PORT PAYÉ
— Monsieur Paupe, voici pour vous une lettre qui vient de loin !
Cette exclamation bruyante du facteur, penché sur le vantail inférieur de la porte, et tendant une lettre à M. Paupe, le lendemain matin, attira Marcienne hors de la chambre du fond .
Léo et Diane la suivaient, le premier avec une curiosité avide, la seconde avec étonnement.
Paupe, qui travaillait depuis le petit jour pour rattraper le temps perdu la veille, et pour regagner la dépense de son voyage, descendit vivement de son établi et fouilla dans son gousset,
— Combien vous dois-je pour le port?
— Oh ! le port est payé ! monsieur Paupe.
— A la bonne heure !
Il prit la lettre d'un air important.
— Vous avez donc des pratiques en Allemagne ? demanda le facteur qui n'était pas fâché de pouvoir raconter dans le village, avec des détails, qu'il avait distribué une pareille lettre.
— Apparemment ! répliqua sèchement le tailleur.
Le piéton n'insista pas et se retira.
Le ton de M. Paupe n'était pas engageant et rappelait brutalement le facteur à la discrétion professionnelle.
Le tailleur décacheta la lettre avec une sorte de solennité dédaigneuse. Il eut sans doute quelque peine à lire, car il lut deux fois ; puis il ferma la lettre, en fronçant le sourcil
— Quand revient-il ? lui demanda doucement Marcienne.
— Il n'en sait rien.
— Espère-t-il réusiiir dans son voyage ?
— Il n'a pas encore vu celui qu'il allait voir.
— Ah!
Marcienne devina que la lettre contenait quelque grave nouvelle ; car elle voyait sur la physionomie de son père autre chose que le dépit d'avoir à garder les enfants, pendant plusieurs jours ou plusieurs semaines de plus.
I3i MONSIEUR PAUPE
Elle n'osait continuer. Pourtant les yeux de Léo, qu'elle sentait brûler à côté d'elle, faisaient tant de questions, qu'elle voulut les satisfaire, au moins sur un point.
— Je suis sûre que M. le comte embrasse bien fort M. Léo et mademoiselle Diane ? dit-elle.
— C'est possible ! répliqua Paupe qui mit la lettre dans sa poche.
— Et il leur recommande d'être bien sages, n'est-ce pas? ajouta-t-elle d'une voix qui faiblissait.
Paupe jugea inutile de répondre.
Marcienne avait liâte de pouvoir interroger son père, hors de la présence des enfants.
Au lieu de remonter sur son établi. Paupe alla silencieusement à la porte de la rue, et s'y tint dans une fixité absolue.
Marcienne craignait d'avoir à lutter contre Léo pour le ramener dans la chambre du fond ; mais, malgré la curiosité trahie par son regard, Léo se laissa docilement conduire, et prit même la main de sa sœur pour obéir plus vite.
Dès qu'ils furent hors de laboutique, Marcienne y rentra, et alla droit à son père :
— Laisse-moi lire la lettre du comte, lui demanda-t-elle d'une voix câline.
— Tu ne te reconnaîtrais çîis dans cette écriture-là.
Marcienne rougit de l'ignorance qu'on lui reprochait.
— Eh bien 1 lis-la moi, dit-elle.
Paupe répondit d'un ton assez bourru :
— Le comte n'a pas vu son parent, qui ne l'attendait pas, et qui voyage en Italie.
— C'est tout ■? demanda encore Marcienne.
— Non ; il m'écrit qu'il est malade à Heidelberg ; que le médecin paraît inquiet... et tu n'imaginerais jamais ce qu'il demande?
— Ses enfants.
— Tu as deviné.
— C'est tout simple.
— Ah! tu trouves cela tout simple? Dis-mo donc comment tu t'y prendrais pour lui expédier ses enfants ?
— Pauvre père ! murmura Marcienne.
Paupe et sa fille parlaient sur le seuil de la
porte de la rue, tournant le dos à la porte de la chambre du fond. Ils furent interrompus par une brusque irruption de Léo, qui s'était avancé furtivement, et qui, les écartant tout à coup, passa entre eux, se retourna, et s'écria les poings fermés, les yeux ardents :
— Papa est malade ; je veux voir papa !
— A ton aise, mon garçon ! va le voir, dit le tailleur.
Marcienne, bouleversée du cri de Léo, plus
qu'alarmée de la réplique de son pèro, joigni'j les mains.
— Je ne veux plus rester ici ! continua LéO; frappant du pied.
