‹ Monsieur PaupeChapitre 11 sur 15 · L'ÉVANGILE SELON SAINT MATHIEU · texte numérisé non relu

L'ÉVANGILE SELON SAINT MATHIEU

A quelques jours de là, le juge de paix du canton présidait, dans son cabinet, une réunion coroposée de Paupe, du curé du village, de l'huissier Herluison que Paupe avait fait convoquer comme un homme capable, et d'un M. Sainton, arrivé tout exprès du Havre, le matin même.

Ce dernier était le représentant, le fondé de pouvoirs de la maison Meurville et C^.

Il expliqua que M. Meurville, le père de la comtesse d'Arsonval, grand négociant, armateur et commissionnaire au Havre, était en ce moment à la Martinique, son pays natal, pour une

succession à recueillir, et d'autres grands intérêts à régler. Son retour ne s'effectuerait que dans plusieurs mois.

Il avait, en partant, laissé une procuration générale à son premier commis ; et M. Sainton, qui prenait connaissance de toutes les lettres adressées à M. Meurvjlle, avait dû accourir, en l'absence de son patron, à la nouvelle du décès de M. d'Arsonval, bien certain de n'être désavoué dans aucune des décisions qu'il devait prendre.

Le juge de paix lui déclara que, comme fondé de pouvoirs du grand'père maternel, il avait à accepter la tutelle des deux orphelins.

M. Sainton, qui était un homme méthodique, ponctuel, avoua que sa procuration n'allait pas jusqu'à lui permettre d'intervenir d'une façon intime dans des arrangements de famille.

11 savait que M. Meurville, très irrité d'un mariage qui n'avait été célébré qu'après un enlèvement et un scandale public, s'était prononcé souvent devant lui, avec une extraordinaire vivacité, sur son gendre et sur sa fille. Il avait toujours parlé de les déshériter. Il n'en recevait jamais aucune lettre. Un an après le mariage, madame Meurville était morte de douleur. Le dernier lien entre le père et les enfants avait

été rompu par ce deuil, dont M. Meurvilie prétendait faire un remords pour sa fille.

Depuis lors, il avait toujours ignoré et voulu ignorer la destinée de l'enfant maudite.

Que déciderait-il, s'il était en France? Ou- Trirait-il sa maison, son cœur, ses bras, aux deux orphelins ? La malédiction serait - elle désavouée? L'état douloureux de la comtesse le fléchirait-il ? M. Sainton se posait toutes ces questions, mais ne pouvait les résoudre. Il croyait que la prudence, en lui commandant d'accepter la tutelle que la loi décernait à M. Meurvilie, lui défendait de l'exercer en réalité.

Il offrait de payer la pension de la petite fille dans un couvent, et celle de Léo dans un collège. Il ouvrait un crédit ; mais il était obligé de réserver une intervention personnelle, plus active, jusqu'à l'arrivée d'instructions nouvelles et précises de M. Meurvilie.

M. Sainton fut jugé un homme très-sage par le curé, qui s'offrit pour procurer le couvent et la pension.

Paupe avait écouté froidement d'abord, puis avec dépit.

Cette façon facile d'exercer une tutelle obligatoire l'agaçait, lui qui avait pris tant de peine pour des enfants étrangers. L'adhésion du curé

surtout l'exaspéra. Il n'osait rien dire ; mais tl roulait des yeux terribles. L'huissier Herluison, qui l'observait, réclama la parole.

Il rendit justice à la prudence de M. Sainton. Il prit acte des offres d'argent. Mais, puisqu'il ne s'agissait que d'attendre pendant quelques mois la décision de M. Meurville, ne pouvaiton laisser les enfants confiés aux bons soins du tailleur, sauf à indemniser celui-ci de ses dépenses et de ses pertes ?

Paupe se leva avec un air de menace.

M. Sainton approuvait.

— Auriez-vous quelques objections à faire, monsieur Paupe ? demanda le juge de paix courtoisement.

Paupe répondit avec une sorte d'éclat ;

— .Je veux d'abord qu'il soit bien constaté que c'est maître Herluison qui parle de me laisser les enfants, et que ce n'est pas moi qui les demande.

Le juge de paix crut comprendre quo Paupe se défendait d'un égoïsme vénal.

— Vous avez le dévouement modeste et désintéressé, Il i dit-il.

— Je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même, monsieur Paupe, ajouta l'huissier.

— Je crois que vous vous trompez, maître

Herluison, et que vous me connaissez mal, reprit brutalement le tailleur.

M. Sainton demanda nettement, avec un geste commercial qui semblait présenter une traite à l'acceptation :

— Acceptez-vous, oui ou non, de garder les enfants?

— Vous êtes bien pressant ! dit Paupe.

— C'est que je suis pressé, répliqua le comptable.

— Ah I ça, vous n'avez donc pas peur de me laisser encore ces enfants chétifs ! s'écria Paupe qui ne savait plus que dire, en se croisant les bras, en faisant osciller sa tête sur les épaules.

— Peur? demanda le juge de paix.

Paupe ne soutint pas le défi qui lui était échappé ; il continua avec moins d'aigreur :

— Mais enfin, si je ne pouvais pas les garder?

— Oh alors!...

— Monsieur Paupe n'est pas riche, insinua le curé avec compassion.

Paupe se redressa.

— Il a des rentes, dit à demi-voix l'huissier.

— En tout cas, je suis là, reprit M. Sainton.

— Est-ce que je demande quelque chose ?— dit le tailleur, en se campant, comme il avait fait déjà devant les conseillers municipaux. --Je ne suis pas riche, c'est vrai. On sait pourquoi dans

le pays; mais, j'ai une rente, c'est encore vrai, une rente qui me Tient des d'Arsonval. Voilà pourquoi on m'a confié les enfants, et voilà pourquoi M* Herluison prétend que je dois les garder.

— Les gardez-vous ? insista le juge de paix.

