‹ Monsieur PaupeChapitre 12 sur 15 · LES SURPRISES DE NÔEL · texte numérisé non relu

LES SURPRISES DE NÔEL

Une partie de l'hiver s'écoula ainsi.

M. Sainton vint au milieu de décembre s'assurer que les petits-enfants de M. Meurville ne manquaient de rien.

Il approuva l'ordre établi, les leçons données à Léo. Il s'étonna que M. Paupe n'eût pas usé de l'argent envoyé. Mais le comptable comprit le stoïcien, et, comme les enfants étaient correcte*' ment vêtus ; comme leurs joues étaient des certiflcats do santé; comme leur bonne humeur t'-moignait de leur vie heureuse, il n'insista pas, pour changer quoi que ce fût, dont il eut pris la responsabilité.

Le retour de M. Meurville pouvait se fairo attendre plusieurs mois encore.

La première lettre de son commis ne l'avait pas trouvé à la Martinique, dont il s'était absenté, pour aller à la Guadeloupe.

Il venait seulement de répondre, par le dernier paquebot, àl'annonce des graves événements qui le faisaient le tuteur naturel de sa fille folle, veuve, ruinée, et de ses enfants sans ressources. Il ratifiait les mesures prises par M. Sainton. Il autorisait celui-ci à installer les enfants et leur mère dans l'endroit qui lui paraîtrait le plus convenable pour leur santé.

Il n'envoyait aucun pardon, aucune affirmation de tendresse, sans doute pour économiser la place dans la correspondance. Il ne pouvait pas être en France avant le mois de mai; les grands intérêts qu'il avait à régler, autant à la Guadeloupe qu'à la Martinique, ne lui permettant pas d'abréger un voyage qu'il ne voulait pas recommencer.

Le tailleur écouta froidement et silencieusement ces détails.

Il avait fait un pacte avec la patience ; il la défiait de le lasser. Il était résolu à tout endurer, jusqu'à la misère, pour augmenter son droit de haïr, et pour provoquer la destinée.

Questionné sur les embarras que la prolonga-

MONftieUR PAUPE 2(9

tion d'une pareille tutelle, dans des circonstances si particulières, pouvait lui causer, il répondit :

— Le plus fort est fait !

M. Sainton n'était pas sentimental par profession, et n'avait pas eu beaucoup à éteindre en lui pour ne plus l'être par tempérament.

Cependant, comme un inspecteur de prison qui, après avoir examiné la soupe des prisonniers et un peu blasé sur les constatations purement matérielles, se croit obligé, à la fin de sa visite, à un semblant d'enquête morale, M. Sainton demanda l'avis du tailleur sur le caractère de Léo.

— Je n'ai pas d'opinion, répliqua Paupe.

— Vous savez, en tout cas, s'il vous obéit volontiers ?

— Je voudrais bien voir qu'il ne m'obéît pas ! . .

— Est-il studieux ?

— Sans Marcienne, je crois bien qu'il n'étudierait guère.

— Est-il poli, aimable ?

— Sans Marcienne, je crois bien qu'il ne me dirait jamais ni bonjour ni bonsoir.

— Cependant, i' ':i'est point ingrat ?

— Sans Marcie: .:ï3, il s'imaginerait certainement qu'il est logé chez un ancien domestique de son père.

— Il comprend au moins vos bontés pour lui?

— Mes bontés ? Je n'en ai pas ; cela regarde Marcienne. Je fais ce que je dois ; je fais ce que j'ai dit; voilà tout.

— Vous vous rendez la besogne plus difficile, monsieur Paupe, en ne prenant pas une servante, et en vous privant des ressources que je mets à votre disposition.

— Cela me plaît ainsi. Je ne veux pas leur devoir ce que je ne pourrais pas garder plus tard, quand ils seront partis.

— Vous êtes fier ?

— Oui !

M. Sainton, ce compte apuré avec sa conscience, n'en demanda pas davantage. Homme correct, il avait affaire à un homme correct ; cela suffisait.

Depuis la mort de M. le comte d'Arsonval, le commis de M. Meurville correspondait directement avec le médecin qui soignait la comtesse.

Paupe avait été dispensé ainsi de tout voyage nouveau au couvent de Troyes. Il transmettait aux enfants les nouvelles que M. Sainton lui envoyait.

L'état de la malade, en s'immobilisant, s'aggravait.

M. Sainton était passé par Troyes en venant visiter les enfants. Il dit à M. Paupe :

— La mère a plus besoin que les enfants du retour de M. Meurville.

— Que lui manque-t-il ?

— Le médecin est à bout de ressources ; il crclt que le séjour dans la famille pourrait seul quelque chose sur la maladie.

— Puisqu'ils n'ont plus de famille ! répondit aigrement M. Paupe.

— Quand M. Meurville sera revenu...

— Et s'il ne revient pas ? s'il fait naufrage en route ?

— Quelle idée avez-vous ? s'écria M. Sainton, pensant tout à coup à une liquidation difficile.

— Le comte d'Arsonval, aussi, devait revenir ; et il n'est pas revenu ! continua Paupe.

Le commis de la maison Meurville ne se permit pas de discuter une hypothèse saugrenue, une sorte de superstition, nullement prévue de la part d'un homme pratique comme M. Paupe. Il se contenta de répondre :

— Quand M. Meurville sera revenu, il installera sans doute la comtesse et ses enfants dans quelque château, au bord de la mer...

— Si loin ! ne put s'empêcher de dire le tailleur, qui eut un éclair dans les yeux et une légère rougeur sur les pommettes des joues.

— Tout près de lui, au contraire, puisqu'il habite le Havre.

— C'estjuste ! — ditPaupeavec un sourire,— je pensais au château d'ici, où les enfants sont nés,

— A propos, est-il vendu ?

— Non.

— Pourquoi? c'est un beau domaine.

— Que voulez-vous ! — reprit le tailleur en se redressant et en ricanant. — Il y a un sort jeté sur le château comme sur la famille ! Ça été autrefois un bien national ; c'est comme si on l'avait maudit ! Un de ces jours, nous verrons arriver ici la bande noire qui déchiquetera le domaine.

M. Sainton fit un geste d'insouciance philosophique. Peu lui importait que la bande noire mît le château en poussière et les bois en friche. Il ne remarqua pas l'ironie du tailleur, et s'il connaissait exactement l'histoire du père Paupe, il n'y pensait pas.

