EDMOND ADMIRÉ
— Edmond, dans l'atelier de son maître, avec Mademoiselle Manon, qui l'examine en le louant : a Vous êtes bien fait. »
(6« Estampe de Binet pour Le Payauu et la Paysanne pcrveilis.) * Edmond, c'est Hostit'.
n'eus plus d'échappée. Tout le monde était donc content, excepté Joson, parce qu'elle croyait que je ne l'étais pas. Lorsqu'elle me crut endormi, parce que je feignis de ronfler, elle dit à sa sœur : — « J'aimerais mieux perdre un lit que « de voir un jeune homme délicat comme celui là aussi mal \< couché! On voit qu'il se déplaît ici; à peine mange-t-il ! « cela me fait peine! — « Bon, bon, » dit Nannette, « c'est « assez bon pour lui! 11 ne s'ennuie pas, sa Julie Barbier l'en <» préserve; et quant à ce qu'il ne mange pas, cela m'inquié- « terait, si je ne le voyais toute la journée croquer des chat- >< teries avec elle. Je suis bien aise qu'elle sache que c'est un «pissenlit à fleuron jaune. » Elle éclata de rire. — « Bon ! » dit mon camarade, « elle le sait et ne lui en fait que plus i< d'amitiés. — Oh! je la reconnais là! » reprit Nannette; <v c'est la consolatrice des malencontreux. « — 11 est bien « doux, ma sœur ! » dit Joson, « voilà pourquoi on l'aime ; car «moi, je l'aime beaucoup! et M. Lemoine » (d'Oudun , c'était son futur qui était venu deux fois à la maison, depuis que j'y étais), « dit que c'est un enfant plein d'esprit. » — « Lui, de l'esprit ! » s'écria Nannette, il l'a donc laissé au « Puits- Babillard {i), quand il est venu à Joux. 11 est hon- <« teux pour nous; il ne cause qu'avec sa doucereuse Julie. « — La timidité marque de l'esprit, ma sœur, » observa « Joson ; tu l'as souvent entendu dire à mon père ; et que les « hardis font quasi toujours des bêtes. Mon frère aîné, qui « est à Noyers, était timide comme cela, et il a beaucoup « d'esprit ! Le cadet, qui est à Vézelay , n'en a pas la moitié « autant, et tu sais comme il était hardi ! »
Elles parlaient ainsi tout haut, croyant leur père et leur mère endormis. Mais il paraît que le maître Berthier, qui n'avait que cette chambre pour coucher ses pensionnaires et ses filles, ne s'en fiait pas absolument à l'innocence de l'âge
(i) Petite fontaine, sans doute ainsi nommée du babil des femmes qui vont y laver, {Note de Restif.)
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d'or : il était entré doucement, et ayant entendu parler Barbier, qui était fort près du lit de ses filles, il alla s'imaginer qu'il était couché dans leur lit ! Et ce n'aurait pas été la première fois que, dans ce pays, on aurait vu un grand garçon couché avec de grandes filles sans qu'il en fut mésarrivé : mais il ne faut pas qu'ils aient été dans les grandes villes I II semble même qu'un certain instinct instruise là-dessus les parents les plus bornés : quand un fils a une fois quitté la maison paternelle et qu'il y revient, il ne couche plus avec ses sœurs; on croirait lui donner une marque de mépris et le traiter en enfant... Je disais que M. Christophe Berthier s'imagina que Barbier s'était mis auprès de ses filles sous prétexte que les deux sœurs' étant ensemble, le danger n'existait pas. Dans cette idée, il s'approcha doucement du lit, et lorsqu'il sentit qu'il y était, il chercha le gaillard de la main. Nannette, sentant une main errer sur elle, crut que c'était celle de son bon ami Barbier — « A quoi pensez-vous donc?» lui dit-elle bien bas.« Retirez-vous, que ma sœur ne « vous entende ! » Le père ne savait ce que signifiait ce langage, et je conçois aujourd'hui qu'il l'interpréta au pire; ce qu'il fit qu'il donnai un soufflet à sa fille cadette, sans prononcer un seul mot. Nannette fit un cri. loson cria d'entendre sa sœur crier. Barbier voulut sauter du lit, croyant que ce fût un voleur ; il renversa la table, les chaises et tomba luimême au milieu de la chambre, sous les pieds de Christophe Berthier, qui, surpris de ce boulvaris (i), et trouvant le prétendu coupable à sa portée, lui donna les étrivières avec son martinet, arme qu'il portait toujours, comme les nobles leur épée et les Italiens leur poignard. Les deux filles criaient «Au voleur! » et appelaient leur père. Barbier, qui était fort, gourmait le maître, quoiqu'il l'eût reconnu à ses armes. La mère monta, une lampe à la main. On vit alors tout le
(i) Mot particulier » Restif, pour cbarivan. |. G.-C.