— Si je vous répondais îzow, je vous paraîtrais bien dur, n'est-ce pas ?

— C'est surtout à votre fille que vous feriez de la peine, dit l'huissier.

— A ma fille?

Paupe eut plusieurs tressaillements de la bouche qui l'empêchèrent de parler. L'idée des reproches de Marcienne le troublait,

— Ainsi c'est convenu, n'est-ce pas ? monsieur Paupe, — ajouta le juge de paix, empressé de concilier les opinions, — vous acceptez, et nous allons vous nommer?

— Ah ! ne me nommez rien, ne me donnez rien ! — interrompit le tailleur. — Puisque je les ai eus pendant trois semaines, sans leur faire de mal, je puis bien les garder encore, ces enfants... vous dites trois mois ?

— Je le suppose, répondit M. Sainton...

— Vous le supposez ? Si bien que cela peut être davantage ? Merci. Dans trois mois, s'il n'y a plus de pain chez Paupe, le tailleur, vous irez en demander à d'autres. C'est dit. J'accepte.

MONSIEUR PAUP.E 183

Paupe s'était levé ; il retomba sur sa chaise, et resta quelques secondes, la tête baissée, pour cacher sa rougeur et sa fureur.

Le juge de paix se mit à écrire, apprendre des notes pour le procès-verbal à rédiger. On eût dit qu'il libellait la sentence du tailleur, tan 1 celui-ci avait l'air d'un condamné. Maison respectait cette attitude, comme celle d'un triomphateur confus qui se dérobe aux éloges.

M. Sainton voulut renouveler ses offres.

— Écrivez vite au grand-père, voilà tout ce que j'attends de vous, répondit Paupe, en prenant son chapeau déposé à terre et en reculant sa chaise pour s'en aller.

Le curé, qui savait que le tailleur était un libéral, se contenta de saluer Paupe, avant de se retirer.

Le chemin pour rentrer au village était celui que nous connaissons déjà, qui traversait un angle de la forêt, et longeait le château d'Arsonval.

Le curé et M. Sainton étaient repartis en voiture. Le tailleur revint à pied. L'huissier lui fit la conduite jusqu'à l'endroit où ils s'étaient assis, un mois à peu près avant cette réunion.

Paupe ne se gêna pas, dès qu'ils furent seuls, pour reprocher à M* Herluison sa conduite.

I^'i MONSIEUR PALPE

— Vous voulez me ruiner, n'est-ce pas? — lui dit-il, — ce ne sera pas difficile.

— Au contraire !

•— Trois mois ! peut-être quatre. Marcienne n'y suffira pas. Voilà Thiver qui vient. Il leur faudra du bois, des vêtements chauds, des provisions. Où voulez-vous que je trouve tout cela?

— Puisque ce fondé de pouvoirs vous offrait une ouverture de crédit !...

— Après ? Quand il payerait leurs nippes ? Est-ce qu'il peut payer les soins de Marcienne ? Est-ce que je me ferai payer mon temps perdu? Ah ! j'ai eu bien tort de vous parler, ici même; c'est depuis ce jour-là que vous vous acharnez à me mettre cette besace aux épaules. Vous savez pourtant bien que je n'aimais pas le père ; que je n'aime pas davantage les enfants.

— Si vous vouliez m'écouter, monsieur Paupe.

— Encore votre refrain, n'est-ce pas ?

— Toujours. Vous voilà maintenant le tuteur des héritiers d'Arsonval.

— Laissez-moi donc tranquille ! Est-ce que c'est sérieux, cette tutelle-là ?

— Sans doute.

— Un beau tuteur, ma foi, et un bel héritage !

— Hé ! hé I je vous répète qu'on peut sauver

du naufrage un tiers, peut-être même la moitié du domaine.

— Après?

— Ce serait une opération qui vous vaudrait de l'honneur, sans compter le profit !

— Je ne tiens pas â cet honneur-là, et je ne veux pas du profit.

— Si votre fille vous le demandait ?...

— Encore ! Pourquoi me parlez-vous toujours de ma fille ? Vous ne la connaissez pas.

— Je la connais un peu de vue, monsieur Paupe, et beaucoup de réputation. On en dit tant de bien dans le pays ! Je sais qu'elle a de la raison, de l'osprit au-dessus de son âge... Si je lui disais...

— Je vous défends bien de lui parler.

— Soit. Mais elle finira peut-être par savoir que vous pourriez rendre une fortune à ces enfants, leur faire restituer...

— Restituer! Je vous arrête à ce mot-là, Herluison. Ce serait leur donner une seconde fois ce que mon père a eu la faiblesse de donner une première fois au comte d'Arsonval.

— Ne restituez pas ! ne donnez pas ! faites vos conditions !

— Je ne suis ni assez naïf pour tant de vertu, maître Herluison, ni assez intéressé pour ce trafic.

18S MONSIEUR PAUPE

— C'est dommage ! voilà un bien qui va s'en aller en miettes, pour enrichir des coquins.

M* Herluison s'arrêta, et, d'un geste, souleva pour ainsi dire l'horizon brumeux qui cachait le domaine d'Arsonval.

y.iv

L EVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (Suite)

L'automne avait dépouillé les arbres de la forêt, et, à travers des éclaircies plus larges, on apercevait, mieux que la dernière fois, les toits d'ardoises du cliâteau.

Le tailleur, après quelques hésitations, promena les yeux autour de lui, puis finit par les fixer devant lui, sur la grande toiture, ternie par la brume, sur les cheminées qui n'envoyaient plus de fumée dans l'air. Il fouillait cette maison vide ; il l'attirait, il l'arrachait du sol; il rétreignait, comme un joujou qu'un enfant pèse avant de le jeter ou de le briser.

— Quand je songe que cela pouvait vous ap» partenir ! lui dit M' Herluison.

188 UONSIEUR PAUPE

—• Ce n'est pas à cela que je pensais, répondit naïvement le tailleur d'une voix enrouée.