Marcienne fut délivrée d'une grande angoisse, quand M. Sainton fut parti.

Elle avait eu peur qu'il ne vînt chercher Léo et Diane ; et tout en prévoyant que cette fraternité, surprise par la nécessité, ne pouvait durer, elle désirait de toute son âme qu'elle se prolongeât encore, pour la douceur et le supplice de sa vie intérieure.

Pauvre Marcienne ! Elle avait presque des remords de ce désir, tant elle mettait d'ardeur à

le concevoir, tant elle éprouvait de jouissance à le ressentir ! Elle s'accusait d'égoïsme, en voulant profiter de cette distraction subliïne et féerique, donnée à son existence pauvre et enfermée; ne songeant pas, ne voyant pas qu'elle avait surtout la soif et l'appétit du dévouement ; ne calculant pas ce que ce bonheur lui coûtait en repos, en santé, en force.

Parce que, tous les jours, quelque chose en elle grandissait, fleurissait et mûrissait, une pensée de sacrifice de plus en plus haute, elle croyait grandir et fleurir elle-même. Elle avait la coquetterie secrète de son martyre ; et quand, par un hasard, plus fréquent de jour en jour, elle se regardait dans le petit miroir rond, encadré de fleurs en étain, qu'elle avait suspendu dans la chambre de Diane, pour que la petite fille s'y mirât, elle était très-étonnée de se voir si pâle; elle concluait que sa figure nouvelle avait tort, ne pouvant pas, d'ailleurs, la comparer à sa figure ancienne, puisque c'était la première fois qu'elle se regardait, et ne sachant pas, faute d'expérience, si les miroirs pouvaient tromper.

M. Paupe ne parlait jamais des enfants du comte d'Arsonval à sa fille, et ne leur adressait jamais la parole que d'une façon brève, quand il ne^pouvait se dispenser de leur parler. Il ne cherchait ni à s'en faire craindre, ni à s'en faire

aimer. Il eût redouté leur tendresse et, tout en afifectant de ne compter que sur leur ingratitude, il se fût offensé de leur dédain.

Il s'abstenait de les interroger directement ou d'en recevoir des témoignages indirects. Il gardait, au fond de lui, une haine, sans objectif maintenant que le comte était mort ; et il eût trouvé aussi injuste de ne plus haïr, au moins, la mémoire de son ennemi, qu'il eût trouvé exorbitant de haïr ces enfants innocents; il était embarrassé de sa colère, mais il y tenait.

Un jour, le curé, par mégarde ou par malice, envoya, parmi les livres qu'il prêtait de temps en temps à Marcienne, le volume des Mémoires de Cléry, le valet de chambre de Louis XVI, dans lequel est racontée l'histoire, alors puissante sur les imaginations, des brutalités reprochées à Simon le savetier, tuteur du petit dauphin.

Marcienne, très -émue de la lecture de ce livre, ne voulut pas le laisser lire par Léo.

Une petite altercation à ce sujet éveilla l'attention de Paupe, qui désira se faire juge du débat.

Ce volume l'irrita d'abord, comme une injure personnelle. De savetier à tailleur, la distance n'est pas grande, et le malheur faisait l'égalité entre l'orphelin du Temple et Léo.

Dans son premier mouvement, Paupe voulait courir au presbytère; un regard jeté sur Marcienne l'arrêta.

Sa fille avait-elle fait le rapprochement injurieux suggéré par le curé ? avait-elle eu peur de le faire ? Le croyait-elle capable de cruauté ? S'imaginait-elle que Léo trouverait dans ce livre la formule de mépris dont il paierait l'hospitalité stoïque, donnée par le tailleur?

Paupe passa de la colère à une mélancolie plus douloureuse.

Sa fille pouvait douter de lui, et le trouver méchant, quand il faisait tant d'efforts pour réfréner sa haine !

Il se repentit d'avoir lu ce livre, qui mettait à côté de lui, aux yeux de sa conscience visible, une ombre maussade de tyran.

Dans toute autre circonstance, Paupe se fût moqué des doléances de Cléry. Il eût nié, et à bon droit, comme on sait, la véracité des anecdotes ; il eût traité de fable et de légende cette lamentable histoire, propagée dans un intérêt dynastique.

Mais il avait fait lui-même tant de rêves haineux, et broyé au-dedans de lui tant d'imprécations contre les enfants d'aristocrates, qu'il eut un frisson d'effroi, comme s'il voyait mis à nu le fond de son âme.

Il fit reporter lo livre au curé, et se contenta de défendre à Marcienne d'emprunter rien désormais à cette bibliothèque suspecte.

L'heure était proche où la lave, non refroidie, mais soigneusement enfermée dans la conscience du tailleur, allait faire enfin explosion, sous un coup porté droit et à fond, dans le bouillonnement même du cratère.

Quelques jours avant Noël, en causant avec Diane et Léo, Marcienne chercha à savoir des deux enfants s'ils se souvenaient que, l'année précédente, au château, on eût mis pour eux leurs souliers dans la cheminée, afin de recevoir le cadeau qu'apporte le i?e^f^ Noël aux enfants bien sages.

Diane croyait se souvenir, en effet, qu'elle avait reçu, ainsi, directement du ciel, des bonbons et une belle poupée ; mais il y avait si longtemps de cela, qu'elle ne savait plus même si la poupée était une bergère ou une princesse.

Quant à Léo, il répondit, avec le sourire d'un être affranchi de superstitions, que, l'année précédente, déjà, il ne croyait plus aux visites de l'enfant Jésus ; que cette histoire-là était bonne pour une petite fille comme sa sœur, ou pour un petit garçon comme Maximilien.

Marcienne se tint pour bien informée et ne demanda plus rien.

Mais, le 24 décembre, après le souper, quand elle eut présidé au coucher de mademoiselle Diane d'Arsonval, elle glissa chacun des souliers de la petite fille dans chacune de ses poches, et vint avec précaution, en efiaçant des deux mains la boursouflure de ses poches, travailler dans la boutique, auprès de Léo, qui lui sembla, ce soirlà, regarder moins son livre que les cendres froides de la cheminée.

Évidemment, tout personnage important qu'il était devenu, Léo pensait avec regret que ses souliers étaient bien grands pour être mis devant les chenets de M. Paupe, et que l'âtre du tailleur était bien pauvre pour rien promettre.

