PAUVRE MAXIMILIEN
Marcienne sortait de la chambre du fond.
Elle était enveloppée d'un manteiet à capuchon, sorte de limousine, qui lui servait dans ses courses ordinaires.
Elle vint aux deux enfants :
— Monsieur Léo,— lui dit-elle,— et vous mademoiselle Diane, vous ne pouvez pas rester icL
Elle parlait d'un ton de commandement^ adouci par une immense tristesse. Elle n'en avait que plus d'autorité.
— Vous nous chassez ? demanda Léo.
Marcienne n'avait pas le loisir de discuter.
L'accent de révolte de Léo ajoutait à sa peine,
mais elle s'expliquerait plus tard. Elle agissait et voulait agir vite.
Elle courut à l'établi, reprit les manteaux, les gants fourrés, les coiffures que les enfants avaient mis le matin pour aller à la messe. Elle habilla Diane.
Léo parut se refuser à obéir sans une explication :
— Où allons-nous ? demanda-t-il encore.
— Je vous conduis chez madame Gautier. Elle eut la force d'ajouter : — Chez Rose
Gautier.
Diane commença un geste d'applaudissement, que la mine sérieuse de son frère interrompit ; elle regarda sa poupée qu'elle n'avait pas quittée, et l'avertit ainsi, par un sourire rapide, des joies qui les attendaient dans la compagnie de Rose.
— Nous vous gênons, n'est-ce pas ? dit Léo. Marcienne ne lui répliqua pas ; elle achevait
de ganter la petite fille.
— Dites-moi donc que c'est vrai, que nous sommes un embarras ? continua Léo en frappant le sol du pied.
— C'est mal, monsieur Léo, — reprit tristement Marcienne, — d'ajouter à mon chagrin !
— C'est mal à vous, mademoiselle Marcienne de m'éloigner parce que vous avez de la peine.
Mais ce n'est pas vous qui le voulez. Oh ! je le sais bien !
Il y avait un accent de rancune et de colère dans la voix de Léo.
Marcienne jeta un regard du côté de la chambre du fond ; puis, avançant avec Diane vers la porte de la rue :
— C'est moi, — dit-elle,— c'est moi seule, qui vous prie de passer la journée chez madame Gautier. Je vais être si occupée.»,
— Je vous aurais aidée ?
— Et puis, — ajouta-t-elle en tremblant, — je ne veux pas que vous soyez là si...
Elle hésita; mais son regard agrandi plana autour d'elle, pour s'assurer que la murt n'était pas encore entrée.
— Nous reviendrons ce soir ? demanda Léo.
— Sans doute; vous passerez la journée avec Rose ; la journée seulement... Vous l'aimer bien. Rose?
Pourquoi eut-elle l'idée d'une pareille question, en un pareil moment? pour ajouter à ses sacrifices ? ou pour faciliter aux enfants leur séjour chez la couturière ?
— J'aimerais mieux, aujourd'hui, pleurer avec vous que d'entendre Rose chanter, dit Léo.
Marcienne pâlit et n'osa remercier Léo. Elle se baissa, sous le prétexte d'arranger un ruban
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de la coiffure de Diane, et mit un long baiser sur le front de la petite fille.
Léc ne résista plus.
Madame Gautier reçut les enfants arec nn empressement qui ne tenait pas seulement à son ancienne amitié pour la défunte madame l'aupe.
Plus d'une fois, elle avait ressenti la jalousie que donne la gloire, même au village; quand elle entendait vanter la générosité du tailleur et le dévouement de Marcienne.
Bile allait participer, pour peu de temps sans doute, mais dans une heure critique, à la bv/.lo action de M. Paupe. Elle aurait l'honneur d'amuser les enfants du château, qui gardaient un prestige dans le village.
Le redoublement du malheur avait attendri les curiosités à leur égard , et l'adoption de Paupe les faisait légendaires.
Un peu plus éduquée que la plupart des femmes du pays, tenant le milieu entre la pa.ysanne et la bourgeoise de petite ville, madame Gautier était l'auxiliaire le plus convenable à choisir pour rintèrim d'une journée.
Hose était coquettement enchantée. Malgré la solennité du motif qui lU procurait la joie de posséder pendant quelques heures le petit comte, qu'elle ne traitait plus de gamin chez elle, et la
mignonne petite comtesse, elle ne put se défendre d'un air de triomphe qui s'écliappa de ses lèvres en une roulade naïve.
