui avait tenu quelques discours, ou elle avait vu quelque scène, comme celles que j'ai rapportées... Et l'on dit que l'innocence est au village! Partout où se trouvent des hommes et des femmes, il y a fermentation et corruption.

(i) Comme le dit plus haut Restif les hommes seront forces de traduire decemment aux femmes ces quelques.., faits et gestes d'une nature fort explicite.

Ma première amitié date de ma sixième année .. Sentiment délicieux, auquel je fus toujours aussi sensible qu'à l'amour, puisses-tu lui survivre dans mon creur, comme tu l'y as précédé!... Mon premier ami fut un enfant, mon voisin, né le même jour que moi, appelé Edme, ou, comme on dit dans le pays, M'io Bérault. Mon attachement pour lui était extrême! mais j'entrevoyais qu'il y répondait faiblement. J'en étais peiné. Pour me le concilier, je lui faisais des présents. Je commençais à aimer la solitude, par un sentiment que je puis expliquer aujourd'hui; c'était l'orgueil. Je sentais que je ne pouvais briller par mon mérite : j'ignorais le prix de ma beauté, dans un pays où celle des fleurs n'est pas sentie, et où l'on n'estime les animaux qu'à raison de leur force et de leur utilité; aussi la mienne ne m'avait-elle attiré, dans Sacy, que des désagréments; je me sentais faible, ignorant, incapable. J'étais le jouet des grandes filles qui m'embrassaient pour se divertir, ou plutôt pour exciter les grands garçons; ceux-ci m'étaient insupportables, par leur air de moquerie et de méchanceté ; les hommes me paraissaient durs. J'aimais assez les vieillards des deux sexes, parce qu'ils me louaient, me parlaient raisonnablement, et ne se moquaient jamais de moi. Mais la compagnie de mon camarade d'école était délicieuse! Avec lui, je me trouvais à l'unisson, et je goûtais le charme de l'égalité. Je ne sais où j'avais entendu parler de caverne, ou si le goût d'un repaire nous est naturel ; mais il y avait près de la maison paternelle une petite carrière d'argile, que. je pris en affection : j'y fis une sorte de banc; j'yportaidesbrimborionsdemamère et de mes sœurs; j'y composai un petit ménage, avec mes ustensiles d'enfant, sans oublier le prie-Dieu et son crucifix. Lorsque tout fut à mon gré, je pris M'io Bérault par la main, et je l'y menai. Je voulais jouir de son étonnement et de sa reconnaissance, en lui déclarant que je le mettais de moitié dans la propriété de ma cargniote; car on ne dit pas caverne,

M F. h ANNÉES rRtMIÈRES : I 734- I 746 Ç

dans le pays. 11 fut peu surpris, peu sensible; mais l'asile lui plut, à cause de sa fraîcheur... II fut convenu que nous y viendrions tous les jours, sans en parler à personne... J'étais transporte de joie! Je me fis une jouissance d'y donner à goûter journellement à M'io. Les mets n'étaient pas coûteux, ni difficiles à se procurer; le petit paysan ne mangeait que du pain bis; chez nous on mangeait du pain blanc, et c'était un régal pour lui. J'y joignais tantôt des noix, tantôt des pois ronds crus, ou en grôléc, comme on en donne le premier dimanche de Carême; tantôt des lentilles, et les jours où l'on cuisait le pain,delagalette,oudelafouasse(i ); ce dernier mets était pour nous délicieux! Quelquefois ma nourrice, qui avait beaucoup d'abeilles, me donnait du miel, d'autres fois du raisinet, des raisins secs, des noisettes; je portais le tout à la grotte, et Edmlot, en les partageant, doublait le plaisir de manger ces chatteries. (C'est ainsi que depuis, je doublerai les plaisirs de l'amour, en les racontant à mon ami Loiseau)... Je m'attachais par mes dons, et j'étais le plus content.