Marcienne avait le cœur gros de la rêverie qu'elle surprenait dans les yeux humides du jeune garçon. Comme elle regrettait sa misère, et plus encore que sa misère, son infériorité, qui lui interdisait d'offrir un cadeau ou seulement un souvenir au comte d'Arsonval ! Ah I si elle eût osé !

N'avait-elle pas songé, pendant toute la journée, qu'elle ferait peut-être bien d'aller rôder du côté du château, de s'introduire dans le parc, et de cueillir une herbe, une fleur d'hiver, un rien, pour le mettre dans un soulier de Léo? Mais c'eût été bien audacieux. Comment Léo eut-il accueilli cet enfantillage indigne de lui ?

Rose s'en fût certainement moquée, et M. Paup© n'eût pas pris la chose en riant.

Elle avait donc résisté à la tentation. Maintenant, elle se repentait d'avoir résisté. Elle regardait, comme Léo, les cendres blanches, la grande plaque de la cheminée où la suie amoncelée luisait au reflet de la lampe, et la lourde crémaillère, trop noire, trop grossière, pour servir d'échelon au pied rose du petit enfant Jésus qui visite les enfants riches.

La veillée se prolongea plus tard que d'habitude. La lampe n'était pas éteinte depuis une heure, quand les cloches du village commencèrent à sonner la messe de minuit, et quand on entendit dans la rue, sur la terre gelée, les premiers bruits des sabots qui prenaient le chemin de l'église.

Marcienne ne dormait pas, mais elle attendit que tout le monde dormît bien, pour se glisser hors du lit dressé sur l'établi, et pour aller, pieds nus, à tâtons, dans la nuit complète, procéder à de petits arrangements mystérieux, aux deux angles intérieurs de la cheminée.

A peine avait-elle fini et s'éiait-elle recouchée, qu'elle entendit la porte de la chambre des enfants s'ouvrir, et quelqu'un s'avancer toui doucement.

Elle n'eut pas peur, mais elle mit pourtant ses

MONSIEUR PAUPB 22^J

deux mains sur sa poitrine, pour en comprimer les battements.

Elle pensa que son père venait s'assurer qu'elle n'était point allée à la messe de minuit. Elle affecta d'être immobile, s'attendant à sentir la main de Paupe l'effleurer, et à entendre la grosse voix du tailleur s'assourdir pour l'interpeller.

Mais, à son grand étonnement, si Marcienne entendit qu'on s'approchait de l'établi, elle ne s'entendit pas appeler.

Elle étendit un peu la main pour aider à la main qui chercliait la sienne ; mais on ne la touclia pas. Elle crut distinguer que le bruit rasait le sol. On remua, au-dessous de l'établi, des chaussures, les siennes et celles de Maximilien, qui, depuis l'installation des enfants d'Arsonval, dormait toujours près d'elle, sur un excellent petit lit.

Marcienne eut tout à coup le frisson d'une joie inespérée. Il lui sembla qu'elle voyait distinctement ce qui se passait. Elle ferma les deux yeux pour mieux voir, comme si elle eût craint que la nuit s'illuminât et s'embrasât de l'action qu'elle cachait.

Elle eût voulu demander qui était là ; elle comprit qu'elle ne le pourrait pas. Qu'eût-elle dit, d'ailleurs, si au lieu de la voix grondeuse de

son père, elle avait entendu une voix douce dont réclio vibrait en elle, nuitet jour, lui répondrez

— C'est moi, Léo !

Oui, c'était lui ! Elle entendait, elle reconnaissait son pas maintenant, bien qu'il marcliât avec précaution. Il se heurta à la table, et ne put retenir un petit cri, vite étouffé. Elle faillit s'élancer à son secours ; puis, il se penclia sur râtre, fit ses rangements, de même que Marcienne avait fait les siens, se releva, et, comme il s'était sans doute mis de la cendre aux doigts, il froissa ses mains l'une contre l'autre, en regagnant, avec les mêmes précautions, la porte de la chambre.

Ces chères et belles petites mains, Marcienne eut voulu les laver de ses larmes et les essuyer de ses baisers.

Quand elle eut entendu la porte de la chambre se refermer elle murmura avec transport, en recommençant sa prière :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! faites qu'il soit heureux ! Son père est près de vous, laissez-lui sa mère pour qu'il soitaimé, comme il mérite de l'être ; et s'il faut que quelqu'un souffre en ce monde pour doubler sa part de bonheur, mon Dieu ! faites que ce soit moi^ je vous bénirai pour cela !

Marcienne ne dormît pas. Les cloches de la

MONSIEUR PADPb 23i

messe lui parurent sonner toute la nuit. Elle entendait, à travers les bruits du dehors, des harmonies vagues et fines, qui pénétraient dans la maison. Le vent chantait ; les passants, en revenant de l'offlce marquaient avec leurs sabots lamesure d'un air.

Elle-même, qui ne savait jamais faire sa partie avec Rose, quand Rose lui proposait une chanson, elle eut toute la nuit, sur les lèvres, la tentation d'un refrain de cantique qu'elle se rappelait tout à coup, pour l'avoir chanté l'année précédente, à la messe de minuit.

Elle se garda bien de descendre une seconde fois de l'établi, d'aller s'assurer de la surprise déposée dans l'âtre ; elle voulait savourer l'énigme délicieuse jusqu'au matin.

Le matin s'annonça par des lueurs pâles glissant sur l'établi à travers les fenêtres du volet ferme.

Marcienne s'habilla en toute hâte, et s'empressa d'aller ouvrir et attacher au dehors ce volet qui tamisait la lumière.

Lorsqu'elle rentra, elle s'arrêta au milieu de la chambre, pour contempler le spectacle de la cheminée.

Elle ne s'était pas trompée.

On avait placé les deux souliers de "Maximilien de chaque côté des chenets, tout contre les deux

souliers de Diane qu'elle-même avait déposés là. Un pantin étincelant, avec un chapeau à clochettes, semblait pérorer dans une des chaussures qui lui servait de gaîne jusqu'à mi-corps. Dans l'autre, une petite bouteille de ces horribles petits bonbons à la pâte, qui étaient alors à la mode, et comme M. Paupe en avait apporté le soir de l'arrivée des enfants, attestait le souvenir et la reconnaissance de Léo.