désordre, des matelas et un lit de plume sur le carreau ; le maître et Barbier colletés, celui-là dessous, et frappant comme un sourd avec son martinet; les filles demi-nues a leur séant et tremblantes; moi, couché sur ma paillasse, enveloppé dans un drap et une couverture, feignant de m'éveiller... Les explications se firent peu à peu. Christophe me questionna ; je répondis naïvement ; et il eut le bon sens de m'assurer, que si l'accident nocturne m'arrivait quelquefois, il savait que c'était involontairement, et qu'il ne m'en ferait pas un crime. Notre lit fut raccommodé sur-le-champ; Barbier se mit à côté de moi, et délivré de ma crainte, je ne lui donnai plus occasion de se plaindre.
Huit jours après, arrivèrent les vendanges de Joux, qui se font tard. Nous eûmes de la pluie; je fus mouillé; j'eus froid, et la fièvre me prit. Je ne connaissais pas cette maladie. J'étais auprès de Julie Barbier, quand j'eus le second accès... Faites attention à ce trait-ci. Lecteur.
Je frissonnais ; elle me lâta le pouls : — « Ah ! mon « Dieu ! vous avez la fièvre? » me dit cette bonne fille ; « il « faut vous aller coucher et beaucoup boire. Je voudrais *< vous soigner, si cela se pouvait : mais Madame Berthier « est bonne; elle vous soignera bien. » Je ne voulus pas aller me coucher. J'étais courageux, quoique d'un tempérament délicat. Non, il n'est pas possible d'exprimer les attentions de Julie. Elle alla me chercher à boire, et profitant de l'absence du maître, elle courut chez son père, d'où elle m'apporta d'un sirop très agréable, que je crois de violette, et je bus tant qu'elle voulut par ce moyen. Que de choses compatissantes elle me disait! Et tout. cela n'était en Julie que l'effet de son excellent caractère Elle m'embrassait ; elle allait jusqu'à me baiser les mains. On sait que j'avais les sens faciles à émouvoir; que mon aventure avec Nannette avait développé en moi un sixième sens, exquis dans l'adolescence. Brûlé par la fièvre, enivré des caresses de Julie, je
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sentis l'aiguillon de la volupté; je cherchai la jouissance, d'après mes ressouvenirs. M"° Barbier ne fit pas la moindre résistance : elle se livra... d'un air si tendre, avec tant de complaisance, qu'il fallait que ses lectures eussent entamé son cœur et ses sens. Quant à moi, encore fort excité par la douceur des caresses d'une fille charmante et dévouée, je me trouvai au delà de la nature, par la tension des organes. Je triomphai... Mais que je payai cher cette exagération accidentelle de mes forces I Je faillis d'en mourir. Pour Julie, elle était plus âgée que moi, elle se portait bien, et elle était femme; malgré la douleur de la défioration, qui lui fit jeter un cri, elle m'avoua qu'elle avait goûté toutes les délices de l'amour... Elle fut ensuite infiniment tendre : mais j'étais mourant dans ses bras. Ah ! comme ses attentions furent délicates! elle me ranimait doucement par ses baisers, par un peu d'élixir... Heureusement elle eut tout le temps : il ne vint point d'écoliers, cette après-midi-là, et elle avait laissé à la maison ses jeunes frères et sœurs. Quelle soirée ! c'est une des époques les plus extraordinaires de ma vie!... Quoique chérissant Julie(que, sans le savoir, je venais de rendre mère), je sentais que ce n'était pas en amant, que je l'aimais, c'était (comme depuis, Thérèse, sa fille) de la plus pure et de la plus tendre amitié. . . Mon épuisement extrême empoisonna cette seconde jouissance, comme l'avait été la première avec Nannette... Une autre singularité, c'est que le lendemain, ce fut moi qui me trouvai honteux devant Julie, embarrassé ; c'était elle qui me prévenait, me rassurait!... Je fus deux jours sans avoir la fièvre ; un nouvel accès pjus fort survint le troisième. Julie redoubla d'attentions. Mais il n'y eut plus d'érétisme(i) de ma part, et je n'en fus que plus sensible aux soins de mon amie... Cependant, qui le croirait? moi, qui la chérissais ; moi qui avais été si touché de ses soins, que
(i)On écrit plus volontiers éréthisme. de nos jours.
