‹ Monsieur NicolasChapitre 7 sur 25 · IL A UNIÎ FILLE A LA JOUE · texte numérisé non relu

IL A UNIÎ FILLE A LA JOUE

— Monsieur Nicolas an milieu d'une troupe de jeunes filles — les fillex à

marier du pnys — qui le consolent en riant des huées des sfrands t^arfons.

(Coiuposiliou iaédil.' exùciiléo sur lus dounét-s da lU'stil' )

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leur de la jupe. Je songeais à ces filles avec émotion; je désirais... je ne savais quoi; mais je désirais quelque chose, comme de les soumettre.

Ce fut, à cette époque, que je vis à Sacy une demoiselle. Elle était chaussée délicatement comme à la ville, en souliers de couleur, avec des boucles à pierres; c'était en outre une charmante personne ! Elle m'éblouit, et je crus d'abord que c'était cettejeune et ravissante Colette, qui m'avait, dans mon enfance, fait tantdecaressesàVermenton : maisj'entendisdire chez nous que c'était une demoiselle de Noyers, parente de M. le Curé, nommée Suzanne Colas... A la vue de ses attraits délicats et frais, je la pris pour une fée, ne connaissant pas encore les déesses. Je ne rêvai plus qu'elle; M"* Colas me rendit infidèle à mes robustes beautés de Sacy, sans doute parce que frêle et débile moi même, il me semblait que j'aurais plus de facilité à la soumettre. Suzanne disparut; elle fut oubliée : mais elle avait augmenté le charme qui m'attachait aux filles.

Je doute que les petits nègres, sitôt formés, puisqu'à neuf ou dix ans ils peuvent être pères, désirent les femmes plus tôt que je ne les désirai. On verra bientôt que j'eus la même puissance, et ce phénomène ne sera pas le moins frappant ni le moins intéressant de ma vie... Mais ce goût pour la beauté des pieds, si puissant en moi, qu'il excitait immanquablement les désirs, et qu'il m'aurait fait passer sur la laideur, a-t-il sa cause dans le physique, ou dans le moral? 11 est excessif, dans tous ceux qui l'ont; quelle est sa base? Serait-ce ses rapports avec la légèreté de la marche? avec la grâce et la volupté de la danse ? Le goût factice pour la chaussure n'est que le reflet de celui pour les jolis pieds, qui donnent de l'élégance aux animaux mêmes; on s'accoutume à considérer l'enveloppe comme la chose. Ainsi, la passion que j'eus, dès l'enfance, pour les chaussures délicates, était un goût factice basé sur un goût naturel : mais celui de la peti-

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tesse du pied a seulement une cause physique, indiquée par le proverbe, Parvus pes, barathrum grande! la facilité que donne ce dernier étant favorable à la génération... Je vais essayer de me faire mieux entendre dans la note (i)...

Lorsque j'entrais dans quelque maison, et que je voyais les chaussures des fêtes rangées en parade, comme c'est l'usage, je palpitais de plaisir : je rougissais, je baissais les yeux, comme devant les filles elles-mêmes (2). Trompés par mon extérieur, deux vieillards, M. Restif, de Noyers, grandpère des Restif de Grenoble (3), et mon cousin Droin, des Villages de la rivière, me voyant, aux moindres louanges, baisser de grands yeux à longues paupières, dirent à mes parents : « C'est une fille modeste que votre fils; êtes-vous

(i) r^perta vulva semper facilitât intromissionetn ae projectum seminis in uterum. Voici une autre observation qui n'a trait qu'à la belle forme du pied J'ai connu, dans l'âge d'homme deux femmes, entre les autres, dont la beauté du pied et de la jambe étaient la perfection; la première est Rosette, de la rue des Fossés-Saint-Germain, qui a longtemps servi de modèle aux élèves d'un peintre fameux ( i) ; la seconde, c'est la jolie Harris, fille d'un layetier, rue de la Vieille-Bouclerie. Des circonstances particulières m'ayant mis en relation avec ces deux femmes, Je me suis convaincu qu'elles avaient, de la tête aux pieds, un degré de beauté peu commun, prœiertim ad manimas et ad couchant l^eneris; cujus vemistas prœcellebat super qiiaiquas venusiates quce vidi posuint in cceteris muUcribus. Elles n'étaient pas belles de visage, mais elles étaient infiniment aimables. Leur pied n'était pas le plus petit, mais le mieux fait possible : loin qu'il déformât leur chaussure, l'on aurait dit, au contraire, qu'il la perfectionnait. Ce sont les pieds petits, ronds et courts, qui seuls indiquent un barathre (2)... Et qu'on ne l'oublie pas : ce sont les barathres qui facilitent la jouissance à la jeunesse nouvellement pubère.

{Note de Hat if.)

il) Ayant vu, dans la suite, à Courgis, une jolie chaussure, chez un cordonnier, et quelqu'un ayant dit qu'elle était à Jeannette Rousseau, je rougis, et fus prêt à m'évanouir,.. J'adorai les chaussures de Mad.mie Parangon...

(Note de Restif.)

(3) J^ "'^i vu qu'une fois ce cousin, qui avait le germain sur mon père.

(Note de Restif.)

(1) Le ptitiire fameux que ne nomme point Restif, c'est Fr.igoiurJ.

J.CJ.-C.

(a) Baralhre ; luture ouverte comme uu soulier. J. G.-O.

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sûrs de son sexe? » Je crois que les hommes les plus violemment portés pour les femmes (i), ont tous, dans leur jeunesse impubère, la même timidité, la même pudeur, les mêmes goûts factices : c'est qu'ils sentent déjà ce que les autres ne sentent pas encore. Aussi doit-on regarder la fille ]a plus pudentc, la. p\us rougissante, comme la plus disposée aux plaisirs de l'amour... Une observation va confirmer la vérité du motif de mon impuissance, qui me faisait fuir devant les jolies filles : c'est que je n'évitais ni les vieilles, ni les laides, et que je ne rougissais pas avec elles d'être mal habillé, ou de tomber dans une faute. Souvent les plus laides de Sacy s'avisaient de me poursuivre. Je restais. Et tout le monde en concluait que j'aimais les vieilles et les laides. Un jour, mon père me fit adroitement demander les raisons de ma singularité par Germain, le garçon de charrue : « Non!» lui répondis-je, « je n'aime pas les laides ; mais c'est que je ne les crains pas. » Ceci rassura Edme Restif.

La résolution, prise le 6 décembre 1745, de me mettre en pension chez ma sœur Anne, ma sœur marraine, à Vermenton où mon frère-parrain venait également d'être nommé vicaire, ne s'exécuta que le 29 juin, saison où l'école cesse à Sacy, pour ne reprendre qu'après les vendanges... Il y avait, ce jour-là, un pèlerinage, dont le terme était une chapelle près de Crevan, nommée la Vierge d' Harhcaux. Cette chapelle a une fontaine, qui, outre la propriété de désaltérer, en a d'autres encore, que je ne détaillerai pas; mais elle a souvent rendu les filles fécondes... Comrne on avait remarqué en moi une extrême répugnance à quitter ma patrie, attaché comme je l'étais à mon bélier, que j'avais élevé, aux abeilles q^ue je soignais, etc., on usa de finesse: on

(1) Ob amplittidinem testiculorum, longiludinemque gracihs veretri... Et telle fut aussi la cause de cet indomptable erotistiie qui tourmentera les plus belles années de ma vie.