Marcienne fut éblouie de ce pantin. La poupée de deux sous, qu'elle avait habillée en cachette, avec des rognures de toutes sortes, en cousant elle-mêmetout le trousseau, et qui attendait avec d9S joues cramoisies le premier baiser de Diane, lui sembla bien laide et bien pauvre, comparée au beau pantin.

Mais Marcienne, en toute circonstance, voulait se défendre de la jalousie. Elle fut heureuse d'être dépassée en magnificence, puisqu'elle était égalée en amitié.

Une réflexion, cependant, l'agita pendant une minute.

Comment Léo avait-il pu acheter ce personnage merveilleux ? Il ne sortait jamais seul, et il n'avait pas d'argent à sa disposition. Ce problème s'éclaircirait plus tard. Il ne fallait pas commencer par assombrir la joie d'un si beau jour !

Elle réveilla doucement Maximilien et l'habilla.

Comme elle achevait la toilette de son petit frère, elle entendit la porte s'ouvrir, et Léo, portant sa sœur enveloppée mais non vêtue, parut, les yeux brillants, pâle comme était Marcienne, souriant de loin à la grande surprise qu'il avait ménagée.

Marcienne, dont les fonctions maternelles étaient usurpées, aurait bien dû gronder, au moins pour la forme. Elle avait peur que la petite fille ne prît froid ; mais le temps et le courage d'être sévère lui manquaient.

Elle quitta Maximilien appuyé à son fauteuil, courut vers Diane, l'enleva des bras de son frère, et l'enveloppa dans son tablier, dans sa robe, en la réchauffant de son souffle qui se promenait sur les petites mains et sur le front de l'enfant, comme un baiser aérien.

— Quelle imprudence ! murmura-t-elle.

— Je vous avais entendue, — répondit Léo,— • Diane allait être en retard.

Il abandonna sans résistance sa sœur à Marcienne, pour aller prendre Maximilien par les deux bras, le soulever, le porter, devant lui, jusqu'à la cheminée.

Marcienne s'était agenouillée, en penchant Diane sur l'âtre, sans la quitter.

— Voilà pour toi ! dit Léo à Maximilien en lui donnant, avec les souliers pour plateaux, le pantin et la petite bouteille de dragées.

Maximilien ouvrit de grands yeux, bégaya un rire chevrotant, et prit ce qu'on lui offrait.

Diane avait jeté un regard d'envie au pantin, dont le chapeau de clinquant lui avait lancé une étincelle au passage. Mais, Marcienne, à son tour, prenant dans les souliers de la petite fille la poupée et son trousseau, disait avec émotion :

— Voilà ce que le petit Noël m'avait commandé pour vous.

Diane reçut la poupée avec une sorte de respect. C'était une demoiselle inconnue.

— Elle n'est pas si jolie, ni si riche que celle de l'année dernière, n'est-ce-pas? demanda Marcienne timidement.

— Oh ! si ! répliqua la pclite fille ; elle a plr ; de couleurs.

Et pour s'assurer sans doute que les couleurs étaient bon teint, Diane les essayait d'un gros baiser. Puis, charmée, elle se retourna vers la fille du tailleur, lui mit le bras autour du cou, et lui donna deux autres baisers, qui semblèrent communiquer aux joues pâles de Marcienne un peu de la couleur prise à la poupée.

Léo approuva sa sœur par un battement de mains ; et s'adressant à Maximilien :

— Et toi, tu ne m'embrasses pas pour me remercier ?

~- Il ne sait pas ! dit Marcienne, confuse pour son frère.

— Eh bien ! je sais, moi !

Et Léo se baissant sur le petit estropié, inerte et insensible, mit un baiser sur chacune de ses joues.

Pendant cette petite scène, M. Paupe entra et s'arrêta tout surpris, mais sans manifester de mauvaise humeur. Le pantin que Maximilien serrait sur sa poitrine, attira tout d'abord l'attention du tailleur :

— Où as -tu acheté cela? demanda-t-il à Marcienne.

La voix était indulgente car la prodigalité était faite au profit de Maximilien.

— Ce n'est pas moi, —dit Marcienne; — c'est M. Léo.

— Vous ! s'écria le tailleur stupéfait, en toisant le petit garçon.

— Oui, moi, — répondit Léo dont la voix tremblait légèrement, non de crainte, mais de fierté; — je m'étais bien douté que mademoiselle Marcienne faisait une surprise à Diane, et j'ai voulu faire la même à Maximilien.

Paupe releva ses sourcils.

— Où avez-vous trouvé de l'argent I

— J'en avais demandé à M. Sainton, exprès pour cela.

Le tailleur ouvrit la bouche ; l'ébahissement augmentait.

— Quand avez-vous acheté cela? demanda Marcienne.

— J'ai donné l'argent à Rose Gautier ; c'est elle qui a fait la commission.

— Ah!

Panpe sourit ; le nom de Rose pouvait le faire sourire, sans qu'il dérogeât.

Marcienne avait senti un pincement au cœur. La connivence de Rose lui gâtait un peu sa grande joie. Elle ne voulait pas que Rose eût des secrets avec Léo.

Paupe ne fit aucune observation. Mais son regard était presque tendre, en quittant lentement le visage de Léo avant d'aller se poser sur celui de Marcienne.

Celle-ci prévint la question de son père.

— Moi— dit-elle, —je n'ai demandé d'argent à personne. Le petit Noël peut bien faire cadeau d'une poupée de deux sous. Quant aux habits, il y a sans doute des couturières de poupées qui ne se font pas payer, et il y a ici plus de chiffons qu'il n'en faut.

— Et toi, ma pauvre Marcienne, où est,ton cadeau de Noël ? demanda le tailleur très-adouci.

— Le voilà, dit Marcienne en ouvrant son tablier et en montrant Diane étendue, en chemise, comme un joli bambin de cire, rose et blond, dans sa crèche.

Paupe abaissa ses sourcils tenus longtemps levés, et voila ses yeux.

— Et vous?— demanda-t-il encore d'une voix qui se troublait en s'adressant à Léo, — vous n'aurez donc rien ?

— Moi ? je suis trop grand ! répondit le jeune garçon en rougissant.

Paupe ferma presque les yeux.

•— Dites que vous êtes trop fier !

Le reproche était fait sans amertume. Jamais, au contraire, le tailleur n'avait parlé si doucement. Léo, encouragé, se posa devant lui, et en pâlissant un peu:

— Si je vous demandais quelque chose, me le donneriez-vous ?