j'en avais souvent versé des larmes de joie ; qui croirait que je ne l'ai jamais revue?...
Le lendemain, j'étais si faible, que je ne pouvais me soutenir; je demandai à retourner chez mes parents. On ne voulut pas y consentir. Je le dis à ma Julie. Elle ne répondit qu'en secouant un peu la tête. Un moment après, elle ajouta : — « Attendez encore. » Le jour suivant, je n'eus pas de fièvre. Julie parut contente. Mais le troisième jour, le frisson annonça un accès terrible! Julie était à côté de moi, quand il commença. — « Vous pâlissez ? » me dit-elle. — « Oui, je sens la fièvre qui me vient au galop. — Ah! je « voudrais que votre pays fût plus éloigné, ou que du moins « vous n'eussiez pas une sœur ici; je vous emmènerais chez « nous; je vous soignerais, comme j'ai soigné mon père, « qui disait qu'il ne l'aurait jamais été aussi bien par per- « sonne que par sa Julie... Mais vous avez une sœur ici, et « vous êtes d'un pays trop voisin. Croyez-moi; allez chez « vos parents : la maladie ne veut pas être traitée chez des «étrangers, tels bons qu'ils soient; s'ils ne vous gênent « pas, vous vous gênez vous-même... Il m'en coûte à vous « donner ce conseil! et je crois que vous me connaissez « assez pour n'en pas douter. » J'étais ému par la fièvre et par la bonté de Julie; je lui baisai la main. — Adieu, Made- . « moiselle ! » (je ne croyais pas que ce fût pour toujours !) «Je m'en vais chez nous. — Pas aujourd'hui, dans l'accès! « — Il ne me faut pas une heure de marche; et j'y serai « avant la fièvre chaude... » Elle me donna deux oranges, les seules peut-être qui fussent dans le pays, et les premières que j'eusse vues. Elle me dit de m'en parfumer la bouche, après avoir bu aux fontaines. — ^ « Adieu, mademoiselle Julie ! » Elle ne me répondit rien ; mais elle sanglota, en appuyant ses deux mains sur mes épaules.
Ce fut ainsi que se passa mon séjour chez le maître Berthier, qui fait dans ma vie une époque à jamais mémorable 1
et que se termina ma onzième année; car nous sommes au commencement de Novembre.
J'eus les fièvres-tierces tout l'hiver de 1746. Comme j'avais deux bons jours sur trois, je m'appliquai à lire, à écrire, à compter; je soignai les abeilles, les brebis, les agneaux, toute la basse-cour; ma maladie ne m'inquiétait pas : je l'avais vue à plusieurs de mes camarades, et pas un n'en était mort.
Au printemps, ma mère voyant que mes accès étaient toujours aussi forts, avec fièvre chaude et délire, elle consulta par lettre mon frère Boujat, qui lui conseilla de me purger avec la manne et la rhubarbe. Je gardai le lit pour ma médecine. Je ne le quittai pas. La fin de ma beauté était arrivée. Dès le lendemain de ma purgation, on remarqua tous les symptômes de la petite vérole. Une fièvre continue me saisit; l'éruption commença, et je fus trois jours dans le délire le plus effrayant. Mes craintes étaient les chiens et les serpents. Je sautais du lit, me croyant poursuivi par des chiens, ou que j'avais plein mon sein de serpents; je secouais ma chemise, pour les faire tomber. Mon père, tout fort qu'il était, suffisait à peine pour me contenir. On me crut perdu. Je me souviens parfaitement de ce délire, suivi d'un malaise si violent, que depuis, j'ai plus redouté la petite vérole que toutes les autres maladies...