Marcienne fut moins choquée que rassurée par cette gaieté égoïste de Rose. Elle l'aimait mieux ainsi, ce jour-là, que triste de la même tristesse que la sienne, ou simplement sérieuse comme Léo.
Avec une perspicacité toute féminine, qui n'enlevait rien à la candeur de sa conscience, elle devinait que cette belle humeur de Rose ferait plutôt du tort à son insoucieuse camarade dans l'esprit de Léo, qui paraissait résolu dans sa gravité.
Il n'j' avait pas non plus de danger pour l'estime que Marcienne voulait garder au petit comte.
Si, par impossible, vaincu â force de rires et de chansons, Léo en venait à rire et à chanter, pendant que son amie Marcienne pleurerait et consolerait son père, l'épreuve alors, si cruelle qu'elle serait pour la fille du tailleur, deviendrait décisive et salutaire.
Elle s'attacherait moins à un ingrat; elle couiTv^it moins de risques de provoquer cette malédiction fatale attachée aux âmes qui veulent se dévv>uer pour des âmes d'une sphère supérieure; elle serait tout entière, jusqu'à la
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moindre fibre, à la douleur de son père, et, hélas ! au deuil prévu de son petit frère.
Marcienne ne se disait pas cela, en détail et avec précision, comme je le dis; mais elle sentait confusément toutes ces raisons, à voir le petit pli sur le front par lequel Léo trakit son impatience, au premier éclat de rire de Rose.
La fille du tailleur s'en retourna bien vite auprès de son père .
Il était convenu qu'après le souper, madame Gautier et Rose ramèneraient les enfants chez M. Paupe.
Le tailleur passa sa journée dans un arrêt silencieux, devant le petit lit de Maximilien.
Malgré le médecin, malgré sa fille, qui lai paraissait plus infaillible que tous les savants du monde, il espérait.
Les vrais pères ont de ces folies.
Le pâle visage du pauvre petit prenait une blancheur,une transparence nacrée. Cette beauté funéraire qui, ordinairement, sert de masque à l'efiroyable maladie dont mourait l'enfant, s'étendait sur son visage. Paupe admirait cette transformation et s'imaginait qu'elle était un symptôme rassurant.
Maximilien, jusque-là enveloppé et comme enchaîné dans une sorte de brume laiteuse qui
n'avait jamais permis au clair soleil de l'esprit de pénétrer jusqu'à son front, allait peut-être sortir de cette crise, s'éveiller de cette somnolence, vivifié, ardent à vivre, comprenanî; tout, vépondant à tout, moins digne de compassion, plus digne d'être aimé.
— Vois donc, comme sa bouche est jolie ! disait Paupe à Marcienne, parce que les lèvres, ordinairement gonflées et pendantes, s'amincissaient, se relevaient en un arc plus soutenu et rentraient dans un dessin régulier.
Marcienne soupirait, ne contredisait pas son père, mais pensait tout bas, dans sa tendresse mystique, que Maximilien souriait aux anges.
Vers la fin de la journée, Paupe hasarda cette réflexion :
— C'est un bon signe que le calme continue ! Marcienne n'avoua pas qu'elle pensait précisément le contraire.
Le docteur revint, et ne fut pas surpris de trouver l'enfant dans le même état. Il ne prescrivit rien, ne parla pas de revenir le lendemain matin, et en se retirant répéta d'une façon expressive :
— Du courage, monsieur Paupe !
— J'en ai ! répondit Paupe d'un air provoquant, comme si le courage sufiîsait pour mettre le danger en fuite.
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Une heure après la visite du médeciii, comme la nuit tombait, il sembla à Marcienne que les mains de son frère devenaient froides.
Elle fit chauffer bien vite de l'eau, dont elle mit une bouteille sous chaque main, comme on en avait mis une sous chaque pied, et elle reprit sa place en silence, ne laissant rien yoir de l'inquiétude qui croissait en elle !
Par un phénomène étrange, mais fréquent en pareil cas, Paupe devenait enfant aux approches de la mort. Sa fille, à chaque degré de ce crépuscule rigide, devenait femme et doublement maternelle, surveillant son père autant que Maximilien, et, à travers sa double angoisse, maintenant une part de son esprit libre et de sang-froid, à la pensée que les autres enfants rentreraient : qu'il fallait éviter le premier choc du désespoir dont son père, trop confiant, trop imprudent les menaçait.