— C'est à cela qu'il faut penser, monsieur Paupe ; vous souvenez-vous de ce que vous me disiez ?

— Ah ! tentateur que vous êtes ! — reprit le tailleur en ricanant i un rire méprisant et en se frappant sur la poitrine pour y faire résonner sa conscience. ~ Vous aurez beau faire, "VOUS ne me séduirez pas.

— Je vous ferai remarquer, monsieur Paupe, que c'est vous, il y a un mois, à cette place, qui Touliez me séduire.

— C'était bien différent !

— Oui, vous aviez alors une haine que vous n'avez plus.

— Je l'ai toujours.

-- Vous gardiez, de ce qui s'était passé en 1815, une colère qui s'est bien apaisée.

— Oh! non, je le jure!

— Vous pensiez à vos enfants, et vous m'offriez tout ce que j'aurais voulu réclamer.

— C'est vrai ! mais vous me répondiez que mes regrets étaient inutiles ; que la cession avait été régulièrement faite ; qu'il n'y avait pas moyen de revenir sur le passé.

— Et vous, monsieur Paupe, vous menaciez le château avec vos poings fermés. Vous me

parliez de votre misère. Auriez-vous fait un héritage ?

— Je fais des dettes.

— Cela vous change ?

— C'est possible. Mais rien n'est changé là, et là, — repartit Paupe, en montrant son front et sa poitrine. — Seulement ces enfants-là me gênent dans mes sentiments, comme dans ma vie.

— Vous vous y attachez ?

— Non, mais je ne puis pas les étrangler, et je ne veux pas les exploiter.

— Vous pouvez leur être utile.

— Je ne suis sans doute pas aussi bon que vous le croyez, si vous croyez à la bonté; maître Herluison ; mais je me trouverais sot de leur rendre une fortune, et je me trouverais lâche de spéculer sur eux. J'aime mieux ne pas savoir que cette revendication est possible. Quand M. Meurviile aura repris ses petits-enfants, U fera ce qu'il voudra. Moi, je serai redevenu libre de haïr tout à mon aise les d'Arsonval , et si le feu prend au château et au bois, de battre des maiDS. Mais, tant que j'aurai dans ma pauvre maison ces enfants douillets ; tant que ces petits aristocrates mangeront mon pain dur, s'habitueront à mon lard, vivront de ma misère, je ne ferai rien pour eux ni contre eux. C'est mon idée à moi. Je ne veux pas qu'on m'aide, et je ne veux pas

qu'on rae tente. Ainsi, c'est dit ; n'y revenons plus, maître Herluison. Vous avez cru être fort habile on me forçant, car vous m'avez forcé, à garder ces enfants, Vous avez, au contraire, été bien maladroit. Je ne suis plus aussi libre de haïr tout à mon aise, et je ne veux pas aimer. Voilà mon tourment. Je ferai mon devoir, mon devoir strict; je crèverai à la peine, s'il le faut, pour nourrir ces enfants... mais voilà tout.

— Et vos enfants, les laisserez-vous pâtir ? Et votre fille?...

— Pour quelques mois !...

— Si les mois ressemblent aux semaines écoulées !

— Ah ! quel homme de mauvais augure vous êtes ! Toute la famille ne va pas mourir exprès, pour me laisser dans l'embarras ?

— Non, mais l'absence peut se prolonger. Vous le disiez vous-même tout à l'heure.

— Eh bien ! nous souffrirons un peu plus longtemps. On s'y fait. D'ailleurs, j'ai maintenant d'autres vengeances à tirer... Le maire, le conseil municipal, le curé, ce M. Sainton, tout le monde m'a mis au défi. On verra si je recule, et si je suis le fils de mon père !

— Vous réfléchirez, monsieur Paupe.

— C'est tout réfléchi Vendez les bois, le château ; j'irai voir les enchères.

MONSIEUR PAUPE Vùi

— Il n'y a pas presse jusqu'ici.

— Cela m'étonne,— dit Paupe en changeant de ton ; — car le bien est superbe ; l'cccasion est belle.

— Oui, mais après une révolution !

■— Et une révolution manquée, qu'il faudra recommencer, maître Herluison.

— - Pour quoi faire ? vous serez touj ours Paupe le tailleur.

— Ainsi, vous croyez que cela ne sera pas vendu d'ici quelques mois ?

— Je le crois ; de sorte que si vous vous ravisez, monsieur Paupe...

— Je ne me raviserai pas. Je suis né dans la peau d'un entêté; j'y mourrai.

L'huissier et le tailleur se séparèrent.

Le froid était assez vif ce jour-là. L'huissier remonta vers son village par grandes enjambées, en sifflotant pour s'aiguiser la langue.

Paupe, qui avait la tête brûlante, descendit à pas comptés, avec une âpre indifférence, dans le brouillard pénétrant qui emplissait la vallée.

En passant devant la petite porte du château, il s'arrêta. L'affiche annonçant la vente, lavée par la pluie, décollée, et à demi déchirée, pendait, elle aussi, comme un débris de la saison finie, que le vent de l'hiver va faire tourbillonner, et pousser jusqu'au fumier prochain,

Paupe regarda avec une involontaire tristesse

V3l MONSIEUU PAUPE

ce signe de misère et d'abandon. Il releva pourtant les coins déchirés de l'afflche ; voulut les recoller par l'humidité même qui les avait détendus; parvint à les faire tenir, au moins jusqu'à ce qu'il se fût rassasié de lire les chififres des diverses mises à prix.

Il calcula dans sa tête l'importance de l'acquisition. C'était considérable. Peut-être qu'à sa place le père Paupe écouterait les propositions de l'huissier et essaierait de conserver aux enfants, dont il devenait le tuteur par intérim, une portion de leur héritage.

Il se remit en route, en se moquant de luimême. Où trouverait-il des centaines de mille ftancs pour racheter ces biens ? Mais ces biens lui paraissaient dignes d'être regrettés.