Guéri de ma petite vérole, je fus aussi laid de visage que j'avais été beau. Mes traits étaient grossis et absolument changés; mes cheveux, châtain doré et bouclés, étaient tombés; ils revinrent noirs et droits. La première fois que je me vis dans un miroir, ce fut avec une sorte d'horreur. De ce moment, je devins plus honteux, plus sauvage; je n'avais plus rien qui me rassurât. J'avais vivement désiré de ressembler au Comtois de Geneviève; mais je trouvai que la nature avait été trop loin, et ce fut peut-être ma laideur qui m'empêcha de chercher à revoir Julie Barbier; outre que je n'au-
rais osé me remontrer chez mon maître : il avait écrit à mon père une lettre fort scche, qui les refroidit.
Dés qu'on me parlait d'aller chez ma tante Madelon (i), j'étais transporté de joie. Ce fut une faveur signalée, que mon père m'accorda, de me mener avec lui à une fête patronale de Nitry.
Mais un motif secret, et qu'on était loin de pénétrer, redoublait mon contentement : j'étais curieux de voir plusieurs jolies filles dont François (2) n'avait cessé de me parler. Il m'avait surtout vanté Ursule Lamas, qu'on nommait la belle Ursule dans tous les environs; Edmée Boissard, petite-fille par sa mère du bon maître Berthier; Catin Doré (3) ; Georgette Lemoine et quelques autres. Nous partîmes dès le matin. Je n'étais plus beau de près, mais je l'étais encore de loin, et ma mère, en frisant mes cheveux renaissants, leur avait rendu l'apparence de leur bouclé naturel. J'avais un chapeau neuf, une chemise à manchettes; habit rouge, veste et culotte bleu céleste; de fins bas de coton, des escarpins avec des boucles à pierres, fort antiques, mais qui n'en étaient que plus éblouissantes. Ma tante ne pouvait se lasser
(1) Madeleine Restif avait été, nous apprend M. Nicolas, la plus belle fille du canton. Mariée deux fois elle n'avait pas eu d'enfant et aimait ceux de son frère comme s'ils eussent été les siens. « J'étais surtout l'objet de ses complaisances et de sa tendre et sincère aflection », dit Restif.
(2) C'était le berger du père Restîf avec lequel aimait tant, à se promener M. Nicolas. J. G.-C.
(3) Il faut dire ici que le nom favori, pour les fiHes, à Nitry. c'est Catin; comme celui de cMarthon, prononcé {Mathron, est le nom le plus en usage à Sacy ; d'où le proverbe :
Des ribans aux Catins de Niatry, Des galotes aux Mathrons de Sacy,
ce qui exprime les deux caractères. Les filles de Nitry n'aiment que la joie, la danse, les rubans ; aussi sont-elles toutes battues et malheureuses en ménage ; les filles de Sacy sont sérieuses, laborieuses, elles veulent du solide, figuré par les galotes, qui sont des morceaux de pâte cuits dans du lait et le plus rassasiant de tous les mets. [Note de Restif.)
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de me voir et de me caresser. En allant à la messe, elle me tenait par la main et me montrait à ses anciennes camarades, qui avaient connu mon grand-père Pierre : — « Hem ! voilà « encore un vrai Restif !... Voyez ces traits! cet œil, ce nez « aquilin!... L'aîné de premier mariage est aussi un vrai ■ « Restif; mais le second n'est qu'un Dondène (i). » Toutes ces bonnes femmes me firent accueil et voulaient rentrer chez elles pour me donner, l'une un gâteau, l'autre des fruits; mais ma tante en empêchait : — « Vous savez que «j'ai de tout cela, » leur disait elle, « et que les Restifs ne « sont pas sur leur bouche. »
Nous approchions de l'église, vis-à-vis laquelle est l'abreuvoir, quand je vis sortir d'une maison à côté de nous, une jeune fille, ou plutôt une nymphe (telle que depuis j'ai vu Jeannette Rousseau). Sa beauté me frappa comme l'éclair. . . — « Edmée? «lui dit ma tante, « c'est ton cousin Nicolas de « Sacy, et tu ne viens pas l'embrasser?... » Edmée accourut. Mais en m'approchant, elle rougit, et devint honteuse. Ma tante nous fit embrasser. Ensuite nous allâmes ensemble à l'église : je regardais ma jolie cousine avec une sorte d'extase, et je baissais ensuite les yeux, comme si j'eusse été ébloui. Je sentais au fond de mon cœur ma timidité naturelle, qui aurait été bien plus forte, si mon père n'avait pas été adoré dans Nitry, si je n'avais pas été aussi bien habillé, et si je n'avais. pas été au milieu de parents, qui avaient de moi la plus haute opinion non méritée... Edmée nous laissa, pour aller à sa place, et j'en fus bien aise : elle me causait une émotion trop vive; ensuite, elle était trop formée pour moi, et j'entrevoyais avec peme qu'elle serait le partage d'un autre. Je sentais seulement que j'aurais bien désiré avec elle la scène de Nannette, et, mieux encore, celle de Julie.