Paupe se tourna vers sa fllle :
— Tu entends ? l'ingrat !
— Oh ! papa ! son père est malade !
— Que veux-tu que j'y fasse ? Est-ce ma tamie, à moi, si le comte a pris les fièvres? Faut-il que je dépense mon dernier sou, que je vous abandonne, toi et ton frère, pour des enfants qui ne me sont rien, et pour satisfaire le caprice d'un homme qui est mon ennemi ?
Marcienne, troublée, scandalisée, regardait alternativement son père et Léo, en agitant tour à tour chacune de ses mains, comme pour repousser les paroles de celui-là, et empêcher les oreilles de celui-ci d'entendre.
— Papa ! papa, dit-elle en suppliant, pense un peu à la grande douleur que tu aurais, si tu étais malade loin de nous !
Paupe eut un sourire frémissant, bien cruel pour le comte d'Arsonval ; mais il n'osa formuler tout haut la monstrueuse ironie qui le torturait tout bas. Il se contenta de dire.
— Comment veux-tu que je les conduise à Heidelberg ?
— C'est bien îoin'
— Oh ! je connais le chemin. J'y s-ui? allé du temps d'Iéna. Ce n'est pas cela qui m'embarrasse, mais l'argent pour y aller.
— C'est donc bien cher ? demanda Khscienne.
Paupe fit un geste, comme si le calcul l'épouvantait déjà.
Léo retenait ses larmes ; ses yeux étincslaient de colère :
— Vous, dit-il à Marcienne en lui saisissant les mains, conduisez-nous !
— Ah ! si je pouvais ! soupira la jeune fille.
— J'irai tout seul ! reprit le petit garçon.
— Je te le défends bien I s'écria naïvement Paupe en posant ses mains robustes sur l'épaule de l'enfant, et en le secouant un peu, pour mieux affirmer son autorité.
Léo se rejeta en arrière avec un frémissement de révolte, pour échapper à l'étreinte de cette main qui l'ofifensait. Mais Paupe le retint, et se baissant, lui dit, en le regardant avec des yeux farouches :
— On me l'avait bien dit que tu étais fier comme un paon ; et j'aurais bien dû me douter que tu serais un ingrat. Mais, je suis le maître ici, entends-tu I
Léo était pourpre ; il balbutia en hochant la tête:
— Papa veut nous voir !
— Pourquoi ne vous a-t-il pas emmenés avec lui?
— Je veux voir papa, continua l'enfant d'un autre ton.
— Vous le verrez, Léo, — dit Marcienne en mettant sa main sur le poignet de son père, qu'elle retira de l'épaule de l'enfant. — C'est bien juste que vous alliez le voir. Moi, si je savais papa malade quelque part, n'importe où, j'irais ; je n'attendrais pas qu'il m'appelle; je dirais comme vous ; n'est-il pas vrai, papa ?
Paupe, interdit, murmura :
— Tu es folle ! Est-ce que je te quitterais ?
— Si tu étais forcé d'aller clierclier de l'ouvrage bien loin, pour nous ?
— De l'ouvrage? c'est de l'argent que le comte allait chercher ; et c'est précisément l'argent qui me manque.
— De l'argent? On peut en trouver, reprit Marcienne.
— Tu en as ?
— Non, papa; mais ces bijoux que le comte t'a laissés?...
— J'ai juré de n'y pas toucher.
— Cependant, si c'était pour cela qu'il te les a donnés?...
— ■ Tu veux que je les vende, n'est-ce pas ?
Est-ce que je sais ce que cela vaut ! On me volerait, et l'on croirait plus tard que c'est moi qui ai volé ! Non, c'est sacré. D'ailleurs, à qui veuxtu que je les vende?
Marcienne sentit qu'elle gagnait du terrain.
— Ce n'est pas bien difficile, dit-elle vivement, comme si elle eut été sûre de son fait.
— Ah ! voyons ! que ferais-tu ?
— Moi?
La pauvre enfant cherchait, en paraissant vouloir faire deviner la solution.
L'idée des bijoux du comte d'Arsonval fit luire tout à coup à son imagination l'étalage d'un bijoutier d'Aix-en-Othe.
— J'irais tout de suite à Aix-en-Otlie, — ditelle d'un air triomphant, — et je les vendrais au père Colson qui vend des bagues.
— Lui ! l'usurier ! il aimerait mieux me prêter dessus.
— Eh bien ! s'il te prête de quoi payer le voyage ?
Marcienne souriait à cette idée d'emprunt, comme à une transaction qui mettait d'accord l'amour-propre de son père avec la nécessité.