— Demandez toujours !

Léo ouvrit ses yeux tout grands, pour leur donner l'éloquence que sa parole n'aurait pas, et joignant les mains par un geste de supplication naïve :

— Promettez-moi de me conduire voir maman? dit-il.

Pour le coup, Paupe ne put dissimuler son émotion ; il serra ses lèvres fortement pour les

238 BioNSiEun paupe

empêclier de trembler ; resta une seconde dans le pétillement intérieur d'une secousse électrique, et dit enfin d'une voix toute naturelle, qui était bien extraordinaire dans sa bonté :

— Je vous le promets !

Cette concession faite, il regarda alternativement la cheminée et le poêle sans feu :

— Il fait froid ici ! — reprit-il. — Est-ce à cause de Noël qu'on ne déjeune pas ce matin ?

~ Je vais allumer le poêle, dit Marcienne.

~ Je l'allumerai ! répliqua le tailleur, enchanté de trouver une occupation et une attiaide ; habille ta poupée ; elle n'aurait qu'à s'entfiiimer !

Et pour la première fois le tailleur fit à Dian. Une grimace qui était peut-être une riseits.

XVIÎ

PAUVRE pantin!

Quand Marcienne revint de la grand'messe, avec Diane et L(^o, elle trouva le couvert mis. Le tailleur s'était échappé, pendant un quart d'heure, pour préparer aussi sa surprise. Mais il n'était pas l'homme des superstitions et des légendes, et ses surprises avaient un fond solide.

Marcienne fut émerveillée de l'air de fête qu'avait pris la boutique.

Le poêle l'égayait d'une chaleur vive et d'un ronron amical. Sur la table, parée d'une nappe, un jambon de Troyes, fabriqué à Aix-en-Othe, mais comme on en voyait à Troyes, dans la rue

240 15£0NSÎEUR PAUPE

Notre-Dame, à la devanture de Ducliat, le célèbre parfumeur en cochonnaîlle, emplissait la pièce de son arôme.

De chaque côté, sans transition, mais faisant un contraste poétique, sur des papiers découpés, des bonbons liquoreux affectaient toutes sortes de prétentions à l'imagerie, et représentaient la Charte, Lafayette et le coq gaulois.

Ce devait être exquis à conserver. On trouvait encore de ces chefs-d'œuvre, en 1848, sur le rebord des glaces et sous les globes de pendules.

Ce n'était pas tout.

Sur le poêle, selon les recommandations du marchand, une bouteille, dont le cachet neuf annonçait du vin vieux, se chauffait doucement les pieds, pour échauffer vivement les têtes des convives.

Paupe avait voulu fêter le jour de Noël d'une façon magnifique, et ne pas se laisser distancer par les enfants.

Maximilien, moins pâle que d'habitude, presque rose, était dans son fauteuil à hautes jambes, déjà installé devant son couvert, raai3 immobile, extasié, serrant à l'étouffer, sur sa poitrine, son beau pantin.

Le premier regard de Marcienne saisit tout, comprit tout, fit l'addition de tout. Après un sourire involontaire, elle se mordit la lèvre, et

hocha la tête d'un petit air grondeur et menaçant.

Elle savait, à un sou près, ce qu'un pareil festin devait coûter, et elle savait aussi, depuis la veille, qu'il restait peu d'argent dans le tiroir. Mais cette morsure d'elle-même fut le signe unique de son mécontentement.

Le tailleur, debout, entre la table servie et la cheminée, les yeux clignotants, la tête de travers, pour ne pas sembler imposer des félicitations, la bouche palpitant d'un petit fredon qui pouvait bien être l'air du : Ça ira I attendait.

Sa fille, pour toute punition de sa prodigalité, lui fit attendre l'éloge ou le pardon.

Elle se débarrassa d'abord de la belle toilette qu'elle avait faite pour la solennité. Elle ôta son bonnet de dentelle, à fond de soie bleue, son châle imprimé, plissé dans le dos par une épingle. son tablier de soie, couleur gorge de pigeon, un héritage de sa mère, la robe de noce authentique de madame Paupe; elle releva tout autour d'elle sa jupe en un grand pli attaché à l'envers, et mit son tablier de ménagère.

En même temps, elle décoiffait Diane ; lui retirait ses gants fourrés; regardait Léo, qui s'apprêtait également pour le dîner, et quand toutes les toilettes enlevées eurent été rangées sur l'établi, elle vint à son pèr^ •

— Est-ce que c'est aussi l'enfant Jésus qui a apporté tout cela ? demanda-t-elle avec un sérieux comique.

— Non, c'est moi! répondit naïvement le tailleur, en montrant sa figure épanouie, comme s'il eût ôté un masque, et en étalant ce moi, avec un geste, comme un décor de plus sur la table.

Marcienne fut tentée d'embrasser son père; mais elle craignit, en l'encourageant trop tôt, de lui ôter cette belle jalousie qui le poussait à être bon.

Elle fit asseoir les enfants, et s'assit elle-même, non plus comme une servante honteuse de prendre sa place à la table des maîtres, mais cette fois, en maîtresse de maison, aère de faire les honneurs d'un festin.

— Non, je n'ai pas trouvé cela dans mes souliers,—reprit le tailleur, qui se mettait dorénavant tout seul en belle humeur, puisqu'on ne l'excitait pas.— Avez-vous faim, monsieur Léo?

C'était assurément la première fois, depuis quatre mois, que Paupe parlait ainsi, directement et cordialement, au fils du comte d'Arsonval. Il y avait toute une révolution morale dans la question.

Léo répondit avec des yeux affamés de tendresse ;

MOKSieua PAUPE 243

— Oui, monsieur, j'ai bien iaim !

On se mit à table.

Marcienne s'asseyait toujours entre Diane et Maximilien, ayant en face d'elle Léo et M Paupe. Ses fonctions maternelles parurent plus difficiles à exercer ce jour-là ; Diane voulant faire manger sa poupée avant de iouclier elle-même à ce qu'on lui servait, et Maximilien tenant pressé contre lui, contre sa bouche, le pantin qu'il baisait d'un baiser continu et plaintif.

Après quelques essais infructueux pour obliger Diane et pour aider Maximilien à manger, Marcienne lasse plus tôt que d'habitude, fléchie par la joie de cette fête, dit en riant :

— Ils dîneront plus tard.