Arrivés dans l'église, nous vîmes tout le monde se lever,
(I) La première femme de mon père était une Dondène.
{NoU Je Htilif.)
pour nous regarder d'abord ; un instant après les regards se portèrent vers la grand'porte, ouverte à deux battants. Une grande, belle et grosse fille arrivait entre ses deux frères, hauts de six pieds, et aussi beaux qu'elle. Elle était en blanc, toute couverte de rubans rouges, bleus, verts ; son teint effaçait l'éclat des roses, dont elle avait un gros bouquet ; elle était plus éblouissante que jamais dame ne me l'a paru depuis à Paris, avec des diamants, du blanc, du rouge, et tout ce que l'art peut inventer, pour relever l'éclat des charmes. Elle effaçait Nannette, qui, onze mois auparavant, m'avait causé mes premiers désirs : c'était une belle fleur dans son plus bel épanouissement. Tous les yeux s'étaient fixés sur elle. Ma tante, voyant que je la regardais, me dit : — « C'est Ursule Lamas ; son père était le plus grand ami de « votre père dans sa jeunesse... Ursule? » lui dit-elle, « de- « vines-tu quel est ce jeune garçon ?... » Ursule me regarda, et dit : « On voit bien que c'est un Restif, un peuchot échoie « par lavézole. » Et elle m'embrassa deux fois. Elle avait les jouesdouces comme ma cousine Nannon d'Aigremont, et ses roses m'embaumèrent, ou son haleine, je ne sais lequel; mais femme jamais n'a senti si bon. Cependant elle ne m'inspira qu'une admiration froide; Edmée Boissard m'occupait plus profondément; sa taille svelte, son air timide et virginal étaient plus d'accord avec mon goût, que les charmes parfaits d'Ursule... Je présentai l'eau bénite à ma tante et à la Belle ; ensuite mon oncle qui nous suivait, s'empara de moi et me mena dans le chœur, où était sa. stalle : pour lui, il alla chanter au lutrin.
A l'offerte (i), je m'occupai à vérifier ce que François
(i) Les grandes fêtes, toutes les filles au-dessus de quinze ans vont à l'offerte, où elles donnent un liard : c'est une sorte de montre qui retrace en petite et faible image, l'ancienne coutume de Sparte, de faire danser nues, dans la place publique, toutes les jeunes filles absolument formées, au milieu d'un cercle composé de tous les garçons à marier. La place des femmes à Nitry, comme à Sacy. est la nef entière; les hommes occupent le cliœur et
m'avait dit de la beauté de ses concitoyennes. J'en remarquai plusieurs fort agréables; mais Edmée Boissard les surpassait toutes. 11 est un certain charme tout-puissant sur chaque homme et sur chaque femme ; lorsqu'on trouve ce charme à une personne d'un sexe différent, il produit le véritable amour. Je suis encore persuadé que je n'ai Jamais aimé qu'une seule Beauté, ma véritable Vénus, quoique j'aie désiré différents individus : Je voulais examiner toutes les filles; mes yeux une fois fixés sur Edmée, je ne vis plus qu'elle.