— Et pour rendre l'argent prêté ? dit Paupe.
— Papa vous le rendra! interrompit Léo.
— Et s'il ne peut pas me le rendre ? Et puis, pendant ce grand voyage, qui est-ce qui montera
sur cet établi ?... qui est-ce qui travaillera pour du pain à mon retour ?
Marcienne courba la tête sous cette raison brutale ; mais elle ne garda pas longtemps la tête baissée; elle la releva avec cette pâleur lumineuse qui lui était habituelle quand elle prenait une résolution héroïque et définitive :
— Il y a un moyen de tout arranger, dit-elle. Je les conduirai, moi !
— Je le savais bien ! s'écria Léo.
— Toi! dit Paupe en riant presque, mais avec un éclair de fierté.
— Pourquoi pas? Cent lieues, deux cents lieues en diligence, ce n'est pas plus difficile à faire qu'une lieue à pied !
— Un enfant conduisant des enfants ! répartit le tailleur avec une ironie sans méchanceté.
— Je ne suis plus une enfant depuis que maman est au ciel ; tu le sais bien, répondit Marcienne d'un petit ton grave.
Marcienne parlait de faire ce voyage, comme si elle eût été une grande personne. Paupe regarda sa fille d'un regard inquiet,
— Tu n'as guère plus de douze ansi balbutiat-il.
— Oh ! il y a longtemps que je les ai ! D'ail-
leurs, cela ne fait rien, M. Léo et Diane m'obéiront, pendant le voyage, n'est-ce pas?
— Oui, dit Léo.
— Les passants, les étrangers, les aubergistes fobéiroiit-ils ?
Marcienne ou\Tit de grands yeux, très-eionn:e, cherchant à comprendre, et ne comprenant pas.
— Pourquoi tous ces gens-là nous feraientils du mal ?
Paupe, impatienté, mais exalté pourtant par ce que disait sa fille, piafTa lourdement.
Il ne voulait pas céder. Son orgueil, sa rancune, sa raison lui défendaient d'obéir à une injonction du comte; pourtant Marcienne méritait bien qu'on récompensât son élan de bonté.
Selon l'habitude des parents que dépasse le génie de leurs enfants et qui veulent accorder leur admiration naïve avec leur infaillibilité nécessaire, Paupe ne trouva rien de mieux que de railler la charité dont il était ravi.
— Tu es folle ! — dit-il, après une minute df silence, on roulant de gros yeux. — Si tu crois que je le laisserais courir les grandes routes pendant que je resterais tranquillement assis sur mon établi, à tirer l'aiguille !... Non, cela n'a pas le sens commun. Ah ! tu veux que nous ayons un peu plus de fati.';^ue, d'eimuis, de mi-
sère ? bien, mon enfant, bien? Quand trouverastu que nous en avons assez ?
— Je ne me plains pas.
— Eh bien ! je me plains, moi ; je me révolte contre la destinée. Tu as tort de vouloir me faire partir ; car je sais bien ce que je dirais au comte d'Arsonval ?
INIarcienne no s'effraya pas de la menace. Elle inclina doucement la tête, et envoya, endossons, de côté, un sourire à Léo qui eut alors des larmes dans les yeux.
Le tailleur secoua sa veste, remua son bonnet tricolore sur sa tête, regarda ses chaussons de lisière, comme un homme qui fait l'inspection de son costume avant d'en changer, et qui s'apprête à sortir.
— Tu vas à Aix-en-Othe ? ne put s'empêcher de lui demander malicieusement Marcienne.
— Cela ne te regarde pas. Fais nos paquets pour demain.
Paupe ayant dit cela d'un air brutal, entrait dans la maison ; Léo se plaça résolument devant lui.
L'enfant n'avait plus ni douleur apparente, ni colère. Il était seulement inquiet.
C'était la première fois, depuis son installation chez le tailleur, qu'il s'adressait directement, en face, à cet homme terrible.
— Monsieur, lui dit-il, c'est vrai que nous irons demain voir papa ?
Le tailleur se redressa, et se cambra, à cette interrogation audacieuse :
— Me prends-tu pour un menteur ?
L'enfant Daissa les yeux, sans protester, mais
ne bougea pas. Il attendait une réponse plus formelle.
Marcienne Intervint :
— Monsieur Léo, il faut croire papa.
L'enfant la regarda :
— Je vous crois, vous. Dites-moi que nous irons.
— Sans doute, puisque papa l'a promis.
Décidément, on voulait contraindre Léo à
avoir foi dans la parole du tailleur.