Un jour, en mangeant des pois crus, nous jetions sur la terre éboulée de la cargniote, ceux que les vers avaient endommagés. 11 plut le lendemain et toute la semaine; ce qui nous empêcha d'aller à notre retraite. Au bout de huit jours, le beau temps étant revenu, nous y retournâmes, et, ô merveille! nous y trouvâmes un champ de pois levés! Notre surprise égala notre joie, et celle-ci fut la plus grande que nous eussions jamais éprouvée, surtout lorsqu'un de ces pois, non entièrement recouvert de terre, nous eût fait reconnaître que c'était un de nos verreux! — « Ce sont nos pois? >» nous demandions-nous avec admiration. Des plantes nées par notre moyen! c'était une sorte de paternité : quelle gloire! Non, un général d'armée, après une éclatante victoire, n'a

(l) Sorte de galette cuite sous la cendre. On écrit plus géncralcnicnt fouace, aujourd'hui. J. G.-C.

MONSIFUR NICOLAS

pas aussi haute opinion de lui-même. Ce fut notre verger notre domaine, notre royaume; nous éprouvâmes le désir impuissant de l'entourer d'une clôture... C'est ainsi qu'est né l'esprit de propriété, source des vices et des malheurs des infortunés mortels, et il était impossible qu'il ne naquit pas... Nous vimes tous les jours notre champ : chaque développement de feuille était lin épanouissement de notre existence. C'était un trop grand bonheur, pour le renfermer en moimême : — « Papa? dis-je un soir, j'ai semé des pois, et ils *< poussent, comme si vous les aviez semés vous-même! — <» Ho, ho! tant mieux! si notre champ manque, nous aurons « recours au tien. — Mais c'est qu'il n'est pas à moi seul; « Edmlot Bérault en a la moitié! — Nous partagerons les M fruits. » Quelle joie! Dans le fond du cœur, je désirai que le champ de mon père manquât, afin que le mien servît. Car, dès lors, la seule véritable gloire à mes yeux, était d'être utile.

Quelque temps après, le lendemain de deux jours de pluie, nous trouvâmes nos pois en fleur : nouvelle extase! Tout nous étonnait! tout était extraordinaire et jouissances pour nous... Les gousses se formèrent; elles se remplirent; le temps de la récolte approchait, quand un jour, n'ayant pas trouvé M'io, j'allai seul à notre domaine. Quel ravage, grand Dieu! quelle dévastation! Les pois étaient arrachés! les gousses, fraîchement ouvertes, paraissaient vidées par un gourmand qui venait d'en faire son déjeuner ; car je voyais sur la terre des miettes de pain bis. Peu s'en fallut que je ne m'évanouisse! Je m'en revins les larmes aux yeux et le cœur oppressé... Ah! si j'avais été homme et roi, quelle guerre cruelle n'aurais-je pas laite aux brigands qui m'avaient ravi la récolte du premier champ que j^eusse semé!

L'école sonna. J'y allai ! j'y vis M'io, qui tint ses yeux collés sur son livre : j'étais trop franc pour le soupçonner; je n'ai su la vérité que dix ansaprès... Cette malheureuse aventure me guérit pour longtemps de la manie de la propriété ;

elle s'éteignit absolument en moi, pour ne renaître que fort tard.