En tournant devant la grille principale du château, il fut presque épouvanté, lui, l'homme intrépide, de l'air d'abandon et de vétusté qu'avait pris tout à coup, depuis un mois, l'habitation des d'Arsonval.

Les feuilles entassée dans les allées, les platesbandes atteintes par les premières gelées matinales, les marches du perron verdies par une humidité hâtive que l'on ne combattait pas, toutes ces flétrissures l'affligèrent.

Un beau domaine n'est-il pas la parure d'un pays, l'orgueil de ses habitants? Chacun n'en

a-t-il pas sa part idéale, et ne peut-il se courroucer des attentats qui l'atteignent?

Paupe s'était dit bien souvent que son père avait rendu un service patriotique à la contrée et au département, en sauvant le parc et le château. Ce service, qui pouvait tenter du moins son patriotisme, pouvait-il, devait-il le rendre à son tour?...

Le tailleur se défiait de cette reprise de son orgueil civique ; comme il se défiait des autres sollicitations secrètes de sa vanité.

Paupe acheva, avec un petit frissonnement de froid et d'inquiétude, le reste de la route ; mécontent de lui, qui se sentait pris subitement de pitié pour ce château fermé ; pensant à son père, avec moins de dédain et de rancune pour le rôle que celui-ci avait joué , et résolu pourtant à ne pas agir de même, de peur de se mépriser.

Il fut très-étonné de trouver le curé du village assis contre son établi, sur lequel il avait posé son chapeau, causant avec Marcienne et les deux enfants du comte.

C'était la première fois, depuis la mort de sa femme, qu'une pareille visite lui était faite. Dans ses dispositions d'esprit particulières, jointes à ses opinions générales, le tailleur eût sans doute manii'esté brutalement sa surprise

ï^î MONSIEUR PAUPE

si le curé ne se fût levé très-poliment, avec l'empressement d'un homme qui sait bien qtie la maison n'est pas à luU et que c'est à lui d'en sortir.

— Excusez-moi, monsieur Paupe, de vous avoir devancé ; mais j'ai pensé que ces enfants seraient impatients de savoir s'ils resteraient auprès de leur petite amie, et je suis heureux de voir que je leur ai apporté une bonne nouvelle.

Marcienne, en effet, accueillait son père avec un sourire de reconnaissance ; Léo, lui-même, avait une caresse timide dans les yeul.

— Ce n'est pas de votre faute, si la nouvelle est bonne, monsieur le curé, répliqua le tailleur.

— Il est vrai, monsieur Paupe, que j'ai voulu vous épargner le fardeau de cette tutelle... J'avais tort, je le reconnais.

Paupe, qui avait reproché au curé, par habitude de contradiction, son attitude chez le juge de paix, ne parut pas très-fier de cet acte de soumission.

— On fera ce qu'on pourra, — reprit-il en allant accrocher son chapeau à un clou ; — et, je l'ai dit, je n'ai besoin de personne.

— Me permettez-vous, au moins, monsieur Paupe, si M. le comte a besoin de leçons...

MONSIEUR PAUPE t95

Le tailleur tressaillit et cherclia autour de lui.

— Quel comte ? — balbutia-t-il. — Il n'y a plus de comte ; le comte est mort.

— Pardon, monsieur Paupe, repartit le curé avec un léger battement des yeux qui attestait le doux entêtement d'un orateur sûr de ^on fait ; — M. Léo est désormais M. le comte d'Arsonval.

Le tailleur réprima bien vite un haussement d'épaules, et tordant sa bouche pour y étrangler un sarcasme, il murmura : — C'est juste !

Puis, regardant le curé bieo en face :

— Tant que M. le comte d'Arsonval mangera mon pain, dit-il avec autorité, il ne recevra pas d'autres leçons que celles de ma fille et de moi. Si nous ne suffisons pas, il ira à l'école de la commune. Vous savez bien, monsieur le curé, que je n'ai pas le moyen de payer un précepteur, un gouverneur.

— Vous me faites injure, monsieur Paupe, • - reprit le curé, — je donne ce que je sais ; j3 ne le vends pas. J'ose espérer au moins que vous ne me défendrez pas d'apporter des livres à ces enfants ?

— Des livres I quels livres ?

— Ceux que vous choisirez vous-même, monsieur Paupe.

Paupe devint cramoisi. Est-ce que le curé so moquait de lui ? Avait-il besoin de lui reprocher d'être un ignorant; d'en savoir, en tout cas, moins que lui ? Après tout, le tailleur avait été à l'école, et retenait ce qu'il lisait.

— Si vous ne leur apportez que des livres comme Télémaque,— dit-il d'un ton supérieur.— Il y a de bonnes choses... des idées politiques, là-dedans...

— Et dans l'Évangile ? insinua le curé.

— Le tailleur se sentit provoqué. Il n'était pas homme à reculer, même sur ce terrain-là.

— Et dans lÉvangile aussi, répliqua-t-il avec un geste de condescendance.

Puis, tout à coup, un souvenir lui traversa l'esprit. Les réflexions qu'il avait faites, après sa conversation avec l'huissier, le soulevèrent au-dessus de la réalité.

— Est-ce qu'il n'y a pas,— demanda-t-il d'une voix grave, — un évangile, où l'on raconte que le diable essaya de tenter le Christ, en lui montrant de beaux domaines à acquérir, moyennant une petite lâcheté, oh ! rien qu'une ?

— Oui, à peu près, — répondit le curé trèssurpris, —c'est le quatrième évangile selon saint Matthieu.

— Ah! saint Matthieu! —répéta Paupo qui connaissait sans doute des gens du nom de Mat-

thieu, savez-vous, monsieur le curé, qu'on peut faire un prône superbe avec cet évangile-là ?

— Je l'essaie toujours, le premier dimanche de carême.

— Vraiment? J'irai vous entendre, — continua le tailleur avec une sorte de gaieté nerveuse, de colère ricanante,— mai» je suis sûr que vous ne dites pas ce qu'il faudrait dire.