Il ne fit plus d'observations ; et avant d'aller rejoindre sa sœur, il dit à M. Paupe d'un ton sérieux, comme s'il eût conclu un pacte, avec un accent qui eût été fort comique s'il n'eût été fort touctiant et presque sublime, dans la circonstance.
— Je vous aimerai bien, monsieur, — quand nous serons revenus.
Paupe retint une réponse féroce. Il haussa les épaules mais au fond il sentait que ce petit orgueilleux avait au moins la vertu d'aimer son père, sans reconnaître en même temps, par un
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retour sur lui-même, que la vertu filiale fait bien souvent la vertu paternelle.
Paupe n'allait pas à Aix-en-Othe et ne songeait pas à mettre en gage ou à vendre les bijoux du comte d'Arsonval. Il croyait avoir trouvé un moyen de concilier son serment avec la nécessité d'avoir de l'argent.
Il s'adresserait à Herluison. L'huissier lui accorderait, ou l'aiderait à obtenir de quelque prêteur une avance de fonds. Il suffirait pour cela de paraître plus accessible aux insinuations de ce tentateur.
— Parbleu ! — se disait Paupe, en chaussant ses gros souliers, —il me défie d'être un homme habile ; je vais lui prouver à ses dépens que je m'entends aussi bien que lui en affaires. C'est ItLÎ qui payera mon voyage. Ah ! il veut que je parle au comte d'Arsonval des créances à discuter, à faire réduire. Eh bien ! pour en parler au comte resté malade là-bas, il est juste que je fasse le voyage, et pour entreprendre un voyage profitable à tous les deux, il est juste que mon associé fasse la première mise de fonds !
Je n'affirmerais pas que Paupe fût bien décidé h, risquer la spéculation proposée par M* Herluison, ni que, d'un autre côté, il fût nettement résolu à tromper l'huissier, pour en obtenir de l'argent. Mais il masquait sa défaite par do
MO.NSIEUR PAUPE 145
vagues raisons, et, sur la pente d'une action qui pouvait être bonne, il prenait plaisir à se croire tenté et entraîné par une action équivoque. Le point d'honneur de ses sentiments haineux était naïvement sauvegardé. Paupe ne se sentait pas changé, puisque trouvait toujours en lui l'appétit et l'amertume de la méchanceté.
N'était-il pas juste, après tout, qu'il se vengeât aussi de l'huissier et qu'il en fît sa dupe, en paraissant en faire son associé ?
Je crois bien que quand il fut en route, comme la course était longue, Paupe eut le temps de cuver tout à la fois l'ivresse de son projet héroïque de voyage, versée par Marcienne, et la griserie de son emprunt forcé, suggéré par sa vanité et sa malice.
A moitié chemin, il fut tenté de retourner, mais il eût fallu dire à ce garçon si fier : — J'ai menti, je ne veux pas faire le voyage ; — et il eût fallu mentir à Marcienne en prétextant le refus des prêteurs, l'impossibilité de trouver l'argent.
La visite à M' Herluison nécessitait, pour l'aller et pour le retour, une course de plus de quatre heures. Avec la conversation qui était le but de la visite, le voyage prit une bonne partie de la journée,
La nuit tombait, quand Paupe revint au village.
Avait-il réussi ?
Marcienne guettait avec impatience le retour de son père; elle avait fini, à la tombée du Jour, par rester en faction sur le seuil de la porte. Quand elle reconnut l'ombre opaque de son père, dans le crépuscule, elle fit quelques pas au-devant de lui.
Le tailleur marchait lourdement, lentement, traînant la jambe blessée à Eylau. Il boitait plus que d'habitude. Sa contenance n'annonçait ni joie, ni colère, ni même seulement la fatigue d'une longue course. Quelque chose de plus lourd que sa mauvaise humeur habituelle pesait sur son front, sur ses épaules, et les abaissait.
En voyant venir sa fille qui se détachait de la porte lumineuse, il s'arrêta et l'attendit.
— Les paquets sont faits, lui dit Marcienne, pour le provoquer à une boutade qui eût été un éclaircissement.
Paupe l'attira de côté, dans le noir de la rue, hors de la lumière projetée par la lampe de la boutique, et lui serra la main avec force, sans rien dire.
— Qu'as-tu donc, papa ? demanda-t-elle, interdite, devinant bien cette fois une émotior
sincère, qui dominait les exagérations de haine, les paradoxes de mépris ou d'ironie.