{Note de Hestif)

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proposa le pèlerinage d'Harbeaux avec ma sœur Margot, qui eutordrede me laisser à Venncnton, au retour. Je vis donc la chapelle; je bus de l'eau, que je trouvai excellente, car j'avais soif; je mangeai des cerises, que j'aimais passionnément, et nous revînmes à Vermenton, où ma conductrice me fit rester, promettant de venir me reprendre au premier vendredi de marché... Ma sœur marraine m'instruisit, après son départ. Alors l'idée de tout ce que j'abandonnais me frappa si douloureusement, que je m'évanouis... Ce jour est le premier de ma vie où mon cœur serré m'ait fait éprouver une peine inconnue, si vive, si cruelle, qu'en me la rappelant, j'en frissonne encore. Je ne revins qu'imparfaitement à molmême; je restai dans une sorte d'anéantissement, qui effraya tellement ma sœur aînée, qu'elle courut chercher le vicaire (mon frère-parrain). A la fin, mes larmes coulèrent; ce qui me soulagea. Depuis que nous demeurions à la Bretonne, ce site demi-sauvage avait un charme inexprimable pour moi; il était ce que leurs montagnes sont pour les Suisses. Aussi fut-on obligé de m'y renvoyer tous les samedis; j'y restais le dimanche, et ne partais que le lundi matin, pour me trouver à l'école.

L'endroit où je me déplusse moins dans mon exil, était l'école, à cause de la société des garçons de mon âge (i).

(i) Je périssais d'ennui chez M'"" Linard, sans doute à cause du caractère pointilleux de son mari : ses regards, l'attention minutieuse qu'il donnait à toutes mes actions, m'interdisaient au point que, devant lui, je ne mangeais pas; je commençais à dépérir, faute de nourriture ; on fut obligé de me mettre a une petite table particulière. Je me souviens qu'on me donnait du veau, par une sorte de politesse: or, dans ce temps-la, j'abhorrais également les viandes non faites, les poireaux, le sucre, production étrangère, car j'aimais passionnément le miel, les salaisons marines, etc. Cette antipathie pour les oignons, les poireaux, me semble une preuve physique que je suis aborigène des Gaules, puisque je n'avais absolument de goûts primitils que ceux des productions indigènes de notre climat. Le singe est des pays chauds, il aime naturellement l'oignon, il en dévore jusqu'aux feuilles! et moij'aimais l'ail, j'en mangeais jusqu'aux feuilles avec mon pain. Or on servait chez mon beau-frère de tout ce que je n'aimais pas, et Je jetais aux animaux cette nout-

Quoique je fusse très sauvage, alors, il m'arrivait quelquefois d'aller m'amuser avec les jeunes Viard, dont l'un se destinait à être peintre; avec les Boudard, neveuxde la mère de mes sœurs du premier lit; ces camarades me menèrent chez M. Collet, notaire et juge, ancien ami de mon père. 11 y avait alors quatre à cinq belles filles dans cette maison, dont une, appelée de mon nom, Colette, me témoigna de la bonté : elle prenait mon parti, quand on se moquait de mon air agreste, ou qu'on ridiculisait ma naïveté. Un soir, m'ayant vu pleurer, elle vint auprès de moi m'en demander doucement la raison. Je lui répondis : — « C'est que je m'ennuie « de mon pays... et puis... de nos mouches à miel; de mon « béliard;... et puis de mon poirier;... et puis de notre en- « clos;... et puis d'Etienne Dumont;... et puis, de mon *< père et de ma mère; et que je me déplais ici. — Chez M nous? — Mais chez mon frère Miche Linard. — Et chez « nous? — Ho, ce n'est pas Sacyîje ne me plais qu'a la s< Bretonne. — D'où vient? — C'est qu'on n'y voit peri< sonne, et que je n'aime pas le monde. — Mais... » (elle souriait de ma naïveté) « est-ce que nous vous déplaisons, « mes sœurs et moi? — Ici,... tout, tout! — Moi? » (cette aimable fille me tenait les mains, en me parlant; je la vis s'attendrir). — « Non, pas vous, » ajoutai-je, en sanglotant. — « Ce pauvre garçon ! » dit Colette à ses sœurs, « si « ses parents ne le retirent bientôt, il va mourir ici !... Car «ce Michel Linard est bien insupportable!... (i) » Ha! lorsque de retour à Sacy, pour y demeurer, je me rappelle-

riture nauséabonde. Linard, étonné de ma répugnance pour de si bonnes choses, la voulut vaincre, et pensa me causer la mort. Doit-on forcer les enfants à manger de tout ? Non, c'est dénaturer les races, leur donner des maladies et des vices. On fut obligé de me rendre à mes parents, chez lesquels, en huit jours, je fus parfaitement remis de mon épuisement-

(Note de Restif.) (1) Lecteur, cette fille charmante, ce sera Madame Parangon !

{NoU de Restif.)

MES ANNEES PREMItRES : \-])^-l-],\h 2\

rai Colette, son souvenir sera plus doux que sa présence; sa chère image embellira longtemps mes rêveries. Il m'arrivera même deux ou trois fois, le reste de la belle saison, d'aller au sommet de l'âpre colline du Terrapion (i), contempler ce bourg naguère redouté, puis dire attendri ; « C'est là qu'elle « est, ma'm'selle Colette, la bonneamieàmon pèreetmamère; « plus jolie que ma'm'selle Colas, la cousine à M. l'Curé. »

A mon retour dans mon village (sans doute obtenu de mes parents par M""" Colette), on me crut aguerri, pendant mon séjour au dehors: on ne tarda pas à s'apercevoir que je n'en étais devenu que plus sauvage ; et les filles recommencèrent à me poursuivre. Cependant le péril ne vint pas de mes naïves compatriotes; il fut causé par une étrangère... Si jeune encore, j'en suis déjà au moment de l'aventure la plus extraordinaire de ma vie, en elle-même et par ses suites !

On sait que j'avais pour camarades d'école les jeimes Rameau : Edmond, François, Charles et Louis ne prenaient, ainsi que leur sœur Madelon, d'autres leçons que celles de maitre Jacques; que leur mère me haïssait, et cependant me mangeait de caresses, etc. Ses fils avaient la tête dure; ils avaient peu d'esprit; on les mettait au-dessous de moi dans les conversations du village, quoiqu'ils fussent plus riches; leur mère le savait, et sa tendresse pour eux en soutTrait. Elle avait tâché de me détruire dans l'esprit de Messire Antoine Foudriat (2), et elle eût réussi avec tout autre homme; mais celui-ci lisait dans son cœur. Et néanmoins chez elle, hs compliments, les égards m'étaient prodigués. On sait encore qu'elle n'en agissait ainsi que pour me faire tomber dans quelque faute, dont elle espérait tirer avantage pour

(!) .-Xinsi nommce parce qu'il fallait autrefois y mettre pied à terre : cependant les voitures y paisaient d^jà du temps de Restif. La colline est à mi-chemin entre Sacy et Vermenton. J. G.-C

(2) Voir le portrait que trace Restif, de Foudriat, dans La lie de mon Père. J. G.-C.

me décrier. C'était une des singularités de ma jeunesse, que la haine maternelle que me porlait cette femme ! Elle ne me fit d'autre tort que d'empêcher Messire Antoine de me donner les principes du Latin, comme il en avait envie. Mais il est impossible d'imaginer combien ce préjudice, qu'elle me causa, fut décisif et irréparable! Messire Antoine était un philosophe qui m'eût formé rapidement...

M""* Rameau avait, au mois d'Auguste (i) de cette même année, une jolie moissonneuse du pays de son mari, Percyle-Sec : car ce ménage, quoique très d'accord, était séparé d'habitation; la mère, avec les enfants, demeurait dans le bien de Sacy, et le père faisait valoir celui de Percy, encore plus considérable. Cette moissonneuse, grosse dondon de bonne mine, avait le tour si voluptueux, qu'elle excita la jalousie de M""^ Rameau, bien à tort, je puis le dire; l'automate qu'elle appelait son mari avait épousé ses champs. Le mari et l'épouse changèrent de moissonneuse; une grosse Mathron, de Sacy, laide comme la conscience d'une prêteuse sur gages, fut envoyée à Percy, et l'appétissante Nannette vint chez la femme de son maître, j'aperçus Nannette à l'église le jour de la Vierge, où toutes les filles sont en blanc. Sa vue me frappa, mais d'une manière jusqu'alors non éprouvée! ce furent des désirs et non de l'amour, que je ressentis : un feu brûlant circula dans mes veines; Nannette fut la première femme pour moi. J'étais ébahi de celte impression nouvelle, prodigieuse !... Etait-ce l'effet de son genre de beauté, qui ne parlait qu'aux sens, comme celle de tant de femmes que j'ai rencontrées depuis, pendant les trente années de ma parfaite humanité?.. Lorque. Nannette sortit, je la suivis, pour la mieux voir, et elle acheva de m'enflammer l'imagination : c'était quelque chose de lascif, que je n'avais

(i) /luguste pour août. Restif employait encore l'ancienne appellation qui se retrouve chez plus d'un écrivain du xvii" siècle. On la voit même figurer assez souvent sur les calendriers. — en tête des mois. J. G.-Ç.

l'ÉCUUIE aux mules ou la. PKKMlhKE VIKILITÉ (,l"'l5)

— Monsieur Mcolas embrassé par Nannelie se jelani courageusement au cou de celte jolie fille.