— Quel serait le texte, selon vous ?

Paupe parut se recueillir, puis avec une émotion presque solennelle et touchante, tant elle était d'un orgueil sincère :

— Il y a des gens, monsieur le curé, qui ne lisent pas l'évangile, qui ne vont pas au prône, qui vivent dans un carême perpétuel, et que le sort vient cruellement tenter, en leur offrant du bien à acquérir, beaucoup de bien, moyennant un rien, une faiblesse, une courbette. Ces gens-là ne sont pas des fils du bon Dieu; ils passent pour méchants ; ils ont de la colère contre les riches. Eh bien, ils aiment mieux rester pauvres que de s'enrichir en disant amen au diable qui vient les tenter. Personne ne sait ce qu'ils sacrifient ; ils cachent leur refus comme une sottise. Croyezvous qu'ils ne méritent pas d'être un peu plaints et estimés, ces misérables que vous ne confessez pas?

Paupe s'exaltait, se haussait en parlant; il

avait des éclairs dans les yeux, sur la bouche.

— Que pensez-vous de ces gens-là, dit-il après une pause.

— Je pense que ce sont de bons chrétiens. Paupe respira, en sifflant.

— Puisque je vous dis qu'ils ne vont pas à l'église !

— Je le regrette.

— Regrettez-le pour l'église, et non pour eux,

— Je le regrette pour le curé qui serait fier de pareils paroissiens.

A cette réplique inattendue et flatteuse, Paupe éclata de rire, mais d'un rire qui ne le soulageait pas.

Et comme le curé regardait Paupe, cherchant à deviner quel combat il avait pu soutenir contre le démon; le tailleur reprit vivement :

— On vous a parlé de mon père, n'est-ce pas ? C'est lui qui a été tenté ! Moi, je n'aurais pas eu sa vertu. Mais lui n'a pas hésité, et de là-haut, de là-bas, il est descendu ici, pauvre, quand il pouvait être très-riche.

— J'ai entendu raconter cela.

— Parbleu ! c'est d'un bon exemple, quand les révolutions arrivent ! Mon père a fait du bien à tout le monde, dans le paj's, à une époque où les églises étaient fermées, où les prônes étaieni

remplacés par les clubs. C'était un patriote, entendez-vous, monsieur le curé, un vrai patriote, qui ne m'a laissé ni écus, ni livre de messe. Je sais seulement que je suis son fils; je vénère sa mémoire... voilà ma religion !

— Elle ne me scandalise pas, monsieur Paupe

— Alors vous m'excuserez, si jenevous rends pas votre visite.

— Vous m'avez pourtant promis, dit le curé, de venir m'entendre, le jour où je prêcherai sur l'évangile de saint Matthieu !

— Oui, ce jour-là! à condition que vous n'oublierez pas mon texte.

— Je ne l'oublierai pas.

Paupe secoua la tête.

— D'ailleurs, d'ici là, je vous le rappellerai, monsieur le curé, — dit-il d'un air plus sérieux — car j'aurai probablement des occasions d'y penser.

rv

ROSE GAUTIEB

Rien ne paraissait changé dans la situation des enfants recueillis par le tailleur. Pourtant cette consécration, donnée par le conseil tenu chez le juge de paix, modifiait profondément pour Paupe et pour Marcienne, les conditions de leur hospitalité.

Ils ne devaient plus seulement l'abri do quelques jours ou de quelques semaines. Ils avaient à prendre au sérieux des droits et des devoirs de tutelle. L'entrée de l'hiver, la perspective d'un travail opiniâtre, d'une dépense doublée, pour préserver du froid ces deux êtres délicats, étaient de grands motifs de soucis.

Paupe se redressa vaillamment.

Il se faisait un point d'honneur de ne fournir aucun prétexte aux plaintes des enfants.

— Qu'ils soient ingrats, plus tard, — - se disaitil intérieurement, —je m'y attends et j'y compte; mais, je ne veux pas qu'ils puissent me reprocher un jour d'avoir eu plus d'orgueil que de courage!

Quant à Marcienne, la nouvelle apportée par le curé lui avait gonflé le cœur, et lui avait donné des palpitations maternelles qu'elle ne devait pas apaiser.

Elle rêvait des arrangements de petits nids duveteux, pour y cacher, y enfouir Diane, si frileuse. Sa grande terreur était de voir rougir, bleuir et se gercer les doigts mignons du petit comte, qu'elle eût voulu réchauffer continuellement de son souffle, mais qu'elle osait à peine effleurer de sa main.

Ce titre de comte donné par le curé, qui se connaissait en noblesse, elle ne s'en servait pas en parlant à Léo, qui se fût peut-être fâché, ni devant Paupe, qui se fût indigné ; mais elle le murmurait, quand elle était seule, pour se faire une obligation plus étroite de servir; pour se persuader mieux des obligations d'un dévouement qui lui prenait l'âme tout entière.

^élas ! les nids étaient difficiles à inventer; le

duvet était rare ; mais on pouvait clouer des lisières aux portes, aux fenêtres, à toutes les jointures, et Paupe ne manqua pas d'obéir sur ce point à sa fille.

Il fut nécessaire de remplacer le vieux poêle de fonte, qu'on installait au milieu de la boutique, mais qui rougissait trop vite, par un petit poêle carré en belle faïence. La chaleur serait ainsi plus douce, moins dangereuse, moins odorante.

Paupe achetait silencieusement, sans un murmure de révolte, sans un geste d'opposition, tout ce que lui demandait Marcienne. Jamais encore il n'avait été si obéissant. Il avait fait avec luimême une gageure qu'il voulait tenir à tout prix.

Il s'endettait un peu ; mais il avait du crédit, et c'était la première fois qu'il en usait. Sa fierté trouvait son compte à exploiter cette preuve d'estime.