Excitée par le même appétit que Léo, elle s'abandonna au plaisir, si rare pour elle, d'une gourmandise qui n'avait de sensuel que le prétexte.

Le dîner était d'une gaieté silencieuse. Les bouches s'épanouissaient, mais personne n'osait parler.

A plusieurs reprises, Paupe passa sa main sur ses lèvres pour leur donner le don de l'esprit. Il but aussi plus que d'habitude ; mais l'effort restait vain. Marcienne, méchante par ivresse de bonté, ne semblait pas comprendre l'invitation indirecte de son père; ou bien, si elle la devi-

244 JIONSIEUR PACPE

nait, elle prolongeait avec plaisir cet embarras, dont elle jouissait comme d'une volupté ajoutée à son extase intérieure.

Léo attendait aussi, avec une malice sournoise, que M. Paupe se servît lui-même, au naturel, dans ce banquet, et s'ajoutât au dessert.

On était à la moitié du repas, sans que le silence eût été interrompu pendant plus d'une seconde, à chaque demande faite ou reçue de jambon, de pain, de vin, quand Léo dit tout à coup à Marcienne :

— Regardez donc Maximilien !

Marcienne se pencha, en se tournant de côté

vers son frère, qui remuait toujours son pantin devant sa bouche.

— Il rit, dit Paupe qui se mit à rire.

Mais Marcienne avait écarté le pantin, et, dérangeant brusquement le fauteuil du petit infirme :

— Non, il ne rit pas ! repli qua-t-elle.

Elle recula sa chaise, prit l'enfant dans ses bras, et jeta le pantin.

Diane s'écria :

— Quelle grimace il fait !

]\Iaximilien, en effet, crispait sa bouche et roulait ses yeux.

— Qu'a-t-il donc? demanda M. Paupe»

~ Il souffre ! répondit Marcienne.

Elle s'inclina pour le calmer, comme elle faisait d'habitude, par un chuchotement caressant, par un baiser; mais aussitôt elle redressa la tête, pâle, effarée.

— Eh bien? demanda de nouveau le tailleur.

— Je ne sais ce qu'il a, murmura la jeune fille.

Le tailleur fit le tour de la table, et vint regarder son fils.

Maximilien, blanc comme de la cire, se tordait dans une convulsion. Ce fut un éclair ; puis, il redevint inerte. Mais son visage, si pâle d'habitude, fut envahi par une couleur rose qui monta vite au front, en s'y fixant, en s'y accumulant.

— Ce n'est rien 1 dit le tailleur que cette rougeur rassurait.

Marcienne eut un soupir d'angoisse :

— Va chercher le médecin! répondit-elle; et, comme son père hésitait, elle ajouta d'un* voix défaillante :

— J'ai peur !

Paupe, cette fois, se précipita vers la porte ; puisque Marcienne avait peur, c'est que l'enfant était décidément en péril.

Il sortit, laissant la porte ouverte.

Il gelait très-i'ort ; une bise glaciale, une me-

nace de l'hiver et delà mort entra avec un sifflement sinistre dans la maison.

Diane grelotta. Léo s'était levé en même temps que M. Paupe ; il alla fermer la porte et "revint vers Marcieune.

C-elle-ci, dans une stupeur apparente qui n'était que la concentration visible de sa pensée, tenait Maximilien sur ses genoux ; et tandis que ses yeux cherchaient un remède, sa bouche se soulevait pour des mots de prière qui s'exhalaient comme des soupirs.

Léo s'agenouilla devant Marcienne ; c'était la meilleure façon d'être à la hauteur du petit malade :

— Je veux vous aider ! dit-il timidement. Marcienne hocha la tête :

— Je ne sais pas ce qu'il faut faire ! réponditelle.

— Il a soif ! dit Léo qui remarquait un mouvement spasmodique des lèvres.

Il se leva, versa dans son verre de l'eau qu'il voulut faire boire à Maximilien.

Les dents étaient serrées ; l'eau ne pénétra pas dans la bouche, et coula le long du menton. Elle se fût insinuée dans le cou, si Marcienne n'eût aussitôt fait un barrage avec sa serviette.

— Le médecin demeure-t-il loin? demanda Léo.

— Non, ici près, répliqua Marcienne. Pourvu qu'il soit chez lui !

—, Est-ce la première fois que cela lui arrive? continua Léo.

— Oui, c'est la première fois... mais, j'ai peur !...

Les questions de Léo, si simples qu'elles fussent, touchaient Marcienne comme des protestations de tendresse. Son courage faiblit ; elle pleura.

— Je Yeux être médecin — dit Léo avec énergie — je veux apprendre à guérir !

— On ne guérit pas tout ! reprit Marcienne avec un sanglot, et comme si elle eût excusé Léo de son impuissance à guérir Maximilien.

Léo protesta d'un signe de tête et continua par une sorte d'aveu délicat de son impuissance actuelle :

— Je veux guérir maman !

— Ahi que Dieu vous la garde !— s'écria Marcienne, pouvant renouveler tout haut, dans une effusion de gratitude, la prière qu'elle avait, avec tant d'ardeur, adressée au ciel, pendant la nuit. — Si maman était là, — ajouta-t-elleavec candeur, — elle saurait sans doute ce que je no sais pas, pour sauver mon frère !

Au bout de dix minutes, Paupe revint aTOC le médecin, qu'il avait tv'îv^é chez lui.

2i8 MONSIEUR PAIIPE

Le docteur s'assit, prit l'enfant sur ses genoux, et n'eut pas besoin d'un long examen pour constater le mal.

— Qu'est-ce qu'il a? demanda Paupe d'une voix étranglée ?

Le médecin ne répondit que par un mouvement des sourcils, qui souleva et fit retomber une barre de fer sur la poitrine du tailleur.

— Est-ce que vous n'ordonnez rien? reprit celui-ci d'une voix désespérée.

Le médecin eut pitié de cette inquiétude qu'il résolut pourtant de prolonger.

Il prit dans son portefeuille un bout de papier, sur lequel il crayonna une ordonnance, et dit à Paupe :

— Allez vite chercher cela chez moi ; ma femme sait ce que c'est ; elle vous le donnera.

Le tailleur s'élança. Quand il fut dehors, le médecin regarda Marcienne :

— Vous avez du courage, vous, mon enfant?