l'approchais de ma septième année. Je fus alors témoin d'une chose qui surprendra, et qui ajoute à la preuve que l'Espèce humaine, réunie en nombre, se corrompt à la campagne presque autant qu'à la ville; sans compter que la corruption de celle-ci s'y communique, par les domestiques des deux sexes, par les miliciens, qui reviennent à leurs villages, après s'être corrompus au loin... Une douzaine de garçons, qui avaient le double de mes années, c'est-à-dire qui étaient à l'époque de la puberté, faisaient au soleil, à la porte Là-bas (celle d'Orient s'appelait la porte Là-haut), faisaient, dis-je, une wo«/r^(i),que je ne puis expliquer(2)...Jenerapporterais pas ce trait, sans une raison importante. Est-on instruit par la nature, pour le physique de l'amour, à la fin de l'adolescence, ou seulement par ce qu'on a vu et entenduPJe crois que la nature serait fort tardive, et qu'elle instruirait par les songes. Un seul mot suffit d'ailleurs, et les parents fussentils isolés à la campagne, sans domestiques, ce mot est toujours prononcé. Les éclaircissements étant inévitables, que fera-t-on? Il faudra imiter la nature, qui donne les lumières avec les forces. — Mais si les lumières sont accidentellement données, doit-on parler aux enfants? — Oui, pour les épouvanter par les inconvénients physiques. Un ami sage me préservera de la débauche, par l'elTroi, entre vingt et un et vingt-cinq ans. Retarder la première explosion, avec la jeu- Ci) Faire montre : étaler, montrer, exhiber des objets hors de la boutique. La note latine fera comprendre ce que montraient les jeunes gardons.

(2) Omnes, sine verecundia, mentulas exbibenies, ad retractionem prceputii certatim ludebant. lÂn ad emissionem usque stminis eruperunt, non potui, pro œtate mea, distinguere; sed erubescere vidi neminem.

Ce fut dans le temps de cette montre, que je me rappelle d'avoir vu a fameuse comète de 1740 ou 41. J'entendis raisonner, a ce sujet, l'ahbé Tlionids, avec un autre séminariste d'Auxerre. (Note de Re^tiJ.)

nesse, c'est tout gagner, parce que le danger consiste principalement dans le discord des forces avec les désirs prématurés,.. Pour retarder les lumières précoces, il faudrait que les parents de campagne éloignassent, comme autrefois, les enfants de leur table, quand il y aurait des étrangers; qu'ils les occupassent sous leurs yeux aux travaux rustiques, ce qui n'est plus possible. Quant aux parents des grandes villes, ils n'ont peut-être que la triste ressource d'instruire eux-mêmes, pour donner le contre-poison avec le venin.

Une année s'était écoulée depuis que mes parents demeuraient à la Bretonne: j'avais environ neuf ans, et mes dispositions naturelles, senties dès la première enfance, devenaient plus marquées avec l'âge. Une passion, la plus noble de toutes, couvait dans mon sein, et jetait, par intervalle, des étincelles, avant que les facultés y pussent répondre. Elle était l'effet de la conformation physique, et par conséquent insurmontable : aussi se changeait-elle alors en un sentiment actif et douloureux, tel que celui qu'éprouvent habituellement les eunuques. Ce fut encore cette passion impuissante qui me rendit sauvage. J'étais beau : mes cheveux, alors châtain-doré, se bouclaient et me donnaient l'air de ces anges, enfants de la riante imagination des peintres d'Italie. Ma figure délicate était ennoblie par un nez aquilin, par la beauté de mes yeux, par la fraîcheur de mes lèvres, qui m'ont valu tant de bonnes fortunes! J'étais pâle et d'une blancheur de lis; mince, fluet, dans un pays où la taille est épaisse ; ce qui me donnait un air futé, comme on disait. On se rappelle que les grands garçons, trouvant mauvais que les filles embrassassent aussi librement qu'un enfant, un bellot très avancé, m'en faisaient honte, en criaat : « Il a une fille à la joue ! » Ils ne réussirent que trop bien à m'inspirer de la vergogne! mais les filles, qui les pénétrèrent, furent piquées de leur motif. Un dimanche, en sortant de la messe, je me trouvai entouré de Reine