Heureusement, l'ouvrage arrivait, soit par le retour naturel de la froide saison qui obligeait la clientèle du tailleur à se pourvoir de vêtements chauds ; soit, ce qui est moins vraisemblable, mais ce qui n'est pas impossible, par un mouvement de sj^mpathie et de sensibilité de la part des clients, jaloux de participer à la bonne action du tailleur.

Si ce motif, douteux, eût été avéré, Paupe eût été capable de renvoyer ses pratiques, tant il était jaloux de la tâche qu'il maudissait vingt fois par jour.

Il eut l'idée de prendre un apprenti.

Marcienne s'opposa à ce surcroît de dépense.

— Je sais coudre, lui dit-elle encore.

— Et le ménage ?

— J'arrangerai cela, répliqua-t-elle d'un air mystérieux et capable.

En effet, elle trouva le moyen d'arranger la chose.

Un matin, elle amena à son père une petite fille, plus âgée qu'elle de sept ou huit mois environ, qu'elle présenta comme une ouvrière enrôlée.

— Et la dépense ? demanda Paupe.

— Les files mangent moins que les garçons . Rose partagera ma part; c'est convenu.

Rose Gautier était la fille de la couturière du pays.

Elle cousait d'instinct ; l'aiguille était comme une épine naturelle de cette rose en bouton. Sa mère, qui avait été l'amie de madame Paupe, consentit à ce qu'elle vînt passer les j ournées chez le tailleur, pour coudre avec Marcienne, pour lui apprendre à coudre, et pour coudre à sa place, quai^ iVIarcienne s'occupait du ménage.

Madame Gautier n'avait pu résister à la demande de Marcienne. Elle ne faisait pas, d'ailleurs, un grand sacrifice. Sa fille n^ lui était indispensable d'aucune façon. Les journées données à Marcienne étaient prises sur l'école.

Or, il se trouvait justement que Rose Gautier était la première élève de l'école, une savante qui pouvait donner le temps aux autres camarades de la rattraper.

Paupe eût refusé cette auxiliaire, si Rose Gautier ne fût pas venue pour aider Marcienne, beaucoup plus que pour l'aider lui-même.

Il fut désarmé par le contentement de sa fille, et aussi par la petite mine éveillée de Rose qui était tout le contraire de Marcienne au physique, et qui parut amener pour l'hiver un dernier rayon de l'été, tant elle avait les joues roses, les yeux vifs, la bouche rieuse,

— Si elle pouvait partager un peu de se belles couleurs avec Marcienne ! pensa le tailleur.

— Elle égaiera les enfants ! pensa Marcienne qui avait vu Léo répondre par un sourire au bonjour souriant de Rose Gautier.

Pauvre Marcienne ! Elle seule ne devait pas garder longtemps la gaieté annoncée par les petits sabots battant la mesure de cet éclat de rire perpétuel.

Elle fut la première à encourager ingénuement les cliansons de Rose Gautier.

Rose avait une petite voix aigrelette, pointue comme une aiguille, et elle chantait comme elle cousait, de mémoire, d'instinct, attachant ensemble, par un fil, toutes sortes de refrains entendus chez sa mère, recueillis au hasard, dans le village, à la foire de Saint-Marc, aux bois, aux champs, au bord des haies, au seuil des cabarets.

Rose n'avait guère retenu qu'une phrase de chacune de ses chansons ; elle donnait la phrase, la lançait sur l'air, ou sur un autre air ; puis faisait faire une pirouette à sa voix au bout de la phrase connue, et finissait régulièrement par un tra. la la suraigu, dont elle riait la première, et qui faisait rire irrésistiblement.

Paupe était une caverne mal éclairée, comme sa boutique, qui pai'aissait lugubre parce qu'elle recevait peu de soleil ; mais cet homme caverneux avait en lui toutes sortes d'échos inusés.

Malgré sa mauvaise humeur, constante et glacée en dignité, il se surprenait à fredonner tout bas, presque intérieurement, quand Rose fredonnait dans sa maison.

Diane battait des mains, comme un oiseau qui bat de l'aile à la fanfare du printemps, sonnée

par un autre oiseau : — Encore ! encore ! disaitelle, prête à s'élancer.

Léo avait écouté d'abord avec surprise, puis avec un plaisir un peu rêveur ; comme si cette voix lui eût rappelé quelque chose des fleurs, des arbres et de la liberté du château paternel ; et, quand Rose ne chantait pas, il devenait triste.

Mais, au bout de quelques jours, quand Rose, qui n'avait pas besoin d'être encouragée, chantait trop, Marcienne avait des envies de pleurer qu'elle dissimulait, et qui lui faisaient bien mal.

— Pourquoi ne chantes-tu pas avec moi ? lui avait dit Rose.

— Est-ce que je sais chanter ?

— Essaye.

— Je ne peux pas.

Elle disait vrai. A nulle minute de sa vie jusque-là, elle n'avait eu la révélation de ce cri modulé de l'âme, qui est comme le sanglot de la joie, elle, qui ne se souvenait que d'avoir toujours tenu enfermé, étouffé dans son cœur, sous ses deux mains, le sanglot de sa douleur.

Alors Rose avait chanté, pour lui donner une leçon, et chanté encore, toute seule, pour se consoler de la leçon perdue.

Marcienne se défendait d'envier sa joyeuse camarade. C'eût été mal de lui en vouloir, puisque

Rose amusait les enfants et donnait une distraction à Paupe. Seulement, Marcienne était plus triste au dedans d'elle, de ne savoir pas chanter comme Rose, et de voir Rose devenir plus nécessaire qu'elle-même à Diane et à Léo.

Elle ne leur reprochait pas d'être des ingrats, à ces enfants. Elle comprenait si bien qu'ils fussent amusés ! Elle les aimait d'oublier la vilaine maison du tailleur, dont Rose faisait à certaines heures, en plein hiver, une cage transparente et fleurie ; mais elle regrettait amèrement de ne pouvoir, à elle toute seule, accomplir cette métamorphose.