Paupe se pencha pour regarder dans la boutique :
— Où sont-ils ? murmura-t-il avec une sorte d'effroi.
— Ils sont là ; mais ils ne nous entendront pas, répondit Marcienne alarmée.
Paupe avait peur évidemment d'être encore surpris par Léo.
Marcienne haussa la tête ; son père lui dit à demi-voix dans l'oreille :
— Nous ne partirons pas, défais les paquets... le comte est mort.
Marcienne ne poussa pas un cri. Elle se tordit sur elle-même comme un sarment, au premier contact de la flamme; puis elle regarda son père.
— Oui, répéta Paupe, il est mort !
— Mort !
Marcienne, à son tour, dit ce mot terrible pour en éprouver le son. Elle voulait douter.
— Qui te l'a dit ?
— La lettre que j'ai reçue, — reprit Paupe,— avait six jours de date. Je n'avais pas remarqué cela. Elle aura été mise à la poste par les gens de l'hôtel, après la mort du comte; mais il avait dit qu'on prévînt son avou^, s'il axTivait
malheur. L'avoué a été prévenu aussitôt, et il a envoyé à l'huissier Herluison un exprès qui s'apprêtait à venir ici, quand je lui'ai épargné cette étape.
Marcienne paraissait avide de ces détails; mais elle ne les écoutait pas. Elle entendait, par avance, une voix qu'elle reconnaissait, qui criait et qui pleurait en elle, la voix qu'elle avait eue quand sa mère était morte, la voix de Léo et de Diane, en apprenant l'affreuse nouvelle.
Elle appuya, par un mouvement qui ne lui était pas habituel, la tête sur la poitrine de son père; elle chancelait; elle avait peur de tomber.
Paupe, répondant à sa propre pensée en même temps qu'à cette interrogation câline de sa flile, lui dit à demi-voix :
— Je ne parlerai de irten, ce soir, rassure-toi !
— Oh ! non, murmura-t-elle ; pas ce soir : je ne saurais que leur dire.
— Mais c'est à une condition, — reprit le tailleur,— c'est que tu n'auras pas cet air désolé.
— Et toi, papa, tu ne garderas pas ton air méchant !
— Méchant ! Je leur parais méchant, n'est-ce pas ? Ils te le disent ?
— Oh ! non, c'est moi qui le dis.
— Oui, je parais méchant, parce que jen'ac-
cepte pas comme une dévote toutes les injustices du sort. Cette mort est encore pour nous une latalité 1
— Les pauvres petits ! dit Marcienne en sanglotant.
— Je te défends de pleurer ; entends-tu ?
— Ne crains rien, papa, je pleurerai cette nuit.
— Moi, je réfléchirai à ce que je dois faire... Silence : voici les enfants !
Léo et Diane avaient, pendant la journée entière, fait le voyage d'Heidelberg, en jonchant la route de leurs espérances, de leur gaîté, de leur santé, qui devaient guérir et consoler leur père.
Ils attendaient aussi le retour de M. Paupe avec impatience ; car ils sauraient par lui, à quelle heure, le lendemain, on partirait, comment on partirait.
Pour la première fois, Léo n'avait plus que la curiosité naïve, enfantine de son âge.
Marcienne lui avait donné confiance ; et comme il avait promis d'aimer M. Paupe, au retour du grand voyage, il s'essayait à le redouter moins, avant le départ.
Marcienne courut au-devant d'eux, et, par un mouvement rapide, les entraîna à l'intérieur.
i50 MONSIEUR PAUPE
Cette vivacité ressemblait à de la joie ; Diane sauta ; Léo se mit à sourire.
Quand on fut dans la maison, Marcienne Youlut prévenir toute question indiscrète.
— Ne demandez rien à papa, — leur dit-elle en rapprochant leurs deux têtes sous sa bouche et en leur parlant dans les cheveux avec un murmure de baiser, -- vous lui feriez de la peine.
Léo voulut savoir pourquoi.
— Vous saurez tout demain, monsieur Léo,— répliqua précipitamment Marcienne, — et vous verrez comme il est bon !
On ne pouvait prouver la bonté qu'en partant tout de suite pour Heidelberg.
Léo conclut que tout était arrangé pour le voyage. La mauvaise humeur de M. Paupe lui parut respectable, comme une préoccupation quasi-paternelle.
Marcienne endura pendant une heure un grand supplice ; à chacun des sourires qu'elle donnait aux enfants, à chacun de ceux qu'elle en recevait, elle se disait intérieurement :
— Leur père est mort! Comment leur apprendre cette nouvelle ?