‹ Monsieur PaupeChapitre 9 sur 15 · LA VOCATION · texte numérisé non relu

LA VOCATION

Marcienne redoutait la violence du chagrin dans un caractère comme celui de Léo ; elle comprenait aussi qu'il allait devenir difficile, sinon impossible, de garder ces enfants près d'elle, au moment précis où ils avaient le plus besoin d'amitié et de protection.

Quand elle fermait les yeux pour éteindre le picotement d'une larme, elle voyait Léo et Diane, tout en noir, saisis à travers une ombre, par une main inconnue qui les faisait sortir de la maison du tailleur , et les conduisait cbez quelque tuteur indifférent, où les pauvres petits pleureraient tout seuls,

sans amie pour pleurer avec eux, pour leur 'lire :

— Je sais ce que c'est ; j'ai perdu ma mère !

Pendant le souper, Marcienne, en les servant, leur versait son âme, dans une caresse silencieuse et hésitante pour Diane, dans un regard donné à Léo. Elle ne s'interrompait de les contempler que lorsqu'elle avait peur de l'interrogatoire vague qui persistait dans les yeux du petit garçon ; alors, elle se tournait vers son père, en affectant de lui sourire sans parler, comme si elle l'eût remercié de la surprise qu'il ménageait aux enfants.

Dans cette veillée, Marcienne fit un pas immense sur cette route lumineuse du sacrifice où la destinée l'entraînait.

Ceux qui ont pu s'étonner de la précocité d'une enfant de douze ans, contrainte d'inventer tous les jours des devoirs maternels, ne comprendront pas cette maturité hâtive de la tendresse qui élargissait tout à coup le cœur et "intelligence de Marcienne.

Ce n'est pas pour eux que j'écris.

J'en appelle à ces annales inédites de la pauvreté qui, dans les mansardes ou les chaumières constatent quotidiennement le dévouement, le travail des sœurs aînées, suppléant la mère malade, le père absent.

Ces enfants héroïques, toutes pâles, portant un petit frère qui les écrase , mais les fait sourire, ces ménagères de dix, onze ou douze ans, qui vont aux emplettes chez le boulanger, chez la fruitière, montrent, dans leur enfance, un génie, qu'un peu de bonheur, de bien-être relatif, ou de vice, suffit plus tard à leur faire perdre.

Ce n'est pas parce qu'elle obéissait naïvement à cette loi de précocité instinctive, qui est comme un sens spécial des misérables, que Marcienne mérite surtout d'être admirée ; c'est parce que ce martyre fatal des enfants de sa condition rélevait, dans l'élan d'un désir, vers des extases morales qui échappent trop souvent à ses pareilles. Se dévouer dans le présent, c'était tout simple, puisque c'était forcé ; mais ce n'était pas assez.

Elle aspirait à des impossibilités de dévouements à venir.

Marcienne avait cependant l'esprit juste, positif, mais, précisément parce qu'elle était soumise à la réalité, elle ne se lassait d'aucun sacrifice et ne concevait pas autrement la vie ; et puis, elle avait par-dessus tout la vocation maternelle.

Dès l'âge de la poupée, ces petites filles, qui seront des femmes, laissent percer dans leurs jeux l'ambition préférée de leur cœur.

Il n'y a g'uère que sur les épitaphes des tombes que réquilibre de toutes les facultés affectives soit attesté, sans être prouvé- Même en aimant bien son mari, ses enfants, sa famille, une femme peut être plus épouse que mère, plus amante qu'épouse, plus sœur qu'amante ou qu'épouse, sans que la sincérité et la bonne volonté de ses sentiments soit altérée.

Chaque être aimant n'a qu'une vocation, qu'il satisfait en versant son amour unique et spécial dans le devoir multiple qui lui est imposé.

Marcienne n'avait, à proprement parler, jamais eu de poupées.