Elle ressentait encore une autre douleur. Rose n'avait pas du tout de respect pour le petit comte, ni pour sa sœur. Ses hardiesses rendaient Marcienne encore plus pâle.

Rose, quand elle arrivait le matin, embrassait Diane, absolument comme une petite sœur, et elle la faisait jouer, absolument comme une petite chatte.

Quant à Léo, non-seulement elle prenait vingt fois par jour ses mains mignonnes, que n'osait effleurer Marcienne, mais elle s'appuyait sur son épaule, pour mieux voir dans le livre qu'il lisait. Elle ne reculait pas devant la tentation de lui tirer les cheveux, par malice, pour le taqui- Tier, quand elle le trouvait trop sérieux ; et s'il

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la heurtait, par mégarde, car il n'avait pas toujours les mouvements doux et mesurés, elle se vengeait en le repoussant, et même en le tapant.

Marcienne eût mieux aimé, à chacune de ces caresses ou de ces brutalités, recevoir en pleine poitrine un coup des grands ciseaux de son père, par la pointe la plus aiguë. Son cœur saignait,

Une fois, sa résignation avait été mise en défaut ; elle avait averti Rose de prendre garde.

— Bah ! je ne le casserai pas ! répondit Rose en riant.

— Mais, c'est un comte, avait ajouté timidement Marcienne.

— Lui ? un gamin !

— Ah!

— Demande à ton père.

Marcienne se garda bien de suivre ce conseil. Ce mot terrible : un gamin ! lui parut un blasphème, et elle savait M. Paupe trop enclin à blasphémer.

Elle prit désormais l'habitude de détourner la tête, quand Rose se permettait ces hardiesses qui la révoltaient et la meurtrissaient.

Elle ne songea pas à se débarrasser de cette amie dangereuse. Elle craignit, au contraire, de céder à la tentation de lui en vouloir ; et quand elle sentait le rire aigu, la chanson provocante,

la familiarité sacrilège de Rose, lui pénétrer les chairs, lui menacer le cœur, elle souriait comme une petite martyre, et se disait tout bas:

— Qu'est-ce que cela fait que je souffre, puisque tout le monde est content ?

Elle était incapable de jalousie ; ou plutôt elle était incapable de croire qu'elle put être jalouse. Elle pensait seulement que Rose ferait mieux d'agir autrement. Mais, puisque les façons de Rose ne blessaient que Marcienne, Marcienne pensait :

— Je m'y habituerai !

Et, sur ce raisonnement, elle continuait avec confiance à en souffrir, sans s'y habituer.

Pourtant, elle avait emporté une victoire dont la conviction versait par instants un baume sur ses déchirures intérieures.

Elle avait obtenu de Léo qu'il voulût bien étudier. Certes, il en savait plus qu'elle, mais il Gevait en savoir plus que Rose, plus que tout le monde !

Léo se souciait peu d'apprendre.

Des souvenirs de sa vie de famille, celui des leçons et des maîtres était le moins exigeant.

Toutefois, quand Marcienne eut ajouté qu'elle lui demandait cela, pour profiter elle-même des leçons qu'on lui donnerait, Léo se décida, et

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promit de ne lire dans aucun livre que son amie Marcienne ne pût lire, en même temps que lui.

M. Paupe voulait envoyer l'enfant à l'école du village ; mais Marcienne insista pour que, dans l'intervalle des classes, l'instituteur communal vînt, tous les jours, donner une leçon à Léo, chez le tailleur. Un envoi d'argent fait par M. Sainton, et qu'il était impossible de refuser, puisqu'il é(ait adressé au tuteur des enfants, arriva fort à propos pour apaiser les scrupules égalitaires de M. Paupe.

Celui-ci n'était plus libre d'agir à sa guise. Il consentit à prélever la rétribution de l'instituteur sur cet argent spécial ; mais il déposa fièrement le surplus de la somme à côté des bijoux reçus , en dépôt, et jamais, aux heures de gêne les plus sérieuses, il ne songea à prendre ou à emprunter un centime, sur ce capital, pour se rembourser de la plus petite dépense, en nourriture, et même en entretien.

— Tant pis pour mes pupilles si mon pain est dur ! — disait-il ; — je ne peux pas leur enseigner ce que je n'ai pas appris ; mais ils apprendront df moi la continence et la simplicité,

IMarcienne, au fond, avait autant de fierté que son père ; mais elle plaçait sa fierté dans la soumission.

Elle était donc disposée à trouver la réserve

de son père excessive. Elle eût voulu qu'il dépensât en bien-être, en douceur pour les enfants, tout l'argent qu'on leur envoyait.

Cependant, comme Léo ne paraissait pas souffrir ; Comme sa santé avait refleuri vite sur l'humidité de son chagrin ; comme Diane s'épanouissait en gentillesses, en grâces, en rires affolés, en couleurs rose et blonde, Marcienne pardonnait à son père un rigorisme qui ne mettait pas du moins plus d'éloignement que la nature n'en avait mis déjà, entre ces deux êtres d'une race supérieure et la pauvre famille qui lui donnait asile.

L'heure de l'étude était une revanche, au profit de Marcienne, de la dissipation que Rose apportait au logis. Pendant que l'instituteur donnait sa leçon. Rose était bien forcée de ne pas chanter ; et Marcienne, en tirant l'aiguille, ou en s'occupant du ménage, pouvait savourer tout à son aise la voix charmante de Léo, qui, d'ordinaire, causait si peu et qui récitait si bien !

Il lui semblait alors que c'était à elle qu'il parlait ; que c'était pour elle qu'il accentuait les mots, pour qu'elle les comprît. Elle les répétait intérieurement ; elle les gravait en elle, et, comme Ruth, dans le sillon où elle n'avait pas le droit de moissonner, elle glanait toute heureuse, par-ci, par-là, un épi.