Après le dîner, tous nos parents des deux sexes vinrent pour voir mon père, l'unique rejeton d'un nom respecté; car chacun prétendait l'avoir pour le goûter et le souper, en même temps que ma tante nous voulait retenir. Ce fut alors qu'arrivèrent Edm.ée Boissard, Ursule Simon, Catin Doré, Georgette Lemoine, Catiche Tous les jours, Dodichc Gautherin, Ursule Lamas, et d'autres jeunes filles de ma famille, les plus aimables du pays. Elles m'emmenèrent dans leurs courtils (jardins), pour me donner des bouquets, tandis que les pères et les mères causaient avec mon père, ma tante et mes oncles. Je donnais une préférence marquée à la jolie Boissard. Ursule Simon me dit en riant : — « Petit cousinn, je « vous suis plus proche qu'Edmée, et je porte un nom qui, « après le vôtre, est le plus respecté dans Nitry ; c'est le nom « de votre grand'mère... — Ô ma cousine! » lui répondisje, « croyez que je vous considère autant qu'Edmée Boissard ; « mais c'est que je ne saurais m'empêcher de vouloir être « auprès d'elle. » Ursule Simon embrassa Edmée, en lui disant : — « Tu vois bienn que tu es la plus jolie ! » Et à
les deux ailerons de la croix; ainsi l'on voyait parfaitement, et en détail, passer la longue file qui marchait modestement et tort doucement à cause du baiser de la patène. A Courgis, l'on n'allait a l'offerle que lorsqu'on devait communier.
{Noie Je Hestif.)
« moi : — « Vous êtes, comme ma mère dit quelquefois « qu'était votre père à votre âge, clairvoyant, franc et bon. « Vous avez raison : Edmée est la plus jolie fille du pays, et <« si j'étais garçon, je la préférerais à Ursule-la Belle. » Celleci l'entendit :« Tais-toi, langue! Ne vois-tu pas que je fais « au petit coiisinn un chapel de roses? — Mettez-y les vôtres? » lui criai-je, «et prenez-en de nouvelles! — Ah ! le « petit coquinn ! il est coquet ! » dit elle, « et son père ne « l'était pas! » Ursule Simon sourit, et croyant que jen'avais pas entendu, elle reprit : — « Edmée, Ursule ou moi, nous « vous attendrions trop longtemps... au lieu que... ma pe- »i tite sœur... Anne-Marguerite, qui n'a pas osé venir.. « Allons dans notre jardin... 11 faut hienn qu'elle vous voie « aussi... » Et ellenousy mena tous.
Je marchai paré de mon capel de roses. Au milieu de ce chœur de jeunes filles, je ressemblais à l'Amour. Je songeai à Julie : — w Ah ! si elle me voyait !... v> Nous trouvâmes ma cousine Simon la mère, occupée à préparer une collation ; car elle attendait mon père. Elle me fit les mêmes caresses que si j'eusse été son fils. Ensuite elle appela sa cadette : — « Anne, vienn donc voir ton jeune cousinn de Sacy, que tu « avais si envie de voir! >* Je vis entrer une grande fille mince, et qui pourtant n'avait pas encore mon âge, qui promettait d'être dans quelques années jolie comme Edmée Boissard, un peu brune, comme tous les Simon, mais ayant le sourire céleste. Je fus frappé! La mère s'en aperçut; elle mit sa main dans la mienne; je la sentis trenrbler... — - « Embrassez-vous! » nous dit la mère; « car vous êtes enfants de bons « parents et amis!... >> Je regardai la jeune Anne, avec d'autant plus d'intérêt, que peut-être c'était l'épouse que mon père me destinait.