(Composition inédite exécutée sur les données de Reslif.)

24 MONSIEURNI COLAS

pas encore vu, même à la belle Ursule Lamas, de Nitry, dont je parlerai bientôt... Je la suivais par derrière, le plus près possible, jusqu'à la porte des Rameau, me pénétrant de volupté. Quand ensuite je fus dans l'enclos de la Bretonne, je me rappelai cette montre, dont j'ai parlé plus haut, que faisaient les garçons de quinze ans à la porte Là-bas, et je portai sur moi une main,... non pollutrice encore, mais qui cherchait la cause d'un phénomène nouveau, altce rigidœque ereclionis... Le lendemain, en allant à la messe, j'entrai chez les Rameau, malgré la pudeur, pour les prendre, ainsi que leur sœur Madelon, et y aller ensemble. J'entendis que M"" Rameau disait tout bas à la belle moissonneuse : — « Tiens, Nannette, tu vois « bien ce grand Dadin-là? si tu le voulais embrasser, il s'cnu fuirait !...» Nannettese mita rire; mais comme nous étions pressés par l'heure, nous sortîmes tous. Au retour de l'église, je cédai aux pressantes invitations de mes camarades, et à l'espèce de violence polie qu'employa Madelon. J'étais d'ailleurs toujours si bien reçu dans cette maison, qu'elle devait un peu m'apprivoiser. Dès que nous fûmes dans la cour, je m'aperçus que M"® Rameau parlait à l'oreille de la provocante moissonneuse. Je jouai avec mes camarades: dans un instant où j'étais seul caché au fond de l'établc aux mules, animaux que le père Rameau employait à son labourage, Nannette vint doucement derrière moi, me surprit, et me prenant les deux mains : — « U faut que je vous embrasse à mon aise, » me dit-elle en riant. Je feignis de vouloir .me débarrasser : ce qui redoubla son envie. Elle me pressa contre son sein, le plus beau que j'eusse encore vu... Vivement ému, je l'embrassai moi même. Alors, Nannette parut comme saisie d'une fureur utérine; elle me serra, s'empara de tout mon être, et me fit palper tout le sien. Il paraît que cette fille était tempéramenteuse à l'excès... Elle pâlit, ses genoux fléchirent; elle me pressait et me repoussait tour à tour... Enfin, il lui prit un tel accès d'érotisme, qu'elle voulut être possédée, et elle en

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prit les moyens; nouvelle Sapho, elle aida la nature, la fit agir, et causa en moi un bouleversement inconnu... A ce moment terrible de la première crise de la reproduction,...

je m'évanouis ! En revenant à moi même, je me trouvai

inondé; mes camarades m'environnaient. Madelon disait à Nannette : « Mais, tu l'as donc chatouillé? J'ai oublié de te *< prévenir qu'il ne le fallait pas; car je sais de sa sœur Mar- « got, qu'il se pâme dès qu'on le chatouille. » Nannette rougit, en balbutiant : — u O ne m'en doutos pas ! » Toute l'explication finit là. Je n'avais moi-même qu'une connaissance confuse de ce qui s'était passé.

Au mois d'octobre, je retournai à l'école sous maître Jacques. J'avais appris à Vermenton à faire \a futtûine (\)\ jc manquai souvent la classe, ce qui donna occasion aux Rameau de me décrier dans l'esprit de Messire Antoine : j'eus le fouet! humiliation profonde qui fit triompher leur mère; elle vint en faire un compliment de condoléance à la mienne, qui fut beaucoup plus mortifiée que moi. Je n'écrivais pas encore; je ne lisais que le Latin : usage que j'approuve, loin de le blâmer! excellent, si l'on y avait joint les principes de cette langue, mère de la nôtre.

Ma conduite me rendit moins agréable à mes parents; les dispositions que je montrais n'annonçaient rien de favorable; Miche Linard m'avait aigri le caractère : je paraissais ennemi de toute application.

Je fuyais les hommes; dès qu'un étranger arrivait à la r.ictison, j'en sortais, pour n'y plus rentrer qu'après son départ. Mais peut-être était-ce l'effet d'un instinct heureux, vu que les étrangers qui venaient chez nous ne pouvaient que me donner l'idée du vice, absolument inconnu dans la maison paternelle. En effet, j'eus alors un exemple des mauvaises mœurs, encore plus clairque celui donné par Comtois et dame

(1) Vieille expression pour : fairf l'école buissonmire. J. G.-C

Geneviève. Les deux Restif de Joux (i), Jean et Bénigne, venaient souvent à la maison; ils ne m'effrayaient pas comme les autres, à cause de leur bonhomie et de leur habit de paysan; je demeurais pour eux. Ils racontaient des nouvelles de ce qui se passait à l'orient de mon village, à Lillesous-Mauréal, où une princesse de Nassau menait, dans une sorte de château fort, la vie la plus scandaleuse. J'écoutais les récits qu'on en faisait, et les réflexions de mon père : je pris en horreur le nom de Nassau, comme si j'avais été destiné à devenir Hollandais (2). Je me rappelle confusément qu'on voulut arrêter cette princesse pour dettes : elle réaista, et soutint un siège dans son château contre ses créanciers et leurs recors. Tout cela commençait à me donner une sorte d'immoralité, en m'habituant à l'existence du vice, dont l'idée entrait ainsi dans mon âme neuve.

J'avais eu deux frères et une sœur, depuis les jumelles, Baptiste et Charles, avec Elisabeth, qu'on a vue religieuse à Crisenom, aux Bernardines d'Auxerre; enfin gouvernante du frère aîné de tous, curé de Courgis, et maîtresse d'école. Marie avait été à Paris, où elle venait de trouver un époux. Ce nouveau gendre, après les premiers arrangements de son établissement, était venu chez nous. Il ne put me voir une seule fois; je fuyais dès qu'il paraissait; couchant dans les greniers à foin, et ne mangeant que ce m'apportaient à la dérobée les deux jumelles... Tel avait été l'effet de la pension à Vermenton. Je fuyais, plus que tout autre, l'abbé Restif, mon frère, qui me donnait le fouet, à chaque visite, pour effacer le péché originel par la douleur. 11 n'est rien de plus inepte qu'un séminariste; rien de moins propre à être un jour ce que l'on veut qu'il soit, un pasteur éclairé : ces

(1) Sans doute Joux-la-Ville, à 16 kilomètres d'Aval'on. J. G.-C.

