LES DE QX COUPONS
Marcienne s'éfait-elle couchée ?
Le fait parut douteux au tailleur quand, le lendemain matin, de très-bonne heure, ayant repris pour entrer dans la boutique le même chemin que la veille, il trouva Marcienne agenouillée devant l'âtre et allumant le feu.
Elle était plus pâle que d'habitude ; ses yeux, alanguis par la veillée, par les larmes, étaient enveloppés d'un cercle bleuâtre dénonçant sa fatigue.
— Ces enfants-là te tueront, dit Paupe d'une voix sourde.
— Non ! reprit Marcienne en se levant. Si tu
savais, papa, comme je me sens des forces, ce matin ; il m'en faut pour leur annoncer ce grand malheur.
— Je le leur annoncerai bien tout seul; je n'ai pas besoin de toi.
— Oh ! laisse-moi cette douleur-là ; tu ne serais pas assez triste pour eux.
Paupe rougit et baissa la tête.
— Ne veux-tu pas que je pleure un homme que j'ai toujours détesté, et qui me laisse dans un pareil embarras ?
— Je ne veux pas que ces pau^Tes petits pleurent tout seuls, — répartit Marcienne avec une mélancolie supérieure à son âge. — Cela fait plus de mal... je le sais.
Paupe sentit un reproche indirect et peutêtre involontaire.
— T'ai-je jamais fait de la peine à toi, et n'avons-nous pas les mêmes chagrins ? demanda-t-il vivement.
— Il ne s'agit pas de moi, dit Marcienne étonnée. Je t'en prie, laisse-moi leur dire cela. Je leur parlerai de maman ; et encore, moi, quand je l'ai perdue, je t'avais... tandis qu'ils sont tou"': à fait orphelins.
— Leur mère peut guérir.
— Oui, mais elle peut ne guérir jamais. Paupe ne fit plus d'objection. Il lui en coûtait
cependant, non pas de laisser à Marcienne le soin de cette grave nouvelle ; car au fond, sa fille lui épargnait des frais d'hypocrisie, mais de paraître avoir peur des larmes de ces deux enfants.
— Puisque tu le désires, — - dit-il d'un ton rapide qui feignait le commandement et l'autorité, — je m'en vais; mais dépêche-toi. Car je ne serai pas longtemps dehors. Je vais trouver le maire. Il faut qu'il avise. Cela le regarde maintenant.
Marcienne ne fit aucune attention aux dernières paroles de son père. Elle ne comprit qu'une chose : il lui obéissait. Elle n'aurait pas osé montrer tout son cœur devant lui.
Le tailleur sortit.
Que se passa-t-il entre Marcienne et les deux enfants du comte ?
Par quels mots, avec quelle précaution ingënuement délicate, cette jeune fille au génie maternel révéla-t-elle l'horrible vérité à Léo, sans qu'il bondît de fureur?
Diane ne comprenait pas bien la mort... Son père était absent, c'était tout ce qu'elle savait ; elle ne pouvait pas en apprendre davantage. Mais Léo, qui s'était initié à la douleur, à la laideur, à l'absence, devinait bien que la mori était un achèvement suprême d'infortune et que son père était à jamais perdu pour lui !
Combien fallut-il de baisers pour étancher les
MONSIEUR PAUPE Î6l
larmes de la sœur ? Combien de supplications, de serrements de mains, pour soumettre la douleur du frère ?
Quand, au bout d*une heure, Paupe revir.l à ia. maison, voici le tableau qui s'offrit tout d'abord à ses regards : Marcienne était assise sur un escabeau bas, presque à terre ; blanche comme un cierge, elle avait dans les yeux toute la flamme de son cœur.
Diane, les jambes et les bras nus, puisqu'elle avait été enlevée de son petit lit pour recevoir la triste nouvelle, et qu'on n'avait pas pris le temps de l'habiller, couchée sur les genoux de Marcienne, sa jolie tête sur le cou de la fille du tailleur, dormait, à la suite de son chagrin, et souriait à un rêve.
Léo s'était sans doute roulé sur le sol. Ses vêtements étaient froissés et salis : mais, dompté par la douceur de Marcienne, il reposait sur l'aire de la chambre, les mains jointes, la tête contre le genou de son amie ; et celle-ci, par un geste de protection, maintenant l'influence magnétique qui avait eu raison de la première fougue de Léo, gardait sa main posée sur les cheveux de l'enfant.
Le petit Maximilien, dans son fauteuil, à deux pas de là, se rattachait au groupe par les regards curieux et béats qu'il lui envoyait.