— Oui, monsieur, répondit-elle simplement.

— Vous en donnerez à votre père, n'est-ce pas?

Marcienne prit son petit frère resté sur les genoux du médecin, le souleva jusqu'à ses lèvres, lui donna un long baiser sur le front ; et très-pâle mvs les jeux rayonnants, elle re-

garda le docteur, comme pour lui dire : — Vous voyez, je suis forte !

Le médecin secoua la tête ; il comprenait et il remerciait :

— Il faut le coucher, dit-il.

Marcienne tressaillit ; elle jeta un coup d'œil sur rétabli d'abord, où depuis plusieurs mois le lit de son petit frère était dressé chaque soir à côté du sien ; puis, elle regarda à la porte de la chambre où couchaient Diane et Léo.

Léo suivait son regard. Il courut à la porte de la chambre qu'il ouvrit toute grande, et se tint sur le seuil, attirant pour ainsi dire Marcienne, et la suppliant de ne pas hésiter.

La jeune fille n'hésita pas; elle alla coucher Maximilien sur l'oreiller de Diane. Le médecin entra dans la chambre avec elle.

Diane était restée à table. Léo la fit descendre de sa chaise, et, lui prenant la main, l'attira dans un angle de la grande cheminée, du côté de la fenêtre, dans l'ombre projetée par le chambranle et le haut manteau :

— Ne fais pas de bruit ! lui dit-il tout bas. Diane leva les yeux en l'air, dans l'intérieur

noir de la cheminée, avec épouvante, comme si elle se fût attendue à voir descendre quelque chose de terrible par ce chemin que le petit Noël avait semé d'étoiles pendant la nuit.

250 MONSIEUR PAliPE

Paupe ne fut pas longtemps dehors. Il revint tout haletant, courbé en deux, traînant la jambe, le front mouillé de sueur.

Léo et Diane, en le voyant passer, se serrèrent l'un contre l'autre.

Il rejoignit le docteur et Marcienne dans la chambre du fond ; puis, Marcienne vint préparer sur le poêle ce que le médecin avait commande, avec les médicaments que le tailleur avait rapportés.

Égale, précise et rapide dans ses mouvements, Marcienne eût semblé, à des regards superficiels, apaisée ou rassurée, tant elle montrait de sang-froid. Mais elle avait une de ces âmes toujours prêtes à l'héroïsme, qui font attendre et veiller leur douleur, quand elles pansent la douleur des autres.

Revenue de sa stupeur, elle ne voulait plus en avoir. Elle souffrirait, elle pleurerait, elle mesurerait la profondeur de la blessure, quand toute sa tâche serait finie.

Elle avait reçu du médecin une consigne, celle d'avoir du courage pour en donner à son père. Elle était capable de rire maintenant, pour empêcher Paupe de suffoquer ; dans la sincérité de son sacrifice, elle avait sur son visage le mensonge d'une sérénité qui n'était que le reflet du siel, impassible devant les douleurs humaines 1

On essaya sur Maximilien tous les remèdes pui peuvent conjurer les épanchements au cerveau, lorsqu'ils ne sont pas une conséquence, et le dernier terme d'une autre maladie fatale. . Marcienne resta près du lit de son frère, quand le médecin eut fini son office ; et le docteur revint dans la première pièce, reconduit par Paupe, qui marchait maintenant comme sous les atteintes d'une paralysie des jambes, s'appuyant au mur, au poêle, à la table, à l'établi.

Le médecin mettait le pied sur la première marche de la porte ; le tailleur le retint par un geste de suppliant et de mendiant :

— Vous reviendrez, docteur ?

Le docteur s'arrêta pour répondre : A quoi bon ? Mais il balbutia :

— Si vous le voulez !

— Oui, je le veux. Vous ne pouvez pas l'abandonner, ce pauvre petit ! Vous êtes bien sûr de ne pas vous tromper sur son mal ?

— Non, monsieur Paupe.

— Mais, il y a des remèdes, n'est-ce pas ? on a vu des enfants de son âge en revenir ?

Le docteur hésita.

— Vous n'osez pas me dire : Non ! et vous ne voulez pas me dire : Oui ! Je vois cela, continua le tailleur. .1

— Ne vous ai-je pas souvent fait pressentir ce qui arrive aujourd'hui ? répondit le médecin.

— Oui, vous m'avez parlé du mal de la hanche qui pouvait monter au cerveau. Mais je croyais qu'il allait mieux... Marcienne le croyait aussi ! Nous n'avons rien vu venir... Ce matin, il était plus gai que d'habitude. Il jouait, docteur, quand ma flUe s'est aperçue... Ah ! je suis un homme bien malheureux ! Pourquoi y a-t-il ainsi de pauvres petits êtres, qui n'ont pas mérité de souffrir, condamnés dès leur naissance ? C'est injuste... J'en ai trop! Ma femme! mon petit garçon!... Il ne manquerait plus que ma fille...

Le médecin hocha la tête.

— Il faut y prendre garde, monsieur Paupe.

Le tailleur frémit des pieds à la tête, et posant avec force sa main sur le bras du médecin :

— Qu'est-ce que vous dites ?

— Qu'il faut veiller sur la santé de mademoiselle Marcienne.

— Est-ce que vous croyez qu'elle aurait le même mal ?

— Non, non, pas précisément ; mais elle est bien pâle.

— Ça, c'est vrai ; que voulez-vous ? c'est le

teint de sa mère ! Et puis, le travail, le ménage !

— Oui, je sais qu'elle est vaillante. C'est un brave cœur; tout le monde le dit dans le village. J'espère pour elle que sa vaillance la tirera d'affaire. L'activité a du bon, mais elle ne suffit pas.

— Je payerai les remèdes, docteur.

— Le premier, le meilleur, ce serait un peu de bon air, de temps en temps.

— De l'air, est-ce qu'elle en manque ?

— J'entends l'air des champs, l'air de la forêt.

— Ah ! oui, les champs, la forêt, peut-être aussi le parc d'Arsonval ! dit Paupe avec un ferment de colère.

— Je l'obligerais, — continua le médecin, — à de grandes courses.

— A de grandes promenades, voulez -vous dire.

Paupe ouvrait la bouche dans un rire d'hébétement et de fureur.

— Il faudrait aussi une nourriture plus solide.