La nuit, avant de s'endormir, la pauvre fille, se croyant avide de savoir, quand elle n'avait que l'immense désir de s'associer à toutes les aspirations de Léo, se récitait ce qu'elle avait retenu de la leçon donnée à celui-ci. Elle croyait sentir sourdre dans sa tête des idées nouvelles ; et ses idées, toujours les mêmes, ne faisaient que prendre des ailes pour s'envoler dans l'espace où flottait incessamment l'image de ce enfant, qu'elle ne pouvait vraiment nommer d'aucun nom, tant il était trop beau pour être son frère, trop noble pour être son ami, mais qu'elle aimait pourtant d'une tendresse que Maximilien n'avait jamais usée, et d'une amitié qu'elle n'avait jamais donnée à personne.

Ce pétillement silencieux et secret de son cerveau était pour elle un bienfait de Léo, dont elle avait le droit de lui être reconnaissante toute sa vie, sans s'exposer jamais à être maudite.

Le soir, quand Diane et Maximilien étaient endormis ; quand Rose était retournée chez sa mère ; quand la porte de la maison était close ; quand on entendait dans la rue du village lèvent de l'hiver faire sa ronde, pour s'informer si tous les pauvres veillaient en l'attendant, remuant les branches séchéps des arbres comme des ossements, hoquetant à tous les volets pour

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s'assurer qu'on avait pris ses précautions et qu'on le craignait un peu, Marcienne avait une heure de veillée, délicieuse; la boutique du tailleur dérobait alors un tableau charmant et émouvant dans son étrangeté.

Paupe, assis, les jambes croisées sur son établi, cousait ; ou bien, debout, taillait et repassait Une petite lampe fumeuse, suspendue, étalait sa lumière dans un globe empli d'eau, et éclairait le tailleur, en l'environnant d'un cercle étroit.

Léo, sur une chaise, accoudé à la table, dans le milieu de la salle, lisait.

Marcienne, un peu écartée dans l'ombre, près du poêle, pour ne pas se mettre dans l'auréole que l'autre lampe faisait trembler autour de Léo, cousait lentement, fatiguée du travail du jour, laissant de temps en temps tomber sa main sur son ouvrage et suivant, sans être vue, la rêverie qu'elle voyait de loin passer dans les yeux du petit comte.

Le poêle achevait de consumer la souche de bois qu'on lui avait donnée avant le dîner, et se réveillant par intervalles, faisait entendre un ronflement doux, une petite gronderie caressante qui accentuait, pour ainsi dire, le silence, sans le troubler tout à fait.

Léo se rappelait-il les grandes flambées des larges cheminées du château, les veillées plus

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sonores de l'hiver précédent, les belles lumières qui se reflétaient dans des glaces à cadres d'or, les tentures somptueuses, les meubles doux et soyeux qu'il quittait pour aller dormir sous des rideaux de soie, sur des oreillers de fine batiste; quand il levait ses grands yeux noirs aux solives enfumées du plafond ; quand il sentait sous son pied le sol raboteux et sans plancher; quand il regardait, étonné, cet homme toujours farouche qui ne l'aimait pas, et qui, cependant, remplaçait pour lui son père mort, sa mère malade, son grand-père absent ; ce tuteur, à la parole dure, qui tirait l'aiguille à travers de grosses étoffes, s'interrompant pour mordre les coutures qu'il faisait, par un besoin sans doute d'aiguiser ses vilaines dents crochues ; o u qui frappait avec des fers à repasser monstrueux, chauffés dans le four du poêle, sur les coutures fumantes ; ou bien encore, qui taillait des membres en étoffes , avec des gigantesques ciseaux capables de couper des têtes et des bras?

Léo ne se rassasiait pas de ce spectacle. Il s'oubliait parfois à écouter et à accompagner d'un hochement de tête le bruit de ces ciseaux, dont chaque mouvement était comme un rhythme sonore sur les bois de l'établi, et qui terminaient leur cadence au bout de chaque

morceau de l'étoffe, en coupant le dernier pli ou la dernière lisière du drap, par une note ponctuée, par une chute plus retentissante de l'acier pesant sur l'acier.

Lorsque M. Paupe, après un petit gémisse ment qui suivait chaque effort de son poignet pour couper, avait fini sa tâche, et déposait les ciseaux, Léo, qui ne voulait pas laisser surprendre sa curiosité par le tailleur, fermait à demi les yeux, concentrait en lui la vision de cette soirée pour la joindre aux autres et s'en souvenir plus tard.

Un soupir lui montait aux lèvres. Il l'exhalait dans un bâillement, pour faire croire qu'il ne luttait que contrôle sommeil.

Marcienne aussitôt se levait, déclarait qu'il était tard, et avec son autorité absolue prononçait doucement la clôture de la veillée des autres. La sienne se prolongeait encore.

M. Paupe obéissait en murmurant, tout au plus, un : « déjà ! » qui était une bravade, et il donnait un bonsoir de la tête.

Léo souriait à la jeune fille, comme s'il l'eût remerciée de ce qu'elle l'avait compris, et rejoignait sa sœur dans la pièce du fond.

Marcienne restait seule dans la boutique, au milieu de cette atmosphère lourde, qu'elle respirait lentement, pieusement, comme si elle eût

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voulu remplir ses poumons de tous les soupiri, exhalés pendant la veillée.

Elle préparait son lit sur l'établi ; puis, éteignait décemment la lampe ; elle se déshabillait, elle priait, elle se couchait dans l'obscurité; mais le sourire récent de Léo, qui était sa dernière pensée, lui revenait alors, et dans la nuit, au-dessus de sa tête, allumait des petites étoiles.

Pourquoi ne faisait-il pas toujours nuit? Le bonheur de Marcienne finissait avec le sommeil des autres, avec ses rêves à elle. Pourtant, elle n'eût peut être pas échangé ses tortures de la journée, pour les joies égoïstes qu'elle goûtait dans la nuit. Elle aimait mieux souffrir, parce qu'elle méritait mieux ainsi d9 sa conscience,

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