Un peintre n'eût pas imaginé un arrangement de personnages plus savant et plus naïf pour un tableau de la pitié.
Paupe, disposé en toute occasion à trouver que sa fille était belle, s'arrêta, frappé d'admiration, pendant une seconde, sur le seuil de la porte, et eut la révélation d'une splendeur m.orale qu'il ne sut définir, qu'il prit pour un accroissement de beauté de Marcienne.
La boutique était sombre. L'établi, contre la fenêtre, interceptait du jour, et l'auvent du toit ne laissait déjà tomber qu'une portion restreinte de lumière sur l'établi. Mais il sembla à Paupe qu'une clarté qui ne venait pas du dehors était répandue dans la boutique. Le blanc visage de Marcienne mettait des lueurs autour d'elle.
Si sa philosophie eût été susceptible de superstition, si sa raison eût été capable de poésie, Paupe, l'esprit fort, eût cru que sa fille prenait l'auréole d'une sainte ; ou bien, il n'eût pas manqué de trouver dans ce groupe un symbole dont son orgueil plébéien eût fait son profit. Mais il s'émerveilla, sans chercher à analyser son éblouissement ; et il se recula doucement dans la rue, de peur de déranger quoi que ce fût de ce tableau.
Marcienne vit son père, lui sourit, et, comme il n'entrait pas, elle voulut le rejoindre.
Elle mit un baiser sur le front rose de Diane pour la réveiller doucement. Elle glissa sa main dans une des mains de Léo ; et se soulevant, avec le fardeau de la petite fille sur sa poitrine, conduisant le petit garçon, elle s'avança vers son père, dans une petite traînée do lumière qui venait du jardin, en passant par la porte vitrée, au fond de la seconde chambre ouverte, et dorait la terre raboteuse de la boutique.
La vision maternelle était saisissante, et Paupe en fut presque effrayé. Comment enlever à Marcienne ces enfants qu'elle lui offrait pour mieux les garder ?
Mais Paupe avait fait beaucoup de réflexions pendant la nuit, et venait de faire des démarches pour aviser aux difficultés nouvelles et plus grandes que créait la mort du comte.
Pendant que sa fille annonçait aux enfants la mort de leur père, avec des précautions qui restèrent le secret de l'âme de Marcienne, Paupe, dont l'esprit ne sortait jamais de sa sphère, sans s'élever immédiatement aux régions politiques, avait été consulter le maire de îa commune.
Il n'était pas fâché d'avoir une occasion de scruter les sentiments de ce nouvel élu. Il se souvenait de gravures du temps de la Révolution, qui représentaient des orphelins aux pieds
iGi MONSIEUR PAUPE
de l'autel de la Patrie, et la Patrie étendant la main pour les protéger.
C'était le cq,s de réédifier, dans le village, cet autel patriotique.
Le maire était un estimable bourrelier, qui se vantait depuis longtemps d'avoir été en apprentissage chez le sellier du général Lafayette, et d'avoir travaillé par conséquent à la selle du fameux cheval blanc légendaire. Acclamé après la révolution de juillet, il s'épanouissait dans le soleil levant du nouveau régime, comme un coq de la Gaule au soleil véritable.
Il reçut son administré avec les égards que l'on rendait alors aux fils des anciens Jacobins. Lui, aussi, se souvenait des estampes. Il promit de convoquer immédiatement, d'urgence, le conseil municipal, afin de délibérer sur les mesures à prendre.
— Ne parlez pas de cela au curé, dit le maire.
— Pour qui me prenez-vous ? répliqua Paupe en se redressant.
Il était certain que l'occasion de manifester la sollicitude de l'autorité civile pour les infortunes, même des nobles, et de soustraire une œuvre de charité à l'influence cléricale était excellente, unique. Il ne fallait pas la laisser perdre.
Paupe rentrait donc au logis, avec l'espérance
d'être allégé bientôt de ce devoir qu'il avait accepté virilement et civiqiiement, mais qu'il ne pouvai c continuer sans des dépenses trop lourdes pour son ménage, et sans empiéter sur les droits de la commune.
La vue de Marcienne s'avançant avec sa pâleur et son triste sourire, lui amenant Léo et Diane, ne suscita pas de remords dans la conscience de Paupe, mais l'émut considérablement, comme l'aspect d'un péril conjuré.
Il s'agissait de ne pas faiblir. Sa fille semblait lui présenter les orphelins, ainsi qu'il les présentait lui-même à la Patrie; mais il devait s'effacer modestement devant son pays.
Marcienne ne sut que lui dire.