En parlant ainsi, le docteur tourna involontairement les yeux vers la table qui était restée servie.

Il s'interrompit.

25i MONSIEUR PAUPE

— Est-ce qu'il faudrait un pareil gala tous les jours? demanda violemment le tailleur.

— Je ne dis pas cela.

— Je le dis, moi ! Vous voyez qu'on s'y connaît. Ce n'est pas pour elle seule que j'ai fait cette dépense. Est-ce que ce n'est pas fête aujourd'hui ? Est-ce que nous ne voulions pas nous réjouir, comme les autres? Mais non, cela nous est défendu ! Je suis puni ; j'aurais dû me souvenir !

— Ne pourriez-vous pas, monsieur Paupe, lui laisser moins d'ouvrage ? prendre quelqu'un pour l'aider ? une femme du pays?

— Une domestique ! Elle n'en veut pas, docteur ; non, pas même dans ce moment, où elle a trop à faire, où elle a voulu se charger des enfants des autres !

— Oui,— reprit le médecin en baissant la voix ; — je sais... je sais... C'est très-beau, ce que vous faites-là, monsieur Paupe ; c'est très-honorable ; mais c'est bien lourd !

— N'est-ce pas ? — répliqua le tailleur avec égarement ; — mais cela va changer, je vous le jure ! N'ayez pas peur ! je ferai ce qu'il faudra faire... C'est assez d'un enfant sacrifié, dont on n'a pas eu soin, parce qu'on était occupé des autres ! Pauvre Maximilien ! pauvre Marcieune! Vous me rendez fou en me disant ces choses-là !

Le médecin, qui, par charité psychologique, autant que par devoir professionnel, avait voulu, en alarmant le tailleur sur la santé de Marcienne, le distraire de l'épouvante qu 5 lui causait l'état de Maximilien, craignit d'ayoir été trop loin.

— N'allez pas exagérer un avertissement de père de famille, autant que de médecin, monsieur Paupe. Votre fille a bien grandi ! C'était une enfant, quand votre pauvre femme est morte, il y a à peine dix-huit mois. C'est presque une femme maintenant ; c'est ce qui ia rend pâle... Ne vous effrayez pas; il y a de la sève en elle... et puis, le désir de vivre !

— Oui, de vivre pour les autres ! — dit le tailleur d'une voix profonde.— Ah ! si ce pauvre petit avait un éclair de l'âme de sa sœur! Est-ce que j'aurais pu empêcher ce mal, docteur ?

— Non, monsieur Paupe.

— C'est égal ! j'aurais dû faire ce que vous recommandez pour Marcienne; j'aurais dû le nourrir mieux, le loger ailleurs, lui donner de l'air ; mais j'aurais dû aussi gagner plus d'argent, et c'est cela l'impossible ! C'est moi, n'estce-pas, qui tue mes enfants, en voulant sauver ceux des autres ?

— Taisez-vous, monsieur Paupe, — dit le mé-

decin en obligeant le tailleur à baisser la voix. — Vous n'avez à vous repentir de rien. Le malheur choisit souvent les bons pour les rendre meilleurs ! Ayez du courage ! je reviendrai ce soir, tantôt. Continuez ce que j'ai ordonné.

— Mais, s'il survenait une crise ?

— Il n'en surviendra pas. C'est une lumière enveloppée qui s'éteindra d'elle-même, ou qui continuera de vaciller.

— Ah ! vous me donnez le frisson, docteur. Ce pauvre petit ne m'a jamais parlé, et depuis qu'il a été frappé, il me semble qu'il a maintenant un tas de choses à me dire !

— Il ne souffre pas.

— Hélas ! cela ne me console pas, ce que vous me dites. Je crois que j'aimerais mieux l'entendre crier, m'appeler, me dire : « Papa ! papa ! j'ai mail » Faut-il que j'en sois là, à souhaiter que mon enfant souffre, pour être sûr qu'il me parle ! Ce silence me torture.

— Pauvre homme !

— Oui, pauvre homme, bien à plaindre ; puisque je ne meurs pas et que je ne peux pas souhaiter de mourir.

— Paupe, vous ne parlez pas en vieux soldat, sacrebleu !

— Je parle en soldat blessé, vaincu et désarmé I dit le tailleur avec une éloquence naïve.

MONSIETJR PAUPB Î57

mettant ses deux coudes sur rétabli et laissant tomber sa tête sur ses deux mains.

Le médecin ne pouvait passer son jour de Noël en visite, ni surtout en consultation philosophique. Il avait probablement aussi quitté sa table servie.

Il ouvrit la porte et sortit en redisant :

— A ce soir.

Paupe, resté seul, se redressa, passa la main dans ses cheveux pour y éteindre le pétillement d'une fièvre qu'il voulait conjurer.

Il promena autour de lui un regard haineux, cherchant un ennemi pour l'injurier ; puis il alla vers la chambre du fond, rejoindre sa fille.

En passant tout près de la table, il heurta quelque chose du pied, regarda, se baissa, et reconnut le pantin que Marcienne avait arraché des mains de Maximilien, au premier symptôme de convulsion.

Le tailleur le ramassa pour le porter au pauvre malade ; mais il se ravisa tout à coup, le froissa avec colère, le broya dans ses mains ; et, comme si ce n'était pas assez, le jeta à terre, acheva de l'écraser sous son talon : puis, sortie de la boutique avec un « ah ! » de triomphe et de colère.

Léo et Diane étaient dans l'angle profond de la cheminée, serras l'un contre l'autre, les

pieds dans la cendre, à la place où les petits messages de Noël avaient été si joyeusement recueillis.

Diane était transie d'effroi. Léo était pâle, mais ses yeux brillaient d'une résolution hardie. Il sortit de sa retraite, avec sa sœur, et, la prenant par la main l'entraîna jusqu'à la porte de la rue. Mais là il s'arrêta. Il venait d'entendre la voix de Marcienne.

Il ramena vivement Diane au milieu de la boutique ; et comme il se trouvait devant les débris du pantin, il les ramassa, les contempla, et s'écria :

— Pauvre pantin !

Après cette oraison funèbre, il lança de loin, dans les cendres, la loque déchirée et maculée par les gros souliers de M. Paupe.

Personne n'était là pour comparer cette mélancolie enfantine, à l'ironie d'Hamlet, et ce pauvre pantin au paiivr^e Yorick ?

XYi I

Page 1