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Tell<3 est Ici vie de M. Thiers, en elTet, i\ur\\v se mêle pour ainsi dire à la trame de la vie nationale, de l'histoire Irançaise, depuis les heures déjà si lointaines où, tout brillant de jeunesse, ce fds de ses œuvres se jetait dans les luttes généreuses de la Restauration. Du moment où il est entré dans la carrière, il l'a parcourue sans plus s'arrêter, d'un pas alerte et ferme, en honune fait pour toutes les fortunes, toujours prêt au conseil et à l'action, inépuisable de ressources, de savoir et d'éloquence. S'il a paru quelquefois prendre des rôles différents, il a toujours servi la même cause, — la cause du pays, de sa grandeur et de ses institutions libres. Cette cause, il l'a servie d'un dévouement passionné à travers les révolutions, sous la Monarchie, sous la République ou sous l'Empire, — sous les pouvoirs qu'il aimait aussi bien que sous les pouvoirs qu'il n'aimait pas, — comme écrivain, comme orateur, comme ministre, comme chef de gouvernement; il l'a défendue contre tous les excès avec l'originalité et l'universalité de son esprit, jusqu'au jour où, mûri par l'âge et par l'expérience, popularisé par ses services, il s'est trouvé être l'homme nécessaire, le représentant privilégié de la France dans une crise suprême. C'est la catastrophe de 1870-1871 qui a (ait de lui ce qu'il a été au soir de sa vie, dans les circonstances les plus cruelles, un personnage national; c'est sa vie tout entière qui l'avait préparé à être, au moment des tragiques extrémités, le grand serviteur
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public dont le pays a invoqué et reconnu a cordiale et décisive autorité.
Qu'on découvre après cela, si l'on veut, que \I. 1 hier s a eu comme d'autres ses défauts, ses vivacités, ses obstinations, cela se peut bien. Il ne reste pas moins entre tous un personnage national et historique, non-seulement par ce caractère de réparateur des infortunes publiques qu'il a eu dans son vieil âge, mais encore par tout ce qu'il a représenté au courant de sa vie, par sa figure morale. Nul Français contemporain, peut-être, n'a mieux répondu à cette moyenne d'opinions, d'idées et de sentiments de la France (elle qu'elle est sortie de la Révolution, telle qu'elle a vécu depuis plus d'un demi-siècle.
Assurément, M. Thiers a été un fils de la Révolution, de la société moderne, et il ne s'en cachait pas. Il tenait à la Révolution en homme qui la voulait organisée, libérale et bienfaisante, qui comprenait le prix d'un gouvernement sensé et conservateur pour une grande nation, qui mettait l'honneur de la politique moderne dans la défense incessante de la paix civile, de la paix religieuse, de la paix des classée. Il a été surtout un patriote ; il a été du parti de la France, non de la France d'un jour ou d'un régnne, mais de la France de tous les temps, de l'histoire, de la tradition, de l'ancien régime comme de la Révolution. Sur ce point, il ne connaissait ni transaction ni défaillance, et, pour lui, le patriotisme n'était ni une
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déclamation banale ni iino forme do l'esprit d'opposition; il était patriote en honmie prévoyant et réfléchi, familiarisé par une longue vie, par une étude de tous les instants avec les plus grandes affaires, avec les secrets de la diplomatie européenne, en homme toujours prêt à défendre les intérêts et la grandeur de la France contre les systèmes qui pouvaient les ruiner ou les compromettre. Il était ainsi un patriote, un fils de la Révolution, un politique, et tout cela, il Ta été avec l'originalité de sa nature, avec sa souplesse, son ardeur, sa raison ingénieuse, — avec C(^tte clairvoyance si vive qui, à certaines heures, a eu comme un caractère saisissant et pathétique. C'est ce qui a fait sa popularité et son ascendant le jour où ont fondu sur la France des malheurs qu'il avait prévus sans pouvoir les empêcher.
Retracer cette carrière avec tout ce qu'elle a de se-, duisant et d'instructif, c'eût été toujours une œuvre digne d'être tentée. S'il y a un moment où cette œuvre puisse être particulièrement utile et opportune, c'est bien en vérité ce moment présent où ne régnent ni la prévoyance ni le bon sens, où tout semble se réunir pour relever la mémoire de celui qui a couvert sa vie d'une dernière illustration en ranimant cette France vaincue qu'il appelait « la grande blessée ! " On ne juge quelquefois bien les hommes supérieurs que par ce qui les a suivis et par ceux qui prétendent les remplacer. 11 est certain que les événements ont marché
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et singulièrement dévié depuis que W. Thiers a quitté le monde, — qu on a vu d'autres hommes, d'autres spectacles, d'autres systèmes ou d'autres procédés politiques. Tout ce qu'on voit ne sert qu'à remettre l'image de M. Thiers dans sa vraie lumière, et j'ajouterai, à sa vraie hauteur. Le souvenir toujours vivant de celui qui a montré comment on répare les désastres d'une grande nation est le jugement, c'est-à-dire la condamnation de ceux qui passent leur temps à aggraver ces désastres, à défaire ce qu'un généreux esprit de patriotisme avait l'ait, — en préparant peutêtre à leur pays de nouvelles et plus redoutables crises. En écrivant ces pages, je ne pouvais me défendre de cette pensée que, si M. Thiers avait été de ce monde, il aurait opposé la puissance de son esprit à tout ce qui met en péril l'avenir de la France ; il aurait été le chef naturel de la croisade du patriotisme et de la raison. Devenu par la mort un personnage de l'histoire, il parle encore un langage assez expressif pour tous ceux qui veulent l'entendre, et à la première page de ce livre destiné à le faire revivre je veux inscrire le nom de M. Alignet, qui a été pour M. Thiers le compagnon invariable de toutes les heures, — qui reste parmi nous le témoin respecté d'une des plus grandes existences publiques dans ce siècle.
15 mars 1884.