(2) Restif fait allusion, ici, aux abus de pouvoir de Maurice de Nassau (1567-1625) et aux tentatives de coup detat de Guillaume II (1626-1650).

jeunes gens n'ont la tête remplie que de fadaises mystiques. J'ai dit que les filles continuaient à me poursuivre. L'aînée de celles de ma nourrice, voisine de M""" Rameau, avait entrevu quelque chose de la scène de l'écurie aux mules : elle leur fit un jour des reproches, en leur représentant que je n'étais plus un enfant et que leur conduite à mon égard pouvait donner d'elles une mauvaise idée, -r- « Vous êtes bien « bon! » me dit-elle; « quand elles viendront pour vous « embrasser, r'broussez-vous, comme avec Nannette;... « mais pas si fort! et vous ne l'aurez pas fait deux fois, « qu'eir vous laisseront de repos »... Les filles regardèrent la remontrance comme suggérée par ma nourrice. Une d'entre elles, la jolie Marguerite Bourdillat, qui n'avait que mon âge, m'ayant trouvé seul le soir, osa bien me dire, qu'elle « allait me mettre une fille à la joue! » Elle s'approche : je ne fuis pas; elle me prend : je la serre; elle m'embrasse : je le rends; je triple, je quadruple; enfin l'audacieuse petite assailleuse, d'abord obligée de se défendre, est bientôt réduite à s'enfuir, en disant : »< Ha mâs ! j'craijos qu'c'était vous qui « aligne vou' ensauver! » Je lui répondis, que « depuis « quelque temps,., je ne m'ensauvais plus, et que j'embras- « sais trois fois toutes les filles. — — Ho ben, all'y seront « toutes ettrappées; car je ne m'en vantehai pas... » Je fus assez content de cet essai. En la quittant, je passai devant un groupe de grandes filles qui m'environnèrent : je fus tenté de fuir; mais la raison l'emporta. Je m'élançai le premier au cou de Reine Miné. — « Ma j'crai qu'côt li qui t'em- *< brasse ? » s'écria Madeleine Champaut. Elle succéda, et me laissa faire tant que je voulus. Je courus lutiner Agathe. Les trois filles se regardaient avec surprise!... Les femmes et les autres filles s'approchèrent; en me voyant me démener, on m'applaudit : « Ç'ôt bén fait ! » disaient les femmes; x< Ha! ha! vous craijéz-donc encoi' avoir aflfaihe à un enfant? si — Je veux avoir toutes les filles à la joue! » m'écriai je.

Depuis ce jour-là, aucune fille n'osa plus me poursuivre.

Une de mes voisines, jolie, et toujours modeste, me fit compliment de ma résolution, et me témoigna, en rougissant, combien elle avait désapprouvé l'effronterie des grandes filles! Peu s'en fallut, ici, que je ne renouvelasse l'aventure de l'écurie aux mules! Mais Marguerite ne s'y prêta pas...

Vers la fin dejuillet, après que le regain était assez poussé pour faire paître les chevaux, les adolescents et les adolescentes qui les gardaient, se réunissaient dans la prairie, et s'y amusaient à différents jeux, capables de donner une idée de la vie des anciens bergers. Je n'avais encore aucun emploi dans la maison paternelle : ainsi, en tout temps j'étais libre dans les intervallesde l'école, et je l'étais absolument pendant la moisson etles vendanges. Mais j'avais l'inutilité en horreur; elle était pour moi une honte insupportable : dans 'a journée, je m'occupais à soigner les abeilles, les agneaux, les différents oiseaux de basse-cour; à sarcler le jardin, dont je portais les mauvaises herbes aux vaches. Fatigué, je lisais du latin, que je n'entendais pas, mais que j'aimais à chanter à l'église; je ne savais pas encore lire le français, et je m'en mourais d'envie : mais mon père, par une same politique, renfermait les livres de cette langue, qu'il nous lisait le soir, après le souper, heure à laquelle toute la famille était rassemblée. A la chute du jour, attiré par les cris et les ris de la jeunesse, je courais à la prairie, où je trouvais à jouer à l'escarpolette, a la chèvre, à la bel le -mère ; ensuite a la pucelle, et dès que l'obscurité empêchait d'y voir, au loup, quand il y avait de grandes filles. Tout le monde connaît l'escarpolette : la nôtre avait pour appui un vieux pommier sauvage; plusieurs licous de cheval noués ensemble formaient la brandilloire : les filles et les garçons étaient brandillés tour à tour; mais les premières éprouvaient quelquefois certains désagréments quand il se trouvait, dans le jeu, des vauriens

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comme le Grand-Colas, qui cherchaient à les mettre dans des points de vue immodestes. . . ( i )

Lâpucelle était un jeu fort amusant, qui affectait les formes dramatiques, On couvrait une jeune fille, qui était la pucelle, des tabliers de toutes celles qui étaient du jeu, ainsi que des chemisotes ou vestes des garçons, jusqu'à ce que le tout formât une sorte de pyramide. On assiégeait ensuite la tour, c'est-à-dire les garçons; les filles l'entouraient et la défendaient.

« Lei> portes Dond^ne sont-elle' ouverte']' « Â-t-elle sa robe verte?

« — Noit, elle est cachée,

« La tant éplorée.

« Nous la voulons l'épousée,

« Par mariage !

« — Non, non, mariée, « yous la battre^ avec rage ! »

L'adresse des garçons consistait à enlever, sans qu'une fille les touchât, tout ce qui couvrait la pucelle. Alors, elle leur appartenait ; et les filles se lamentaient en disant :

« Comme la rose effeuillée,

« Elle sera bientôt ; a Comme la prune secouée,

« Hlle sera mangée,

v< Par le ravousio !

« La pauvre infortunée !

« Elle sera fanée, « Comme la /leur Je choquerio.

« Qui teint les roulée'? »

Puis elles la livraient aux garçons... On laissait un espace

(l) On sait à quelles cîtampes suggestives ces points Je vue immi'JeslfS donnèrent naissance. J. G.-C.

entre les deux sexes : la pucelle était amenée au milieu : Elle joignait les mains en suppliant, et regardant les filles :

« — O ! m'abandonnere^vous !

« Et suis-je livrée <" « — C'est voire destinée', « Il faut suivre l'époux :

« Mais vous sere^ pleurée,

« Toute l'atinée, * En entendant les coups... »

Elles poussaient ensuite des cris de douleur, et l'une d'elles éparpillait les cheveux de la pucelle. Alors les garçons s'avançaient, l'environnaient. Elle se mettait à genoux, en élevant les mains : ils feignaient de se laisser fléchir, et ils lui disaient :

« Viens, viens, mieux te garderons, « Que ces filles à cotillons, « Qiii te garder ne pouvant. »

La pucelle se levait, et donnait la main à celui des garçons qui lui plaisait. C'était son mari, et le jeu finissait là. Le garçon choisi remettait ensuite poliment la jeune fille au milieu de ses compagnes.

CLuantaujeu du loup, toujours réservé pour l'obscurité, il était sans but moral, au moins apparent. On plantait un piquet en terre ; on y attachait une longue corde formée de plusieurs chevêtres de cheval. On choisissait le premier loup : ordinairement ce titre était ambitionné; on l'attachait à la corde; on lui bandait les yeux, puis on s'écartait. Alors, on lui jetait, les garçons leurs chapeaux ou leurs bonnets; les filles, leurs tabliers ou leurs fichus roulés, et jusqu'à des camisoles et des corsets. Le loup devinait à qui appartenait le chapeau, le tablier, le fichu, ou il le mettait au pied de nos

LA. VIGNEKON.NK. — Estampe Je Billet pour les Contenn)oraiiies.

• Cette estampe est intéressante parce qu'elle donne la petite maison bass* des vignerons de la Bourj^ogne au Xl'lll" siècle.

3> MONSIIUR NICOLAS

piquet, s'il ne devinait pas; on tâchait, alors, de les reprendre. Mais s'il avait deviné un garçon, celui-ci était loup à son tour; au lieu que si c'était une fille, elle nommait un garçon pour la remplacer. Si le loup saisissait un garçon personnellement, il le rossait; si c'était une fille, il la mangeait; c'est-à-dire qu'il la fourrageait assez librement. On n'était guère attrapé qu'en voulant reprendre les gages amoncelés autour du premier loup. Ce jeu était fort innocent entre des enfants tels que j'étais, malgré mon aventure avecNannette ; mais quelquefois les garçons de quinze à vingt ans s'en mêlaient, et alors il s'y passait des choses peu décentes. Cependant Messire Antoine Foudriat ne voulut jamais ni le défendre, ni recommander de la décence dans ce jeu; il disait que depuis plus de cinq cents ans, on n'avait pas ouï-dire qu'il y fût rien arrivé d'essentiel, et qu'il suffirait de le défendre pour qu'il devînt criminel... Ce sage pasteur mourut; son successeur, Messire Louis Jolivet, défendit le jeu, qui devint criminel ; il fallut qv.e le pouvoir civil le proscrivit. Depuis ce temps, il n'y a plus de jeux à Sacy ; on y végète tristement, comme ailleurs : le purisme a toujours été le plus grand ennemi du genre humain (i).