Miné, les deux Jeanne et Madeleine Champeaux, Agathe Tilhien, Madelon Blondin, Marie Menant, Mathron ou Marthe Hérault, Ursule Ledme, Nannon Fouard, sœur aînée de Marie, en un mot de toutes les filles à marier. Elles m'embrassèrent à gogo, sur les joues, sur la bouche, et même me claquèrent légèrement. Ma résistance multipliait et rendait plus vives leurs attaques. Je souffrais tout à la fois, et j'avais du plaisir... Quand elles me laissèrent, les grands garçons se mirent à hurler : « 11 a dix filles à la joue ! » Cette huée me couvrit de honte, je m'enfuis. Depuis ce jour, je ne pouvais sortir, que les garçons ne courussent après moi, pour me faire mettre une fille à la joue. N'osant pas embrasser les filles eux-mêmes, à cause des parents et du curé, ils avaient du plaisir à les voir me fourrager. Je m'échappais; les filles me poursuivaient. 11 fut du bel usage à Sacy, d'embrasser par force le petit Monsieur Nicolas... ce qui me mortifiait beaucoup, et ôta le dernier asile à ma confiance dans l'espèce humaine.

Je roulais quelquefois dans ma petite tête des idées fort avancées! Mais ce qui doit étonner, c'est que je me figurais que j'aurais eu du plaisir à embrasser une fille malgré elle, à lui inspirer de la timidité; à l'obliger à fuir, et à la poursuivre ; je sentais que c'était là mon rôle, et je brûlais de le remplir. Une anecdote de ce temps-là va faire ressortir avec expression cette idée, qui paraît bizarre.

11 venait souvent à la maison une mercière à banne (i) de Noyers, appelée Madame Geneviève. Elle avait, pour conduire sa voiture, un homme qui n'était pas son mari (et ce fut ce qui me donna la première idée des mauvaises mœurs): c'était un gros et fort Comtois, très grêlé, ayant l'air fier, et le chapeau toujours sur l'oreille. L'air de M. Comtois me convint; il me parut celui de l'homme, et je me le désirai.

(i) C'est-à-dire une marchande ambulante, tous le'? colporteurs colportant alors leur-; in.tn-liHn.li^es d.m-; .li-'i l\i»nes. J. G.-C

Je me figurais comment, avec son imposante laideur, les filles fuiraient devant moi; et cette pensée me faisait tressaillir d'aise. Car il fallait voir comment mes sœurs et les deux servantes se sauvaient du redoutable Comtois, qui cependant les attrapait toujours! Je voyais l'air de timidité qu'elles avaient avec lui, quand il les tenait : c'était un héros, un vainqueur effrayant! Que son rôle me paraissait beau!... J'en faisais la triste comparaison avec le mien : « Ha! quand serai-je grêlé ! » m'écriai-je... Je témoignais à tout le monde mon désir d'avoir la petite vérole, afin de ressembler à M. Comtois. Et l'on en riait: car c'était un des hommes les plus laids qu'on puisse rencontrer; mais grand, carré, fait au tour. Aussi plaisait-il à M""* Geneviève, qui ne me déplaisait point à moi : double raison d'envier son heureux sort, d'être laid et aimé !

Mes idées sur les fenimes s'éclaircissaient petit à petit : j« sentais qu'elles étaient tout ce qui est aimable; j'aurais seulement voulu les embrasser, non qu'elles m'embrassassent; le second rôle me déplaisait. Ainsi, tandis que mes parents étaient dans une sécurité parfaite, persuadés queleur Hippolyte détestait les femmes; tandis que le bruit de mon antipathie pour le sexe se répandait aux environs, à cause du monde que recevait mon père, et que le petit Monsieur Nicolas passait pour un A^amssir, ses idées, dès qu'il était seul, la nuit, le jour, n'avaient d'autre objet que ce sexe, qu'il paraissait fuir! Les filles les plus soigneuses sur elles étaient, comme de raison, celles qui lui plaisaient davantage ; et comme la partie la moins facile à conserver propre est celle qui touche la terre, c'était à la chaussure qu'il donnait machinalement sa plus grande attention. Les filles déjà nommées, Agathe Tilhien, Reine Miné, surtout Madeleine Champeaux étaient les plus élégantes d'alors; leurs souliers, soignés, recherchés, avaient, au lieu de cordons, ou de boucles, qui n'étaient pas encore en usage à Sacy, de la faveur bleue, ou rose, suivant la cou-

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