Elle ne lisait pas distinctement sur le front et lans les yeux de son père. Elle souffla tout bas, à Léo, le conseil de dire bonjour au tailleur; c'était une supplication indirocte.
Léo obéit, mais gravement, fièrement.
Le tailleur était trop fort ce matin-là, pour n'être pas miséricordieux.
Il répondit doucement, plus doucement que quand il parlait à Maximilien, fit rentrer Marcienne et les enfants dans la boutique, et les y retint pour interroger Léo sur les parents qu'il pourrait indiquer et à qui des avis seraient immédiatement adressés.
Léo nomma son grand-père Meurville, le père de la comtesse d'Arsonval, dont il avait beaucoup entendu parler pendant les derniers jours de la lutte engagée par le comte d'Arsonval contre les huissiers ; mais il ne put en rien dire de plus, sinon qu'il ne l'avait jamais vu, parce qu'il habitait bien loin.
Du côté paternel, il ne put nommer personne, et comme le tailleur insistait, il dit avec une angoisse terrible :
— Je n'avais que papa et maman ! Papa est mort ; maman est malade.
Paupe murmura :
— Cela suffit ! on écrira à votre grand-père Meurville ; vous ferez sa connaissance.
Comme il voulait éviter des questions de la part de sa fille, et comme il se sentait gêné devant ces orphelins qu'il était impuissant à consoler, le tailleur, après être monté deux fois sur son établi, en descendit deux fois, et sortit de nouveau, attendant avec impatience la délibération du conseil municipal.
Il paraît qu'elle fut courte.
La réaction relevait la tête; ou plutôt, l'importance que voulait se donner le maire et qu'il convoitait naïvement, avait suscité déjà une opposition sérieuse.
On s'étonna qu'il eût dérangé des conseillers,
occupés de leur état, pour une question pareille; un boulanger, qui était créancier du comte d'Arsonval, déclara qu'avant d'acheter du pain aux enfants, on ferait plus judicieusement de lui payer celui qu'il avait fourni au père. D'autres, enhardis, élevèrent des prétentions analogues.
Le maire s'aperçut qu'il s'était fourvoyé; il délégua le maître d'école, secrétaire de la mairie, pour aller chercher M. Paupe.
Ce fut un soin inutile ; le tailleur venait de îui-même. On l'introduisit dans la salle du conseil.
— Monsieur Paupe,— lui dit avec un cœur gros le bourrelier, dont Técharpe tricolore jetait un éclat ironique, — le conseil consulté ne trouve pas nécessaire, et ne croit pas qu'il soit légal d'intervenir dans un malheur qui n'intéresse pas la commune.
Paupe ouvrit de grands yeux.
L'écharpe tricolore l'avait ébloui ; mais l'autel fle la patrie s'envolait :
— Parbleu ! répliqua-t-il brutalement, ce malheur m'intéresse encore moins.
— Ces enfants, —continua le maire, —vous ont été confiés par leur père ; ils sont, dit-on, fort bien chez vous; la commune n'a aucun moUf pour vous les retirer.
— Mais je ne puis pas et je ne veux pas les garder.
— On ne vous force pas à les garder, dit le boulanger.
— Le secrétaire de la mairie écrira à leurs parents, reprit le maire.
— J'écrirai bien moi-même ! répliqua Paupe.
— Si, en attendant une réponse, continua le bourrelier, cette charge des deux enfants vou était trop lourde, le conseil voterait un secours, et M. le préfet n'y verrait sans doute aucun inconvénient.
— De quoi ? de quoi ? — répondit Paupe en se campant sur celle de ses jambes qui fléchissait facilement, et en allongeant l'autre de façon à donner une dignité singulière à son maintien ;— est-ce queje suis venu vous demander l'aumône? Mon père, qui a été maire de ce pays, aurait compris autrement son devoir. Je vous offrais une occasion d'affirmer la fraternité. Vous ne voulez pas? Merci ! Je n'ai jamais tendu la main ; je ne commencerai pas aujourd'hui.
Et pour ajouter un commentaire énergique à ses paroles, il enfonça ses deux mains dans ses voches.
— Vous avez tort de vous fâcher, — reprit le maire intimidé par l'éloquence de Paupe, en qui semblait revivre le génie du petit père Paupe, et
qui pouvait devenir un prétendant à l'écharpe municipale ; —- vous n'avez qu'à prévenir M. le iuge de paix ; c'est lui surtout que cela regarde ; J provoquera la réunion d'un conseil de famille, et nommera un tuteur.