A cet âge, et après tout ce qu'on vient de lire, je ne connaissais pas encore la douceur d'un baiser. Voici à quelle

(i) Dans l'ancien régime, on avait cru remplacer les jeux parla pédante et plate institution des Hosicra. Mais ces tristes fêles ne sont pas un jeu ; elles sont une source de petites cabales, de petites intrigues, de petites vertus d'ostentation, et de vices réels. Les villages à rosières, loin d'être aujourd'hui les plus innocents, sont les plus licencieux; le vice s'y cache comme à la ville, et les filles y sont libertines sans faire d'enfants. U'où vient cela ? C'est que les dames qui allaient présider ces ridicules solennités, menaient avec elles leurs valets, leurs amants, et leurs vices, [e tiens du constituant Clermont-Tonnerre, que sa femme ayant fait une rosière à Champlâtreux, un seigneur de la cour se donna le plaisir piquant de la déflorer deux heures avant la cérémonie du couronnement. On ne doit jamais donner de récompenses ni de couronnes au devoir rempli ; et surtout, jamais le vice ne doit couronner la vertu !

(NoU de Restif.)

MES ANNÉES TRF. MIRRP.S ; I 7^4 1 746 )}

occasion j'éprouvai pour la première fois cette sensation délicieuse.

Un soir, en arrivant de l'école, j'entendis qu'il y avait à la maison deux de mes cousines Gautherin d'Aigremont : c'étaient les filles d'une soeur de mère de mon père. La blonde Marie, l'aînée, se mariait; elle venait en prévenir son oncle l'Honnête Jx)mme, et la brune Nannon, sa sœur cadette, l'avait accompagnée. Marie était d'une belle figure, suivant ce que je me rappelle, ne l'ayant jamais revue; elle ressemblait à cette jolie Guéant (i), qui n'a joué que peu d'années sur le Théâtre-Français. Nannon, sa cadette, n'était que jolie; un peu de son noir, loin de l'enlaidir, rendait sa figure plus piquante. Marie, après m'avoir embrassé, m'avoir donné des dragées, me remit à sa sœur, qui ma garda près d'elle et ne s'occupa que de moi. Elle m'embrassa enfin, mais d'amitié, après avoir fait connaissance. Jamais des joues si douces n'avaient approché les miennes; je sentis un frémissement de volupté! Ce baiser m'est encore présent, et lorsque mon imagination me le retrace, je crois le sentir. J'osai le renouveler sans que ma jolie cousine s'y opposât; au contraire elle paraissait charmée et redoublait ses caresses. Il y avait alors à la maison une servante de Nitry, excellent sujet et assez jolie, appelée Catherine Panneterat, qui m'avait quelquefois défendu quand les filles me poursuivaient; elle dit tout bas à ma cousine qu'elle avait bien du privilège ! — «Je le sais », répondit Nannon; «je n'en aime que mieux « mon petit cousin. » Je fus flatté : mon jeune cœur nageait dans une volupté d'autant plus vive, qu'elle était plus pure. Cependant, quelque plaisir que je trouvasse aux caresses de Nannon, je me rappelle que mes yeux étaient secrètement attirés par le joli pied de Marie. Ce petit événement fait

(l) li sera question plus loin, c'est-à-ilire au loiiic il, de l'actrice Ciuéant avec laquelle Restif se trouvera en partie joyeuse.

époque dans ma vie, par le développement d'une faculté nouvelle, le savourement du baiser. Tout ce qui me semble extraordinaire, c'est que cette sensation ait suivi au lieu de précéder l' écurie aux mules! C'est sans doute parce que cette autre crise fut forcément amenée.

La première fois que je retournai jouer dans la prairie (i), après la visite de mes cousines, je fis plus d'attention aux filles de mon âge qui avaient la peau douce comme Nannon Gautherin. 11 y en avait deux de très jolies : l'une se nomr.iait Marie Fouard ; l'autre, Madeleine Piôt, cousine et non la sœur de cette rouge Marie, qui me portait à Vêpres dans mon enfance. Marie Fouard avait de beaux yeux noirs, des sourcils bien arqués et fournis; tout en elle annonçait la force et... le tempérament; c'était celle que je préférais. Madeleine avait plus de blancheur dans le teint, l'air plus doux, plus tendre, plus naïf; elle partageait mon cœur... On joua au loup, mon ami Etienne Dumont en fut : c'était un enfant d'une grande innocence, quoique un imprudent l'eût exposée, à peu près comme Margot avait exposé la mienne avec Marie Louison : mais les excellents principes que lui donnait sa mère le garantirent. 11 fut loup le piemier. Il était mon rival pour Marie Fouard, et il tâcha de la prendre. 11 y réussit; mais il en agit conformément à son caractère, il ne ravit pas même un baiser; il se contenta de presser la main et la taille de sa bien-aimée. Je me laissai attraper ensuite : — « Mon camarade » me dit tout bas Etienne, « si tu crains d'être « loup, quoiqu'il m'ennuie fort de l'être; je ne vous devinerai « pas. — Ah! je veux l'être! », lui répondis-je, afin deman- « ger ma cousine, Madeleine Piôt, comme vous venez de man- « ger Marie Fouard. » La passion me rendit politique, c'està-dire menteur ; car c'était Marie que je voulais manger. Etienne me devina tout haut et je tus loup. Marie Fouard se

(i) Au jeu du loup. *

laissa prendre très facilement; car elle me préférait à Etienne. Quand je la tins, je me rappelai toutes les sensations voluptueuses que j'avais déjà eues, soit par le tact volontaire sur Ursule Rameau; soit par les baisers enflammés de Nannette la moissonneuse, soit en dernier lieu par le contact des joues douces de ma cousine Nannon Gautherin, et je cherchai à les renouveler sur la brune Marie. En feignant de la manger, je l'embrassais; je me faisais embrasser; manus insert ce per tractabant inguia, impuberemque concbam; l'innocente se prêtait à tout et le désir de la jouissance se fit sentir... Je lui disais cependant : — « Marie!.., Etienne, mon camarade, vous « aime bien, moi aussi : lequel aimeriez-vous le mieux? — « C'est vous. Monsieur Nicolas; Etienne n'est qu'une mau- « viette. » En effet, cet enfant avait une petite stature, et ses bras n'étaient guère plus gros que mes doigts. ]e fus enchanté de cette réponse, mais je craignis de faire de la peine à Etienne en retenant plus longtemps Marie, et je tâchai, avant de me donner un successeur, d'attraper Madeleine; ce qui me fut facile : elle était jalouse de Marie, et se mourait d'envie d'être mangée comme elle... j'observe ici que dès lors, etensuite pendant mon séjour à Courgis, brûlé par les yeux de Jeannette Rousseau ; que même à la ville, éperdu d'amour jusqu'à la fureur pour M""^ Parangon, et toute ma vie, je n'ai jamais été absolument monéraste (i), mais polyéraste; à moins qu'on ne trouve bonnes les raisons que je me propose de donner dans le temps, pour prouver que je n'ai aimé qu'une femme. — « Ne craignez rien, ma chère Madeleine », dis-je à la jolie Piôt, en la saisissant ; « je ne serai pas un « méchant loup pour vous; je ne vous ferai pas de mal ! >♦ Je l'embrassai plusieurs fois au lieu de la mordre (ce qui arrivait quelquefois aux loups, mes confrères); je la traitai comme Marie, et de plus, me souvenant que Nannette

(i) C'est-à-dire adorateur d'un seul être. J. G.-C.

m'avait livré sa gorge, je cherchai celle de Madeleine sans en trouver... Je la laissai aller enfin... Je n'avais plus envie d'être loup; Etienne m'avait bandé les yeux fort négligemment; j'y voyais : je devinai un chapeau et je fus remplacé.