Le 28 Auguste 1746, veille de la fête patronale de Sacy, arriva M. Jean Restif, suivant sa promesse. Mon père avait été au-devant de lui jusqu'à Nitry. Jean Restif avait une
chaise (i), car il était fort riche. J'étais curieux de voir cet homme respectable, d'une vertu rigide, et dont mon père parlait sans cesse, à cause de la reconnaissance qu'il lui devait. Il était mis plus que simplement; un vieux habit de drap gris, ses souliers coupés à cause des cors aux pieds; il marchait difficultueuscment. Je fis ces remarques en le conduisant à l'église par derrière les murs, comme il l'avait demandé à mon père. Dès que nous fûmes seuls, Jean Restif m'interrogea : — «< Mon petit cousin, que lisez-vous? \< — La Bible, monsieur l'Avocat; et mon père nous la lit u tous les soirs. — Qu'y avez-vous remarqué ? — Ho ! la « création du monde ; et comment Adam pécha tenté par « Eve, qui l'avait été par le vilain serpent, qui parlait; et « comme ils furent chassés du Paradis terrestre. Et puis il y s\ a Gain, qui tua son frère Abel; et puis le déluge universel; s\ ho! j'aime bien la colombe, que Noé envoya deux fois, et *v qui revint la seconde avec une branche verte dans le bec; s< et puis il y a Cham; et puis Abraham, qui allait immoler »< son fils Isaac, mais l'Ange lui retint le bras. — Q.u'avez- « vous remarqué dans la conduite des fils envers leurs « pères dans la Bible? — Que tous les bons fils, comme « Isaac, Jacob, Joseph, respectaient leurs pères, comme « mon père respecte son père Pierre Restif, et que tous les « mauvais fils comme Cham, Esaii, et quasi tous les fils de « Jacob, ne respectent pas leurs pères, et leur donnent du M. chagrin. — C'est fort bien! Q.u'avez-vous remarqué en- « suite? — Moïse, le buisson ardent, où Dieu lui parla, et ou « il se donna son vrai nom, dit mon père; les plaies « d'Egypte, et comme Pharaon était méchant : aussi, c'est « que Dieu endurcissait son cœur; et comme les Israélites « passèrent la Mer Rouge; et comme ils mangèrent la manne « dans le désert; et comme ils firent un veau d'or, et comme
(1) Une chaise de peste pour le voyage, c'est-à-dire une voiture à lui personnelle. J. G.-C.
6o MONSIEUR NICOLAS
<* Dieu les punit. — Vous avez une excellente mémoire ! et v< vous seriez inexcusable de ne pas en profiter! Qu'espcrez- « vous devenir? Quel état voudriez-vous, à portée des fa- « cultes de vos parents? » La question était au-dessus de ma sphère ; je connaissais très peu d'états : celui de laboureur, ou de vigneron, ou de curé, ou de maitre d'école, ou de chirurgien; c'était tout à peu près; car les autres états, comme notaire, juge, procureur, n'étaient point des états à Sacy; ils étaient exercés par des laboureurs (idée juste, et malheureusement fausse pour les villes). Je répondis que je ne savais pas; mais que j'aimerais bien à être berger. J. Restif sourit. 11 me parla des états exclusifs des villes, et je n'y comprenais rien. Il me fit ensuite raisonner, pour connaître l'étendue de mon esprit, la rectitude de mon jugement, autrement le bon sens que je tenais de la nature. « Quelles « sont vos idées sur ce que l'on doit aux autres, sur ce qu'ils «nous doivent; sur la manière de se conduire avec eux? « Avez-vous quelquefois réfléchi là-dessus? — Non, Monsieur « l'Avocat. — Hé bien, qu'en pensez-vous, en ce moment? « — Ce que j'en pense?... mais rien... — Comment! rien?... w Vous ne savez pas ce que vous voudriez qu'on vous lit? — « Ho! si fait, monsieur l'Avocat : je voudrais qu'on me tit « tous les plaisirs que je désire ; je voudrais qu'on ne me reprît « qu'avec amitié; qu'on me donnât tout ce que je demande- « rais. — Je vous crois ! mais les autres ont la même envie. « Si vous voulez qu'ils vous aiment, qu'ils vous fassent plaide sir, il faut donc leur en faire. Le plus sage commence. — « Ho ! vous avez raison, monsieur l'Avocat! et c'est comme «je fais avec mes camarades, déjà depuis longtemps! « car ayant été bien méchant, un jour, quand j'étais tout « petit, on me rendit tout le mal que je faisais aux autres; je « pinçais : on me pinça; je crachais au nez : on m'y cracha. « Je m'avisai de donner de mes confitures : tout le monde « me donna; et depuis j'ai fait plaisir le premier, pour qu'on
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« me le fit de meilleur cœur. — Pourquoi, à ma première «question, m'avez- vous dit que vous ne saviez pas? — •>< C'est que je n'avais pas compris. — Bon! voilà une excelsv lente réponse!... Mon enfant, pendant toute votre vie, « songez à bienfaire aux autres, afin qu'ils vous bienfas- « sent. »
Au retour, ce fut avec mon père que s'en revint son honorable parent. Je marchais derrière eux, sans dessein ; mais j'entendis quelque chose de leur conversation : je vais rapporter fidèlement le peu que j'en ai retenu.