— Je n'y avais pas songé, répliqua Paupe. Je n'avais vu d'abord qu'un honneur pour le conseil municipal... J'irai trouver le juge de paix.
Le tailleur sortit de la mairie avec une indignation qu'il exhala au grand air.
— Décidément, — se dit-il en regardant le drapeau qui pendait au-dessus de l'enseigne de l'ancien cabaret transformé en mairie, — voilà une révolution manquée ! Ah ! si mon père était là, comme il leur ferait honte, à ces méchants patriotes de 1830, lui, le grand patriote de 1792.., Il n'avait pas besoin de l'avis du préfet ou du sous-préfet, pour distribuer du bois aux pères de ces gens-là qui mendiaient des fagots !...
Le juge de paix demeurait à une demi -lieue de là, assez près de l'huissier Herluison.
Paupe, qui était en veine d'épigrammes, fit un détour pour entrer, en passant, chez l'huissier : il voulait aiguiser encore sa colère.
La précaution était bonne. Herluison acheva de l'exaspérer.
L'huissier écouta d'abord sans interrompre; et quand le tailleur eut fini :
— Au fond, monsieur Paupe, vous voulez garder ces enfants ? dit-il.
— Moi ?
— Parbleu ! je l'ai toujours dit, vous êtes un malin ; vous avez là une bonne affaire.
— Quelle affaire ?
— Les Meurville vous indemniseront, et quand vous le voudrez, nous entamerons l'affaire de la créance.
— Il s'agit bien de cela, — s'écria Paupe. — Non, je neveux pas garder ces enfants. Parce que je ne les jette pas dans la rue, vous vous imaginer que je les adopte ! Prenez-les, si vous voulez !
— Je suis garçon, — répliqua l'huissier on riant. — Je n'ai pas de femme, ou de petite fille qui sera femme, pour les soigner.
— Je veux être tranquille chez moi, — reprit Paupe en arpentant le cabinet de l'huissier ; — encore huit jours de tracas pareils et je n'aurai plus de pain à donner à mes enfants. Si vous croyez que je fais mes affaires à ce métier-là; vous vous trompez ! Tenez, maître' Herluison, vous êtes souvent un homme de bon conseil ; mais, pour la fierté, vous n'y entendez rien, et dans ce moment vous vous moquez de moi.
Paupe sortit tout haletant de fureur.
Le juge de paix le calma subitement.
C'était un ancien notaire, commensal autrefois du château d'Arsonval, qui connaissait la déplorable gestion du comte et toute sa conduite privée. Il savait aussi la légende du père Paupe. Il trouva naturel et très-glorieux pour le tailleur, que le comte eût confié ses enfants au fils d'un si excellent bomme, dont la probité se continuait.
La flatterie, même la plus grossière, — et M. le juge de paix n'était pas grossier dans ses compliments, —est un poison toujours actif. Le tailleur mollit sous ce baume ; il s'assit et écouta avec une patience admirable le bien qu'on débitait de son père et de lui. Cela le consolait du mal qu'il pensait des autres.
M. le juge de paix, tout récemment nommé, flambant d'un zèle libéral, savait aussi que le père Paupe avait joué un certain rôle politique dans le pays. Il flatta le tailleur dans ses opi-.' nions autant que dans sa piété filiale. Il promit de convoquer immédiatement un conseil de famille, d'écrire aux parents maternels des deux enfants ; et il se garda bien d'humilier Paupe, en parlant d'indemnité. Il lui serra la main ; ce fut un autre compliment, plus doux et plus éloquent.
Paupe, enchanté du juge de paix, fut disposé
à se réconcilier avec la Révolution de juillet, puisqu'elle avait nommé des magistrats animés de pareils sentiments. Il rougit bien un peu à une allusion faite à sa grande amitié, à son dévouement pour la famille d'Arsonval ; mais il était impossible, par scrupule de franchise, d'avouer une haine que sa conduite extérieur* rendait invraisemblable. Pourtant, il le jurait . en s'interrogeant, il trouvait en lui la même colère contre cette famille d'Arsonval ; seulement, il était juste avant tout ; les enfants n'étaient pas coupables.
Après avoir donné le nom de M. Meurville au juge de paix et les quelques indications que ses souvenirs lui fournissaient, Paupe revint chez lui, bien décidé à attendre les événements. Il ne voulait plus bouger. Ses jambes arquées perdaient de leur facilité à s'entrecroiser, depuis qu'il marchait tant.
Mais c'était bien fini ! sa corvée touchait à son terme ; et il pourrait reprendre son travail, sans danger de l'interrompre. L'heure des sacrifices était passée !