A parler sincèrement, je crois que j'aimais la seule Marie Fouard... Mais peut-on avoir de l'amour, à l'âge que j'avais alors? Je le crois; car j'ai senti dès lors le goût inspiré par la différence du sexe; j'ai senti un trouble secret, à la vue de Marie ; je l'ai trouvée la beauté qui était d'accord avec mon cœur.

Mon père, depuis qu'il demeurait à la Bretonne, avait un vaste enclos de prés, et toutes les facilités pour nourrir des troupeaux de moutons, des vaches, des cochons; pour avoir une basse-cour nombreuse, composée de tous les oiseaux domestiques, même de ceux à qui l'eau est nécessaire. 11 n'était pas homme à négliger aucune des parties économiques. Il prit un berger : auparavant, il envoyait ses brebis au pâtre public. J'aimais sa compagnie, et, pour en jouir plus à l'aise, j'usai d'un petit stratagème : toutes les veilles de dimanches et fêtes, je manquais l'école du soir et j'allais rejoindre Jacquot aux champs. Je ne saurais exprimer qu'imparfaitement le plaisir que je trouvais à parcourir les campagnes avec le berger Jacquot, qui me faisait toujours quelques contes dont j'étais fort avide.

Mon âme vive et sensible jouissait de tout : un. site agreste, une colline inculte, une vallée profonde, où la vue était bornée par un bois qui avait quelque chose d'effrayant, m'inspiraient par là-même une sorte d'ivresse concentrée, qui s'égayait, lorsque nous montions sur les collines. Alors, je me trouvais plus léger; l'audace remplaçait l'effroi; je chantais le premier Deo laus qui me venait dans la mémoire. Si, pour accroître le charme, nous venions à voir un lièvre, ou à trouver un nid, mon bonheur était au comble ; je na-

geais dans la volupté! (Hélas! aucune jouissance depuis n'a été aussi pure, aussi complète !)

...Je me trouvai seul, libre, maître absolu de faire ce que je voulais, loin de tous les yeux. 11 faut avoir une âme capable de sentir cette jouissance, pour m'entendre. Le sentiment de ma vie se doubla; mon existence s'agrandit; je m'enivrai de liberté; je la chéris ; je l'adorai; je sentis que je la préférais à tout...

Cependant les occupations à la maison paternelle étaient si multipliées, qu'on fut obligé de me laisser conduire le troupeau, quoique les jours^s'accourcissent ; on ne s'infor mait pas même des pâturages que je fréquentais. On avait soin seulement, à cause du loup, de me faire accompagner par les trois gros chiens, Pinçard. Babillard et Friquetie. (Cette dernière était un trésor de fidélité, d'intelligence). Le Grand-Pré, pour lequel j'avais pris goût, fut le pâturage que je préférai : je m'y rendais en droite ligne. Les gens de Nitry, toujours pressés de jouir, vendangent de bonne heure; de sorte que j'eus la liberté de grappiller dans les vignes, à mon aise, abondamment, en véritable propriétaire; car les négligents Nitriates avaient laissé de toutes les productions, raisins, pêches, poires, pommes, coings, le tout meilleur que la récolte non mûre des cultivateurs. Les habitants de Nitry, outre leur insouciance, ont une sorte de grandeur et de générosité; leur récolte n'est pas faite avec exactitude, comme à Sacy ; le Nitriate dit : « 11 en faut un peu laisser au pauvre qui n'a pas de vigne, afin qu'il puisse goûter au raisin; car autrefois, quand il n'y avait que des fruits sauvages, tout était à tous. 11 faut laisser au pauvre qui ne possède plus rien, un peu de fruit cultivé, pour le préserver du vol et du désespoir, pour désaltérer le passant ou le pâtre qui abordent ces collines écartées... » Je trouvais donc des fruits en abondance dans les vignes de Mont-Gré, tandis que mes brebis, mes porcs et mes chèvres paissaient dans le

Grand-Pré ou dans le champ de Jean Simon, lemansier (i). abondant en serpolet et autres herbettesde coteau excellentes pour les moutons. Comme je sentais ma vie sur ces collines élevées ! Ah ! quels moments délicieux, et combien je les ai regrettés! Combien aussi j'en ai joui depuis par le seul ressouvenir ! La journée s'écoulait trop tôt; c'était avec chagrin que je retournais à la maison paternelle.,. Arrivé le soir, je soupais seul, et dès le matin je faisais sortir le troupeau.

11 prospérait entre mes mains; je ne le ramenais que rassasié, et grâce à Friquette, les loups n'en diminuaient pas le nombre.

Vis-à-vis les vignes de Mont-Gré, derrière le bois du Bout- Parc, était un vallon plus solitaire, où je n'avais encore osé pénétrer; la haute lisière du bois lui donnait quelque chose de sombre qui m'effrayait. Le quatrième jour après les vendanges de Nitry, je me hasardai à y passer avec tout mon troupeau. Il y avait au fond du vallon, sur le bord d'une ravine, des buissons pour mes chèvres avec une pelouse où mes génisses pouvaient paître comme dans le Grand-Pré. En me voyant là, j'éprouvai une secrète horreur, causée par les contes d'excommuniés changés en bêtes que me faisait Jacquot; mais cette horreur n'était pas sans plaisir. Mon quadruple troupeau paissait; les cochons trouvaient en abondance une espèce de carotte sauvage, que les paysans nomment echavie, et ils labouraient la terre, tandis que les plus gros, et surtout leur mère, s'avançaient du côté du bois. Je les suivais pour les empêcher d'y entrer, lorsque j'aperçus sous un vieux chêne à glands, un énorme sanglier. Je tres-

(i) Ou le faiseur de nianses. C'était un homtne à qui la religion avait tourné la tête, par la crainte de l'enfer. Il avait cessé d'aller à la messe, il travaillait les dimanches et fêtes à ses vignes. Il faisait des manses, ou petites boules de terre argileuse, pour éloigner ]f. diable, q»i lui paraissait sous la forme d'une araignée. On fit enfermer cet infortuné au bout de dix ans, (quoiqu'il n'eût causé aucun trouble. Mon père refusa de signer le mémoire.

(Note de Resiif.)

saillis d'horreur et de plaisir, car cet animal augmentait l'aspect sauvage qui avait tant de charmes pour moi. Je m'avançai le plus qu'il me fut possible. Le fier animal m'aperçut et, dédaignant un enfant, il continua de se rassasier. Par un heureux hasard, la truie était en chaleur, elle b'approcha du sanglier qui courut à elle dès qu'il la sentit. J'étais ivre de joie du spectacle qu'ils m'offrirent, et je retins mes trois chiens en laisse pour ne pas troubler le sanglier. Dans le même moment parurent un lièvre et un chevreuil : je me croyais transporté dans le pays des Fées; je respirais à peine. Je m'écriais inarticulément quand un loup parut, je fus obligé de lâcher mes chiens contre cet ennemi public ; la crainte qu'il n'attaquât le troupeau détruisait le charme de sa présence (car tous ces animaux sauvages augmentaient à mes yeux celui de cette solitude). Mes chiens effrayèrent et lièvre et chevreuil et sanglier; tout disparut et rentra dans les bois : mais le charme resta. 11 fut même augmenté par une belle huppe qui vint se percher sur deux gros poiriers dont les paysans appellent le fruit/o/r^s de miel, parce qu'elles sont si douces et si sucrées dans leur maturité, que les guêpes et les abeilles les dévorent. Je connaissais déjà ce fruit; les parents de mon ami Etienne Dumont avaient un poirier de miel au bas d'un champ très voisin de la maison paternelle, et il m'avait quelquefois mené en manger les poirettes tombées. Mais que je trouvais celles-ci délicieuses, à moi, et dans une terre de liberté!