Pendant toute la journée, le tailleur ne parla pas une seule fois de Diane ni de Léo.
Le mouvement de colère, qui lui était échappé devant le médecin, ne lui revint pas dans cette chambre, où bien des choses pouvaient lui rappeler le séjour des deux enfants.
Était-ce un instinct superstitieux qui refoulait ses violences? Se faisait -il naïvement doux et humble pour fléchir le sort ? Ou bien,
sa rancune, en se donnant une trêve, prenaitelle des forces, et youlait-il ne rien distraire de son anxiété pour s'en venger mieux plus tard ?
Marcienne s'alarmait de ce silence, autant qu'elle s'alarmait de ces accalmies subites entrecoupant le désespoir.
Ils étaient là, de chaque côté du lit, le père et la fille, muets, immobiles, se penchant de temps en temps sur cette figure qui blêmissait, en prenant des transparences invraisemblables, à mesure que le coma envahissait le cerveau et étouffait la vie.
Paupe attendait un éclair, un sourire. Lui, qui n'avait jamais eu une phrase distincte, une parole nettement articulée de son enfant, il voiilait croire que, tout à coup, Maximilien allait sortir de cette léthargie de plusieurs années, après ce sommeil sans rêve de plusieurs heures, et qu'il le reconnaîtrait, en lui adressant un .mot d'amitié.
Chose bizarre! La veille, Paupe eût volontiers gémi sur les chances fatales que lui réservait cette constitution imparfaite ; le matin même, il avait cru à la mort prochaine, immédiate , et depuis que l'agonie invisible avait commencé, il espérait, il supposait follement les chances d'une résurrection.
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J'en appelle au souvenir des pères qui ont fait cette veillée lugubre auprès d'un petit lit ; cet+e hallucination , ce mirage de la douleur n'est point un vertige exceptionnel. Les âmes paternelles que la menace de la mort provoque, se déploient dans des efforts d'imagination insensés, et répandent, dans des cieux qu'elles ouvrent avec violence au-dessus des cieux fermés, tous les poèmes des jours souhaités à l'enfant qui va mourir, voulant ainsi combattre le péril, par la légion des espérances forgées avant la lutte.
Paupe, si ce drame sans paroles se fût prolongé plusieurs jours, en serait venu à oublier l'état de torpeur intellectuelle de Maximilien, pour se persuader qu'il veillait sur une flamme de génie.
Marcienne, quand la nuit devint gênante, plaça une lampe tout près du lit, et se pencha plus souvent sur l'oreiller, pour tâter d'un baiser cette moiteur qui se refroidissait de minute en minute sous ses lèvres.
Depuis quatre heures, Maximilien n'avait fait aucun mouvement, quand, tout à coup, sa bouche remua, se crispa faiblement ; ses paupières battirent ses yeux, noyés dans un brouillard bleuâtre et restèrent ouvertes.
— Il s'éveille ! dit M. Paupe.
— Non, répondit Marcienne.
Le spasme, en effet, s'éteignit comme il était venu ; la bouche demeura béante et se colora d'une faible nuance violette ; les yeux se ternirent, sans se fermer.
Marcienne ne poussa pas un cri et se mit à genoux.
— Quoi ! qu'est-ce qu'il y a ? demanda Paupe stupéfait.
— Il n'est plus auprès de nous ; il est auprès de maman ! répliqua la jeune fille.
Paupe se dressa, s'allongea, comme s'il eût été attiré en haut par un spectre surgissant du àerceau.
Il regarda avec effarement la blancheur agrandie dans le lit, et le noir qui parut s'épaissir dans la chambre ; puis, se révoltant contre lui-même, il se courba, se baissa sur le lit et mit un baiser sur le front de son fils. Mais ce froid, si rapide à venir et si effroyable à sentir, lui fit horreur; il se rejeta en arrière, tout grelottant.
— Ce n'est pas vrai? — balbutia-t-il. — Il n'est pas mort ?
Marcienne passa ses doigts sur les yeux de son frère, et les referma.
— Mort ! répéta le tailleur, se répondant et se faisant écho.
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Il tomba aussi à genoux, non pôlir prier, mais pour poser et rouler sa tête sur le lit, pour étouffer dans le drap, devenu un linceul, les cris, les hurlements qui soulevaient sa poitrine et déchiraient son gosier.