Paupe, qui était parti les bras ballants, revint avec un petit paquet sous le bras.
Marcienne était seule dans la boutique.
-- Tu rapportes de l'oiivrage ? demauda-t-elle à son père.
— Sans doute. Où sont les enfants ?
— Dans leur chambre.
— Ils jouent ?
-- Oh ! non, Léo est triste et fait lire Maximilien. Diane a du chagrin de la tristesse de son frère.
Paupe défit son paquet sur l'établi ; il se composait d'un coupon de drap noir, et d'un coupon de mérinos de même couleur.
Il repoussa le coupon de drap, et resta quelques minutes devant le coupon de mérinos, le mesurant du regard ; puis, après s'être gratté l'oreille, ce qui était son geste suprême de détresse :
— Bah ! je m'en tirerai ! dit-il.
Marcienne crut deviner.
— C'est pour eux ? murmura-t-elle, émue.
— Parbleu ! que dirait-on de moi si je ne les mettais pas en deuil ? — repartit Paupe. ■— J'ai trouvé cela, par un grand hasard, chez Rigollot, le mercier. Il y a de quoi leur faire à chacun un costume; seulement, je n'ai jamais taillé de robe de petite fille, cela me gêne. Mais, j'ai tant taillé de soutanes !
— Je t'aiderai, dit Marcienne.
— Oui, en m'apportant une robe de la petite, pour modèle.
— Je sais coudre, papa !
— - Tu as autre chose à faire.
— Tu vois bien que tu es bon ! dît Marcienne avec un accent de triomphe.
Paupe ne répliqua pas. Mais au bout d'un instant, il grommelait :
— Je leur apprendrai, à ces gens du conseil, comment un patriote doit se conduire. Ah ! il? m'ont oôert une aumône ! les imbéciles ! Je ma vengerai ! Aux prochaines élections, ils verront ! Dire que, sous tous les régimes, c'est la même chose. Avant 1830, c'étaient les nobles qui nous écrasaient de leur orgueil; aujourd'hui, c'est Martinot le bourrelier, c'est Lupin le boulanger, c'est Nicolas le charron, qui se donnent des airs d'aristocrates et d'égoïstes ! C'est bon ! c'est bon ! on verra !
Tout en parlant, Paupe maniait la craie sur l'étoffe. Il s'apprêtait à couper.
Marcienne, qui le regardait avec une admiration naïve, ressentait une émotion toute semblable à celle qu'elle avait inspirée quelques heures auparavant à son père. Il l'avait trouvée belle ; la pauvre enfant le trouvait superbe.
Elle atte^ndit longtemps la réponse, ou une observation, ou un mot direct de son père ; mais Paupe semblait absorbé dans son problème de coupe. Il faisait mentir sa craie, et allait faire mentir ses ciseaux.
Le sournois pensait à sa fille, se savait admiré par elle, sentait pour ainsi dire le frôlement, la caresse de son regard, et jouissait goulûment de cette volupté, sans vouloir en montrer de la reconnaissance, comme s'il eût dû se répartir de sa dignité en paraissant touché de l'estime de son enfant.
Marcienne lasse d'attendre, mais pardonnant à ce point d'honneur de la fierté paternelle, voulut s'éloigner et rejoindre les enfants ; elle alla jusqu'à la porte, revint sur ses pas, prit d'autorité la main de son père qu'elle dégagea des gros ciseaux, et mit un baiser de dévotion sur ses doigts calleux.
Paupe tremblait, en retirant avec mollesse sa main, eifarouchée d'un hommage si délicat et si inconnu. Avant de reprendre ses ciseaux, quand il eut entendu sa fille refermer la porte qui communiquait avec la chambre du fond, il essuya une larme ; puis, il dit presque à demivoix :
— Les gredins ! ils me payeront cela !
A qui cette menace ? Aux membres du conseil municipal ? Aux membres de la famille d'Arsonval? Aux orphelins? Je n'en sais rien, et Paupe lui-même eût peut-être été lort embarrassé de le dire.
Chaque fois que son stoïcisme faiblissait, il
176 MONSIEUR PACPE
avait besoin de le retremper dans une imprécation. Il était de ces éternels mécontents qui ont toujours à se venger, et qui ne s'accommodent pas plus de la surprise d'une joie que de l'arrivée subite d'un malheur.
La grande prétention de Paupe, c'était d'être l'arbitre de ses émotio' s. Avec cette idée fixe, il maintenait les droits de sa mauvaise humeur. C'était sa façon de maintenir l'uniiè et la logique dans sa vie.