Il me vint alors une idée : « Ce vallon n'est à personne : « je le prends: je m'en empare; c'est mon petit royaume. 11 « faut que j'y élève un monument, comme mon père lit « dans la Bible, pour qu'il me serve de titre. » Je mis aussitôt la main à l'ouvrage. Lorsqu'il fut achevé, je montai dessus pour contempler mon empire, car ne voyant personne, je me trouvais maître; je sentais, avec mon imagination vive et réalisante, ce que l'on n'a peut-être jamais senti en Europe,

la situation de l'homme avant les rois, avant toutes les entraves et toutes les lois... Cette heureuse journée finit trop tôt...

De retour à la maison paternelle, j'étais triste et taciturne : le tracas, le tumulte, la subordination m'impatientaient. Ma bonne mère me crut malade : elle me prodigua les soins. — « Je me porte bien 1 » lui dis-je un peu durement ; « mais « je voudrais être chevreuil ou sanglier; car je ne voudrais « pas être loup, à seul fin de vivre tranquille dans les bois, *< et surtout dans le vallon où j'ai été aujourd'hui, — Et où « donc as-tu été. mon Nicolas? — Au delà du Bout-Harc. — « Oh 1 si loin, mon enfant! — Fût-ce plus loin encore !... « Oh ! si vous saviez comme c'est jolil... » Et je me tus, manquant de termes.

Tous les talents, toutes les qualités sont des dons naturels : l'instruction en facilite et en éclaire l'exercice, mais elle ne les donne pas. J'ai dit que je soignais les brebis, mais les agneaux attiraient surtout mon attention ; je parvins à les préserver de la mortalité, assez ordinaire pour ces petits animaux, quand le temps devient froid et qu'on les néglige. Un mot que j'avais entendu dire à Pierre Guerreau, frère aîné de Jacquot, me donna des lumières ; je hachai de la paille et du foin, que je mêlai avec du son, et cette nourriture fortifia les agneaux, ainsi que les brebis allaitantes. En 1745, aucun agneau n'était mort. Les abeilles avaient aussi mes soins. Chaque hiver, il périssait au moins la moitié de nos ruches et presque tous les essaims; on ne pouvait ainsi réparer la perte des vieilles ruches. J'examinai les causes de ce dépérissement ; je trouvai que c'était les mulots et surtout le froid. Je fis des 4 de chiffres pour détruire les souris; j'enduisis les ruches de chaux et de bouze de vache ; je les couvris d'excellentes robes de longue paille de seigle. Je portai l'attention plus loin, je leur lis cuire des lentilles, et dans les beaux jours d'hiver, où les abeilles sortent. J'en

MRS ANNÉrS PREMIÈRES : I734-I746 4I

mettais sur leurs pierres, en les humectant d'urine; ce légume farineux les soutenait et les préservait de la diarrhée. Mes parents et les domestiques étaient surpris de mes petits talents économiques. Mais ils ne produisirent pas l'effet que j'en attendais; au contraire, mon père se confirmait de plus en plus dans l'idée de m'envoyer à la ville, après m'avoir fait donner les principes du latin par mes frères aînés.

Pendant l'été de 1745, on eut plus d'une preuve de mes talents pour la conservation de la basse-cour.

Ma mère, quoique très adroite et très soigneuse, n'élevait que difficilement les oiseaux aquatiques, et elle n'avait pas encore réussi pour les poulets dindes. Une attention infatigable me fit triompher des obstacles. J'eus peu de peine pour les canards et les oies; je leur fis, dans la cour, une petite mare, avec une bonde, pour la nettoyer tous les jours : je la remplissais tous les soirs de l'eau du puits, et le lendemain, elle se trouvait suffisamment aérée. Je savais qu'il ne fallait pas que les jeunes dindes fussent mouillées ; je les préservai de la pluie et du froid. Je réussis. Ma mère était enchantée I Mais mon succès même m'attira un désagrément. Mon père, à qui elle en parlait devant moi, lui dit qu'il augurait mal de cette grande aptitude aux petites choses; il assura qu'il fallait m'en dégoûter, en engageant mes sœurs aînées à se moquer de moi, par l'insultant sobriquet de Metteur de poules couver. J'entendais ce discours de sur mon pommier, et je rougis douloureusement.

Voici un nouvel ordre de choses qui va commencer. Le lendemain du jour où j'avais mené Jacquot à mon vallon, où j'avais passe une journée délicieuse avec mes camarades et ma première maîtresse, mon père m'éveilla du matin : « Nicolas ! Nicolas ! » Je pensai que c'était pour aller à l'école de Sacy, et mon cœur se serra : — « Allons, mon père. — « Nous allons à Joux, voir ta sœur Marianne et ton beau « frère Marsigny. Parla même occasion, nous rendrons une

« petite visite à M. Christophe Berthier, fils du bon M. Ber- « thier, de Nitry. » Ma mère prit la parole quand il fut sorti, pour me représenter qu'il fallait m'instruire; que je serais à Joux auprès de ma sœur et comme chez nous... Arrivés à Joux, nous dinâmes chez ma sœur, et nous n'allâmes chez le maître qu'à l'heure de la classe du soir. Le fils du bon Christophe Berthier reçut mon père avec beaucoup de témoignages d'amitié; mais je lui trouvai quelque chose de sévère pour moi dans le regard : au lieu que son épouse, m'inspira de la confiance par son air de bonté ; je crus voir ma bonne tante Madelon. Christophe Berthier, de Joux, avait deux grandes filles de vingt-cinq et de vingt ans. Joson, l'aînée, était le portrait de sa mère; et Nannette, la seconde, beaucoup plus jolie, mais haute, dédaigneuse, même : elle avait, en perfection, la noble figure des Berthier, qui aurait pu passer pour Romaine, sans leur extrême blancheur. Je fus d'abord prévenu pour Nannette : mais bientôt elle cessa de me plaire, en parlant toujours d'un grand pensionnaire de Noyers, alors en vacances, appelé Barbier. J'avais alors onze ans moins un mois ou six semaines; je paraissais formé par la taille, et plus encore par mon air sérieux et concentré. J'avais eu fort tard le défaut qui brouilla la Présidente De Mesmes avec son mari ; mais, depuis longtemps, cet accident ne m'arrivait plus à la maison paternelle. Ce fut avec un étonnement douloureux que je m'aperçus d'une rechute à la troisième nuit de mon séjour à Joux! Quelle honte pour un garçon de mon âge, qui vivait dans une maison où étaient de grandes et jolies filles!... Je fis mon possible pour sécher ma place, mais en vain ; la laine sèche difficilement f J'avais d'ailleurs un fort bon lit, que je maudis mille fois : j'aurais préféré une paillasse. En me levant, je l'approchai de la fenêtre, que j'ouvris. Mais (et l'on en sera surpris à Paris), je couchais dans la même chambre que deux grandes filles, au premier étage; ce que, dans les campagnes, on