— « Hé bien ! mon respectable parent », dit mon père. — « Je vais vous dire ce que je pense.. . » J. Restif se retourna en ce moment, et, m'ayant aperçu, il parla bas. — « Mais enfin, » dit mon père au bout de quelques minutes, « quelle « est votre opinion? en ferai-je un laboureur? — Non. » Ce fut le mot fatal qui décida mon sort ; il retentit encore à mon cœur, ce non, que la bonté dicta, et qui m'a fait tant de mal! Après ce mot, J. Restif continua : « Cet enfant a beaucoup « de son aîné ; mais ce n'est pas plus le même caractère, que « c'est la même mère : ces deux enfants se ressemblent dans <\ tout ce qu'ils tiennent des Restif; mais ce qui vient de leurs M mères les différencie prodigieusement ! »'• et il répéta : « Prodigieusement ' L autre a réussi, tout le monde l'estime, « je le sais. Pour celui-ci, je n'oserais lui promettre la même »i estime... — Comment? » dit mon père, « avez-vous vu v< en lui des dispositions au vice? — Non; mais il ne faudra « pas lui donner l'état de son frère. 11 aime les femmes; ce « n'est pas vice, mais c'est un penchant qui est toujours « prêt à le devenir : comme la pauvreté, qui n'est pjs vice, « tient les pauvres toujours à la veille d'être fripons. «L'homme sage, à force de soins, peut éviter la pauvreté; « mais pour régler le penchant aux femmes, il faut une ex- « périence qui vient toujours trop tard. — Je le ferai ins- « truire, » reprit mon père ; « après nous verrons ce qu'il
MONSIt UR NICOLAS
« sera à propos de faire de cet enfant. Le fond est propre à « l'étude, vous me l'assurez? — Je vous l'assure. »
C'est tout ce que je pus entendre de leur conversation, que je compris à peine alors ; mais qui depuis m'est revenue, comme je la rapporte ici.
Cependant l'abbé Thomas avait répondu aux sollicitations de mon père, et de l'avisde notre frère aine, il avait consenti à me prendre. Mon père m'aurait conduit à Paris avant les vendanges, si Larivière ( i ) n'avait pas abandonné le troupeau : je fus encore berger. J'étais plus formé, mes soins furent plus entendus : jamais le troupeau n'avait été si beau. Je retournai dans mon vallon ; mais je n'y eus pas la même ivresse : mon âme n'était plus aussi tranquille. Au lieu de ne sentir que le charme du présent, comme l'année précédente, je me reportais dans le passé; mon imagination me retraçait tout ce qui m'était arrivé depuis treize mois. Je découvrais Joux de mes collines, et le souvenir de Julie Barbier, de ses charmes, de ses qualités, de son amitié pour moi, me plongeait dans une profonde mélancolie ! Si proche de cette aimable fille, et noser l'aller voir! J'ai toujours eu, comme Socratc, un Moniteur secret, qui m'éloignait du péril, bien qu'absolument inconnu : Julie venait d'être mère, à l'insu de tout le monde, son père et la belle-mère exceptés... Un autre sujet d'inquiétude, c'est que j'entendais journellement mon père et ma mère parler entre eux du projet de me mettre à Paris, auprès de mon second frère, l'abbé Thomas. Tout cela troublait ma tranquillité, empoisonnait mes plaisirs ; je n'étais plus seul; j'avais, à ma suite, toutes ces tumultueuses idées dans mon cher vallon, et elles enlevaient le charme à tout ce qui m'avait enchanté l'année précédente.
A onze heures, le même jour qu'en 1745 j'étais parti pour aller en pension à Joux, arriva sur son âne la bonne Margue-
(I). C'était le nouveau berger du père Restif. J. G.-C
MES ANNÉES PREMli-UliS : I734-I746 6}
rite Paris, gouvernante de mon frère, le curé de Courgis (i), avec une lettre de l'abbé •Thomas, qui fixait le jour de mon départ. Je la regardai comme un malheur... et je vois aujourd'hui que je ne me trompais pas!...
Lecteurs! Les plus heureux de mes jours sont passés!
(1) Restif, curé de Courgis (1715-iSûO). J. G.-C.