Ses premiers jouets avaient été son frère, son père. Mais quand le sort lui avait confié tout à coup deux jolis enfants à soigner, elle n'avait pensé ni à leur âge, ni au sien. Sa vocation maternelle s'était subitement éveillée dans sa conscience de petite fille. Tout ce qui contrariait cette vocation ne pouvait que l'irriter ; et pendant cette soirée douloureuse, elle cherchait à découvrir, à inventer des caresses, des démonstrations irrésistibles, pour étouffer, le lendemain, les sanglots qu'elle prévoyait, pour bercer les désespoirs qu'elle allait provoquer.

Léo l'effrayait.

Elle mesurait, pour ainsi dire, ses yeux ; comme si elle se fût attendue à les voir s'agran-

dir dans un effarement dont elle voulait savoir d'avance la dimension. Elle regardait cette bouche, d'ordinaire si dédaigneuse, qui avait des crispations d'impatience, et elle eïit voulu sous son doigt, dans une caresse de sœur aînée, l'aplanir et la fixer.

Son sourire palpitait sur son épouvante cachée, et ses yeux prenaient, en regardant, un air de soumission, d'excuse. Elle demandait pardon d'avaiice à ces chers petits, qui seraient si affligés le lendemain, du mensonge charitable de ce sourire qui retardait leur douleur.

Le souper se passa en silence, et le souper fini, Marcienne parla du coucher.

Ordinairement, elle allait déshabiller Diane, et la Itordcr dans son lit. Léo attendait, et, lorsque sa sœur était couchée, après des recommandations de la petite ménagère sur le rangement des habits, il se déshabillait à son tour, et se couchait sans le secours de personne.

Ce soir-là, Marcienne, après avoir endormi Diane, fut lente à rentrer dans la boutique où son père l'attendait.

Elle se tint quelques minutes devant Léo, cherchant ce qu'elle pourrait lui dire de plus pour qu'il eût un doux sommeil ; ne trouvant rien, et oppressée pourtant du besoin de lui parler.

Léo la regardait, également embarrassé.

Ce fut lui qui rompit le silence :

— A quelle heure partons-nous, demain?

demanda-t-il.

Marcienne, obligée de mentir, fut tentée da tout avouer. Son cœur s'entr'ouvrit. Elle eut un affolement de tendresse. Elle saisit Léo par les deux épaules, l'approcha d'elle, le regarda avec des yeux pleins de larmes, et elle allait lui dire : « Vous ne partez pas ! » — Mais le petit garçon, ému de cette pitié visible, qu'il croyait être un regret, se hâta d'ajouter :

— Je raconterai à papa que vous êtes bonne, et il vous aimera.

Marcienne retrouva son courage :

— Priez bien pour lui ! dit-elle.

— Oh ! je suis sûr qu'il sera guéri quand il nous verra 1

Elle ne put en entendre davantage.

Elle sortit de la chambre dont elle referma la porte, et tombant sur une chaise, dans la boutique, elle prit sa tête à deux mains, et elle sanglota tout bas.

Paupe était resté ass),s depuis le souper, à l'angle de la table.

Il entendit sa fille, alla vers elle, et, cherchant à lui écarter les mains du visage :

— Pourquoi te fais-tu tant de peine? lui de-

manda-t-il d'une voix qu'il voulait rendre bourrue, mais qu'un trémolo singulier faisait caressante.

— Que vont-ils devenir ? dit Marcienne avec un geste éploré.

Paupe agita ses bras pour télégraphier qu'il n'en savait rien.

Marcienne ajouta, en toute candeur, sans tendre de piège au tailleur :

— Pauvre comte ! comme il a dû souffrir, s'il a pensé qu'il laissait ses deux enfants abandonnés !

Paupe baissa la tête et devint rouge.

Il venait précisément, depuis une heure, de lutter contre l'importune vision d'un père, qu'il croyait être lui-même, mourant avec la torture de laisser deux orphelins.

Sans répondre à sa fille, il quitta brusquement la boutique ; par un scrupule bizarre, il sortit par la rue, fit le tour de sa maison, qu'une petite ruelle enveloppait, et rentra dans sa chambre par une fenêtre basse donnant sur son jardin.

Pour la première fois, il était allé se coucher sans traverser la chambre où dormaient les deux enfants.

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