MES ANNF.P. S PRF. MlÈRF.S : I 734- I 746 43

nomme la chambre haute ; le père et la mère étaient au rez-dechaussée. Lorsque je fus descendu pour aller en classe, je guettais du coin de l'œil si Nannette montait faire les lits; j'espérais que le mien séclierait, si elle diiïerait jusqu'à midi. Ce fut ce qui arriva. Mais elle s'aperçut de quelque chose. Hlle était si éloignée, cependant, de soupçonner la vérité, qu'elle me dit le soir en se couchant : — « /Monsieur Nicolas ! « prenez garde, lorsque vous prendrez le pot-de-chambre»! Ensuite elle rit beaucoup en parlant bas à sa sœur. Je me promis d'être exact; je ne dormis presque pas. Mais on sait que la mictio lecti étant un effet du relâchement général, j'augmentais la cause en aggravant le mien par la suspension. J'avais pris dix fois le pot sans en avoir grand besoin, et cependant l'accident redouté eut lieu ! Mais ce ne fut presque rien. Le comble de la honte m'attendait le lendemain, que je dormis d'autant plus serré, que je m'étais plus contraint la veille : le besoin produisit un songe, dans lequel je croyais tenir le vase. Je m'éveillai cependant au milieu de l'évacuation. Je fus désolé... je sentis bien qu'il n'y avait pas moyen d'échapper (il faisait jour) et que ma vergogne allait être découverte!... Hlle le fut, en elTet. Nannette. qui avait quelques doutes, lit les lits dès le matin. Elle trouva le drap encore mouillé, ainsi que le matelas. Elle vint avec éclat avertir sa mère. Son père et tous les écoliers qui étaient alors en classe l'entendirent ; j'étais confondu... Depuis ce malheureux jour, Nannette m'accabla de mépris; elle me parlait comme à un enfant haï; elle est la seule femme qui m'ait fait concevoir comment on peut haïr la beauté. Ce qui me fait éclater de rire aujourd'hui, c'est qu'avant d'aller nous coucher, on voyait une jolie fille de dix-huit ans, mener devant la porte un grand nigaud presque de la même taille, pour lui faire faire son petit tour, observant curieusement s'il ne la trompait pas!... Mais ceci tient à l'innocence des mœurs du Morvand, dont Joux est la fron-

ticre. Nannette alla se plaindre à ma sœur, qui lui dit : « Il ♦< faut qu'il soit malade, car ça ne lui arrivait pas chez nous, « ni à Vermonton, où il était en pension, cet été. » Elle me fit cependant de graves représentations. Mais à quoi tout cela servait-il? La crainte même de l'incongruité la rendait plus fréquente.. Je ne me serais pas arrêté à cette puérilité, si elle ne devait pas amener une de ces aventures qui font époque dans la vie.

Barbier, ce grand pensionnaire si vanté par Nannette arriva enfin. Le grand lit où j'étais devait être occupé par nous deux. La chose la plus pressée qu'eut à lui dire Nannette, après les premiers compliments, ce fut qu'il allait coucher avec un pissenlit. A ces mots, Barbier, surpris, me regarda : « Ça n'est pas possible!... » (je crois le voir encore.) « Ah! parbleu, nous verrons ça. » Je rougis, en baissant la vue ; je n'eus plus faim, et je ne pus déjeuner Le grand Barbier m'avait déplu avant son arrivée ; il m'effrayait depuis que je le voyais. Après son déjeuner, il entra dans la classe et se mit à causer avec les demoiselles Garnier, filles du bailli, les demoiselles Barbier et M'"' Mouchou, fille fort riche, qui me faisait beaucoup d'amitiés auparavant. J'avais les larmes aux yeux. Julie Barbier me demanda ce que j'avais? Mon condisciple se hâta de prendre la parole : « 11 a . pissé au lit. » Un grand éclat de rire partit de tous côtés ! J'aurais voulu pouvoir m'anéantir. Moi, qui faisais le grand garçon! moi, l'oracle de Sacy, moi, déjà père, être bafoué a Joux, pour un des premiers défauts de l'enfance !... M"* Julie Barbier, l'aînée, qui n'était point la parente de mon condisciple, avait l'àme douce, sensible; elle lisait même déjà des romans ; Julie vint auprès de moi, elle essuya mes larmes avec son blanc mouchoir, en me représentant que ce défaut passager ne m'ôtait rien ; elle gronda Barbier : « Que vous « êtes dur! Vous voyez bien que c'est un défaut involon- « taire, et qu'il en est plus peiné que vous. Ne vous désolez

« pas, Monsieur Nicolas! ce n'est pas là un vice; on se cor- « rige plus tôt et plus sûrement de votre petit défaut, qui « vous rend plus intéressant à mes yeux, que de ceux de « Monsieur » (désignant Barbier). « Vous lisez bien; vous « calculez facilement; et » (ajouta-t-elle tout bas) « peur <i savoir ce que vaut celui qui vous traite avec tant d'impo- « litesse, il le faut entendre. » Ces dernières paroles adoucirent ma situation : je remerciai l'aimable fille et je souris ; elle me frappa deux ou trois fois sur la joue, de sa main douce, et je me trouvai presque heureux.

Malgré les attentions de Julie, je me déplaisais beaucoup à Joux, à cause de mon indisposition nocturne et de Nannette, mais je ne m'ennuyais pas comme à Vermenton, et depuis à Paris, auprès de mon frère, l'abbé Thomas; mais il y avait deux causes qui me rendaient Joux supportable : la première et la plus forte, était la société de Julie; la seconde, c'est que j'étais à l'orient de mon village. Celle-ci paraîtra futile; elle l'emportait cependant sur les autres motifs que je pouvais avoir; elle agissait continuellement sur moi et me préservait de cet ennui qui oblige quelquefois les Suisses à revenir dans leurs montagnes, du fond de la France et de l'Italie. Julie avait près de quinze ans; elle était formée, très jolie; elle lisait bien, avec sentiment et grâce; elle écrivait correctement, parce qu'elle aimait la lecture; elle venait moins à l'école pour elle-même que pour y accompagner ses frères et sœurs, qu'elle surveillait avec une prudence qui la faisait admirer de tout le monde. Elle apprenait la musique de son père, homme fort instruit ; il n'y avait personne dans le bourg qui ne l'aimât, à cause de sa bienfaisance. Presque tous les jours elle m'apportait tantôt des confitures, tantôt du gâteau, tantôt des fruits : elle me forçait de les prendre, en me disant ; « J'ai appris de Joson que vous ne « mangiez presque pas à table. Je vous crois trop timide. « Prenez garde! mon cher Nicolas, on paie quelquefois de sa

/J^ MONSIFUR NICOLAS

« santé, dans l'âge mûr, la mauvaise honte de la jeunesse! (à ce que dit mon cher père). » Un jour que nous étions seuls à la table à écrire, les grands écoliers n'étant pas encore arrivés, elle me dit en riant : — « Vous étiez bien « désolé d'avoir fait ce qu'on vous a si rudement reproché « devant nous? Eh bien, c'est ce qui nous lie : si ce petit « désagrément ne vous avait pas fait passer pour un enfant, *< une fille de mon âge oserait-elle se familiariser avec vous <\ comme je le fais?... »Je sentis qu'elle avait raison, et je fus presque bien aise de mon malheur.

Cependant, à mesure que je craignais moins, mon incommodité devenait plus rare. Enfin, la dernière fois qu'elle arriva, elle occasionna un trait singulier, bizarre, digne des Nu ils de Straparok.

Barbier se plaignait fort de coucher avec moi, quoique le lit fut assez grand pour que je ne l'incommodasse pas. en mettant tout au pis. lien dit tant, qu'à la fin Joson, la bonté même, consentit qu'on me fit un lit à part. — »< Non ! » répondit Barbier, « qu'il reste là, ce Fletirisson /,iuue; c'est « moi qui prendrai le lit à part. — 11 faudra donc que mon « père ni ma mère n'en sachent rien? » (dit tout bas Nannette). — »< Eh bien, ils ne le sauront pas ! » reprit Joson. — « Voyez pourtant ! » dit alors Nannette, de ce ton fâché bien aise, qui allait si bien à sa figure, « comme ce... comment donc l'appelez-vous, Monsieur Barbier? (et elle rit très fort). — \< Fleiirisson jatine », dit-il. — « Comme ce fleurisson v« jaune-là est incommode!... Si j'avais dit à mon père les « choses comme elles sont, il aurait eu le fouet. » Ah ! pensai-je, elle est pourtant bonne ! elle n'a pas dit tout ce qu'elle pouvait dire. Le lendemain soir, Joson et Nannette firent un lit à part pour Barbier, sur une longue table, environnée de chaises, et on ne me laissa que la paillasse, un drap et une couverture. Je n'en fus pas fâché; car dès que je n'eus plus de lit à gâter et que je ne craignis plus rien, je

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